Article # 155 – Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Jean-Baptiste Brenet, Rivages poche – Petite Bibliothèque, 2025.

J’ai lu pour vous

Que veut dire penser ? Arabes et Latin de Jean-Baptiste Brenet, philosophe et professeur à l’université Paris-I-Sorbonne, publié en 2022 au Éditions Payot & Rivages et en 2025 pour l’édition de poche. C’est de cette dernière édition dont je fais ici mon rapport de lecture.


Couvertures


Données au catalogue

Titre : Que veut dire penser ? 

Sous-titre : Arabes et latins

Auteur : Jean Baptiste Brenet

ÉDITIONS PAYOT & RIVAGES

payot-rivages.fr

Collection dirigée par Lidia Breda

Couverture : © Bridgeman Images.

© Éditions Payot & Rivages, Paris

ISBN : 978-2-7436-5618-8

EAN : 9782743655822

Date de publication : 2 mars 2022

Date de publication de l’édition de poche : 5 novembre 2025

Revenir au menu de la page


Présentation

TEXTE EN QUATRIÈME DE COUVERTURE

Penser est une main, un outil fait d’outils, un mot rempli de mots. L’homme n’est pas l’être sans œuvre, il est celui dont l’acte n’a pas qu’un nom, l’animal dont l’œuvre propre est innommable autrement que dans la multiplicité. Voici ce que les médiévaux ont pu soutenir de la pensée, en arabe comme en latin. Sorte de lexique, cet essai, en variant librement les entrées, désigne certains repères d’une carte mentale où se profile, dans les connexions, ce que penser peut signifier.

* * *

Jean-Baptiste Brenet est philosophe, professeur à l’université Paris I-Sorbonne. Spécialiste de la pensée arabe et de son legs au monde latin, ses essais sont traduits en plusieurs langues.

Source : Éditions Payot & Rivages.

Revenir au menu de la page


Sommaire

Présentation

  1. Penser
  2. Toucher : La première pensée, chez tous
  3. Estimer, cogiter
  4. Intelliger
  5. Penser comme on voit la nuit
  6. Se lier, faire couple
  7. Penser dans l’absence
  8. Acquérir
  9. Un visage, une bouche, une langue
  10. Se joindre
  11. La nécessité d’une île
  12. Devenir : Être en un sens toutes les choses
  13. S’éterniser : Devenir éternel et puis mourir
  14. Goûter
  15. Transférer

Notes

Revenir au menu de la page


Extraits

Ces extraits sont disponibles sur le site web Éditions Payot & Rivages

Disponibles aussi sur le site web Les libraires

Télécharger l’image de couverture

Feuilleter ce livre (EPUB)

Feuilleter ce livre (PDF)

Télécharger un extrait (EPUB)


PRÉSENTATION

La modernité européenne prétend s’ouvrir avec Descartes et sa déclinaison d’un cogito qui paraît tout englober. Cela pourtant n’eut lieu que par recouvrement de ce que les siècles précédents, qui virent naître la figure de l’intellectuel, avaient produit en arabe et en latin. Qu’y a-t-il de bouleversant – gelé par l’oubli, et donc neuf – dans ce que les médiévaux ont pu soutenir de la pensée.

C’est ce qu’on cherche ici, en variant librement les entrées. Car la pensée est plurielle. Si l’intellect est pour Aristote comme la main, instrument d’instruments, la pensée l’est aussi. Penser est une main, un outil fait d’outils, un mot rempli de mots. L’homme n’est pas l’être sans œuvre, il est celui dont l’acte n’a pas qu’un nom, l’animal dont l’œuvre propre est innommable autrement que dans la multiplicité. Voici par conséquent une sorte de lexique, certains repères d’une carte mentale où se profile, dans les connexions, ce que penser peut signifier.

Jean-Baptiste Brenet est philosophe, professeur à l’université Paris I-Sorbonne. Spécialiste de la pensée arabe et de son legs au monde latin, ses essais sont traduits en plusieurs langues.


PRÉSENTATION

Qu’on ouvre certains livres anciens, en arabe, en latin, ceux qu’on ne lit pas et qu’on oppose à tort, on y trouvera des auteurs médiévaux qu’obsède, non pas la lutte, mais la question de la pensée. Ils pensent, ils brûlent leur vie à penser, et cette vie-là, ils la posent sur une table, et ils regardent, et ils s’interrogent. On les comprend. Ils veulent savoir qui ils sont, ce qu’ils font, ce dans quoi ils espèrent ou s’épuisent.

Qu’appellent-ils penser ? Descartes, pour l’homme, avait sa réponse : je suis une chose qui pense, c’est-à-dire « une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent ». Que disent-ils, eux, et avant lui ? Que répondent-ils, dans leur langue, qui soit bouleversant, gelé par l’oubli, et donc neuf ? C’est ce qu’on cherche, librement, en déclinant les entrées.

Car la pensée est équivoque, plurielle. Aristote écrit que l’intellect est comme la main, instrument d’instruments ; la pensée l’est aussi. Penser est une main, un instrument d’instruments, un mot rempli de mots. L’homme n’est pas l’être sans œuvre, il est l’être dont l’acte n’a pas qu’un nom, a plus qu’un nom, l’animal dont l’œuvre propre est innommable autrement que dans la multiplicité.

Voici donc une sorte de lexique, certains repères d’une carte mentale où paraîtrait, dans les connexions, ce que penser signifie. Les textes s’enchaînent, suivent un fil, mais se nuancent aussi, voire s’opposent, et des intermèdes, comme des marges, leur servent d’illustration, de contrepoint, ou bien d’alternative. Ce qu’on propose est ouvert, évidemment. Chacun a son mot à dire — et c’est tant mieux.

CHAPITRE 1

Penser

Tout commence par une anomalie qui crée comme un appel d’air. Si l’on songe à ce que penser veut dire, au vocabulaire sous-jacent, le premier mot qui devrait venir est un mot latin : pensare. Il semble être la racine et c’est lui, dans sa fécondité native, qu’on imagine remplir les textes des philosophes et théologiens latins. C’est une surprise, pourtant, qui attend l’archéologue. Notre penser est partout, leur pensare plutôt rare. De la pensée, des flux entre le corps, l’esprit, le monde, il est toujours question chez eux, mais ce n’est pas de ce verbe, pensare, qu’on le signifie. Ce passé-là, pour ainsi dire, « pense » peu.

Le premier mot, le mot de l’origine, c’est donc l’absent. Celui qui devait s’imposer, précéder, fonder tous les autres, c’est celui qui manque. L’étrangeté est dans cet écart entre le terme que notre modernité a promu et sa faible fréquence dans la scolastique qui par ailleurs ne cesse de détailler, d’analyser, de définir les formes de la vie pensante, et voit naître en un sens l’intellectuel.

Comment l’expliquer ? Pourquoi a-t-on retenu le mot le moins courant, le plus pâle ? On pourrait répondre que la modernité entendait par ce geste marquer sa rupture. La pensée, ce serait précisément l’affaire moderne ; si l’on prêtait à l’homme des fonctions inédites, si l’on concevait de façon révolutionnaire, loin des chicanes anciennes, son être, sa signature, il fallait un mot neuf. Penser aurait été le nouveau mot d’un nouveau monde.

Mais une autre idée vient, qui repose au demeurant sur un constat banal. Ce qui transparaît dans l’œuvre de l’homme, c’est son ouverture, sa variété, une manière d’indétermination qui trahit sa puissance, son errance, sa perméabilité – la Renaissance aimera pour cela l’image du caméléon. Ce qui ressort, ce sont aussi les tensions qui s’y manifestent : entre l’intellect et la matière, les organes, entre les facultés psychiques elles-mêmes, jusqu’à la pathologie, entre l’individu et les autres, entre l’individu et la bête, puis la nature, le ciel, tout l’univers. Or le mot penser embrasse ce flou significatif, sert à le rassembler. Non pas qu’il soit commode comme un terme creux, mais parce que son indécision constitutive, celle qui travaille au cœur de son premier sens, convient à l’indécision de ce qu’il doit accueillir et nommer. La pensée, c’est au départ la pesée, la suspension des plateaux d’une balance, d’où viendra l’idée d’évaluation, de considération perplexe. Penser est le verbe de l’oscillation, le verbe de la charge hésitante, en équilibre, à cheval. Penser s’impose, en somme, comme le mot de l’entre-deux, de l’entre-trois, de l’entre-tout, qui permet de dire ouvertement l’acte polymorphe de l’être qu’est l’homme. Quels sont ses modes et ses confins ? C’est ce qu’on veut voir.

CHAPITRE 2

Toucher

La première pensée, chez tous

1. Jusqu’où peut-on remonter dans l’histoire de ses propres pensées ? Il arrive qu’on se demande quel est le souvenir le plus ancien que l’on ait gardé, l’image d’enfance la plus lointaine, la première scène marquante, mais cela vaut-il pour la pensée ? Se souvient-on d’une pensée primitive ? Et si l’on admet qu’on se soit mis à penser, qu’il y ait eu une première fois (ce qui n’a rien d’évident), en a-t-on conservé la mémoire ? La réponse est non, et c’est remarquable.

2. Il y a bien des premières pensées, tirées de l’expérience. Il y a bien un moment où l’individu jeune saisit quelque chose qui n’est plus de l’ordre de la sensation, de l’image, le moment du concept et de l’axiome qui inaugure la vie intellectuelle, qui l’ouvre à l’universel. Mais quand et comment cela a-t-il eu lieu ? Nul ne se le rappelle.

Je me souviens de mon premier cinéma, de mon premier bain dans le Pacifique, de mon premier vol ; je ne me souviens pas de la fois, la première, où j’ai compris la notion de tout, celle de partie, et la proposition disant que le tout est plus grand que la partie. L’entrée dans la pensée est pour chacun une origine perdue et irrattrapable. Chacun pense dans l’oubli de sa première pensée, dans l’ignorance des commencements de sa vie mentale. Comme Dante, évoquant à propos de Virgile le « si large fleuve du parler » qui l’emportait lui-même, nous paraissons toujours déjà pris dans le fleuve du penser, incapables d’en situer la source. La perception mentale de l’individu ne s’appréhende que dans l’épanchement d’un flux dont le jaillissement se dérobe, et si cette source, au principe de sa pensée, reste là, présente à la coulée, c’est d’une présence immémoriale, fatalement inconsciente.

À quoi cela tient-il ? Au fait, dit Averroès, que les premiers concepts sont des intelligibles « communs à tous les êtres (communicant omnibus entibus) » et que nous les obtenons par induction, en les dégageant du sensible, dès lors que passé un certain âge nous sentons les moindres choses. Cela veut dire que face aux réalités nous pensons avant tout ce qu’il y a de commun en elles, entre elles, ce qui ôte à la perception des premiers intelligibles tout caractère exceptionnel, marquant, et la rend précoce, aussi, puisqu’elle s’amorce dès que nous sommes aptes à exercer correctement notre sens.

Pourquoi, donc, ne se souvient-on pas des pensées inaugurales ? Parce que les premiers intelligibles sont ceux que partagent toutes les choses et qu’en raison de leur transversalité ils n’ont rien de mémorable et sont perçus très tôt, à l’occasion de n’importe quoi. Toute pensée est abstraite, et par conséquent attentive aux traits généraux des choses, mais cette abstraction-là, l’induction première, porte sur les traits communs à toutes les choses, et non pas seulement à un groupe, à une classe, un genre, une espèce. La première pensée est la pensée la plus large, pensée du plus général, qui survient ordinairement lorsque le sens bien disposé fait face au réel anodin. Il faut attendre certaines circonstances pour pouvoir penser ceci ou cela ; il suffit de croiser des choses pour se mettre à penser. C’est cela, l’idée. Si la pensée est un événement, il est aussi lointain que l’activation de notre vie sensorielle d’enfant. Nous avons pensé tandis que nous sentions parce que, nécessairement, nous pensons d’abord ce que tout corps, n’importe quel corps, en tant que nous y sommes sensibles, offre de commun à tout étant. La pensée ne fut pas une chance, une trouvaille, elle s’est présentée dans la rencontre même des choses au bout de nos doigts.

La pensée du premier jour, ainsi, est sans motif extraordinaire. Elle n’est jamais spectaculaire, elle se fait par-devers soi, débordé qu’on est par le monde des êtres qui manifestent leurs traits d’union. Quelle que soit l’impression qu’on ait, de foison, de dissémination, de coupure, de variété rebelle, l’intellect ne peut pas ne pas s’ouvrir, presque tout de suite, dès qu’il est prêt, dès que l’enfant est mûr et suffisamment affecté, à ce qui affleure partout, au commun, à la reliure, ou pour ainsi dire à l’interréalité du réel sensible. Sans doute n’a-t-on jamais affaire qu’à des choses singulières, mais dans la clôture de leur singularité pointe toujours une brillance qui les relie, et c’est ce commun en elles, ou qu’on peut dire d’elles, qui nous fait penser. La pensée commence par le commun qui se communique. Elle commence en deçà des singularités dans la communication du monde banal et c’est ce qui nous en masque l’événement. Elle n’est pas née d’une stupeur, par conséquent, d’une commotion insigne, elle est sortie d’un visage, d’une voix, d’un caillou, d’un jouet, et de tout ce qui, en eux, les joignait au reste du réel. Le premier terrain de l’esprit, ce fut cette communauté des choses sur lesquelles le sens « est tombé » (cadit). Aristote dit que philosopher, c’est s’étonner. Philosopher, peut-être. Mais penser, non. Penser, c’est tomber sur des corps.

3. De façon inattendue, cela règle une autre question, faussement curieuse, et en vérité essentielle pour l’éthique et la politique : pourquoi tout le monde pense-t-il ? Ou plutôt pourquoi tout homme, comme homme, a-t-il commencé à penser, si bien qu’il n’est pas de bêtise absolue ? Peu importe ce que la vie sera devenue, comment elle s’est déroulée, se déroule, à quoi elle mène, pourquoi n’est-il personne qui soit dépourvu, quand même il n’en aurait plus conscience, des pensées premières ? La réponse est la suivante : c’est parce que tout le monde sent, ou plus exactement, suggère Averroès, parce que tout le monde touche.

On voit, on entend, on sent les odeurs, et les textes ne manquent pas qui vantent l’un ou l’autre sens, en défendent la précellence, mais s’agissant de la pensée, de l’édification du savoir, c’est plus précisément du toucher qu’on partirait, c’est par lui qu’on s’ouvrirait à la communauté du réel, et cela change tout. Pour quelle raison ? Parce que le toucher est le sens constitutif de l’animal, ce sans quoi il n’est pas. Un corps qui ne touche pas est un cadavre. Comme l’explique Aristote, le toucher est le seul sens dont la destruction entraîne, non pas simplement un amoindrissement de la sensorialité, mais la destruction même de l’être sentant. Quand j’entends, quand je vois, je risque mon organe ; quand je touche, je risque ma vie. Le toucher est le sens à partir duquel cette vie même se déroule, et la thèse, donc, est que personne n’est dénué de pensée parce qu’il n’est personne qui, dans la mesure où il vit, ne touche.

