« Quand Albert Michotte, un pionnier de la psychologie expérimentale de 1936 théorisait déjà l’importance de « l’art de comprendre l’autre » : pourquoi la psychologie scientifique ne remplace pas l’accompagnement philosophique. »
Bien que l’article date de 1936, il résonne avec une force étonnante avec les questionnements actuels sur les frontières de la philosophie pratique, de l’accompagnement et du conseil philosophique.
Michotte dénonce les « confusions lamentables » historiques entre les deux domaines.
« Les confusions lamentables qui sont intervenues, dans leur histoire, entre les deux domaines, telles les erreurs du psychologisme et l’intrusion de principes métaphysiques dans l’interprétation de lois positives, qui a été le vice essentiel de la psychologie dite des « facultés », suffiraient à montrer à quel point ils sont proches. Et aujourd’hui même, leur distinction paraît encore si mal définie que, dans la majorité des pays et des institutions d’enseignement, la psychologie ressortit exclusivement aux programmes de philosophie. »
* * *
« Que conclure dès lors, sinon que, pour présenter les caractères d’une vraie science positive, la psychologie doit répondre à une conception toute différente […], et que l’étude du donné comme tel ne peut fournir, comme base aux réflexions philosophiques, une connaissance scientifique de la vie intérieure ?
Baron Edouard Albert Michotte van den Berck (13 octobre 1881, Bruxelles, Belgique – 2 juin 1965) était un psychologue belge, disciple de Wundt. Il succéda à Armand Thiéry au laboratoire de psychologie expérimentale de l’Université catholique de Louvain.
En 1923, il crée dans le cadre de la Faculté de philosophie et lettres de l’Université catholique de Louvain, l’École de pédagogie et de psychologie appliquée à l’éducation.
Aucune science, sans doute, ne paraît avoir des attaches plus profondes avec la philosophie que la psychologie. Celle-ci n’est-elle pas, suivant la conception des temps modernes, la science de l’expérience, et, comme telle, n’est-elle pas destinée à fournir les matériaux essentiels sur lesquels devra porter la « critique » et que devront synthétiser les conceptions métaphysiques? Et, d’autre part, n’attend-on pas aussi de la psychologie les données indispensables à la solution du problème de la nature de l’homme, et, partant, de la valeur de ses actions et aussi de sa destinée?
Les confusions lamentables qui sont intervenues, dans leur histoire, entre les deux domaines, telles les erreurs du psychologisme et l’intrusion de principes métaphysiques dans l’interprétation de lois positives, qui a été le vice essentiel de la psychologie dite des « facultés », suffiraient à montrer à quel point ils sont proches. Et aujourd’hui même, leur distinction paraît encore si mal définie que, dans la majorité des pays et des institutions d’enseignement, la psychologie ressortit exclusivement aux programmes de philosophie.
Nous ne pouvons songer à envisager ici, même brièvement, les points de contact de ces deux disciplines, aussi nous bornerons-nous à discuter une seule question, la plus importante semble-t-il, au point de vue philosophique : dans quelle mesure la psychologie peut-elle être considérée comme étant une science de l’expérience, comme une science de la vie intérieure, des faits qui en constituent la trame et des lois qui en gouvernent le cours?
On est accoutumé de caractériser la « vie intérieure » en disant qu’elle est faite des événements au sujet desquels un seul individu peut fournir des indications, tandis que les événements physiques peuvent être connus et décrits par un nombre quelconque d’observateurs. Il est évident dès lors, que, pour se former une opinion au sujet de la valeur d’une « science de la vie intérieure », il est nécessaire de discuter d’abord le problème de la connaissance de la vie intérieure par le sujet, et ensuite celui de la communication de cette connaissance à d’autres personnes. Seule en effet, pareille communication pourrait mener à cette généralisation des principes et des lois qui est essentielle à toute science.
L’introspection a fait l’objet de disputes sans nombre entre les psychologues, et l’on peut affirmer, semble-t-il, qu’à l’heure actuelle il existe un accord assez général, de principe sinon d’expression, au sujet de sa valeur, parmi les psychologues, de l’école expérimentale du moins. Aussi avons-nous cru qu’il n’était pas superflu de condenser dans ces pages les idées qui nous paraissent les plus essentielles en la matière.
Il importe, avant d’aborder cette discussion et pour éviter d’innombrables malentendus, de fixer avec précision le sens technique que donnent au mot « introspection » la plupart des psychologues de l’école expérimentale. Ils entendent par là le procédé, grâce auquel il serait possible de connaître (et d’analyser) les faits de la vie intérieure, ce qui est « donné dans l’expérience », ce qui « est », ce qui « existe » à un moment du temps, dans la vie mentale. De là la désignation de « point de vue existentiel » qui a été donnée par Titchener à cette façon de concevoir les choses. C’est dans ce sens déterminé et limitatif que nous envisagerons l’introspection dans la discussion que nous allons entreprendre.
Comme, d’autre part, toutes nos connaissances empiriques, qu’elles se rapportent au monde physique ou à la vie intérieure, trouvent leur source dans le « donné », le principe de l’unicité de « l’expérience » mène à supprimer la distinction que l’on établit superficiellement entre observation intérieure et observation extérieure, entre introspection et extrospection. Entre les sciences physiques et la psychologie, il n’y a qu’une différence de points de vue que l’on s’est maintes fois efforcé de préciser; rappelons à ce propos les définitions de la psychologie de Mach, d’Avenarius, de Wundt, de Külpe.
La même donnée sensorielle a la portée d’un fait physique lorsqu’on fait abstraction du sujet qui la « vit », elle a la portée d’un fait psychologique lorsqu’on l’envisage dans sa dépendance vis-à-vis du sujet.
Mais les sciences physiques sont loin de borner l’observation à l’énumération ou à l’analyse des objets d’expérience. En réalité, les « données » de l’expérience ne constituent qu’un point de départ, que des matériaux bruts qui sont constamment élaborés et interprétés par le sujet. Et ceci correspond également au point de vue de la vie courante. Les données de l’expérience ne nous intéressent guère comme telles, ce qui est le plus important, dans la vie, ce sont les « choses » que nous percevons ou les situations objectives dans lesquelles nous nous trouvons, et la connaissance que nous avons de ces dernières dépasse d’ordinaire largement le donné immédiat. C’est ainsi, par exemple, que nous affirmons voir « tel livre », alors que de fait nous n’apercevons qu’un coin de sa couverture, ou que nous affirmons qu’il y a de « la laine qui brûle » lorsque nous percevons une odeur déterminée. Or, il est évident que, quelle que soit la justesse de pareilles « interprétations », elles sont tout à fait distinctes des données de l’introspection. Il est évident, par exemple, dans le cas du dernier exemple cité que « la laine qui brûle » n’est pas une donnée immédiate : elle correspond à l’interprétation d’une donnée immédiate: la présence d’une odeur d’une certaine catégorie. Dans un cas de cette espèce, la distinction entre la donnée immédiate et son interprétation est patente, mais il n’en va pas toujours ainsi, et il est arrivé fréquemment en psychologie que l’on ait confondu les deux. Ajoutons que, comme nous le verrons dans un instant, il y a toujours danger de commettre pareille confusion. C’est ce que Titchener a appelé « l’erreur objective » en psychologie, elle consiste à confondre deux points de vue: le point de vue existentiel, caractéristique de l’introspection proprement dite et le point de vue de « l’information » qui est celui de la vie courante et aussi celui des sciences physiques, et qui correspond au jeu des associations déclenchées par le « donné » primitif.
Ceci posé, et supposé admis, on pourra se demander par quel procédé il est possible de délimiter les données immédiates. La réponse ordinaire à cette question est que ceci est affaire d’« observation ». Et même il semble que l’introspection constitue la méthode d’observation par excellence, car, en réalité, lorsqu’on parle d’observation dans les sciences physiques, il s’agit en général bien plus d’interprétations que de fixation du donné comme tel.
Cette façon de voir est grosse de conséquences au point de vue psychologique car, qui dit observation, suppose logiquement que l’on ait affaire à quelque chose d’observable, c’est-à-dire à un fait, à un événement, à une donnée, qui porte un caractère d’objectivité. Or on s’accorde assez généralement à reconnaître que pareil caractère est l’apanage des phénomènes de la perception et de l’imagination, et s’il en est ainsi en réalité, il faudra reconnaître que les seules données immédiates connaissables sont précisément les sensations et les images. Tout ce qui n’est pas atteint par l’observation, par la contemplation, n’est qu’information au sujet du donné, et l’on aboutit ainsi à une conception radicalement sensualiste de la psychologie.
Il n’a pas manqué cependant d’auteurs pour affirmer qu’il y avait bien autre chose dans la trame de la vie mentale, et que certains événements ne possédaient pas ce caractère d’objectivité, tout en étant cependant constitutifs du « donné immédiat ». Ce serait le cas, par exemple, de nos sentiments, de nos états affectifs, des activités directement vécues : vouloirs, désirs, choix, de nos attitudes morales : croyance, doute, attention, de notre pensée. Ce qu’il est possible d’observer lorsque ces activités se déroulent n’est qu’un de leurs aspects et même le moins essentiel. Leur aspect caractéristique échappe à la contemplation, il s’évanouit dès que l’on tente de les observer. (On reconnaît ici la vieille objection que Comte avait faite à la méthode introspective).
Certains ont cru qu’il était possible d’objectiver ces états et de les rendre observables après les avoir « fixés » dans la mémoire et de suppléer ainsi aux déficiences de l’introspection, par l’application de la méthode dite de « rétrospection ». On pourrait créer des expériences, au cours desquelles les activités que l’on voudrait étudier se déploieraient normalement, en dehors de toute préoccupation d’observation, quitte à tâcher ensuite de décrire les événements en se basant sur le souvenir immédiat qu’ils ont laissé après leur passage et dans lequel ils seraient pour ainsi dire figés, et susceptibles d’être désormais contemplés sans déformations (Ecole de Würzbourg). On peut adresser toutefois à cette façon de voir une objection de principe : si le caractère fondamental de ces états est d’apparaître comme activités immédiatement vécues, essentiellement subjectives, on ne voit pas bien comment ils pourraient prendre un caractère d’objectivité suffisant pour être observés, sans perdre précisément leur caractère spécifique, sans être falsifiés. La chose paraît à peine concevable et, d’ailleurs, notre expérience ne nous apprend-elle pas constamment que les souvenirs que nous conservons de nos états affectifs passés, de nos joies et de nos peines, sont tout autre chose qu’une reviviscence réelle de ces états?
On peut se demander, il est vrai, si pareil recours à la mémoire est indispensable à la connaissance de ces états; en d’autres mots, si l’on doit nécessairement considérer l’observation comme étant la seule source de connaissance du donné, et si le fait de confondre introspection avec observation n’introduit pas arbitrairement une limitation fictive du donné. De quel droit affirme-t-on que tout ce qui n’est pas susceptible d’être contemplé n’est qu’interprétation? N’est-il pas concevable qu’il soit possible d’avoir une connaissance immédiate du donné, qui ne suppose pas cette dichotomie entre activité d’observation et objet observé? L’interprétation même, à laquelle on fait appel, n’est-elle rien autre que des associations entre diverses données sensorielles ?
C’est le problème même de la conscience et de ses rapports avec le « donné » qui se pose ici. Faut-il les identifier comme le faisait la psychologie de Wundt, par exemple? Faut-il au contraire les distinguer et séparer le « donné » de la connaissance que nous en acquérons réflexivement par un sens interne? Faut-il peut-être les distinguer partiellement et admettre que nos activités internes nous sont immédiatement présentes, connues, tandis que les données sensorielles ne le seraient que dans la mesure où nos activités s’y appliqueraient ?
Nous ne pouvons nous attarder à cette discussion ici. L’énumération de ces questions n’a pour but que de faire ressortir les doutes que peut faire surgir la conception classique de l’introspection.
Lorsque, il y a une trentaine d’années, l’Ecole de Würzbourg a entrepris, sous l’impulsion de Külpe, d’introduire dans la technique psychologique une méthode d’introspection systématisée, on nourrissait l’espoir d’arriver à établir un accord entre différents observateurs placés dans des situations semblables. Cet essai a, malgré son ampleur, abouti à un échec. Les travaux de cette école et les discussions ardentes qu’ils ont suscitées constituent une expérience de grande envergure qui s’est terminée, malheureusement, par un procès-verbal de carence. Réalisant des expériences apparemment semblables, se plaçant dans des situations analogues, les sujets ont donné des résultats introspectifs contradictoires. Tels phénomènes que certains d’entre eux prétendaient découvrir et auxquels ils attribuaient la valeur de faits d’expérience immédiate, étaient purement et simplement niés par d’autres, de formation scientifique équivalente. Pour les uns il s’agissait de réelles données d’expérience : pour les autres, d’interprétations de données qui avaient échappé aux premiers. Là réside toujours le problème central : description de données immédiates, ou interprétation acquise? Là réside la faiblesse essentielle de l’introspection, car, dans l’état actuel de nos connaissances, nulle autorité ne peut décider de la question et il paraît, hélas, impossible d’instituer un contrôle qui puisse résoudre cette antinomie.
Cette conclusion paraîtra peut-être un peu trop pessimiste. Il existe en effet tout au moins un domaine très important de la psychologie dans lequel il semble que l’application de la méthode introspective ait donné des résultats tangibles et au sujet duquel l’accord a pu se faire entre les observateurs. C’est le domaine de la perception, et il est incontestable que les énormes progrès qu’elle a faits récemment grâce surtout aux travaux de l’Ecole de la Gestaltpsychologie soient basés pour une bonne part sur des données introspectives.
Aussi importe-t-il, pour compléter notre discussion, de considérer d’un peu plus près le rôle que l’introspection joue en la matière. Et ceci nous permettra de préciser nos idées sur les possibilités de communication des données introspectives.
Cette communication se fait par l’intermédiaire du langage soit écrit soit parlé; or, et ceci est un fait qu’il ne faut jamais perdre de vue, le langage ne constitue évidemment pas une méthode de prise de contact direct entre deux mentalités, mais consiste uniquement en des séries de signes sensoriels qui ne prennent de signification pour une personne donnée qu’à la lumière de sa propre expérience. Le sens que nous donnons aux mots n’est pas nécessairement celui que leur attribuent d’autres personnes, bien qu’en pratique le sens des mots que nous employons dans la vie courante présente une certaine fixité, une certaine constance, d’un individu à l’autre. S’il n’en était pas ainsi d’ailleurs, l’intervention du langage serait de peu d’utilité dans la vie sociale. Mais ne nous y trompons pas, la constance requise par les échanges sociaux ne doit nécessairement exister que par rapport aux choses désignées et nullement par rapport à l’impression subjective qu’elles donnent à différentes personnes. L’exactitude de la relation mot-chose trouve sa garantie dans l’action, dans l’emploi que l’on fait des mots, ou dans les réactions qu’ils déclenchent. Toute utilisation fautive du langage en rapport avec l’action entraîne des sanctions sociales, punitions à l’école, malentendus ou moqueries dans la vie courante. Mais ce contrôle n’est possible que dans la mesure où le résultat objectif de l’emploi du langage ne correspond pas à la situation dans laquelle l’apprentissage des mots se fait normalement.
Il est manifeste que la constance, l’uniformité du rapport mot-objet ne requiert pas nécessairement l’identité de l’impression subjective correspondant à l’objet. L’exemple du daltonisme est classique à ce sujet. Les déficiences dans la perception des couleurs n’empêchent point nécessairement leur désignation exacte. L’action de rayons lumineux d’une constitution physique déterminée peut provoquer chez différents individus des impressions qualitativement toutes différentes, et, néanmoins, il se peut que les couleurs soient nommées correctement par chaque individu, s’il a appris à lier le nom de la couleur à l’impression subjective qu’il éprouvait en présence de tels rayons déterminés. Chaque fois que la même impression naîtra en lui (et ceci correspond à l’action des mêmes rayons), il désignera la couleur par le même nom. Il est ainsi possible, que le même mot « rouge » soit utilisé par différentes personnes, pour désigner la couleur correspondant aux rayons les moins réfrangibles du spectre, bien que ces rayons donnent à l’une de ces personnes une impression analogue à celle qu’une autre appelle jaune par exemple. La chose est évidente a priori et du reste l’expérience confirme cette conclusion, car s’il est impossible de connaître la qualité de l’impression sensorielle d’un autre individu, il est néanmoins possible de démontrer expérimentalement, notamment dans le domaine de la perception des couleurs, que les impressions sensorielles de différentes personnes peuvent ne pas être les mêmes pour des rayons lumineux donnés.
On peut exprimer tout ceci assez simplement de façon schématique, de la manière suivante : supposons qu’un objet O donne à plusieurs personnes des impressions différentes, propres à chacune d’elles, soit X, Y, Z, et que ces personnes apprennent à désigner l’objet O par un même mot M. Ce même mot sera déclenché chez la première personne chaque fois qu’elle aura l’impression X, chez la seconde quand elle aura l’impression Y, et ainsi de suite. La relation O-M sera constante, mais les intermédiaires individuels X, Y, Z pourront parfaitement être différents.
Et ce que nous venons de dire à propos des couleurs pourrait naturellement se répéter à propos de toutes les autres qualités sensorielles, et aussi sans doute à propos de perceptions plus complexes, comme celles de formes, etc.
Ajoutons que, dans les cas envisagés, les conditions étaient encore relativement optimales. Il s’agissait en effet de la désignation d’impressions sensorielles. Elles sont beaucoup moins favorables quand il s’agit de phénomènes de caractère tout à fait intérieur, car, dans ce cas, en l’absence de manifestations objectives discernables, le contrôle et les sanctions sociales ne peuvent s’exercer.
Il y aurait beaucoup à dire à propos de la question très intéressante de l’origine de la signification de termes psychologiques, tels que « vouloir », « penser », « juger », « désirer », « douter », etc. Ces événements internes ne peuvent se produire au gré de celui qui enseigne le langage comme peut l’être la perception d’une couleur ou d’une forme. Ils naissent spontanément, dans des conditions pratiquement incontrôlables, et les mots qui les désignent s’appliquent toujours à des situations fort complexes, dont certains éléments, certaines expressions ou certains gestes du sujet ou même seulement le caractère global de la situation incitent l’éducateur à leur appliquer telle ou telle dénomination. On comprend que, dans ces conditions, le sens de mots de cette espèce puisse être extrêmement vague et très variable d’un individu à l’autre. Et que l’on croie pas que ceci puisse être compensé par des explications accessoires, par l’utilisation de périphrases, car pareil procédé ne fait qu’utiliser des analogies plus ou moins lointaines, et le sens du langage utilisé dans le commentaire de l’expérience vécue n’est ni plus stable ni plus uniforme que celui des termes techniques directs. A cette difficulté, et c’en est sans doute une des conséquences, s’ajoute celle provenant de la pauvreté extrême du vocabulaire destiné à désigner les états intérieurs. Dès lors il est difficile d’entrevoir dans quelle mesure l’emploi des mêmes mots, des mots « je veux », par exemple, correspond à des états psychologiques analogues chez différentes personnes, et la vanité de pareilles recherches apparaît clairement. Bien des contradictions relevées dans les résultats d’expériences d’introspection résultent vraisemblablement de ces difficultés inhérentes à l’expression, à la communication, qui se superposent à celles de l’observation proprement dite.
L’emploi du langage ne permet donc point à un expérimentateur de connaître par analogie avec son expérience personnelle, ce que ressent, ce que vit intérieurement une autre personne. Rien n’autorise à reconstruire en soi une expérience d’un autre sujet, sur la base de la description verbale qu’il en fait. Cette reconstruction porte un vice essentiel, celui d’être faite au moyen d’éléments provenant de l’expérience vécue, d’une personne différente de celle qui s’analyse. L’expérience vécue par une autre personne dans une situation donnée est et reste incommunicable, c’est un X, une inconnue, pour toute autre personne. Aussi, la seule portée qui puisse être attribuée aux descriptions verbales d’états psychologiques est celle d’un réactif différentiel, en ce sens que des descriptions différentes pourront être considérées comme étant le signe de la présence dans une personne d’états intérieurs, X, Y, différents les uns des autres. Les mots jouent à ce sujet un rôle analogue à celui de phénomènes physiques, comme, par exemple, le déplacement de l’aiguille d’un galvanomètre, qui sont les signes de la présence d’un événement X dont nous n’avons et ne pouvons avoir d’expérience directe.
Il nous reste à nous demander à présent comment le langage psychologique réduit à ce rôle de système de réactifs différentiels, permet néanmoins d’arriver à établir des lois scientifiques de portée générale. Ceci apparaît clairement dans la psychologie de la perception.
Un exemple permettra, mieux que toute explication abstraite, de comprendre quel est le genre de conclusions que l’on peut tirer, à ce propos, des données introspectives. Supposons un cas très simple. On fait voir pendant un temps court à différents sujets, un ensemble de points dessinés sur fond incolore, et on leur demande de faire une description introspective de ce qu’ils perçoivent. Supposons que les différents sujets donnent des réponses identiques, et qu’ils disent par exemple qu’ils ont vu « une masse de points, dont les cinq qui se trouvaient à droite formaient un groupe affectant la forme d’ensemble d’un pentagone régulier ». Il va de soi, d’après les résultats de notre discussion précédente, que l’identité des expressions verbales utilisées n’est point une garantie d’identité des impressions. Il est théoriquement possible que l’impression à laquelle les sujets donnent les noms de « groupement » ou de « pentagone régulier » soit très différente de l’un à l’autre. La seule conclusion que l’on pourra tirer d’une expérience comme celle-là, est que tous les sujets ont eu, chacun pour soi, une impression analogue à celle que leur donne la présentation d’un pentagone régulier dessiné sur une feuille de papier. Ce qu’est cette impression, nous l’ignorons, elle peut s’écarter sensiblement de celle que nous nous représentons, mais nous savons, parce que le sujet emploie le même réactif (les mots « pentagone régulier »), que l’impression que lui font ces points est la même que celle que lui donne un pentagone.
La seule conclusion que l’on pourra tirer d’expériences de ce genre devra donc être limitée à une formule telle que la suivante : Chaque individu, placé dans la situation A, différente objectivement de la situation B, éprouve néanmoins une impression analogue à celle que lui donne la situation B.
Dans d’autres cas, on pourra constater inversement que des impressions différentes peuvent correspondre à des situations partiellement semblables. Similitudes et différences entre des impressions correspondant à des situations données, sont, en dernière analyse, les seules données constructives que puissent nous livrer, rigoureusement parlant, les descriptions introspectives. Cela paraîtra peu de chose peut-être, mais si l’on veut y regarder de près, on pourra constater que le magnifique édifice de cette psychologie de la perception que nous possédons aujourd’hui a été construit tout entier sur ces données.
On pourrait, il est vrai, tâcher de pousser les choses plus loin encore et dire que les impressions d’identité ou de différence tout au moins doivent être considérées comme semblables chez les différents individus. Cela même n’est pas nécessaire : il suffit que les impressions que les sujets appelent identité ou différence correspondent à des situations objectives semblables pour les différents individus. Chacun a appris à unir le mot « différent » à l’impression que lui donnait la perception d’objets réellement différents. La seule chose requise pour construire notre psychologie est qu’il emploie de façon constante le mot « différence » chaque fois qu’il retrouve l’impression caractéristique qu’il éprouvait lorsqu’il a appris le sens du mot.
Mais si l’on a pu édifier toute la psychologie de la perception par cette voie indirecte, il semble qu’il n’y ait pas de raison de principe pour que l’on ne puisse, par le truchement du même moyen, arriver à construire toutes les parties de la psychologie et, notamment, aboutir à une classification systématique des états psychologiques. Les mêmes critères de ressemblance et de différence ne pourraient-ils s’appliquer aussi bien à la distinction entre, par exemple, les sensations et les sentiments, entre les images et la pensée qu’entre des perceptions diverses? Sans doute en va-t-il ainsi en théorie, mais, en pratique, les raisons invoquées plus haut relatives aux confusions possibles entre le « donné » et son « interprétation », et à l’absence de contrôle objectif du sens des mots s’y opposent. Les faits parlent d’ailleurs plus éloquemment que toute théorie, et ils permettent de constater que, malgré les nombreuses tentatives faites depuis un demi-siècle, les psychologues ne sont pas arrivés à se mettre d’accord au sujet d’une classification des états psychologiques. Et les controverses sans fin qui se sont développées au sujet de la distinction à établir entre les sensations et les sentiments, au sujet de la possibilité de pensée sans images, au sujet de l’existence de faits conscients spécifiques du vouloir et tant d’autres, se sont en fin de compte montrées stériles. Certains n’ont-ils même pas été jusqu’à nier l’existence d’images mentales?
Nous pouvons clore à présent cette partie de notre exposé. Il a montré, croyons-nous, qu’il fallait renoncer à obtenir, par la méthode d’introspection, et adoptant le point de vue existentiel, une connaissance scientifique, même indirecte de la constitution du « donné », en dehors du domaine spécial de la perception. Il faudrait, pour arriver à des généralisations nécessaires à toute connaissance proprement scientifique, disposer d’un contrôle permettant de savoir si les descriptions des sujets sont réellement basées sur le point de vue existentiel et ne sont pas de la pure « information ». Il faudrait de plus posséder un système de contrôle du sens des mots à signification subjective.
Que conclure dès lors, sinon que, pour présenter les caractères d’une vraie science positive, la psychologie doit répondre à une conception toute différente (que nous discuterons dans un instant), et que l’étude du donné comme tel ne peut fournir, comme base aux réflexions philosophiques, une connaissance scientifique de la vie intérieure ?
Ceci mène fatalement à une conception dualiste de la psychologie empirique : une psychologie, science positive, qui n’est pas introspective, ou qui, du moins, n’a pas pour objet la connaissance de « l’expérience » comme telle, et une psychologie introspective qui, elle, n’a pas la valeur d’une science systématisant des résultats contrôlables.
On ne peut nier en effet que chacun de nous ait la conviction de connaître ce qui constitue sa propre expérience, et l’on ne peut empêcher chacun de nous de se baser sur les données introspectives qu’il recueille chez lui-même pour se construire une psychologie de sa vie intérieure.
Mais ceci reste la psychologie d’une vie intérieure individuelle, et garde une valeur personnelle.
Il est possible, il est vrai, d’orienter cette recherche personnelle, de lui donner une méthode et un esprit; ainsi chacun peut tâcher de faire saisir par un autre ce que, lui, est convaincu d’avoir trouvé dans son expérience individuelle, et c’est par ce procédé sans doute que se constituent les « écoles ». Il est typique sous ce rapport, et un peu décevant aussi, de constater que les contradictions, que l’on a pu relever entre les différents auteurs qui ont fait des recherches par la méthode d’introspection, éclataient beaucoup moins entre les tenants d’une même école qu’entre ceux d’écoles différentes. Ainsi apparaît la dépendance dans laquelle se trouvent les résultats obtenus, vis-à-vis de l’éducation psychologique et même des conceptions philosophiques des observateurs. Les connaissances acquises de cette manière peuvent présenter un degré élevé de certitude chez l’individu; elles ne peuvent s’imposer à tous.
Là ne se borne d’ailleurs pas le rôle de la psychologie introspective. Si l’on ne peut accorder à la reconstruction en soi de la vie mentale d’une autre personne, sur la foi de la description qu’elle en donne, ou par le moyen d’autres procédés, comme cette Einfühlung dont on a tant parlé dans le domaine des arts, une valeur suffisamment rigoureuse pour servir des buts scientifiques, il n’en est pas moins vrai que pareille reconstruction peut éventuellement posséder une valeur pratique considérable. L’analogie de structure et de comportement des organismes justifie sans doute dans une mesure suffisante, pour les besoins de la vie courante, la croyance à une analogie entre les « vies intérieures » d’individus différents et dans l’emploi qu’ils font du langage pour exprimer ce qu’ils ressentent. Et cela justifie dès lors les tentatives que l’on peut faire pour « comprendre » la mentalité, la façon de voir ou de sentir d’une autre personne, et pour arriver ainsi à agir sur elle. N’est-ce pas là le secret de l’influence que peuvent acquérir bien des essais de « direction de conscience » ou de cure psychiatrique qui se montrent très réellement efficaces? Mais cela n’est plus de la science à proprement parler, c’est plutôt un art, et, il faut le dire, un art qui, par ses conséquences, peut se montrer parfois bien plus utile dans le domaine psychologique que les connaissances purement scientifiques.
L’échec des tentatives faites pour édifier une psychologie basée sur la méthode d’introspection dans le sens indiqué plus haut, devait aboutir à donner une nouvelle orientation à la psychologie, et nous allons tâcher à présent d’indiquer en quelques mots ce que nous paraissent être ces voies nouvelles.
Il pourrait sembler à première vue que l’abandon de l’introspection doive entraîner la négation de toute science psychologique. Il n’en va pas ainsi en réalité cependant. Il demeure possible d’entreprendre une étude de l’homme, basée sur ses actions, sur ses manières d’être et de se conduire, et de chercher à déterminer quelles sont les lois qui régissent ses activités. C’est la psychologie « du comportement ».
Ce point de vue correspond d’ailleurs à la pratique de la vie courante. N’est-ce pas en effet en voyant agir les hommes que nous apprenons à les connaître, n’est-ce pas seulement lorsque nous avons constaté de quelle façon nous agissions, que nous apprenons à nous connaître nous-mêmes ?
Or, pour acquérir cette science des hommes il suffit de connaître, d’une part, les circonstances dans lesquelles se trouve placé l’individu (la Situation) et, d’autre part, la façon dont il se comporte dans ces circonstances (la Réponse). Situation-Réponse sont les deux termes du problème et c’est la relation qui les unit qui permettra de connaître le terme intermédiaire : l’individu humain (ou animal s’il s’agit de psychologie animale).
D’autre part, la Situation et la Réponse peuvent être observées, semble-t-il, au même titre que des phénomènes physiques, par un nombre quelconque d’observateurs, et sous ce rapport le mode d’observation du psychologue se rapprocherait de celui des sciences de la nature.
Toutefois, on se trouve placé ici en face d’une grosse question, dont la solution est essentielle à la conception de la psychologie. Que faut-il entendre par ces termes: Situation et Réponse? On pourrait être tenté de les interpréter dans un sens purement physique et physiologique, et c’est, de fait, le point de vue des « behavioristes » extrémistes. La définition de la Situation se réduirait alors à l’énumération des « excitants » sensoriels qui agissent sur l’organisme et celle de la Réponse à l’énumération des réactions qui se manifestent dans le système nerveux, dans la musculature, dans les glandes; et toute la différence entre la psychologie et la physiologie se réduirait à une différence de degré, la psychologie étant caractérisée par le fait qu’elle aurait pour objet les réactions globales de l’organisme. Cette façon d’envisager les choses correspond en réalité à la pratique dans des domaines importants de la psychologie, ceux de la psycho-physique et de la psycho-physiologie. Entre cette conception et celle des psychologues introspectionnistes, il n’y a, dans ces domaines, guère que des différences d’expression.
Il en va tout autrement dès que l’on envisage des Situations et des Réponses plus complexes. Qui admettra que l’on puisse définir en termes purement physiques et physiologiques la Situation et la Réponse dans un cas comme celui, par exemple, d’un homme qui, pris de pitié à la vue d’un mendiant, lui fait l’aumône? La Situation de cet homme est-elle définie de manière exhaustive lorsqu’on énumère les différents rayons lumineux qui créent son image rétinienne, et sa Réponse le sera-t-elle lorsqu’on aura énuméré les réactions cardio-vasculaires et glandulaires qui se produisent dans son organisme, ainsi que les réactions de sa musculature qui correspondent aux gestes de préhension et de donation d’une pièce de monnaie? Evidemment non. Il y a une chose qui échappe à pareille description, et c’est précisément cette chose qui paraît être l’essentiel au point de vue de nos connaissances psychologiques; c’est le « sens », la « signification » des données que nous venons de mentionner. Pour tous les témoins de l’acte de charité dont nous parlons, la Situation aura le même sens; ce sera la présence d’un mendiant, et cela, il est important de le noter, bien que les différents témoins voient le mendiant sous des angles différents, en aient donc des images rétiniennes différentes aussi. De même l’acte de donation pourrait être réalisé par une infinité de combinaisons musculaires différentes, il resterait pour tous les témoins le même acte de donation.
Le « sens » de la Situation et de celui de la Réponse débordent donc largement leur analyse physique et physiologique, et n’est pas lié exclusivement à telle ou telle combinaison d’excitants ou de réactions physiologiques.
Il est inutile de s’arrêter ici à la discussion de la nature psychologique de ces « significations » ou à celle de leur genèse; il suffit de remarquer que l’excitation sensorielle ne prend sa « signification » que parce qu’elle est « interprétée » grâce à de nombreuses expériences acquises par l’individu au cours de sa vie, que la « signification » synthétise pour l’homme. C’est aussi grâce à cette expérience passée qu’a pu s’établir tout le système de substitutions qui permet d’attribuer le même « sens » à des excitations différentes, ou de réaliser par des combinaisons motrices différentes des actions équivalentes. Envisagé sous cet angle, le « sens » n’est autre chose que le terme d’une vaste synthèse, et il a le mérite d’être le seul signe, la seule marque utilisable, dans l’état actuel de nos connaissances, de ces synthèses. Et ceci précisément est d’une importance capitale pour notre problème.
En effet, notre expérience quotidienne nous apprend que les relations Situation-Réponse ne présentent de fixité et de régularité, qu’à la condition de les envisager de ce point de vue des synthèses supérieures. Leur examen partiel, limité à leurs constituants sensoriels ou musculaires, ne peut mener qu’à un véritable gâchis. Seule l’interprétation « synthétique » permet de comprendre le comportement et d’y découvrir des régularités indispensables à la constitution d’une science.
Nous retrouvons ici, sur un plan plus élevé, un principe que la Gestaltpsychologie a merveilleusement mis en lumière dans le domaine plus restreint de la perception sensorielle : le principe psychologique de la primauté des synthèses sur leurs éléments constitutifs.
Il n’est pas inutile de remarquer sans doute, que, lorsqu’on adopte le point de vue méthodique qui est celui auquel nous nous plaçons pour le moment, et que l’on ne veut point préjuger des résultats ni des conclusions auxquels conduiront les recherches psychologiques, on ne doit pas nécessairement donner aux termes « sens » et « signification » une portée exclusivement mentale. Il est loisible de les considérer comme l’expression de synthèses, d’intégrations nerveuses. Traduites en langage physiologique, les considérations que nous venons de développer reviendraient à dire que c’est l’état d’excitation du système nerveux récepteur et central qui détermine la Réponse, et que cet état d’excitation n’est pas exclusivement le fait des excitants actuels. Il est dû en grande partie à l’histoire passée du système nerveux de l’individu, qui doit donner lieu à des formes d’intégration nerveuse supérieures, infiniment plus complexes que la simple intégration des excitations extérieures présentes. Seulement ces « intégrations » supérieures nous sont inconnues en elles-mêmes. Nous ignorons tout de leur constitution et de leurs propriétés, la seule chose que nous puissions supposer comme hypothèse de travail est qu’elles existent et que les « significations » des Situations que nous percevons et des Réponses auxquelles elles donnent lieu, en sont les signes. Et l’on voit ainsi que, quel que soit le point de vue que l’on adopte au sujet des relations entre le physique et le psychique, l’attitude, au moment de la recherche, demeure la même dans l’état présent de nos connaissances; la Situation ne peut être décrite adéquatement qu’à la condition de tenir compte de sa signification, de son interprétation humaine.
Et ici, il paraît nécessaire d’ajouter qu’une donnée, essentielle dans certains cas, est la connaissance de l’interprétation que le sujet lui-même donne à la situation dans laquelle il se trouve et à ses propres réactions. Un observateur étranger peut commettre de lourdes erreurs à ce propos; c’est dire que la psychologie du comportement pourrait difficilement se passer complètement d’une certaine sorte d’introspection. Non pas à coup sûr qu’il s’agisse ici en première ligne d’une introspection du type « existentiel », mais bien au contraire d’une introspection du type « information », qui consiste à utiliser simplement le langage courant pour dire « ce que l’on voit », « ce à quoi l’on a pensé », « ce que l’on a voulu faire ». Ces données ne seront plus destinées à faire connaître la constitution de la vie psychique de l’individu, mais seulement à faire connaître le sens quavaient pour lui les circonstances dans lesquelles il se trouvait et les actes qu’il a posés.
La psychologie du comportement se trouve ainsi amenée en fin de compte à envisager les actions humaines dont elle doit faire l’étude, de la même façon que nous le faisons dans la vie courante, d’une façon analogue à celle des moralistes et des romanciers.
Or, il est remarquable de constater que le langage psychologique, qui s’est développé sous la pression des besoins de l’existence pratique, fait usage de termes qui correspondent à deux points de vue très différents. Les uns ont une signification nettement introspective, désignent, ou du moins prétendent désigner certains états de conscience bien définis, tels, par exemple, les mots : douleur, goût, plaisir, joie, désir, souvenir. D’autres, par contre, ont une portée tout autre : ce sont des concepts fonctionnels de certaines aptitudes à se conduire, à réagir d’une certaine façon. C’est ainsi que l’on dit, par exemple, d’un homme, qu’il est intelligent, adroit, colérique, courageux. A l’inverse des premiers, aucun de ces mots ne désigne de faits mentaux concrets; ils s’appliquent à certaines propriétés de l’individu qui font qu’il agisse d’une façon déterminée dans des circonstances données. Lorsque nous disons, par exemple, d’un homme qu’il est plus intelligent qu’un autre, nous n’entendons nullement affirmer par là que tel ou tel fait de conscience se produit en lui, qui ne se produirait pas chez l’autre, mais uniquement que, placés dans les mêmes conditions, le premier agit d’une manière plus efficace, à un point de vue déterminé, que l’autre, qu’il arrive, par exemple, à résoudre des problèmes plus difficiles que l’autre. A quoi cela est-il dû concrètement, quelle est la différence de fait qui existe entre les vies mentales de ces deux individus? C’est là une question qui n’est ni touchée ni même posée en l’occurrence et qui est étrangère à cette notion fonctionnelle de l’intelligence.
Ces concepts fonctionnels sont analogues à ceux que nous utilisons pour caractériser le fonctionnement d’une machine lorsque nous disons qu’elle travaille rapidement, ou qu’elle travaille avec grande précision, ou encore lorsque nous parlons de son rendement mécanique. Il s’agit de propriétés globales du fonctionnement de la machine que l’on ne peut guère, la plupart du temps, attribuer à tel ou tel de ses organes, mais qui résultent de leur ensemble. Il est plus que vraisemblable qu’il en va de même pour les concepts fonctionnels de la psychologie et qu’eux aussi ne sont que l’expression de propriétés de l’ensemble de l’organisation psycho-physiologique de l’individu. Il faut donc se garder de l’erreur qui consisterait à se demander « ce que c’est en réalité » que l’intelligence, la mémoire, la volonté, l’émotivité, entendues dans le sens fonctionnel, et surtout de vouloir les définir en termes de psychologie introspective.
On peut ajouter que notre expérience quotidienne nous permet de formuler l’hypothèse que les réactions humaines sont le résultat d’un grand nombre de facteurs, d’aptitudes, dont l’ensemble constitue sa personnalité (au sens empirique du mot) : aptitudes sensorielles, motrices, intellectuelles, émotives, et ainsi de suite.
Tout cela permet de comprendre le point de vue auquel se place la psychologie du comportement. Ce qu’elle cherche à réaliser, c’est précisément d’arriver à une connaissance de l’homme en termes de traits psychologiques fonctionnels, et basée sur l’étude de ses réactions.
Le rôle de la recherche sera de caractériser et de dénombrer les facteurs requis pour expliquer les propriétés de l’action humaine. On pourra, bien entendu, prendre les classifications courantes comme point de départ : elles possèdent une valeur heuristique incontestable. On pourra, par exemple, partir de l’hypothèse qu’il existe chez chaque individu des facteurs correspondant à ce que nous appelons, dans le langage courant, intelligence, émotivité, etc., mais c’est aux méthodes expérimentales qu’il appartiendra de décider ensuite s’il s’agit en réalité de facteurs constitutifs dont les effets peuvent être isolés. Il leur appartiendra d’établir dans quelle mesure chaque facteur est autonome ou dépendant de la présence d’autres facteurs, si les différents facteurs sont hiérarchisés, lesquels sont fondamentaux, en un mot il leur appartiendra de découvrir la structure de la personnalité de l’homme (ou de l’animal). Elles pourront aboutir ainsi un jour, peut-être, à réaliser une reconstruction totale, mais indirecte et abstraite, de l’homme. Soulignons encore une fois à ce propos qu’il s’agit bien ici d’une reconstruction abstraite; que les facteurs dont il s’agit ne peuvent être conçus que comme des X et des Y, déterminants de l’action, mais dont nous ignorons la nature concrète. Il paraît nécessaire d’insister sur ce point parce que d’innombrables malentendus sont nés du fait que l’on utilise couramment, pour désigner les facteurs dont il s’agit ici, des termes qui, dans le langage habituel, ont une signification concrète.
