
Mise en contexte de la réaction de Claude Collin
Le Rapport Roquet est un document charnière de l’histoire de l’éducation au Québec, publié le 1er décembre 1970.
Son titre officiel est : « Rapport du Comité d’étude des cours communs à tous les étudiants du CEGEP ». Il doit son nom usuel à son président, Ghislain Roquet, qui était à l’époque directeur général adjoint de la Direction générale de l’enseignement collégial (DIGEC).
1. Contexte et objectif
À peine trois ans après la création des Cégeps (1967), le système faisait face à une crise de définition de la « formation générale » (les cours obligatoires pour tous). Le Rapport Roquet avait pour mandat de redéfinir ces cours pour éviter que le collégial ne devienne une simple extension du secondaire ou une préparation trop étroite à l’université.
2. Les recommandations phares
Le rapport proposait une vision humaniste et audacieuse, souvent jugée idéaliste à l’époque :
La structure des « Univers » : Au lieu de disciplines isolées, le rapport suggérait de regrouper les connaissances en 7 grands univers de savoir (ex: l’univers du langage, l’univers de la matière, l’univers de la personne, etc.).
La polyvalence : Il insistait sur le fait que l’étudiant devait rester en contact avec la culture globale, peu importe sa spécialisation technique ou préuniversitaire.
Liberté de choix : Contrairement au modèle actuel (français, philo, anglais, éducation physique imposés), le rapport Roquet préconisait de laisser l’étudiant choisir ses cours à l’intérieur de ces univers pour favoriser son intérêt personnel.
3. Impact et lien avec Claude Collin
Bien que les recommandations du Rapport Roquet n’aient jamais été appliquées intégralement (le gouvernement ayant préféré des compromis plus rigides comme l’Hypothèse « C » en 1971), il a profondément influencé les pédagogues de l’époque.
C’est ici que l’on retrouve Claude Collin et son Institut de recherches didactiques de Laval. Collin s’est inspiré de l’esprit du Rapport Roquet pour développer sa didactique expérimentale. Il partageait l’idée que l’enseignement ne devait pas être une transmission passive, mais une expérience où l’étudiant « apprend à être » à travers le savoir.
Vous pouvez télécharger le Rapport Roquet avec ce lien (PDF)
EXTRAIT DU RAPPORT ROQUET AU SUJET DE LA PHILOSOPHIE
b) La philosophie
L’étudiant qui arrive au collège n’a généralement jamais eu de contact avec la philosophie. Au sortir de l’adolescence, il se pose cependant déjà des questions fondamentales sur lui-même et sur le monde. La philosophie doit l’aider à structurer sa pensée et à prendre conscience de sa propre existence en relation avec les autres.
La philosophie n’est pas d’abord une accumulation de connaissances historiques ou de systèmes de pensée. Elle est avant tout une démarche de l’esprit, une réflexion critique et rigoureuse. Au niveau collégial, l’enseignement de la philosophie doit viser à :
1- Développer chez l’étudiant l’esprit critique et le sens de la rigueur dans la pensée et dans l’expression ;
2- Amener l’étudiant à prendre conscience des fondements de ses propres convictions et de ses valeurs ;
3- Initier l’étudiant aux grands courants de la pensée contemporaine en les situant dans leur perspective historique.
Pour atteindre ces objectifs, le Comité recommande que l’enseignement de la philosophie ne soit pas limité à une seule école de pensée. L’étudiant doit être mis en contact avec la diversité des réflexions philosophiques afin d’exercer son jugement.
Le Comité suggère que les cours de philosophie soient organisés autour de thèmes qui rejoignent les préoccupations des étudiants, tels que la liberté, la justice, la connaissance ou la condition humaine. Cette approche thématique n’exclut pas l’étude des auteurs classiques, mais elle permet de rendre la réflexion philosophique plus vivante et plus pertinente pour les jeunes du niveau collégial.
Il est également essentiel que la philosophie ne soit pas perçue comme une discipline isolée. Elle doit, au contraire, établir des liens avec les autres domaines du savoir, notamment les sciences humaines et les sciences de la nature, pour aider l’étudiant à se former une vision globale et cohérente de la réalité.