On peut ne jamais faire de métaphysique au cours de son existence, ne pas aboutir ni se plaire à cette forme de pensée-là, mais il nous est impossible de ne pas toucher, et le toucher, quoi qu’on décide, s’élabore en connaissance, même minimale. Je suis donc je touche, je touche donc je pense, voilà le raisonnement, avec ce beau paradoxe que si nul n’est privé de ce qui fait l’homme, c’est en tant qu’il met en œuvre ce qui fait l’animal. Même si c’est à ma façon et que la raison rejaillit sur mon tact, je commence d’être homme en tant que, comme la bête, je touche. On a souvent comparé l’intellect à la main, mais à la main distinguée de la patte, dans sa puissance propre de main, qui saisit, utilise, manipule. La réalité est plus élémentaire, peut-être. L’intelligence naissante est pour tous dans la main qui touche, dans le corps en contact qui simplement heurte ou effleure.

Mais si la pensée repose sur le toucher, il importe de nuancer, d’enrichir, et peut-être de renverser ce qu’on a dit. Qu’elle naisse de la perception du commun dans l’objet ordinaire, à la tombée du sens, ne dit pas son détachement, son indifférence au monde. C’est tout l’inverse. Le toucher est le sens fondamental de l’animal en ce qu’il lui permet de survivre, de se prémunir, par l’évaluation, tandis qu’il déambule, de ce qui lui convient et de ce qui lui est nocif. En touchant, l’homme-animal se sauve. Ce qui veut dire que la pensée première, comme pensée du contact, du commun dans le contact, a toujours en son fond rapport au salut. La pensée prolonge une sauvegarde, elle est le contraire du désintérêt, du désintéressement. On n’entre pas dans la pensée parce que l’on s’étonne, tranquille dans un monde sans menace, à l’abri, protégé de l’urgence. La pensée survient dans la touche de l’objet quelconque, mais aucune touche n’est triviale, quel que soit l’objet. Nous sommes mobiles et vulnérables dans un monde à la fois de ressources et de pièges, et la pensée advient, par le toucher, comme sublimation de nos abords ou de nos évitements. Toute pensée est la gestion d’un frottement, d’un choc, d’un enfoncement, d’une gorgée. On pense, tout le monde pense, parce que l’on doit boire, et que l’eau est soit source, soit poison.

CHAPITRE 3

Estimer, cogiter

1. Je ne sens pas le danger. Je ne vois pas l’hostilité de l’ennemi, la douceur de l’ami ou l’amour dans le corps qui m’aime. Tout cela, je l’estime. Entre l’acte de sentir et celui de concevoir, l’estimation est la première des modalités troublantes de la pensée, à l’œuvre constamment. Le verbe arabe est wahama, qui signifie se former une idée de quelque chose, et son équivalent latin aestimare ou existimare. L’estimation est un trait de la vie animale, mais elle vaut pour l’homme, qui lui ajoute l’intellectualité (ce qui ne va pas sans tiraillement, puisque chaque puissance aime sa solitude et veut son libre cours). Avicenne a forgé l’exemple le plus célèbre pour l’illustrer, celui de la brebis qui fuit devant le loup dont elle perçoit qu’il lui fera du mal. Elle n’a vu que du poil, une couleur, un mouvement ; elle n’a entendu qu’un grognement, mais elle a comme flairé la mort dans ce qui rôdait : elle a « estimé » sur-le-champ l’inimitié de l’autre bête, et estimé aussi, par contraste, la bienveillance de sa mère après laquelle elle soupire. Mais qu’a-t-elle saisi, en vérité, et grâce à quoi ? Qu’est-ce qu’une pensée de brebis, qui puisse importer ?

2. Estimer relève pour Avicenne d’une faculté située au milieu du cerveau, qui côtoie les pouvoirs de l’imagination et de la mémoire : c’est l’estimative, la wahmiyya. Sa fonction la plus singulière consiste à saisir dans le sensible ce que l’arabe appelle un ma‘nâ, et que le latin rend par le terme séduisant mais trompeur d’intentio. Ma‘nâ est un intraduisible, ce qui en fait une mine. Il désigne originairement la signification, ce que l’on entend par un mot, ce que l’on vise en disant. Estimer, c’est donc appréhender dans le sensible ce que le sensible veut dire, quelque chose de ce qu’il signifie, une part de son sens. Cela, ce ma‘nâ, cette intentio, l’animosité du loup, la tendresse de la mère, c’est une entité, un objet à part qui, en tant que tel, réclame une faculté spécifique susceptible d’en percevoir la majoration. Il y a dans le sensible, en deçà même de l’attention de l’intellect et de ses filets, plus que le sensible. Il y a dans le sensible de l’estimable. Toute réalité sensible contient une dimension qui à proprement parler ne se sent pas, n’est pas en elle-même matérielle, mais qui ne se livre qu’avec la chose concrète dont elle est comme une propriété singulière et circonstanciée. Estimer consiste à repérer cet aspect associé, coïncident, à percevoir cette qualité non sensible dans l’objet que l’on sent et à l’en extraire pour réagir à propos. L’animal fait cela, l’homme fait cela, chaque fois par exemple – c’est-à-dire toujours – qu’il « ressent » la sympathie ou l’aversion, qu’il évalue dans un contexte précis ce qui lui convient et ce qui lui disconvient.

S’il n’est pas un décor, une scène au loin, le monde est toujours plus que sa franchise sensible, son premier plan, et penser permet en l’estimant de s’en aviser. Mais l’estimation n’ajoute pas en profondeur, elle n’enrichit pas uniquement notre espace perceptif en montrant davantage, elle le polarise. En nous donnant à voir ce qui se présente comme… (comme hostile, comme nuisible, comme aimable, comme protecteur, etc.), elle nous dégage de la fausse neutralité des choses. La vie que cette pensée révèle n’est pas l’objet d’un face-à-face confortable, froid, c’est une vie réelle d’implications, un rapport tendu de forces, de désirs, d’accords et d’oppositions. Estimer la chose n’est pas discriminer ce qu’elle est, mais ce qu’elle vaut, et ce qu’elle vaut pour moi, ici, maintenant. Les loups en veulent aux brebis, admettons. Mais ce qu’estime cette brebis, c’est cette hostilité-là, dans ce loup, celui-là, affamé de cette faim. L’estimation est par excellence la pensée en situation d’un corps mobile attentif à sa vie. Le ma‘nâ, la signification que l’individu perçoit en plus du reste, n’est donc pas une propriété générale, abstraite, cueillie objectivement dans la chose comme telle, c’est ce qui, de cette propriété, lui parle, à lui, au sein du milieu que son psychisme et son corps constituent. Le supplément qu’est l’estimable est une connotation. Penser nous sort de la prose du monde.

Sans qu’il l’ait su ou mesuré, ce que Jakob von Uexküll développe dans sa célèbre Théorie de la signification est un écho de cette idée. Pour Uexküll, l’animal n’entre pas en rapport avec un « objet », il ne vit pas dans « le » monde, il n’évolue que dans un milieu, son monde, où les choses n’existent qu’en tant qu’elles ont une signification pour lui. Il n’y a pas de réel pur, par conséquent, et l’animal n’a rapport qu’à des porteurs de signification qui configurent son habitat. Uexküll, étonnamment, se réfère pour appuyer sa thèse à la pensée du Moyen Âge en soutenant que la distinction médiévale entre essence et accidents ne correspond qu’à une différence, du point de vue de l’animal, entre les significations principales et les significations mineures : « Les scolastiques, écrit-il, distinguaient dans les caractères d’un objet les essentia (sic) et les accidentia. Ils ne songeaient qu’à des porteurs de signification, puisque les caractères des objets sans relation avec un sujet ne présentent pas cette hiérarchie. C’est seulement la liaison plus ou moins étroite du porteur de signification avec le sujet qui permet de séparer les caractères en dominants (essentia) et secondaires (accidentia). » La remarque est forte, mais c’est à la leçon d’Avicenne que Uexküll aurait dû songer : dans le sensible il y a ce qui, véritablement, se sent, ce sont les sensibilia propres et communs, et les intentiones, les « visées », les significations de ce sensible, mêlées à lui, accidentellement liées à la matière, qui font de la nature une demeure diversement connotative.

3. Cette faculté estimative qui perçoit les significations, Averroès n’en veut pas. L’animal n’en a pas besoin pour s’orienter et savoir réagir, l’imagination lui suffit, et chez l’homme, c’est à une autre puissance que revient d’approcher le sens du sensible : la faculté cogitative, la fikriyya. Après la sensation, penser n’est pas estimer, c’est cogiter. La faculté de cogiter, que les Latins nommeront virtus cogitativa, est au centre du cerveau, elle aussi, et elle a pour fonction d’appréhender ce ma‘nâ, cette signification dont il a été question. Mais Averroès le comprend d’une autre façon et ne parle plus d’hostilité, de nuisance, de sympathie, d’amour. Ce que perçoit l’homme qui cogite, c’est le sensible dans son individualité. Porté par son intellect, qui accroît sa compréhension du réel concret, qui lui donne d’embrasser plus que l’objet propre de sa sensation, d’aller au-delà, en deçà, il n’a pas affaire, tandis qu’il sent et qu’il imagine, à des affects seulement confus, disparates, à des paquets d’informations ingérables et sans pôle. Devant un cheval, devant l’image mentale de ce cheval, cogiter consiste, outre les diverses qualités que nous lui voyons, à dégager ce qui fait qu’il est ce cheval. Devant un homme, devant l’image cérébrale de cet homme individuel, cogiter consiste à pointer ce qui fait de lui cet homme individuel, de la même manière qu’on peut, devant un portrait, percevoir ce qui le renvoie au modèle. Averroès compare cela, ce noyau de sens, à la pulpe sous l’écorce. La cogitation donne accès à la moelle singulière des choses et permet à nos images, dont elle révèle les références, de fonctionner comme portrait : cogiter transforme nos images en icônes du monde.

4. Ce pouvoir change tout. Il permet à l’homme d’être autre chose qu’un réceptacle d’affects sans repères, un simple sujet d’impressions, il lui permet de vivre consciemment dans un monde balisé d’individus, de réalités ponctuelles, désignables, qu’il peut nommer, qu’il peut « phraser », et dont il peut se souvenir. Mais la cogitation s’impose aussi comme antichambre dans la connaissance, elle est un peu la raison d’avant la raison, la faculté qui prépare l’acte de l’intellect en lui dévoilant l’objet sur lequel opérer son abstraction. Le noyau que la cogitative atteint préfigure l’essence et la conditionne, comme Thomas d’Aquin, par exemple, le savait bien. Produire un concept demande non seulement de sentir et d’imaginer, mais de cogiter, aussi, parce que la cogitation « collationne », compare les perceptions, prélève au cœur de l’individu ce qui fait de lui plus que lui : elle y voit l’instance d’une nature commune.

N’est-ce qu’une affaire de savoir et de vérité ? C’est plus que cela. En imposant à l’intellect sa médiation, le pouvoir de cogiter est au principe du déploiement de notre être d’animal intelligent. Car si l’homme est intellectuel, il ne l’est qu’en puissance, radicalement, et la cogitation seule en est l’agent formateur. L’homme est un « espace potentiel », au sens où Winnicott en parle, et la cogitation en est la force plastique. C’est par l’image, par le cumul ordonné des images que l’individu, d’un seul mouvement, s’étoffe et s’universalise. Cogiter développe l’embryon mental, comble l’informité, donne du poids au Je qui dit je peux, je veux, je sais. C’est en deçà de l’intellectualité, autrement dit, que l’humanité intellectuelle se joue. Elle advient dans le fantasme que la cogitation travaille, au risque d’échouer, de dériver et de se perdre. Et chacun le sait, d’ailleurs, à condition de rendre au mot sa force passée. Cogito ergo sum : je cogite donc je suis.

Revenir au menu de la page


Au sujet de l’auteur

JEAN-BAPTISTE BRENET

Jean-Baptiste Brenet, universitaire français, professeur d'histoire de la philosophie à l'université Paris-I Panthéon-Sorbonne, spécialiste d'Averroès, 27 April 2018. Source Own work. Author : Polmars. Source : Wikipédia.
Jean-Baptiste Brenet, universitaire français, professeur d’histoire de la philosophie à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, spécialiste d’Averroès, 27 April 2018. Source Own work. Author : Polmars. Source : Wikipédia.

Jean-Baptiste Brenet (né le à Marseille) est un philosophe français, spécialiste de philosophie arabe et latine[1]. Il est professeur à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, où il enseigne l’histoire de la philosophie arabe « médiévale » ou « classique ».

BIOGRAPHIE

Jean-Baptiste Brenet est agrégé de philosophie (1995); docteur en sciences religieuses (2002, École pratique des hautes études, 5e section, sous la direction d’Alain de Libera :Transferts du sujet. La noétique d’Averroès selon Jean de Jandun); habilité à diriger des recherches (2010, École pratique des hautes études, 5e section, avec Alain de Libera comme garant: Averroès et la scolastique latine. Etudes d’histoire des philosophies médiévales arabe et latine).

Professeur de philosophie au Lycée de 1995 à 2000, puis détaché comme chargé de recherches au CNRS (2000-2002), il est élu maître de conférence à l’Université Paris Ouest-Nanterre La Défense (2003-2011), puis professeur des Universités à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (2011-). Il y dirige jusqu’en 2019 le Centre GRAMATA (Groupe de recherche antiquité, Moyen Âge et transmission arabe). Il est membre du laboratoire de recherches SPHère (UMR 7219)[2].

Jean-Baptiste Brenet est traducteur du latin et de l’arabe. Il a co-fondé et co-dirige avec Christophe Grellard la collection « Translatio. Philosophies médiévales », chez Vrin. Il a créé et anime à l’Institut du Monde arabe « falsafa. Les RDV de la philosophie arabe à l’IMA ».

L’objet principal des travaux de Jean-Baptiste Brenet est Averroès (Ibn Rushd, 1126-1198) et la philosophie andalouse. Il les étudie à la fois pour examiner les grands concepts de la falsafa (notamment en métaphysique, en anthropologie et en philosophie de l’esprit) et pour comprendre l’héritage de cette philosophie « arabe » dans la pensée latine, et plus largement dans la pensée moderne européenne.

___________________

NOTES

  1. Voir sa biographie détaillée sur sa page personnelle sur le site de l’université Paris 1 [archive]
  2. Unité Mixte de Recherches 7219 [archive]
  3. « Nomination dans l’ordre des Arts et des Lettres – été 2023 [archive] », sur Ministère de la Culture, (consulté le ).

Source : Wikipédia.