Ce travail est basé, en dernière analyse, sur l’étude des couples Situation-Réponse, et le caractère expérimental que l’on entend assurer aux méthodes psychologiques demande évidemment que l’on utilise des Situations nettement définies, éventuellement standardisées, (comme c’est le cas dans les méthodes des tests), susceptibles d’être reproduites un grand nombre de fois et de manière identique. Le caractère scientifique de la recherche exige de plus que la Réponse puisse être nettement observée et même mesurée. Mais ceci demande quelques mots d’explication.
Parfois, les caractères de la Situation et ceux de la Réponse peuvent être enregistrés de façon objective. C’est, comme nous l’avons signalé déjà, le cas des problèmes de psycho-physique. Ces conditions se trouvent réalisées d’ailleurs dans bien d’autres recherches encore; lorsqu’il s’agit, par exemple, d’une Réponse motrice dont il faut déterminer la vitesse ou la précision, lorsqu’il s’agit de constater l’exactitude de la solution d’un problème, d’un problème de calcul par exemple, ou la justesse de la reconstruction d’une forme, ou encore la fidélité de la mémoire. La valeur de la Réponse pourra, dans tous les cas de cette espèce, être fixée d’une façon aussi objective que la précision du travail d’une machine, ou les déformations d’images produites par des lentilles défectueuses.
Mais il existe à côté de cela d’immenses domaines psychologiques et, soit dit en passant, des domaines qui semblent devoir aller s’élargissant, dans lesquels le caractère psychologique essentiel de la Réponse réside, comme nous l’avons signalé plus haut, dans sa « signification », tels les cas dans lesquels il importe de constater le changement d’attitude provoqué par une modification de la Situation, dans lesquels il importe de fixer par exemple, une expression plus ou moins fugitive de tristesse ou de mécontentement, une attitude de recherche ou de concentration, etc. Aucun appareil n’est capable, actuellement, de fixer ici la nature du changement produit. Le seul instrument enregistreur de l’aspect principal de la Réponse est l’homme lui-même; peu importe d’ailleurs qu’il soit le témoin direct de la réaction, ou qu’il l’observe indirectement par l’intermédiaire d’une photographie ou d’un film cinématographique.
De plus, pareilles Réponses peuvent donner lieu à des évaluations de degrés. C’est ce qui se présente par exemple, lorsque la Réponse consiste en une solution de problème, dont il y aura lieu de déterminer le caractère plus ou moins adéquat, lorsque la Réponse consiste en l’indication d’un idéal, d’une façon de sentir, d’une façon de voir du sujet, qui doivent être appréciés par l’expérimentateur, ou encore, pour prendre un cas classique assez simple, lorsque la Réponse se réduit à l’exécution d’un dessin ou à une réaction d’écriture dont l’expérimentateur devra évaluer la qualité. Or, l’appréciation de degré, de grandeur ne peut être faite, dans tous les cas de ce genre qu’en termes d’évaluation subjective car il s’agit de « valeurs humaines » dont, encore une fois, l’homme seul constitue et l’instrument enregistreur et l’instrument de mesure.
Il s’agit ici d’une question de toute première importance. Si l’on veut en effet, arriver à connaître la structure de la personne humaine il faut tenir compte de ces « valeurs humaines », il faut les « quantifier ». Pour connaître les traits fonctionnels constitutifs de la personnalité et surtout pour fixer leurs relations mutuelles, il est indispensable d’en obtenir une évaluation quantitative basée sur les rapports Situation-Réponse. Mais ceci est-il possible? Ne retombera-t-on pas fatalement dans des difficultés analogues à celles que nous avons rencontrées dans notre discussion de l’introspection, et le gâchis des appréciations ou des interprétations divergentes ne rendra-t-il pas de nouveau toute tentative scientifique illusoire ?
Qu’on ne s’y trompe pas! Les deux cas sont absolument différents. Dans celui de l’introspection, il s’agissait d’établir l’existence ou la non-existence de faits de conscience d’une espèce déterminée, et, là évidemment, des contradictions entre les affirmations des sujets constituaient un obstacle insurmontable. Ici au contraire, loin de ruiner toute possibilité de certitude, les différences individuelles réalisent les conditions nécessaires à la solution du problème, car elles permettent de mesurer des valeurs humaines. Ce fut le mérite incontestable de Thorndike d’avoir, par les développements qu’il a donnés aux principes posés par ses prédécesseurs Galton, Binet, Cattell et d’autres, montré qu’il était possible de constituer, à partir des appréciations subjectives de différences qualitatives de véritables échelles métriques de valeurs humaines, par l’application des méthodes statistiques. Et ceci marque, semble-t-il, une étape décisive dans l’histoire de la psychologie, et un progrès dont on ne saurait prévoir encore toute la portée. Jusqu’à présent, ces procédés statistiques ont surtout été appliqués aux recherches faites par la méthode des tests dans les domaines de la psychologie individuelle et de la psychologie pédagogique, et ils s’y sont montrés extraordinairement fructueux. Mesures d’intelligence, mesures d’aptitudes spéciales, tests pédagogiques, sont entrés dans la pratique courante et y ont reçu la consécration de leur valeur. Par contre, ces procédés n’ont pas encore joué, en psychologie générale, le rôle qu’ils sont appelés sans doute à y remplir. Il paraît cependant, et ceci est facile à comprendre d’après tout ce qui précède, qu’ils constituent l’une des méthodes de recherche les plus fécondes que l’on puisse entrevoir pour l’avenir.
Nous ne pouvons songer à entrer ici dans de plus amples explications à ce sujet : elles nous entraîneraient dans des développements techniques qui sortent du cadre de ce travail. Il est cependant nécessaire de rappeler tout au moins que d’autres méthodes statistiques, les méthodes de corrélation, introduites en psychologie par Spearman, permettent de mesurer également les relations qui unissent entre eux les différents facteurs qui sont à la base du comportement, et que ces méthodes constituent à l’heure actuelle le procédé le mieux adapté à la connaissance de la structure interne de la personnalité humaine.
Une conclusion générale se dégage de ce travail; c’est que les méthodes de recherche expérimentale ne permettent pas de constituer une science positive atteignant directement le « donné » de l’expérience. Ce « donné » constitue pour la psychologie scientifique un X au même titre que la matière et les forces pour les sciences physiques. Il en va de même pour les facteurs constitutifs de la personnalité humaine, qui sont à la base du comportement. Il est possible de les mesurer et d’en connaître les propriétés ainsi que la hiérarchie, mais cette connaissance demeure indirecte et la reconstruction de la personnalité entreprise par voie expérimentale reste une reconstruction tout abstraite. A ce point de vue, les résultats de la psychologie expérimentale ont, pour la réflexion philosophique, une portée analogue à celle des résultats obtenus par les sciences physiques.
Cette conclusion permet de situer exactement l’étude à laquelle ont été consacrées ces pages. Nous aurions pu, certes, chercher à énumérer les données acquises par la psychologie expérimentale qui, à l’heure actuelle, posent des problèmes philosophiques, et celles qui pourraient éventuellement fournir des éléments de solution de ces problèmes. Toutefois, avant de procéder à ce travail, il était indispensable de résoudre une question préalable : celle de la portée exacte des recherches psychologiques actuelles. C’est ce point que nous avons tenté de préciser ici.
J’ai lu pour vous un livre de psychologie et ce ne sera pas une habitude
Vivre – La psychologie du bonheur par Mihaly Csikszentmihalyi chez Pocket éditions, paru en 2006. Une traduction française de « Flow : The psychology of optimal experience » par les Éditions Robert Laffond, S.A., Paris, 2004).
NOTE IMPORTANTE
Je ne suis pas un fan de la psychologie en raison de manque évident de scientificité. La psychologie demeure à classer parmi les sciences inexactes ou fausse science. Ma position anti-psychologie se développe dans les années 1980 à la suite de ma lecture du livre SÉDUCTION PSYCHOLOGIQUE – L’ÉCHEC DE LA PSYCHOLOGIE MODERNE du psychologue WILLIAM KIRK KILPATRICK.
Dans son livre « Séduction psychologique – Échec de la psychologie moderne » William Kirk Kilpatrick, lui-même psychologue, diplômé des plus grandes écoles dont les célèbres universités Harvard et Purdue, se demande « quel est donc le profit produit par la psychologie ».
Dans son livre « Séduction psychologique – Échec de la psychologie moderne », William Kirk Kilpatirck, diplômé des plus grandes écoles dont les célèbres universités Harvard et Purdue, professeur de psychologie de l’éducation au Boston College, écrit :
ATTENTES ET RÉSULTATS
Il y a trop de « si », de « et » et de « mais » pour prouver une relation fortuite entre la montée de la psychologie et la détérioration du lien social, mais il existe certainement assez de preuves pour douter du profit que la psychologie prétend nous apporter. Dans les domaines où les professionnels savent véritablement ce qu’ils font, nous nous attendons à un résultat. Stanislas Andreski, sociologue britannique, fait la lumière sur ce point en comparant la psychologie et la sociologie à d’autres professions.
Il note que lorsqu’une profession est fondée sur une connaissance bien établie, il devrait y avoir une relation entre le nombre de personnes qui exercent cette profession et les résultats accomplis :
« Ainsi, dans un pays où il y a pléthore d’ingénieurs en télécommunication, l’équipement téléphonique sera normalement meilleur que dans un pays où il n’y a que quelques spécialistes dans ce domaine. Le taux de mortalité sera plus bas dans les pays ou les régions où il y a beaucoup de docteurs et d’infirmières que dans les lieux où ils sont rares et éloignés. Les comptes seront généralement tenus avec plus d’efficacité dans les pays où il y a de nombreux comptables expérimentés que là où ils font défaut. »
Mais quel est donc le profit produit par la psychologie et la sociologie? Le professeur Andreski poursuit :
« … Partant, nous devrions constater que dans les pays, les régions, les institutions ou encore les secteurs où les services des psychologues sont très largement requis, les foyers sont plus résistants, les liens entre conjoints, frères et sœurs, parents et enfants, plus solides et plus chaleureux; les relations entre collègues plus harmonieuses, le traitement des patients meilleur; les vandales, les criminels et les toxicomanes moins nombreux, que dans les endroits et les groupes qui n’ont pas recours aux talents des psychologues. En conséquence, nous pourrions déduire que les États-Unis sont la patrie bénie de l’harmonie et de la paix; et qu’il aurait dû en être toujours plus ainsi durant le dernier quart de siècle en relation avec la croissance numérique des sociologues, des psychologues et des experts en sciences politiques. » Note originale de l’auteur : Stanislas Andreski, Social Sciences as Sorcery, Penguin Books, New York,1974, pp. 25-26.)
Cependant, ce n’est pas ce qui s’est produit. Au contraire, les choses semblent empirer. Les rues ne sont pas sûres. Les foyers se désintègrent. Le suicide sévit parmi les jeunes. Et quand la psychologie tente de régler de tels problèmes, il semble souvent qu’elle les aggrave. La création dans les villes de centres de prévention du suicide s’accompagne, par exemple, d’une augmentation de celui-ci. Les conseils matrimoniaux conduisent fréquemment au divorce. Par ailleurs, l’observation la plus élémentaire nous montre que l’introduction de l’éducation sexuelle dans un public très étendu n’a aucunement enrayé la hausse des grossesses non désirées, de la promiscuité et des maladies vénériennes. Il est plutôt manifeste que de tels programmes encouragent la sexualité précoce et les problèmes qui en découlent.
Il est difficile de ne pas conclure que l’ordonnance est à l’origine de la maladie. « Si nous constations », écrit Andreski, « que toutes les fois que les pompiers arrivent, le feu redouble d’intensité, nous finirions par nous demander ce qu’il peut bien sortir de leurs lances et si, par hasard, ils ne sont pas en train de verser de l’huile sur le feu » (p. 29) »
KILPATRICK, William A Kirk, Séduction psychologique (L’échec de la psychologie moderne), Centre biblique européen, Suisse, 1985, pp. 33-35.
Cette dénonciation de l’efficacité de la psychologie moderne influence depuis plus de quarante ans (quoique je mette aujourd’hui de côté la partie chrétienne de ce livre).
J’ai donc à reculons le livre Vivre – La psychologie du bonheur parce qu’on trouve bon nombre de références à cet ouvrage dans la littérature du développement personnel. Il faut aussi souligné que l’auteur tente de donner à son propos sur le bonheur des racines dans la philosophie.
Mihaly CSIKSZENTMIHALYI est une des figures de proue du courant de la psychologie positive. Il a enseigné à l’université de Chicago où il dirigeait aussi le département de psychologie. Il est aujourd’hui professeur au Claremont College, en Californie.
* * *
Voici un livre qui va changer votre vie !
Mihaly Csikszentmihalyi apporte une réponse à la question du bonheur. Des années d’étude l’ont conduit à une conclusion essentielle : c’est en s’impliquant pleinement dans chaque instant que l’on accède à l’harmonie et à la joie. Pour y parvenir, il nous livre les secrets d’un nouvel art de vivre.
» Heureux qui n’a pas encore lu Vivre. Il a devant lui des moments de plaisir intense. «
Qu’est-ce que vivre, sinon être heureux ? Mais quand et pourquoi sommes-nous heureux ? . Voici, enfin traduit en français, l’un des grands classiques de la psychologie du XXe siècle. Dès sa parution aux États-Unis, le livre de Mihaly Csikszentmihalyi a été salué comme un ouvrage fondateur : pour la première fois, grâce à la méthode originale mise au point par son auteur, la question du bonheur recevait une réponse factuelle, dépassant les débats philosophiques. Que dit Csikszentmihalyi ? Pour l’essentiel que les moments de joie et de satisfaction dans notre vie ne sont pas associés à de simples « loisirs », mais à un certain état psychologique, caractérisé par un sentiment de fluidité mentale et d’intense concentration sur des tâches qui mobilisent toutes nos compétences. C’est à l’étude de cette « expérience optimale », des moyens de l’atteindre et de la généraliser qu’est consacrée la majeure partie de Vivre. Car, comme le dit Csikszentmihalyi lui-même : « Maîtriser son expérience intérieure, c’est devenir capable de choisir la qualité de ce que l’on veut vivre. Si ce n’est pas le bonheur, cela y ressemble. ».
Heureux qui n’a pas encore lu Vivre. Il a devant lui des moments de plaisir intense.
À l’époque où je lisais Flow (le titre original du livre en anglais) pour la première fois, j’avais l’impression de passer mes soirées en compagnie d’un ami cher dont la conversation était extraordinaire. Avec lui, nous évoquions toutes ces questions qui m’interpellent depuis toujours : « Pourquoi la fidélité conjugale est-elle préférable à la tromperie ? Pourquoi tel travail nous rend-il heureux alors que tel autre n’est qu’une obligation fastidieuse ? Qu’est-ce qui fait qu’un enfant s’épanouit à l’école ou non ? Comment éviter que les adolescents s’éloignent de leurs parents après avoir été profondément attachés 1 eux ? » Et des questions plus profondes encore : « Quel-les sociétés et systèmes de croyances rendent-ils les gens plus heureux ? En quoi consistent le bien-être, le bon-heur ? Comment aborder la mort sans avoir l’impression d’avoir manqué sa vie ? Quel est le dénominateur commun de tout ce qui donne un sens à l’existence ? »
Mon ami imaginaire Mihaly (j’évitais généralement de 1’appeler par son nom de famille. ..) pétillait d’intelligence. Je me surprenais souvent à sourire en découvrant ses réponses lumineuses. « Il est trop fort », pensais-je, appréciant sa manière de dissiper les mystères comme un grand joueur de football traverse un bar-rage de défenseurs pour marquer un but inespéré.
La nouveauté et la force de Mihaly, c’est d’avoir éclairé toutes ces questions grâce 1 une approche scientifique expérimentale : la « méthode d’échantillonnage des expériences subjectives ». En utilisant des petits appareils qui sonnaient au hasard, il a étudié pendant près de vingt ans à quoi pensaient et ce que ressentaient les êtres humains dans les différentes activités de leur existence. C’est ainsi qu’il a pu établir que nous passons une partie considérable de notre temps libre devant la télévision, alors qu’objective-ment cela nous apporte très peu de satisfaction. Et que, en revanche, ce sont les activités les moins « techno-logiques » qui nous procurent les plaisirs les plus intenses (la lecture, le dessin, la musique, la conversation avec des amis ; le bateau à voile plutôt que le bateau ä moteur). Et il a aussi établi, avec une précision de scientifique, en quoi les loisirs que nous nous choisissons nous donnent l’impression de « vivre » et non d’être déjà un peu mon…
Après vingt ans de recherches, Mihaly est parvenu à la même grande conclusion que les traditions orientales du bouddhisme et du taoïsme : le bonheur vient de la poursuite du chemin en soi, pas de la destination. Mais la poursuite du chemin est un an, dont Mihaly nous montre la nature. L’enjeu est ni plus ni moins la maîtrise de sa propre conscience, la prise en main de cette
fantastique source d’énergie psychique qu’est notre attention. Elle investit tout ce qu’elle touche ; elle est la clé de notre développement intérieur et de notre plaisir. Jamais nous ne contrôlerons le monde qui nous entoure et ses événements. Mais, comme le montre l’expérience des survivants des camps étudiés par Mihaly, même dans des circonstances extrêmes on peut toujours jouer de son attention et de sa conscience pour apporter plus d’harmonie à notre expérience.
Dans son analyse de l’histoire des idées, Mihaly montre aussi qu’il existe un dénominateur commun aux grandes philosophies de notre civilisation.
Aristote, Ignace de Loyola, Marx et Freud, tous nous encouragent à reprendre le contrôle de notre expérience consciente. Ils nous demandent avec urgence de ne pas nous soumettre aux aléas de l’existence, ni ä ce que la nature ou la société des hommes cherchent à nous imposer : qu’il s’agisse des instincts animaux issus de nos gènes (le « ça » de Freud), des règles de la culture dans laquelle nous vivons (le « surmoi »), ou de l’asservissement à la volonté des plus puissants (comme dans les abus du capitalisme dénoncés par Marx).
En cela, Vivre est un livre profondément subversif. En apprenant à contrôler nos expériences subjectives, nous nous libérons de la soumission automatique aux modèles tout faits, et surtout de la soumission aux comportements de consommation irréfléchis qu’on cherche constamment à nous imposer. C’est peut-être pour cette raison que Vivre a eu une telle influence sur la pensée contemporaine aux États-Unis et au Canada. Dans une large mesure, il définit le champ dans lequel sera livrée la bataille essentielle de ce début du xxv siècle : celle de la conscience de chacun.
Alors que je profitais d’un voyage en train pour relire Vivre, en vue de cette préface, j’ai failli manquer mon arrêt. Mon voisin, heureusement, m’a signalé que nous étions arrivés. À cet instant précis, je me suis rendu compte que je venais de vivre ce que Mihaly décrit si bien : une expérience tellement absorbante qu’on peut la qualifier d’« optimale ». Et je me suis souvenu de la raison pour laquelle, il y a dix ans, en refermant le livre pour la première fois, je m’étais précipité chez mon libraire pour commander vingt exemplaires que j’avais offerts ä tous mes amis. Un peu embarrassé, j’ai réalisé, aussi, ä quel point j’ai emprunté mes idées, ces dernières années, à celles de mon « ami » Mihaly. Je n’en suis que plus heureux, en écrivant cette préface, de pou-voir lui rendre ainsi hommage.
Saintes, octobre 2003
Avant-propos
Ce livre présente à un public cultivé quelques décennies de recherches sur les aspects positifs de l’expérience humaine : la joie, la créativité et le processus d’engagement total face ä la vie que j’appelle expérience optimale. L’entreprise est un peu hasardeuse, car, en abandonnant le langage académique, il est facile de tomber dans la légèreté ou l’enthousiasme exagéré. In Psychologie de l’expérience optimale n’est pas un livre de psychologie populaire qui donne des recettes pour être heureux, ce qui serait impossible, de toute façon, parce qu’une vie agréable est un « travail intérieur » (inside job), pour reprendre l’expression de Powell (1989). Le présent livre présente plutôt des principes généraux et des exemples de personnes qui les ont appliqués et ont ainsi transformé une existence ennuyeuse et sans signification en une vie pleine d’enchantement. Le lecteur intéressé trouvera assez d’informations dans ces pages pour faire lui-même le passage de la théorie à la pratique.
Dans le but de faciliter la lecture, j’ai évité les notes de bas de page, les références, et réduit au minimum tableaux et graphiques. J’ai voulu offrir simplement les résultats de la recherche en psychologie et les idées qui en découlent de façon qu’un lecteur non spécialiste puisse les évaluer et les appliquer ä sa vie. Les plus curieux trouveront, en fin d’ouvrage, les notes et les références. Dans la même optique d’allégement, le livre a été écrit au masculin ; le genre non marqué ne se veut aucunement discriminatoire.
Il n’est pas possible d’offrir ma reconnaissance à toutes celles et à tous ceux qui ont contribué ä ce livre. Néanmoins, je veux remercier d’abord mon épouse, Isabella, qui partage ma vie depuis plus de vingt-cinq ans et dont les conseils éditoriaux ont été précieux. Mark et Christopher, nos fils, de qui j’ai appris autant qu’ils ont appris de moi. Jacob Getzels, mon mentor de toujours. Parmi les amis et collègues, je veux remercier pour leur encouragement Donald Campbell, Howard Gardner, Jean Hamilton, Philip Hefner, Hiroaki lmamura, David Kipper, Doug Kleber, George Klein, Fausto Massimini, Elizabeth Noelle-Neumann, Jerome Singer, James Stigler et Brian Sutton-Smith. Je veux remercier également mes anciens étudiants et collaborateurs pour leurs recherches qui servent de base aux idées développées dans ces pages : Ronald Graef, Robert Kubey, Reed Larson, Jean Nakamura, Kevin Rathunde, Rick Robinson, Ibuya Sato, Sam Whalem et Maria Wong. John Rockman et Richard P. Kot ont apporté leur soutien intelligent du début 1 la fin. La collecte et l’analyse des données, au cours de la dernière décennie, ont été rendues possibles grâce à la générosité de la Spencer Foundation dont je salue l’ancien président, H. Thomas
James, le président actuel, Lawrence A. Cremins, ainsi que son vice-président, Marion Faldet. Évidemment, les personnes mentionnées ne sont pas responsables des faiblesses ou incohérences qui auront pu se glisser dans le livre.
MIHALY CSIKSZENTMIHALYI
Chicago, mars 1990
Note du traducteur
Le présent livre se situe dans la mouvance de la psychologie positive, elle-même issue de la psychologie humaniste des Rogers, Maslow et autres. L’ouvrage a connu un immense succès aux États-Unis et a été traduit en seize langues. Il a été qualifié d’« inspirant », d’« éclairant », de « provocant », parce qu’il précise les conditions du bonheur dans la vie quotidienne. Il convenait de le mettre à la disposition des lecteurs francophones.
Un important travail d’adaptation est à la base de la présente traduction : un effort de synthèse, d’abord, en vue de réduire quelque peu la longueur des chapitres ainsi qu’une mise à jour relative aux thèmes principaux, le bonheur, entre autres, parce que de nombreuses publications sont parues depuis la date de l’édition originale (1990). Dans ce contexte, certaines affirmations ont été nuancées et des compléments ainsi que des exemples ont été ajoutés à partir des œuvres plus récentes de l’auteur lui-même. Enfin, un effort a été fait pour apporter des références récentes en anglais et en français, ces dernières n’existant évidemment pas dans l’ouvrage original. Tout au long de ce travail, le traducteur s’est grandement efforcé de respecter la pensée originale de l’auteur.
LÉANDRE BOUFFARD
Sherbrooke, Québec
CHAPITRE 1
La qualité de l’expérience vécue
Bonheur et expérience vécue
Il y a deux mille trois cents ans, Aristote déclarait que, par-dessus tout, les femmes et les hommes cherchent le bonheur (1). Tandis que le bonheur est convoité pour lui-même, tout autre but — santé, beauté, richesse ou puissance —est désiré tant qu’il est censé nous rendre heureux. Bien des choses ont changé depuis Aristote et notre compréhension du monde s’est considérablement élargie ; les dieux des Grecs semblent bien impuissants face aux pouvoirs que détient l’humanité actuelle. Pourtant, pour ce qui a trait au bonheur, peu de changements sont apparus au cours des siècles ; notre compréhension en la matière a peu progressé et nous n’avons rien appris concernant les façons d’accéder à cette bienheureuse condition.
* Les notes sont regroupées par chapitre en fin d’ouvrage.
De nos jours, nous sommes en meilleure santé, nous pouvons espérer vivre plus longtemps, nous sommes entourés d’objets de luxe et de commodités inexistantes autrefois (il n’y avait pas de W.-C. dans le palais du Roi-Soleil, les chaises étaient rares dans les châteaux médiévaux et l’empereur romain ne pouvait regarder la télé), nous disposons de connaissances scientifiques stupéfiantes, mais, si la majorité (2) des gens se dit heureuse, bon nombre d’individus considèrent que leur vie se passe dans l’anxiété ou l’ennui.
Est-ce que le sort de l’humanité est de demeurer insatisfaite, chacun désirant plus qu’il ne peut avoir ? Est-ce que le malaise qui gâte souvent de précieux moments provient du fait que l’individu cherche le bonheur au mauvais endroit ? Le présent livre se fonde sur les connaissances de la psychologie moderne et a pour objectif d’explorer cette question ancienne : Quand les gens se sentent-ils le plus heureux ?
Il y a vingt-cinq ans, j’ai fait une « découverte » à propos du bonheur. Elle est maintenant assez connue mais demeure inexpliquée. Aussi ai-je passé ce quart de siècle à examiner ce phénomène insaisissable. Cette découverte est fort simple : le bonheur n’est pas quelque chose qui arrive à l’improviste ; il n’est pas le résultat de la chance ; il ne s’achète pas et ne se commande pas ; il ne dépend pas des conditions externes, mais plutôt de la façon dont elles sont interprétées. Le bonheur est une condition qui doit être préparée, cultivée et protégée par chacun. Les gens qui apprennent à maîtriser leur expérience intérieure deviendront capables de déterminer la qualité de leur vie et de s’approcher aussi près que possible de ce qu’on appelle être heureux.
Nous ne pouvons pas atteindre le bonheur en le cherchant consciemment. Comme le disait le grand philosophe anglais J. S. Mill (1806-1873) : « Demandez-vous si vous êtes heureux et vous cessez de l’être. » C’est par le plein engagement dans chaque détail de sa vie qu’il est possible de trouver le bonheur et non par une recherche directe. Le psychologue autrichien Victor Frankl (3) le formule joliment :
« Ne visez pas le succès — plus vous le cherchez, plus vous courez le risque de le rater. On ne peut pas pourchasser le succès, pas plus que le bonheur ; il doit s’ensuivre ou survenir… comme l’effet non recherché d’un engagement personnel dans un projet plus grand que soi. »
Alors, comment parvenir à ce but insaisissable qui ne peut être atteint par une route directe ? Mes vingt-cinq années de recherche m’ont convaincu qu’il existe un moyen : c’est un chemin circulaire qui commence par le contrôle du contenu Ile sa conscience.
Les perceptions qui arrivent au cerveau sont le produit de plusieurs forces qui façonnent l’expérience vécue ; elles influencent l’humeur de l’individu. La plupart des forces en question sont hors du contrôle de la personne. Peut-on changer son tempérament ? Peut-on influencer sa taille ou son intelligence ? Peut-on choisir ses parents ou son lieu de naissance ? Les instructions contenues dans les gènes, la loi de la gravité et la qualité de l’air font également partie des innombrables choses qui influencent ce que nous voyons, la façon dont nous nous sentons et ce que nous faisons. Il n’est donc pas surprenant qu’autant de gens croient que notre sort est déterminé par des agents externes. Pourtant, il nous est arrivé à tous, à certains moments, de nous sentir non pas assaillis par des forces anonymes, mais dans le plein contrôle de nos actions, dans la parfaite maîtrise de notre vie. Dans ces rares occasions, nous éprouvons un enchantement profond longtemps vénéré qui devient une référence, un modèle indiquant ce que notre vie devrait être.
Voilà ce que nous entendons par expérience optimale (4) : c’est ce que ressent le navigateur quand le vent fouette son visage et que le bateau fend la mer — les voiles, la coque, le vent et la mer créent une harmonie qui vibre dans ses veines ; c’est ce qu’éprouve l’artiste peintre quand les couleurs s’organisent sur le canevas et qu’une nouvelle œuvre (une création) prend forme sous la main de son créateur ébahi ; c’est le sentiment d’un père (ou d’une mère) face au premier sourire de son enfant. Pareilles expériences intenses ne surviennent pas seulement lorsque les conditions externes sont favorables. Des survivants des camps de concentration qui ont connu des conditions terribles et frôlé la mort se rappellent souvent qu’au milieu de leurs épreuves ils ont vécu de riches et intenses expériences intérieures en réaction ä des événements aussi simples que le chant d’un oiseau, la réussite d’une tâche difficile, la création d’une poésie ou le partage d’un croûton de pain.
Contrairement à ce que croient bien des gens, des expériences comme celles-là, les meilleurs moments de la vie, n’arrivent pas lorsque la personne est passive ou au repos (même si le repos peut être fort agréable après l’effort). Ces grands moments surviennent quand le corps ou l’esprit sont utilisés jusqu’à leurs limites dans un effort volontaire en vue de réaliser quelque chose de difficile et d’important. L’expérience optimale est donc quelque chose que l’on peut provoquer, l’enfant qui place avec des doigts tremblants le dernier bloc sur la haute tour qu’il a construite, le nageur qui fait ses longueurs en essayant de battre son propre record, le violoniste qui maîtrise un passage difficile, par exemple. Pour chacun, il y a des milliers de possibilités ou de défis susceptibles de favoriser le développement de soi (par l’expérience optimale).
De telles expériences intenses ne sont pas nécessairement plaisantes au moment où elles se produisent. Le nageur peut avoir les muscles endoloris, les poumons brûlants et être lui-même écrasé de fatigue ; pourtant, ces moments peuvent compter parmi les meilleurs de son existence. Le contrôle de sa vie n’est jamais facile et peut même être douloureux ; mais l’expérience optimale que produisent ces instants donne un sentiment de maîtrise qui s’approche autant que l’on puisse d’imaginer de ce qu’on appelle le bonheur.
Au cours de mes recherches, j’ai essayé de comprendre le mieux possible comment les gens se sentent quand ils sont au maximum de l’enchantement et pourquoi ils le sont. Au cours des premières études, nous avons interrogé des centaines d’« experts » — artistes, athlètes, musiciens, joueurs d’échecs et chirurgiens — qui consacraient la majeure partie de leur temps à leurs activités de prédilection. Dans le but de rendre compte de leur expérience intime, j’ai développé la théorie de l’expérience optimale (5) qui correspond à l’état dans lequel se trouvent ceux qui sont fortement engagés dans une activité pour elle-même ; ce qu’ils éprouvent alors est si agréable et si intense qu’ils veulent le revivre à tout prix et pour le simple plaisir que produit l’activité elle-même et rien d’autre.
Le modèle théorique a été mis à l’épreuve auprès de milliers de personnes interrogées par les membres de mon équipe (de l’université de Chicago) et, ensuite, par des collègues à travers le monde. Les résultats ont démontré que l’expérience optimale était décrite de la même façon par les femmes et les hommes, les jeunes et les moins jeunes, les gens de différentes conditions sociales et de différentes cultures. L’expérience optimale n’est pas un privilège propre aux élites des sociétés riches et industrialisées ; elle est rapportée essentiellement dans les mêmes termes par des femmes âgées de la Corée, des adultes de l’Inde et de la Thaïlande, des adolescents de Tokyo, des bergers navajos, des fermiers des Alpes italiennes et des ouvriers assignés aux lignes d’assemblage à Chicago.
La méthode. Au début de mes recherches, les données provenaient d’interviews et de questionnaires. Dans le but d’acquérir une plus grande précision et d’être le plus objectif possible ä propos de phénomènes subjectifs sans compromettre le sens personnel de l’expérience vécue, nous avons développé la méthode de l’échantillonnage de l’expérience vécue (Experience Sampling Method, ESM (6) ). Cette méthode permet d’obtenir des données sur les pensées, les émotions et les activités de l’individu alors qu’il est dans son milieu naturel. Le participant note les informations demandées lorsqu’un téléavertisseur se fait entendre ä différents moments de la journée (de cinq à huit fois), moments déterminés par le hasard. Selon les besoins de la recherche et la collaboration des sujets, cette procédure peut durer quelques jours ou quelques semaines. Il est donc possible de voir fluctuer l’humeur du participant au fil des heures et des jours et surtout de mettre en relation ses émotions, ses pensées et les événements de sa vie. Les possibilités de l’ESM seront mieux comprises avec l’exemple de Sarah. À 9 h 10, un samedi matin, Sarah est assise seule dans sa cuisine ; elle prend son petit déjeuner et lit son journal. Quand le signal se fait entendre, elle évalue ä 5 son bonheur (1 étant très triste, 7 étant très heureux). Au signal suivant, il est 11 h 30, elle est encore seule, fume une cigarette et est attristée par la pensée que son fils va déménager dans une ville éloignée. Son bonheur est descendu 1 3. À 13 heures, elle est seule et passe l’aspirateur ; le bonheur est ä 1. À 14 h 30, elle est dans la cour et s’amuse avec ses petits-enfants dans la piscine ; le bonheur est parfait : 7. Une heure plus tard, elle prend le soleil et veut lire en paix alors que ses petits-enfants l’arrosent ; le bonheur descend à 2 : « Ma belle-fille pourrait bien s’occuper un peu plus de ses marmots », écrit-elle sur sa feuille de rapport. C’est ainsi que l’ESM permet de suivre les pensées, les événements et les humeurs de quelqu’un au fil des heures et des jours. Les exposés qui se trouvent dans les différents chapitres de ce livre sont fondés sur les résultats provenant de la participation de milliers de personnes à travers le monde (Canada, Allemagne, Italie, Japon et Australie, entre autres, étant entendu que les deux foyers de recherche les plus actifs ont été celui de l’université de Chicago et celui de l’université de Milan).
La théorie de l’expérience optimale intéresse les psychologues qui étudient le bonheur, la satisfaction devant la vie et la motivation intrinsèque, les sociologues qui la considèrent comme l’opposé de l’anomie et de l’aliénation et les anthropologues qui font porter leurs recherches sur l’effervescence collective et les rituels. Certains chercheurs utilisent cette théorie en vue de mieux comprendre l’évolution de l’humanité, d’autres pour explorer l’expérience religieuse. Cependant, la notion d’expérience optimale n’est pas seulement un thème académique ; elle est appliquée à plusieurs domaines : amélioration de la qualité de la vie, création de nouveaux programmes scolaires, formation d’hommes d’affaires, programmation d’activités de loisirs, réhabilitation de jeunes délinquants, organisation d’activités dans des résidences pour personnes âgées, ergothérapie pour personnes handicapées et psychothérapie.
Aperçu du livre
Même si plusieurs articles et ouvrages scientifiques ont déjà été publiés à l’intention des spécialistes, c’est la première fois que sont présentés aux lecteurs non spécialisés les résultats des recherches sur l’expérience optimale et ses applications pour la vie quotidienne. Cependant, il ne s’agit pas d’un livre de recettes expliquant au lecteur comment devenir riche, puissant, aimé ou mince, ni d’un ensemble de conseils permettant l’atteinte d’un but précis. Même si de tels avis permettaient de devenir mince, aimé et millionnaire, l’individu se retrouverait ensuite ä la case départ avec une nouvelle liste de désirs et serait aussi insatisfait qu’au début. La véritable satisfaction devant la vie ne provient pas du fait de devenir riche ou mince, mais du sentiment profond de se sentir bien avec soi-même. Dans la quête du bonheur, les solutions partielles et les recettes ne fonctionnent pas.
Puisque l’expérience optimale dépend de l’habileté ä contrôler constamment ce qui se passe dans la conscience, chacun doit le faire sur la base de ses efforts et de sa créativité. Ainsi, l’objectif du présent livre consiste à présenter des exemples illustrant comment la vie peut être heureuse et agréable ; ces exemples sont ordonnés et éclairés par une théorie. Il revient ensuite au lecteur de réfléchir, de tirer ses conclusions et d’y trouver son profit. Cet ouvrage n’offre donc pas une liste de choses à faire et à éviter, mais il ressemble plutôt à un voyage dans le royaume de l’esprit sous la conduite de la science. Comme toute aventure qui en vaut la peine, cette démarche ne sera pas nécessairement facile. Pour en tirer avantage, il faudra un effort intellectuel et un engagement dans la réflexion relative à votre propre expérience intérieure.
La Psychologie de l’expérience optimale porte sur le processus de la recherche du bonheur par la maîtrise de sa vie intérieure. Nous commencerons donc par examiner comment fonctionne la conscience et comment la contrôler (chapitre 2). Pour mieux maîtriser sa conscience, il importe de comprendre comment se façonnent les expériences intérieures. En effet, toutes nos expériences internes — joie ou tristesse, intérêt ou ennui — se présentent ä l’esprit comme une information. Le contrôle de cette information permettra de décider à quoi ressemblera notre vie. L’expérience optimale comporte un certain nombre de composantes dont la présence crée l’ordre dans la conscience et produit ces moments de vie intense que l’individu veut retrouver par la suite. C’est à l’explicitation de ces caractéristiques de l’expérience optimale qu’est consacré le chapitre 3. Par la suite, nous allons examiner un certain nombre d’activités susceptibles de provoquer l’expérience optimale ; il s’agit d’activités recherchées pour elles-mêmes, d’activités autotéliques (chapitre 4). Au chapitre 5, nous verrons, ä l’aide d’exemples concrets, la diversité des expériences intérieures face aux mêmes activités (le jeu d’échecs qui emballe l’un et ennuie l’autre ; tel travail est trouvé assommant par l’un mais soulève l’enthousiasme de l’autre). Cela nous amènera à considérer les facteurs personnels et à aborder la capacité de l’individu à structurer sa conscience de façon à rendre possible l’expérience optimale ; ce sera la description de la personnalité autotélique. Après la description de l’expérience optimale, des activités susceptibles de la provoquer et de la personnalité la plus apte à l’éprouver, il convient de proposer toute une gamme de possibilités de bonheur. Ainsi, grâce à une bonne exploitation des capacités sensorielles et physiques, il devient possible de susciter l’expérience optimale par le corps (chapitre 6). Le développement des capacités symboliques (comme la poésie, la philosophie et les mathématiques) favorise, lui, l’expérience optimale par l’esprit (chapitre 7). Les gens passent une partie importante de leur vie au travail et y trouvent, dans bon nombre de cas, une source de développement personnel et de satisfaction. Pourtant, tous (ou presque) préfèrent le temps de loisirs malgré le fait que plusieurs rapportent s’y ennuyer souvent. C’est ce paradoxe travail-loisirs qui est examiné au chapitre 8. Si la gestion adéquate de sa solitude permet de vivre des expériences intérieures intenses, il en est de même si chacun apprend à rendre ses relations avec autrui plus authentiques. La solitude et les relations avec autrui seront donc les thèmes explorés au chapitre 9. La vie de chacun risque d’être ponctuée par des accidents ou perturbée par des traumatismes. Même les plus chanceux connaissent le stress. Pourtant, les difficultés ne rendent pas nécessairement malheureux. C’est la manière de les interpréter qui fait la différence. Le chapitre 10 rapporte les façons selon lesquelles des gens ont connu l’expérience optimale malgré des conditions difficiles ; ces gens ont remporté la victoire sur le chaos. Enfin, la dernière étape consiste à relier toutes les expériences en un ensemble significatif, en un projet qui donne sens à la vie (chapitre 11). Ainsi, toute la vie peut devenir une expérience optimale constante.
Dans cet ouvrage, nous nous posons les questions suivantes : comment maîtriser la conscience ? Comment l’ordonner de façon à rendre l’expérience vécue riche et agréable ? Comment réaliser la complexité (l’actualisation de soi en lien avec autrui) ? Et, enfin, comment créer le sens de sa vie ? La façon d’atteindre ces buts est relativement claire en théorie mais plutôt difficile en pratique. Les règles sont également claires et à la portée de chacun, mais des obstacles — internes et externes — surgissent sur la route. La réalisation de ces buts ressemble au désir de perdre du poids : chacun sait ce qu’il faut faire et veut le faire, mais a de grandes difficultés à le faire. Ici, les enjeux sont plus élevés : ce n’est pas seulement une question de poids, c’est une question de vie, de qualité de la vie et de sens de la vie.
