Article # 38 – Verbalisation à outrance : «Je ne suis pas la poubelle de tes pensées instantanées.»

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Le Dr Jean-Christophe Seznec, psychiatre français, a été interrogé par la journaliste Pascale Senk du quotidien Le Figaro au sujet de son livre Savoir se taire, savoir parler, coécrit avec Laurent Carouana et paru en 2017. Le titre de l’article a retenu mon attention : Psychologie: «il faut sortir de l’hystérie de la parole».

L’expression « hystérie de la parole » me plaît car elle reflète fort bien les gens qui parlent beaucoup trop et sans arrêt, qui verbalisent à outrance, souvent en sautant du coq à l’âne ou en se perdant dans moult détails. J’ai déjà interrompu une telle personne en lui disant : « Je ne suis pas la poubelle de tes pensées instantanées ».


Savoir se taire, savoir parler

Présentation du livre par l’éditeur

Tweets, sms, emails, posts, etc. se multiplient et rebondissent, circulant à une telle vitesse qu’ils deviennent irrattrapables — les agressifs et les toxiques aussi vite relayés que les sympathiques. La facilité et la rapidité avec lesquelles nous pouvons nous exprimer tout autant que l’idée que nous existons que si nous communiquons nous ont fait oublier les vertus du silence. Happés par ce tourbillon compulsif et communicationnel, nous devons réapprendre à nous taire pour redevenir conscients de ce que nous ressentons avant de le dire, pour redonner du poids et de la bienveillance à notre communication , pour ne pas regretter d’avoir parlé . Savoir se taire est la force cachée de la personne qui agit en pleine conscience et sait s’exprimer à bon escient et avec les mots justes .

Source : www.hachette.fr.


Les auteurs de ce livre promeuvent la méditation pleine conscience. J’adhère à l’idée et à la pratique de méditation mais réfute l’idée qu’elle puisse procurer une « pleine conscience » (voir mon article L’impossible pleine conscience).

À cette question de la journaliste « Mais dans la psychothérapie, qui est vraiment «le soin par la parole», quelle évolution notez-vous? », le psychiatre répond :

Nous voyons arriver des patients qui ont «trop de paroles» dans leur tête. Ils s’usent à commenter leur quotidien, ce qui accentue leur anxiété au travail, avec leurs enfants… et favorise les ruminations mentales. Ils se noient dans le discours en oubliant d’être. Je les aide à se libérer de trop de mentalisation. Je leur dis que la vie, c’est comme un match de foot. Elle se vit sur le terrain. Lorsqu’on commente, on se retrouve sur les gradins, loin du jeu. Alors, arrêtons de juger, pour jouer et composer avec ce qui se présente à nous.

Source : Senk, Pascale, Psychologie: «il faut sortir de l’hystérie de la parole», Le Figaro (santé), 3 juin 2018.

Le phénomène attire même l’attention dans le domaine du conseil en management. En témoigne, l’article « Comment interrompre une personne qui parle sans arrêt? » signé par Isabelle Lord, présidente de Lord Communication managériale, et publié dans son blog Gestionnaires inspirants sur le site web du magazine québécois Les affaires le 31 mai 2016.

« D’abord, nous dit-elle, il faut savoir pourquoi la personne devant vous n’arrête pas de parler ». Une étape simple mais qui m’apparaît importante puisqu’elle relève deux catégories de personnes, chacune exigeant une intervention donnée.

Est-ce que c’est simplement une personne qui parle toujours beaucoup, peu importe le contexte, une personne du type verbomoteur ? Ou bien c’est quelqu’un à qui vous venez d’annoncer une mauvaise nouvelle ?

Source : Senk, Pascale, Psychologie: «il faut sortir de l’hystérie de la parole», Le Figaro (santé), 3 juin 2018.

Je vous recommande la lecture de cet article pour en savoir plus sur la réaction à mettre en pratique selon le type de personne.

Dans mon livre J’aime penser, on peut lire :

Enfin, pour ne pas manquer de respect à l’autre et à soi-même, il vaut toujours mieux prendre le temps de penser afin d’exposer et d’offrir à l’autre le meilleur de nous-mêmes. La communication avec l’autre exige donc de mûrir ses pensées en son for intérieur comme un bon vin mûrit seul dans son cellier pour gagner à être connu d’un meilleur goût. Pour cela, il faut avoir le goût de penser ou apprendre à aimer la pensée solitaire. Même notre goût de penser doit mûrir pour être en mesure de tirer de la solitude le meilleur d’elle-même. Autrement dit, pour ne pas dire n’importe quoi n’importe comment n’importe quand à l’autre, c’est-à-dire pour ne pas considérer l’autre comme une poubelle où jeter les premières pensées venues, non réfléchies, il faut mûrir dans la solitude : être capable de se retrouver seul face à soi-même pour produire une pensée solitaire intéressante pour soi-même et pour l’autre, sujet de notre prochain chapitre. Au départ, plus on se connaît, moins la solitude nous fait peur; il nous fallait donc voir La pensée différente avant d’aborder La pensée solitaire.

Source : GUAY, Serge-André, J’aime penser – Comment prendre plaisir à penser dans un monde où tout chacun se donne raison, essai et témoignage de gouvernance personnelle, Fondation littéraire Fleur de Lys. → Cliquez ici pour télécharger la version PDF gratuite.

En philothérapie, les praticiens dogmatiques du dialogue socratique ne donnent pas libre court à l’expression verbale de leurs clients. La verbalisation ne figure pas au programme de ce type de consultation philosophique. Ils ne permettent pas à leurs clients tentent de revenir sur leurs propos ou de les justifier. Bref, les clients à la recherche d’une oreille attentive et bienfaisante se retrouvent brimés et leurs émotions réprimées.

Or, que ce soit en psychologie ou en philosophie, les émotions jouent un rôle important dans la prise de décision, ce qui inclut la décision de livrer telle ou telle réponse à la question posée au client.

À l’instar de la psychothérapie, la philothérapie se doit de tenir compte du besoin de verbalisation de son client. Évidemment, il ne s’agit pas de laisser le client verbaliser ses idées et ses émotions à outrance. Il faut tout de même permettre une certaine verbalisation qui laisse entrevoir la philosophie et les biais cognitifs du client, sans quoi la séance ne portera pas ses fruits.

Le philothérapeute adepte du dialogue socratique demande souvent à son client de lui soumettre, avant la séance, une question, une seule question, sur laquelle portera le dialogue. À cette question, il est d’usage de demander au client de définir l’objet de sa question. Puis, le philothérapeute questionne son client sur sa réponse. Et en va ainsi d’une réponse à l’autre. Dans ce cas, le client et le philothérapeute ne dialoguent pas. Le philothérapeute ne fait que poser des questions et le client doit se limiter à répondre à ces questions. La séance en est une de questions-réponses, non pas de dialogue.

Dans le cas du dialogue socratique dogmatique, on peut donc dire que le philothérapeute verbalise à outrance en s’affairant à enchaîner rapidement les questions sur les réponses de son client à qui il interdit toute justification, tout retour sur ses réponses et même l’expression de ses émotions, bref, toute verbalisation.

Je crois que cette approche ne parvient pas à donner au client les moyens de développer son esprit critique car elle ne se fonde pas sur un véritable dialogue d’égal à égal.

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