Revenir au menu de la page


Du même auteur

JEAN-BAPTISTE BRENET

Essais

  • 2003 : Transferts du sujet. La noétique d’Averroès selon Jean de Jandun, Vrin(ISBN 978-2-71161-653-4)
  • 2007 : Averroès et les averroïsmes juif et latin, Actes du colloque international (Paris, 16-), Coll. Textes et Études du Moyen Âge, Brepols(ISBN 978-2-50352-742-0)
  • 2010 : Thomas d’Aquin, Les Créatures spirituelles. Introduction, traduction et notes de Jean-Baptiste Brenet, Paris, Vrin (coll. « Sic et non »)
  • 2013 : Les Possibilités de jonction. Averroès - Thomas Wylton, De Gruyter(ISBN 978-3-11031-517-2)
  • 2015 : Averroès l’inquiétant, Les Belles Lettres(ISBN 978-2-25144-533-5) (traduction en espagnol, Metales Pesados, Chili, 2018 ; en italien, Carocci, 2019 ; en arabe, Dâr al-kitâb al-jadîd, 2020 ; en russe, Ad marginem).
  • 2016 : Thomas d’Aquin, L’Âme et le Corps (Somme de Théologie, Ia, q. 75-76), traduction et notes de Jean-Baptiste Brenet, introduction de C. Bazan, Paris, Vrin
  • 2017 : Je fantasme – Averroès et l’espace potentiel, Verdier(ISBN 978-2-86432-909-1)
  • 2018 : Intellect d’amour (avec Giorgio Agamben), Lagrasse, Verdier (traduction italienne, Quodlibet, 2020 ; traduction espagnole, Hidalgo, 2021)
  • 2018: (avec L. Cesalli), Sujet libre. Pour Alain de Libera, Paris, Vrin.
  • 2019 : La Philosophie arabe à l’étude. Sens, limites et défis d’une discipline nouvelle (avec Olga Lizzini), in Studying Arabic Philosophy. Meaning, Limits and Challenges of a Modern Discipline, Paris, Vrin
  • 2019 : Dante et l’Averroïsme (avec Alain de Libera et I. Rosier), Collège de France-Belles Lettres
  • 2020 : Robinson de Guadix (préface de Kamel Daoud), Lagrasse, Verdier
  • 2021: Ibn Ṭufayl, Le philosophe sans maître, édition de la traduction d’E.-M. Quatremère, préface et notes par J.-B. Brenet, Paris, Payot et Rivages.
  • 2022: Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Paris, Payot (trad. arabe, Sophia, Koweït, 2023 ; trad. russe, ad Marginem, 2024) : Prix PhiloMonaco de l’essai philosophique 2023
  • 2023: Demain la veille, Lagrasse, Verdier.
  • 2024: Le dehors dedans. Averroès en peinture, Paris, Macula. Prix Biguet 2025

Articles

  • Liste complète des publications de Jean-Baptiste Brenet sur le site de l’université [archive]
  • Perfection de la philosophie ou philosophe parfait ? – Jean de Jandun, lecteur d’Averroès, in Recherches de théologie et philosophie médiévales, Vol. 68, No. 2, 2001, pp. 310-348
  • Les sources et le sens de l’anti-averroïsme de Thomas de Strasbourg, in Revue des sciences philosophiques et théologiques, 2006/4 (Tome 90)
  • Thomas d’Aquin pense-t-il ? – Retours sur Hic homo intelligit, in Revue des sciences philosophiques et théologiques, 2009/2 (Tome 93)
  • Sujet, objet, pensée personnelle : l’Anonyme de Giele contre Thomas d’Aquin, in Archives d’histoire doctrinale et littéraire du Moyen Âge, 2012/1 (Tome 79)
  • Siger de Brabant et la notion d’operans intrinsecum : un coup de maître ?, in Revue des sciences philosophiques et théologiques, 2013/1 (Tome 97)
  • Pensée, dénomination extrinsèque et changement chez Averroès – Une lecture d’Aristote, Physique VII, 3, in Archives d’histoire doctrinale et littéraire du Moyen Âge, 2015/1 (Tome 82)

Traductions

  • 1998 : Guillaume d’Auvergne, De l’âme (VII, 1-9), Vrin(ISBN 978-2-71161-368-7)
  • 2010 : Thomas d’Aquin, Les Créatures spirituelles, 320 pages, Vrin – (ISBN 978-2-71162-266-5)
  • 2013 : Thomas Wylton, L’âme intellective, De Gruyter(ISBN 978-3-11031-517-2)
  • 2016 : Thomas d’Aquin, L’Âme et le Corps (Somme de théologie, Ia, q. 75-76), 232 pages, Vrin – (ISBN 978-2-71162-688-5)
  • 2018 : Avicenne, (?), Epître sur les prophéties, introduction (avec O. Lizzini), traduction de l’arabe et notes, Paris, Vrin – (ISBN 978-2-71162-774-5)
  • 2022: Averroès, (Ibn Rushd), L’intellect (Compendium du livre De l’âme), texte arabe établi et présenté par D. Wirmer, introduction, traduction et notes par J.-B. Brenet, Paris, Vrin: Prix Ibn Khaldûn/Senghor de la traduction arabe
  • 2023 : Averroès, Dieu et la connaissance du monde, Paris, Payot et Rivages.
  • 2024: Dans J.-B. Brenet, Le dehors dedans. Averroès en peinture, Paris, Macula: (i) Saint Bonaventure, Commentaire des Sentences, distinction 18, article 2, question 1 (1250-1252), p. 227 sq.; (ii) Thomas d’Aquin, Commentaire des Sentences, Livre II, distinction 17, question 2, art. 1 (1252-1254), p. 238 sq.; (iii) Thomas d’Aquin, Abrégé de théologie I (De fide) (1261-1265), I, 79; 85; 86; 87; 89 p. 252 sq. ; (iv) Siger de Brabant, Questions sur le livre III du traité De l’âme d’Aristote (1265-1266), q. 1; 7; 8; 914; 15; p. 261 sq.; (v) Thomas d’Aquin, Questions sur l’âme (1266-1267), q. 2; 3; 5;  p. 287 sq.; (vi) Thomas d’Aquin, Commentaire du traité De l’âme d’Aristote (1267-1268), III, 1; 4 p. 318 sq.; (vii) Étienne Tempier, Condamnation du 10 décembre 1270 ; Condamnation du 7 mars 1277 (extraits), p. 323 sq.; (viii) Anonyme de Giele, Questions sur le traité De l’âme d’Aristote, q. I, 6; q. II, 4; p. 327 sq.; (ix) Gilles de Rome, Lecture du livre II des Sentences, Question 56, distinction 17, p. 343 sq.; (x) Siger de Brabant, De l’âme intellective, texte intégral, p 364 sq.; (xi)Taddeo de Parme, Questions sur le livre III du traité De l’âme d’Aristote, extraits (1318-1325 ?), III, 4; 5; p. 398.

Source : Wikipédia.


Revue de presse

Le livre du jour – Ce que “penser” veut dire, ici ou ailleurs – Arthur Hannoun publié le 28 mars 2022 – Philosophie magazine.

Richesse de la pensée arabe classique par Marc Lebiez, 1 juin 2022, Numéro 152, En attendant Nadeau.

Que veut dire penser ? de Jean-Baptiste Brenet, Arabes et Latins. Bibliothèque Rivages, 2022, 160 pages, 16 €. Critiques de livres, Anne-Sophie Jouanneau, Publié dans le numéro 4295 (Juillet 2022), revue Études – Revue de culture contemporaine.

Revenir au menu de la page


Mon rapport de lecture

Que veut dire penser ?

Arabes et Latins

Jean-Baptiste Brenet

Rivages poche – Petite Bibliothèque, 2025.

Ce livre intéressera ceux et celles préoccupés par l’évolution de la philosophie à travers les différentes traductions des écrits grecques anciens en arabe, puis en latin et enfin en français. Le titre doit se lire comme suit : “QUE VEUT DIRE PENSER selon les Arabes et les Latins” ou, selon l’IA ChatGPT, “Que voulait-on dire quand on disait “penser” au Moyen Âge, en arabe et en latin ?” La chaîne de traduction des écrits des philosophes grecques de l’Antiquité (Platon, Aristote…) vers le français suit deux chemins différents : 1. Grec — Latin — Français; 2. Grec — Arable — Latin — Français. Il est donc aisé d’imaginer l’influence culturelle des langues lors de ces traductions. Chaque langue forme un esprit différent avec ses propres conceptualisations et sa propre culture.

Lorsque je dis que les Canadiens-Anglais ne pensent pas comme les Canadiens-Français, plus spécifiquement les Québécois, je ne veux pas souligner une différence d’opinion mais qu’ils pensent le monde différemment en raison de leur langue (l’anglais).

Chaque langue est une vision du monde !


Wilhelm von Humboldt (1767–1835)

Thèse centrale :

Chaque langue est une vision du monde (Weltansicht).

  • La langue ne décrit pas le monde
  • Elle le forme

👉 Deux langues ≠ deux mots pour la même chose
👉 Deux langues = deux mondes pensables différents


Sapir–Whorf (version modérée)

  • La langue oriente la pensée
  • Elle ne l’enferme pas

Exemples :

  • temps verbaux → rapport au temps
  • genres → catégorisation
  • spatialité → perception du monde

Ce que montre Brenet (implicitement)

Dans Que veut dire penser ? :

  • Traduire, ce n’est jamais neutre
  • Passer de l’arabe au latin :
    • transforme la notion de pensée
  • Le mot intellect n’est pas équivalent à ʿaql
Une philosophie traduite est déjà une autre philosophie.

Conclusion forte (mais juste)

On peut donc dire, sans caricature :

Chaque langue forme un esprit différent,
parce qu’elle propose une manière différente d’habiter le monde.

Mais :

  • aucune langue n’est supérieure
  • chaque langue révèle certaines vérités et en voile d’autres

Ce que Humboldt veut dire exactement

Pour Humboldt :

Chaque langue est une Weltansicht.

Cela signifie :

  • une langue n’est pas un simple outil de communication
  • elle est une forme active de mise en monde
  • elle organise :
    • ce qui est visible
    • ce qui est dicible
    • ce qui est pensable

👉 Parler une langue, c’est déjà habiter le monde d’une certaine manière.

Lien avec la philosophie médiévale

C’est exactement ce que montrent les traditions grecque, arabe et latine :

  • Grec : penser = voir (theoria)
  • Arabe : penser = lier, se souvenir (ʿaql, dhikr)
  • Latin : penser = définir, distinguer (intelligere, substantia)

Ainsi, penser en grec, penser en arabe, penser en latin et penser en français impliquent quatre façon différentes de penser, quatre visions différentes du monde.

Et cela sans même prendre en compte l’évolution de chaque langue au fil du temps : penser en grec aujourd’hui n’équivaut pas nécessairement à penser en grec à l’époque antique ou médiévale.

Traduire un concept d’une langue à une autre ne se limite jamais à transposer des mots : chaque langue façonne la pensée à sa manière, si bien qu’une philosophie traduite est déjà une autre philosophie.


Les concepts et les mots d’une langue ne se traduisent jamais parfaitement dans une autre : chaque langue organise et façonne la pensée à sa manière, et traduire un mot implique toujours une interprétation. Ainsi, un terme grec, arabe ou latin peut couvrir des sens différents et porter des nuances culturelles et philosophiques propres, de sorte qu’une traduction modifie inévitablement la pensée originale. C’est pourquoi, dans l’histoire de la philosophie, lire un texte traduit revient souvent à lire une autre philosophie, et chaque langue produit sa propre « vision du monde » ou Weltansicht, rendant impossible une correspondance exacte des concepts à travers les siècles et les cultures.

Ah, là on touche à un point fondamental en philosophie et en linguistique : l’idée que les mots d’une langue ne se traduisent jamais parfaitement dans une autre, et que les concepts eux-mêmes sont en partie modelés par la langue qui les exprime. C’est exactement ce qui explique la difficulté de traduire des textes philosophiques anciens.


1. Le problème de base

Quand on traduit un mot ou un concept d’une langue à une autre :

  • Il n’y a souvent pas d’équivalent exact.
  • Le mot traduit peut perdre certaines nuances ou ajouter des connotations étrangères.
  • Résultat : le concept lui-même change.

Exemple simple

  • Grec ancien : logos
    • peut signifier : parole, raison, discours, lien, ordre cosmique
  • Latin : verbum, ratio
    • aucune traduction ne rend toutes les dimensions de logos
  • Arabe médiéval : kalam ou ʿaql
    • différentes implications philosophiques, parfois incompatibles avec le grec original

Traduire logos → ratio → intellect → raison change la “vision du monde”.


2. Pourquoi cela arrive

a) Structure grammaticale

  • Certaines langues obligent à mettre en avant des relations, d’autres des substances.
  • Exemple :
    • Arabe : racines verbales → la pensée est souvent un acte relationnel
    • Latin : nommer l’essence → la pensée est plus substantielle et classificatoire

b) Champ sémantique différent

  • Un mot peut couvrir plus ou moins de sens selon la langue
  • Ex : « penser » en français moderne n’est ni ʿaql (arabe) ni noein (grec)

c) Contexte culturel

  • Concepts liés à :
    • religion
    • métaphysique
    • société
  • Ces dimensions ne se transportent pas automatiquement dans une autre langue

3. Conséquences philosophiques

  1. Une traduction est déjà une interprétation.

    « Une philosophie traduite est déjà une autre philosophie. »

  2. Impossible de reconstruire exactement l’esprit d’origine.
    • Même un traducteur très fidèle modifie la pensée
    • Les lecteurs occidentaux du Moyen Âge ont souvent lu Aristote à travers le filtre d’Averroès, donc déjà transformé
  3. Chaque langue produit une “Weltansicht” différente.
    • Une langue ne décrit pas le monde de manière neutre, elle forme le monde que le locuteur peut concevoir

4. Exemple historique

  • Grec → arabe → latin :
    • ousia (essence, substance)
    • devient jawhar en arabe → légèrement teinté par la logique néoplatonicienne
    • puis substantia en latin → simplifié et intégré au cadre scolastique
  • Résultat : la philosophie sur “l’être” est déjà différente à chaque étape.

5. Ce que cela implique aujourd’hui

  • Lire un texte ancien dans sa langue originale est toujours préférable pour saisir toutes les nuances.
  • Traduire requiert une interprétation consciente des différences conceptuelles.
  • La pluralité des langues est une richesse, mais aussi un défi pour la philosophie comparée.

Il m’apparaît primordiale de considérer ces points fondamentaux de la philosophie et de la linguistique avant la lecture de CE QUE VEUT DIRE PENSER ? ARABES ET LATINS de JEAN-BAPTISTE BRENET, d’autant plus que ce philosophe est un véritable spécialiste de la pensée arabe et de son legs au monde latin.

Ce livre nous propose un visite guidée fort bien documentée qui a tout pour étonner son lecteur.

Qu’on ouvre certains livres anciens, en arabe, en latin, ceux qu’on ne lit pas et qu’on oppose à tort, on y trouvera des auteurs médiévaux qu’obsède, non pas la lutte, mais la question de la pensée. Ils pensent, ils brûlent leur vie à penser, et cette vie-là, ils la posent sur une table, et ils regardent, et ils s’interrogent. On les comprend. Ils veulent savoir qui ils sont, ce qu’ils font, ce dans quoi ils espèrent ou s’épuisent.

Qu’appellent-ils penser ? Descartes, pour l’homme, avait sa réponse : je suis une chose qui pense, c’est-à-dire « une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent ». Que disent-ils, eux, et avant lui ? Que répondent-ils, dans leur langue, qui soit bouleversant, gelé par l’oubli, et donc neuf ? C’est ce qu’on cherche, librement, en déclinant les entrées.

BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), p. 7.


Voici un résumé clair et structuré des notions clés de Jean-Baptiste Brenet, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, sans entrer dans des citations ni du texte protégé, mais fidèle à l’esprit et au projet du livre.


1. Question centrale du livre

Le livre ne demande pas « qu’est-ce que la pensée ? » au sens moderne,
mais plus radicalement :

Que voulait-on dire quand on disait “penser” au Moyen Âge, en arabe et en latin ?

👉 Brenet montre que penser n’est pas une notion unique, stable ou évidente, mais un ensemble d’actes, d’expériences et de régimes intellectuels.


2. Penser n’est pas seulement raisonner

Une thèse centrale du livre :

Penser n’est pas réductible à un calcul logique ou à un raisonnement abstrait.