Au sujet de la réaction de Claude Collin au Rapport Roquet
Les réactions de Claude Collin (1925–2018) au Rapport Roquet (1970) furent marquées par un mélange de soutien philosophique et de critique méthodologique. En tant que pionnier de la didactique de la philosophie au collégial, Collin s’est servi du rapport comme d’un tremplin pour développer sa propre approche, tout en soulignant les limites de sa mise en œuvre.
Voici les principaux points de sa réaction et de son analyse :
- Adhésion à l’esprit humaniste
Claude Collin a accueilli favorablement l’esprit du Rapport Roquet, qui prônait une éducation centrée sur l’étudiant et une formation générale humaniste plutôt que purement technique :
- Il partageait la vision du rapport selon laquelle la philosophie devait aider l’étudiant à se situer dans le monde et à donner un sens à son existence, au-delà de l’apprentissage passif de l’histoire des idées.
- Cette résonance avec le rapport a nourri sa conviction que la philosophie au cégep ne devait pas être une « préparation universitaire » rigide, mais un lieu de réflexion sur le vécu.
- Critique du manque de « Didactique Expérimentale »
Bien que d’accord avec les objectifs de Roquet, Collin considérait que le rapport restait trop théorique sur la manière d’enseigner.
- Insuffisance méthodologique : Pour Collin, le rapport ne proposait pas de méthode concrète pour opérer la transition entre l’expérience quotidienne de l’étudiant et la rigueur philosophique.
- Réponse par l’action : C’est précisément pour combler cette lacune qu’il a fondé l’Institut de recherches didactiques de Laval et publié son essai phare en 1974 : L’enseignement de la philosophie – Essai de didactique expérimentale.
- Opposition au « Technicisme » et à la Fragmentation
Claude Collin craignait que l’application du Rapport Roquet, sous la pression des réformes administratives (comme l’Hypothèse « C »), n’aboutisse à une fragmentation des savoirs.
- Il s’est battu pour que la philosophie garde son rôle de synthèse et de critique globale, plutôt que d’être réduite à un simple outil de communication ou de méthodologie de travail, une dérive qu’il percevait dans certaines interprétations du rapport.
- Il insistait sur le fait que l’étudiant devait « philosopher » lui-même (une approche inductive) plutôt que de simplement consommer des « univers de savoir » découpés artificiellement.
- Héritage et Prolongement
Dans ses écrits ultérieurs et ses hommages récents, il est souligné que Collin a agi comme le « bras pédagogique » des idéaux du Rapport Roquet. Là où le rapport proposait une vision, Collin a tenté de construire les outils didactiques (comme la « méthode de recherche philosophique ») pour rendre cette vision praticable dans les salles de classe.
Préambule du Rapport Roquet
Notes sur le contenu du préambule :
Ce préambule est important pour votre recherche car il établit deux points que Claude Collin a par la suite critiqués dans son article :
La méthode de travail : Le comité souligne avoir tenu « vingt et une journées de réunion » et consulté « de nombreux éducateurs et étudiants ». Collin reprochera justement au comité de s’être basé sur des impressions et des consultations psychologiques plutôt que sur une méthode scientifique rigoureuse.
L’unanimité : Le rapport affirme que tous les éléments ont été acceptés à l’unanimité par les membres du comité, ce qui renforçait son autorité au moment de sa parution.
Le 10 décembre 1970.
Monsieur Léo Paré, Directeur du service des programmes et examens, Direction Générale de l’Enseignement collégial, 917 Mgr Grandin, Ste-Foy, Qué.
Monsieur le Directeur,
Le comité d’étude des cours communs à tous les étudiants du CEGEP a rempli le mandat que vous lui aviez confié et vous remet aujourd’hui un rapport dont tous les éléments ont été acceptés à l’unanimité.
Les membres du comité ont consacré à cette étude dix mois de travail au cours desquels ils ont tenu vingt et une journées complètes de réunion. Ils ont fait appel à la collaboration de nombreux éducateurs et étudiants ainsi que de nombreuses personnalités appartenant à divers domaines d’activités.
Le comité remercie toutes ces personnes de leur aide précieuse et tient à exprimer sa reconnaissance à la Direction Générale de l’Enseignement collégial pour la confiance qu’elle lui a manifestée et pour l’entière liberté qu’elle lui a laissée au cours de ses travaux.
Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l’expression de mes sentiments les meilleurs.