Avant d’expliquer comment atteindre l’expérience optimale, il convient de la mettre en perspective et d’apporter quelques réflexions sur l’expérience humaine et la culture. Nous allons commencer par l’identification des obstacles inhérents à la condition humaine. Dans les contes, le héros doit affronter de terribles dragons et d’affreuses sorcières avant de goûter au bonheur. Cette métaphore s’applique à l’exploration de la psyché. La première difficulté rencontrée dans la recherche du bonheur provient du fait que, contrairement aux mythes que l’humanité a inventés pour se rassurer, l’univers n’a pas été créé pour satisfaire nos besoins ; la frustration est profondément incrustée dans la trame de toute vie. S’il arrive que ses besoins soient temporairement comblés, immédiatement, l’individu désire autre chose ; l’insatisfaction chronique fait donc également partie du lot de chacun (d’où la section qui suit sur les racines de d’insatisfaction). Dans le but de composer avec ces obstacles, chaque culture se donne des dispositifs de protection (religion, philosophie, art, confort) qui la défendent contre le chaos. Ces derniers font croire que chacun a le contrôle sur ce qui lui arrive et fournissent des raisons d’être satisfait de son sort. Cependant, ces boucliers sont efficaces pour un certain temps seulement ; après quelques décennies ou quelques générations, les croyances s’envolent et n’apportent plus le soutien spirituel souhaité (section sur les boucliers de la culture).
Lorsque l’on tente d’atteindre le bonheur par soi-même, sans l’aide de la foi en une croyance, on essaie de maximiser les plaisirs pour lesquels la culture nous a conditionnés : la richesse, le pouvoir et la sexualité deviennent alors les objets de notre poursuite. Cependant, la qualité de la vie ne peut être améliorée de cette façon ; seule la capacité de tirer constamment de l’enchantement à partir de ce que nous faisons peut vaincre les obstacles au bonheur (sections sur l’expérience vécue retrouvée et les voies de la libération).
Les racines de l’insatisfaction
L’univers ne facilite pas la vie et le confort des humains ; il est immense, hostile, vide et froid. Même la terre hospitalière — dont le champ de gravité n’écrase pas ses habitants — est entourée de gaz létaux et ne s’est pas laissé conquérir facilement par les humains, qui ont lutté des millions d’années contre la glace, le feu, les inondations, les animaux sauvages et les micro-organismes invisibles mais dévastateurs. Il semble que chaque fois qu’un danger est évité un autre, pire, se pointe à l’horizon ; lorsqu’une maladie est contrôlée, une autre plus mortelle apparaît ; lorsqu’une nouvelle substance est inventée, elle empoisonne l’atmosphère ; lorsqu’un dispositif utile est forgé (comme les armes), il se retourne contre ses créateurs. Les quatre cavaliers menaçants de l’Apocalypse ne sont jamais très loin.
L’univers ne fonctionne pas au hasard, mais les lois qui le régissent ne tiennent pas compte des besoins humains. Un météorite qui s’abattrait sur New York, Montréal ou Paris obéirait simplement aux lois du cosmos, mais quelle catastrophe ce serait ! Le virus qui attaque les cellules d’un Mozart ou d’une population entière fait seulement ce qui lui est naturel… « L’univers n’est ni hostile ni amical ; il est simplement indifférent », affirme J. H. Holmes (7). L’idée de chaos (8) est très vieille dans les mythes et les religions. En science physique, la « théorie du chaos » sert à décrire les régularités dans ce qui semble complètement le fruit du hasard. Cependant, la notion de chaos a un sens différent en sciences humaines et en psychologie : si l’on prend les besoins et les désirs humains comme point de départ, il y a un désordre irréconciliable dans l’univers. Il n’est pas possible d’en changer les lois ; il est même fort difficile d’influencer les forces qui affectent notre bien-être. Il est important et nécessaire de prévenir une guerre nucléaire, d’abolir les inégalités sociales, de lutter contre la faim et la maladie, mais il faut être assez sage pour savoir que l’amélioration des conditions de vie n’améliorera pas nécessairement la qualité de la vie. Comme l’a écrit J. S. Mill : « Pour que de petites améliorations se produisent dans l’humanité, il faut qu’un grand changement survienne dans ses modes de pensée. »
Les sentiments que chacun éprouve à propos de lui-même et la joie que chacun tire de la vie dépendent en fin de compte des filtres de l’esprit, des interprétations que chacun fait de ce qui lui arrive quotidiennement. Le bonheur de l’individu repose sur son harmonie intérieure, non sur l’influence qu’il est possible d’exercer sur les forces de l’univers. La maîtrise de l’environnement est un impératif parce que notre survie physique peut en dépendre. Cependant, cette maîtrise n’ajoutera pas un iota à l’estime que se porte l’individu et ne réduira en rien son chaos intérieur. Pour cela, les humains doivent apprendre à maîtriser leur conscience elle-même.
Si l’univers peut être source de frustration, les désirs exagérés peuvent engendrer l’insatisfaction. Considérons ce dernier point. Chacun se fait une image, même vague, de ce qu’il voudrait faire dans la vie. Le progrès vers ce but devient la mesure de la qualité de sa vie : s’il demeure loin de l’objectif, l’individu devient amer ou résigné ; s’il l’atteint au moins partiellement, il éprouve bonheur et satisfaction. Pour la majorité des gens sur terre, le but fondamental de la vie est de survivre, de laisser des enfants qui survivront et, si possible, de le faire avec un certain confort et un minimum de dignité. Lorsque les problèmes de survie sont résolus, les gens ne se contentent plus de ce niveau de vie (9) ; de nouveaux besoins et de nouveaux désirs surgissent. Avec l’abondance et le pouvoir, l’escalade des attentes conduit à de nouvelles exigences, plus de confort et plus de richesse, de sorte que le niveau de bien-être désiré demeure éloigné. Cyrus, l’empereur de Perse (vé siècle avant J.-C.), avait besoin de dix mille cuisiniers pour sa table (alors que la population crevait de faim). De nos jours, ceux qui vivent dans les pays industrialisés ont accès aux mets les plus variés et les plus raffinés — comme les empereurs du passé. Sont-ils plus heureux ? Ce paradoxe de l’escalade des désirs pourrait faire croire que l’amélioration de la qualité de la vie est une tâche insurmontable. De fait, cette escalade incessante des désirs, des buts ou des ambitions n’est pas problématique aussi longtemps que l’individu trouve plaisir et joie dans la bataille ou la démarche vers cet objectif. Le problème surgit lorsque cet individu est si obsédé par la cible qu’il cesse de trouver plaisir dans le présent ; il perd ainsi la chance de connaître l’enchantement, l’expérience optimale. On dira, alors, que l’individu est aspiré par la spirale hédonique infernale (10). Bien des gens ont trouvé moyen d’éviter ce désastre. Ce sont ceux qui, indépendamment de leurs conditions matérielles, sont capables d’améliorer la qualité de leur vie, sont satisfaits et rendent les autres un peu plus heureux. Ces personnes mènent une vie énergique, sont ouvertes ä toutes sortes d’expériences, continuent d’apprendre sans cesse, ont des relations solides et intimes avec les autres et s’adaptent à leur environnement.
De plus, elles trouvent de la joie dans leurs activités, qu’elles soient fastidieuses ou difficiles, ne s’ennuient presque jamais et gardent le cap malgré tout ce qui se présente. Cependant, leur plus grande force provient de la maîtrise de leur vie (11).
Nous verrons plus loin comment atteindre cet état (comment vivre l’expérience optimale), mais, pour le moment, il nous faut recenser quelques mécanismes de protection inventés par la culture en vue de se prémunir contre le chaos et expliquer pourquoi pareilles défenses externes sont inadéquates.
Les boucliers de la culture
Au cours de l’évolution humaine, chaque population devient graduellement consciente de son grand isolement dans le cosmos et de la précarité de sa prise sur la survie. Les humains ont donc développé des mythes et des croyances en vue de transformer les forces écrasantes de l’univers en réalités maniables ou tout au moins compréhensibles. Voilà une des fonctions majeures de la culture (12) : protéger ses membres du chaos, les convaincre de leur importance et de leur succès ultime. L’Inuit, le chasseur de l’Amazone, le Chinois, le Navajo, l’aborigène australien, le Parisien et le New-Yorkais considèrent qu’ils vivent au centre du monde (13) et qu’ils jouissent d’un privilège spécial qui les place en bonne direction vers le futur. Sans la confiance en ces privilèges « exclusifs », il serait difficile d’affronter les tracas de l’existence.
Tout cela est fort bien tant que résistent les boucliers, comme au temps où les Romains dominaient la Méditerranée, où les Chinois se sentaient supérieurs (avant 1’invasion des Mongols), etc. Cependant, une trop grande confiance, une trop grande sécurité peuvent entraîner une aussi grande désillusion, un réveil brutal. Quand les gens croient que le progrès est assuré, que la vie est facile, ils peuvent rapidement perdre courage devant les premiers signes d’adversité ; ils abandonnent la foi en ce qu’ils ont appris et, sans le soutien des valeurs culturelles, ils sombrent dans l’anxiété ou l’ennui.
Les symptômes de la désillusion sont faciles à observer dans les différentes sociétés dites avancées. Les plus évidents se rapportent à la nonchalance ou à l’apathie qui affecte la vie de tant de nos concitoyens. Même si les enquêtes révèlent que la majorité des gens se dit plutôt heureuse, un grand nombre n’aiment pas ce qu’ils font, s’ennuient pendant leur temps de loisirs, n’acceptent pas leur sort, regrettent leur passé et n’ont pas confiance en l’avenir. Le malaise n’est pas causé directement par des facteurs externes puisque, contrairement aux pays du tiers-monde, nos sociétés ne sont pas aux prises avec un environnement inhospitalier, une pauvreté extrême ou l’occupation d’une armée étrangère. Les racines de l’insatisfaction sont internes, de sorte que chacun doit se débrouiller personnellement avec ses propres capacités. Les boucliers qui ont servi dans le passé — religion, patriotisme, traditions ethniques, habitudes sociales — ne sont plus efficaces pour un nombre croissant d’individus qui se sentent ballottés par les vents du chaos.
L’absence d’ordre intérieur se manifeste subjectivement à travers ce qu’on appelle anxiété ontologique (14), ou angoisse existentielle, une peur d’être, un sentiment que la vie n’a pas de sens et que l’existence n’en vaut pas la peine. Il y a quelques décennies, la menace d’une guerre nucléaire avait assené un dur coup à nos espoirs. Maintenant, on dirait qu’il n’y a rien qui transporte l’humanité, que tout tombe dans le vide. Avec les années, le chaos de l’univers physique se répercute dans l’esprit de la multitude. « Est-ce cela la vie (15) ? » semblent se demander bien des gens après avoir quitté les années d’innocence de la jeunesse. Ils espèrent que les choses iront mieux plus tard, mais inévitablement le miroir révèle des rides ; des douleurs mystérieuses parcourent le corps, la vue baisse, puis le dernier message se fait entendre : « C’est la fin. » Beaucoup disent alors : « Je commençais à peine… », « Je n’ai pas eu le temps de vivre ». Dans ce contexte surgit 1’impression d’avoir été trompé. Ayant grandi dans un pays riche et protégé par une charte des droits, ayant été conditionné à croire à un destin favorable et vivant à une époque scientifiquement et technologiquement avancée, l’individu, qui avait conçu les plus grandes attentes (encouragé par les prédicateurs et les annonces commerciales), tombe de haut, se retrouve seul et découvre que toutes ces richesses, tous ces gadgets n’apportent pas le bonheur. Le rêve américain (16) est durement ébranlé.
Les réactions à cette prise de conscience, ä cette désillusion sont nombreuses. Les uns s’efforcent de l’ignorer et augmentent les efforts pour acquérir encore plus d’objets censés rendre la vie meilleure : plus grosse voiture, plus grande maison, plus de pouvoir ou un style de vie plus glamour. Parfois, la solution est efficace parce que ces gens sont si fortement engagés dans la course qu’ils n’ont pas le temps de réaliser que le but (une vie de qualité qui ait du sens) est toujours aussi loin. Dans la plupart des cas, la désillusion ne tarde pas à faire retour. D’autres réagissent en s’attaquant directement aux symptômes menaçants : diète, club de santé, Nautilus ou chirurgie esthétique. S’ils découvrent que personne ne semble s’intéresser à eux, ils achètent des livres qui donnent des conseils pour se faire des amis ou s’affirmer, font partie de clubs variés, etc., pour se rendre compte, eux aussi, que ces solutions partielles ne fonctionnent pas. D’autres encore, devant la futilité des exigences proposées par la culture ambiante, suivent le conseil de Candide (17) et se retirent élégamment : ils cultivent leur jardin ou accumulent des collections d’objets. Ils peuvent aussi sombrer dans l’alcool ou l’abus des drogues et oublier temporairement la question : « Est-ce cela la vie ? »
Puisque, traditionnellement, le problème de l’existence est abordé dans le contexte de la religion, d’autres personnes, enfin, y retournent et cherchent réponse soit dans les credo standard, soit dans des croyances plus ésotériques. Les religions ont apporté des réponses au questionnement sur le sens de la vie, mais elles se révèlent temporaires parce que enracinées dans des périodes particulières ; ces réponses ne sont pas nécessairement pertinentes de nos jours. Par exemple, du IVe au VIIIe siècle de notre ère, le christianisme s’est répandu en Europe, l’islam au Moyen-Orient et le bouddhisme en Asie. Pendant des centaines d’années, ces grandes religions ont fourni des raisons de vivre (18) à des millions de personnes, mais il est plus difficile aujourd’hui d’accepter leurs visions du monde. Leurs croyances, perpétuées à travers les mythes, les révélations et les textes sacrés, suscitent peu l’adhésion dans un siècle de rationalité scientifique.
Aucune des solutions recherchées n’a porté des fruits. Aussi la société actuelle — malgré ses prouesses technologiques et sa splendeur matérielle — est-elle frappée de maux étranges. On peut se demander si, dans un proche avenir, nos sociétés ne seront pas sous l’emprise d’une oligarchie de vendeurs de drogue milliardaires ou régis par des multinationales toutes-puissantes qui s inspireraient des règles du capitalisme sauvage. Bien des tendances et des statistiques provoquent également désarroi et inquiétude. Si l’on constate que le revenu per capita augmente graduellement, la pauvreté fait, néanmoins, de grands progrès dans des pays aussi avancés que le Canada, la France et les États-Unis. Les résultats des enquêtes, transmis régulièrement par les médias, indiquent que le nombre de crimes violents et de divorces augmente sans cesse, que les maladies transmises sexuellement ont triplé en vingt ans et que le sida est devenu une épidémie plus qu’inquiétante. Les pathologies sociales et les maladies mentales ont été multipliées par trois ces dernières années tandis que les budgets des États en matière de santé et d’éducation se sont resserrés (le budget de la défense des États-Unis, de son côté, a quadruplé en dix ans).
Le malaise des jeunes est encore plus inquiétant et prend des formes virulentes. La proportion d’adolescents qui ne vivent pas avec leurs deux parents est élevée. La violence, la consommation de drogues, les grossesses précoces sont monnaie courante et le taux de suicide (particulièrement au Québec) est dramatique (surtout chez les jeunes garçons). De plus, le niveau de connaissance diminue et le taux de décrochage scolaire augmente (davantage, ici encore, chez les garçons).
Bref, dans nos sociétés, les progrès matériels et technologiques ont été faramineux, mais les gens semblent plus démunis (19) devant la vie que nos ancêtres moins « privilégiés ». Nous n’avons pas progressé en termes d’expérience vécue, de qualité de vie et de bonheur.
L’expérience vécue retrouvée
La seule façon de sortir de la situation décrite plus haut consiste à se prendre en main. Lorsque les valeurs et les institutions ne fournissent plus le soutien que l’on pourrait en attendre, chaque personne se doit d’utiliser toutes les ressources disponibles en vue de se donner une vie agréable et pleine de sens. La psychologie offre plusieurs instruments fort utiles pour cette démarche. Cette science a apporté une contribution importante en expliquant l’influence des événements passés sur le comportement actuel ; elle peut également répondre à la question : étant donné ce que nous sommes, que pouvons-nous faire pour améliorer notre avenir ?
La maîtrise de l’anxiété et de la dépression provoquées par la vie contemporaine exige une plus grande autonomie de chacun par rapport à l’environnement social. C’est dire que les réactions des individus ne doivent pas dépendre de récompenses et de punitions distribuées par la société. À cette fin, chacun devra apprendre à se récompenser lui-même, 1 développer son aptitude à se donner des buts et à trouver la joie indépendamment des conditions externes. Ce défi est ä la fois très facile et très difficile : facile en ce sens que l’acquisition de cette aptitude est entre les mains de chacun, difficile parce qu’il faut discipline et persévérance, qualités rares de nos jours. Avant toute chose, l’acquisition de la maîtrise de son expérience intérieure exige un changement d’attitude drastique en regard de ce qui est important et de ce qui ne l’est pas.
L’individu est éduqué avec l’idée que le plus important dans la vie arrivera toujours dans l’avenir : les enfants apprennent que les bonnes habitudes acquises aujourd’hui feront d’eux de bons citoyens et que les devoirs et les leçons aideront à trouver un bon emploi ; on dit au jeune employé que le travail acharné lui procurera quelques promotions plus tard. Comme le raconte une histoire pour enfants : le pain et les confitures sont toujours pour plus tard.
« Nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et nous disposant ä être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais » (Pascal, 1623-1662).
Le report de la gratification est inévitable et nécessaire (20). Freud et plusieurs autres ont expliqué que la civilisation reposait sur la répression des désirs et des pulsions individuels ; sinon, aucun ordre social ne tiendrait. La socialisation — la transformation d’un organisme humain en une personne capable de fonctionner harmonieusement dans un système social particulier — ne peut être évitée. Elle a pour but de rendre l’individu dépendant des contrôles sociaux, de le faire réagir conformément aux récompenses et aux punitions ; elle y réussit parfaitement lorsque l’individu ne songe même pas ä briser les règles.
Dans ce travail de socialisation (et de contrôle) (21), la société compte sur de puissants alliés : les besoins physiologiques et le bagage génétique. Parce que les contrôles sociaux sont efficaces et qu’ils peuvent créer une menace pour la survie, ils font obéir la multitude (les oppresseurs le savent bien). Les systèmes sociaux recourent aussi au plaisir en vue d’encourager l’acceptation des normes : le travail constant et la soumission aux lois entraîneront une « bonne vie ». Presque tous les plaisirs désirés par les humains — de la sexualité ä la violence, de la sécurité ä la richesse — ont été exploités par les politiciens, les hommes d’affaires, les hommes d’Église et les capitalistes. Au XVIe siècle, les sultans recrutaient des soldats en leur promettant, comme récompense, le viol des femmes des territoires conquis ; de nos jours, les affiches des forces armées promettent de « voir le monde ». Il est important de prendre conscience que la recherche du plaisir est une pulsion inscrite dans nos gènes pour la préservation de l’espèce, non pour notre profit personnel. Le plaisir associé à la nourriture assure la survie du corps ; le plaisir associé à l’activité sexuelle assure la continuité de l’espèce (22). Lorsqu’un homme est attiré physiquement par une femme, il pense que ce désir est le résultat de ses intentions, de ses intérêts ou de son choix. Son désir est plutôt la manifestation du code génétique invisible qui poursuit son plan. Il n’y a rien de mal à suivre l’inclination de la nature et à jouir du plaisir qu’elle procure tant que la personne le reconnaît et qu’elle garde un certain contrôle en vue de tendre 1 d’autres buts — ses priorités personnelles.
Au cours des dernières décennies, il est devenu à la mode de suivre la voix de la nature, de suivre son instinct. Si une activité est naturelle et spontanée, si « je me sens bien » en la faisant, ce doit être correct. Cependant, en suivant les impératifs de la génétique et de la culture sans questionnement, la personne cède la maîtrise de sa conscience et devient le jouet de forces extérieures. Celui qui ne peut résister à la nourriture, à l’alcool ou à la sexualité n’est pas libre de diriger son énergie psychique. Cette approche soi-disant « libérée » qui accepte les diktats de la nature (ou de l’instinct) comporte des conséquences réactionnaires : certains ne se déchargent-ils pas de toute responsabilité pour avoir suivi leur nature ou leur instinct ? Nous ne pouvons dénier les faits de la nature (humaine), mais ne convient-il pas d’essayer de les contrôler ? L’individu qui se laisse guider par des récompenses administrées par d’autres est fragile et perdant à tous égards. Il rate une foule de possibilités d’expériences profitables et gratifiantes et fait ce que d’autres ont choisi à sa place. Il est pris dans 1’immense machinerie des contrôles sociaux qui, par ailleurs, lui envoie des messages contradictoires : les institutions officielles l’incitent ä travailler et à économiser, les vendeurs de toute sorte l’exhortent ä dépenser et, finalement, le système parallèle (underground) l’invite aux plaisirs défendus (pourvu qu’il paie très cher). Les messages sont différents, voire contradictoires, mais, essentiellement, ils rendent l’individu dépendant d’un système social qui exploite son énergie ä ses fins.
Il est évident que la survie d’une société complexe exige un travail orienté vers des buts externes et le report des gratifications, mais il n’est pas nécessaire de devenir une marionnette manipulée par les contrôles sociaux. La solution réside dans la conquête graduelle de sa liberté ä l’égard des récompenses sociales et dans l’apprentissage de la substitution de ces dernières par des récompenses choisies par soi-même. Pareil objectif ne signifie pas le rejet de tout but proposé par la culture, mais il implique soit le remplacement des buts que certains veulent imposer à leur profit, soit l’addition de projets développés par l’individu lui-même. L’émancipation à l’égard des contrôles sociaux exige, répétons-le, l’aptitude à trouver plaisir et enchantement (récompense) dans les événements de la vie quotidienne. Si l’individu peut trouver joie et sens dans le courant continuel de l’expérience interne, il sera délivré du poids du contrôle social. Le pouvoir est entre les mains de la personne qui n’attend pas que les récompenses viennent d’autrui. Dès lors, il n’est plus nécessaire de tendre ä des buts qui semblent reculer constamment dans le futur ni de terminer chaque journée ennuyeuse avec l’espoir de lendemains meilleurs ; il s’agit simplement de cueillir l’authentique plaisir de vivre. De plus, il n’est pas indiqué de s’abandonner ä ses pulsions (pour être libre des contraintes sociales) ; il s’agit plutôt de devenir indépendant des impératifs du corps (des gènes) et de maîtriser ce qui se passe dans son esprit, sa conscience.
Contrôlé par les normes sociales ou les instructions génétiques, l’individu ne peut déterminer le contenu de sa conscience. Et, pourtant, c’est l’expérience vécue consciemment qui est la réalité pour chacun. Il est donc possible de transformer la réalité dans la mesure où l’individu influence ce qui se passe dans sa conscience. Les hommes ne sont pas effrayés par les choses, mais par la façon dont ils les voient » (Epictète, qui a vécu au Ier siècle après J.-C.).
Les voies de la libération (23)
Cette vérité simple — la maîtrise de la conscience détermine la qualité de la vie — est connue depuis longtemps : la devise inscrite au fronton du temple de Delphes : « Connais-toi toi-même » 1’implique ; Aristote parlait d’une « vigoureuse activité de l’âme » ; les façons de canaliser la pensée mises au point par la tradition monastique chrétienne et les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola (1491-1556) vont dans le même sens. La psychanalyse apparaît comme une autre tentative de libération de la conscience. Freud (24) a identifié deux tyrans qui cherchent le contrôle de l’esprit : le premier est au service des gènes et du corps (le Ça), le second est le laquais de la société (le Surmoi). Opposé 1 eux, le Moi défend les besoins authentiques d’un soi relié 1 un environnement concret. Les techniques orientales visant le contrôle de la conscience ont proliféré et ont atteint un haut niveau de complexité. Que ce soit le yoga en Inde, l’approche taoïste en Chine ou le zen inspiré du bouddhisme au Japon, toutes ces disciplines ont pour objectif de libérer la conscience de l’influence des forces intérieures ou extérieures (qu’elles soient de nature biologique ou sociale), d’affranchir la vie intérieure du chaos.
Si l’on connaît depuis des siècles ce qui permet d’être libre et de contrôler sa vie, pourquoi avons-nous fait si peu de progrès en la matière ? Pourquoi sommes-nous aussi impuissants que nos ancêtres dans l’affrontement des obstacles au bonheur ? Il peut y avoir deux raisons. La première se rapporte au type de connaissance. La sagesse nécessaire à l’émancipation de la conscience n’est pas cumulative, ne se condense pas en une for-mule, ne peut être mémorisée ni transmise directement et ne s’applique pas automatiquement. Comme d’autres formes d’expertise, le jugement politique ou le sens esthétique, la sagesse de chaque personne et de chaque génération s’acquiert par essais et erreurs. De plus, le contrôle de la conscience requiert non seulement l’intelligence, mais l’engagement émotif et la volonté. Il ne suffit pas de savoir comment faire, il faut le faire, comme les musiciens et les athlètes qui doivent pratiquer constamment, ce qui est long et exigeant. La seconde raison tient au fait que les façons de contrôler la conscience doivent être adaptées chaque fois que le contexte culturel change. La sagesse des mystiques soufis, des grands yogis et des maîtres zen pouvait être excellente en son temps ; est-elle encore pertinente transplantée en Californie, au Québec ou en France de nos jours ? Certains éléments sont spécifiques au contexte original et, s’ils ne sont pas séparés de l’essentiel (ce qui n’est pas facile), il s’ensuivra une espèce de salade de techniques qui ne répond pas nécessairement à l’objectif de la libération de l’esprit.
La maîtrise de la conscience (25) ne peut être institutionnalisée. Dans la mesure où elle se formalise (26) en un ensemble de règles et de normes, elle cesse de répondre aux attentes visées à l’origine. Freud était encore vivant pour voir son approche (émancipation du Moi) devenir une idéologie (avec ses chapelles) et une profession rigide ; Marx, encore moins fortuné, a vu ses efforts pour libérer la conscience (de la tyrannie de l’exploitation économique) transformés en un puissant système de répression. Selon Dostoïevski (1821-1881), si le Christ était revenu prêcher son message, il aurait été de nouveau crucifié par les dirigeants de sa propre Église.
À chaque époque, à chaque génération, ou plutôt à chaque changement historique, il devient nécessaire de repenser et de reformuler les conditions et les exigences de l’autonomie de la conscience. Au début, le christianisme a aidé les masses ä se libérer d’un système impérial figé et d’une idéologie qui donnait sens à la vie de ceux qui étaient riches et puissants. La Réforme protestante (au XVIe siècle) a libéré)es gens de l’exploitation politique et idéologique de l’Eglise de Rome. La philosophie des Lumières (XVIIIe siècle) a inspiré les hommes d’Etat qui ont rédigé la Constitution américaine de façon ä résister aux contrôles imposés par des rois, des papes et l’aristocratie. Marx et Freud — comme nous venons de le signaler — ont fait œuvre de libération ; de même, Martin Luther King et bien d’autres en Occident ont travaillé (et parfois payé de leur vie) pour le combat de la liberté et l’accroissement du bonheur des autres. Beaucoup de ces tentatives semblent encore valides, même si elles ont été perverties dans leur application.
Si nous revenons ä la question fondamentale : comment réaliser la maîtrise de sa vie, où en est l’état des connaissances actuelles ? Peut-on aider quelqu’un à se débarrasser de son anxiété, à se libérer des contrôles de la société et 1 choisir ses buts et ses récompenses ? Cela se fait par la maîtrise de la conscience qui, à son tour, contrôle la qualité de l’expérience vécue, la qualité de la vie. Le moindre gain dans cette direction rendra la vie plus riche, plus agréable et plus pleine de sens. Avant d’explorer les façons d’améliorer la qualité de l’expérience vécue, il faut expliquer comment fonctionne la conscience. C’est sur cette base que nous pourrons, ensuite, examiner les voies de la libération individuelle et les moyens de connaître l’expérience optimale.
_____________
Notes
Tout au long du livre, le traducteur a fait des mises à jour en prenant la plume de l’auteur, en quelque sorte, et en s’inspirant des publications récentes de ce dernier. Dans les notes qui suivent, les initiatives du traducteur pour adapter le texte aux lecteurs francophones sont signalées par 1’indication habituelle NDT (note du tra-ducteur). Le « je » désigne toujours l’auteur.
CHAPITRE 1 – LA QUALITÉ DE L’EXPÉRIENCE VÉCUE
Aristote propose ses réflexions sur le bonheur dans son Éthique à Nicomaque (il siècle avant J.-C.). En recherche contemporaine sur le bonheur, il faut citer l’ouvrage classi-que de Bradburn (1969) ainsi que celui de Campbell et al. (1976). Parmi les très nombreuses publications récentes, signalons Argyle (1987), Baker (2003), Eysenk (1990), Kahneman et al. (1999), Lykken (1999), Seligman (2002), Strack et a/. (1990) ainsi que Veenhoven, de 1’université Erasmus (Rotterdam), qui maintient à jour ce qui est probablement la plus grande banque de données au monde sur le bonheur : http ://www.eur.n1/fsw/research/ happiness
En français, on se référera au numéro spécial sur le bon-heur de la Revue québécoise de psychologie (septembre 1997) (NDT).
Diener et Diener (1996) ; Myers et Diener (1997) (NDT).
Frankl (1963).
Mes premiers travaux sur l’expérience optimale (ou expérience flot) ont été réalisés pour mon travail de doctorat (1965). La liste de mes publications se trouve dans les références en fin d’ouvrage.
L’expérience optimale correspond au vocable flow qui a donné son titre ä l’ouvrage
La méthode de l’échantillonnage de l’expérience vécue (ExperienceSamplingMethod, ESM) est utilisée maintenant depuis vingt-cinq ans. Voir Csikszentmihalyi et Larson (1987) pour la valeur scientifique de l’ESM. Elle est égale-ment discutée par Kahneman (1999) ainsi que par Stone et (1999) (NDT).
H. Holmes (1879-1964), prêtre de l’Église unitarienne, défenseur des droits civils et philosophe à ses heures.
L’idée de chaos peut sembler étrange dans un livre sur l’expérience optimale, mais la valeur de la vie peut difficile-ment être comprise sans tenir compte des dangers qui la Ce n’est pas sans raison que la Bible raconte le péché originel et que Dante (1265-1321), dans sa Divine Comédie, fasse passer son personnage par l’Enfer avant qu’il puisse contempler la solution aux problèmes de la vie. Cette façon de faire a un sens psychologique évident.
Cette hiérarchie des besoins est empruntée à Maslow (1954).
Si l’adaptation humaine permet de s’ajuster aux épreuves, elle fait qu’on s’habitue également au bonheur. Aussi arrive-t-il fréquemment que 1’individu se lance ä la poursuite de plaisirs de plus en plus inaccessibles (et insensés) et soit rattrapé par la spirale hédonique infernale. La vie d’Elvis Presley illustre bien ce Le biographe d’Elvis raconte tou-tes sortes d’histoires plus excessives les unes que les autres ä propos de la vie pathétique et grotesque du roi du rock’n roll. Sa devise était Take it to the max !, ce qui l’a conduit aux pires excès (jeux dangereux, repas gargantuesques, dépenses farfelues, parties de débauche) et à une mort pré-maturée ä quarante-deux ans. L’autopsie révéla que son corps ne contenait pas moins de douze drogues différentes, et cela en grande quantité. La codéine, par exemple, dépassait de dix fois le niveau considéré comme toxique (NDT).
L’acquisition de la maîtrise de soi est l’un des buts les plus anciens de la On trouve une synthèse d’envergure des différentes traditions visant à la maîtrise de soi dans Klausner (1965). Cet auteur a regroupé les tentatives de contrôle en quatre catégories : 1) la performance (ou le comportement) ; 2) les processus physiologiques ; 3) les fonctions intellectuelles (ou la pensée) ; 4) les émotions.
Sur la culture en tant que défense contre le chaos, voir Nelson (dans l’ouvrage de Klausner, 1965). Une approche intégrative des effets de la culture est présentée par des auteurs classiques comme Ruth Benedict, Lazzlo, von Berta-lanffy et Csikszentmihalyi et Rochberg-Holton (1981) traitent, pour leur part, de la création d’un sens personnel dans un contexte culturel particulier.
L’ethnocentrisme est un élément de base de chaque culture, voir LeVine et Campbell (1972).
Cette anxiété ontologique ou existentielle a été traitée par les philosophes Kierkegaard, Heidegger, Sartre et Jaspers.
La question du sens de la vie sera reprise au chapitre 11 du présent livre.
A propos du rêveaméricain, il faut signaler deux articles fort intéressants de Kasser et Ryan (1993, 1996) {NDT).
Candide est le personnage principal du conte philosophique de Voltaire (1759).
La religion a servi de bouclier contre le chaos et aide encore un grand nombre de personnes à trouver un sens à leur vie et à être heureux (Myers, 2000 ; Myers et Diener, 1997). Une intéressante discussion sur les valeurs matérielles, altruistes et religieuses en relation avec le bonheur est présentée dans Csikszentmihalyi et Patton (1997) (NDT).
Les observations plutôt sombres des derniers paragraphes ne doivent pas faire oublier les progrès indéniables : longévité, contrôle des naissances, combat contre les maladies, arrivée de l’ordinateur personnel .. Viagra ! Ces constatations encourageantes font dire à Diener et Oishi (2000) que « la théorie selon laquelle les effets de 1’amélioration des conditions matérielles sont annulés par une dégradation générale de la société reste à prouver » (p. 204). Néanmoins, ces auteurs sont d’accord pour affirmer qu’« un monde matériel prospère n’améliore pas nécessairement la satisfaction devant la vie » (p. 21 l) (NDT).
Sur la nécessité du report de la gratification, voir Freud dans son ouvrage Malaise dans la civilisation (1930), mais aussi la critique de Freud par Brown (1959). Sur la socialisation ä 1’adolescence, voir Csikszentmihalyi et Larson (1984).
Herbert Marcuse (1964) a expliqué comment les grou-pes sociaux dominants utilisaient la sexualité et la pornographie, par exemple, pour renforcer les contrôles
L’idée que les gènes soient programmés en vue de leur propre avantage est discutée dans Csikszentmihalyi (1988, 1993).
La question des voies de la libération a été abordée sous plusieurs angles et a donné lieu à de multiples Signalons seulement quelques choix subjectifs : en philosophie (Sartre, 1943 ; Tillich, 1952), en sociologie (Marx, Durkheim, Sorokin et plus récemment Gouldner, 1968), en anthropologie (Ruth Benedict, Margaret Mead et plus récemment Geertz, 1973) et en psychologie (Allport, 1955 Angyal, 1941 ; Maslow, 1970 ; Rogers, 1951).
Parmi les œuvres de Freud, signalons L’interprétation des rêves (1900), Cinq Leçons sur la psychanalyse (1910), Pulsions et destin des pulsions ( 1915), Introduction à la psychanalyse (1918), Le Moi et le Ça (1923) et, enfin, Nouvelles Conférences d’introduction à la psychanalyse (1933). On trouve ses œuvres complètes dans la « Bibliothèque de la Pléiade » aux éditions Gallimard (NDT).
La maîtrise de la conscience dont il est question dans ce livre inclut les quatre manifestations identifiées par Klausner (1965) (voir la note 11 du présent chapitre). Une des plus vieilles techniques de maîtrise de la conscience (et de tout l’être) est le yoga, dont nous reparlerons au chapitre 6. Les partisans de la médecine holistique croient que l’état mental exerce une influence déterminante sur la guérison et la santé physique en général (Cousins, 1979 ; Siegel, 1986). En psychologie, il faut signaler la technique du focusing développée par Gendlin (1981). Dans le présent volume, je ne propose aucune technique particulière, mais plutôt une analyse conceptuelle (avec eKemples) de ce qu’impliquent la maîtrise de la conscience et l’expérience optimale, de sorte que le lecteur peut se forger la méthode qui lui convient le mieux.
Cette formalisation ou cette codification d’une doctrine est expliquée par Weber (1922) : The Social Psychology of World Religions, et dans Berger et Luckmann (1967).
Mihály Csíkszentmihályi (né le 29 septembre 1934 à Fiume, Italie, maintenant Rijeka en Croatie et mort le 20 octobre 2021 à Claremont, dans la banlieue de Los Angeles en Californie) est un psychologue hongrois et américain. Il est connu pour avoir élaboré le concept du flow, à partir de 1975[1].
Biographie
Il a émigré aux États-Unis à l’âge de 22 ans, travaillant la nuit pour subvenir à ses besoins tout en étudiant à l’université de Chicago. Il a obtenu une licence d’art en 1959 et un doctorat en 1965, à l’université de Chicago[2]. Il a enseigné à l’université de Claremont (Californie), et il a été directeur du département de psychologie de l’université de Chicago et du département de sociologie et d’anthropologie du Lake Forrest College. Il est connu comme l’architecte de la notion de flow. Il est l’auteur de nombreux livres et de plus de 120 articles ou chapitres de livres. Il est aussi membre d’honneur du Club de Budapest[3] et a été élu Thinker of the Year Award (penseur de l’année) en 2000[4].
Son nom de famille dérive du village de Csíkszentmihály en Transylvanie. Il était le troisième fils d’un diplomate du consulat de Hongrie à Fiume[2]. Ses deux demi-frères aînés sont morts alors que Csikszentmihalyi était encore jeune.L’un était un étudiant en ingénierie qui a été tué lors du siège de Budapest, et l’autre a été envoyé dans des camps de travail en Sibérie par les Soviétiques.
Son père a été nommé ambassadeur de Hongrie en Italie peu après la Seconde Guerre mondiale, emménageant avec sa famille à Rome[2]. Lorsque les communistes ont pris le contrôle de la Hongrie en 1949, le père de Csikszentmihalyi a démissionné plutôt que de choisir de travailler pour le régime. Le régime communiste a répondu en expulsant son père et en dépouillant sa famille de leur citoyenneté hongroise. Pour gagner sa vie, son père a ouvert un restaurant à Rome et Csikszentmihalyi a abandonné l’école pour contribuer aux revenus de la famille. À cette époque, le jeune Csikszentmihalyi, alors en voyage en Suisse, a vu Carl Jung donner une conférence sur la psychologie des observations d’Ovni.
Travail
Csikszentmihalyi s’est fait connaître pour sa contribution dans la recherche sur le bonheur et la créativité, mais surtout en tant qu’architecte de la notion de flow ainsi que pour ses années de recherches et d’écritures sur le sujet. Il est considéré comme pionnier dans la recherche sur la psychologie positive.
Psychologie
Bonheur
Dans son livre Flow and the Foundations of Positive Psychology[5], Csikszentmihalyi dit qu’il existe deux manières principales de concevoir le bonheur, on peut le concevoir en tant que trait personnel, ou en tant qu’une disposition relativement permanente à éprouver du bien-être indépendamment des conditions extérieures. La seconde est de le considérer comme un état, ou une expérience subjective transitoire dépendante d’évènements ponctuels ou aux conditions de l’environnement. Lorsqu’on souhaite fortement faire autre chose et qu’on se sent détaché de la situation actuelle, notre humeur en est forcément affectée négativement.
Créativité
Dans son livre Creativity: Flow and the psychologie of discovery and invention[6] publié en 2009, Csikszentmihalyi dit que la créativité ne peut être comprise seulement en regardant les personnes qui ont l’air créatives, mais qu’il faut au lieu de cela une audience compétente pour capter et intégrer véritablement leurs idées. Selon lui, sans la validation de personnes externes qualifiées dans le domaine concerné, il est impossible de décider si quelqu’un de prétendument créatif l’est vraiment.
Motivation
Dans Creativity: Flow and the psychology of discovery and invention[6], Csikszentmihalyi dit pour la Motivation : Lorsque les objectifs sont clairs, lorsque des défis supérieurs à la moyenne sont associés aux compétences et lorsqu’une indication précise est fournie, une personne devient tellement impliquée dans une activité que rien qui se passe ailleurs semble important; l’expérience elle-même est si agréable que les gens s’y impliqueront peu importe le coût, pour le simple plaisir de la faire.
Le flow est d’abord théorisé une première fois dans son livre : Beyond Boredom and Anxiety. Il y fait la comparaison avec l’escalade, en montrant que ces activités peuvent servir de modèle pour transformer la société et fournir des expériences qui motivent des personnes à implémenter du changement[7].
Dans son livre Flow : The Psychology of Optimal Experience, fait part de la théorie suivante : Les personnes seraient plus heureuses quand elles sont dans un état de flow. Le flow est un état de concentration ou d’absorption totale dans une activité ou une action[8].
Csikszentmihályi découpe le flow en neuf parties : L’équilibre entre la difficulté et les capacités, la fusion entre l’action et l’attention, la clarté des objectifs, un retour immédiat et sans ambiguïté, une concentration sur la tâche à accomplir, le paradoxe du contrôle, la transformation du temps, la perte de la conscience de soi-même et une expérience autotélique. Pour atteindre un état de flow, un équilibre doit être établi entre la difficulté de la tâche et les capacités de l’exécutant.
En 2008, le chercheur Benjamin Ultan Cowley et trois autres chercheurs publient un article nommé Toward an understanding of flow in videogames. Dans cet article, ils analysent le Flow dans le jeu vidéo, selon divers paramètres. Il est par exemple expliqué que le flow est un équilibre entre le système d’un jeu et ce que le joueur fait de ce système[9].
Jeux-vidéo
Comprendre le processus à travers lequel un jeu peut créer une expérience amusante, enrichissante et agréable a été au centre de la recherche dans les game studies[10].