Dans les traditions médiévales :

  • penser peut vouloir dire :
    • recevoir
    • éprouver
    • être affecté
    • s’actualiser
    • être mis en mouvement par autre chose

👉 La pensée est souvent passive autant qu’active.


3. La pluralité des verbes du “penser”

Brenet insiste beaucoup sur la diversité lexicale.

En latin et en arabe, “penser” se dit autrement :

  • intelligere (saisir)
  • cogitare (rassembler, peser)
  • speculari (contempler)
  • estimare (évaluer)
  • sentire (sentir)
  • tangere (toucher)
  • dhikr (se souvenir, évoquer)
  • fikr (réflexion, méditation)
  • ʿaql (intellect, lien)

👉 Penser, c’est parfois toucher, goûter, se souvenir, être éveillé.


4. L’intellect n’est pas “dans” le sujet moderne

Point fondamental du livre (et très dérangeant pour nous modernes) :

Chez beaucoup de philosophes arabes et latins, l’intellect n’est pas une propriété privée du sujet.

Chez Al-Fârâbî, Avicenne, Averroès :

  • l’intellect est :
    • séparé
    • universel
    • parfois commun

👉 Penser, ce n’est pas produire à partir de soi,
c’est être traversé par une activité intellectuelle.


5. Penser, c’est être transformé

Brenet insiste sur une dimension existentielle :

Penser n’est pas seulement connaître quelque chose,
c’est devenir autre que ce qu’on était.

  • L’intellect s’actualise
  • L’âme change de statut
  • Le sujet n’est pas souverain

👉 Penser est un événement, pas une simple opération mentale.


6. Philosophie et religion : deux régimes du penser

Le livre montre que, pour les médiévaux :

  • il n’y a pas deux vérités
  • mais plusieurs modes d’accès à la vérité

Distinction essentielle :

  • la philosophie pense par démonstration
  • la religion pense par images, récits, symboles

👉 Ce sont deux façons de penser, pas penser vs non-penser.


7. Le penser comme expérience limite

Chez certains auteurs (notamment inspirés d’Aristote et du néoplatonisme) :

  • le sommet du penser n’est pas discursif
  • il est :
    • silencieux
    • contemplatif
    • non verbal

👉 À son plus haut degré, le penser ne se dit plus.


8. Critique implicite du sujet moderne

Sans attaquer frontalement Descartes, le livre suggère que :

  • le “je pense” moderne a effacé :
    • la passivité
    • la dépendance
    • la pluralité des formes de pensée

👉 Nous avons réduit “penser” à une activité consciente, volontaire et individuelle, ce qui est historiquement très tardif.


9. Méthode du livre

Ce n’est pas :

  • une histoire chronologique
  • un manuel scolaire

Mais :

  • une cartographie conceptuelle
  • une enquête lexicale
  • une philosophie à partir des mots

👉 Brenet fait penser le lecteur, plutôt que de lui expliquer quoi penser.


En une formule

Le message profond du livre pourrait se résumer ainsi :

Penser, ce n’est pas posséder une pensée,
c’est être pris dans un acte qui nous dépasse.


Tout commence par une anomalie qui crée comme un appel d’air. Si l’on songe à ce que penser veut dire, au vocabulaire sous-jacent, le premier mot qui devrait venir est un mot latin : pensare. Il semble être la racine et c’est lui, dans sa fécondité native, qu’on imagine remplir les textes des philosophes et théologiens latins. C’est une surprise, pourtant, qui attend l’archéologue. Notre penser est partout, leur pensare plutôt rare. De la pensée, des flux entre le corps, l’esprit, le monde, il est toujours question chez eux, mais ce n’est pas de ce verbe, pensare, qu’on le signifie. Ce passé-là, pour ainsi dire, « pense » peu.

Le premier mot, le mot de l’origine, c’est donc l’absent. Celui qui devait s’imposer, précéder, fonder tous les autres, c’est celui qui manque. L’étrangeté est dans cet écart entre le terme que notre modernité a promu et sa faible fréquence dans la scolastique qui par ailleurs ne cesse de détailler, d’analyser, de définir les formes de la vie pensante, et voit naître en un sens l’intellectuel.

BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 1 – Penser, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), p. 9.


Le mot « penser » en français a une histoire très intéressante, et on peut en suivre la racine et l’évolution à travers les langues.


1. Racine étymologique

  • Français : penser
  • Latin : pensare, pulsatif de pendere
    • pendere = peser, suspendre, estimer
    • pensare = peser mentalement, réfléchir, évaluer

Littéralement, « penser » signifie à l’origine “peser dans son esprit”, comme on pèse des objets pour juger de leur valeur ou de leur poids.


2. Liens avec d’autres langues

  • Italien : pensare
  • Espagnol : pensar
  • Anglais : thought (dérive d’une autre racine germanique, mais l’idée est similaire : réflexion et considération)

3. Dimension philosophique

  • La racine suggère une activité de jugement et de mesure, pas seulement de raisonnement abstrait.
  • C’est proche de l’idée médiévale que penser implique évaluer, comparer et peser les idées, et pas seulement les concevoir intellectuellement.

4. Comparaison avec le grec et l’arabe

  • Grec ancien : noein, dianoia → contempler, saisir, discerner
  • Arabe : fikr, ʿaql → méditer, lier, relier
  • La racine française pens- insiste sur le geste mental de peser et d’évaluer, ce qui n’existe pas exactement dans ces langues.

En résumé :

Penser, c’est originellement peser dans l’esprit, évaluer et juger, une nuance qui éclaire bien pourquoi traduire cette notion dans d’autres langues transforme nécessairement sa signification.


Si vous voulez, je peux faire un tableau comparatif des racines de « penser » en français, grec et arabe, pour voir concrètement comment les langues façonnent l’esprit.
Voulez‑vous que je fasse ça ? OUI !


(…) La pensée, c’est au départ la pesée, la suspension des plateaux d’une balance, d’où viendra l’idée d’évaluation, de considération perplexe. Penser est le verbe de l’oscillation, le verbe de la charge hésitante, en équilibre, à cheval. Penser s’impose, en somme, comme le mot de l’entre-deux, de l’entre-trois, de l’entre-tout, qui permet de dire ouvertement l’acte polymorphe de l’être qu’est l’homme. Quels sont ses modes et ses confins ? C’est ce qu’on veut voir.

BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 1 – Penser, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), p.11.


Jean-Baptiste Brenet ancre la pensée dans notre corps, notre corps sensible. Il n’y a pas de penser sans les sens. Et il y a la première pensée… oubliée.


Toucher

La première pensée, chez tous

1. Jusqu’où peut-on remonter dans l’histoire de ses propres pensées ? Il arrive qu’on se demande quel est le souvenir le plus ancien que l’on ait gardé, l’image d’enfance la plus lointaine, la première scène marquante, mais cela vaut-il pour la pensée ? Se souvient-on d’une pensée primitive ? Et si l’on admet qu’on se soit mis à penser, qu’il y ait eu une première fois (ce qui n’a rien d’évident), en a-t-on conservé la mémoire ? La réponse est non, et c’est remarquable.

2. Il y a bien des premières pensées, tirées de l’expérience. Il y a bien un moment où l’individu jeune saisit quelque chose qui n’est plus de l’ordre de la sensation, de l’image, le moment du concept et de l’axiome qui inaugure la vie intellectuelle, qui l’ouvre à l’universel. Mais quand et comment cela a-t-il eu lieu ? Nul ne se le rappelle.

Je me souviens de mon premier cinéma, de mon premier bain dans le Pacifique, de mon premier vol ; je ne me souviens pas de la fois, la première, où j’ai compris la notion de tout, celle de partie, et la proposition disant que le tout est plus grand que la partie. L’entrée dans la pensée est pour chacun une origine perdue et irrattrapable. Chacun pense dans l’oubli de sa première pensée, dans l’ignorance des commencements de sa vie mentale. Comme Dante, évoquant à propos de Virgile le « si large fleuve du parler » qui l’emportait lui-même, nous paraissons toujours déjà pris dans le fleuve du penser, incapables d’en situer la source. La perception mentale de l’individu ne s’appréhende que dans l’épanchement d’un flux dont le jaillissement se dérobe, et si cette source, au principe de sa pensée, reste là, présente à la coulée, c’est d’une présence immémoriale, fatalement inconsciente.

BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 2 – Toucher (La première pensée, chez tous), Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), pp.13-14.


(…) Aristote dit que philosopher, c’est s’étonner. Philosopher, peut-être. Mais penser, non. Penser, c’est tomber sur des corps.

BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 2 – Toucher (La première pensée, chez tous), Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), p. 17.


On voit, on entend, on sent les odeurs, et les textes ne manquent pas qui vantent l’un ou l’autre sens, en défendent la précellence, mais s’agissant de la pensée, de l’édification du savoir, c’est plus précisément du toucher qu’on partirait, c’est par lui qu’on s’ouvrirait à la communauté du réel, et cela change tout. Pour quelle raison ? Parce que le toucher est le sens constitutif de l’animal, ce sans quoi il n’est pas. Un corps qui ne touche pas est un cadavre. Comme l’explique Aristote, le toucher est le seul sens dont la destruction entraîne, non pas simplement un amoindrissement de la sensorialité, mais la destruction même de l’être sentant. Quand j’entends, quand je vois, je risque mon organe ; quand je touche, je risque ma vie. Le toucher est le sens à partir duquel cette vie même se déroule, et la thèse, donc, est que personne n’est dénué de pensée parce qu’il n’est personne qui, dans la mesure où il vit, ne touche.

BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 2 – Toucher (La première pensée, chez tous), Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), p. 17.


Jean-Baptiste Brenet se réfère notamment à Avicenne, Averroès et Al-Fârâbî .

Averroès est l’une des grandes figures de la philosophie médiévale — et un maillon décisif dans la transmission d’Aristote à l’Occident.


AVERROÈS

Identité

  • Nom arabe : Ibn Rushd (ابن رشد)
  • Nom latinisé : Averroès
  • Dates : 1126–1198
  • Lieu : Cordoue (Al-Andalus, Espagne musulmane)
  • Langue d’écriture : arabe

Il est à la fois :

  • philosophe
  • juriste musulman
  • médecin

Son rôle historique majeur

👉 Averroès est le plus grand commentateur d’Aristote au Moyen Âge.

Il n’a pas simplement traduit Aristote :

  • il l’a expliqué ligne par ligne
  • il a cherché à restituer le sens authentique du philosophe grec, contre les interprétations néoplatoniciennes.

Ses commentaires sont devenus la référence dans les universités européennes pendant des siècles.


Les trois types de commentaires d’Aristote

Averroès a rédigé :

  1. Commentaires courts (résumés)
  2. Commentaires moyens
  3. Grands commentaires (explication détaillée du texte grec)

📌 Beaucoup de textes d’Aristote ont été connus en Europe par les commentaires d’Averroès avant même le texte original.


La transmission vers l’Occident latin

Chaîne typique :

grec → arabe (Averroès) → latin → français / langues modernes

  • Ses œuvres sont traduites en latin dès le XIIIᵉ siècle.
  • Il devient “le Commentateur” (Aristote étant “le Philosophe”).

Les idées clés d’Averroès (simplifiées)

1. Primauté de la raison

  • La raison philosophique est compatible avec la foi, mais distincte.
  • Tous ne doivent pas philosopher de la même façon.

2. L’intellect

  • Thèse célèbre (et controversée) de l’intellect unique :
    • l’intellect est commun à tous les humains
  • Cette idée choque les théologiens chrétiens.

3. Vérité et interprétation

  • Il n’y a pas deux vérités (religieuse / philosophique),
    • mais plusieurs niveaux de discours.

Condamné… puis célébré

Dans le monde musulman

  • Critiqué par des théologiens (ex. Al-Ghazali)
  • Relativement marginalisé après sa mort

Dans le monde chrétien

  • Immense influence
  • À l’origine de l’averroïsme latin
  • Condamné à Paris (1277)… mais étudié partout

Pourquoi Averroès est crucial

Sans lui :

  • une grande partie d’Aristote aurait été inconnue en Europe
  • Thomas d’Aquin, Siger de Brabant, Dante n’auraient pas pensé de la même manière

📖 Dante le place dans les Limbes parmi les grands sages païens.


En résumé

Averroès est :

  • un penseur musulman
  • le grand passeur d’Aristote
  • un pont intellectuel entre Grèce, monde arabe et Europe latine

Il incarne à lui seul l’idée que la philosophie occidentale est née du dialogue entre les civilisations.


AVICENNE

Avicenne est l’autre grande figure majeure de la philosophie médiévale islamique — complémentaire d’Averroès, mais très différent de lui.


Identité

  • Nom arabe : Ibn Sīnā (ابن سينا)
  • Nom latinisé : Avicenna
  • Dates : 980–1037
  • Lieu : Perse (actuel Iran et Asie centrale)
  • Langues : arabe (principalement), persan
  • Professions : philosophe, médecin, savant encyclopédique

Il est souvent considéré comme le plus grand philosophe de l’islam médiéval.


Son rôle historique

👉 Avicenne a reconstruit Aristote dans un système philosophique cohérent, fortement influencé par le néoplatonisme.

  • Il ne commente pas Aristote ligne à ligne (contrairement à Averroès).
  • Il crée une philosophie originale, inspirée d’Aristote.

Ses œuvres deviennent fondatrices aussi bien en Orient qu’en Occident.


Œuvres majeures

Philosophie

  • Le Livre de la guérison (Kitāb al-Shifā’)
    → vaste encyclopédie philosophique
  • Le Livre des indications et des avertissements

Médecine

  • Le Canon de la médecine
    → manuel médical de référence en Europe jusqu’au XVIIᵉ siècle

Idées philosophiques essentielles

1. Essence et existence

👉 Distinction capitale :

  • Essence : ce qu’une chose est
  • Existence : le fait qu’elle soit

Chez les êtres créés :

  • l’essence n’implique pas l’existence

Chez Dieu :

  • essence = existence
    Être nécessaire

Cette idée marquera profondément :

  • Thomas d’Aquin
  • la métaphysique occidentale

2. Dieu comme être nécessaire

  • Tout ce qui existe est soit :
    • nécessaire
    • possible
  • Le monde dépend d’un Être nécessaire par soi.

3. L’âme et l’« homme volant »

Expérience de pensée célèbre :

  • Un homme créé en suspension dans le vide
  • Sans sensations
  • Il se sait pourtant exister

👉 Conclusion :
la conscience de soi est indépendante du corps


4. Connaissance et intellect

  • L’intellect humain reçoit la connaissance de l’Intellect agent
  • Vision hiérarchisée du savoir (influence néoplatonicienne)

Avicenne et l’Occident latin

Chaîne de transmission :

grec → arabe (Avicenne) → latin → français

  • Traduit en latin dès le XIIᵉ siècle
  • Étudié dans les universités médiévales
  • Autorité quasi absolue en médecine et métaphysique

Avicenne vs Averroès (en bref)

Avicenne Averroès
Philosophie systématique Commentaire fidèle d’Aristote
Influence néoplatonicienne Anti-néoplatonicien
Métaphysicien Exégète
Central en Orient Central en Occident latin

Pourquoi Avicenne est essentiel

Sans Avicenne :

  • pas de métaphysique médiévale structurée
  • pas de distinction essence/existence
  • pas de médecine universitaire européenne

Il est un fondateur, pas seulement un passeur.