Le président du comité,
Ghislain Roquet
LA RÉACTION CE CLAUDE COLLIN AU RAPPORT ROQUET

Sur le Rapport Roquet
par Claude Collin et Z.-A. Osana,
professeurs de philosophie
L’Action nationale, Volume LX, Numéro 8, Avril 1071, Pages 655-661
Depuis la fondation des CEGEP, les cours communs n’ont pas été sans susciter certaines inquiétudes. On s’interrogeait sur leur utilité, leur pertinence, leur valeur pédagogique et sociale. Les autorités provinciales, les CEGEP et pratiquement tous les professeurs de cours communs, ont saisi l’ampleur du problème. Ils ont fait des propositions pertinentes et sont allés jusqu’à proposer et mettre en pratique certaines solutions du problème.
Il était donc évident qu’une certaine restructuration du cours commun devait s’effectuer. Et nous devenions de plus en plus sensibilisés au fait que la solution de ce problème devait être amorcée sous son angle le plus important, à savoir, l’angle pédagogique. En effet, en tant que professeurs, toutes les communications et toute la littérature reçues concernant ce problème, étaient inspirées d’une approche pédagogique.
Nous attendions donc, avec un certain espoir, le rapport du « Comité d’Étude des Cours Communs à tous les Étudiants du CEGEP, chargé, par le directeur du service des programmes et examens, de « fournir des précisions et recommandations » sur les problèmes concernant les cours communs au niveau collégial.
Nous avons le regret de constater que le rapport du comité Roquet, tout en formulant vingt-six recommandations, ne nous fournit aucun moyen d’évaluer le bien-fondé de celles-ci. Nous aurions souhaité trouver moins d’affirmations globales et gratuites, et une méthode de travail plus rigoureuse et appropriée. Nous nous demandons même, comment il serait possible d’attacher de l’importance à ces recommandations, qui semblent beaucoup plus le fruit d’impressions générales, que d’une analyse sérieuse du problème.
A- Gratuité de plusieurs affirmations du rapport
Disons tout de suite, à la décharge du comité, que le mandat, tel qu’explicité par le directeur du service des programmes et examens pouvait peut-être inviter à certaines redites des affirmations globales du Rapport Parent concernant les objectifs généraux de l’enseignement collégial (voir p. 6 No I). Ce que le comité n’a d’ailleurs pas manqué de faire dès le premier chapitre (p. 13) intitulé : « Les rapports antérieurs: structure des programmes et identification du malaise. » On chercherait en vain, dans ces pages, l’identification du malaise. Cela nous semble assez compréhensible d’ailleurs, puisque, en dehors des affirmations extraites du Rapport Parent, le rapport du comité se contente de rappeler certaines recommandations des comités consultatifs relatifs aux cours de spécialisation. (voir p. 17-8, No 7)
En réalité, ce que le rapport comporte au sujet de l’identification du malaise, réside dans les affirmations suivantes, qui jusqu’à preuve du contraire, nous semblent purement gratuites :
1-« On ne réalise pas, affirme le rapport Roquet, (p. 18) un objectif fondamental proposé par le Rapport Parent: mettre les étudiants en contact avec les principaux univers de connaissance. »
Cette première affirmation ne serait pas gratuite, si on pouvait nous dire sur quels faits elle s’appuie. S’ils existent ces faits, avec quelle méthode les a-t-on observés, sélectionnés, compilés? Le rapport reste muet sur ce point fondamental. Nous aimerions bien savoir comment l’on sait que cet objectif n’a pas été réalisé. Et si cela est, ne serait-il pas à propos de se demander pour quelles raisons? Serait-ce parce que les professeurs n’ont pas conçu l’objectif comme ils l’auraient dû ? ou bien parce qu’ils n’ont pas eu à leur disposition la préparation nécessaire ? Ou bien, serait-ce parce que les étudiants n’étaient pas aptes à accéder à ces univers de connaissance? Pourquoi conclure, sans plus ample analyse des faits, en la nécessité d’un réaménagement des programmes et dans tel sens déterminé? Si le comité avait cru important de répondre à ces questions, ses vingt-six propositions auraient mérité une certaine considération.
2- « Les cours communs ne tiennent pas assez compte des besoins de la société industrielle » affirme encore le rapport (p. 18).