Les jeux vidéo offrent aux joueurs des expériences très positives et il a été avancé que l’expérience du flow seule pourrait être responsable des émotions positives ressenties pendant le jeu[11].Pour Jenova Chen un jeu vidéo bien conçu fait atteindre aux joueurs l’état de flow, procurant ainsi de véritables sensations de plaisir et de bonheur[12].
On notera aussi les similarités entre Flow et immersion. En effet d’après cette étude[13] il n’y a pas assez de preuves permettant de justifier une séparation nette entre Flow et immersion.
La théorie du Flow peut être utilisée dans la conception de jeux afin de paramétrer le niveau de challenge d’un niveau afin de créer de la frustration du flow ou de l’ennui chez le joueur[14].
Mihaly Csikszentmihalyi was the pioneering co-founder of the field of positive psychology. Known to many as the “father of flow”—a term he coined to refer to the psychological state of optimal performance—Csikszentmihalyi was a researcher, educator, public speaker, and co-director of the university’s Quality of Life Research Center.
Mihály Csíkszentmihályi died in 2021, aged 87. The world lost a great researcher, thinker, and early proponent of positive psychology (Risen, 2021).
The Hungarian American psychologist is widely regarded as someone who profoundly impacted our understanding of creativity and focus. He is often referred to as the father of flow (Risen, 2021) and one of the founders of positive psychology.
Mihaly Csikszentmihalyi discovered that people find genuine satisfaction during a state of consciousness called Flow. In this state they are completely absorbed in an activity, especially an activity which involves their creative abilities. During this “optimal experience” they feel “strong, alert, in effortless control, unselfconscious, and at the peak of their abilities.” In the footsteps of Maslow, Csikszentmihalyi insists that happiness does not simply happen. It must be prepared for and cultivated by each person, by setting challenges that are neither too demanding nor too simple for ones abilities. A pioneer of positive psychology, his contribution of Flow is foundational in the ever expanding legacy of happiness.
Trois de ses nombreux livres ont été traduits en français :
La Créativité : psychologie de la découverte et de l’invention ; tr. Claude-Christine Farny. Paris : Robert Laffont, 2006. (Réponses). (ISBN 2-221-10301-7).
Mieux vivre : en maîtrisant votre énergie psychique ; tr. Claude-Christine Farny. Paris : Robert Laffont, 2005. (Réponses). (ISBN 2-221-10270-3).
Vivre : la psychologie du bonheur ; tr. Léandre Bouffard. Paris : R. Laffont, 2004. (ISBN 2-221-10038-7).
Vivre – La psychologie du bonheur,
Mihaly Csikszentmihalyi
« Vivre – La psychologie du bonheur » s’inscrit dans la tradition psychologique où la personne devient son propre défi, une montagne à gravir et, une fois au sommet, devant une autre montagne à escalader plus haute encore et ainsi de suite la vie durant. Et pour se dédouaner, la psychologie vous dira que le chemin importe davantage que la conquête sans fin de vous-même.
Après vingt ans de recherches, Mihály est parvenu à la même grande conclusion que les traditions orientales du bouddhisme et du taoïsme : le bonheur vient de la poursuite du chemin en soi, pas de la destination.
CSÍKSZENTMIHÁLYI, Mihály, Vivre – La psychologie du bonheur, Préface, David Servan-Schreiber, Éditions Pocket, 2006, p. 12.
Personnellement, dire à une personne qu’il doit consacrer sa vie à parcourir une longue chaîne de montagnes aux sommets toujours plus élevés les uns que les autres ne m’apparaît pas très réaliste.
Dans sa Préface, David, Servan-Schreiber nous informe de l’enjeu de cette « poursuite du chemin » :
L’enjeu est ni plus ni moins la maîtrise de sa propre conscience, la prise en main de cette fantastique source d’énergie psychique qu’est notre attention. Elle investit tout ce qu’elle touche ; elle est la clé de notre développement intérieur et de notre plaisir. Jamais nous ne contrôlerons le monde qui nous entoure et ses événements. Mais, comme le montre l’expérience des survivants des camps étudiés par Mihály, même dans des circonstances extrêmes on peut toujours jouer de son attention et de sa conscience pour apporter plus d’harmonie à notre expérience.
CSÍKSZENTMIHÁLYI, Mihály, Vivre – La psychologie du bonheur, Préface, David Servan-Schreiber, Éditions Pocket, 2006, p. 12.
La maîtrise de sa propre conscience et la prise en main de notre attention, voilà la clé de notre développement intérieur et de notre plaisir. Le livre VIVRE – LA PSYCHOLOGIE DU BONHEUR DE Mihály Csíkszentmihályi nous suggère : si vous n’êtes pas heureux, c’est que vous n’organisez pas correctement votre conscience. C’est une forme douce de responsabilisation excessive — très compatible avec une éthique néolibérale, et cela me dérange passablement.
La conscience est traitée comme un système à optimiser, presque un dispositif technique. Mais philosophiquement, on peut objecter que : 1. la conscience n’est pas faite pour être efficace ; 2. elle est aussi le lieu du doute, de la rupture, de l’inquiétude, de la négativité.
Aristote, Ignace de Loyola, Marx et Freud, tous nous encouragent à reprendre le contrôle de notre expérience consciente. Ils nous demandent avec urgence de ne pas nous soumettre aux aléas de l’existence, ni à ce que la nature ou la société des hommes cherchent à nous imposer : qu’il s’agisse des instincts animaux issus de nos gènes (le « ça » de Freud), des règles de la culture dans laquelle nous vivons (le « surmoi »), ou de l’asservissement à la volonté des plus puissants (comme dans les abus du capitalisme dénoncés par Marx).
En cela, Vivre est un livre profondément subversif. En apprenant à contrôler nos expériences subjectives, nous nous libérons de la soumission automatique aux modèles tout faits, et surtout de la soumission aux comportements de consommation irréfléchis qu’on cherche constamment à nous imposer. C’est peut-être pour cette raison que Vivre a eu une telle influence sur la pensée contemporaine aux États-Unis et au Canada. Dans une large mesure, il définit le champ dans lequel sera livrée la bataille essentielle de ce début du XXIè siècle : celle de la conscience de chacun.
CSÍKSZENTMIHÁLYI, Mihály, Vivre – La psychologie du bonheur, Préface, David Servan-Schreiber, Éditions Pocket, 2006, p. 13.
J’endosse cette critique de l’intelligence artificielle formulée pas ChatGPT :
1) Une assimilation abusive de pensées hétérogènes
La première faiblesse de ce passage est de mettre sous une même bannière Aristote, Ignace de Loyola, Marx et Freud, comme s’ils partageaient un même projet : reprendre le contrôle de l’expérience consciente.
Or :
leurs concepts de l’homme, de la liberté et de la conscience sont radicalement incompatibles ;
le mot contrôle n’a pas le même sens (et parfois aucun) chez eux.
Ce rapprochement relève plus de la rhétorique de légitimation que de l’histoire des idées.
2) Aristote : pas de « contrôle de la conscience », mais formation du caractère
Chez Aristote :
il n’y a pas de théorie de la conscience comme espace intérieur à gérer ;
l’éthique vise l’hexis, la disposition stable du caractère, acquise par l’habitude et l’éducation.
La liberté n’est pas maîtrise introspective, mais accord progressif entre désir, raison et vertu, inscrit dans une vie politique et sociale.
Lire Aristote comme un théoricien du « contrôle de l’expérience consciente » est un anachronisme psychologisant.
3) Ignace de Loyola : discernement spirituel, non souveraineté du sujet
Chez Ignace :
l’examen de conscience n’a rien d’un contrôle autonome ;
il s’agit au contraire de se rendre disponible à une volonté qui n’est pas la sienne (celle de Dieu).
Le sujet ignatien :
ne s’auto-organise pas,
ne cherche pas l’optimisation de son vécu,
mais la dépossession de soi au profit d’un appel transcendant.
Assimiler cela à une maîtrise de la conscience relève d’un contresens théologique.
4) Freud : la critique radicale de la maîtrise
Freud est sans doute le cas le plus problématique dans ce passage.
Toute la psychanalyse repose sur l’idée que :
le moi n’est pas maître dans sa propre maison ;
la conscience est une instance dérivée, fragile, défensive.
La cure n’aboutit pas à un contrôle :
mais à une reconnaissance des conflits inconscients,
à un compromis toujours précaire entre ça, moi et surmoi.
Citer Freud comme promoteur d’une maîtrise de la conscience, c’est inverser sa thèse centrale.
5) Marx : transformation des conditions matérielles, pas introspection
Chez Marx :
l’aliénation n’est pas un problème de gestion subjective de l’expérience ;
elle est objective, économique et sociale.
La libération ne passe pas par un travail sur la conscience individuelle, mais par la transformation des rapports de production.
Réinterpréter Marx comme une invitation à « reprendre le contrôle de son vécu » revient à psychologiser une critique structurelle.
Revenons sur cette phrase de David, Servan-Schreiber :
(…) Dans une large mesure, il définit le champ dans lequel sera livrée la bataille essentielle de ce début du xxv siècle : celle de la conscience de chacun.
CSÍKSZENTMIHÁLYI, Mihály, Vivre – La psychologie du bonheur, Préface, David Servan-Schreiber, Éditions Pocket, 2006, p. 13.
Et le chat sort du sac avec l’usage du mot « bataille ». Vous parcourez le chemin en livrant « bataille » à votre conscience. Où est le bonheur promis dans cette bataille ? La psychologie, c’est l’art de nous mettre en porte-à-faux avec nous-même.
Il y a vingt-cinq ans, j’ai fait une « découverte » à propos du bonheur. Elle est maintenant assez connue mais demeure inexpliquée. Aussi ai-je passé ce quart de siècle à examiner ce phénomène insaisissable. Cette découverte est fort simple : le bonheur n’est pas quelque chose qui arrive à l’improviste ; il n’est pas le résultat de la chance ; il ne s’achète pas et ne se commande pas ; il ne dépend pas des conditions externes, mais plutôt de la façon dont elles sont interprétées. Le bonheur est une condition qui doit être préparée, cultivée et protégée par chacun. Les gens qui apprennent à maîtriser leur expérience intérieure deviendront capables de déterminer la qualité de leur vie et de s’approcher aussi près que possible de ce qu’on appelle être heureux.
CSÍKSZENTMIHÁLYI, Mihály, Vivre – La psychologie du bonheur, 1. La qualité de l’expérience vécue, Éditions Pocket, 2006, p. 22.
Voici ce qu’en dit l’intelligence artificielle ChatGPT :
Le problème n’est pas un détail, mais le noyau théorique du propos. Ce passage concentre presque tous les présupposés discutables de Csíkszentmihályi. On peut y répondre point par point, sans mauvaise foi.
1) Une « découverte » qui est surtout une thèse normative
Quand il écrit qu’il a fait une découverte sur le bonheur, il adopte le ton de la science descriptive.
Or ce qu’il énonce n’est pas un fait, mais une prise de position philosophique :
le bonheur dépend essentiellement de l’interprétation subjective des conditions externes.
Ce n’est ni neuf, ni neutre :
on trouve cette idée chez les stoïciens,
chez Épictète en particulier,
mais chez eux, c’est une discipline morale exigeante, pas une loi psychologique générale.
La présenter comme une découverte empirique, tout en reconnaissant qu’elle « demeure inexpliquée », est déjà problématique.
2) La minimisation des conditions externes : un réductionnisme
Affirmer que le bonheur :
« ne dépend pas des conditions externes »,
mais principalement de leur interprétation,
revient à réduire des déterminations objectives (pauvreté, maladie, oppression, deuil, précarité, violence) à des variables secondaires.
Même si l’on concède qu’il existe une marge interprétative, cette thèse :
abstrait le sujet de son corps, de son histoire et de sa situation sociale ;
fait comme si tous disposaient d’un même pouvoir de transformation intérieure.
C’est une universalisation abusive d’un cas idéal.
3) Une confusion entre sens, bonheur et qualité de vie
Le texte opère un glissement subtil mais décisif :
bonheur,
qualité de vie,
maîtrise de l’expérience intérieure,
sont progressivement assimilés.
Or on peut :
mener une vie riche de sens sans être heureux,
être heureux sans mener une vie moralement ou existentiellement accomplie,
traverser des périodes de souffrance qui ne sont pas des échecs de vie.
En liant la qualité d’une vie à la maîtrise subjective de l’expérience, Csíkszentmihályi évite la question du tragique, pourtant centrale dans la condition humaine.
4) Le mythe de la maîtrise intérieure
La phrase-clé est celle-ci :
« Les gens qui apprennent à maîtriser leur expérience intérieure… »
Or cette idée suppose :
un sujet transparent à lui-même,
capable de gouverner ses affects,
d’organiser durablement ses états mentaux.
Mais :
la psychologie clinique,
la psychanalyse,
la phénoménologie,
montrent au contraire que l’expérience intérieure est :
discontinue,
conflictuelle,
en partie opaque et involontaire.
La maîtrise est au mieux locale, fragile et provisoire, jamais fondatrice.
5) Une responsabilisation excessive de l’individu
Dire que le bonheur doit être :
préparé,
cultivé,
protégé par chacun,
introduit une conséquence implicite lourde :
si je ne suis pas heureux, c’est que je n’ai pas su m’y prendre.
Même si l’auteur ne le dit pas explicitement, la logique du texte y conduit :
la souffrance devient une déficience de gestion intérieure,
l’échec existentiel se psychologise.
C’est une éthique parfaitement compatible avec :
l’idéologie de la performance,
l’auto-optimisation,
la responsabilisation individuelle des maux collectifs.
6) Objection de fond : le bonheur n’est pas un projet technique
Ce que ce passage suppose, c’est que le bonheur :
peut être préparé comme un résultat,
obtenu par une bonne méthode,
maintenu par une gestion vigilante.
Or, philosophiquement, on peut soutenir l’inverse :
le bonheur survient souvent comme un effet secondaire,
non comme un objectif directement poursuivi.
Aristote lui-même — pourtant souvent invoqué — insistait sur le fait que le bonheur :
accompagne une vie bonne,
mais ne se fabrique pas comme un état psychologique.
Formulation critique synthétique (réutilisable)
En affirmant que le bonheur ne dépend pas des conditions externes mais de la manière dont elles sont interprétées, Csíkszentmihályi réduit la condition humaine à une gestion subjective de l’expérience. Cette thèse, présentée comme une découverte psychologique, relève en réalité d’un choix normatif fort : celui d’un sujet supposé capable de maîtriser durablement sa vie intérieure. Elle minimise le poids du tragique, des déterminations sociales et de l’involontaire, et tend à faire du bonheur une responsabilité individuelle, voire une obligation implicite.
Je suis d’accord avec cette analyse de l’intelligence artificielle ChatGPT, notamment mais pas exclusivement, parce que l’approche de Mihály Csíkszentmihályi se fonde sur une responsabilisation excessive de l’individu, un trait caractéristique que je relève dans l’ensemble de la psychologie. « C’est ta faute ! », « C’est toi le problème », « Tu es ton pire ennemi », « Il faut livrer bataille contre toi-même » et ainsi de suite.
Et je ne suis pas d’accord non plus avec l’idée que « le bonheur dépend essentiellement de l’interprétation subjective des conditions externes ».
Voici le propos de l’intelligence artificielle ChatGPT à ce sujet :
Question : Mais les conditions externes ne sont-elles pas la simple réalité ?
RÉPONSE
Oui — et ta question met exactement le doigt sur le point aveugle de Csíkszentmihályi.
Oui : les « conditions externes », c’est simplement la réalité
Dire conditions externes, c’est déjà un choix de vocabulaire qui n’est pas neutre.
Cela suggère quelque chose :
de périphérique,
de modulable,
presque décoratif.
Or, dans les faits, ces « conditions » sont :
le réel tel qu’il s’impose,
le corps (maladie, fatigue, âge),
la situation sociale, économique, historique,
la présence ou l’absence des autres,
la perte, la mort, la violence, le hasard.
? Ce n’est pas un environnement optionnel : c’est le monde.
Le glissement problématique
Quand Csíkszentmihályi écrit que le bonheur « ne dépend pas des conditions externes, mais de la façon dont elles sont interprétées », il opère un glissement décisif :
la réalité devient un matériau neutre,
le sujet devient l’instance souveraine du sens,
le réel est rétrogradé au rang de variable secondaire.
Mais philosophiquement, c’est très contestable.
Phénoménologie : le réel n’est pas « extérieur » à l’expérience
Chez Husserl, Merleau-Ponty ou Heidegger :
le monde n’est pas d’abord extérieur,
il est ce dans quoi nous sommes déjà engagés.
La faim, la peur, le travail, la précarité, la maladie :
ne sont pas des données à interpréter après coup,
elles structurent d’emblée l’expérience.
On n’interprète pas d’abord la réalité : on la subit, on y répond, on y est pris.
Le réel résiste
Il y a un point simple mais décisif :
si la réalité n’opposait pas de résistance, elle ne serait pas réelle.
Or :
la souffrance physique ne disparaît pas par interprétation,
l’injustice ne se dissout pas par relecture intérieure,
le deuil ne se « gère » pas comme un état mental.
Cela ne veut pas dire que toute interprétation est vaine,
mais qu’elle est seconde, fragile, souvent impuissante.
Le tragique comme réfutation
La philosophie du tragique (Sophocle, Pascal, Nietzsche, Camus) montre que :
certaines situations ne demandent pas d’être interprétées autrement,
mais endossées, traversées, parfois sans rédemption.
Dans ces cas-là :
parler de maîtrise de l’expérience intérieure
revient à manquer la nature même de l’épreuve.
En une formule nette
Les « conditions externes » ne sont pas un décor autour de la vie intérieure : elles sont la réalité elle-même, celle qui précède, limite et parfois défait toute tentative de maîtrise.
Le bonheur par l’humoriste et monologiste québécois Yvon Deschamps
Je rejette l’idée qu’il suffit de penser positivement la réalité pour être heureux. « Penser » n’est pas le bon verbe. Il faut plutôt se référer au verbe « interpréter », ce qui consiste à donner un autre sens. Il ne s’agit pas alors de saisir la réalité pour ce qu’elle est mais plutôt de l’interpréter positivement.
Alors, comment parvenir à ce but insaisissable qui ne peut être atteint par une route directe ? Mes vingt-cinq années de recherche m’ont convaincu qu’il existe un moyen : c’est un chemin circulaire qui commence par le contrôle du contenu Ile sa conscience.
Les perceptions qui arrivent au cerveau sont le produit de plusieurs forces qui façonnent l’expérience vécue ; elles influencent l’humeur de l’individu. La plupart des forces en question sont hors du contrôle de la personne. Peut-on changer son tempérament ? Peut-on influencer sa taille ou son intelligence ? Peut-on choisir ses parents ou son lieu de naissance ? Les instructions contenues dans les gènes, la loi de la gravité et la qualité de l’air font également partie des innombrables choses qui influencent ce que nous voyons, la façon dont nous nous sentons et ce que nous faisons. Il n’est donc pas surprenant qu’autant de gens croient que notre sort est déterminé par des agents externes. Pourtant, il nous est arrivé à tous, à certains moments, de nous sentir non pas assaillis par des forces anonymes, mais dans le plein contrôle de nos actions, dans la parfaite maîtrise de notre vie. Dans ces rares occasions, nous éprouvons un enchantement profond longtemps vénéré qui devient une référence, un modèle indiquant ce que notre vie devrait être.
Voilà ce que nous entendons par expérience optimale : c’est ce que ressent le navigateur quand le vent fouette son visage et que le bateau fend la mer — les voiles, la coque, le vent et la mer créent une harmonie qui vibre dans ses veines ; c’est ce qu’éprouve l’artiste peintre quand les couleurs s’organisent sur le canevas et qu’une nouvelle œuvre (une création) prend forme sous la main de son créateur ébahi ; c’est le sentiment d’un père (ou d’une mère) face au premier sourire de son enfant. Pareilles expériences intenses ne surviennent pas seulement lorsque les conditions externes sont favorables. Des survivants des camps de concentration qui ont connu des conditions terribles et frôlé la mort se rappellent souvent qu’au milieu de leurs épreuves ils ont vécu de riches et intenses expériences intérieures en réaction ä des événements aussi simples que le chant d’un oiseau, la réussite d’une tâche difficile, la création d’une poésie ou le partage d’un croûton de pain.
Contrairement à ce que croient bien des gens, des expériences comme celles-là, les meilleurs moments de la vie, n’arrivent pas lorsque la personne est passive ou au repos (même si le repos peut être fort agréable après l’effort). Ces grands moments surviennent quand le corps ou l’esprit sont utilisés jusqu’à leurs limites dans un effort volontaire en vue de réaliser quelque chose de difficile et d’important. L’expérience optimale est donc quelque chose que l’on peut provoquer, l’enfant qui place avec des doigts tremblants le dernier bloc sur la haute tour qu’il a construite, le nageur qui fait ses longueurs en essayant de battre son propre record, le violoniste qui maîtrise un passage difficile, par exemple. Pour chacun, il y a des milliers de possibilités ou de défis susceptibles de favoriser le développement de soi (par l’expérience optimale).
CSÍKSZENTMIHÁLYI, Mihály, Vivre – La psychologie du bonheur, 1. La qualité de l’expérience vécue, Éditions Pocket, 2006, pp. 23-24.
Le psychologue Mihály Csíkszentmihályi invite ses lecteurs à miser sur « expérience optimale » connue en anglais comme étant le « flow ». Il en parlera tout au long de son livre Vivre – La psychologie du bonheur. L’édition originale en anglais porte le titre « Flow ».
« Le flow est un concept inventé par le psychologue Mihály Csíkszentmihályi pour décrire un état mental particulier où une personne est totalement absorbée par une activité, au point de perdre la notion du temps et de ressentir un plaisir profond dans l’action elle-même. » ChatGPT
Mihály Csíkszentmihályi écrit :
Dans ces rares occasions, nous éprouvons un enchantement profond longtemps vénéré qui devient une référence, un modèle indiquant ce que notre vie devrait être.
Un moment de vie ne peut certainement pas s’appliquer à toute une vie. La rareté donne toute l’importance qu’il faut à ce moment exceptionnel. Je me plais à le dire et à le répéter depuis belle lurette : La vie ce n’est pas l’ivresse de la vie.
« Alors que Csíkszentmihályi célèbre l’expérience optimale comme le sommet de la vie, l’état où le corps et l’esprit sont mobilisés jusqu’à leurs limites pour produire une harmonie parfaite, Camus nous rappelle que la vie ne se réduit pas à l’ivresse de la vie. Là où le flow transforme l’intensité en norme et la maîtrise subjective en condition du bonheur, la philosophie camusienne insiste sur la lucidité, la fidélité au réel et l’acceptation des limites et du tragique. Le flow suppose un sujet souverain et capable d’auto-optimisation ; Camus nous montre que le bonheur véritable, ou du moins la vie pleinement assumée, surgit non pas de la perfection de l’expérience, mais de la capacité à vivre, pleinement conscient, dans l’incomplétude, la fragilité et la résistance du monde. En ce sens, le flow est une ivresse recherchée, tandis que Camus célèbre la sobriété lucide de l’existence humaine. » ChatGPT
Mihály Csíkszentmihályi inscrit l’expérience optimal dans un effort volontaire :
« Ces grands moments surviennent quand le corps ou l’esprit sont utilisés jusqu’à leurs limites dans un effort volontaire en vue de réaliser quelque chose de difficile et d’important. »
Je souligne « jusqu’à leurs limites » et « effort volontaire ». Pensez-vous vraiment qu’une personne peut maintenir son corps ou son esprit « jusqu’à leurs limites » toute une vie durant pour en espérer un bonheur constant ? Pensez-vous qu’une personne peut maintenir un tel « effort volontaire » toute une journée, toute une semaine, tout un mois, une année entière ? Certainement pas ! Ces « grands moments » demeurent des « moments ».
Mihály Csíkszentmihályi précise :
« Pour chacun, il y a des milliers de possibilités ou de défis susceptibles de favoriser le développement de soi (par l’expérience optimale). »
Est-ce que plus on vit des expériences optimales, plus on est capable d’en vivre ? Oui, à condition de se maintenir dans un « effort volontaire » constant. Cela est impossible.
Si se développer consiste à étendre sa capacité à vivre des expériences optimales, doit-on alors considérer sa vie comme une succession continue de ces expériences ? Or, lors de ces moments de flow, la concentration est telle que nous perdons souvent de vue la réalité elle-même. Même lorsque l’on agit sur le réel, nous entrons dans une réalité spécifique, intérieure et éphémère, caractérisée par son intensité passagère. Ces expériences, aussi enrichissantes soient-elles, ne produisent pas un bonheur durable, car leur nature est intrinsèquement limitée dans le temps et dépendante des conditions de l’action. Il semble donc problématique d’affirmer que le développement de soi par le flow conduit à une satisfaction continue ou permanente.
Selon ChatGPT, le bénéfice d’étendre sa capacité à vivre des expériences optimales « permet de transformer la vie quotidienne en un terrain de plaisir intrinsèque, de maîtrise, de concentration et de sens, en réduisant la dépendance aux circonstances extérieures et en créant un cercle vertueux de développement personnel. »
Carte mentale de l’expérience optimale générée par ChatGPT
Carte mentale de l’expérience optimale par ChatGPT
Voici un passage du chapitre LA PENSÉE HEUREUSE de mon essai et témoignage de gouvernance personnelle intitulé J’AIME PENSER.
La pensée heureuse
« Et si le bonheur, le vrai, se trouvait ailleurs que dans la maximisation des plaisirs? S’il se trouvait plutôt dans « une manière d’être déterminée à la fois par le bon ordre de l’âme et le bien agir »,1 comme certains philosophes grecs le définissaient dans leur éthique, « sous le nom d’eudaimonia »,2 « qui associe étroitement la poursuite de la moralité et celle de la félicité »,3 « Il ne s’agit aucunement du sentiment subjectif du bonheur »,4 ou du « bonheur comme la maximisation d’états subjectifs excellents ».5 Nous laisserons « le bon ordre de l’âme » à un autre chapitre pour nous concentrer sur « le bien agir » et le rejet des plaisirs comme source du bonheur. »
« Les philosophes cyrénaïques semblent avoir, un siècle avant Épicure, critiqué une telle conception du bonheur-plaisir. Eux-mêmes soulignaient que le plaisir est la fin de toute action, mais refusaient pour cette raison d’assimiler bonheur et plaisir, parce que les satisfactions du plaisir ont un caractère rhapsodique et détaché que ne peut avoir le bonheur. Le bonheur ne peut donc être défini comme plaisir ou sommation de plaisirs. » ( Brunschwig, Jacques et Lloyd, Geoffrey, Le savoir grec – Dictionnaire critique, Flammarion, 1996, p. 151.)
Brunschwig, Jacques et Lloyd, Geoffrey, Le savoir grec – Dictionnaire critique, Flammarion, 1996, p. 150.
Brunschwig, Jacques et Lloyd, Geoffrey, Le savoir grec – Dictionnaire critique, Flammarion, 1996, p. 150.
Brunschwig, Jacques et Lloyd, Geoffrey, Le savoir grec – Dictionnaire critique, Flammarion, 1996, p. 150.
Brunschwig, Jacques et Lloyd, Geoffrey, Le savoir grec – Dictionnaire critique, Flammarion, 1996, p. 150.
Brunschwig, Jacques et Lloyd, Geoffrey, Le savoir grec – Dictionnaire critique, Flammarion, 1996, p. 150.
Si le bonheur n’égale pas plaisir, l’un et l’autre sont tout de même en relation, une relation à soumettre à la sagesse :
« Dans le Gorgias, Socrate évoque la vie de l’homme sage qui limite ses désirs à ceux qu’il est possible de satisfaire et connaît ainsi une forme de tranquillité qui lui garantirait le bonheur, en l’immunisant contre l’insatisfaction et la perte. Cette conception se retrouve dans la pensée cynique. Le bonheur semble y être défini comme le fait de vivre, après une forme d’ascèse physique ou mentale de ses désirs, en agrément avec la nature ou en conformité avec la raison. L’essence du bonheur est une maîtrise de soi qui se manifeste par la capacité à vivre bien en toute circonstance imaginable. »
Brunschwig, Jacques et Lloyd, Geoffrey, Le savoir grec – Dictionnaire critique, Flammarion, 1996, p. 151.
La sélection des désirs par la raison dans un exercice de maîtrise de soi permet d’atteindre le bonheur. La capacité à vivre bien devient la capacité à rationaliser et s’oppose à la capacité à éprouver du plaisir :
« Pour Aristote, le bonheur correspond à l’état d’actualisation le plus parfait de la plus excellente des capacités humaines. Mais une telle définition du bonheur s’oppose résolument à l’hédonisme. Aristote montre ainsi que la caractéristique la plus proprement humaine que la vie heureuse doit refléter n’est pas la capacité à éprouver du plaisir, mais l’exercice de la faculté rationnelle. »
Brunschwig, Jacques et Lloyd, Geoffrey, Le savoir grec – Dictionnaire critique, Flammarion, 1996, p. 152.
Où est passé le plaisir dans ce bonheur, somme toute, rationnel? Il est dans l’acte de pensée et la satisfaction de ce plaisir procure la vertu, « l’énergie morale », la « force d’âme » ( Disposition constante à accomplir une sorte d’actes moraux par un effort de volonté. Le Petit Robert.)
« La définition la plus générale de l’eudaimonia est donc le fait d’accomplir certains actes, d’être une certaine personne, de mener une certaine vie. Le bon état de l’âme conduit au bonheur et la vertu est la seule récompense. C’est le sens profond de l’eudémonisme grec. À l’existence d’un lien conceptuel entre la vertu et le bonheur s’ajoute la certitude que l’une et l’autre sont toujours compatibles pratiquement. On peut être heureux tout en étant vertueux au sens où aucune souffrance ne peut déposséder l’individu de sa vertu, source objective de son bonheur. Une telle interdépendance de la vertu et du bonheur peut prendre des sens différents. La vertu peut suffire au bonheur, sans qu’on ait besoin d’y ajouter quoi que ce soit (c’est la position strictement socratique que les Stoïciens ont reprise). »
Brunschwig, Jacques et Lloyd, Geoffrey, Le savoir grec – Dictionnaire critique, Flammarion, 1996, p. 152.
Le plaisir subjectif a définitivement cédé sa place à une « source objective du bonheur », la vertu. Le bonheur, c’est de ne pas agir contre son meilleur jugement, poussé par le plaisir, la peine ou la peur :
« Le bonheur est donc une fin ultime qui permet d’expliquer nos actions et nos désirs. Car il n’y a que le bonheur pour lequel il n’est pas légitime de demander : « En vue de quoi avez-vous fait cela? ». Socrate faisait de la rationalité la seule source de l’action morale. En conséquence l’« incontinence » (akrasia), ou le fait d’agir contre son meilleur jugement, poussé par le plaisir, la peine ou la peur, n’existe pas. De plus, personne ne peut agir volontairement contre la vertu, car c’est là ne pas respecter ce qui importe le plus à son âme. »
Brunschwig, Jacques et Lloyd, Geoffrey, Le savoir grec – Dictionnaire critique, Flammarion, 1996, pp. 152-153.
La meilleure explication de nos actes tiendra de la haute intention, le bien-être. Aussi, « l’intentionnalité de l’action est toujours liée au fait que celle-ci procède d’un jugement sur le bien » (Brunschwig, Jacques et Lloyd, Geoffrey, Le savoir grec – Dictionnaire critique, Flammarion, 1996, p. 153.) et seule la raison peut porter un tel jugement et ainsi motiver les actions :
« Le sage stoïcien, s’il existe, sait toujours ce qu’il est approprié de faire en toutes circonstances et doit pouvoir agir conformément à ce savoir. Les Stoïciens ont montré qu’il existait un lien direct entre les croyances relatives au bien et l’action. Seule la raison motive les actions : il suffit donc de consentir à l’impression rationnelle qui présente la description d’une action à accomplir ou à éviter. L’action est juste si la proposition qui la motive est vraie. Il n’y a pas de faiblesse de la volonté, mais il y a en revanche des erreurs de raisonnement, lorsqu’on acquiesce à des propositions qui présentent comme bon un autre objet que la vertu ou la rationalité. »
Brunschwig, Jacques et Lloyd, Geoffrey, Le savoir grec – Dictionnaire critique, Flammarion, 1996, p. 154.
C’est dans ce lien avec le bien que le bonheur prend véritablement tout son sens : le bien-être! Il n’est pas d’autre plaisir d’être et de vivre que le bien-être. C’est lorsque le bonheur est associé au bien que je suis à l’aise avec la quête du bonheur qui se résume en fait à la recherche de la pensée heureuse. C’est bien de se faire plaisir si le plaisir est le bien, en pensée et en acte.
L’argument « Tout le monde se fait plaisir, il n’y a pas de raison pour ne pas vous aussi vous faire plaisir » nous invite à trouver le bonheur dans le conformisme :
« Il est ainsi possible de trouver le bonheur dans le conformisme, puisque celui-ci évite la punition sociale et crée les besoins acquis qu’il saura justement satisfaire. Des sociétés qui ont établi leurs échelles hiérarchiques de dominance, donc de bonheur, sur la production des marchandises, apprennent aux individus qui les composent à n’être motivés que par leur promotion sociale dans un système de production de marchandises. Cette promotion sociale décidera du nombre de marchandises auquel vous avez droit, et de l’idée complaisante que l’individu se fera de lui-même par rapport aux autres. Elle satisfera son narcissisme. Les automatismes créés dès l’enfance dans son système nerveux n’ayant qu’un seul but, le faire entrer au plus vite dans un processus de production, se trouveront sans objet à l’âge de la retraite, c’est pourquoi celle-ci est rarement le début de l’apprentissage du bonheur, mais le plus souvent celui de l’apprentissage du désespoir. »
« L’imaginaire s’apparente ainsi à une contrée d’exil où l’on trouve refuge lorsqu’il est impossible de trouver le bonheur parce que l’action gratifiante en réponse aux pulsions ne peut être satisfaite dans le conformisme socioculturel. C’est lui qui crée le désir d’un monde qui n’est pas de ce monde. Y pénétrer, c’est « choisir la meilleure part, celle qui ne sera point enlevée ». Celle où les compétitions hiérarchiques pour l’obtention de la dominance disparaissent, c’est le jardin intérieur que l’on modèle à sa convenance et dans lequel on peut inviter des amis sans leur demander, à l’entrée, de parchemin, de titres ou de passeport. C’est l’Éden, le paradis perdu, où les lys des champs ne filent, ni ne tissent. On peut alors rendre à César ce qui est à César et à l’imaginaire ce qui n’appartient qu’à lui. On regarde, de là, les autres vieillir prématurément, la bouche déformée par le rictus de l’effort compétitif, épuisés par la course au bonheur imposé qu’ils n’atteindront jamais. »
Lié au bien, le bonheur relève plus spécifiquement de notre échelle de valeurs :
« Finalement, on peut se demander si le problème du bonheur n’est pas un faux problème. L’absence de souffrance ne suffit pas à l’assurer. D’autre part, la découverte du désir ne conduit au bonheur que si ce désir est réalisé. Mais lorsqu’il l’est, le désir disparaît et le bonheur avec lui. Il ne reste donc qu’une perpétuelle construction imaginaire capable d’allumer le désir et le bonheur consiste peut-être à savoir s’en contenter. Or, nos sociétés modernes ont supprimé l’imaginaire, s’il ne s’exerce pas au profit de l’innovation technique. L’imagination au pouvoir, non pour réformer mais pour transformer, serait un despote trop dangereux pour ceux en place. Ne pouvant plus imaginer, l’homme moderne compare. Il compare son sort à celui des autres. Il se trouve obligatoirement non satisfait. Une structure sociale dont les hiérarchies de pouvoir, de consommation, de propriété, de notabilité, sont entièrement établies sur la productivité en marchandises, ne peut que favoriser la mémoire et l’apprentissage des concepts et des gestes efficaces dans le processus de la production. Elle supprime le désir tel que nous l’avons défini et le remplace par l’envie qui stimule non la créativité, mais le conformisme bourgeois ou pseudo-révolutionnaire.
Il en résulte un malaise. L’impossibilité de réaliser l’acte gratifiant crée l’angoisse, qui peut déboucher parfois sur l’agressivité et la violence. Celles-ci risquent de détruire l’ordre institué, les systèmes hiérarchiques, pour les remplacer d’ailleurs immédiatement par d’autres. La crainte de la révolte des malheureux a toujours fait rechercher par le système de dominance l’appui des religions, car celles-ci détournent vers l’obtention dans l’au-delà la recherche d’un bonheur que l’on ne peut pas atteindre sur terre, dans une structure socio-économique conçue pour établir et maintenir les différences entre les individus. Différences établies sur la propriété matérielle des êtres et des choses, grâce à l’acquisition d’une information strictement professionnelle plus ou moins abstraite. Cette échelle de valeurs enferme l’individu sa vie durant dans un système de cases qui correspond rarement à l’image idéale qu’il se fait de lui-même, image qu’il tente sans succès d’imposer aux autres. Mais il ne lui viendra pas à l’idée de contester cette échelle. Il se contentera le plus souvent d’accuser la structure sociale de lui avoir interdit l’accès aux échelons supérieurs. Son effort d’imagination se limitera à proposer de la renverser pour, ensuite, la redresser à l’envers de façon à ce que ceux qui produisent les marchandises soient en haut et puissent en profiter. Mais ceux qui sont au haut de l’échelle aujourd’hui sont ceux qui imaginent les machines, seul moyen de faire beaucoup de marchandises en peu de temps. Si on renverse l’échelle, tout tournant encore autour de la production, l’absence de motivations chez ceux que la productivité récompensait avant, risque fort de supprimer toute productivité. Il semble bien que l’on ne puisse sortir de ce dilemme qu’en fournissant une autre motivation, une autre stratégie aux hommes dans leur recherche du bonheur.
Puisqu’il tient tant au cœur de l’individu de montrer sa différence, de montrer qu’il est un être unique, ce qui est vrai, dans une société globale, ne peut-on lui dire que c’est dans l’expression de ce que sa pensée peut avoir de différent de celle des autres, et de semblable aussi, dans l’expression de ses constructions imaginaires en définitive qu’il pourra trouver le bonheur. Mais il faudrait pour cela que la structure sociale n’ait pas, dès l’enfance, châtré cette imagination pour que sa voix émasculée se mêle sans discordance aux chœurs qui chantent les louanges de la société expansionniste. »
S’arrêter à accuser les motivations de la société expansionniste ne me paraît pas suffisant; ces motivations en cachent bien d’autres, plus profondes et plus déterminantes encore. Aussi, pour trouver une différence réelle dans sa pensée, il faut revoir son échelle de valeurs car, pour le moment, elle semble davantage être pareille que différente des autres avec lesquelles nous vivons, au moins, en ce qui a trait à la priorité des priorités : moi, je, me, moi.
La concentration sur soi est une valeur très répandue et, sous son influence, « la quête du bonheur devient un projet malheureux » :
« J’espère que ce point est tout à fait clair. La poursuite sérieuse de la santé physique peut devenir une obsession malsaine. De la même façon, un homme ou une femme qui recherchent avec trop de sérieux la santé ou la plénitude mentale, cheminent dans la mauvaise direction. La quête sérieuse du bonheur devient un projet malheureux.
Il existe une raison principale à cela. Le bonheur et la plénitude personnelle font partie de ces choses qui ne peuvent être recherchées directement. Ils sont les résultats secondaires d’autres quêtes. Plus vous essayez de les rechercher directement, plus ils vous échappent. Nous sommes le plus heureux lorsque nous sommes pris entièrement par un jeu, un loisir ou une conversation et que nous avons, l’espace d’un instant, oublié notre quête du bonheur. C’est la raison pour laquelle l’importance donnée à la prise de conscience de soi, prescription courante pour atteindre le bonheur, mène souvent sur le chemin de l’échec personnel. Le bonheur vient plus fréquemment lorsque l’attention est concentrée sur quelque chose d’extérieur au moi. Si nous nous intéressons véritablement à la recherche du bonheur, il nous faut considérer avec sérieux presque tout, courses de chevaux, gastronomie, amour, sauf nous-mêmes.
Une autre remarque. Il existe peu de gens capables de rechercher la réalisation de leur moi sans dévaluer celui des autres. L’un des signes particuliers de l’homme qui concentre son attention sur lui-même est le peu d’intérêt qu’il manifeste à l’égard des autres individus ou autres choses. En fin de compte, il ne considère les préoccupations extérieures intéressantes que dans la mesure où elles servent la réalisation de sa propre personne. Elles deviennent de simples moyens pour parvenir à ses fins : les instruments dont on se débarrasse après utilisation. Ce type d’attitudes, bien sûr, tend en réalité à détruire toute chance de réalisation. Le moi ne devient nullement plus intéressant à mesure que décroît l’intérêt pour le monde extérieur : il ne devient que plus exigeant et plus impatient. Bien vite, l’homme qui s’est mis à poursuivre son moi y découvre un fardeau tel qu’il recherche désespérément à s’en débarrasser. Il se tourne vers la drogue ou l’alcool ou tout autre anesthésique.