En résumé

Avicenne est :

  • un génie encyclopédique
  • un penseur original
  • un pont entre Aristote et la scolastique

AL-FÂRÂBÎ

Al-Fârâbî est l’un des fondateurs de la philosophie islamique classique — souvent appelé « le Second Maître », Aristote étant le « Premier ».


Identité

  • Nom complet : Abū Naṣr Muḥammad ibn Muḥammad al-Fârâbî
  • Dates : v. 872 – 950
  • Origine : Asie centrale (région du Turkestan, actuel Kazakhstan)
  • Langues : arabe, persan, grec (lu et étudié)
  • Professions : philosophe, logicien, musicien, théoricien politique

Son rôle historique

👉 Al-Fârâbî est le grand architecte de l’aristotélisme dans le monde islamique.

  • Il systématise logique, métaphysique et politique.
  • Il prépare le terrain pour Avicenne.
  • Il fournit à l’Occident une version structurée d’Aristote.

Sans lui, Avicenne n’aurait sans doute pas existé tel qu’on le connaît.


Œuvres majeures

Philosophie et logique

  • L’énumération des sciences
  • Commentaires de la logique d’Aristote

Philosophie politique

  • La Cité vertueuse

Musique

  • Le Grand Livre de la musique

Idées clés

1. Philosophie et religion

  • La vérité est une
  • La religion en est la traduction symbolique
  • La philosophie en est la forme démonstrative

👉 Vision très influente et audacieuse.


2. La cité vertueuse

Inspirée de Platon :

  • La société idéale est dirigée par :
    • un philosophe
    • ou un prophète-législateur
  • Le chef parfait unit :
    • sagesse
    • vertu
    • connaissance

3. Hiérarchie de l’intellect

  • Intellect en puissance
  • Intellect en acte
  • Intellect acquis
  • Intellect agent

📌 Ce schéma influencera :

  • Avicenne
  • Averroès
  • la scolastique latine

4. Logique comme clé universelle

  • La logique est l’outil fondamental de toute connaissance.
  • Elle est valable indépendamment de la religion ou de la langue.

Al-Fârâbî et l’Occident

  • Traduit en latin au XIIᵉ–XIIIᵉ siècles
  • Influence Thomas d’Aquin indirectement
  • Essentiel dans la transmission d’Aristote

Pourquoi il est si important

Al-Fârâbî est :

  • un systématicien
  • un médiateur culturel
  • un philosophe politique majeur

Il transforme Aristote en système vivant, compatible avec une civilisation nouvelle.


En résumé

Al-Fârâbî est :

  • le fondateur de la philosophie rationnelle en islam
  • le pont entre Platon, Aristote et le monde médiéval
  • la source intellectuelle d’Avicenne

2. Estimer relève pour Avicenne d’une faculté située au milieu du cerveau, qui côtoie les pouvoirs de l’imagination et de la mémoire : c’est l’estimative, la wahmiyya. Sa fonction la plus singulière consiste à saisir dans le sensible ce que l’arabe appelle un ma‘nâ, et que le latin rend par le terme séduisant mais trompeur d’intentio. Ma‘nâ est un intraduisible, ce qui en fait une mine. Il désigne originairement la signification, ce que l’on entend par un mot, ce que l’on vise en disant. Estimer, c’est donc appréhender dans le sensible ce que le sensible veut dire, quelque chose de ce qu’il signifie, une part de son sens. Cela, ce ma‘nâ, cette intentio, l’animosité du loup, la tendresse de la mère, c’est une entité, un objet à part qui, en tant que tel, réclame une faculté spécifique susceptible d’en percevoir la majoration. Il y a dans le sensible, en deçà même de l’attention de l’intellect et de ses filets, plus que le sensible. Il y a dans le sensible de l’estimable. Toute réalité sensible contient une dimension qui à proprement parler ne se sent pas, n’est pas en elle-même matérielle, mais qui ne se livre qu’avec la chose concrète dont elle est comme une propriété singulière et circonstanciée. Estimer consiste à repérer cet aspect associé, coïncident, à percevoir cette qualité non sensible dans l’objet que l’on sent et à l’en extraire pour réagir à propos. L’animal fait cela, l’homme fait cela, chaque fois par exemple – c’est-à-dire toujours – qu’il « ressent » la sympathie ou l’aversion, qu’il évalue dans un contexte précis ce qui lui convient et ce qui lui disconvient.

BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 3 – Estimer, corriger, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), p.22.

S’il n’est pas un décor, une scène au loin, le monde est toujours plus que sa franchise sensible, son premier plan, et penser permet en l’estimant de s’en aviser. Mais l’estimation n’ajoute pas en profondeur, elle n’enrichit pas uniquement notre espace perceptif en montrant davantage, elle le polarise. En nous donnant à voir ce qui se présente comme… (comme hostile, comme nuisible, comme aimable, comme protecteur, etc.), elle nous dégage de la fausse neutralité des choses. La vie que cette pensée révèle n’est pas l’objet d’un face-à-face confortable, froid, c’est une vie réelle d’implications, un rapport tendu de forces, de désirs, d’accords et d’oppositions. Estimer la chose n’est pas discriminer ce qu’elle est, mais ce qu’elle vaut, et ce qu’elle vaut pour moi, ici, maintenant. Les loups en veulent aux brebis, admettons. Mais ce qu’estime cette brebis, c’est cette hostilité-là, dans ce loup, celui-là, affamé de cette faim. L’estimation est par excellence la pensée en situation d’un corps mobile attentif à sa vie. Le ma‘nâ, la signification que l’individu perçoit en plus du reste, n’est donc pas une propriété générale, abstraite, cueillie objectivement dans la chose comme telle, c’est ce qui, de cette propriété, lui parle, à lui, au sein du milieu que son psychisme et son corps constituent. Le supplément qu’est l’estimable est une connotation. Penser nous sort de la prose du monde.

BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 3 – Estimer, corriger, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), p.23.


Jean-Baptiste Brenet parle souvent de l’âme, de l’esprit et de l’intellect, trois concepts avec lesquels j’éprouve des difficultés en raison de mon association culturelle de l’âme avec la religion dans mon passé.


Qu’est ce que l’intellect ?

Bien sûr ! L’intellect est un concept philosophique et psychologique, et on peut le définir en plusieurs niveaux :


1. Définition générale

Intellect (du latin intellectus, “compréhension”) :

Faculté de l’esprit humain qui permet de connaître, comprendre, analyser et raisonner sur des objets abstraits ou concrets.

C’est ce qui permet de penser au-delà des perceptions immédiates et des émotions.


2. Caractéristiques principales

Caractéristique Description
Abstraction Capacité à isoler les idées des objets particuliers. Exemple : comprendre le concept de “justice” sans référence à une situation précise.
Raisonnement logique Organise les idées, établit des relations de cause à effet, construit des démonstrations.
Universalité Les conclusions de l’intellect sont communicables et valables au-delà du sujet individuel.
Détachement affectif Il opère indépendamment des émotions ou des désirs immédiats (différent de l’âme ou de l’esprit).

3. Philosophie classique

  • Aristote : l’intellect (nous) est la partie de l’âme capable de saisir les formes universelles.
  • Thomas d’Aquin : l’intellect humain est l’organe de la vérité, capable de connaître Dieu et les principes premiers.
  • Descartes / rationalistes : l’intellect est la faculté de penser et de juger, distincte des sens et du corps.

4. Psychologie moderne

  • L’intellect correspond à ce que l’on appelle souvent la cognition : mémoire, raisonnement, planification, abstraction, résolution de problèmes.
  • Mesuré par des tests d’intelligence ou des épreuves de raisonnement logique.

Formule simple

L’intellect est l’outil qui permet de penser clairement, analyser, comprendre et connaître la vérité.


Qu’est ce que l’âme ?

Ah, on revient à la grande question ! 😌 Voici une définition claire et structurée de l’âme selon une approche philosophique, épistémologique et historique.


1. Définition générale

Âme (du latin anima, “souffle, vie”) :

Principe immatériel qui anime le corps, permet de vivre, de ressentir, de percevoir et d’éprouver la réalité.

Autrement dit, c’est ce qui fait qu’un être est vivant et conscient, avant même de penser ou de raisonner.


2. Caractéristiques principales

Caractéristique Description
Vitalité L’âme est ce qui donne la vie au corps. Sans elle, le corps serait inerte.
Conscience et sentiment Elle est le siège de la perception, des émotions, des désirs, de l’intuition.
Individualité Elle confère à chaque être une identité unique et une expérience subjective.
Immatérialité Contrairement au corps, elle n’est pas directement mesurable ni visible.

3. Perspectives philosophiques

  • Platon : l’âme est immortelle, préexiste au corps, et est capable de connaître les Idées (vérités éternelles).
  • Aristote : l’âme est la forme du corps, principe de vie qui comprend :
    • âme végétative (nutrition, croissance)
    • âme sensitive (perception, émotions)
    • âme intellective (raison, pensée)
  • Philosophie chrétienne : l’âme est immortelle, essence de l’être humain, capable de salut ou damnation.
  • Psychologie moderne : le terme “âme” est souvent remplacé par “psyché” ou “conscience”, désignant l’expérience vécue et subjective.

4. Type de connaissance associé à l’âme

  • L’âme éprouve le réel.
  • Elle connaît par sentiment, intuition et expérience immédiate, plutôt que par raisonnement logique.

Formule simple

L’âme est ce qui vit, ressent et fait exister un être de manière unique.


Qu’est-ce l’esprit ?

Parfait, on complète le trio ! 😄 Voici une définition claire de l’esprit et sa distinction par rapport à l’âme et à l’intellect.


1. Définition générale

Esprit (du latin spiritus, “souffle, inspiration”) :

Faculté de donner sens à l’expérience, de penser, interpréter et organiser ce que l’âme ressent et ce que l’intellect analyse.

Autrement dit, c’est ce qui transforme le vécu en compréhension, le ressenti en signification.


2. Caractéristiques principales

Caractéristique Description
Médiation L’esprit relie l’âme (ressenti) et l’intellect (raison).
Compréhension Il permet d’interpréter les événements, les symboles, les idées et les valeurs.
Créativité et imagination Capable de produire des idées nouvelles, des concepts symboliques et des œuvres.
Flexibilité L’esprit n’est pas strictement logique ni purement émotionnel : il peut jouer avec les significations.

3. Perspectives philosophiques

  • Platon : l’esprit (souvent lié à l’âme rationnelle) accède aux Idées, c’est l’outil de compréhension des vérités universelles.
  • Aristote : l’esprit n’est pas séparé de l’âme, mais l’intellect actif (nous poietikos) permet de concevoir et abstraire.
  • Philosophie moderne : l’esprit est souvent associé à la pensée consciente, la réflexion, la culture et la mémoire.
  • Courant religieux/spirituel : l’esprit peut être vu comme le principe de conscience morale, de sagesse ou de transcendance.

4. Type de connaissance associé à l’esprit

  • L’esprit interprète le réel.
  • Il connaît par symboles, valeurs, significations.
  • C’est un savoir médiatisé et réflexif, mais pas nécessairement logique ou démonstratif.

Formule simple

L’âme vit, l’esprit comprend, l’intellect démontre.


Voici un tableau synthétique et épistémologique pour bien visualiser la différence entre âme, esprit et intellect :

Dimension Âme Esprit Intellect
Étymologie Latin anima = souffle, vie Latin spiritus = souffle, inspiration Latin intellectus = compréhension
Fonction principale Vivre, ressentir Comprendre, donner sens Connaître, analyser, démontrer
Mode de connaissance Expérience immédiate et vécue Interprétation et réflexion symbolique Abstraction et raisonnement logique
Type de vérité Vérité subjective, vécue Vérité signifiante, interprétative Vérité universelle, démontrable
Relation au corps Anime le corps Relie l’âme et l’intellect Se détache du corps pour raisonner
Exemple concret Éprouver la joie ou la douleur Comprendre le sens d’un geste, d’une œuvre Démontrer un théorème ou formuler une loi
Perspectives philosophiques Aristote : forme du corps, principe vital ; Platon : immortalité Platon : accès aux Idées ; moderne : pensée consciente et symbolique Aristote : intellect actif (nous poietikos) ; Descartes : raison et jugement
Temps / portée Immédiat, présent Médiat, reliant passé, présent et futur Universel et communicable, abstrait

💡 Petit résumé mnémotechnique :

L’âme vit, l’esprit comprend, l’intellect démontre.


C’est beaucoup plus clair pour comprendre le chapitre 4 – Intelliger de QUE VEUT DIRE PENSER ? ARABLES ET LATINS.

1. Intelliger, c’est user de l’intellect. La tradition y voit l’œuvre de la plus haute faculté de l’individu humain. Elle en a chéri ce que cela suggérait de dignité, de noblesse, d’écart, L’homme est doté de capacités multiples, assurément. Il est un corps, il a des puissances de corps ; mais il est un homme, aussi, et comme homme, il serait ù intelligent Ù, cette intelligence refluant sur ses pouvoirs inférieurs de mouvement, de sensation et d’imagination. Il n’est personne qui ne l’ait soutenu.

BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 4 – Intelliger, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), p.29.

2. Que vise l’intellection ? C’est son objet qui le dit. L’intelligible est l’être même des choses, ce qu’elles sont en soi indépendamment de leurs accidents ou traits contingents. Vieille histoire, que tous les philosophes peu ou prou se racontent : l’acte de l’intellect consiste à saisir la réalité du réel quel qu’il soit. Parmi les étymologies fantasques qu’aime le Moyen Âge, on retient qu’intelliger viendrait du latin intus legere, qui signifie lire dedans. L’intellection serait l’acte consistant à lire au0dedans des être, à y accéder dans leur profondeur, jusqu’à leur noyau, comme si chaque nature était un livre, un texte, un mot, mais recouvrer, couvert de couches, stratifié, qu’il s’agirait de mettre au jour. (…)

BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 4 – Intelliger, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), pp. 29-30.

(…) Parmi les dimensions de la pensée, l’intellection serait l’accès à l’universel. Toute la philosophie, toute la science commence là, suppose cela, qui doit délivrer du flux, de l’opinion. de la représentation privée, de l’inégal, de l’arbitraire et du violent, et qui inversement débouche en théorie sur le nécessaire, l’objectif, le vrai, le démontrable, qui porte jusqu’au commun, au transmissible, au partageable, au point d’accord. L’universel que cette pensée comprend, c’est le terme où l’espèce, comme telle, se re retrouve, c’est ce qui sort l’individu de lui-même, l’exfiltre, l’extirpe des limites de son terrain collant.

BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 4 – Intelliger, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), pp. 30-31.

Pouvez-vous me donner un exemple concret de « Parmi les dimensions de la pensée, l’intellection serait l’accès à l’universel » ?

Oui, absolument ! Pour rendre cette phrase concrète, il faut comprendre que l’intellection est ce qui permet de saisir les principes ou vérités générales, indépendamment des situations particulières.


Exemple concret

Imagine que tu observes plusieurs arbres : un chêne, un pin, un bouleau.

  1. Observation sensible (âme)
    • Tu vois les feuilles, la couleur de l’écorce, la hauteur.
    • Tu ressens peut-être la beauté ou la fraîcheur de l’ombre.
    • C’est l’expérience immédiate, singulière.
  2. Interprétation (esprit)
    • Tu comprends que tous ces arbres sont des êtres vivants, qu’ils font partie d’un écosystème.
    • Tu donnes un sens à ce que tu observes.
  3. Intellection (accès à l’universel)
    • Tu reconnais que tous les arbres partagent certaines caractéristiques universelles : racines, tronc, feuilles, processus de photosynthèse.
    • Tu peux formuler une loi ou un concept général :

      « Tout arbre, qu’il soit chêne, pin ou bouleau, possède un système racinaire, un tronc et des feuilles, et il produit de l’énergie par photosynthèse. »

    • Ici, tu passes de l’observation particulière à la compréhension universelle. C’est l’intellection.