Nous nous demandons à quoi rime une telle affirmation? Des études qui sont de nature strictement théorique peuvent-elles résoudre des problèmes pratiques d’ordre industriel? Ou bien, veut-on nous dire ici, que la société industrielle exige des connaissances particulières et adéquates ? Exige-t-elle des aptitudes bien déterminées et lesquelles ? Par exemple: lecture de plans et devis? connaissance du fonctionnement financier ? Comment le savoir ? Quels sont ces besoins précis de la société industrielle dont les cours communs ne tiennent pas assez compte ? Tout cela peut être vrai, mais encore une fois, comment le savoir? Le rapport du comité ne le dit pas. Il se contente d’affirmer.
3- « Les cours de français négligent trop la communication parlée et écrite. » « La formation générale prévue ignore trop l’univers de l’économie. » (p. 18)
Encore une fois, sur quoi se base-t-on pour faire de telles affirmations? D’ailleurs, quelle est la juste me-
sure? Comment l’établir? Sur la base de quels critères et de quels faits ? Faut-il un cours de comptabilité? Est-ce que la connaissance des opérations bancaires serait assez ? ou trop? Il est bien évident que dans ce rapport, on n’a pas pris la peine de vérifier et contrôler ces affirmations. Jusqu’à preuve du contraire, nous croyons qu’elles sont le fruit d’impressions générales, rien de plus.
B- La méthode de travail du comité
La grande faiblesse de ce rapport, et qui enlève, à notre avis, toute valeur de crédibilité à ses recommandations, réside dans un manque évident de méthode scientifique. Et cela, malgré la suggestion du directeur du service des programmes et examens indiquée dans le mandat (p. 6 No 1) par les mots suivants : « il est nécessaire aussi d’examiner l’expérience vécue dans les CEGEP. »
Il ne suffit pas, pour identifier une situation et les problèmes qu’elle comporte, de consulter quelques personnes, si éminentes soient-elles, et de leur demander leurs impressions, (voir le questionnaire soumis à un certain nombre de professeurs et étudiants, à la fin du rapport) (et la description du travail du comité, p. 22). Comment peut-on se baser sur une appréciation purement psychologique pour tirer des conclusions de fait et des recommandations! Car, l’expérience vécue, n’est pas autre chose que la connaissance de la situation actuelle établie le plus scientifiquement possible, et non pas sur des impressions. Il faut savoir décrire les faits et les étayer avec des données réelles. On ne bâtit rien de solide sur des impressions!
Il ne suffit pas, non plus, d’échafauder un barrage de principes passe-partout tellement généraux qu’ils peuvent se dire de n’importe quoi, fussent-ils consacrés par le enilat rapport d’une enquête royale. (p. 27-31)
Un plus grand souci de méthode aurait pu éviter au comité de sombrer dans de telles généralités. Il eût fallu, dès le début, établir la distinction bien nette entre les objectifs lointains concernant chaque individu, quel qu’il soit, et l’objectif plus précis de l’enseignement du CEGEP. Les objectifs, tels que les considère le comité, sont des objectifs dans le sens le plus large, qui intéressent chaque individu (voir p. 27-8-9). Mais les objectifs précis, concernant les étudiants qui viennent du secondaire avec telle formation affective et intellectuelle, on n’a pas senti le besoin de s’en préoccuper.
Ajoutons que le nouvel aménagement des programmes, élaboré au chapitre deuxième est peut-être valable, malgré tout cela. Mais, nulle part en trouvons-nous la justification dans ce rapport. Car, la programmation des études, dépend de la connaissance de la société qui exige des études (société et université) et cette connaissance doit être suffisamment objective. Dans ce rapport, l’aménagement proposé n’est pas le résultat d’une étude sérieuse de la société et des étudiants: il est une projection d’avenir, basée sur des a priori.
On devrait pouvoir répondre à la question suivante : lorsqu’ils entrent dans les différents milieux de travail et à l’université, les étudiants sont-ils préparés? Quels sont les facteurs de cette intégration ? Comment se réalise-t-elle de fait ? Il est vrai que très peu d’études ont été effectuées pour établir la corrélation entre les études faites et l’intégration à la vie. Ce n’est qu’après quelques années à l’aide d’enquêtes objectives, que l’on pourrait le savoir.
Nous croyons donc que les propositions du rapport Roquet, ne sont que des vœux pieux, basés uniquement sur des données gratuites de la psycho-pédagogie. D’une connaissance un tant soit peu sérieuse (nous ne disons même pas scientifique) de la situation réelle, nous ne trouvons aucune trace dans ce rapport.