Voici le problème exposé dans ses grandes lignes. Permettez-moi d’utiliser un exemple cinématographique pour lui donner plus de consistance. The Mirror Crack’d (Le Miroir Brisé), film adapté d’un roman d’Agatha Christie, met en contraste deux types de personnes. Une équipe cinématographique hollywoodienne arrive dans un village anglais pour faire un film. Les gens de Hollywood sont narcissistes au plus haut point et cependant l’anxiété les oppresse, si bien qu’ils s’en remettent aux médicaments. Ils n’ont d’intérêt qu’en eux-mêmes, tandis que les personnages du petit village anglais possèdent un regard d’amateurs pour toutes choses. Mlle Marple, par exemple, est toujours en train de jardiner, de faire du crochet, du pain, ou encore de s’enquérir des affaires des voisins. Son centre d’intérêt se porte à l’extérieur d’elle-même et ainsi fait d’elle un excellent détective amateur. Elle peut considérer objectivement toute situation parce qu’elle est profondément attachée aux réalités objectives : sa curiosité ne s’arrête pas à sa propre personne.
Un amateur, est-il besoin de le rappeler, est un ‘amoureux’. Ce mot dénote un vif intérêt pour le monde, un soin attentionné pour ce qui est extérieur à soi-même. Lorsque nous perdons notre côté amateur, nous commençons à perdre notre capacité d’aimer. C’est ce qui semble être arrivé aux gens de Hollywood dans cette histoire. Quand il s’agit de parler d’eux-mêmes, ils sont experts. Ils connaissent tous les coins et recoins de leurs besoins et préoccupations, résultat soit d’années d’analyse, soit simplement de vie dans une société psychologique. Ce qu’ils ont perdu, c’est cet amateurisme de bon aloi qui permet d’apprécier le reste de la vie.
Il y a un autre point qu’il faut remarquer au sujet du film. L’histoire se situe dans les années cinquante. D’une certaine manière, c’était il y a très peu de temps. Mais d’un autre côté, cela semble appartenir à un siècle déjà oublié. L’Angleterre rurale était encore à un stade de société pré-psychologique. En fait, il en était ainsi de certaines grandes régions rurales d’Amérique. Toutefois, à cette époque, Hollywood avait déjà été envahie de part en part par la psychologie. Ainsi, les acteurs et les villageois sont-ils séparés non seulement parce qu’ils représentent deux cultures différentes, mais aussi parce qu’ils vivent à deux époques différentes. Les villageois anglais vivent encore dans un univers préfreudien.
Une question s’impose très logiquement ici : « N’y a-t-il donc personne qui soit parvenu à la réalisation? » La réponse est : bien sûr que si. Nous connaissons tous des individus dont la vivacité et l’aisance naturelle au-dessus de la moyenne nous frappent. En outre, ils semblent posséder un intérêt authentique pour le monde au sens large du terme. Ils ont aussi la capacité de nous rendre davantage conscients de nous-mêmes. J’aimerais simplement observer que lorsque l’on rencontre cet être authentique et non pas tout bonnement un simulateur, vous pouvez parier que le chemin qu’il a parcouru n’a pas été celui de la concentration sur le moi.
L’argument jusqu’ici est triple : 1. la tentative de donner la suprématie au moi – un substitut de Dieu – fait peser sur nous un fardeau énorme; 2. la concentration sur le moi conduit à l’échec personnel puisqu’elle mène non à la réalisation du moi mais à une certaine gravité de la personne; 3. la préoccupation de sa personne conduit à une perte d’intérêt pour le monde et rend à son tour le moi moins intéressant. »
KILPATRICK, William KIRK, Séduction psychologique – Échec de la psychologie moderne, pp. 72-75.
Pour attraper le bonheur, ma pensée doit se concentrer ailleurs que sur mon moi pour ainsi porter un regard amateur sur autrui et sur le monde. Autrement, seule la pensée malheureuse vient à l’esprit.
Bref, c’est lorsque nous nous oublions que nous ressentons le bonheur, une joie de vivre. Regarder les gens jouant aux cartes. Ils ne pensent pas à eux-mêmes. Ils se concentrent sur le jeux et les interactions entre eux. Ils sont heureux.
Dans l’expérience optimal, le piège est de vivre que pour soi, que pour son plaisir, même dans ses liens avec les autres. Le soi domine tout votre Être.
Bonheur et joie ne doivent pas être confondus. Voici le chapitre LA PENSÉE JOYEUSE de mon essai J’AIME PENSER :
La pensée joyeuse
Pour donner à rire à l’intelligence – « La pensée joyeuse » dont je veux parler, c’est la pensée qui provoque l’euphorie, une « impression intense de bien-être général », un « sentiment de bien-être et de joie ». C’est le sentiment que j’éprouve parfois lorsque j’écris et j’en ai des frissons rien qu’à y penser. Dans ces moments-là, j’ai l’impression de traduire parfaitement mes pensées et mes idées en des mots et des phrases, sans aucune distorsion. J’ai l’impression d’écrire exactement ce que je pense, ce que je comprends. Je ne suis plus embêté par mes limites de maîtrise de ma langue; je m’y accorde et je cherche des mots plus précis, sans perdre mes idées. Parfois, je laisse tomber et j’abuse des verbes « être » et « avoir » et les « qui », « que » et autres conjonctions s’accumulent parce que l’enchaînement des idées et la logique me surprennent comme si j’étais spectateur de mes écrits. Ça coule tout seul. Je suis en proie à une grande euphorie et je ne peux la contenir très longtemps : j’éclate de rire ! La pensée joyeuse m’envahit et me procure un état d’extase sans pareil. Dans ces moments-là, je n’ai même plus l’impression d’être là, d’exister. Je me lis avec étonnement et je me dis souvent : « Est-ce vraiment moi qui ai écrit ça? », sans prétention, sans même un brin de fierté, mais avec un contentement évident et une grande joie. Après coup, c’est vrai, je ressens une certaine fierté mais avec une grande prudence car j’hésite à prendre le crédit du résultat, tellement il m’apparaît dépasser mes capacités habituelles. En fait, j’ai l’impression, dans ces moments-là, que mon esprit fut guidé par un autre esprit, mais que cela reste entre vous et moi. Chose certaine, je ne suis pas d’un naturel enjoué, au contraire, je suis plutôt dépressif, quoique je garde toujours une réserve de confiance en moi. Ainsi, j’ai l’impression que la pensée joyeuse vient d’ailleurs lorsqu’elle me gagne. À l’occasion, j’éprouve la même euphorie à la lecture d’un livre, au visionnement d’un film,…, qui ravit ma pensée.
Jusqu’à tout récemment, en fait, avant que je lise « L’intelligence émotionnelle » de Daniel Goleman, je ne m’étais jamais interrogé sur ces euphories. Il rapporte ceci :
« Voici comment un compositeur décrit ces instants où il travaille avec le plus d’aisance :
On est dans un tel état d’extase que l’on n’a presque pas l’impression d’exister. Cela m’arrive souvent. Ma main paraît écrire toute seule, comme si je n’avais rien à voir avec ce qui se passe. Je reste assis à contempler tout cela avec admiration et étonnement. Ça coule tout seul. ((Note originale de l’auteur) Mihaly Csikszentmihalyi, « Play and Intrinsic Rewards », Journal of Humanistic Psychology 15, 3, 1975.)
Cette description ressemble de près à celles de centaines d’hommes et de femmes ? alpinistes, champions d’échecs, chirurgiens, joueurs de basket, ingénieurs, dirigeants d’entreprise et même documentalistes ? quand ils parlent d’un de ces moments privilégiés où ils se sont surpassés. L’état qu’ils décrivent a été nommé « fluidité » par le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi, qui recueille depuis plus de vingt ans des témoignages sur ces « performances exceptionnelles ». (note originale de l’auteur) Id. (Mihaly Csikszentmihalyi), Flow : The Psychology of Optimal Experience, 1re édition, Harper and Row, New York, 1990.) Les athlètes appellent cet état de grâce la « zone » ? c’est le moment où l’excellence ne demande plus d’effort, où les spectateurs et les concurrents s’effacent dans le bonheur de l’instant. Diane Roffe-Steinrotter, médaille d’or aux Jeux olympiques d’hiver de 1994, a affirmé ensuite qu’elle ne gardait aucun souvenir de l’épreuve de descente, si ce n’est qu’elle était totalement détendue : « J’avais l’impression d’être une chute d’eau. » ((Note originale de l’auteur) « Like a Water-fall », News-week, 28 février 1994.)
La fluidité, c’est le summum de l’intelligence émotionnelle : les émotions mises au service de la performance ou de l’apprentissage. Celles-ci ne sont pas seulement maîtrisées et canalisées, mais aussi positives, chargées d’énergie et appropriées à la tâche à accomplir. Quand on est aux prises avec l’ennui de la dépression ou l’agitation de l’anxiété, la fluidité est hors d’atteinte. Pourtant, tout le monde ou presque connaît de temps à autre l’expérience de la fluidité (ou d’une microfluidité plus modérée) quand on donne le meilleur de soi ou que l’on va au-delà de ses limites habituelles. C’est peut-être l’extase de l’amour physique, quand deux êtres deviennent une unité fluide, qui en cerne le mieux la nature.
C’est une expérience merveilleuse; le sceau de la fluidité, c’est le sentiment de joie spontanée, voire le ravissement. Parce que la fluidité procure un bien-être intense, elle est intrinsèquement gratifiante. Quand l’individu s’absorbe complètement dans ce qu’il fait, y consacre la totalité de son attention, sa conscience se confond avec ses actions. D’ailleurs, la fluidité est brisée si l’on réfléchit trop à ce qui se passe ? le simple fait de penser « C’est merveilleux » suffit à mettre un terme à la sensation. L’attention est si focalisée que la personne n’a conscience que du champ de perception étroit lié à ce qu’elle est en train de faire et perd toute notion du temps et de l’espace. Un chirurgien, par exemple, se souvenait d’une opération délicate au cours de laquelle il s’était trouvé dans un état de ce genre; à la fin de l’intervention, il vit par terre des morceaux de plâtre et demanda d’où ils provenaient. Il fut surpris d’apprendre qu’un morceau du plafond s’était détaché, il ne s’était rendu compte de rien.
Dans l’état de fluidité, l’individu ne pense plus à lui-même. Au lieu de se laisser envahir par une anxiété nerveuse, l’individu fluide est si absorbé par ce qu’il fait qu’il perd entièrement conscience de lui-même et oublie les petits tracas de la vie quotidienne. En ce sens, dans ces moments-là, la personne est dépourvue d’ego. Paradoxalement, les gens en état de fluidité maîtrisent parfaitement ce qu’ils font, leurs réactions sont parfaitement adaptées aux besoins changeants de leur tâche. Et, bien qu’ils soient au sommet de leur performance, ils ne se demandent pas s’ils vont réussir ou échouer, c’est le pur plaisir de l’acte qui les motive. »
Goleman, Daniel, L’intelligence émotionnelle, Éditions Robert Laffont, Paris, 1997, pp. 121-122.
Certes, je ne me reconnais aucune grande performance et l’excellence demeure à venir, mais rien n’empêche que si les moments de fluidité vont en grandissant, alors je ne porterai plus à terre, et moi qu’on accuse déjà d’avoir la tête dans les nuages, qu’est-ce que ce sera?
Mais je puis vous confirmer que dans ces moments de fluidité, je ne me demande pas si je vais « réussir ou échouer », être ou non édité, « c’est le pur plaisir de l’acte », penser puis écrire, qui me motive. Comment atteindre l’état de fluidité ?
« Il y a plusieurs façons d’atteindre l’état de fluidité. L’une d’elles consiste à se concentrer intensément sur la tâche à accomplir, une grande concentration est l’essence même de la fluidité. Il semble exister une boucle de rétroaction à l’entrée de cette zone, des efforts considérables peuvent être nécessaires pour parvenir à se détendre et à se concentrer, et ce premier pas réclame une certaine discipline. Mais, lorsque l’attention commence à se focaliser, elle acquiert une force propre qui permet à l’individu de s’abstraire du tourbillon des émotions et d’accomplir sa tâche sans effort.
On peut aussi atteindre l’état de fluidité lorsqu’on est engagé dans un travail pour lequel on est compétent, mais qui exige un certain effort. Comme l’a dit Csikszentmihalyi, « les gens semblent se concentrer mieux lorsque la tâche est un peu plus exigeante que d’ordinaire et qu’ils sont capables de donner davantage d’eux-mêmes. Si c’est trop facile, ils s’ennuient. Si c’est trop difficile, ils deviennent anxieux. La fluidité apparaît dans cette zone délicate délimitée par l’ennui et l’anxiété ((Note originale de l’auteur) J’ai interviewé le Dr Csiks-zentmihalyi, dans le New York Times, 4 mars 1996.) ».
Goleman, Daniel, L’intelligence émotionnelle, Éditions Robert Laffont, Paris, 1997, pp. 122-123.
Autrement dit, pour notre propos dans ce livre, le pur plaisir de penser ne viendra pas car, si l’acte est trop facile, penser sera ennuyeux, et si l’acte est trop difficile, penser sera angoissant. Dans ces conditions, même en tentant de faire un premier pas avec la meilleure discipline du monde; nous allons à contre-courant de la pensée joyeuse.
L’ennui crée une tension nerveuse, tout comme l’anxiété (ou l’angoisse) et cela empêche de nous oublier nous-mêmes, de nous concentrer sur autre chose et, par conséquent, de trouver du plaisir à penser. Mais, il ne s’agit pas d’éliminer complètement la tension nerveuse, d’être au neutre, mais de trouver le degré minimum pour un résultat maximum.
« La relation entre l’anxiété et les résultats obtenus, y compris les résultats intellectuels, constitue une courbe en forme de U renversé. Au sommet, la relation est optimale, un minimum de tension nerveuse amenant des résultats remarquables. Mais une tension insuffisante ? la branche ascendante du U renversé ? rend l’individu apathique ou ne le motive pas assez pour qu’il fournisse l’effort requis alors qu’une anxiété excessive ? l’autre branche du U ? réduit à néant tous ses efforts.
Un état de légère exaltation, ce que les psychologues nomment l’hypomanie, semble idéal pour les écrivains et les autres personnes engagées dans des activités créatrices qui exigent souplesse de pensée et imagination; cet état se trouve près du sommet de la courbe en U. Mais si cette euphorie échappe à tout contrôle pour devenir une véritable agitation, comme chez les maniaco-dépressifs, celle-ci empêchera de penser de manière assez cohérente pour bien écrire, même si le flot des idées circule librement ? en fait trop librement pour suivre l’une d’elles assez loin et lui donner une forme achevée. »
Goleman, Daniel, L’intelligence émotionnelle, Éditions Robert Laffont, Paris, 1997, p. 114.
C’est la distance entre les deux pattes du U renversé qui crée la tension imagée ainsi par l’auteur. Trop rapprochées ou trop éloignées, le sommet du U cédera, vers le haut ou vers les bas, avec le même résultat : il n’y a plus rien de joyeux à l’acte de penser.
Pour trouver une solution à ce problème, ou à un autre, il faut libérer de la tension en trouvant le moyen de rire pour disposer à nouveau positivement notre esprit :
« Tant qu’elles durent, les dispositions d’esprit positives augmentent l’aptitude à penser avec souplesse et facilitent ainsi la résolution de problèmes, qu’ils soient théoriques ou interpersonnels. Une bonne façon d’aider quelqu’un à surmonter une difficulté consiste à lui raconter une histoire drôle. Le rire, comme la bonne humeur en général, libère la pensée, facilite les associations d’idées et permet ainsi de découvrir des relations qui, autrement, auraient pu passer inaperçues, et cette faculté mentale est importante non seulement d’un point de vue créatif, mais aussi parce qu’elle aide à saisir des relations complexes et à prévoir les conséquences d’une décision donnée. »
Goleman, Daniel, L’intelligence émotionnelle, Éditions Robert Laffont, Paris, 1997, p. 114.
Curieux à dire, mais le rire amènera à la pensée joyeuse, comme l’idée incline à l’acte. Et rien ne vaut plus que de rire de soi-même, y compris de cet état de tension dans lequel nous nous sommes nous-mêmes placés. Le surplus d’anxiété, de stress ou de trac destructeur, devrait nous chatouiller l’esprit et nous donner ne serait-ce qu’un sourire en coin. Il faut dédramatiser notre tension nerveuse. Je ne conseille pas ici de la prendre à la légère, de faire semblant de rien avec un rire nerveux, insignifiant ou carrément niaiseux. Je propose plutôt un rire sincère de soi-même. Après tout, c’est le problème qui mérite notre respect, pas la tension qu’il crée en nous.
C’est vrai, nous avons tendance à juger l’ampleur d’un problème d’après la tension qu’il nous donne à ressentir. C’est une erreur. À l’instant où j’écris ces lignes, notre laveuse est brisée et nous ne disposons pas de l’argent pour la réparer. L’idée d’avoir à nouveau à laver nos vêtements à la main dans le bain nous répugne, ne serait-ce qu’une seule fois. Le problème crée une grande tension, chez moi et chez mon épouse. Mais nous devons admettre que notre tension est plus grande que notre problème et qu’elle nous empêche sûrement d’y trouver une solution imaginative. Il n’y a pourtant pas de quoi rire, si ce n’est le conseil du réparateur au téléphone qui nous invite à utiliser notre laveuse jusqu’à ce qu’elle cesse complètement de fonctionner. Ce qu’il ne savait pas, c’est qu’il faudrait la sortir dehors car une fumée noire s’échappe du moteur. J’imagine la laveuse sur le perron avec les voisins se demandant si elle ne carbure pas au diesel. J’y pense, je pourrais peut-être relier notre laveuse avec le moteur d’une tondeuse et un pot d’échappement à l’extérieur, comme la sécheuse. « C’est pas drôle », diront les plus dramatiques en pensant que nous n’avons même pas les moyens de réparer notre laveuse, tout en portant un jugement sur notre pauvreté. Pourtant, je suis certain que ces derniers disposent déjà d’une solution, elle est davantage théorique que pratique. Heureusement, nous avons trouvé à rire et ainsi évité d’être paralysés par notre tension pour garder le cap sur la recherche d’une solution pratique. Nous conservons notre calme et trouvons ainsi le moyen de bien dormir, malgré tout.
Aujourd’hui, je puis vous annoncer qu’une solution nous fut proposée par un organisme de charité : un prêt nous est consenti pour l’achat d’une laveuse usagée que nous pourrons rembourser selon nos moyens. Notre calme n’est pas étranger à la confiance que cet organisme nous manifeste. Si nous avions dramatisé au point de perdre les pédales, il aurait été normal de penser que nous laissions la tension prendre le dessus et, de là, qu’il en allait de même, avec notre budget.
Certes, rire de notre situation nous a permis de garder notre calme mais ce ne fut pas l’euphorie de la pensée joyeuse dont je vous parlais plus haut. En revanche, je ne vois pas comment celui ou celle qui ne vaut pas une risée pourrait accéder à la pensée joyeuse. Car cette dernière demande, non pas de se prendre au sérieux, mais plutôt de prendre au sérieux ce que l’on fait, de façon à s’y fondre, à s’oublier dans l’acte de penser ou tout autre acte de travail.
Comme je vous le disais, j’ai moi-même tendance à dramatiser et je constate que plusieurs personnes au sein de la société suivent la même tendance.
Personnellement, je dramatise par anticipation du pire si une solution n’est pas apportée à temps. Je n’ose pas avouer que cela me motive à vite trouver une solution puisque mes anticipations ont tout pour me perturber. Chose certaine, je suis très rarement surpris par le pire : ou je l’avais prévu car, comme vous, je ne contrôle pas tout, et parfois je ne peux tout simplement pas l’éviter, ou il y a toujours pire car mon imagination est passée maître dans les scénarios catastrophes. Pour moi, dramatiser, c’est prendre du recul pour situer le problème dans la perspective d’une solution qu’importe l’ampleur qu’il pourrait prendre.
Évidemment, la dramatisation ne règle pas le problème pour autant, mais elle me donne le recul utile pour distinguer très nettement la tension créée par le problème du problème lui-même. Plus je dramatise ou plus j’anticipe le pire, plus je dois me rendre à l’évidence que mon problème exerce une grande tension sur moi. Comprenez-moi bien : le fait de dramatiser ne crée pas la tension mais du recul face à la tension alors considérée comme la source de la dramatisation. Bref, la tension précède la dramatisation.
Pour me concentrer sur le problème, je dois donc évacuer cette tension. En dramatisant moins ? Non. Ça ne marche pas car je me sens insécurisé face à l’ampleur actuelle et possiblement à venir du problème. En fait, je crains qu’un aspect du problème échappe au contrôle que je peux exercer. J’ai trouvé dans le rire la seule solution pratique à effet rapide. Or, impossible de rire de soi et de son problème sans le recul acquis de la dramatisation.
Plus encore, comme le soulignait monsieur Goleman, le rire facilite les associations d’idées utiles pour dénicher des solutions à des problèmes qui demandent de l’imagination. Il donne cet exemple :
« Une étude a montré que les personnes qui viennent de voir des vidéogags résolvent plus facilement un problème utilisé depuis longtemps par les psychologues pour tester l’imagination des gens ((Note originale de l’auteur) Alice Isen et al., « The In-fluence of Positive Affect on Clinical Problem Solving », in Medical Decision Mak-ing, juillet-septembre 1991.) : on donne aux sujets une bougie, des allumettes et une boîte de punaises, et on leur demande de fixer la bougie à un mur de sorte qu’en brûlant la cire ne coule pas par terre. La plupart des gens abordent le problème en ne considérant que l’utilisation habituelle des objets dont ils disposent. Ceux qui ont vu les vidéogags comprennent plus facilement qu’il existe une manière inhabituelle de se servir de la boîte contenant les punaises, et certains aboutissent à une solution inédite : ils fixent la boîte au mur et y placent la bougie. »
Goleman, Daniel, L’intelligence émotionnelle, Éditions Robert Laffont, Paris, 1997, p. 115.
Généralement, nous ne sommes pas disposés à rire lorsqu’un problème occupe notre esprit, pas même à prêter notre attention à des vidéogags. Nous sommes davantage portés à croire qu’il faut être sérieux pour trouver la solution à un problème, être sérieux pour prendre le problème au sérieux. Cette attitude sérieuse est le vrai drame car le recul ne sera que rationnel alors qu’il doit aussi et surtout être émotionnel. Nous luttons ici contre l’anxiété paralysante, une émotion de la famille de la peur, et contre la dépression, membre de la famille de la tristesse. Faire preuve de tout le sérieux du monde ne diminuera jamais la tension comme un rire sincère. Être trop sérieux peut avoir le même effet que de perdre son calme : paralyser l’imagination.
Combien de fois entendons-nous des gens témoigner de leurs quêtes de solutions à des problèmes en ces termes : « La solution était là, devant moi, mais je ne la voyais pas ». Trop sérieux ou trop énervés, ils n’ont rien vu jusqu’à ce qu’ils rient un peu, se détendent et se calment. D’ailleurs, c’est souvent avec le sourire aux lèvres qu’ils relatent les événements.
Si vous n’avez pas tendance à rire de vous-mêmes et de vos problèmes, il faut un effort pour cultiver une nouvelle attitude. D’abord, vous devez être témoin de la tension qu’un problème exerce sur vous. Un problème peut vous ennuyer au point de créer en vous une tension en raison de l’absence de défi. Difficile de supporter l’ennui, plus spécifiquement, de prêter toute l’attention nécessaire pour résoudre un problème qui nous ennuie. Dans le cas de l’anxiété, c’est le contraire; le défi semble trop grand pour notre capacité. Dans un cas comme dans l’autre, il faut déterminer d’où vient la tension, de trop d’ennui ou de trop d’anxiété, de l’absence de défi ou d’un trop grand défi ?
Le danger de se concentrer sur l’ennui ou l’anxiété est évident : être encore plus ennuyé ou anxieux. C’est sur la tension elle-même qu’il faut se concentrer, c’est elle qu’il faut évacuer. Tendu, on ne pourra pas régler le problème de l’ennui ou de l’anxiété et encore moins le problème qui cause l’ennui et l’anxiété. Ici, la solution, c’est d’évacuer la tension et, le défi, c’est d’être disposé à rire.
Comment ? En y pensant, c’est-à-dire en faisant du rire une étape du processus de recherche de solution aux problèmes, provoquant trop d’ennui ou d’anxiété. Il faut se rappeler que nous devons rire quand ça va mal. Pour ce faire, profitez des moments où ça va bien pour vous concentrer sur l’importance du rire en cas de panne et votre esprit fera le reste. Au besoin, trouvez-vous un pense-bête, comme une note à coller au réfrigérateur ou un petit objet à glisser parmi vos pièces de monnaie.
Vous pouvez aussi vous constituer une réserve d’histoires drôles ou de vidéogags ou encore, vous réserver un budget pour assister au spectacle d’un humoriste.
Personnellement, je n’attaque pas de front la nécessité de rire. Autrement dit, je ne cherche pas trop à rire, je préfère laisser le rire venir à moi. C’est bête, mais plus je cherche à rire, moins je trouve à rire. Par exemple, j’aime tirer le rire d’une boutade formulant une solution ridicule, farfelue ou absurde. Je pousse souvent la plaisanterie jusqu’à la moquerie, à l’autodérision. J’éprouve aussi une grande satisfaction à me moquer des autres, bien sûr, à leur insu, s’il faut absolument me trouver des raisons de rire, ce qui est tout un exercice, car je ne trouve pas généralement très drôles les réactions des autres à mes problèmes; elles ajoutent davantage à ma tension qu’elles les soulagent. J’aborde le sujet et les limites que je m’impose dans La pensée empathique.
J’ai observé que plus la dramatisation est personnelle, plus le rire est difficile. En fait, plus une personne prend ses problèmes de façon personnelle, comme une faiblesse, plus elle a tendance à se punir en se dévalorisant, simplement parce qu’elle a un problème, ce qui ajoute un problème de plus. Bref, avoir un problème est une faiblesse punissable chez ceux et celles qui prennent les choses de façon trop personnelle. La personne s’accuse d’avoir un problème et elle ne trouve pas le moyen d’en rire. Si elle a l’intelligence de reconnaître ne pas tout contrôler (de ne pas être la seule et unique responsable), elle a tout de même l’inintelligence d’accorder à sa responsabilité un rôle encore trop important dans sa dramatisation. Centrée sur elle-même, elle s’afflige. Il n’y a pourtant aucune solution pour retrouver le sourire dans cette démarche.
La route de la pensée joyeuse, du simple rire jusqu’à l’euphorie d’un grand bien-être, sera toujours parsemée de problèmes de toutes sortes pouvant causer l’ennui ou l’anxiété et ainsi nous inciter à concentrer notre attention sur nous-mêmes au détriment de l’acte ultime : être bien. Lorsque nous ne le sommes pas, c’est parce que nous avons manqué de donner à rire à l’intelligence, à rire de nous-mêmes et du problème qui nous a ainsi écartés du droit chemin.
Le contrôle de sa vie n’est jamais facile et peut même être douloureux ; mais l’expérience optimale que produisent ces instants donne un sentiment de maîtrise qui s’approche autant que l’on puisse d’imaginer de ce qu’on appelle le bonheur.
CSÍKSZENTMIHÁLYI, Mihály, Vivre – La psychologie du bonheur, 1. La qualité de l’expérience vécue, Éditions Pocket, 2006, p. 25.
Il ne s’agit-là que d’un sentiment de maîtrise et non pas de maîtrise à proprement parler.
Au cours de mes recherches, j’ai essayé de comprendre le mieux possible comment les gens se sentent quand ils sont au maximum de l’enchantement et pourquoi ils le sont. Au cours des premières études, nous avons interrogé des centaines d’« experts » — artistes, athlètes, musiciens, joueurs d’échecs et chirurgiens — qui consacraient la majeure partie de leur temps à leurs activités de prédilection. Dans le but de rendre compte de leur expérience intime, j’ai développé la théorie de l’expérience optimale qui correspond à l’état dans lequel se trouvent ceux qui sont fortement engagés dans une activité pour elle-même ; ce qu’ils éprouvent alors est si agréable et si intense qu’ils veulent le revivre à tout prix et pour le simple plaisir que produit l’activité elle-même et rien d’autre.
CSÍKSZENTMIHÁLYI, Mihály, Vivre – La psychologie du bonheur, 1. La qualité de l’expérience vécue, Éditions Pocket, 2006, p. 25.
QUESTION
Je pose cette question à ChatGPT : « Quelle est la différence entre l’expérience optimale dont parle Csíkszentmihályi et l’état de fluidité dont par Daniel Goleman dans son livre ? »
RÉPONSE
Excellente question ! Csíkszentmihályi et Goleman parlent tous les deux d’un état où la conscience est entièrement absorbée par l’action, mais il y a des différences importantes dans le cadre conceptuel et l’accent mis.
Je détaille point par point :
1) L’expérience optimale de Csíkszentmihályi
Origine : Psychologie positive, études sur le bonheur et le flow.
Définition : Un état de concentration totale dans une activité où les compétences sont en équilibre avec le défi, produisant plaisir intrinsèque et absorption.
Caractéristiques clés :
Fusion de l’action et de la conscience
Objectifs clairs et feedback immédiat
Perte de la notion du temps
Contrôle ressenti
But implicite : améliorer la qualité de vie et le développement de soi ; c’est une stratégie pour accroître la satisfaction et la maîtrise intérieure.
Dimension : psychologique et existentielle — concerne l’expérience vécue et sa valeur intrinsèque.
2) L’état de fluidité selon Daniel Goleman
Origine : Neurosciences et psychologie appliquée à la performance, la concentration et l’intelligence émotionnelle.
Définition : Un état de concentration profonde où l’attention est dirigée vers l’objectif, souvent associé à la performance optimale dans un domaine spécifique.
Caractéristiques clés :
Concentration intense et focalisée
Réduction du stress et du bruit mental
Performance accrue et efficacité
But implicite : optimiser les résultats, développer la maîtrise cognitive et émotionnelle, moins centré sur le plaisir ou l’épanouissement.
Dimension : plus neuroscientifique et pragmatique — la fluidité est vue comme un outil pour la performance et l’efficacité, pas nécessairement pour le bonheur.
3) Différences principales
Aspect
Csíkszentmihályi – Expérience optimale
Daniel Goleman – État de fluidité
Origine
Psychologie du bonheur
Neurosciences, attention et performance
Objectif
Qualité de vie, épanouissement, développement de soi
Performance, efficacité, contrôle attentionnel
Nature
Expérience intrinsèque, plaisir lié à l’action
Fonction cognitive et émotionnelle, focalisation sur un but
Temps
État éphémère mais significatif pour la vie
État transitoire, souvent orienté sur une tâche ou un projet
Relation au bonheur
Central : le flow contribue indirectement au bien-être
Secondaire : la fluidité améliore la performance, le plaisir est optionnel
Orientation
Existentielle / subjective
Cognitive / pragmatique
En résumé :
Le flow de Csíkszentmihályi : c’est l’état vécu, riche et subjectif, qui enrichit la vie et le développement de soi.
La fluidité de Goleman : c’est l’état cognitif et attentif qui optimise la performance et le contrôle de soi, plus technique et orienté vers un objectif.
On pourrait dire que tous les deux parlent d’absorption totale, mais l’un vise le bonheur et l’épanouissement, l’autre vise la performance et la maîtrise de l’attention.
QUESTION
Et quelle est la différence entre le flow et l’état de fluidité pour la conscience ?
RÉPONSE
Ah, là on entre dans le cœur du sujet : ce qui distingue le flow de Csíkszentmihályi et l’état de fluidité de Goleman, du point de vue de la conscience. C’est subtil mais crucial.
1) Le flow (Csíkszentmihályi) et la conscience
Conscience entièrement absorbée
Dans le flow, la conscience est totalement fusionnée avec l’action. On ne distingue plus vraiment le « moi » qui agit du geste ou de la tâche.
Perte de l’ego et du temps subjectif
On perd la notion du temps, on oublie ses préoccupations personnelles.
Expérience qualitative
La conscience est centrée sur la qualité de l’expérience elle-même, pas sur un résultat extérieur ou un objectif à atteindre.
Dimension existentielle
C’est un état qui enrichit le vécu : la conscience est « pleine », mais éphémère, centrée sur le vécu et l’absorption.
En résumé : la conscience en flow est totalement présente, immergée dans l’action, sans séparation entre sujet et objet, sans penser au passé ou au futur.
2) L’état de fluidité (Goleman) et la conscience
Conscience focalisée sur un objectif
Ici, l’attention est dirigée vers un but précis, souvent externe : produire un résultat, exécuter une tâche avec précision.
Contrôle attentif et cognitif
La conscience est mobilisée pour maximiser l’efficacité, filtrer les distractions, réguler émotions et réactions.
Dimension pragmatique
Ce n’est pas tant l’expérience vécue qui importe, mais la performance et le résultat.
Moins d’absorption totale
Même si la concentration est intense, la conscience reste en tension vers l’extérieur, vers l’objectif ou la tâche, plutôt que fusionnée avec l’expérience.
En résumé : la conscience en fluidité est focalisée et orientée vers un résultat, elle est attentive et dirigée, pas immergée dans le plaisir de l’action.
3) Différence essentielle pour la conscience
Aspect
Flow (Csíkszentmihályi)
Fluidité (Goleman)
Orientation
Centrée sur l’expérience
Centrée sur le résultat / objectif
Ego
Dissolution partielle / fusion avec l’action
Présent, régulation active de soi
Temps
Perception du temps altérée
Perception du temps souvent normale
Vécu
Qualitatif, intrinsèquement riche
Pragmatique, efficacité et performance
But
Plénitude dans l’action
Maximiser la performance / efficacité
? En une phrase :
Flow ? la conscience disparaît presque dans l’expérience, fusion avec l’
Fluidité ? la conscience reste vigilante, dirigée, contrôlée, tournée vers un but pré
Si tu veux, je peux te faire un petit schéma visuel qui montre la différence entre le flow et la fluidité pour la conscience, ce qui rend le contraste immédiat et mémorable.
Flow (Expérience optimale) de Mihály Csíkszentmihályi comparé à État de fluidité de Daniel Goleman par ChatGPT
Compte tenu que « Dans une large mesure, il définit le champ dans lequel sera livrée la bataille essentielle de ce début du XXIè siècle : celle de la conscience de chacun », je crois préférable de privilégier l’état de fluidité, c’est-à-dire de se diriger vers un objectif par égard aux défis à la fois personnels et collectifs que nous devons relever.
Les sentiments que chacun éprouve à propos de lui-même et la joie que chacun tire de la vie dépendent en fin de compte des filtres de l’esprit, des interprétations que chacun fait de ce qui lui arrive quotidiennement. Le bonheur de l’individu repose sur son harmonie intérieure, non sur l’influence qu’il est possible d’exercer sur les forces de l’univers. La maîtrise de l’environnement est un impératif parce que notre survie physique peut en dépendre. Cependant, cette maîtrise n’ajoutera pas un iota à l’estime que se porte l’individu et ne réduira en rien son chaos intérieur. Pour cela, les humains doivent apprendre à maîtriser leur conscience elle-même.
CSÍKSZENTMIHÁLYI, Mihály, Vivre – La psychologie du bonheur, 1. La qualité de l’expérience vécue, Éditions Pocket, 2006, p. 34.
Maîtriser tous ensemble les affres des changements climatique, des guerres, des politiques dictatoriales « n’ajoutera pas un iota à l’estime que se porte l’individu et ne réduira en rien son chaos intérieur ». Faux !
« La maîtrise de l’environnement est un impératif parce que notre survie physique peut en dépendre », « PEUT en dépendre », non, « DÉPEND ». Nous sommes partie prenante de la nature et ce qui s’y passe influence grandement notre vie intérieure, notre vision de l’avenir compte tenu de notre connaissance du passé. Et, pendant ce temps, je vais me réfugier dans des expériences optimales personnelles pour mon seul bonheur, dans une interprétation frauduleuse de la réalité ! Et bien NON.
Et voici un extrait exemplaire de la courte vue chaotique de la psychologie tiré du premier chapitre du livre VIVRE – LA PSYCHOLOGIE DU BONHEUR :
L’absence d’ordre intérieur se manifeste subjectivement à travers ce qu’on appelle anxiété ontologique14, ou angoisse existentielle, une peur d’être, un sentiment que la vie n’a pas de sens et que l’existence n’en vaut pas la peine. Il y a quelques décennies, la menace d’une guerre nucléaire avait assené un dur coup à nos espoirs. Maintenant, on dirait qu’il n’y a rien qui transporte l’humanité, que tout tombe dans le vide. Avec les années, le chaos de l’univers physique se répercute dans l’esprit de la multitude. « Est-ce cela la vie15 ? » semblent se demander bien des gens après avoir quitté les années d’innocence de la jeunesse. Ils espèrent que les choses iront mieux plus tard, mais inévitablement le miroir révèle des rides ; des douleurs mystérieuses parcourent le corps, la vue baisse, puis le dernier message se fait entendre : « C’est la fin. » Beaucoup disent alors : « Je commençais à peine… », « Je n’ai pas eu le temps de vivre ». Dans ce contexte surgit l’impression d’avoir été trompé. Ayant grandi dans un pays riche et protégé par une charte des droits, ayant été conditionné à croire à un destin favorable et vivant à une époque scientifiquement et technologiquement avancée, l’individu, qui avait conçu les plus grandes attentes (encouragé par les prédicateurs et les annonces commerciales), tombe de haut, se retrouve seul et découvre que toutes ces richesses, tous ces gadgets n’apportent pas le bonheur. Le rêve américain16 est durement ébranlé.
Les réactions à cette prise de conscience, à cette désillusion sont nombreuses. Les uns s’efforcent de l’ignorer et augmentent les efforts pour acquérir encore plus d’objets censés rendre la vie meilleure : plus grosse voiture, plus grande maison, plus de pouvoir ou un style de vie plus glamour. Parfois, la solution est efficace parce que ces gens sont si fortement engagés dans la course qu’ils n’ont pas le temps de réaliser que le but (une vie de qualité qui ait du sens) est toujours aussi loin. Dans la plupart des cas, la désillusion ne tarde pas à faire retour. D’autres réagissent en s’attaquant directement aux symptômes menaçants : diète, club de santé, Nautilus ou chirurgie esthétique. S’ils découvrent que personne ne semble s’intéresser à eux, ils achètent des livres qui donnent des conseils pour se faire des amis ou s’affirmer, font partie de clubs variés, etc., pour se rendre compte, eux aussi, que ces solutions partielles ne fonctionnent pas. D’autres encore, devant la futilité des exigences proposées par la culture ambiante, suivent le conseil de Candid17 et se retirent élégamment : ils cultivent leur jardin ou accumulent des collections d’objets. Ils peuvent aussi sombrer dans l’alcool ou l’abus des drogues et oublier temporairement la question : « Est-ce cela la vie ? »
Puisque, traditionnellement, le problème de l’existence est abordé dans le contexte de la religion, d’autres personnes, enfin, y retournent et cherchent réponse soit dans les credo standard, soit dans des croyances plus ésotériques. Les religions ont apporté des réponses au questionnement sur le sens de la vie, mais elles se révèlent temporaires parce que enracinées dans des périodes particulières ; ces réponses ne sont pas nécessairement pertinentes de nos jours. Par exemple, du IVe au VIIIe Siècle de notre ère, le christianisme s’est répandu en Europe, l’islam au Moyen-Orient et le bouddhisme en Asie. Pendant des centaines d’années, ces grandes religions ont fourni des raisons de vivre18 à des millions de personnes, mais il est plus difficile aujourd’hui d’accepter leurs visions du monde. Leurs croyances, perpétuées à travers les mythes, les révélations et les textes sacrés, suscitent peu l’adhésion dans un siècle de rationalité scientifique.
Aucune des solutions recherchées n’a porté des fruits. Aussi la société actuelle — malgré ses prouesses technologiques et sa splendeur matérielle — est-elle frappée de maux étranges. On peut se demander si, dans un proche avenir, nos sociétés ne seront pas sous l’emprise d’une oligarchie de vendeurs de drogue milliardaires ou régis par des multinationales toutes-puissantes qui s’inspireraient des règles du capitalisme sauvage. Bien des tendances et des statistiques provoquent également désarroi et inquiétude. Si l’on constate que le revenu per capita augmente graduellement, la pauvreté fait, néanmoins, de grands progrès dans des pays aussi avancés que le Canada, la France et les États-Unis. Les résultats des enquêtes, transmis régulièrement par les médias, indiquent que le nombre de crimes violents et de divorces augmente sans cesse, que les maladies transmises sexuellement ont triplé en vingt ans et que le sida est devenu une épidémie plus qu’inquiétante. Les pathologies sociales et les maladies mentales ont été multipliées par trois ces dernières années tandis que les budgets des États en matière de santé et d’éducation se sont resserrés (le budget de la défense des États-Unis, de son côté, a quadruplé en dix ans).