Formule simple

L’âme perçoit l’arbre, l’esprit comprend l’arbre, l’intellect saisit le concept d’arbre.


Qu’est ce qu’un concept en philosophie ?

Excellente question ! En philosophie, le mot concept a un sens très précis, différent de l’usage courant. Voici une explication claire et complète.


1. Définition générale

Concept :

Une représentation intellectuelle abstraite qui permet de penser et de comprendre un objet, un phénomène ou une idée au-delà des exemples particuliers.

En d’autres termes, un concept est une idée générale qui regroupe les caractéristiques essentielles d’une chose ou d’un ensemble de choses.


2. Caractéristiques principales

Caractéristique Description
Abstraction Un concept ne désigne pas un objet particulier mais l’essence commune de plusieurs objets.
Universalité Il s’applique à tous les cas de la même catégorie. Exemple : le concept chaise désigne toutes les chaises, pas une seule.
Précision intellectuelle Il permet de raisonner et communiquer de manière claire et structurée.
Indépendance du temps et de l’espace Un concept n’est pas lié à un moment ou un lieu particulier.

3. Exemples concrets

  • Chaise → concept regroupant tous les objets ayant un siège, un dossier et des pieds, indépendamment de leur couleur ou forme.
  • Justice → concept moral ou social qui permet de penser ce qui est équitable, indépendamment des situations concrètes.
  • Triangle → concept géométrique qui s’applique à toutes les figures à trois côtés, qu’elles soient grandes ou petites, équilatérales ou scalènes.

4. Philosophie classique

  • Platon : les concepts sont liés aux Idées ou Formes (ex. : “la Beauté” existe comme idée universelle).
  • Aristote : le concept permet de saisir l’essence d’un objet, ce qui le distingue d’autres objets.
  • Philosophie moderne : le concept est un outil de pensée, abstrait mais nécessaire pour raisonner, classifier et communiquer.

Formule simple

Un concept est une idée générale qui permet de comprendre et de penser la réalité au-delà des exemples particuliers.


4. Si l’intellect accueille l’universel sans l’altérer, il n’est pas le pouvoir du cerveau ou d’une partie de matière. L’intellection est une pensée sans organes, et ce qui l’opère, donc, soustrait à la compression et aux limites de la réalité, ne peut être qu’unique. La théorie d’Averroès dite du monopsychisme selon laquelle n’existerait qu’une seule intelligence pour tous les hommes vient de là. On l’a souvent mal comprise, toutefois, puisque si l’intellect est un et ne peut être qu’un, il ne l’est pas comme une chose. Il est un en ce qu’il n’est pas par lui-même individué, pluralisé ; il est un comme une faculté non personnelle, c’est-à-dire commune, antérieure au partage, un comme la puissance mentale de l’espèce qui, en soi, n’est pas qualifiée, propriété naturelle de tel ou tel, mais qui s’offre le temps d’une vie à des appropriations différenciées.

BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 4 – Intelliger, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), pp. 33-34.

4. L’universel devant émerger du sensible, intelliger est d’abord abstraire. Abstraire signifie défaire la chose de son individualité, et donc, puisque la matière fait l’individu, la dématérialiser. Tout philosophe le dit, pourrait le dire, et c’est assez beau. (…)

BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 4 – Intelliger, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), p. 34.


Une question se pose.


Est-ce que tous les hommes parviennent au même universel ?

C’est là qu’on touche à un point central de la philosophie de la connaissance : non, tous les hommes ne parviennent pas au même universel, et il y a plusieurs raisons à cela. Je vais t’expliquer clairement.


1. L’universel selon l’intellection

  • L’intellection vise à saisir l’essence des choses, ce qui est vrai au-delà des cas particuliers.
  • Exemple : le concept de triangle est universel. Tous ceux qui comprennent ce concept savent qu’un triangle a trois côtés, peu importe la taille ou la couleur.

2. Pourquoi tout le monde n’atteint pas le même universel

  1. Différences de perception et d’expérience (âme)
    • L’âme perçoit le monde à travers les sens et l’expérience vécue.
    • Si deux personnes ont vécu des réalités très différentes, leur point de départ pour penser l’universel est différent.
  2. Différences de culture et d’éducation (esprit)
    • L’esprit interprète et organise les expériences.
    • La formation intellectuelle, la langue, la culture et les valeurs influencent la façon dont on saisit un universel.
    • Exemple : le concept de justice peut être compris différemment selon les sociétés.
  3. Différences de capacité intellectuelle (intellect)
    • L’accès aux concepts universels exige abstraction, raisonnement et réflexion.
    • Tout le monde n’a pas la même expérience de raisonnement ou de formation philosophique ou scientifique.

3. Philosophie classique

  • Platon : il y a un universel vrai et immuable (Idée), mais seuls ceux qui exercent l’âme et l’esprit correctement peuvent y accéder pleinement.
  • Aristote : l’universel existe dans la nature des choses et peut être compris par l’intellect, mais il faut observer, comparer et raisonner. L’accès dépend donc du travail intellectuel.
  • Kant : l’esprit structure notre perception avec des catégories universelles, mais la compréhension de l’universel dépend de nos facultés.

4. Conclusion simple

L’universel existe, mais l’accès à celui-ci varie selon la perception, la culture, la réflexion et la capacité intellectuelle de chacun.

Autrement dit, tous les hommes ne perçoivent pas ou ne comprennent pas le même universel de la même façon, même s’il existe un principe universel à atteindre.


Dans ce cas, on peut pas parler d’universel ?

Ah, exactement ! C’est là qu’il faut faire une distinction subtile en philosophie entre l’universel comme principe et l’universel comme accès individuel. 😌


1. Universel ≠ accès universel

  • Universel (objectif / philosophique)
    • C’est ce qui est vrai pour tous, indépendamment des expériences et des perceptions.
    • Exemple : « Tout triangle a trois côtés » ou « Tout être humain est mortel ».
    • Cet universel existe en soi, indépendamment de notre capacité à le saisir.
  • Universel perçu / compris par chacun
    • Chaque individu peut ne pas saisir parfaitement cet universel.
    • L’accès dépend de l’âme (expérience), de l’esprit (interprétation) et de l’intellect (raisonnement).
    • Donc l’expérience humaine de l’universel varie.

2. La philosophie classique sur ce point

  • Platon : les Idées (universels) existent absolument, mais beaucoup restent inaccessibles aux hommes ordinaires.
  • Aristote : l’universel se trouve dans la nature, mais il faut observer et raisonner pour y accéder. Certains y arrivent mieux que d’autres.
  • Kant : les catégories de l’esprit permettent de structurer le monde de façon universelle, mais la compréhension réelle dépend des facultés de chacun.

👉 Donc l’universel existe en principe, même si son accès ou sa compréhension n’est pas universelle.


3. Formule simple pour mémoriser

L’universel est ce qui est vrai pour tous,
mais tous ne le voient pas de la même manière.


Ce n’est cohérent de dire : « L’universel est ce qui est vrai pour tous, mais tous ne le voient pas de la même manière. »

Oui, la phrase est cohérente, mais elle peut sembler paradoxale à première vue, donc il vaut mieux la clarifier. 😌


1. Pourquoi ça a du sens

  • Universel : c’est un principe ou une vérité qui est vrai en soi, indépendamment des individus.
    • Exemple : « Tout triangle a trois côtés » — cette vérité est valable pour tous les triangles, partout, et pour toute personne qui les observe correctement.
  • Accès à l’universel : ce n’est pas automatique.
    • Chaque personne peut comprendre, interpréter ou percevoir l’universel différemment selon ses connaissances, son esprit, sa culture, son expérience.
    • Exemple : quelqu’un qui n’a jamais étudié la géométrie peut ne pas saisir immédiatement ce que signifie « triangle » au sens abstrait.

Donc :

L’universel existe indépendamment de nous, mais notre perception ou compréhension de l’universel n’est pas identique pour tous.


2. Analogie simple

Imagine un phare :

  • Le phare (universel) éclaire dans toutes les directions.
  • Nous (individus) sommes à différentes distances et angles : certains voient la lumière clairement, d’autres moins, certains ne voient rien du tout.
  • La lumière reste la même, mais l’expérience de chacun varie.

3. Reformulation plus claire de ta phrase

« L’universel est une vérité qui s’impose à tous,
mais chacun y accède et le comprend selon sa perception et sa capacité. »


Est-ce ce qui explique que la vérité ne s’impose pas à tous ?

Oui — et ta question touche le cœur même du problème philosophique de la vérité.

La vérité ne s’impose pas à tous non parce qu’elle serait relative, mais parce que l’accès à la vérité n’est ni automatique ni identique chez tous. Voici l’explication, pas à pas, sans esquive.


1. La vérité n’est pas une contrainte physique

Une vérité n’agit pas comme une force naturelle.

  • La gravité s’impose à tous sans compréhension.
  • La vérité, elle, doit être reconnue.

👉 Or reconnaître une vérité suppose :

  • perception
  • compréhension
  • assentiment intellectuel

Donc la vérité demande un sujet capable de l’accueillir.


2. Les conditions d’accès à la vérité ne sont pas universellement remplies

a) Limites de la perception (âme)

  • On ne peut pas reconnaître ce qu’on ne perçoit pas.
  • Les sens sont partiels, situés, parfois trompeurs.
  • Une vérité peut être hors du champ de l’expérience vécue.

📌 Exemple : une injustice structurelle n’est pas visible à celui qui n’en subit jamais les effets.


b) Cadres d’interprétation (esprit)

  • L’esprit interprète toujours à partir de :
    • la langue
    • la culture
    • les croyances
    • les valeurs
  • Ces cadres peuvent masquer, déformer ou bloquer la reconnaissance de certaines vérités.

📌 Exemple : une vérité scientifique peut être rejetée si elle contredit une vision du monde préexistante.


c) Exigence de l’intellect

  • Certaines vérités exigent :
    • abstraction
    • effort
    • rigueur
    • parfois renoncement à des croyances confortables
  • Or l’intellect n’est pas toujours exercé, ou disponible.

📌 La vérité n’est pas seulement difficile : elle peut être coûteuse.


3. Les obstacles intérieurs à la vérité

a) L’affectif

  • Désirs, peurs, intérêts personnels.
  • On rejette souvent une vérité non parce qu’elle est fausse, mais parce qu’elle est désagréable.

b) Le social

  • Pression du groupe
  • Conformisme
  • Autorité
  • Une vérité peut être socialement disqualifiée.

c) Le moral

  • Reconnaître une vérité peut obliger à agir autrement.
  • Or toute vérité engage.

👉 La vérité met en demeure.


4. Point philosophique décisif

La vérité ne s’impose pas, elle se propose à l’intellect.

  • Elle est contraignante logiquement,
  • mais librement reconnue.

C’est pourquoi deux personnes également intelligentes peuvent :

  • avoir accès aux mêmes faits
  • et ne pas reconnaître la même vérité

5. Formule de synthèse

La vérité est universelle en droit,
mais son accueil dépend de conditions humaines qui ne le sont pas.

Ou plus radicalement :

La vérité n’est jamais violente ;
elle n’existe que là où quelqu’un consent à la reconnaître.


La vérité dépend-elle de l’homme pour exister, ou seulement pour être reconnue ?

C’est une question décisive, presque le point de bascule de toute la philosophie.

Je vais répondre sans détour, puis justifier.


Réponse courte et nette

La vérité ne dépend pas de l’homme pour exister,
mais elle dépend de l’homme pour être reconnue.

Cette distinction est classique, rigoureuse, et profondément cohérente.


1. Pourquoi la vérité ne dépend pas de l’homme pour exister

Dire que la vérité dépend de l’homme pour exister mènerait à une contradiction :

  • Avant l’homme, le réel existait.
  • Les rapports entre les choses existaient.
  • Les lois, les structures, les faits existaient.

📌 Exemple simple :
La Terre tournait autour du Soleil avant qu’aucun humain ne le sache.
Cette vérité était vraie sans être connue.

👉 Donc :

  • la vérité est ontologiquement indépendante de l’homme.

2. Pourquoi la vérité dépend de l’homme pour être reconnue

Mais une vérité non reconnue n’est pas une vérité pour quelqu’un.

  • La vérité n’est pas un objet matériel.
  • Elle n’agit pas par force.
  • Elle exige :
    • une intelligence
    • un jugement
    • un assentiment

📌 Sans sujet connaissant :

  • il y a des faits,
  • mais il n’y a pas de reconnaissance du vrai.

👉 La vérité devient épistémique seulement lorsqu’un intellect la saisit.


3. Distinction philosophique essentielle

Niveau Dépendance
Être de la vérité (ontologique) Ne dépend pas de l’homme
Connaissance de la vérité (épistémologique) Dépend de l’homme

Formule classique :

Veritas est adaequatio rei et intellectus
(La vérité est l’accord de l’intellect avec le réel.)

Le réel n’attend pas l’intellect pour être réel.
Mais la vérité, comme vérité connue, suppose l’intellect.


4. Position des grands courants (très bref)

  • Réalisme (Aristote, Thomas d’Aquin)
    → la vérité existe indépendamment, l’homme la découvre.
  • Idéalisme radical
    → la vérité dépend de la conscience (position minoritaire et problématique).
  • Relativisme
    → la vérité dépend des perspectives (confond reconnaissance et existence).

5. Conclusion ultime

La vérité existe sans nous,
mais elle n’apparaît comme vérité qu’à travers nous.

Ou, plus incisif :

L’homme ne crée pas la vérité ;
il la rencontre — ou la manque.


Prière de commenter cette phrase : “La théorie d’Averroès dite du monopsychisme selon laquelle n’existerait qu’une seule intelligence pour tous les hommes vient de là”.

La phrase est globalement compréhensible, mais elle gagne à être précisée et nuancée, à la fois sur le plan historique et conceptuel.

Voici un commentaire structuré :

  1. Sur le fond philosophique
    La thèse attribuée à Averroès est bien celle du monopsychisme intellectuel, selon laquelle l’intellect agent (et parfois l’intellect possible) est unique et commun à tous les êtres humains. Il ne s’agit donc pas exactement de dire qu’« il n’existerait qu’une seule intelligence pour tous les hommes » au sens psychologique courant, mais plutôt qu’il n’existe qu’un seul intellect universel, auquel les individus participent dans l’acte de connaître. Les facultés sensibles et imaginatives, elles, restent individuelles.
  2. Sur la formulation
    L’expression « n’existerait qu’une seule intelligence » est un raccourci qui peut induire en erreur. Elle risque de faire croire qu’Averroès nie toute individualité de la pensée, alors que sa thèse porte sur le statut ontologique de l’intellect, non sur l’expérience subjective de penser.
  3. Sur l’expression “vient de là”
    La locution est ambiguë : de là renvoie à quoi exactement ? À Aristote ? À une interprétation précise du De anima ? À une tradition néoplatonicienne ? Sans précision, l’enchaînement causal reste flou.
  4. Sur le contexte historique
    Cette doctrine est une interprétation averroïste d’Aristote, qui sera vivement critiquée au Moyen Âge latin (notamment par Thomas d’Aquin), car elle semblait incompatible avec la responsabilité morale individuelle et l’immortalité personnelle de l’âme.