C- Apparences de démagogie pédagogique
Les recommandations inspirées par une telle approche d’un problème qui mériterait d’être traité scientifiquement, peuvent difficilement éviter les apparences d’une démagogie pédagogique. Nous appelons démagogie ce qui s’alimente de l’imagination plutôt que de la raison, et qui pousse à des degrés injustifiés des tendances affectives. Nous voudrions relever, parmi bien d’autres, un exemple qui illustre bien ce que nous voulons dire.
Il s’agit du passage concernant l’évaluation des professeurs. Il mérite d’être cité en entier.
« Il faut d’abord que le professeur ait les moyens de s’auto-évaluer. Cela se fera en fonction des objectifs précis de son enseignement. D’autre part, une évaluation pourra aussi se faire à l’intérieur de chaque département où l’équipe des professeurs examine dans quelle mesure elle a réussi à réaliser son « projet d’éducation ». Une certaine évaluation peut aussi se faire par les étudiants. Nous savons que cela n’est pas sans danger, mais il s’agira d’utiliser les moyens adéquats, et ne pas en surestimer la portée. Enfin, on pourra tenir compte des travaux de recherche du professeur, de sa disponibilité aux étudiants, de l’intensité de sa participation à la vie du département auquel il appartient, de la qualité du travail administratif (sic) qu’il doit exécuter. Bref, nous souhaitons que de plus en plus, l’ensemble du travail du professeur, spécialement son excellence au plan pédagogique, puisse être évalué et considéré pour divers avantages. »
Une auto-évaluation, en rapport avec divers avantages, et en équipe ! Pour qui connaît un tant soit peu le métier de professeur et un tantinet les multiples problèmes concernant l’évaluation, cette proposition apparaît tout simplement irresponsable, pour ne pas dire loufoque. Un des grands spécialistes de la question (E. Planchard, La Pédagogie Scolaire Contemporaine, p. 227 ss) affirme qu’il existe actuellement au-delà de 500 ouvrages sérieux sur l’évaluation des professeurs et que seulement six ou sept méthodes sont actuellement connues et qui ont quand même l’inconvénient de ne pas présenter suffisamment d’objectivité et de véracité. Et l’on propose de s’auto-évaluer! Ou bien le professeur dit la vérité et alors c’est la fin de son travail, car il n’y a personne dont le travail soit à cent pour cent acceptable; ou bien il ne dit pas la vérité: il est clair alors, qu’il faut une hétéro-évaluation. Dans quelle mesure alors fera-t-elle contrepoids à l’auto-évaluation?
Au fond, le problème du professeur est bien différent. D’abord, comment préparer le cours pour qu’il soit à la fois fidèle au programme et adapté aux étudiants ? Ensuite, quels moyens didactiques utiliser et comment ? Cela suppose, évidemment, une sérieuse connaissance de toute la science pédagogique. Seule cette science peut prévenir les écarts de la démagogie pédagogique.
Conclusion
À notre avis, à la suite de ce rapport, le problème des cours communs reste entier. Ne conviendrait-il pas de confier le travail, non à un comité aux moyens restreints, mais à une équipe de chercheurs dont la seule occupation serait de décrire aussi fidèlement que possible la situation de l’enseignement et de son influence réelle sur la société, en tenant compte séparément des différents secteurs de l’enseignement. À l’aide d’une méthode scientifique appropriée, il serait possible de faire des recommandations qui pourraient s’appuyer sur des faits précis et bien observés. Pourquoi privilégier l’improvisation dans un domaine aussi important que l’enseignement ?
— Fin de la réaction de Claude Collin au Rapport Roquet —
Source : L’Action nationale, Volume LX, Numéro 8, Avril 1071, Pages 655-661 (copie archivée par Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BANQ).
| Ce que dit le Rapport Roquet (1970) | Ce que Claude Collin réplique (1971) |
| Sur les objectifs : Mettre les étudiants en contact avec les « univers de connaissance ». | La critique : C’est une affirmation gratuite. Comment sait-on que ce n’est pas déjà fait ? Où sont les faits ? |
| Sur la méthode : Propose une approche thématique et centrée sur l’étudiant. | La critique : C’est de la « démagogie pédagogique » si on n’a pas de méthode scientifique pour l’évaluer. |
| Sur l’évaluation : Prône l’auto-évaluation et l’évaluation par les pairs/étudiants. | La critique : C’est « loufoque » et irresponsable sans une science pédagogique rigoureuse. |
Voici le résumé des 7 univers de connaissance (ou univers de savoir) tels que définis dans le Rapport Roquet de 1970. Cette structure visait à remplacer les disciplines isolées par des champs de savoir intégrés, afin d’offrir une formation générale complète à l’étudiant.