Le malaise des jeunes est encore plus inquiétant et prend des formes virulentes. La proportion d’adolescents qui ne vivent pas avec leurs deux parents est élevée. La violence, la consommation de drogues, les grossesses précoces sont monnaie courante et le taux de suicide (particulièrement au Québec) est dramatique (surtout chez les jeunes garçons). De plus, le niveau de connaissance diminue et le taux de décrochage scolaire augmente (davantage, ici encore, chez les garçons).
Bref, dans nos sociétés, les progrès matériels et technologiques ont été faramineux, mais les gens semblent plus démunis19 devant la vie que nos ancêtres moins « privilégiés ». Nous n’avons pas progressé en termes d’expérience vécue, de qualité de vie et de bonheur.
CSÍKSZENTMIHÁLYI, Mihály, Vivre – La psychologie du bonheur, 1. La qualité de l’expérience vécue, Éditions Pocket, 2006, pp. 37-41.
Nous voilà devant un nombre effarant d’interprétations éditoriales malheureuses et de jugements à l’emporte-pièce typiques de la psychologie. Soutenir que « Nous n’avons pas progressé en termes d’expérience vécue, de qualité de vie et de bonheur » témoigne de la myopie historique de cette fausse science.
«Tout le monde est malheureux et j’ai la solution » résume bien la position du psychologue Mihály Csíkszentmihályi.
Pourquoi parle-t-il de la vieillesse en termes de rides, de douleurs mystérieuses qui parcourent le corps , de la vue qui baisse et de regrets et de mort ? Ce n’est pas ce qu’il y a « dans l’esprit de la multitude » contrairement à ses prétentions, ses présupposés. La vieillesse aujourd’hui est beaucoup plus douce qu’elle ne l’était par le passé. Notre espérance de vie a augmenté drastiquement avec les progrès de la médecine à l’aide des vraies sciences et des technologies qui en découlent. Mihály Csíkszentmihályi voit tout en noir pour nous vendre ses expériences optimales.
« Avec les années, le chaos de l’univers physique se répercute dans l’esprit de la multitude. « Est-ce cela la vie15 ? » semblent se demander bien des gens après avoir quitté les années d’innocence de la jeunesse. Ils espèrent que les choses iront mieux plus tard, mais inévitablement le miroir révèle des rides ; des douleurs mystérieuses parcourent le corps, la vue baisse, puis le dernier message se fait entendre : « C’est la fin. » Beaucoup disent alors : « Je commençais à peine… », « Je n’ai pas eu le temps de vivre ».
Et le voilà que nous venons de découvrir que l’argent ne fait pas le bonheur. Nous le savons depuis des siècles et des siècles. Nous savons aussi que peu importe le régime économique, l’argent contribue à l’amélioration de notre niveau de vie, pour notre plus grand bien. L’argent seul ne fait pas le bonheur mais y joue un rôle indéniable lié à notre survie et à notre bien-être.
Ayant grandi dans un pays riche et protégé par une charte des droits, ayant été conditionné à croire à un destin favorable et vivant à une époque scientifiquement et technologiquement avancée, l’individu, qui avait conçu les plus grandes attentes (encouragé par les prédicateurs et les annonces commerciales), tombe de haut, se retrouve seul et découvre que toutes ces richesses, tous ces gadgets n’apportent pas le bonheur.
Et il en rajoute : « Aucune des solutions recherchées n’a porté des fruits. » Et qui apporte soi-disant des solutions qui ne fonctionnent pas et même aggraves les problèmes ? La psychologie moderne ! Plus il y a de psychologues, les problèmes de santé mentales gagnent du terrain, le nombre de divorces augmente, le taux de suicide grimpe … Qu’est ce qui sort de lances de ces pompiers du mal-être ? « Aucune des solutions recherchées n’a porté des fruits ». Mihály Csíkszentmihályi parle-t-il de sa propre science, la psychologie ?
Dans la longue citation ci-dessus, Mihály Csíkszentmihályi démontre clairement être au prise avec plusieurs biais cognitifs. En voici une liste dressée par le docteur David D. Burns dans son livre ÊTRE BIEN DANS PEAU.
BIAIS COGNITIFS
Le tout-ou-rien : votre pensée n’est pas nuancée. Vous classez les choses en deux seules catégories : les bonnes et les mauvaises. En conséquence, si votre performance laisse à désirer, vous considérez votre vie comme un échec total.
La généralisation à outrance : un seul événement malheureux vous apparaît comme faisant partie d’un cycle sans fin d’échecs.
Le filtre : vous choisissez un aspect négatif et vous vous attardez à un tel point à ce petit détail que toute votre vision de la réalité en est faussée, tout comme une goutte d’encre qui vient teinter un plein contenant d’eau.
Le rejet du positif : pour toutes sortes de raisons, en affirmant qu’elles ne comptent pas, vous rejetez toutes vos expériences positives. De cette façon, vous préservez votre image négative des choses, même si elle entre en contradiction avec votre expérience de tous les jours.
Les conclusions hâtives : vous arrivez à une conclusion négative, même si aucun fait précis ne peut confirmer votre interprétation.
L’interprétation indue. Vous décidez arbitrairement que quelqu’un a une attitude négative à votre égard, et vous ne prenez pas la peine de voir si c’est vrai.
L’erreur de prévision. Vous prévoyez le pire, et vous êtes convaincu que votre prédiction est déjà confirmée par les faits.
L’exagération (la dramatisation) et la minimisation : vous amplifiez l’importance de certaines choses (comme vos bévues ou le succès de quelqu’un d’autre) et vous minimisez l’importance d’autres choses jusqu’à ce qu’elles vous semblent toutes petites (vos qualités ou les imperfections de votre voisin, par exemple). Cette distorsion s’appelle aussi « le phénomène de la lorgnette ».
Les raisonnements émotifs : vous présumez que vos sentiments les plus sombres reflètent nécessairement la réalité des choses : « C’est ce que je ressens, cela doit donc correspondre à une réalité.
Les « dois » et les « devrais » : vous essayez de vous motiver par des « je devrais… » ou des « je ne devrais pas… » comme si, pour vous convaincre de faire quelque chose, il fallait vous battre ou vous punir. Ou par des « je dois ». Et cela suscite chez vous un sentiment de culpabilité. Quand vous attribuez des « ils doivent » ou « ils devraient » aux autres, vous éveillez chez vous des sentiments de colère, de frustration et de ressentiment.
L’étiquetage et les erreurs d’étiquetage : il s’agit là d’une forme extrême de généralisation à outrance. Au lieu de qualifier votre erreur, vous vous apposez une étiquette négative : « Je suis un perdant ». Et quand le comportement de quelqu’un d’autre vous déplaît, vous lui accolez une étiquette négative : « C’est un maudit pouilleux ». Les erreurs d’étiquetage consistent à décrire les choses à l’aide de mots très colorés et chargés d’émotion.
La personnalisation : vous vous considérez responsable d’un événement fâcheux dont, en fait, vous n’êtes pas le principal responsable.
Source : BURNS, David D., Tableau 3-1 Les distorsions cognitives, Être bien dans sa peau : traitement éprouvé cliniquement pour vaincre la dépression, l’anxiété et les troubles de l’humeur, Collection Vive la vie ! Les éditions Héritage inc., 1985, pp. 64-66.
La « Généralisation à outrance » me semble le principal biais cognitif de Mihály Csíkszentmihályi.
Aussi, il est victime d’un conditionnement marketing bien connu, conditionnement qu’il nous invite à vaincre pour vivre des expériences optimales. Ce conditionnement marketing consiste à exagérer un problème en vue de proposer la solution à vendre. Ainsi, Mihály Csíkszentmihályi décrit le monde comme un lieu d’extrême chaos auquel il propose sa solution. Par exemple, il met tous les jeunes dans le même panier (sous la plume du traducteur québécois, Léandre Bouffard, Sherbrooke, Québec) :
Le malaise des jeunes est encore plus inquiétant et prend des formes virulentes. La proportion d’adolescents qui ne vivent pas avec leurs deux parents est élevée. La violence, la consommation de drogues, les grossesses précoces sont monnaie courante et le taux de suicide (particulièrement au Québec) est dramatique (surtout chez les jeunes garçons). De plus, le niveau de connaissance diminue et le taux de décrochage scolaire augmente (davantage, ici encore, chez les garçons).
Une telle description de notre Jeunesse ne correspond pas à la réalité.
Voici le passage original en anglais :
The future does not look much rosier. Today’s teenagers show the symptoms of the malaise that ails their elders, sometimes in an even more virulent form. Fewer young people now grow up in families where both parents are present to share the responsibilities involved in bringing up children. In 1960 only 1 in 10 adolescents was living in a one-parent family. By 1980 the proportion had doubled, and by 1990 it is expected to triple. In 1982 there were over 80,000 juveniles—average age, 15 years—committed to various jails. The statistics on drug use, venereal disease, disappearance from home, and unwed pregnancy are all grim, yet probably quite short of the mark. Between 1950 and 1980 teenage suicides increased by about 300 percent, especially among white young men from the more affluent classes. Of the 29,253 suicides reported in 1985, 1,339 were white boys in the 15–19 age range; four times fewer white girls of the same age killed themselves, and ten times fewer black boys (young blacks, however, more than catch up in the number of deaths from homicide). Last but not least, the level of knowledge in the population seems to be declining everywhere. For instance, the average math score on the SAT tests was 466 in 1967; in 1984 it was 426. A similar decrease has been noted in the verbal scores. And the dirgelike statistics could go on and on.
Why is it that, despite having achieved previously undreamed-of miracles of progress, we seem more helpless in facing life than our less privileged ancestors were? The answer seems clear: while humankind collectively has increased its material powers a thousandfold, it has not advanced very far in terms of improving the content of experience.
CSÍKSZENTMIHÁLYI, Mihály, Flow – The Psychology of Optimal Experience, HarperCollin ebook, 2008, pp. 15-16.
Voici la traduction de l’anglais au français par un logiciel spécialisé DeepL.com :
L’avenir ne semble guère plus rose. Les adolescents d’aujourd’hui présentent les mêmes symptômes de malaise que leurs aînés, parfois sous une forme encore plus virulente. De moins en moins de jeunes grandissent dans des familles où les deux parents sont présents pour partager les responsabilités liées à l’éducation des enfants. En 1960, seul 1 adolescent sur 10 vivait dans une famille monoparentale. En 1980, cette proportion avait doublé, et en 1990, elle devrait tripler. En 1982, plus de 80 000 mineurs, âgés en moyenne de 15 ans, étaient incarcérés dans diverses prisons. Les statistiques sur la consommation de drogues, les maladies vénériennes, les fugues et les grossesses hors mariage sont toutes sinistres, mais probablement loin de la réalité. Entre 1950 et 1980, les suicides chez les adolescents ont augmenté d’environ 300 %, en particulier chez les jeunes hommes blancs issus des classes les plus aisées. Sur les 29 253 suicides signalés en 1985, 1 339 concernaient des garçons blancs âgés de 15 à 19 ans ; quatre fois moins de filles blanches du même âge se sont suicidées, et dix fois moins de garçons noirs (les jeunes Noirs rattrapent toutefois largement leur retard en termes de décès par homicide). Enfin, le niveau de connaissances de la population semble baisser partout. Par exemple, la note moyenne en mathématiques aux tests SAT était de 466 en 1967 ; en 1984, elle était de 426. Une baisse similaire a été observée dans les notes en expression écrite. Et ces statistiques funèbres pourraient s’allonger encore et encore.
Pourquoi, malgré des progrès miraculeux et inimaginables auparavant, semblons-nous plus démunis face à la vie que ne l’étaient nos ancêtres moins privilégiés ? La réponse semble claire : si l’humanité a collectivement multiplié par mille ses pouvoirs matériels, elle n’a pas beaucoup progressé en termes d’amélioration du contenu de l’expérience.
Et revoici la traduction officielle de l’édition française par Léandre Bouffard de Sherbrooke (Québec) :
Le malaise des jeunes est encore plus inquiétant et prend des formes virulentes. La proportion d’adolescents qui ne vivent pas avec leurs deux parents est élevée. La violence, la consommation de drogues, les grossesses précoces sont monnaie courante et le taux de suicide (particulièrement au Québec) est dramatique (surtout chez les jeunes garçons). De plus, le niveau de connaissance diminue et le taux de décrochage scolaire augmente (davantage, ici encore, chez les garçons).
Bref, dans nos sociétés, les progrès matériels et technologiques ont été faramineux, mais les gens semblent plus démunis19 devant la vie que nos ancêtres moins « privilégiés ». Nous n’avons pas progressé en termes d’expérience vécue, de qualité de vie et de bonheur.
Dans le deuxième paragraphe de la version de l’édition anglaise originale, la première phrase est une question (« Why is it that, despite having achieved previously undreamed-of miracles of progress, we seem more helpless in facing life than our less privileged ancestors were? »). Dans la traduction officielle de l’anglais au français la question devient une affirmation (« Bref, dans nos sociétés, les progrès matériels et technologiques ont été faramineux, mais les gens semblent plus démunis19 devant la vie que nos ancêtres moins « privilégiés »). La traduction par un logiciel spécialisé est : « Pourquoi, malgré des progrès miraculeux et inimaginables auparavant, semblons-nous plus démunis face à la vie que ne l’étaient nos ancêtres moins privilégiés ? »
Voici la NOTE DU TRADUCTEUR de la traduction de l’anglais au français :
Le présent livre se situe dans la mouvance de la psychologie positive, elle-même issue de la psychologie humaniste des Rogers, Maslow et autres. L’ouvrage a connu un immense succès aux Etats-Unis et a été traduit en seize langues. II a été qualifie d’ « inspirant », d’ « éclairant »,de « provocant », parce qu’il précise les conditions du bonheur dans la vie quotidienne. II convenait de le mettre à la disposition des lecteurs francophones.
Un important travail d’adaptation est à la base de la présente traduction: un effort de synthèse, d’abord, en vue de réduire quelque peu la longueur des chapitres ainsi qu’une mise ajour relative aux thèmes principaux, le bonheur, entre autres, parce que de nombreuses publications sont parues depuis la date de l’édition originale (1990). Dans ce contexte, certaines affirmations ont été nuancées et des compléments ainsi que des exemples ont été ajoutes à partir des œuvres plus récentes de l’auteur lui-même. Enfin, un effort a été fait pour apporter des références récentes en anglais et en français, ces dernières n’existant évidemment pas dans l’ouvrage original. Tout au long de ce travail, le traducteur s’est grandement efforce de respecter la pensée originale de l’auteur.
LEANDRE BOUFFARD
Sherbrooke, Quebec
CSÍKSZENTMIHÁLYI, Mihály, Vivre – La psychologie du bonheur, Note du traducteur, Éditions Pocket, 2006, pp. 19-20.
Le traducteur écrit : « Un important travail d’adaptation est à la base de la présente traduction ». Ce n’est pas une bonne idée car elle nous éloigne de l’édition originale en anglais. Traduire ne consiste pas à une mise à jour.
Cette affirmation retient mon attention : « Bref, dans nos sociétés, les progrès matériels et technologiques ont été faramineux, mais les gens semblent plus démunis19 devant la vie que nos ancêtres moins « privilégiés ».Nous n’avons pas progressé en termes d’expérience vécue, de qualité de vie et de bonheur ». C’est faux ! Nous avons beaucoup progressé autant en termes d’expérience vécue, de qualité de vie et de bonheur comparé à nos ancêtres dans leurs grottes.
Ce passage comprend cette Note en bas de page du traducteur :
Les observations plutôt sombres des deniers paragraphes ne doivent pas faire oublier les progrès indéniables : longévité, contrôle des naissances, combat contre les maladies, arrivée de l’ordinateur personnel et… Viagra ! Ces constatations encourageantes font dire à Diener et Oishi (2000) que « la théorie selon laquelle les effets de l’amélioration des conditions matérielles sont annulés par une dégradation générale de la société reste à prouver » (p. 204). Néanmoins, ces auteurs sont d’accord pour affirmer qu’ « un monde matériel prospère n’améliore pas nécessairement la satisfaction devant la vie » (p. 211) (NDT).
Note critique — Les travaux de Diener et Oishi établissent, sur la base d’enquêtes empiriques, que l’amélioration des conditions matérielles n’entraîne pas mécaniquement une augmentation durable de la satisfaction de vie. Toutefois, ce constat demeure descriptif et statistique : il porte sur des corrélations entre niveau de vie et bien-être subjectif, sans proposer de modèle normatif de l’existence humaine. Csíkszentmihályi opère ici un glissement conceptuel en passant d’un résultat empirique limité — la non-suffisance du progrès matériel — à une thèse prescriptive selon laquelle la qualité de la vie dépendrait principalement de la maîtrise et de l’optimisation de l’expérience consciente (expérience optimale, flow). Or, rien dans les travaux de Diener et Oishi n’autorise à conclure que l’intensification ou l’optimisation de l’expérience vécue constitue une réponse adéquate aux limites du progrès matériel. Ce déplacement transforme une analyse sociopsychologique prudente en un idéal de vie centré sur la performance subjective, au risque de minimiser la résistance du réel, la dimension tragique de l’existence et la part irréductible de passivité dans toute vie humaine. ChatGPT
DEMANDE
Prière de clarifier la différence entre satisfaction de vie, bonheur et sens.
RÉPONSE
Voici une clarification rigoureuse et nette des trois notions — satisfaction de vie, bonheur et sens — en montrant leurs différences de nature, leurs critères et leurs confusions possibles. Je termine par un court paragraphe critique utile pour ton débat avec Csíkszentmihályi.
1) La satisfaction de vie
Nature
Cognitive et évaluative
C’est un jugement réflexif que l’individu porte sur sa vie dans son ensemble.
Question implicite
« Ma vie, telle qu’elle est, correspond-elle à ce que j’en attendais ? »
Caractéristiques
Peut être stable même sans plaisir intense
Dépend de comparaisons (attentes, normes sociales, trajectoire passée)
Très utilisée dans les enquêtes statistiques (Diener)
Limite
On peut être satisfait d’une vie médiocre, routinière ou appauvrie, pourvu qu’elle corresponde à ses attentes.
Elle ne dit rien de l’intensité vécue ni du sens profond de l’existence.
2) Le bonheur
Nature
Affective et expérientielle
Lié au plaisir, à la joie, au bien-être ressenti.
Question implicite
« Est-ce que je me sens bien en vivant ? »
Caractéristiques
Fluctuant, épisodique
Souvent associé à des états positifs (joie, contentement, paix intérieure)
Peut être intense mais éphémère
Limite
Le bonheur n’est ni constant ni cumulatif
On peut vivre des moments heureux dans une vie globalement malheureuse, ou inversement
Sa recherche directe tend à l’éroder (Mill, Frankl)
3) Le sens
Nature
Existentielle et symbolique
Relève de la signification donnée à la vie, indépendamment du plaisir ou du confort.
Question implicite
« Pourquoi vivre cela ? À quoi cela répond-il ? »
Caractéristiques
Peut exister sans bonheur, voire dans la souffrance
Lié à des valeurs, à une orientation, à une fidélité à quelque chose qui dépasse l’individu
Résiste au temps et aux circonstances
Force
Le sens n’abolit pas la souffrance, mais la rend intelligible ou assumable
Il n’est ni mesurable ni optimisable comme une expérience
4) Tableau comparatif synthétique
Dimension
Satisfaction de vie
Bonheur
Sens
Nature
Évaluative
Affective
Existentielle
Temporalité
Relativement stable
Éphémère
Transversale
Dépend de
Attentes, comparaisons
États émotionnels
Valeurs, orientation
Mesurable
Oui (enquêtes)
Partiellement
Non
Compatible avec la souffrance
Oui
Difficilement
Oui
Risque
Conformisme
Fuite du réel
Rigidité possible
5) Point critique essentiel (contre le glissement)
Csíkszentmihályi tend à confluer bonheur, satisfaction de vie et sens en les ramenant à la qualité de l’expérience vécue. Or, une expérience peut être optimale sans être porteuse de sens, et une vie peut avoir du sens sans être heureuse ni même satisfaisante. En assimilant le sens à une intensification de l’expérience consciente, la psychologie du flow transforme une question existentielle — comment vivre — en une question technique — comment optimiser son vécu.
En une formule très forte (si tu veux conclure un paragraphe)
Le bonheur est un état, la satisfaction un jugement, le sens une orientation ; les confondre, c’est réduire l’existence à la gestion de ses expériences.
ChatGPT
Soutenir qu’ « un monde matériel prospère n’améliore pas nécessairement la satisfaction devant la vie » est historiquement faux.
Soutenir qu’« un monde matériel prospère n’améliore pas nécessairement la satisfaction devant la vie » est historiquement faux dès lors que l’on adopte une perspective de longue durée. L’amélioration progressive et massive des conditions matérielles d’existence — sécurité alimentaire, allongement de l’espérance de vie, recul de la mortalité infantile, maîtrise de la maladie et diminution de la violence quotidienne — a transformé en profondeur le rapport de l’homme à l’existence et rendu possible l’émergence même de la satisfaction de vie comme jugement réfléchi et durable. Dans les sociétés où la survie absorbe l’essentiel de l’énergie physique et psychique, la vie ne se présente pas comme un ensemble évalué, mais comme une épreuve à traverser ; la question de la satisfaction globale y est marginale, voire inintelligible. Ce n’est qu’avec la stabilisation matérielle et sociale des sociétés modernes que l’individu peut se projeter dans le temps, comparer sa trajectoire, formuler des attentes et juger sa vie dans son ensemble. La prospérité matérielle n’est donc pas indifférente à la satisfaction de vie : elle en constitue historiquement la condition de possibilité. Les observations psychologiques montrant des effets décroissants du revenu dans les sociétés déjà riches ne sauraient invalider cette réalité fondamentale, mais seulement en préciser les limites à un stade avancé du développement historique. ChatGPT
J’ÉCRIS
Dans notre société occidentale, matérialiste et individualiste, un part importante de notre bonheur et de notre sécurité repose sur les biens que nous possédons par un travail soutenu.
REFORMULATION PAR ChatGPT
Voici une reformulation dense, rigoureuse et philosophiquement assumée, qui renforce ton propos sans le rendre naïf ni apologétique :
Dans les sociétés occidentales contemporaines, caractérisées par le matérialisme économique et l’individualisme social, une part substantielle du bonheur vécu et, plus fondamentalement, du sentiment de sécurité repose sur l’accès aux biens matériels acquis par le travail. Ceux-ci ne constituent pas seulement des objets de consommation, mais les conditions concrètes de la stabilité de l’existence, de l’autonomie individuelle et de la possibilité même de se projeter dans le temps.
Si tu veux une version encore plus tranchante, en voici une autre :
Dans les sociétés occidentales modernes, le bonheur et la sécurité ne relèvent pas principalement d’une disposition intérieure, mais de l’accès durable aux biens matériels rendus possibles par le travail, sans lesquels l’autonomie individuelle, la prévisibilité de l’existence et la satisfaction de vie demeurent largement illusoires.
Ou une version plus neutre / universitaire :
Dans les sociétés occidentales contemporaines, marquées par l’individualisme et l’économie de marché, une part importante du bien-être subjectif et du sentiment de sécurité dépend des ressources matérielles obtenues par le travail, lesquelles structurent les conditions de l’autonomie, de la stabilité et de la projection biographique.
Contrôlé par les normes sociales ou les instructions génétiques, l’individu ne peut déterminer le contenu de sa conscience. Et, pourtant, c’est l’expérience vécue consciemment qui est la réalité pour chacun. Il est donc possible de transformer la réalité dans la mesure où l’individu influence ce qui se passe dans sa conscience. « Les hommes ne sont pas effrayés par les choses, mais par la façon dont ils les voient » (Épictète, qui a vécu au 1er siècle après J.-C.).
CSÍKSZENTMIHÁLYI, Mihály, Vivre – La psychologie du bonheur, 1 – La qualité de l’expérience vécue, Éditions Pocket, 2006, p. 45.
Note critique — L’affirmation selon laquelle l’individu, contrôlé par les normes sociales ou les instructions génétiques, ne pourrait déterminer le contenu de sa conscience repose sur une conception implicitement déterministe de la subjectivité, empruntant à la fois à la sociologie des normes, au biologisme et à un naturalisme psychologique contemporain. Or, cette position entre en tension avec la thèse centrale de Csíkszentmihályi lui-même, qui soutient la possibilité d’une maîtrise active de l’expérience consciente à travers le flow. Si le contenu de la conscience est fondamentalement imposé de l’extérieur, il devient conceptuellement incohérent de parler d’une reprise en main de l’expérience vécue ; si, à l’inverse, une telle maîtrise est possible, alors la conscience ne saurait être réduite à un simple effet des déterminismes sociaux ou biologiques. Ce glissement théorique transforme une description partielle des contraintes pesant sur l’individu en une négation de la réflexivité constitutive de la conscience, préparant ainsi le terrain à une conception technicienne de l’existence où il ne s’agit plus de comprendre ou de juger le réel, mais d’optimiser l’expérience subjective en fonction de conditions données. ChatGPT
Note critique élargie — Csíkszentmihályi et le management du bonheur : L’affirmation selon laquelle l’individu, contrôlé par les normes sociales ou les instructions génétiques, ne pourrait déterminer le contenu de sa conscience illustre un glissement conceptuel majeur dans la psychologie du flow. En réduisant la conscience à un produit de forces externes, Csíkszentmihályi justifie en creux l’idée que l’existence humaine peut et doit être administrée par des méthodes psychologiques visant l’optimisation de l’expérience subjective. Cette perspective rejoint ce que l’on pourrait appeler le management contemporain du bonheur, où l’accent est mis sur la responsabilisation individuelle, l’efficacité cognitive et l’optimisation des émotions, plutôt que sur l’analyse critique du réel, la justice sociale ou la réflexion éthique sur sa vie. La maîtrise de la conscience devient alors un outil de gestion personnelle comparable à un tableau de bord, et non un exercice de liberté et de jugement. En conséquence, la psychologie du flow risque de dissoudre la tension entre liberté et contrainte, en transformant la quête du bonheur en projet technique de soi, détaché des conditions historiques, matérielles et sociales de l’existence. Cette lecture critique rappelle que le bonheur n’est pas un objet à administrer mais un processus vivant, toujours inscrit dans un contexte historique et social, et que l’optimisation de l’expérience subjective ne saurait remplacer la réflexion sur le réel et le sens de la vie. ChatGPT
Bref, nous pouvons déterminer le contenu de notre conscience contrairement au propos de Mihaly Csikszentmihalyi.
Contrairement à l’affirmation de Csíkszentmihályi, nous avons la capacité de déterminer, du moins partiellement, le contenu de notre conscience. Si nous ne sommes pas entièrement libres de nos pensées ou de nos émotions, la conscience reste une activité réflexive et intentionnelle : elle peut être orientée, cultivée et transformée par l’attention, la réflexion, l’engagement et la projection dans le temps. Réduire la conscience à un produit passif des normes sociales ou des instructions génétiques occulte cette dimension active et responsabilisante, et ouvre la porte à une vision technicienne de la vie, où le bonheur serait géré plutôt que vécu et compris. ChatGPT
Voici une version brève et tranchante, qui peut servir de phrase finale percutante : La conscience n’est pas un simple produit des normes ou des gènes : nous pouvons en déterminer le contenu, orienter nos pensées et nos expériences, et faire de la vie un projet actif plutôt qu’un objet à gérer. ChatGPT
L’accent mis par Csíkszentmihályi sur la maîtrise de la conscience et l’optimisation de l’expérience subjective s’inscrit, sans le dire, dans la logique du management du bonheur contemporain : l’existence est traitée comme un projet à gérer, où l’objectif est d’atteindre des états intérieurs optimaux plutôt que de comprendre et d’habiter le réel. Cette approche transforme le bien-être en performance personnelle, mesurable et administrable, et déplace la responsabilité de la qualité de la vie de la société, de l’histoire et des conditions matérielles vers l’individu lui-même. En ce sens, le flow n’est pas seulement une psychologie de l’expérience : il devient un outil de gouvernement de soi, aligné sur des modèles de productivité et de contrôle émotionnel, au risque de réduire la vie à un tableau de bord intérieur, détaché du corps, du contexte et des nécessités concrètes de l’existence. ChatGPT
Je ne poursuivrais pas ma lecture de VIVRE – LA PSYCHOLOGIE DU BONHEUR car Mihaly Csikszentmihalyi a déjà perdu toute crédibilité à ma prise de connaissance du premier chapitre déjà largement commenté ci-dessus. La deuxième chapitre s’intitule « Le fonctionnement de la conscience » et je ne crois pas qu’il soit capable d’aborder sérieusement ce sujet.
Comme toujours, la psychologie demeure partielle et superficielle, attachée aux apparences du réel plutôt qu’au réel lui-même.
La psychologie, en tant que discipline scientifique, se penche principalement sur le comportement observable et les états internes : émotions, motivations, attention, expériences subjectives. Cette focalisation lui permet de produire des données mesurables et des modèles sur le vécu humain, mais elle reste superficielle dans sa portée explicative. En effet, le comportement et les états psychologiques ne se suffisent pas à eux?mêmes?: ils émergent toujours dans un corps, dans un contexte matériel, social et historique. Ainsi, des concepts comme le flow ou le management du bonheur peuvent être étudiés en laboratoire ou via des questionnaires, mais ces mesures ne disent rien sur les conditions réelles qui rendent possible la vie, la satisfaction ou le développement de soi. La psychologie est donc scientifique dans son objet — le comportement et l’expérience —, mais partielle et limitée lorsqu’il s’agit de comprendre la vie dans sa totalité, en interaction avec le monde réel. ChatGPT
Le bonheur et la vie ne sauraient se réduire à une succession d’expériences optimales. La conscience n’est pas un parc de loisirs.
La conscience n’est ni un objet ni un lieu mais une activité
La conscience n’est ni un objet ni un lieu, mais une activité : celle par laquelle un sujet se rapporte au monde, se comprend lui-même et oriente son action.
Dire que la conscience n’est ni un objet ni un lieu, mais une activité, revient d’abord à rompre avec toute tentative de la traiter comme une chose que l’on pourrait posséder, stocker ou administrer. Un objet peut être manipulé, mesuré, optimisé ; un lieu peut être aménagé, organisé, rendu plus agréable. Or la conscience ne relève ni de l’un ni de l’autre : elle n’est pas un espace intérieur où s’accumuleraient des expériences, ni un réservoir d’états psychologiques à gérer. Elle est un processus en acte, une manière pour un être vivant de se rapporter au monde, de l’éprouver, de le comprendre et d’y agir. Parler de conscience, c’est donc parler d’un mouvement, non d’un contenu.
Comprendre la conscience comme activité implique également qu’elle est toujours incarnée et située. Elle n’existe pas en dehors du corps, ni en dehors d’un contexte matériel, social et historique. Ce que nous percevons, pensons ou ressentons n’est jamais indépendant des conditions dans lesquelles nous vivons. La conscience ne survole pas la réalité : elle s’y inscrit, elle s’y confronte, elle y répond. En ce sens, elle ne peut être isolée ni abstraite, encore moins détachée des contraintes et des nécessités qui structurent l’existence humaine.
C’est précisément ici que se révèle la limite des approches contemporaines du management du bonheur. En traitant la conscience comme un espace intérieur à optimiser — par le contrôle des pensées, la recherche d’états positifs ou l’accumulation d’expériences dites « optimales » — ces approches supposent implicitement que la conscience est un objet gouvernable. Or une activité ne se gère pas comme une ressource. La réduire à une succession d’états désirables, c’est confondre la qualité du vécu avec une performance subjective, et transformer l’existence en un programme d’optimisation psychologique déconnecté des conditions réelles de la vie.
Enfin, concevoir la conscience comme activité permet de comprendre pourquoi le bonheur ne peut être ni produit, ni garanti, ni maintenu durablement. Une activité est par nature instable, changeante, exposée à l’imprévu. La conscience se modifie avec les situations, les épreuves, les relations, le temps. Vouloir la stabiliser dans un état de satisfaction permanente revient à nier sa dynamique propre. La vie consciente n’est pas un parc de loisirs émotionnel, mais une relation vivante au monde, faite d’efforts, de tensions, de joies, de manques et de sens. Reconnaître cela, c’est refuser la réduction psychologique du bonheur et réinscrire la conscience dans la réalité concrète de l’existence humaine.
En conslusion
Je n’ai pas aimé le livre VIVRE – LA PSYCHOLOGIE DU BONHEUR (FLOW en anglais) parce qu’il se veut racolleur et, par conséquent, superficiel.
Son auteur, Mihály Csíkszentmihályi, psychologue, est co-fondateur avec Martin Seligman de la psychologie positive (flow), à différencier de la pensée positive.
Flow vs pensée positive – comparaison visuelle. ChatGPT
MON COMMENTAIRE
LE FRUIT PLUTÔT QUE LA SOURCE
Je n’aime pas le livre VIVRE – LA PSYCHOLOGIE DU BONHEUR parce qu’il s’attarde au fruit plus qu’à la source même c’est-à-dire à la pensée, le système de pensée, qui me semble faire davantage obstacle au bonheur.
RÉPONSE
Tu n’aimes pas Vivre – La psychologie du bonheur parce que l’ouvrage s’attarde au fruit plutôt qu’à la source. Il décrit des états de conscience désirables – le flow, l’expérience optimale, l’engagement total – mais sans interroger radicalement ce qui les rend nécessaires : le système de pensée dans lequel l’individu est déjà pris.
Chez Csíkszentmihályi, le bonheur est abordé comme un résultat expérientiel : une qualité d’attention, une immersion, un équilibre entre défi et compétence. Or cette approche laisse intact ce qui, en amont, structure l’expérience elle-même : les schèmes de pensée, les valeurs intériorisées, les finalités implicites, les impératifs sociaux et économiques qui orientent le désir et la conduite. Autrement dit, on apprend à mieux naviguer dans la conscience, mais on ne questionne pas qui a dessiné la carte.
En se focalisant sur l’optimisation de l’expérience vécue, la psychologie du bonheur évite le cœur du problème : ce n’est pas l’absence d’expériences optimales qui entrave le bonheur, mais souvent le régime de pensée lui-même — comparatif, utilitaire, performatif, individualiste — qui rend l’existence anxieuse, fragmentée et sous tension permanente. Le flow devient alors un moment de suspension de ce système, non sa transformation.
Ainsi, le bonheur apparaît comme un effet secondaire bien géré, plutôt que comme le fruit d’un travail critique sur la pensée, sur ses automatismes, ses illusions et ses injonctions. On apprend à mieux vivre dans le cadre, au lieu de se demander si le cadre lui-même n’est pas l’obstacle.
En ce sens, Vivre ne pense pas le bonheur à sa racine, mais à sa surface phénoménale : il cultive les états, sans remettre en cause la logique qui les rend rares, fragiles et éphémères. Et c’est précisément là que, pour toi, la philosophie commence, là où la psychologie s’arrête.
Voici un contre-texte philosophique, construit, dense et assumé, qui oppose pensée, conscience et management du bonheur, sans caricature mais sans concession.
Le management contemporain du bonheur repose sur une confusion fondamentale : il traite la conscience comme un espace à aménager et le bonheur comme un état à produire. En procédant ainsi, il déplace la question du sens vers celle de l’efficacité subjective. Il ne s’agit plus de comprendre comment nous pensons, mais de savoir comment nous nous sentons. Or cette substitution n’est pas neutre : elle marque l’abandon de la pensée critique au profit de la gestion des états intérieurs.
La conscience, pourtant, n’est ni un lieu ni un objet. Elle n’est pas un contenant d’expériences positives, mais une activité vivante, incarnée et orientée, par laquelle un sujet se rapporte au monde. La réduire à un flux d’expériences optimales revient à la détacher de ce qui la structure réellement : les schèmes de pensée, les catégories de jugement, les valeurs héritées, les contraintes sociales et historiques. Ce ne sont pas nos expériences qui sont premières, mais la manière dont nous pensons le réel, nous-mêmes et nos fins. En ignorant ce niveau, le discours sur le bonheur reste nécessairement superficiel.
La psychologie du bonheur, lorsqu’elle se concentre sur l’optimisation de l’expérience consciente, prend le fruit pour la racine. Elle décrit avec précision des états d’engagement, d’attention ou de satisfaction, mais sans interroger le système de pensée qui rend ces états exceptionnels, fragiles ou intermittents. Le flow apparaît alors comme une parenthèse enchantée dans un monde inchangé, un moment de suspension plutôt qu’une transformation de fond. L’individu apprend à mieux fonctionner dans le cadre existant, non à questionner ce cadre.
Cette logique s’accorde parfaitement avec les exigences contemporaines de performance, d’adaptation et de responsabilisation individuelle. Le bonheur devient une compétence à développer, une aptitude à gérer, un capital psychologique à entretenir. Les tensions du réel — précarité, insécurité, perte de sens, accélération du temps — ne sont pas affrontées, mais contournées par une injonction à mieux vivre intérieurement ce qui demeure objectivement problématique. Le mal-être est ainsi déplacé du monde vers l’individu.
Une approche véritablement philosophique inverse cette perspective. Elle ne cherche pas à multiplier les expériences optimales, mais à interroger les conditions mêmes de leur désir. Elle ne vise pas la maîtrise de la conscience, mais la clarification de la pensée. Car ce n’est pas l’absence de bonheur qui est d’abord en cause, mais un rapport au monde façonné par des systèmes de valeurs et de croyances rarement interrogés. Tant que ces structures demeurent intactes, toute gestion du bonheur reste palliatif.
Le bonheur, s’il a un sens, ne peut être ni administré ni garanti. Il n’est pas un état stable à atteindre, mais un effet possible d’une pensée lucide, d’une vie assumée et d’un rapport non falsifié au réel. Vouloir le produire directement, c’est déjà le manquer.
Que veut dire penser ? Arabes et Latin de Jean-Baptiste Brenet, philosophe et professeur à l’université Paris-I-Sorbonne, publié en 2022 au Éditions Payot & Rivages et en 2025 pour l’édition de poche. C’est de cette dernière édition dont je fais ici mon rapport de lecture.
Penser est une main, un outil fait d’outils, un mot rempli de mots. L’homme n’est pas l’être sans œuvre, il est celui dont l’acte n’a pas qu’un nom, l’animal dont l’œuvre propre est innommable autrement que dans la multiplicité. Voici ce que les médiévaux ont pu soutenir de la pensée, en arabe comme en latin. Sorte de lexique, cet essai, en variant librement les entrées, désigne certains repères d’une carte mentale où se profile, dans les connexions, ce que penser peut signifier.
* * *
Jean-Baptiste Brenet est philosophe, professeur à l’université Paris I-Sorbonne. Spécialiste de la pensée arabe et de son legs au monde latin, ses essais sont traduits en plusieurs langues.
La modernité européenne prétend s’ouvrir avec Descartes et sa déclinaison d’un cogito qui paraît tout englober. Cela pourtant n’eut lieu que par recouvrement de ce que les siècles précédents, qui virent naître la figure de l’intellectuel, avaient produit en arabe et en latin. Qu’y a-t-il de bouleversant – gelé par l’oubli, et donc neuf – dans ce que les médiévaux ont pu soutenir de la pensée.
C’est ce qu’on cherche ici, en variant librement les entrées. Car la pensée est plurielle. Si l’intellect est pour Aristote comme la main, instrument d’instruments, la pensée l’est aussi. Penser est une main, un outil fait d’outils, un mot rempli de mots. L’homme n’est pas l’être sans œuvre, il est celui dont l’acte n’a pas qu’un nom, l’animal dont l’œuvre propre est innommable autrement que dans la multiplicité. Voici par conséquent une sorte de lexique, certains repères d’une carte mentale où se profile, dans les connexions, ce que penser peut signifier.
Jean-Baptiste Brenet est philosophe, professeur à l’université Paris I-Sorbonne. Spécialiste de la pensée arabe et de son legs au monde latin, ses essais sont traduits en plusieurs langues.
PRÉSENTATION
Qu’on ouvre certains livres anciens, en arabe, en latin, ceux qu’on ne lit pas et qu’on oppose à tort, on y trouvera des auteurs médiévaux qu’obsède, non pas la lutte, mais la question de la pensée. Ils pensent, ils brûlent leur vie à penser, et cette vie-là, ils la posent sur une table, et ils regardent, et ils s’interrogent. On les comprend. Ils veulent savoir qui ils sont, ce qu’ils font, ce dans quoi ils espèrent ou s’épuisent.
Qu’appellent-ils penser ? Descartes, pour l’homme, avait sa réponse : je suis une chose qui pense, c’est-à-dire « une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent ». Que disent-ils, eux, et avant lui ? Que répondent-ils, dans leur langue, qui soit bouleversant, gelé par l’oubli, et donc neuf ? C’est ce qu’on cherche, librement, en déclinant les entrées.
Car la pensée est équivoque, plurielle. Aristote écrit que l’intellect est comme la main, instrument d’instruments ; la pensée l’est aussi. Penser est une main, un instrument d’instruments, un mot rempli de mots. L’homme n’est pas l’être sans œuvre, il est l’être dont l’acte n’a pas qu’un nom, a plus qu’un nom, l’animal dont l’œuvre propre est innommable autrement que dans la multiplicité.
