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La philosophie de la connaissance au Collège de France
L’histoire de la philosophie, l’histoire des sciences et la philosophie de l’histoire de la philosophie
Jacques Bouveresse
Plan détaillé
- La philosophie et son passé
- La philosophie contemporaine et ses « trois parties principales »
- Le modèle de Brentano et la question du progrès en philosophie
- La philosophie entre la menace du scepticisme radical et celle de l’illusion de la connaissance
- Le beau peut-il, en philosophie, être un substitut acceptable du vrai ?
- L’histoire de la philosophie vue par Bertrand Russell et par Vuillemin
- Brentano et nous : où en est la philosophie et où va-t-elle ?
Notes de bas de page
EXTRAIT
Il ne faudrait point faire de philosophie.
C’est glissant de tous les côtés.
Métier dangereux comme celui de couvreur1.
1. La philosophie et son passé
Dans l’introduction du livre qu’il a publié en 1978, en collaboration avec Michael Ayers et Adam Westoby, Philosophy and its Past, Jonathan Rée commence, de façon compréhensible et prévisible, par insister sur le fait que la philosophie entretient avec son histoire une relation qui est d’un type tout à fait spécifique et bien différente de celle que les sciences ont avec la leur :
L’histoire de la philosophie n’est pas un appendice optionnel à la philosophie. Elle identifie les théories et les controverses principales de la philosophie ; elle canonise les grands penseurs et les textes de base de la discipline ; et elle définit les tendances et les périodes majeures de son évolution. De cette façon, elle fournit une définition implicite de la philosophie, en indiquant qu’être un philosophe veut dire être un successeur de Platon, Aristote et le reste, et perpétuer les pratiques que – depuis le début de l’histoire de la philosophie – ces grands hommes ont laissé en héritage. Bien entendu, les désaccords sur la nature de la philosophie demeurent. Par exemple, les philosophes occidentaux récents ont avancé différentes définitions rivales : la philosophie est de l’analyse conceptuelle, ou la recherche des présuppositions ultimes des systèmes de pensée, ou la théorie des pratiques théoriques, ou la lutte de classe au niveau de la théorie [allusion à la conception de la philosophie qui était défendue par Althusser], et ainsi de suite. Mais ces définitions ne seraient pas rivales, si elles ne visaient pas à être des définitions de la même chose, et l’identification de cette ‘même chose’ est effectuée par l’histoire de la philosophie. Ainsi ses catégories ne sont pas seulement appliquées rétrospectivement (et peut-être faussement) au passé. Son image du passé est traduite en la réalité du présent : la nature de la philosophie moderne est en partie déterminée par les présuppositions non examinées de l’histoire de la philosophie2.
Une des choses qui peuvent sembler surprenantes dans ce passage est l’idée que l’histoire de la philosophie elle-même pourrait être en train d’effectuer en quelque sorte l’identification, dont tout le monde rêve, de l’objet précis que les conceptions multiples et au plus haut point divergentes de ce que peut être la philosophie sont censées représenter chacune à leur façon, ou peut-être dont elles représentent chacune un aspect différent. À première vue, en effet, ce que l’on peut attendre de l’histoire de la philosophie sur ce point semble être avant tout qu’elle produise un nombre peut-être encore plus grand de réponses différentes à la question posée, et certainement pas qu’elle nous rapproche d’une réponse déterminée susceptible de s’imposer de façon définitive comme étant la bonne. Il est probable que l’imagination philosophique est capable de se montrer, quand il s’agit de répondre à cette question-là, tout aussi inventive et imprévisible que quand elle est confrontée à n’importe quelle autre question philosophique. Et les philosophes qui se sont préoccupés explicitement de ce genre de problème ont souvent commencé par remarquer que les désaccords entre les philosophes sur la question de savoir ce qu’est au juste la philosophie étaient aussi grands et semblaient à peu près aussi irrésolubles que ceux qui se manifestent à propos de toutes les questions philosophiques usuelles. Si on est disposé, malgré tout, à accepter l’idée que l’histoire de la philosophie pourrait réussir à apporter finalement à la philosophie une réponse universellement acceptée au moins à une question, à savoir celle de son identité, l’objection évidente est que cela implique une conception de l’histoire de la philosophie qui n’est pas seulement d’un optimisme que rien ne semble justifier, mais également d’une espèce qui est au plus haut point contestable et généralement contestée fortement.
La raison pour laquelle j’ai cité un extrait d’un livre, publié il y a maintenant près de quarante ans, sur les relations à la fois spécifiques et problématiques que la philosophie entretient avec sa propre histoire, est que les auteurs y discutaient un problème qui avait pour moi, à ce moment-là, une importance particulière et même presque décisive. Pour dire les choses de façon simplifiée et peut-être même un peu simpliste, je me trouvais confronté à une situation dans laquelle la question de l’importance de l’histoire de la philosophie et celle de la nature de la relation qu’elle entretient avec la discipline dont elle est l’histoire occupaient une place qui était tout sauf négligeable. Au premier rang des griefs formulés en France contre la philosophie analytique, par des gens qui ignoraient la plupart du temps à peu près tout d’elle, il y avait, en effet, sa façon réelle ou supposée d’ignorer ouvertement l’histoire de la philosophie et d’appliquer aux problèmes philosophiques un traitement qui avait contre lui le fait de les percevoir comme s’ils pouvaient être rencontrés et abordés de façon directe et presque complètement indépendante de la tradition qui leur a donné naissance et de l’histoire de celle-ci. Mais, d’un autre côté, l’impression que pouvait donner et que me donnait effectivement la philosophie française, dont l’histoire de la philosophie était incontestablement un des points forts et peut-être même le point fort, était la tendance à accorder à celle-ci une importance telle que la philosophie elle-même semblait se confondre plus ou moins, en fin de compte, avec son histoire3. On peut remarquer, du reste, que les historiens de la philosophie ont généralement une tendance très affirmée à se considérer comme les défenseurs de la philosophie véritable, qui sont chargés de protéger celle-ci contre toutes les formes de subversion susceptibles de menacer, directement ou indirectement, son identité et son intégrité.
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1 Alain, Souvenirs sans égards, suivi de Traité des outils et Dix leçons d’astronomie, présentations et notes d’Emmanuel Blondel, Paris, Aubier, 2010, p. 268.
2 Jonathan Rée, Michael Ayers, Adam Westoby, Philosophy and its Past, Hassocks (Sussex), The Harvester Press, 1978, p. 2-3.
3 Pour ceux qui considèrent les choses d’un point de vue hégélien (ce n’était, je l’avoue, pas vraiment mon cas), l’identification pure et simple de la philosophie avec son histoire n’a évidemment rien de choquant. Voir sur ce point ce que dit Hyppolite : « Dans la Jenenser Logik, Hegel disait : “L’éther est l’esprit absolu qui se rapporte à soi-même, mais ne se connaît pas comme esprit absolu.” Ce qui est décrit ici, c’est le terrain, l’élément de la science, dans lequel l’histoire de la pensée n’est pas seulement l’étude historique de la pensée des autres, mais la reconnaissance de la pensée universelle dans toute pensée, ce qui rend possible l’identification de l’histoire de la philosophie et de la philosophie » (Hegel, Préface à la phénoménologie de l’esprit, texte, traduction, commentaires et notes par Jean Hyppolite, Paris, Aubier-Montaigne, 1966, p. 186-187).