-
L’univers du langage : Centré sur la maîtrise de la langue comme outil de communication et de pensée. Il englobe non seulement le français (langue maternelle), mais aussi l’étude des mécanismes de l’expression et de la compréhension.
-
L’univers de la littérature : Vise à mettre l’étudiant en contact avec les grandes œuvres et les courants de pensée. Il ne s’agit pas seulement d’histoire littéraire, mais d’une exploration de la condition humaine à travers les textes.
-
L’univers de la personne : Regroupe principalement la philosophie et la psychologie. Cet univers a pour but d’aider l’étudiant à se situer en tant qu’individu, à structurer sa pensée critique et à réfléchir sur ses valeurs et son existence.
-
L’univers de la société : Porte sur les sciences humaines (histoire, sociologie, économie, politique). Il vise à faire comprendre les structures sociales, les rapports de force et les mécanismes qui régissent la vie en collectivité.
-
L’univers de la matière et de la vie : Englobe les sciences de la nature (biologie, physique, chimie). L’objectif est d’initier l’étudiant aux lois du monde physique et aux fondements de la vie biologique.
-
L’univers de la mesure : Principalement axé sur les mathématiques et la logique. Cet univers permet d’acquérir les outils de quantification, d’abstraction et de rigueur nécessaires à l’analyse scientifique.
-
L’univers de l’art : Concerne l’expression esthétique et la créativité. Il vise à développer la sensibilité de l’étudiant et sa capacité à interpréter ou à produire des formes artistiques (arts plastiques, musique, théâtre, etc.).
C’est précisément cette division en « univers » que Claude Collin critiquait pour son aspect parfois arbitraire ou « a priori », craignant que l’on ne privilégie la structure administrative sur la réalité de l’expérience vécue par l’étudiant en salle de classe.
Le Choc : La réponse de Claude Collin
Le texte de Collin et Osana constitue une charge frontale contre ce qu’ils appellent le manque de rigueur du Comité Roquet. Pour ces professeurs de philosophie, le rapport ne repose pas sur une analyse réelle du terrain, mais sur une vision désincarnée de l’enseignement.
1. La dénonciation des « impressions générales »
Collin critique sévèrement le fait que le Comité ait basé ses recommandations sur des consultations d’opinions plutôt que sur des faits vérifiables. Il rejette l’idée que le « malaise » des cégeps puisse être identifié par de simples discussions.
« Nous nous demandons même, comment il serait possible d’attacher de l’importance à ces recommandations, qui semblent beaucoup plus le fruit d’impressions générales, que d’une analyse sérieuse du problème. »
2. L’appel à la « méthode scientifique »
Pour Collin, l’enseignement est une discipline qui doit s’appuyer sur une science pédagogique. Il reproche au rapport d’avoir ignoré l’expérience scientifique au profit d’une approche purement psychologique ou idéologique.
« La grande faiblesse de ce rapport […] réside dans un manque évident de méthode scientifique. […] Comment peut-on se baser sur une appréciation purement psychologique pour tirer des conclusions de fait et des recommandations! Car, l’expérience vécue, n’est pas autre chose que la connaissance de la situation actuelle établie le plus scientifiquement possible, et non pas sur des impressions. »
3. La critique de la « démagogie pédagogique »
Collin va jusqu’à accuser le rapport de démagogie, particulièrement en ce qui concerne l’auto-évaluation des professeurs, qu’il juge « irresponsable » et « loufoque ». Il soutient que seule la recherche rigoureuse peut sauver l’enseignement de l’improvisation.
« Il faut savoir décrire les faits et les étayer avec des données réelles. On ne bâtit rien de solide sur des impressions! […] Pourquoi privilégier l’improvisation dans un domaine aussi important que l’enseignement ? »
Synthèse de l’opposition
Le choc entre Roquet et Collin est celui de deux visions :
-
Roquet propose une réforme basée sur une vision humaniste et thématique (les « univers »), espérant que le changement de structure inspirera une nouvelle dynamique.