Voici donc une sorte de lexique, certains repères d’une carte mentale où paraîtrait, dans les connexions, ce que penser signifie. Les textes s’enchaînent, suivent un fil, mais se nuancent aussi, voire s’opposent, et des intermèdes, comme des marges, leur servent d’illustration, de contrepoint, ou bien d’alternative. Ce qu’on propose est ouvert, évidemment. Chacun a son mot à dire — et c’est tant mieux.
CHAPITRE 1
Penser
Tout commence par une anomalie qui crée comme un appel d’air. Si l’on songe à ce que penser veut dire, au vocabulaire sous-jacent, le premier mot qui devrait venir est un mot latin : pensare. Il semble être la racine et c’est lui, dans sa fécondité native, qu’on imagine remplir les textes des philosophes et théologiens latins. C’est une surprise, pourtant, qui attend l’archéologue. Notre penser est partout, leur pensare plutôt rare. De la pensée, des flux entre le corps, l’esprit, le monde, il est toujours question chez eux, mais ce n’est pas de ce verbe, pensare, qu’on le signifie. Ce passé-là, pour ainsi dire, « pense » peu.
Le premier mot, le mot de l’origine, c’est donc l’absent. Celui qui devait s’imposer, précéder, fonder tous les autres, c’est celui qui manque. L’étrangeté est dans cet écart entre le terme que notre modernité a promu et sa faible fréquence dans la scolastique qui par ailleurs ne cesse de détailler, d’analyser, de définir les formes de la vie pensante, et voit naître en un sens l’intellectuel.
Comment l’expliquer ? Pourquoi a-t-on retenu le mot le moins courant, le plus pâle ? On pourrait répondre que la modernité entendait par ce geste marquer sa rupture. La pensée, ce serait précisément l’affaire moderne ; si l’on prêtait à l’homme des fonctions inédites, si l’on concevait de façon révolutionnaire, loin des chicanes anciennes, son être, sa signature, il fallait un mot neuf. Penser aurait été le nouveau mot d’un nouveau monde.
Mais une autre idée vient, qui repose au demeurant sur un constat banal. Ce qui transparaît dans l’œuvre de l’homme, c’est son ouverture, sa variété, une manière d’indétermination qui trahit sa puissance, son errance, sa perméabilité – la Renaissance aimera pour cela l’image du caméléon. Ce qui ressort, ce sont aussi les tensions qui s’y manifestent : entre l’intellect et la matière, les organes, entre les facultés psychiques elles-mêmes, jusqu’à la pathologie, entre l’individu et les autres, entre l’individu et la bête, puis la nature, le ciel, tout l’univers. Or le mot penser embrasse ce flou significatif, sert à le rassembler. Non pas qu’il soit commode comme un terme creux, mais parce que son indécision constitutive, celle qui travaille au cœur de son premier sens, convient à l’indécision de ce qu’il doit accueillir et nommer. La pensée, c’est au départ la pesée, la suspension des plateaux d’une balance, d’où viendra l’idée d’évaluation, de considération perplexe. Penser est le verbe de l’oscillation, le verbe de la charge hésitante, en équilibre, à cheval. Penser s’impose, en somme, comme le mot de l’entre-deux, de l’entre-trois, de l’entre-tout, qui permet de dire ouvertement l’acte polymorphe de l’être qu’est l’homme. Quels sont ses modes et ses confins ? C’est ce qu’on veut voir.
CHAPITRE 2
Toucher
La première pensée, chez tous
1. Jusqu’où peut-on remonter dans l’histoire de ses propres pensées ? Il arrive qu’on se demande quel est le souvenir le plus ancien que l’on ait gardé, l’image d’enfance la plus lointaine, la première scène marquante, mais cela vaut-il pour la pensée ? Se souvient-on d’une pensée primitive ? Et si l’on admet qu’on se soit mis à penser, qu’il y ait eu une première fois (ce qui n’a rien d’évident), en a-t-on conservé la mémoire ? La réponse est non, et c’est remarquable.
2. Il y a bien des premières pensées, tirées de l’expérience. Il y a bien un moment où l’individu jeune saisit quelque chose qui n’est plus de l’ordre de la sensation, de l’image, le moment du concept et de l’axiome qui inaugure la vie intellectuelle, qui l’ouvre à l’universel. Mais quand et comment cela a-t-il eu lieu ? Nul ne se le rappelle.
Je me souviens de mon premier cinéma, de mon premier bain dans le Pacifique, de mon premier vol ; je ne me souviens pas de la fois, la première, où j’ai compris la notion de tout, celle de partie, et la proposition disant que le tout est plus grand que la partie. L’entrée dans la pensée est pour chacun une origine perdue et irrattrapable. Chacun pense dans l’oubli de sa première pensée, dans l’ignorance des commencements de sa vie mentale. Comme Dante, évoquant à propos de Virgile le « si large fleuve du parler » qui l’emportait lui-même, nous paraissons toujours déjà pris dans le fleuve du penser, incapables d’en situer la source. La perception mentale de l’individu ne s’appréhende que dans l’épanchement d’un flux dont le jaillissement se dérobe, et si cette source, au principe de sa pensée, reste là, présente à la coulée, c’est d’une présence immémoriale, fatalement inconsciente.
À quoi cela tient-il ? Au fait, dit Averroès, que les premiers concepts sont des intelligibles « communs à tous les êtres (communicant omnibus entibus) » et que nous les obtenons par induction, en les dégageant du sensible, dès lors que passé un certain âge nous sentons les moindres choses. Cela veut dire que face aux réalités nous pensons avant tout ce qu’il y a de commun en elles, entre elles, ce qui ôte à la perception des premiers intelligibles tout caractère exceptionnel, marquant, et la rend précoce, aussi, puisqu’elle s’amorce dès que nous sommes aptes à exercer correctement notre sens.
Pourquoi, donc, ne se souvient-on pas des pensées inaugurales ? Parce que les premiers intelligibles sont ceux que partagent toutes les choses et qu’en raison de leur transversalité ils n’ont rien de mémorable et sont perçus très tôt, à l’occasion de n’importe quoi. Toute pensée est abstraite, et par conséquent attentive aux traits généraux des choses, mais cette abstraction-là, l’induction première, porte sur les traits communs à toutes les choses, et non pas seulement à un groupe, à une classe, un genre, une espèce. La première pensée est la pensée la plus large, pensée du plus général, qui survient ordinairement lorsque le sens bien disposé fait face au réel anodin. Il faut attendre certaines circonstances pour pouvoir penser ceci ou cela ; il suffit de croiser des choses pour se mettre à penser. C’est cela, l’idée. Si la pensée est un événement, il est aussi lointain que l’activation de notre vie sensorielle d’enfant. Nous avons pensé tandis que nous sentions parce que, nécessairement, nous pensons d’abord ce que tout corps, n’importe quel corps, en tant que nous y sommes sensibles, offre de commun à tout étant. La pensée ne fut pas une chance, une trouvaille, elle s’est présentée dans la rencontre même des choses au bout de nos doigts.
La pensée du premier jour, ainsi, est sans motif extraordinaire. Elle n’est jamais spectaculaire, elle se fait par-devers soi, débordé qu’on est par le monde des êtres qui manifestent leurs traits d’union. Quelle que soit l’impression qu’on ait, de foison, de dissémination, de coupure, de variété rebelle, l’intellect ne peut pas ne pas s’ouvrir, presque tout de suite, dès qu’il est prêt, dès que l’enfant est mûr et suffisamment affecté, à ce qui affleure partout, au commun, à la reliure, ou pour ainsi dire à l’interréalité du réel sensible. Sans doute n’a-t-on jamais affaire qu’à des choses singulières, mais dans la clôture de leur singularité pointe toujours une brillance qui les relie, et c’est ce commun en elles, ou qu’on peut dire d’elles, qui nous fait penser. La pensée commence par le commun qui se communique. Elle commence en deçà des singularités dans la communication du monde banal et c’est ce qui nous en masque l’événement. Elle n’est pas née d’une stupeur, par conséquent, d’une commotion insigne, elle est sortie d’un visage, d’une voix, d’un caillou, d’un jouet, et de tout ce qui, en eux, les joignait au reste du réel. Le premier terrain de l’esprit, ce fut cette communauté des choses sur lesquelles le sens « est tombé » (cadit). Aristote dit que philosopher, c’est s’étonner. Philosopher, peut-être. Mais penser, non. Penser, c’est tomber sur des corps.
3. De façon inattendue, cela règle une autre question, faussement curieuse, et en vérité essentielle pour l’éthique et la politique : pourquoi tout le monde pense-t-il ? Ou plutôt pourquoi tout homme, comme homme, a-t-il commencé à penser, si bien qu’il n’est pas de bêtise absolue ? Peu importe ce que la vie sera devenue, comment elle s’est déroulée, se déroule, à quoi elle mène, pourquoi n’est-il personne qui soit dépourvu, quand même il n’en aurait plus conscience, des pensées premières ? La réponse est la suivante : c’est parce que tout le monde sent, ou plus exactement, suggère Averroès, parce que tout le monde touche.
On voit, on entend, on sent les odeurs, et les textes ne manquent pas qui vantent l’un ou l’autre sens, en défendent la précellence, mais s’agissant de la pensée, de l’édification du savoir, c’est plus précisément du toucher qu’on partirait, c’est par lui qu’on s’ouvrirait à la communauté du réel, et cela change tout. Pour quelle raison ? Parce que le toucher est le sens constitutif de l’animal, ce sans quoi il n’est pas. Un corps qui ne touche pas est un cadavre. Comme l’explique Aristote, le toucher est le seul sens dont la destruction entraîne, non pas simplement un amoindrissement de la sensorialité, mais la destruction même de l’être sentant. Quand j’entends, quand je vois, je risque mon organe ; quand je touche, je risque ma vie. Le toucher est le sens à partir duquel cette vie même se déroule, et la thèse, donc, est que personne n’est dénué de pensée parce qu’il n’est personne qui, dans la mesure où il vit, ne touche.
On peut ne jamais faire de métaphysique au cours de son existence, ne pas aboutir ni se plaire à cette forme de pensée-là, mais il nous est impossible de ne pas toucher, et le toucher, quoi qu’on décide, s’élabore en connaissance, même minimale. Je suis donc je touche, je touche donc je pense, voilà le raisonnement, avec ce beau paradoxe que si nul n’est privé de ce qui fait l’homme, c’est en tant qu’il met en œuvre ce qui fait l’animal. Même si c’est à ma façon et que la raison rejaillit sur mon tact, je commence d’être homme en tant que, comme la bête, je touche. On a souvent comparé l’intellect à la main, mais à la main distinguée de la patte, dans sa puissance propre de main, qui saisit, utilise, manipule. La réalité est plus élémentaire, peut-être. L’intelligence naissante est pour tous dans la main qui touche, dans le corps en contact qui simplement heurte ou effleure.
Mais si la pensée repose sur le toucher, il importe de nuancer, d’enrichir, et peut-être de renverser ce qu’on a dit. Qu’elle naisse de la perception du commun dans l’objet ordinaire, à la tombée du sens, ne dit pas son détachement, son indifférence au monde. C’est tout l’inverse. Le toucher est le sens fondamental de l’animal en ce qu’il lui permet de survivre, de se prémunir, par l’évaluation, tandis qu’il déambule, de ce qui lui convient et de ce qui lui est nocif. En touchant, l’homme-animal se sauve. Ce qui veut dire que la pensée première, comme pensée du contact, du commun dans le contact, a toujours en son fond rapport au salut. La pensée prolonge une sauvegarde, elle est le contraire du désintérêt, du désintéressement. On n’entre pas dans la pensée parce que l’on s’étonne, tranquille dans un monde sans menace, à l’abri, protégé de l’urgence. La pensée survient dans la touche de l’objet quelconque, mais aucune touche n’est triviale, quel que soit l’objet. Nous sommes mobiles et vulnérables dans un monde à la fois de ressources et de pièges, et la pensée advient, par le toucher, comme sublimation de nos abords ou de nos évitements. Toute pensée est la gestion d’un frottement, d’un choc, d’un enfoncement, d’une gorgée. On pense, tout le monde pense, parce que l’on doit boire, et que l’eau est soit source, soit poison.
CHAPITRE 3
Estimer, cogiter
1. Je ne sens pas le danger. Je ne vois pas l’hostilité de l’ennemi, la douceur de l’ami ou l’amour dans le corps qui m’aime. Tout cela, je l’estime. Entre l’acte de sentir et celui de concevoir, l’estimation est la première des modalités troublantes de la pensée, à l’œuvre constamment. Le verbe arabe est wahama, qui signifie se former une idée de quelque chose, et son équivalent latin aestimare ou existimare. L’estimation est un trait de la vie animale, mais elle vaut pour l’homme, qui lui ajoute l’intellectualité (ce qui ne va pas sans tiraillement, puisque chaque puissance aime sa solitude et veut son libre cours). Avicenne a forgé l’exemple le plus célèbre pour l’illustrer, celui de la brebis qui fuit devant le loup dont elle perçoit qu’il lui fera du mal. Elle n’a vu que du poil, une couleur, un mouvement ; elle n’a entendu qu’un grognement, mais elle a comme flairé la mort dans ce qui rôdait : elle a « estimé » sur-le-champ l’inimitié de l’autre bête, et estimé aussi, par contraste, la bienveillance de sa mère après laquelle elle soupire. Mais qu’a-t-elle saisi, en vérité, et grâce à quoi ? Qu’est-ce qu’une pensée de brebis, qui puisse importer ?
2. Estimer relève pour Avicenne d’une faculté située au milieu du cerveau, qui côtoie les pouvoirs de l’imagination et de la mémoire : c’est l’estimative, la wahmiyya. Sa fonction la plus singulière consiste à saisir dans le sensible ce que l’arabe appelle un ma‘nâ, et que le latin rend par le terme séduisant mais trompeur d’intentio. Ma‘nâ est un intraduisible, ce qui en fait une mine. Il désigne originairement la signification, ce que l’on entend par un mot, ce que l’on vise en disant. Estimer, c’est donc appréhender dans le sensible ce que le sensible veut dire, quelque chose de ce qu’il signifie, une part de son sens. Cela, ce ma‘nâ, cette intentio, l’animosité du loup, la tendresse de la mère, c’est une entité, un objet à part qui, en tant que tel, réclame une faculté spécifique susceptible d’en percevoir la majoration. Il y a dans le sensible, en deçà même de l’attention de l’intellect et de ses filets, plus que le sensible. Il y a dans le sensible de l’estimable. Toute réalité sensible contient une dimension qui à proprement parler ne se sent pas, n’est pas en elle-même matérielle, mais qui ne se livre qu’avec la chose concrète dont elle est comme une propriété singulière et circonstanciée. Estimer consiste à repérer cet aspect associé, coïncident, à percevoir cette qualité non sensible dans l’objet que l’on sent et à l’en extraire pour réagir à propos. L’animal fait cela, l’homme fait cela, chaque fois par exemple – c’est-à-dire toujours – qu’il « ressent » la sympathie ou l’aversion, qu’il évalue dans un contexte précis ce qui lui convient et ce qui lui disconvient.
S’il n’est pas un décor, une scène au loin, le monde est toujours plus que sa franchise sensible, son premier plan, et penser permet en l’estimant de s’en aviser. Mais l’estimation n’ajoute pas en profondeur, elle n’enrichit pas uniquement notre espace perceptif en montrant davantage, elle le polarise. En nous donnant à voir ce qui se présente comme… (comme hostile, comme nuisible, comme aimable, comme protecteur, etc.), elle nous dégage de la fausse neutralité des choses. La vie que cette pensée révèle n’est pas l’objet d’un face-à-face confortable, froid, c’est une vie réelle d’implications, un rapport tendu de forces, de désirs, d’accords et d’oppositions. Estimer la chose n’est pas discriminer ce qu’elle est, mais ce qu’elle vaut, et ce qu’elle vaut pour moi, ici, maintenant. Les loups en veulent aux brebis, admettons. Mais ce qu’estime cette brebis, c’est cette hostilité-là, dans ce loup, celui-là, affamé de cette faim. L’estimation est par excellence la pensée en situation d’un corps mobile attentif à sa vie. Le ma‘nâ, la signification que l’individu perçoit en plus du reste, n’est donc pas une propriété générale, abstraite, cueillie objectivement dans la chose comme telle, c’est ce qui, de cette propriété, lui parle, à lui, au sein du milieu que son psychisme et son corps constituent. Le supplément qu’est l’estimable est une connotation. Penser nous sort de la prose du monde.
Sans qu’il l’ait su ou mesuré, ce que Jakob von Uexküll développe dans sa célèbre Théorie de la signification est un écho de cette idée. Pour Uexküll, l’animal n’entre pas en rapport avec un « objet », il ne vit pas dans « le » monde, il n’évolue que dans un milieu, son monde, où les choses n’existent qu’en tant qu’elles ont une signification pour lui. Il n’y a pas de réel pur, par conséquent, et l’animal n’a rapport qu’à des porteurs de signification qui configurent son habitat. Uexküll, étonnamment, se réfère pour appuyer sa thèse à la pensée du Moyen Âge en soutenant que la distinction médiévale entre essence et accidents ne correspond qu’à une différence, du point de vue de l’animal, entre les significations principales et les significations mineures : « Les scolastiques, écrit-il, distinguaient dans les caractères d’un objet les essentia (sic) et les accidentia. Ils ne songeaient qu’à des porteurs de signification, puisque les caractères des objets sans relation avec un sujet ne présentent pas cette hiérarchie. C’est seulement la liaison plus ou moins étroite du porteur de signification avec le sujet qui permet de séparer les caractères en dominants (essentia) et secondaires (accidentia). » La remarque est forte, mais c’est à la leçon d’Avicenne que Uexküll aurait dû songer : dans le sensible il y a ce qui, véritablement, se sent, ce sont les sensibilia propres et communs, et les intentiones, les « visées », les significations de ce sensible, mêlées à lui, accidentellement liées à la matière, qui font de la nature une demeure diversement connotative.
3. Cette faculté estimative qui perçoit les significations, Averroès n’en veut pas. L’animal n’en a pas besoin pour s’orienter et savoir réagir, l’imagination lui suffit, et chez l’homme, c’est à une autre puissance que revient d’approcher le sens du sensible : la faculté cogitative, la fikriyya. Après la sensation, penser n’est pas estimer, c’est cogiter. La faculté de cogiter, que les Latins nommeront virtus cogitativa, est au centre du cerveau, elle aussi, et elle a pour fonction d’appréhender ce ma‘nâ, cette signification dont il a été question. Mais Averroès le comprend d’une autre façon et ne parle plus d’hostilité, de nuisance, de sympathie, d’amour. Ce que perçoit l’homme qui cogite, c’est le sensible dans son individualité. Porté par son intellect, qui accroît sa compréhension du réel concret, qui lui donne d’embrasser plus que l’objet propre de sa sensation, d’aller au-delà, en deçà, il n’a pas affaire, tandis qu’il sent et qu’il imagine, à des affects seulement confus, disparates, à des paquets d’informations ingérables et sans pôle. Devant un cheval, devant l’image mentale de ce cheval, cogiter consiste, outre les diverses qualités que nous lui voyons, à dégager ce qui fait qu’il est ce cheval. Devant un homme, devant l’image cérébrale de cet homme individuel, cogiter consiste à pointer ce qui fait de lui cet homme individuel, de la même manière qu’on peut, devant un portrait, percevoir ce qui le renvoie au modèle. Averroès compare cela, ce noyau de sens, à la pulpe sous l’écorce. La cogitation donne accès à la moelle singulière des choses et permet à nos images, dont elle révèle les références, de fonctionner comme portrait : cogiter transforme nos images en icônes du monde.
4. Ce pouvoir change tout. Il permet à l’homme d’être autre chose qu’un réceptacle d’affects sans repères, un simple sujet d’impressions, il lui permet de vivre consciemment dans un monde balisé d’individus, de réalités ponctuelles, désignables, qu’il peut nommer, qu’il peut « phraser », et dont il peut se souvenir. Mais la cogitation s’impose aussi comme antichambre dans la connaissance, elle est un peu la raison d’avant la raison, la faculté qui prépare l’acte de l’intellect en lui dévoilant l’objet sur lequel opérer son abstraction. Le noyau que la cogitative atteint préfigure l’essence et la conditionne, comme Thomas d’Aquin, par exemple, le savait bien. Produire un concept demande non seulement de sentir et d’imaginer, mais de cogiter, aussi, parce que la cogitation « collationne », compare les perceptions, prélève au cœur de l’individu ce qui fait de lui plus que lui : elle y voit l’instance d’une nature commune.
N’est-ce qu’une affaire de savoir et de vérité ? C’est plus que cela. En imposant à l’intellect sa médiation, le pouvoir de cogiter est au principe du déploiement de notre être d’animal intelligent. Car si l’homme est intellectuel, il ne l’est qu’en puissance, radicalement, et la cogitation seule en est l’agent formateur. L’homme est un « espace potentiel », au sens où Winnicott en parle, et la cogitation en est la force plastique. C’est par l’image, par le cumul ordonné des images que l’individu, d’un seul mouvement, s’étoffe et s’universalise. Cogiter développe l’embryon mental, comble l’informité, donne du poids au Je qui dit je peux, je veux, je sais. C’est en deçà de l’intellectualité, autrement dit, que l’humanité intellectuelle se joue. Elle advient dans le fantasme que la cogitation travaille, au risque d’échouer, de dériver et de se perdre. Et chacun le sait, d’ailleurs, à condition de rendre au mot sa force passée. Cogito ergo sum : je cogite donc je suis.
Jean-Baptiste Brenet est agrégé de philosophie (1995); docteur en sciences religieuses (2002, École pratique des hautes études, 5e section, sous la direction d’Alain de Libera :Transferts du sujet. La noétique d’Averroès selon Jean de Jandun); habilité à diriger des recherches (2010, École pratique des hautes études, 5e section, avec Alain de Libera comme garant: Averroès et la scolastique latine. Etudes d’histoire des philosophies médiévales arabe et latine).
Professeur de philosophie au Lycée de 1995 à 2000, puis détaché comme chargé de recherches au CNRS (2000-2002), il est élu maître de conférence à l’Université Paris Ouest-Nanterre La Défense (2003-2011), puis professeur des Universités à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne (2011-). Il y dirige jusqu’en 2019 le Centre GRAMATA (Groupe de recherche antiquité, Moyen Âge et transmission arabe). Il est membre du laboratoire de recherches SPHère (UMR 7219)[2].
Jean-Baptiste Brenet est traducteur du latin et de l’arabe. Il a co-fondé et co-dirige avec Christophe Grellard la collection « Translatio. Philosophies médiévales », chez Vrin. Il a créé et anime à l’Institut du Monde arabe « falsafa. Les RDV de la philosophie arabe à l’IMA ».
L’objet principal des travaux de Jean-Baptiste Brenet est Averroès (Ibn Rushd, 1126-1198) et la philosophie andalouse. Il les étudie à la fois pour examiner les grands concepts de la falsafa (notamment en métaphysique, en anthropologie et en philosophie de l’esprit) et pour comprendre l’héritage de cette philosophie « arabe » dans la pensée latine, et plus largement dans la pensée moderne européenne.
2007 : Averroès et les averroïsmes juif et latin, Actes du colloque international (Paris, 16-), Coll. Textes et Études du Moyen Âge, Brepols – (ISBN978-2-50352-742-0)
2010 : Thomas d’Aquin, Les Créatures spirituelles. Introduction, traduction et notes de Jean-Baptiste Brenet, Paris, Vrin (coll. « Sic et non »)
2015 : Averroès l’inquiétant, Les Belles Lettres – (ISBN978-2-25144-533-5) (traduction en espagnol, Metales Pesados, Chili, 2018 ; en italien, Carocci, 2019 ; en arabe, Dâr al-kitâb al-jadîd, 2020 ; en russe, Ad marginem).
2016 : Thomas d’Aquin, L’Âme et le Corps (Somme de Théologie, Ia, q. 75-76), traduction et notes de Jean-Baptiste Brenet, introduction de C. Bazan, Paris, Vrin
2018: (avec L. Cesalli), Sujet libre. Pour Alain de Libera, Paris, Vrin.
2019 : La Philosophie arabe à l’étude. Sens, limites et défis d’une discipline nouvelle (avec Olga Lizzini), in Studying Arabic Philosophy. Meaning, Limits and Challenges of a Modern Discipline, Paris, Vrin
2019 : Dante et l’Averroïsme (avec Alain de Libera et I. Rosier), Collège de France-Belles Lettres
2020 : Robinson de Guadix (préface de Kamel Daoud), Lagrasse, Verdier
2021: Ibn ?ufayl, Le philosophe sans maître, édition de la traduction d’E.-M. Quatremère, préface et notes par J.-B. Brenet, Paris, Payot et Rivages.
2022: Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Paris, Payot (trad. arabe, Sophia, Koweït, 2023 ; trad. russe, ad Marginem, 2024) : Prix PhiloMonaco de l’essai philosophique 2023
2023: Demain la veille, Lagrasse, Verdier.
2024: Le dehors dedans.Averroès en peinture, Paris, Macula. Prix Biguet 2025
Perfection de la philosophie ou philosophe parfait ? – Jean de Jandun, lecteur d’Averroès, in Recherches de théologie et philosophie médiévales, Vol. 68, No. 2, 2001, pp. 310-348
Les sources et le sens de l’anti-averroïsme de Thomas de Strasbourg, in Revue des sciences philosophiques et théologiques, 2006/4 (Tome 90)
Thomas d’Aquin pense-t-il ? – Retours sur Hic homo intelligit, in Revue des sciences philosophiques et théologiques, 2009/2 (Tome 93)
Sujet, objet, pensée personnelle : l’Anonyme de Giele contre Thomas d’Aquin, in Archives d’histoire doctrinale et littéraire du Moyen Âge, 2012/1 (Tome 79)
Siger de Brabant et la notion d’operans intrinsecum : un coup de maître ?, in Revue des sciences philosophiques et théologiques, 2013/1 (Tome 97)
Pensée, dénomination extrinsèque et changement chez Averroès – Une lecture d’Aristote, Physique VII, 3, in Archives d’histoire doctrinale et littéraire du Moyen Âge, 2015/1 (Tome 82)
2018 : Avicenne, (?), Epître sur les prophéties, introduction (avec O. Lizzini), traduction de l’arabe et notes, Paris, Vrin – (ISBN978-2-71162-774-5)
2022: Averroès, (Ibn Rushd), L’intellect (Compendium du livre De l’âme), texte arabe établi et présenté par D. Wirmer, introduction, traduction et notes par J.-B. Brenet, Paris, Vrin: Prix Ibn Khaldûn/Senghor de la traduction arabe
2023 : Averroès, Dieu et la connaissance du monde, Paris, Payot et Rivages.
2024: Dans J.-B. Brenet, Le dehors dedans.Averroès en peinture, Paris, Macula: (i) Saint Bonaventure, Commentaire des Sentences, distinction 18, article 2, question 1 (1250-1252), p. 227 sq.; (ii) Thomas d’Aquin, Commentaire des Sentences, Livre II, distinction 17, question 2, art. 1 (1252-1254), p. 238 sq.; (iii) Thomas d’Aquin, Abrégé de théologie I (De fide) (1261-1265), I, 79; 85; 86; 87; 89 p. 252 sq. ; (iv) Siger de Brabant, Questions sur le livre III du traité De l’âme d’Aristote (1265-1266), q. 1; 7; 8; 914; 15; p. 261 sq.; (v) Thomas d’Aquin, Questions sur l’âme (1266-1267), q. 2; 3; 5; p. 287 sq.; (vi) Thomas d’Aquin, Commentaire du traité De l’âme d’Aristote (1267-1268), III, 1; 4 p. 318 sq.; (vii) Étienne Tempier, Condamnation du 10 décembre 1270 ; Condamnation du 7 mars 1277 (extraits), p. 323 sq.; (viii) Anonyme de Giele, Questions sur le traité De l’âme d’Aristote, q. I, 6; q. II, 4; p. 327 sq.; (ix) Gilles de Rome, Lecture du livre II des Sentences, Question 56, distinction 17, p. 343 sq.; (x) Siger de Brabant, De l’âme intellective, texte intégral, p 364 sq.; (xi)Taddeo de Parme, Questions sur le livre III du traité De l’âme d’Aristote, extraits (1318-1325 ?), III, 4; 5; p. 398.
Ce livre intéressera ceux et celles préoccupés par l’évolution de la philosophie à travers les différentes traductions des écrits grecques anciens en arabe, puis en latin et enfin en français. Le titre doit se lire comme suit : “QUE VEUT DIRE PENSER selon les Arabes et les Latins” ou, selon l’IA ChatGPT, “Que voulait-on dire quand on disait “penser” au Moyen Âge, en arabe et en latin ?” La chaîne de traduction des écrits des philosophes grecques de l’Antiquité (Platon, Aristote…) vers le français suit deux chemins différents : 1. Grec — Latin — Français; 2. Grec — Arable — Latin — Français. Il est donc aisé d’imaginer l’influence culturelle des langues lors de ces traductions. Chaque langue forme un esprit différent avec ses propres conceptualisations et sa propre culture.
Lorsque je dis que les Canadiens-Anglais ne pensent pas comme les Canadiens-Français, plus spécifiquement les Québécois, je ne veux pas souligner une différence d’opinion mais qu’ils pensent le monde différemment en raison de leur langue (l’anglais).
Chaque langue est une vision du monde !
Wilhelm von Humboldt (1767–1835)
Thèse centrale :
Chaque langue est une vision du monde (Weltansicht).
La langue ne décrit pas le monde
Elle le forme
? Deux langues ? deux mots pour la même chose
? Deux langues = deux mondes pensables différents
Sapir–Whorf (version modérée)
La langue oriente la pensée
Elle ne l’enferme pas
Exemples :
temps verbaux ? rapport au temps
genres ? catégorisation
spatialité ? perception du monde
Ce que montre Brenet (implicitement)
Dans Que veut dire penser ? :
Traduire, ce n’est jamais neutre
Passer de l’arabe au latin :
transforme la notion de pensée
Le mot intellect n’est pas équivalent à ?aql
Une philosophie traduite est déjà une autre philosophie.
Conclusion forte (mais juste)
On peut donc dire, sans caricature :
Chaque langue forme un esprit différent,
parce qu’elle propose une manière différente d’habiter le monde.
Mais :
aucune langue n’est supérieure
chaque langue révèle certaines vérités et en voile d’autres
Ce que Humboldt veut dire exactement
Pour Humboldt :
Chaque langue est une Weltansicht.
Cela signifie :
une langue n’est pas un simple outil de communication
elle est une forme active de mise en monde
elle organise :
ce qui est visible
ce qui est dicible
ce qui est pensable
? Parler une langue, c’est déjà habiter le monde d’une certaine manière.
Lien avec la philosophie médiévale
C’est exactement ce que montrent les traditions grecque, arabe et latine :
Grec : penser = voir (theoria)
Arabe : penser = lier, se souvenir (?aql, dhikr)
Latin : penser = définir, distinguer (intelligere, substantia)
Ainsi, penser en grec, penser en arabe, penser en latin et penser en français impliquent quatre façon différentes de penser, quatre visions différentes du monde.
Et cela sans même prendre en compte l’évolution de chaque langue au fil du temps : penser en grec aujourd’hui n’équivaut pas nécessairement à penser en grec à l’époque antique ou médiévale.
Traduire un concept d’une langue à une autre ne se limite jamais à transposer des mots : chaque langue façonne la pensée à sa manière, si bien qu’une philosophie traduite est déjà une autre philosophie.
Les concepts et les mots d’une langue ne se traduisent jamais parfaitement dans une autre : chaque langue organise et façonne la pensée à sa manière, et traduire un mot implique toujours une interprétation. Ainsi, un terme grec, arabe ou latin peut couvrir des sens différents et porter des nuances culturelles et philosophiques propres, de sorte qu’une traduction modifie inévitablement la pensée originale. C’est pourquoi, dans l’histoire de la philosophie, lire un texte traduit revient souvent à lire une autre philosophie, et chaque langue produit sa propre « vision du monde » ou Weltansicht, rendant impossible une correspondance exacte des concepts à travers les siècles et les cultures.
Ah, là on touche à un point fondamental en philosophie et en linguistique : l’idée que les mots d’une langue ne se traduisent jamais parfaitement dans une autre, et que les concepts eux-mêmes sont en partie modelés par la langue qui les exprime. C’est exactement ce qui explique la difficulté de traduire des textes philosophiques anciens.
1. Le problème de base
Quand on traduit un mot ou un concept d’une langue à une autre :
Il n’y a souvent pas d’équivalent exact.
Le mot traduit peut perdre certaines nuances ou ajouter des connotations étrangères.
Résultat : le concept lui-même change.
Exemple simple
Grec ancien : logos
peut signifier : parole, raison, discours, lien, ordre cosmique
Latin : verbum, ratio
aucune traduction ne rend toutes les dimensions de logos
Arabe médiéval : kalam ou ?aql
différentes implications philosophiques, parfois incompatibles avec le grec original
Traduire logos ? ratio ? intellect ? raison change la “vision du monde”.
2. Pourquoi cela arrive
a) Structure grammaticale
Certaines langues obligent à mettre en avant des relations, d’autres des substances.
Exemple :
Arabe : racines verbales ? la pensée est souvent un acte relationnel
Latin : nommer l’essence ? la pensée est plus substantielle et classificatoire
b) Champ sémantique différent
Un mot peut couvrir plus ou moins de sens selon la langue
Ex : « penser » en français moderne n’est ni ?aql (arabe) ni noein (grec)
c) Contexte culturel
Concepts liés à :
religion
métaphysique
société
Ces dimensions ne se transportent pas automatiquement dans une autre langue
3. Conséquences philosophiques
Une traduction est déjà une interprétation.
« Une philosophie traduite est déjà une autre philosophie. »
Impossible de reconstruire exactement l’esprit d’origine.
Même un traducteur très fidèle modifie la pensée
Les lecteurs occidentaux du Moyen Âge ont souvent lu Aristote à travers le filtre d’Averroès, donc déjà transformé
Chaque langue produit une “Weltansicht” différente.
Une langue ne décrit pas le monde de manière neutre, elle forme le monde que le locuteur peut concevoir
4. Exemple historique
Grec ? arabe ? latin :
ousia (essence, substance)
devient jawhar en arabe ? légèrement teinté par la logique néoplatonicienne
puis substantia en latin ? simplifié et intégré au cadre scolastique
Résultat : la philosophie sur “l’être” est déjà différente à chaque étape.
5. Ce que cela implique aujourd’hui
Lire un texte ancien dans sa langue originale est toujours préférable pour saisir toutes les nuances.
Traduire requiert une interprétation consciente des différences conceptuelles.
La pluralité des langues est une richesse, mais aussi un défi pour la philosophie comparée.
Il m’apparaît primordiale de considérer ces points fondamentaux de la philosophie et de la linguistique avant la lecture de CE QUE VEUT DIRE PENSER ? ARABES ET LATINS de JEAN-BAPTISTE BRENET, d’autant plus que ce philosophe est un véritable spécialiste de la pensée arabe et de son legs au monde latin.
Ce livre nous propose un visite guidée fort bien documentée qui a tout pour étonner son lecteur.
Qu’on ouvre certains livres anciens, en arabe, en latin, ceux qu’on ne lit pas et qu’on oppose à tort, on y trouvera des auteurs médiévaux qu’obsède, non pas la lutte, mais la question de la pensée. Ils pensent, ils brûlent leur vie à penser, et cette vie-là, ils la posent sur une table, et ils regardent, et ils s’interrogent. On les comprend. Ils veulent savoir qui ils sont, ce qu’ils font, ce dans quoi ils espèrent ou s’épuisent.
Qu’appellent-ils penser ? Descartes, pour l’homme, avait sa réponse : je suis une chose qui pense, c’est-à-dire « une chose qui doute, qui conçoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine aussi, et qui sent ». Que disent-ils, eux, et avant lui ? Que répondent-ils, dans leur langue, qui soit bouleversant, gelé par l’oubli, et donc neuf ? C’est ce qu’on cherche, librement, en déclinant les entrées.
BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), p. 7.
Voici un résumé clair et structuré des notions clés de Jean-Baptiste Brenet, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, sans entrer dans des citations ni du texte protégé, mais fidèle à l’esprit et au projet du livre.
1. Question centrale du livre
Le livre ne demande pas « qu’est-ce que la pensée ? » au sens moderne,
mais plus radicalement :
Que voulait-on dire quand on disait “penser” au Moyen Âge, en arabe et en latin ?
? Brenet montre que penser n’est pas une notion unique, stable ou évidente, mais un ensemble d’actes, d’expériences et de régimes intellectuels.
2. Penser n’est pas seulement raisonner
Une thèse centrale du livre :
Penser n’est pas réductible à un calcul logique ou à un raisonnement abstrait.
Dans les traditions médiévales :
penser peut vouloir dire :
recevoir
éprouver
être affecté
s’actualiser
être mis en mouvement par autre chose
? La pensée est souvent passive autant qu’active.
3. La pluralité des verbes du “penser”
Brenet insiste beaucoup sur la diversité lexicale.
En latin et en arabe, “penser” se dit autrement :
intelligere (saisir)
cogitare (rassembler, peser)
speculari (contempler)
estimare (évaluer)
sentire (sentir)
tangere (toucher)
dhikr (se souvenir, évoquer)
fikr (réflexion, méditation)
?aql (intellect, lien)
? Penser, c’est parfois toucher, goûter, se souvenir, être éveillé.
4. L’intellect n’est pas “dans” le sujet moderne
Point fondamental du livre (et très dérangeant pour nous modernes) :
Chez beaucoup de philosophes arabes et latins, l’intellect n’est pas une propriété privée du sujet.
Chez Al-Fârâbî, Avicenne, Averroès :
l’intellect est :
séparé
universel
parfois commun
? Penser, ce n’est pas produire à partir de soi,
c’est être traversé par une activité intellectuelle.
5. Penser, c’est être transformé
Brenet insiste sur une dimension existentielle :
Penser n’est pas seulement connaître quelque chose, c’est devenir autre que ce qu’on était.
L’intellect s’actualise
L’âme change de statut
Le sujet n’est pas souverain
? Penser est un événement, pas une simple opération mentale.
6. Philosophie et religion : deux régimes du penser
Le livre montre que, pour les médiévaux :
il n’y a pas deux vérités
mais plusieurs modes d’accès à la vérité
Distinction essentielle :
la philosophie pense par démonstration
la religion pense par images, récits, symboles
? Ce sont deux façons de penser, pas penser vs non-penser.
7. Le penser comme expérience limite
Chez certains auteurs (notamment inspirés d’Aristote et du néoplatonisme) :
le sommet du penser n’est pas discursif
il est :
silencieux
contemplatif
non verbal
? À son plus haut degré, le penser ne se dit plus.
8. Critique implicite du sujet moderne
Sans attaquer frontalement Descartes, le livre suggère que :
le “je pense” moderne a effacé :
la passivité
la dépendance
la pluralité des formes de pensée
? Nous avons réduit “penser” à une activité consciente, volontaire et individuelle, ce qui est historiquement très tardif.
9. Méthode du livre
Ce n’est pas :
une histoire chronologique
un manuel scolaire
Mais :
une cartographie conceptuelle
une enquête lexicale
une philosophie à partir des mots
? Brenet fait penser le lecteur, plutôt que de lui expliquer quoi penser.
En une formule
Le message profond du livre pourrait se résumer ainsi :
Penser, ce n’est pas posséder une pensée,
c’est être pris dans un acte qui nous dépasse.
Tout commence par une anomalie qui crée comme un appel d’air. Si l’on songe à ce que penser veut dire, au vocabulaire sous-jacent, le premier mot qui devrait venir est un mot latin : pensare. Il semble être la racine et c’est lui, dans sa fécondité native, qu’on imagine remplir les textes des philosophes et théologiens latins. C’est une surprise, pourtant, qui attend l’archéologue. Notre penser est partout, leur pensare plutôt rare. De la pensée, des flux entre le corps, l’esprit, le monde, il est toujours question chez eux, mais ce n’est pas de ce verbe, pensare, qu’on le signifie. Ce passé-là, pour ainsi dire, « pense » peu.
Le premier mot, le mot de l’origine, c’est donc l’absent. Celui qui devait s’imposer, précéder, fonder tous les autres, c’est celui qui manque. L’étrangeté est dans cet écart entre le terme que notre modernité a promu et sa faible fréquence dans la scolastique qui par ailleurs ne cesse de détailler, d’analyser, de définir les formes de la vie pensante, et voit naître en un sens l’intellectuel.
BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 1 – Penser, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), p. 9.
Le mot « penser » en français a une histoire très intéressante, et on peut en suivre la racine et l’évolution à travers les langues.
1. Racine étymologique
Français : penser
Latin : pensare, pulsatif de pendere
pendere = peser, suspendre, estimer
pensare = peser mentalement, réfléchir, évaluer
Littéralement, « penser » signifie à l’origine “peser dans son esprit”, comme on pèse des objets pour juger de leur valeur ou de leur poids.