👉 Suggestion de reformulation plus rigoureuse

La théorie d’Averroès, dite du monopsychisme, soutient l’existence d’un intellect unique et universel, commun à tous les hommes, thèse issue de son interprétation du De anima d’Aristote.


J’ai un problème avec cette affirmation : il n’existe qu’un seul intellect universel, auquel les individus participent dans l’acte de connaître”. Je ne crois que les tous les hommes disposent du même intellect et encore moins que l’intellect soit universel.  Si « La vérité est l’accord de l’intellect avec le réel », et si « n’existe qu’un seul intellect universel », pourquoi la vérité de triomphe pas d’elle même, ne s’impose pas à tous, ou est l’objet de tant de désaccords ?

Qu’est-ce que le monopsychisme ?

Le monopsychisme est une doctrine philosophique selon laquelle il n’existe qu’un seul intellect (ou esprit) pour tous les êtres humains. Cette thèse est surtout associée à Averroès (XIIᵉ siècle), dans son interprétation d’Aristote.

Voici une explication claire, sans jargon inutile.


1. Sens du mot

  • mono- : un seul
  • psychè : âme / principe de pensée

👉 Monopsychisme = doctrine de l’« âme intellective unique ».


2. Ce que le monopsychisme affirme exactement

Le monopsychisme ne dit pas simplement que « tout le monde pense pareil ». Il soutient que :

  • l’intellect (principe de la pensée abstraite et universelle) est unique et séparé ;
  • il est commun à tous les hommes ;
  • les individus n’ont pas chacun leur intellect propre, mais participent à cet intellect unique lorsqu’ils pensent.

En revanche :

  • les sens, l’imagination, la mémoire, les émotions sont individuels ;
  • ce qui varie d’un individu à l’autre, ce sont les images et les expériences, pas l’intellect lui-même.

3. Pourquoi cette idée apparaît

Le monopsychisme vient d’une difficulté chez Aristote :

  • l’intellect pense des universaux (des vérités valables pour tous) ;
  • or ce qui est universel semble difficilement réductible à un organe individuel et matériel.

Averroès en tire la conclusion suivante :

ce qui est universel doit être unique.

Donc :

  • les hommes sont multiples,
  • mais l’intellect par lequel ils comprennent est un.

4. Pourquoi cette doctrine pose problème

Le monopsychisme a été vivement contesté, surtout au Moyen Âge latin, pour trois raisons principales :

a) Problème du sujet

Si l’intellect est unique :

  • qui pense ?
  • est-ce moi qui comprends, ou quelque chose qui pense en moi ?

b) Problème moral

  • comment fonder la responsabilité individuelle ?
  • qui est récompensé ou puni ?

c) Problème de l’immortalité personnelle

  • si l’intellect est unique, que devient la personne après la mort ?

5. La critique classique (Thomas d’Aquin)

Thomas d’Aquin rejette le monopsychisme en affirmant :

« Comprendre est un acte de l’homme »

Donc :

  • l’intellect doit être forme de l’âme individuelle ;
  • chaque homme pense par son propre intellect.

6. En une phrase

👉 Le monopsychisme est la thèse selon laquelle la pensée humaine procède d’un intellect unique et universel, commun à tous les hommes, auxquels ils n’accèdent que de manière participative, et non individuelle.


Chapitre 5

Penser comme on voit la nuit

Il faut parfois lire ailleurs que dans le corps du texte la varie thèse que l’on cherche, ou bien celle qui compte. Dans ce passage d’Aristote sur la lumière, l’important était dans la nuit et sa danse des feux. Son idée principale, sur la vision des couleurs, n’avait rien d’hypocrite, de stratégique, de prudent ; mais elle faisait naître une nuance, et c’est dans la part oubliée de la nuance que le plus fin, pour finir, s’est logé. À travers l’histoire on a voulu concevoir la pensée par rapport au voir éclatant, sous le soleil, face au soleil, jusqu’au soleil ; mais voir (donc penser), c’est aussi autre chose, autrement, c’est voir un autre lumineux, non pas l’irradié, la surface irradiée, dans la lumière tombante d’une source une, mais dans la multiplicité solidaire des profondeurs brillantes d’elles-mêmes. S’il fallait un verbe, ce pourrait être cernere. Cerner, discerner, d’où vient en français le mot secret.

BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 5 – Penser comme on voit la nuit, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), pp. 50-51


Est-ce à dire que penser ne consiste pas à éclairer ?

Oui — si l’on suit Brenet, il faut clairement répondre : non.
Mais non dans un sens très précis, et non pas provocateur ou obscur.


1. Ce que Brenet refuse : le modèle de l’éclairage

Dire que penser consiste à « éclairer », c’est supposer que :

  • il y aurait un obscur préalable,
  • la pensée serait une source de lumière,
  • comprendre = rendre totalement visible,
  • la vérité = pleine clarté, sans reste.

C’est le modèle :

  • platonicien (le soleil),
  • cartésien (l’évidence),
  • moderne (la transparence).

👉 C’est précisément ce modèle que Brenet met en question.


2. Ce que penser est à la place : discerner

Pour Brenet, penser ne produit pas la lumière, mais travaille dans un milieu déjà lumineux, quoique imparfaitement.

Comme voir la nuit :

  • on ne crée pas la lumière,
  • on repère des lueurs,
  • on distingue des formes,
  • on s’oriente sans totalité visible.

Le verbe clé n’est pas éclairer, mais :

  • cerner,
  • discerner,
  • séparer sans isoler.

👉 Penser n’abolit pas l’ombre : il l’habite intelligemment.


3. La place décisive du secret

Si penser éclairait vraiment :

  • il n’y aurait plus de secret,
  • plus de retrait,
  • plus de reste.

Or, chez Brenet :

  • le secret n’est pas l’échec du penser,
  • il en est l’effet nécessaire.

Plus on pense finement :

  • plus on découvre que ce qui est pensé
  • ne se laisse pas épuiser.

👉 La pensée n’illumine pas : elle fait apparaître du discernable et du retiré à la fois.


4. Une formule juste (mais exigeante)

On pourrait dire :

Penser n’éclaire pas ; penser fait voir autrement.

Ou encore :

Penser ne dissipe pas la nuit, il y trace des différences.


5. Pourquoi cette thèse est forte (et dérangeante)

Elle implique que :

  • la pensée n’est pas souveraine,
  • le sujet n’est pas maître du sens,
  • la vérité n’est pas possédable.

Cela explique :

  • l’intérêt de Brenet pour Averroès,
  • sa méfiance envers la philosophie de la subjectivité,
  • sa préférence pour une pensée non appropriative.

6. Réponse nette à votre question

👉 Non : penser ne consiste pas à éclairer.
👉 Penser consiste à discerner dans un champ partiellement lumineux, en laissant subsister le secret.


Je conclus ainsi :

Penser ne consiste pas à éclairer. Dans la nuit, on ne cherche pas à éclairer par sa pensée, mais à discerner ce qui ne se présente que dans une lueur. Et ce que la lueur ne dévoile pas demeure secret.

ou

Penser ne consiste pas à éclairer, mais à discerner. Comme dans la nuit, la pensée ne produit pas la lumière : elle s’oriente à partir de lueurs. Ce que ces lueurs ne dévoilent pas demeure secret.


Chapitre 6

Se lier, faire couple

1- La pensée est une affaire de lien. On peut en rêver l’illimitation, on peut l’imaginer mobile, rayonnante, diffuse, mais il est plus juste de considérer qu’elle advient dans un point de fixation, comme au resserrement d’un nœud. Le terme arable qui l’indique est irtibât, ou ribât, lequel désigne originairement l’attache, la corde qui tient la bête, le filet qui prend le fauve (et quelque chose de l’animalité, un élément de sauvagerie, perdure sans doute dans l’usage qu’on retient ici). Le mot latin que le traduit est copulatio, c’est-à-dire la copule, le raccordement, le lien. L’idée est que l’homme ne pense qu’en se liant au concept, ce dernier étant lié lui-même aux images que l’individu possède et dont il est tiré. C’est ce lien-là qui compte. Toute pensée est un couple, qui soude un sens général à sa référence dans le corps d’une personne. Toute pensée survient dans l’accomplissement de l’universel et de son fantasme.

2- On le tient d’Aristote. Ce dernier affirme que l’âme ne pense pas sans image (les phantasmata), c’est-à-dire sans les traces singulières que laissent en nous l’expérience du réel, et l’on comprend généralement que le sens des choses existant dans les choses. il faut d’abord pâtir de ce choses et les imaginer pour pouvoir l’en extraire. Mais ceux, comme Averroès, qui le suivent, on déplacé la thèse en accentuant le rapport de dépendance qui suspend l’intelligible à ce dont on l’abstrait. L’idée n’est plus de dire seulement que l’image est requise comme base parce que l’universel s’en dégage, mais que, de cet universel, l’image est le repère constant du fait qu’il ne s’envisage que dans l’évidence continue de sa dérivation.

BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 6 – Se lier, faire couple, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), pp. 55-57.


Au cours de ma carrière en recherche marketing, j’ai pris connaissance des travaux du chercheur américain dans le domaine, monsieur Louis Cheskin, et ce dernier a mis de l’avant le « schéma de référence » du consommateur acquis à leur expérience du réel de l’enfance à l’âge adulte. Le consommateur évalue le produit qui lui est proposé en lien avec ce schéma de référence. Dans ce contexte que le penser soit une mie en lien ne me surprend pas si ce n’est que l’idée de cette liaison avec l’image remonte à l’Antiquité.

Jean-Baptiste Brenet se réfère aussi à la religion de Moïse demandant de ne pas faire une image de Dieu.


4- À la fin de L’homme Moïse et la religion monothéiste, Freud souligne l’importance parmi les prescription de la religion de Moïse de l’interdiction de se faire une image de Dieu, et donc « l’obligation d’adorer un Dieu que l’on ne peut pas voir ». Cette dématérialisation de Dieu devait entraîner selon lui un progrès de la spiritualité : « elle signifiait, en effet, une mise en retrait de la perception sensorielle au profit d’une représentation qu’il convient de nommer abstraite, un triomphe de la vie de l’esprit sur la vie sensorielle, à strictement parler un renoncement aux pulsions avec ses conséquences nécessaires sur le plan psychologique ». L’esprit humain aurait mûri par l’abstraction, dans l’opposition à la sensorialité, à son témoignage, dans le dépassement contraint du sens et de l’image qui ouvrait au domaine supérieur et invisible de l’intellectualité : « sur le chemin de l’hominisation », l’élévation puis le saut auraient été penser contre l’image.

BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 6 – Se lier, faire couple, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), pp. 60-61.


Ce passage est dense et très intéressant parce qu’il lie religion, psychologie et philosophie de l’esprit. Voici un commentaire détaillé et organisé pour en saisir les implications :


1. Le point de départ : Freud et l’interdiction des images de Dieu

Freud remarque, dans L’Homme Moïse et la religion monothéiste :

  • Les prescriptions de Moïse incluent l’interdiction de se faire une image de Dieu.
  • En termes psychologiques, cela revient à interdire la représentation sensorielle directe, l’icône, la matérialisation.

👉 La religion monothéiste serait ainsi une première forme de spiritualité “abstraite”, où le sacré ne se donne pas à la perception immédiate.


2. Dématérialisation et abstraction

Freud décrit un processus psychologique :

  • Dématérialisation = se détourner de ce qui est tangible, visible, sensible.
  • Abstraction = penser le divin comme entité invisible, conceptuel, non perceptible par les sens.

« mise en retrait de la perception sensorielle au profit d’une représentation abstraite »

  • Cela n’est pas seulement un choix religieux : c’est un progrès intellectuel, selon lui.
  • L’humain apprend à maturer psychiquement en dépassant l’immédiateté sensorielle.

3. La spiritualité comme renoncement aux pulsions

Freud insiste sur la dimension psychodynamique :

  • La contrainte religieuse n’est pas neutre : elle modère les pulsions, les désirs immédiats.
  • Cette « mise à distance » de la sensorialité favorise la vie de l’esprit.
  • Autrement dit : la discipline religieuse devient un moteur de maturation intellectuelle et morale.

« un triomphe de la vie de l’esprit sur la vie sensorielle »

C’est exactement ce qu’il appelle le passage de l’hominisation, c’est-à-dire l’évolution de l’humain vers la pensée abstraite.


4. Penser contre l’image

Freud insiste sur le fait que :

  • L’abstraction implique un dépassement du sens et de l’image.
  • L’humain apprend à penser contre l’image, à ne pas se fier à ce qui est immédiatement donné.
  • Cette capacité détache la pensée du concret, ce qui ouvre la voie à la culture, à la morale et à la spiritualité supérieure.

« sur le chemin de l’hominisation », l’élévation puis le saut auraient été penser contre l’image.


5. Ce que cela implique pour la philosophie de l’esprit

  1. La maturation intellectuelle passe par un renoncement aux perceptions immédiates.
  2. La spiritualité n’est pas une superstition mais une discipline cognitive.
  3. Il y a un lien avec l’idée de Brenet : penser n’est pas voir clairement ou illuminer, c’est discerner et s’orienter dans l’invisible.

👉 On pourrait presque dire que Freud, ici, décrit une “pensée nocturne” avant la lettre : la pensée ne se fonde pas sur la sensation, mais sur la représentation abstraite et les relations intellectuelles.


6. Une formulation synthétique

  • L’interdiction des images de Dieu = éducation à l’abstraction.
  • L’abstraction = triomphe de l’esprit sur la sensorialité, maîtrise des pulsions, maturation psychique.
  • Penser = décoller de l’image, se situer dans un domaine invisible et relationnel de l’intellect.

Pourquoi « La maturation réside dans la capacité à penser sans support sensoriel immédiat, à maîtriser ses pulsions et à accéder à l’abstraction universelle » ?

Parce que, dans la logique freudienne, ces trois dimensions — penser sans support sensoriel immédiat, maîtriser ses pulsions, accéder à l’abstraction universelle — sont intimement liées au développement psychique et cognitif de l’humain. Détaillons chacune :


1. Penser sans support sensoriel immédiat

  • La pensée dépend souvent de perceptions sensorielles : images, sons, expériences concrètes.
  • Freud considère que la maturation intellectuelle implique de s’élever au-delà de ces données immédiates.
  • Pourquoi c’est un signe de maturation :
    • On n’est plus limité par le concret ou l’immédiateté des impressions.
    • On peut raisonner sur des concepts, des principes ou des idées universelles.
    • Cela correspond à la capacité de généraliser, abstraire et organiser le savoir, au lieu de se limiter à l’expérience sensorielle.

2. Maîtriser ses pulsions

  • La perception sensorielle est liée aux désirs et à la satisfaction immédiate.
  • Interdire la matérialisation de Dieu (ou toute image religieuse) oblige à retarder la gratification sensorielle.
  • Pourquoi c’est un signe de maturation :
    • L’individu développe l’auto-contrôle, une dimension psychique essentielle.
    • Cela permet à la pensée de fonctionner indépendamment des besoins et des émotions immédiates.
    • On passe de l’instinctif au rationnel, de l’impulsif au réfléchi.