-
Collin exige une réforme basée sur une didactique expérimentale, où chaque changement doit être testé, mesuré et justifié par des données pédagogiques concrètes.
C’est cette exigence de rigueur qui mènera Collin à fonder l’Institut de recherches didactiques de Laval, afin de produire lui-même cette « science pédagogique » qu’il jugeait absente du Rapport Roquet.
Conclusion : Du Choc des Idées à la Création de l’Institut de recherches didactiques de Laval Inc.
Le débat entourant le Rapport Roquet n’a pas été qu’une simple dispute académique pour Claude Collin ; il a agi comme le catalyseur d’une œuvre institutionnelle. Voici comment cette confrontation a conduit à la naissance de l’Institut de recherches didactiques de Laval Inc.
1. Transformer la critique en projet
Dans son article de L’Action Nationale, Collin concluait que le problème des cours communs restait « entier ». Constatant que le gouvernement et le comité Roquet privilégiaient ce qu’il appelait l’« improvisation », il a compris que la solution ne viendrait pas de l’administration, mais des professeurs eux-mêmes. Pour Collin, si le Rapport Roquet manquait de « méthode scientifique », il fallait créer un lieu pour inventer cette méthode.
2. Combler le vide méthodologique
Le Rapport Roquet proposait une vision (les « univers de savoir »), mais Collin estimait qu’elle restait une « projection d’avenir basée sur des a priori ». L’Institut a donc été fondé avec une mission précise : passer de la spéculation à l’expérimentation.
-
L’objectif : Étudier scientifiquement comment un étudiant de 17 ou 18 ans apprend réellement à philosopher.
-
L’outil : La Didactique expérimentale, une approche qui rejette les « impressions générales » pour s’appuyer sur des faits pédagogiques observés en classe.
3. Le manifeste de l’Institut
L’aboutissement direct de cette démarche fut la publication, sous l’égide de l’Institut, de l’ouvrage L’enseignement de la philosophie : essai de didactique expérimentale (1974). Ce livre est la réponse technique et concrète aux lacunes que Collin dénonçait chez Roquet trois ans plus tôt.
4. Un héritage de rigueur
En créant son propre institut, Collin a instauré un modèle où le professeur de philosophie est aussi un chercheur en pédagogie. Il a déplacé le centre de gravité de la réforme : ce ne sont plus les structures (les programmes) qui doivent changer en premier, mais la relation didactique entre le sujet (l’étudiant), l’objet (la sagesse) et le maître.
En somme, l’Institut de recherches didactiques de Laval fut la réponse structurelle de Claude Collin à l’insuffisance qu’il percevait dans le Rapport Roquet. Là où Roquet a dessiné une carte théorique des savoirs, Collin a voulu construire le laboratoire où l’on apprendrait enfin à les enseigner.
Est-ce qu’il y a un lien entre la réaction de Claude Collin au rapport roquet et le test PERPE/PHILO ?
Oui, il existe un lien direct et fondamental entre la réaction de Claude Collin au rapport Roquet et le test PERPE (Perceptions des Étudiants de la Relation Pédagogique et de son Efficacité), plus précisément son adaptation sous la forme du PERPE/PHILO.
Ce lien repose sur la volonté de Claude Collin de substituer une méthode scientifique aux « impressions générales » qu’il reprochait au comité Roquet.
1. La genèse : de la critique à l’outil de mesure
Dans sa réponse de 1971 au rapport Roquet, Claude Collin affirmait :
« Comment peut-on se baser sur une appréciation purement psychologique pour tirer des conclusions de fait […] l’expérience vécue n’est pas autre chose que la connaissance de la situation actuelle établie le plus scientifiquement possible. »
Pour Collin, le rapport Roquet péchait par manque de données objectives sur ce qui se passait réellement dans les classes de philosophie. Le test PERPE est devenu l’instrument de cette « science pédagogique » qu’il réclamait.
2. Qu’est-ce que le test PERPE/PHILO ?
Le PERPE est un instrument de mesure (développé à l’origine par le psychologue belge Gilbert De Landsheere, puis adapté au Québec par l’Institut de recherches didactiques de Laval) qui permet d’évaluer la relation pédagogique.
Sous l’impulsion de Claude Collin et de l’Institut, il a été adapté spécifiquement pour la philosophie afin de mesurer trois dimensions :
-
Le perçu : Comment l’étudiant perçoit l’enseignement qu’il reçoit.
-
L’idéal : Ce que l’étudiant souhaiterait idéalement recevoir.
-
L’efficience : L’écart entre le perçu et l’idéal.
3. Le lien avec la « Démagogie Pédagogique »
Dans le document que nous avons analysé, Collin s’insurgeait contre la recommandation de Roquet sur l’auto-évaluation des professeurs, la qualifiant de « loufoque » si elle n’était pas encadrée par une méthode rigoureuse.
Le PERPE/PHILO est la réponse technique de Collin à cette problématique :
-
Plutôt qu’une auto-évaluation subjective ou une simple évaluation administrative, le PERPE fournit un profil diagnostique basé sur les perceptions croisées des étudiants et du professeur.
-
Il transforme l’évaluation en une recherche-action où le professeur devient un chercheur expérimentant sur sa propre pratique, loin de l’improvisation dénoncée par Collin.
4. L’Institut de recherches didactiques de Laval comme pivot
C’est par le biais de son Institut que Claude Collin a diffusé le test PERPE/PHILO dans les Cégeps. L’Institut utilisait les résultats de ces tests pour :
-
Démontrer scientifiquement les besoins des étudiants (là où Roquet ne faisait que des « vœux pieux »).
-
Valider l’efficacité de la méthode inductive (la didactique expérimentale) prônée par Collin.
En résumé
Le test PERPE/PHILO est la concrétisation technique de la colère de Collin contre le rapport Roquet. Là où Roquet proposait une réforme par les structures (les 7 univers), Collin a imposé une réforme par la mesure de la relation pédagogique, utilisant le PERPE comme l’outil scientifique capable de prouver ce qui fonctionne ou non dans l’enseignement de la philosophie.
À VENIR : Un article au sujet du Test PERPE/PHILO.

Hommage au pionnier de la didactique de l’enseignement de la philosophie au collégial, Claude Collin (1925 – 2018)
Pionnier de la didactique de l’enseignement de la philosophie au collégial
Claude Collin (1925 – 2018) a développé une position didactique dite « expérimentale », centrée sur l’expérience philosophique et sur le processus de penser plutôt que sur un simple apprentissage technique de contenus. L’idée est de concevoir l’enseignement de la philosophie non pas comme une succession d’exercices formels, mais comme une mise en situation réflexive où l’étudiant engage son expérience intérieure et son rapport au sens philosophique.
Ce point de vue, longtemps marginal dans les programmes collégiaux, s’inscrit dans une critique générale de l’éducation qui cherche à donner du sens à l’acte de philosopher plutôt qu’à en faire un ensemble de compétences mesurables ou un simple savoir transmis.
LISTE DE NOS PAGES CONSACRÉES À CLAUDE COLLIN
PAGE D’ACCUEIL DE LA SECTION SPÉCIALE DÉDIÉE À CLAUDE COLLIN
ÉCRITS PÉDAGOGIQUES DE CLAUDE COLLIN SUR LE WEB
Deux documents gratuits à télécharger
Site web de Claude Collin hébergé par Cégep du Vieux-Montréal
Site web personnel de Claude Collin
Communiqué de presse – Écrits pédagogiques
LIVRES – RAPPORT DE LECTURE
LIVRES GRATUITS – NOUVELLES ÉDITIONS GRATUITES
Trois livres numériques à télécharger gratuitement
Initiation philosophique en quatre leçons, Claude Collin, Éditions Le Griffon d’argile, 1994
L’expérience philosophique, essai de didactique expérimentale, Claude Collin, Montréal, Bellarmin, 1978
À VENIR : COLLIN, Claude, Méthode de recherche philosophique, Griffon d’argile, 1990.
Communiqué de presse – Nouvelles éditions gratuites
REVUE DE PRESSE – CLAUDE COLLIN DANS LES MÉDIAS
INTERVENTIONS DE CLAUDE COLLIN
Congrès mondial de la philosophie (1983)
Intervention de Claude Collin au XVIIe Congrès mondiale de la philosophie, Montréal, 1983
Revue Prospectives
Société canadienne de la philosophie

