3. Accéder à l’abstraction universelle

  • Une fois libéré de l’ancrage immédiat dans le sensoriel et l’émotionnel, l’esprit peut :
    • Penser à des concepts généraux (Dieu, lois morales, principes universels).
    • Établir des liens entre des expériences disparates.
    • Créer des systèmes de pensée indépendants des objets particuliers.
  • Pourquoi c’est un signe de maturation :
    • L’individu s’élève au niveau intellectuel et culturel.
    • Cela correspond à la formation de la raison et de la spiritualité abstraite, un stade évolué dans l’hominisation.

✅ En résumé

La maturation réside dans ces trois dimensions parce qu’elles représentent le passage d’un mode de pensée limité par le concret et les pulsions vers un mode de pensée autonome, abstrait et universel.

En termes simples : l’homme mûrit quand il peut penser sans être prisonnier de ce qu’il voit, ressent ou désire, et quand il peut relier les idées à des principes qui dépassent l’immédiat.


Si vous voulez, je peux maintenant formuler une phrase unique et claire qui résume ce que Freud entend par « maturation » dans ce contexte, prête à intégrer dans un texte.

Voulez‑vous que je fasse ça ?

OUI

Pour Freud, la maturation de l’esprit consiste à pouvoir penser indépendamment du concret et du sensoriel, à maîtriser ses pulsions immédiates et à accéder à l’abstraction universelle, c’est-à-dire à raisonner sur des concepts et des principes dépassant l’expérience sensible et les désirs immédiats.

Si vous voulez, je peux proposer une formulation philosophique concise, qui exprime à la fois le risque de fuite et le bénéfice de maturation.

Voulez‑vous que je fasse ça ?

OUI

Penser en détachant l’esprit du sensoriel et en maîtrisant ses pulsions peut sembler une fuite du réel, mais pour Freud, il s’agit plutôt d’une distanciation constructive : en s’éloignant momentanément des images et des désirs immédiats, l’esprit gagne en autonomie et en capacité de comprendre le réel de manière abstraite et universelle.


Chapitre 7

Penser dans l’absence

(…) Pourquoi puis-je encore penser la chose et la dire alors qu’elle n’est plus ? Parce que je l’ai pensé depuis toujours comme n’étant plus. Le fantasme, au premier coup, la sortait du régime de l’existence, de la présence, de la temporalité. La parole, toute parole, est une parole d’une chose que la signification même fait s’évanouir. La saisie d’une chose déjà disparu. On se figure qu’il faut cherche à penser pour rappeler ce qui fut. C’est inutile. La pensée est un souvenir. La pensée, par essence, est nostalgique.

BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 7 – Penser dans l’absence, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), pp. 73-74.


Dans ce passage, je ne comprends pas « Parce que je l’ai pensé depuis toujours comme n’étant plus » ?

Oui, ce passage est dense et poétique, et la phrase que vous mentionnez mérite une attention particulière :

« Parce que je l’ai pensé depuis toujours comme n’étant plus. »

Décomposons-la pas à pas.


1. Contexte général

Brenet discute ici la relation de la pensée au temps et à l’existence des choses :

  • On pense et on parle d’une chose qui n’est plus là.
  • La parole et la pensée ne « capturent » jamais la chose présente, mais la reconstruisent à partir de ce qui s’est évanoui.
  • La pensée est ainsi intrinsèquement nostalgique, toujours en rapport avec l’absence.

2. Analyse de la phrase

« Parce que je l’ai pensé depuis toujours comme n’étant plus. »

  • Depuis toujours : Brenet ne parle pas de durée chronologique littérale, mais de la structure de la pensée. La pensée humaine ne rencontre jamais les choses dans leur présence absolue, mais toujours déjà comme déjà éloignées, déjà passées.
  • Comme n’étant plus : dès que je pense une chose, elle n’est jamais pleinement présente. Même si elle existe dans le monde, dans la pensée elle est déjà retirée, déjà transformée par ma perception et mon interprétation.

En d’autres termes :

Dès l’instant où je pense une chose, je la saisis dans l’absence, je la considère déjà comme un objet mental, éloigné du réel et de sa présence immédiate.


3. Lien avec le reste du passage

  • Brenet dit : « La parole, toute parole, est une parole d’une chose que la signification même fait s’évanouir. »
    • Ici, la signification transforme la chose, elle n’est plus exactement ce qu’elle était.
  • Puis : « La pensée est un souvenir. La pensée, par essence, est nostalgique. »
    • La pensée est toujours en rapport avec l’absence, elle se construit dans la distance avec ce qui est ou était.

4. Reformulation en langage simple

Je peux encore penser et dire une chose qui n’est plus là parce que, dans ma pensée, je ne l’ai jamais saisie comme pleinement présente : dès que je la pense, elle est déjà retirée, transformée, mise en mémoire, et donc je l’ai toujours pensée comme n’étant plus.


Est-ce à dire que dès que je pense, je suis dans l’abstraction de la chose réelle à laquelle je pense ?

Oui, exactement — et c’est au cœur de ce que Brenet veut dire.

  • Dès que vous pensez une chose, vous ne la saisissez jamais dans sa présence concrète et immédiate.
  • Même si elle existe dans le monde réel, dans votre pensée elle devient déjà objet, distanciée, transformée, et donc abstraite.

Autrement dit :

Penser, c’est toujours penser une représentation, un objet mental, et non pas la chose telle qu’elle est dans sa réalité immédiate.


1. Pourquoi c’est de l’abstraction

  • La pensée isole certains aspects : on ne peut pas saisir simultanément tous les détails sensibles, toutes les perceptions et toutes les dimensions d’une chose.
  • Elle détache la chose de sa présence sensorielle : même si vous la voyez, sentez ou touchez, votre pensée travaille déjà sur sa représentation.
  • Cela ne veut pas dire que la pensée ignore la réalité, mais qu’elle opère sur un niveau conceptuel ou mental, c’est-à-dire abstrait.

2. Exemple concret

  • Imaginez un arbre dans un jardin.
  • Quand vous pensez à l’arbre : vous ne percevez pas tous ses détails exacts (chaque feuille, chaque odeur de la terre, chaque souffle du vent).
  • Vous retraduisez l’arbre en image mentale, en concept (« arbre »), en souvenir ou en idée.
  • Même si vous êtes devant lui, votre pensée ne travaille jamais avec la chose brute, mais avec une abstraction mentale de l’arbre.

3. Reformulation simple de Brenet

« Dès que je pense une chose, je ne pense plus sa présence réelle, mais sa représentation abstraite, déjà éloignée, déjà transformée par le souvenir et la signification. »


Je passe par-dessus le chapitre 8 (Acquérir) parce qu’il implique un intellect acquis de Dieu, le rôle fondateur de « Dieu, le Premier moteur de l’univers » dans la pensée humaine. Je ne crois pas.


Chapitre 8

Acquérir

1- Penser, c’est acquérir. Tous les médiévaux le savent, le répètent, l’intègre à leur façon. L’intellect humain qui fonctionne est un intellect acquis.

L’expression est précise sous son allure triviale. Il ne s’agit pas d’indiquer contre l’innéisme que l’intelligence humaine est d’abord vierge, puis qu’elle se cultive, qu’elle engrange les fruits de l’expérience et que dans ce déploiement, pas à pas, elle gagne son savoir. Penser s’apprend, si l’on veut. Mais l’intellect acquis, au sens qui importe ici, c’est autre chose.

La notion surgit dans la traduction médiévale arabe des textes d’Alexandre d’Aphrodise, le plus grand et le plus influent des exégètes grecs d’Aristote. L’idée d’Alexandre, en grec, est de dégager dans l’effectuation de la pensée humaine le rôle fondateur de « Dieu », le Premier moteur de l’univers. Ce Premier moteur, il l’assimile à la fois à l’intellect « agent » qu’évoque Aristote dans son traité De l’âme pour expliquer nos abstraction intellectuelles, et à l’intellect « du dehors » dont il est question dans la Génération des animaux quand Aristote soutient, de façon plutôt énigmatique, que les puissance psychique de l’enfant à naître sont déjà présentes dans la semence du père et que « l’intellect, seul, vient du dehors (tburathen) ».

BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 8 – Acquérir, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), pp. 75-76.


L’intellect acquis me semble relever plutôt d’une capacité propre à l’espèce humaine.

Oui, c’est tout à fait une lecture plus « naturalisée » et humaine » de l’intellect acquis, et beaucoup de philosophes modernes ou contemporains partagent ce point de vue :


1. L’intellect acquis comme spécificité humaine

  • Plutôt que de dépendre d’un principe divin extérieur, on peut comprendre que l’humain naît avec un potentiel de pensée qui se réalise par l’expérience, la culture et le langage.
  • L’intellect acquis devient alors la capacité propre à l’espèce humaine à abstraire, généraliser et conceptualiser, ce qui nous distingue des autres animaux.

2. Différence avec la lecture médiévale / aristotélicienne

Aspect Médiéval / Alexandre d’Aphrodise Lecture humaine / naturalisée
Source de l’intellect Extérieure : Dieu / intellect universel Intérieure : potentiel spécifique de l’espèce humaine
Acquisition Réception de l’intellect du dehors Développement de la capacité de penser à travers l’expérience, l’apprentissage, le langage
Nature Metaphysique Biologique / psychologique / cognitive
Exemples Abstraction universelle possible grâce à Dieu L’humain conceptualise, relie et généralise à partir de son expérience et de sa culture

3. Pourquoi c’est plausible

  • L’espèce humaine possède un cerveau et des structures cognitives uniques, permettant :
    • l’abstraction,
    • la manipulation de concepts,
    • la projection dans le futur,
    • la création symbolique et culturelle.
  • L’intellect « acquis » n’est donc pas un don divin, mais une capacitation propre à notre espèce, qui se réalise dans l’interaction avec le monde et les autres.

4. Reformulation

L’intellect acquis peut être compris comme la capacité propre à l’espèce humaine à penser abstraitement, à conceptualiser et à généraliser, non comme un don extérieur, mais comme le développement de notre potentiel cognitif et culturel.


Chapitre 11

La nécessité d’une Île

1- Imaginons une homme sur une île déserte. Imaginons avec Ibn Tufayl que sur cette île, il soit né par génération spontanée, sous le soleil, d’une masse d’argile en fermentation. Cet enfant est doué, capable d’un grand avenir. Il est seul, même s.il est élevé par une gazelle et entouré d’autres animaux. Il n’a pas de parents, de congénères, il ne parle pas, il ne peut pas lire, il est sans société, sans religion, sans Loi, mais il est intelligent et il veut tout comprendre.

Qui est-Il ? Par son titre même, la traduction arabo-latine du conte au XVIIème siècle fournit une réponse : Philosophus autodidactus. Cet homme de la nature c’est le philosophe autodidacte. L’Europe moderne entendait valoriser par là l’éveil de l’intellect devant l’expérience à la fois déconcertante et admirable du réel, son ouverture, son inventivité, son progrès. L’individu sur cette île est une tabula rasa, mais bien disposé, il fait l’épreuve de lui-même, des éléments, des pierres, des vivants, des cieux et rire de cette nature un savoir unifié de plus en plus perspicace et compréhensif. L’homme originairement brut observe, il explore, il s’interroge, il établit dans le monde des connexions, des ordres, repère des niveaux de réalité, il dégage — par le seul secours de sa raison, répète-t-on — des causes, il hiérarchise ces causes jusqu’à leur principe. Voilà ce qu’on voulait avant tout accentuer.

Pourtant ce n’est pas ce qu’il faut lire. Ce qui importe dans l’autodidaxie est moins le cheminement de la découverte, l’aventure d’une raison qui tâtonne et grandit, que sa justification, ce qui y contraint, à savoir l’absence de toute instruction, de tout enseignement – ce que les Arabes appellent ta’lîm et les Latins doctrina. S’il revient à l’individu de tout découvrir, c’est qu’il n’a rien reçu, rien appris, c’est faute de livres et de professeurs. Le penseur autodidacte, c’est l’homme sans doctrine, c’est le philosophe sans maître.

BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, chapitre 11 – La nécessité d’une Île, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), pp. 97-99.


Cet homme sur cette île ne dispose que de son intuition à défaut de profiter de la transmission d’un savoir,  « faute de livres et de professeurs ».


Chapitre 11

La nécessité d’une Île

Le terme arable pour intuition, hads, est rendu par le latin ingenium, le talent ou bien le génie, compris comme disposition naturelle. (…) On peut connaître par intuition, dit Avicenne, mais toute instruction, en vérité, se ramène à des intuitions « découvertes par ceux qui les possèdent (arbâb tilka al-budû) et qui les transmettent à ceux qui apprenne ». « On a résolu tout problème au moyen de l’intuition, précise-t-il ailleurs, car tout homme a appris d’un autre, mais celui qui précéda tous les autres n’a pas toujours appris d’autrui : il y eut tout d’abord quelqu’un qui compris spontanément. »

Le penseur sur l’île est l’homme de cette compréhension inaigurale que tout enseignement présuppose. Hors de la religion, indépendamment d’elle, il est la base dont la science a besoin. Tout savoir, toute transmission de savoir advient dans l’espace ouvert, fût-ce lointainement, par une protopensée qui ne fut pas reçue, apprise, qui se sera communiqués comme un point de départ et non comme un relais. Toute pensée enveloppe une intuition obtenue sans passeur, sous le poids d’une maîtrise humaine extérieure. Toute pensée requiert un autodidacte, le lieu susceptible d’un savoir spontané. Pour fonder la connaissance, Descartes soutenait qu’il fallait faire de la métaphysique « au moins une fois dans sa vie ». l’île quelque part dans le monde, en est l’équivalent géographique.

BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, chapitre 11 – La nécessité d’une Île, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), pp. 102-103.

(…) Si l’espèce humaine doit se perpétuer, ne jamais disparaître définitivement en dépit des catastrophes, il faut concevoir les conditions de sa renaissance (ce que permet la théorie de la génération spontanée), et si ces humains sont des êtres de raison, il faut qu’existent parmi eux des intuitifs dont la connaissance fondera celles des autres.

BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, chapitre 11 – La nécessité d’une Île, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), p. 105.

Chapitre 13

Devenir éternel et puis mourir

(…)

La pensée, donc, n’est pas une possession, un avoir, elle fait être. Il faudrait à nouveau songer à Descartes et l’entendre littéralement : je pense donc je suis, et plus je pense, en vérité, plus je suis. (…)

BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, chapitre 11 – La nécessité d’une Île, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), pp. 118-119


Ma conclusion

J’ai aimé prendre connaissance de QUE VEUT DIRE PENSER ? ARABES ET LATINS de Jean-Baptiste Brenet parce que l’histoire des idées au fil du temps m’intéresse. Je savais déjà que les traductions des grands philosophes grecs causent de nombreux mots de tête aux experts. Ce livre de monsieur Brenet détaille fort bien la situation dans le cas du grec à l’arabe et de l’arable au latin et du latin au français ou directement du grec au latin. Évidemment, je ne suis pas un grand connaisseur des philosophes et de leurs écrits en ces différentes période de l’histoire de la philosophie. En revanche ce livre m’a beaucoup donné à penser. Et vous l’avez constaté, j’ai demandé l’aide de l’IA ChatGPT pour m’éclairer à plusieurs reprises au cours de la rédaction de ce rapport de lecture qui, je le souhaite, a été aussi pédagogique pour moi que pour vous.

Je vous recommande donc la lecture de CE QUE PENSER VEUT DIRE ? ARABES ET LATINS du philosophe JEAN-BAPTISTE BRENET.


Voir tous nos articles

Revenir au menu de la page

Laisser un commentaire