2. Liens avec d’autres langues
Italien : pensare
Espagnol : pensar
Anglais : thought (dérive d’une autre racine germanique, mais l’idée est similaire : réflexion et considération)
3. Dimension philosophique
La racine suggère une activité de jugement et de mesure, pas seulement de raisonnement abstrait.
C’est proche de l’idée médiévale que penser implique évaluer, comparer et peser les idées, et pas seulement les concevoir intellectuellement.
4. Comparaison avec le grec et l’arabe
Grec ancien : noein, dianoia ? contempler, saisir, discerner
Arabe : fikr, ?aql ? méditer, lier, relier
La racine française pens- insiste sur le geste mental de peser et d’évaluer, ce qui n’existe pas exactement dans ces langues.
En résumé :
Penser, c’est originellement peser dans l’esprit, évaluer et juger, une nuance qui éclaire bien pourquoi traduire cette notion dans d’autres langues transforme nécessairement sa signification.
Si vous voulez, je peux faire un tableau comparatif des racines de « penser » en français, grec et arabe, pour voir concrètement comment les langues façonnent l’esprit.
Voulez?vous que je fasse ça?? OUI !
(…) La pensée, c’est au départ la pesée, la suspension des plateaux d’une balance, d’où viendra l’idée d’évaluation, de considération perplexe. Penser est le verbe de l’oscillation, le verbe de la charge hésitante, en équilibre, à cheval. Penser s’impose, en somme, comme le mot de l’entre-deux, de l’entre-trois, de l’entre-tout, qui permet de dire ouvertement l’acte polymorphe de l’être qu’est l’homme. Quels sont ses modes et ses confins ? C’est ce qu’on veut voir.
BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 1 – Penser, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), p.11.
Jean-Baptiste Brenet ancre la pensée dans notre corps, notre corps sensible. Il n’y a pas de penser sans les sens. Et il y a la première pensée… oubliée.
Toucher
La première pensée, chez tous
1. Jusqu’où peut-on remonter dans l’histoire de ses propres pensées ? Il arrive qu’on se demande quel est le souvenir le plus ancien que l’on ait gardé, l’image d’enfance la plus lointaine, la première scène marquante, mais cela vaut-il pour la pensée ? Se souvient-on d’une pensée primitive ? Et si l’on admet qu’on se soit mis à penser, qu’il y ait eu une première fois (ce qui n’a rien d’évident), en a-t-on conservé la mémoire ? La réponse est non, et c’est remarquable.
2. Il y a bien des premières pensées, tirées de l’expérience. Il y a bien un moment où l’individu jeune saisit quelque chose qui n’est plus de l’ordre de la sensation, de l’image, le moment du concept et de l’axiome qui inaugure la vie intellectuelle, qui l’ouvre à l’universel. Mais quand et comment cela a-t-il eu lieu ? Nul ne se le rappelle.
Je me souviens de mon premier cinéma, de mon premier bain dans le Pacifique, de mon premier vol ; je ne me souviens pas de la fois, la première, où j’ai compris la notion de tout, celle de partie, et la proposition disant que le tout est plus grand que la partie. L’entrée dans la pensée est pour chacun une origine perdue et irrattrapable. Chacun pense dans l’oubli de sa première pensée, dans l’ignorance des commencements de sa vie mentale. Comme Dante, évoquant à propos de Virgile le « si large fleuve du parler » qui l’emportait lui-même, nous paraissons toujours déjà pris dans le fleuve du penser, incapables d’en situer la source. La perception mentale de l’individu ne s’appréhende que dans l’épanchement d’un flux dont le jaillissement se dérobe, et si cette source, au principe de sa pensée, reste là, présente à la coulée, c’est d’une présence immémoriale, fatalement inconsciente.
BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 2 – Toucher (La première pensée, chez tous), Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), pp.13-14.
(…) Aristote dit que philosopher, c’est s’étonner. Philosopher, peut-être. Mais penser, non. Penser, c’est tomber sur des corps.
BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 2 – Toucher (La première pensée, chez tous), Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), p. 17.
On voit, on entend, on sent les odeurs, et les textes ne manquent pas qui vantent l’un ou l’autre sens, en défendent la précellence, mais s’agissant de la pensée, de l’édification du savoir, c’est plus précisément du toucher qu’on partirait, c’est par lui qu’on s’ouvrirait à la communauté du réel, et cela change tout. Pour quelle raison ? Parce que le toucher est le sens constitutif de l’animal, ce sans quoi il n’est pas. Un corps qui ne touche pas est un cadavre. Comme l’explique Aristote, le toucher est le seul sens dont la destruction entraîne, non pas simplement un amoindrissement de la sensorialité, mais la destruction même de l’être sentant. Quand j’entends, quand je vois, je risque mon organe ; quand je touche, je risque ma vie. Le toucher est le sens à partir duquel cette vie même se déroule, et la thèse, donc, est que personne n’est dénué de pensée parce qu’il n’est personne qui, dans la mesure où il vit, ne touche.
BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 2 – Toucher (La première pensée, chez tous), Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), p. 17.
Jean-Baptiste Brenet se réfère notamment à Avicenne, Averroès et Al-Fârâbî .
Averroès est l’une des grandes figures de la philosophie médiévale — et un maillon décisif dans la transmission d’Aristote à l’Occident.
AVERROÈS
Identité
Nom arabe : Ibn Rushd (??? ???)
Nom latinisé : Averroès
Dates : 1126–1198
Lieu : Cordoue (Al-Andalus, Espagne musulmane)
Langue d’écriture : arabe
Il est à la fois :
philosophe
juriste musulman
médecin
Son rôle historique majeur
? Averroès est le plus grand commentateur d’Aristote au Moyen Âge.
Il n’a pas simplement traduit Aristote :
il l’a expliqué ligne par ligne
il a cherché à restituer le sens authentique du philosophe grec, contre les interprétations néoplatoniciennes.
Ses commentaires sont devenus la référence dans les universités européennes pendant des siècles.
Les trois types de commentaires d’Aristote
Averroès a rédigé :
Commentaires courts (résumés)
Commentaires moyens
Grands commentaires (explication détaillée du texte grec)
? Beaucoup de textes d’Aristote ont été connus en Europe par les commentaires d’Averroès avant même le texte original.
La transmission vers l’Occident latin
Chaîne typique :
grec ? arabe (Averroès) ? latin ? français / langues modernes
Ses œuvres sont traduites en latin dès le XIII? siècle.
Il devient “le Commentateur” (Aristote étant “le Philosophe”).
Les idées clés d’Averroès (simplifiées)
1. Primauté de la raison
La raison philosophique est compatible avec la foi, mais distincte.
Tous ne doivent pas philosopher de la même façon.
2. L’intellect
Thèse célèbre (et controversée) de l’intellect unique :
l’intellect est commun à tous les humains
Cette idée choque les théologiens chrétiens.
3. Vérité et interprétation
Il n’y a pas deux vérités (religieuse / philosophique),
mais plusieurs niveaux de discours.
Condamné… puis célébré
Dans le monde musulman
Critiqué par des théologiens (ex. Al-Ghazali)
Relativement marginalisé après sa mort
Dans le monde chrétien
Immense influence
À l’origine de l’averroïsme latin
Condamné à Paris (1277)… mais étudié partout
Pourquoi Averroès est crucial
Sans lui :
une grande partie d’Aristote aurait été inconnue en Europe
Thomas d’Aquin, Siger de Brabant, Dante n’auraient pas pensé de la même manière
? Dante le place dans les Limbes parmi les grands sages païens.
En résumé
Averroès est :
un penseur musulman
le grand passeur d’Aristote
un pont intellectuel entre Grèce, monde arabe et Europe latine
Il incarne à lui seul l’idée que la philosophie occidentale est née du dialogue entre les civilisations.
AVICENNE
Avicenne est l’autre grande figure majeure de la philosophie médiévale islamique — complémentaire d’Averroès, mais très différent de lui.
Il est souvent considéré comme le plus grand philosophe de l’islam médiéval.
Son rôle historique
? Avicenne a reconstruit Aristote dans un système philosophique cohérent, fortement influencé par le néoplatonisme.
Il ne commente pas Aristote ligne à ligne (contrairement à Averroès).
Il crée une philosophie originale, inspirée d’Aristote.
Ses œuvres deviennent fondatrices aussi bien en Orient qu’en Occident.
Œuvres majeures
Philosophie
Le Livre de la guérison (Kit?b al-Shif?’)
? vaste encyclopédie philosophique
Le Livre des indications et des avertissements
Médecine
Le Canon de la médecine
? manuel médical de référence en Europe jusqu’au XVII? siècle
Idées philosophiques essentielles
1. Essence et existence
? Distinction capitale :
Essence : ce qu’une chose est
Existence : le fait qu’elle soit
Chez les êtres créés :
l’essence n’implique pas l’existence
Chez Dieu :
essence = existence
? Être nécessaire
Cette idée marquera profondément :
Thomas d’Aquin
la métaphysique occidentale
2. Dieu comme être nécessaire
Tout ce qui existe est soit :
nécessaire
possible
Le monde dépend d’un Être nécessaire par soi.
3. L’âme et l’« homme volant »
Expérience de pensée célèbre :
Un homme créé en suspension dans le vide
Sans sensations
Il se sait pourtant exister
? Conclusion : la conscience de soi est indépendante du corps
4. Connaissance et intellect
L’intellect humain reçoit la connaissance de l’Intellect agent
Vision hiérarchisée du savoir (influence néoplatonicienne)
Avicenne et l’Occident latin
Chaîne de transmission :
grec ? arabe (Avicenne) ? latin ? français
Traduit en latin dès le XII? siècle
Étudié dans les universités médiévales
Autorité quasi absolue en médecine et métaphysique
Avicenne vs Averroès (en bref)
Avicenne
Averroès
Philosophie systématique
Commentaire fidèle d’Aristote
Influence néoplatonicienne
Anti-néoplatonicien
Métaphysicien
Exégète
Central en Orient
Central en Occident latin
Pourquoi Avicenne est essentiel
Sans Avicenne :
pas de métaphysique médiévale structurée
pas de distinction essence/existence
pas de médecine universitaire européenne
Il est un fondateur, pas seulement un passeur.
En résumé
Avicenne est :
un génie encyclopédique
un penseur original
un pont entre Aristote et la scolastique
AL-FÂRÂBÎ
Al-Fârâbî est l’un des fondateurs de la philosophie islamique classique — souvent appelé « le Second Maître », Aristote étant le « Premier ».
Identité
Nom complet : Ab? Na?r Mu?ammad ibn Mu?ammad al-Fârâbî
Dates : v. 872 – 950
Origine : Asie centrale (région du Turkestan, actuel Kazakhstan)
Langues : arabe, persan, grec (lu et étudié)
Professions : philosophe, logicien, musicien, théoricien politique
Son rôle historique
? Al-Fârâbî est le grand architecte de l’aristotélisme dans le monde islamique.
Il systématise logique, métaphysique et politique.
Il prépare le terrain pour Avicenne.
Il fournit à l’Occident une version structurée d’Aristote.
Sans lui, Avicenne n’aurait sans doute pas existé tel qu’on le connaît.
Œuvres majeures
Philosophie et logique
L’énumération des sciences
Commentaires de la logique d’Aristote
Philosophie politique
La Cité vertueuse
Musique
Le Grand Livre de la musique
Idées clés
1. Philosophie et religion
La vérité est une
La religion en est la traduction symbolique
La philosophie en est la forme démonstrative
? Vision très influente et audacieuse.
2. La cité vertueuse
Inspirée de Platon :
La société idéale est dirigée par :
un philosophe
ou un prophète-législateur
Le chef parfait unit :
sagesse
vertu
connaissance
3. Hiérarchie de l’intellect
Intellect en puissance
Intellect en acte
Intellect acquis
Intellect agent
? Ce schéma influencera :
Avicenne
Averroès
la scolastique latine
4. Logique comme clé universelle
La logique est l’outil fondamental de toute connaissance.
Elle est valable indépendamment de la religion ou de la langue.
Al-Fârâbî et l’Occident
Traduit en latin au XII?–XIII? siècles
Influence Thomas d’Aquin indirectement
Essentiel dans la transmission d’Aristote
Pourquoi il est si important
Al-Fârâbî est :
un systématicien
un médiateur culturel
un philosophe politique majeur
Il transforme Aristote en système vivant, compatible avec une civilisation nouvelle.
En résumé
Al-Fârâbî est :
le fondateur de la philosophie rationnelle en islam
le pont entre Platon, Aristote et le monde médiéval
la source intellectuelle d’Avicenne
2. Estimer relève pour Avicenne d’une faculté située au milieu du cerveau, qui côtoie les pouvoirs de l’imagination et de la mémoire : c’est l’estimative, la wahmiyya. Sa fonction la plus singulière consiste à saisir dans le sensible ce que l’arabe appelle un ma‘nâ, et que le latin rend par le terme séduisant mais trompeur d’intentio. Ma‘nâ est un intraduisible, ce qui en fait une mine. Il désigne originairement la signification, ce que l’on entend par un mot, ce que l’on vise en disant. Estimer, c’est donc appréhender dans le sensible ce que le sensible veut dire, quelque chose de ce qu’il signifie, une part de son sens. Cela, ce ma‘nâ, cette intentio, l’animosité du loup, la tendresse de la mère, c’est une entité, un objet à part qui, en tant que tel, réclame une faculté spécifique susceptible d’en percevoir la majoration. Il y a dans le sensible, en deçà même de l’attention de l’intellect et de ses filets, plus que le sensible. Il y a dans le sensible de l’estimable. Toute réalité sensible contient une dimension qui à proprement parler ne se sent pas, n’est pas en elle-même matérielle, mais qui ne se livre qu’avec la chose concrète dont elle est comme une propriété singulière et circonstanciée. Estimer consiste à repérer cet aspect associé, coïncident, à percevoir cette qualité non sensible dans l’objet que l’on sent et à l’en extraire pour réagir à propos. L’animal fait cela, l’homme fait cela, chaque fois par exemple – c’est-à-dire toujours – qu’il « ressent » la sympathie ou l’aversion, qu’il évalue dans un contexte précis ce qui lui convient et ce qui lui disconvient.
BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 3 – Estimer, corriger, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), p.22.
S’il n’est pas un décor, une scène au loin, le monde est toujours plus que sa franchise sensible, son premier plan, et penser permet en l’estimant de s’en aviser. Mais l’estimation n’ajoute pas en profondeur, elle n’enrichit pas uniquement notre espace perceptif en montrant davantage, elle le polarise. En nous donnant à voir ce qui se présente comme… (comme hostile, comme nuisible, comme aimable, comme protecteur, etc.), elle nous dégage de la fausse neutralité des choses. La vie que cette pensée révèle n’est pas l’objet d’un face-à-face confortable, froid, c’est une vie réelle d’implications, un rapport tendu de forces, de désirs, d’accords et d’oppositions. Estimer la chose n’est pas discriminer ce qu’elle est, mais ce qu’elle vaut, et ce qu’elle vaut pour moi, ici, maintenant. Les loups en veulent aux brebis, admettons. Mais ce qu’estime cette brebis, c’est cette hostilité-là, dans ce loup, celui-là, affamé de cette faim. L’estimation est par excellence la pensée en situation d’un corps mobile attentif à sa vie. Le ma‘nâ, la signification que l’individu perçoit en plus du reste, n’est donc pas une propriété générale, abstraite, cueillie objectivement dans la chose comme telle, c’est ce qui, de cette propriété, lui parle, à lui, au sein du milieu que son psychisme et son corps constituent. Le supplément qu’est l’estimable est une connotation. Penser nous sort de la prose du monde.
BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 3 – Estimer, corriger, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), p.23.
Jean-Baptiste Brenet parle souvent de l’âme, de l’esprit et de l’intellect, trois concepts avec lesquels j’éprouve des difficultés en raison de mon association culturelle de l’âme avec la religion dans mon passé.
Qu’est ce que l’intellect ?
Bien sûr ! L’intellect est un concept philosophique et psychologique, et on peut le définir en plusieurs niveaux :
1. Définition générale
Intellect (du latin intellectus, “compréhension”) :
Faculté de l’esprit humain qui permet de connaître, comprendre, analyser et raisonner sur des objets abstraits ou concrets.
C’est ce qui permet de penser au-delà des perceptions immédiates et des émotions.
2. Caractéristiques principales
Caractéristique
Description
Abstraction
Capacité à isoler les idées des objets particuliers. Exemple : comprendre le concept de “justice” sans référence à une situation précise.
Raisonnement logique
Organise les idées, établit des relations de cause à effet, construit des démonstrations.
Universalité
Les conclusions de l’intellect sont communicables et valables au-delà du sujet individuel.
Détachement affectif
Il opère indépendamment des émotions ou des désirs immédiats (différent de l’âme ou de l’esprit).
3. Philosophie classique
Aristote : l’intellect (nous) est la partie de l’âme capable de saisir les formes universelles.
Thomas d’Aquin : l’intellect humain est l’organe de la vérité, capable de connaître Dieu et les principes premiers.
Descartes / rationalistes : l’intellect est la faculté de penser et de juger, distincte des sens et du corps.
4. Psychologie moderne
L’intellect correspond à ce que l’on appelle souvent la cognition : mémoire, raisonnement, planification, abstraction, résolution de problèmes.
Mesuré par des tests d’intelligence ou des épreuves de raisonnement logique.
Formule simple
L’intellect est l’outil qui permet de penser clairement, analyser, comprendre et connaître la vérité.
Qu’est ce que l’âme ?
Ah, on revient à la grande question ! ? Voici une définition claire et structurée de l’âme selon une approche philosophique, épistémologique et historique.
1. Définition générale
Âme (du latin anima, “souffle, vie”) :
Principe immatériel qui anime le corps, permet de vivre, de ressentir, de percevoir et d’éprouver la réalité.
Autrement dit, c’est ce qui fait qu’un être est vivant et conscient, avant même de penser ou de raisonner.
2. Caractéristiques principales
Caractéristique
Description
Vitalité
L’âme est ce qui donne la vie au corps. Sans elle, le corps serait inerte.
Conscience et sentiment
Elle est le siège de la perception, des émotions, des désirs, de l’intuition.
Individualité
Elle confère à chaque être une identité unique et une expérience subjective.
Immatérialité
Contrairement au corps, elle n’est pas directement mesurable ni visible.
3. Perspectives philosophiques
Platon : l’âme est immortelle, préexiste au corps, et est capable de connaître les Idées (vérités éternelles).
Aristote : l’âme est la forme du corps, principe de vie qui comprend :
âme végétative (nutrition, croissance)
âme sensitive (perception, émotions)
âme intellective (raison, pensée)
Philosophie chrétienne : l’âme est immortelle, essence de l’être humain, capable de salut ou damnation.
Psychologie moderne : le terme “âme” est souvent remplacé par “psyché” ou “conscience”, désignant l’expérience vécue et subjective.
4. Type de connaissance associé à l’âme
L’âme éprouve le réel.
Elle connaît par sentiment, intuition et expérience immédiate, plutôt que par raisonnement logique.
Formule simple
L’âme est ce qui vit, ressent et fait exister un être de manière unique.
Qu’est-ce l’esprit ?
Parfait, on complète le trio ! ? Voici une définition claire de l’esprit et sa distinction par rapport à l’âme et à l’intellect.
1. Définition générale
Esprit (du latin spiritus, “souffle, inspiration”) :
Faculté de donner sens à l’expérience, de penser, interpréter et organiser ce que l’âme ressent et ce que l’intellect analyse.
Autrement dit, c’est ce qui transforme le vécu en compréhension, le ressenti en signification.
2. Caractéristiques principales
Caractéristique
Description
Médiation
L’esprit relie l’âme (ressenti) et l’intellect (raison).
Compréhension
Il permet d’interpréter les événements, les symboles, les idées et les valeurs.
Créativité et imagination
Capable de produire des idées nouvelles, des concepts symboliques et des œuvres.
Flexibilité
L’esprit n’est pas strictement logique ni purement émotionnel : il peut jouer avec les significations.
3. Perspectives philosophiques
Platon : l’esprit (souvent lié à l’âme rationnelle) accède aux Idées, c’est l’outil de compréhension des vérités universelles.
Aristote : l’esprit n’est pas séparé de l’âme, mais l’intellect actif (nous poietikos) permet de concevoir et abstraire.
Philosophie moderne : l’esprit est souvent associé à la pensée consciente, la réflexion, la culture et la mémoire.
Courant religieux/spirituel : l’esprit peut être vu comme le principe de conscience morale, de sagesse ou de transcendance.
4. Type de connaissance associé à l’esprit
L’esprit interprète le réel.
Il connaît par symboles, valeurs, significations.
C’est un savoir médiatisé et réflexif, mais pas nécessairement logique ou démonstratif.
C’est beaucoup plus clair pour comprendre le chapitre 4 – Intelliger de QUE VEUT DIRE PENSER ? ARABLES ET LATINS.
1. Intelliger, c’est user de l’intellect. La tradition y voit l’œuvre de la plus haute faculté de l’individu humain. Elle en a chéri ce que cela suggérait de dignité, de noblesse, d’écart, L’homme est doté de capacités multiples, assurément. Il est un corps, il a des puissances de corps ; mais il est un homme, aussi, et comme homme, il serait ù intelligent Ù, cette intelligence refluant sur ses pouvoirs inférieurs de mouvement, de sensation et d’imagination. Il n’est personne qui ne l’ait soutenu.
BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 4 – Intelliger, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), p.29.
2. Que vise l’intellection ? C’est son objet qui le dit. L’intelligible est l’être même des choses, ce qu’elles sont en soi indépendamment de leurs accidents ou traits contingents. Vieille histoire, que tous les philosophes peu ou prou se racontent : l’acte de l’intellect consiste à saisir la réalité du réel quel qu’il soit. Parmi les étymologies fantasques qu’aime le Moyen Âge, on retient qu’intelliger viendrait du latin intus legere, qui signifie lire dedans. L’intellection serait l’acte consistant à lire au0dedans des être, à y accéder dans leur profondeur, jusqu’à leur noyau, comme si chaque nature était un livre, un texte, un mot, mais recouvrer, couvert de couches, stratifié, qu’il s’agirait de mettre au jour. (…)
BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 4 – Intelliger, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), pp. 29-30.
(…) Parmi les dimensions de la pensée, l’intellection serait l’accès à l’universel. Toute la philosophie, toute la science commence là, suppose cela, qui doit délivrer du flux, de l’opinion. de la représentation privée, de l’inégal, de l’arbitraire et du violent, et qui inversement débouche en théorie sur le nécessaire, l’objectif, le vrai, le démontrable, qui porte jusqu’au commun, au transmissible, au partageable, au point d’accord. L’universel que cette pensée comprend, c’est le terme où l’espèce, comme telle, se re retrouve, c’est ce qui sort l’individu de lui-même, l’exfiltre, l’extirpe des limites de son terrain collant.
BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 4 – Intelliger, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), pp. 30-31.
Pouvez-vous me donner un exemple concret de « Parmi les dimensions de la pensée, l’intellection serait l’accès à l’universel » ?
Oui, absolument ! Pour rendre cette phrase concrète, il faut comprendre que l’intellection est ce qui permet de saisir les principes ou vérités générales, indépendamment des situations particulières.
Exemple concret
Imagine que tu observes plusieurs arbres : un chêne, un pin, un bouleau.
Observation sensible (âme)
Tu vois les feuilles, la couleur de l’écorce, la hauteur.
Tu ressens peut-être la beauté ou la fraîcheur de l’ombre.
C’est l’expérience immédiate, singulière.
Interprétation (esprit)
Tu comprends que tous ces arbres sont des êtres vivants, qu’ils font partie d’un écosystème.
Tu donnes un sens à ce que tu observes.
Intellection (accès à l’universel)
Tu reconnais que tous les arbres partagent certaines caractéristiques universelles : racines, tronc, feuilles, processus de photosynthèse.
Tu peux formuler une loi ou un concept général :
« Tout arbre, qu’il soit chêne, pin ou bouleau, possède un système racinaire, un tronc et des feuilles, et il produit de l’énergie par photosynthèse. »
Ici, tu passes de l’observation particulière à la compréhension universelle. C’est l’intellection.
Excellente question ! En philosophie, le mot concept a un sens très précis, différent de l’usage courant. Voici une explication claire et complète.
1. Définition générale
Concept :
Une représentation intellectuelle abstraite qui permet de penser et de comprendre un objet, un phénomène ou une idée au-delà des exemples particuliers.
En d’autres termes, un concept est une idée générale qui regroupe les caractéristiques essentielles d’une chose ou d’un ensemble de choses.
2. Caractéristiques principales
Caractéristique
Description
Abstraction
Un concept ne désigne pas un objet particulier mais l’essence commune de plusieurs objets.
Universalité
Il s’applique à tous les cas de la même catégorie. Exemple : le concept chaise désigne toutes les chaises, pas une seule.
Précision intellectuelle
Il permet de raisonner et communiquer de manière claire et structurée.
Indépendance du temps et de l’espace
Un concept n’est pas lié à un moment ou un lieu particulier.
3. Exemples concrets
Chaise ? concept regroupant tous les objets ayant un siège, un dossier et des pieds, indépendamment de leur couleur ou forme.
Justice ? concept moral ou social qui permet de penser ce qui est équitable, indépendamment des situations concrètes.
Triangle ? concept géométrique qui s’applique à toutes les figures à trois côtés, qu’elles soient grandes ou petites, équilatérales ou scalènes.
4. Philosophie classique
Platon : les concepts sont liés aux Idées ou Formes (ex. : “la Beauté” existe comme idée universelle).
Aristote : le concept permet de saisir l’essence d’un objet, ce qui le distingue d’autres objets.
Philosophie moderne : le concept est un outil de pensée, abstrait mais nécessaire pour raisonner, classifier et communiquer.
Formule simple
Un concept est une idée générale qui permet de comprendre et de penser la réalité au-delà des exemples particuliers.
4. Si l’intellect accueille l’universel sans l’altérer, il n’est pas le pouvoir du cerveau ou d’une partie de matière. L’intellection est une pensée sans organes, et ce qui l’opère, donc, soustrait à la compression et aux limites de la réalité, ne peut être qu’unique. La théorie d’Averroès dite du monopsychisme selon laquelle n’existerait qu’une seule intelligence pour tous les hommes vient de là. On l’a souvent mal comprise, toutefois, puisque si l’intellect est un et ne peut être qu’un, il ne l’est pas comme une chose. Il est un en ce qu’il n’est pas par lui-même individué, pluralisé ; il est un comme une faculté non personnelle, c’est-à-dire commune, antérieure au partage, un comme la puissance mentale de l’espèce qui, en soi, n’est pas qualifiée, propriété naturelle de tel ou tel, mais qui s’offre le temps d’une vie à des appropriations différenciées.
BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 4 – Intelliger, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), pp. 33-34.
4. L’universel devant émerger du sensible, intelliger est d’abord abstraire. Abstraire signifie défaire la chose de son individualité, et donc, puisque la matière fait l’individu, la dématérialiser. Tout philosophe le dit, pourrait le dire, et c’est assez beau. (…)
BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 4 – Intelliger, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), p. 34.
Une question se pose.
Est-ce que tous les hommes parviennent au même universel ?
C’est là qu’on touche à un point central de la philosophie de la connaissance : non, tous les hommes ne parviennent pas au même universel, et il y a plusieurs raisons à cela. Je vais t’expliquer clairement.
1. L’universel selon l’intellection
L’intellection vise à saisir l’essence des choses, ce qui est vrai au-delà des cas particuliers.
Exemple : le concept de triangle est universel. Tous ceux qui comprennent ce concept savent qu’un triangle a trois côtés, peu importe la taille ou la couleur.
2. Pourquoi tout le monde n’atteint pas le même universel
Différences de perception et d’expérience (âme)
L’âme perçoit le monde à travers les sens et l’expérience vécue.
Si deux personnes ont vécu des réalités très différentes, leur point de départ pour penser l’universel est différent.
Différences de culture et d’éducation (esprit)
L’esprit interprète et organise les expériences.
La formation intellectuelle, la langue, la culture et les valeurs influencent la façon dont on saisit un universel.
Exemple : le concept de justice peut être compris différemment selon les sociétés.
Différences de capacité intellectuelle (intellect)
L’accès aux concepts universels exige abstraction, raisonnement et réflexion.
Tout le monde n’a pas la même expérience de raisonnement ou de formation philosophique ou scientifique.
3. Philosophie classique
Platon : il y a un universel vrai et immuable (Idée), mais seuls ceux qui exercent l’âme et l’esprit correctement peuvent y accéder pleinement.
Aristote : l’universel existe dans la nature des choses et peut être compris par l’intellect, mais il faut observer, comparer et raisonner. L’accès dépend donc du travail intellectuel.
Kant : l’esprit structure notre perception avec des catégories universelles, mais la compréhension de l’universel dépend de nos facultés.
4. Conclusion simple
L’universel existe, mais l’accès à celui-ci varie selon la perception, la culture, la réflexion et la capacité intellectuelle de chacun.
Autrement dit, tous les hommes ne perçoivent pas ou ne comprennent pas le même universel de la même façon, même s’il existe un principe universel à atteindre.
Dans ce cas, on peut pas parler d’universel ?
Ah, exactement ! C’est là qu’il faut faire une distinction subtile en philosophie entre l’universel comme principe et l’universel comme accès individuel. ?
1. Universel ? accès universel
Universel (objectif / philosophique)
C’est ce qui est vrai pour tous, indépendamment des expériences et des perceptions.
Exemple : « Tout triangle a trois côtés » ou « Tout être humain est mortel ».
Cet universel existe en soi, indépendamment de notre capacité à le saisir.
Universel perçu / compris par chacun
Chaque individu peut ne pas saisir parfaitement cet universel.
L’accès dépend de l’âme (expérience), de l’esprit (interprétation) et de l’intellect (raisonnement).
Donc l’expérience humaine de l’universel varie.
2. La philosophie classique sur ce point
Platon : les Idées (universels) existent absolument, mais beaucoup restent inaccessibles aux hommes ordinaires.
Aristote : l’universel se trouve dans la nature, mais il faut observer et raisonner pour y accéder. Certains y arrivent mieux que d’autres.
Kant : les catégories de l’esprit permettent de structurer le monde de façon universelle, mais la compréhension réelle dépend des facultés de chacun.
? Donc l’universel existe en principe, même si son accès ou sa compréhension n’est pas universelle.
3. Formule simple pour mémoriser
L’universel est ce qui est vrai pour tous,
mais tous ne le voient pas de la même manière.
Ce n’est cohérent de dire : « L’universel est ce qui est vrai pour tous, mais tous ne le voient pas de la même manière. »
Oui, la phrase est cohérente, mais elle peut sembler paradoxale à première vue, donc il vaut mieux la clarifier. ?
1. Pourquoi ça a du sens
Universel : c’est un principe ou une vérité qui est vrai en soi, indépendamment des individus.
Exemple : « Tout triangle a trois côtés » — cette vérité est valable pour tous les triangles, partout, et pour toute personne qui les observe correctement.
Accès à l’universel : ce n’est pas automatique.
Chaque personne peut comprendre, interpréter ou percevoir l’universel différemment selon ses connaissances, son esprit, sa culture, son expérience.
Exemple : quelqu’un qui n’a jamais étudié la géométrie peut ne pas saisir immédiatement ce que signifie « triangle » au sens abstrait.
Donc :
L’universel existe indépendamment de nous, mais notre perception ou compréhension de l’universel n’est pas identique pour tous.
2. Analogie simple
Imagine un phare :
Le phare (universel) éclaire dans toutes les directions.
Nous (individus) sommes à différentes distances et angles : certains voient la lumière clairement, d’autres moins, certains ne voient rien du tout.
La lumière reste la même, mais l’expérience de chacun varie.
3. Reformulation plus claire de ta phrase
« L’universel est une vérité qui s’impose à tous,
mais chacun y accède et le comprend selon sa perception et sa capacité. »
Est-ce ce qui explique que la vérité ne s’impose pas à tous ?
Oui — et ta question touche le cœur même du problème philosophique de la vérité.
La vérité ne s’impose pas à tous non parce qu’elle serait relative, mais parce que l’accès à la vérité n’est ni automatique ni identique chez tous. Voici l’explication, pas à pas, sans esquive.
1. La vérité n’est pas une contrainte physique
Une vérité n’agit pas comme une force naturelle.
La gravité s’impose à tous sans compréhension.
La vérité, elle, doit être reconnue.
? Or reconnaître une vérité suppose :
perception
compréhension
assentiment intellectuel
Donc la vérité demande un sujet capable de l’accueillir.
2. Les conditions d’accès à la vérité ne sont pas universellement remplies
a) Limites de la perception (âme)
On ne peut pas reconnaître ce qu’on ne perçoit pas.
Les sens sont partiels, situés, parfois trompeurs.
Une vérité peut être hors du champ de l’expérience vécue.
? Exemple : une injustice structurelle n’est pas visible à celui qui n’en subit jamais les effets.
b) Cadres d’interprétation (esprit)
L’esprit interprète toujours à partir de :
la langue
la culture
les croyances
les valeurs
Ces cadres peuvent masquer, déformer ou bloquer la reconnaissance de certaines vérités.
? Exemple : une vérité scientifique peut être rejetée si elle contredit une vision du monde préexistante.
c) Exigence de l’intellect
Certaines vérités exigent :
abstraction
effort
rigueur
parfois renoncement à des croyances confortables
Or l’intellect n’est pas toujours exercé, ou disponible.
? La vérité n’est pas seulement difficile : elle peut être coûteuse.
3. Les obstacles intérieurs à la vérité
a) L’affectif
Désirs, peurs, intérêts personnels.
On rejette souvent une vérité non parce qu’elle est fausse, mais parce qu’elle est désagréable.
b) Le social
Pression du groupe
Conformisme
Autorité
Une vérité peut être socialement disqualifiée.
c) Le moral
Reconnaître une vérité peut obliger à agir autrement.
Or toute vérité engage.
? La vérité met en demeure.
4. Point philosophique décisif
La vérité ne s’impose pas, elle se propose à l’intellect.
Elle est contraignante logiquement,
mais librement reconnue.
C’est pourquoi deux personnes également intelligentes peuvent :
avoir accès aux mêmes faits
et ne pas reconnaître la même vérité
5. Formule de synthèse
La vérité est universelle en droit,
mais son accueil dépend de conditions humaines qui ne le sont pas.
Ou plus radicalement :
La vérité n’est jamais violente ;
elle n’existe que là où quelqu’un consent à la reconnaître.
La vérité dépend-elle de l’homme pour exister, ou seulement pour être reconnue ?
C’est une question décisive, presque le point de bascule de toute la philosophie.
Je vais répondre sans détour, puis justifier.
Réponse courte et nette
La vérité ne dépend pas de l’homme pour exister,
mais elle dépend de l’homme pour être reconnue.
Cette distinction est classique, rigoureuse, et profondément cohérente.
1. Pourquoi la vérité ne dépend pas de l’homme pour exister
Dire que la vérité dépend de l’homme pour exister mènerait à une contradiction :
Avant l’homme, le réel existait.
Les rapports entre les choses existaient.
Les lois, les structures, les faits existaient.
? Exemple simple :
La Terre tournait autour du Soleil avant qu’aucun humain ne le sache.
Cette vérité était vraie sans être connue.
? Donc :
la vérité est ontologiquement indépendante de l’homme.
2. Pourquoi la vérité dépend de l’homme pour être reconnue
Mais une vérité non reconnue n’est pas une vérité pour quelqu’un.
La vérité n’est pas un objet matériel.
Elle n’agit pas par force.
Elle exige :
une intelligence
un jugement
un assentiment
? Sans sujet connaissant :
il y a des faits,
mais il n’y a pas de reconnaissance du vrai.
? La vérité devient épistémique seulement lorsqu’un intellect la saisit.
3. Distinction philosophique essentielle
Niveau
Dépendance
Être de la vérité (ontologique)
Ne dépend pas de l’homme
Connaissance de la vérité (épistémologique)
Dépend de l’homme
Formule classique :
Veritas est adaequatio rei et intellectus
(La vérité est l’accord de l’intellect avec le réel.)
Le réel n’attend pas l’intellect pour être réel.
Mais la vérité, comme vérité connue, suppose l’intellect.
4. Position des grands courants (très bref)
Réalisme (Aristote, Thomas d’Aquin)
? la vérité existe indépendamment, l’homme la découvre.
Idéalisme radical
? la vérité dépend de la conscience (position minoritaire et problématique).
Relativisme
? la vérité dépend des perspectives (confond reconnaissance et existence).
5. Conclusion ultime
La vérité existe sans nous,
mais elle n’apparaît comme vérité qu’à travers nous.
Ou, plus incisif :
L’homme ne crée pas la vérité ;
il la rencontre — ou la manque.
Prière de commenter cette phrase : “La théorie d’Averroès dite du monopsychisme selon laquelle n’existerait qu’une seule intelligence pour tous les hommes vient de là”.
La phrase est globalement compréhensible, mais elle gagne à être précisée et nuancée, à la fois sur le plan historique et conceptuel.
Voici un commentaire structuré :
Sur le fond philosophique
La thèse attribuée à Averroès est bien celle du monopsychisme intellectuel, selon laquelle l’intellect agent (et parfois l’intellect possible) est unique et commun à tous les êtres humains. Il ne s’agit donc pas exactement de dire qu’« il n’existerait qu’une seule intelligence pour tous les hommes » au sens psychologique courant, mais plutôt qu’il n’existe qu’un seul intellect universel, auquel les individus participent dans l’acte de connaître. Les facultés sensibles et imaginatives, elles, restent individuelles.
Sur la formulation
L’expression « n’existerait qu’une seule intelligence » est un raccourci qui peut induire en erreur. Elle risque de faire croire qu’Averroès nie toute individualité de la pensée, alors que sa thèse porte sur le statut ontologique de l’intellect, non sur l’expérience subjective de penser.
Sur l’expression “vient de là”
La locution est ambiguë : de là renvoie à quoi exactement ? À Aristote ? À une interprétation précise du De anima ? À une tradition néoplatonicienne ? Sans précision, l’enchaînement causal reste flou.
Sur le contexte historique
Cette doctrine est une interprétation averroïste d’Aristote, qui sera vivement critiquée au Moyen Âge latin (notamment par Thomas d’Aquin), car elle semblait incompatible avec la responsabilité morale individuelle et l’immortalité personnelle de l’âme.
? Suggestion de reformulation plus rigoureuse
La théorie d’Averroès, dite du monopsychisme, soutient l’existence d’un intellect unique et universel, commun à tous les hommes, thèse issue de son interprétation du De anima d’Aristote.
J’ai un problème avec cette affirmation : “il n’existe qu’un seul intellect universel, auquel les individus participent dans l’acte de connaître”. Je ne crois que les tous les hommes disposent du même intellect et encore moins que l’intellect soit universel. Si « La vérité est l’accord de l’intellect avec le réel », et si « n’existe qu’un seul intellect universel », pourquoi la vérité de triomphe pas d’elle même, ne s’impose pas à tous, ou est l’objet de tant de désaccords ?
Qu’est-ce que le monopsychisme ?
Le monopsychisme est une doctrine philosophique selon laquelle il n’existe qu’un seul intellect (ou esprit) pour tous les êtres humains. Cette thèse est surtout associée à Averroès (XII? siècle), dans son interprétation d’Aristote.
Voici une explication claire, sans jargon inutile.
1. Sens du mot
mono- : un seul
psychè : âme / principe de pensée
? Monopsychisme = doctrine de l’« âme intellective unique ».
2. Ce que le monopsychisme affirme exactement
Le monopsychisme ne dit pas simplement que « tout le monde pense pareil ». Il soutient que :
l’intellect (principe de la pensée abstraite et universelle) est unique et séparé ;
il est commun à tous les hommes ;
les individus n’ont pas chacun leur intellect propre, mais participent à cet intellect unique lorsqu’ils pensent.
En revanche :
les sens, l’imagination, la mémoire, les émotions sont individuels ;
ce qui varie d’un individu à l’autre, ce sont les images et les expériences, pas l’intellect lui-même.
3. Pourquoi cette idée apparaît
Le monopsychisme vient d’une difficulté chez Aristote :
l’intellect pense des universaux (des vérités valables pour tous) ;
or ce qui est universel semble difficilement réductible à un organe individuel et matériel.
Averroès en tire la conclusion suivante :
ce qui est universel doit être unique.
Donc :
les hommes sont multiples,
mais l’intellect par lequel ils comprennent est un.
4. Pourquoi cette doctrine pose problème
Le monopsychisme a été vivement contesté, surtout au Moyen Âge latin, pour trois raisons principales :
a) Problème du sujet
Si l’intellect est unique :
qui pense ?
est-ce moi qui comprends, ou quelque chose qui pense en moi ?
b) Problème moral
comment fonder la responsabilité individuelle ?
qui est récompensé ou puni ?
c) Problème de l’immortalité personnelle
si l’intellect est unique, que devient la personne après la mort ?
5. La critique classique (Thomas d’Aquin)
Thomas d’Aquin rejette le monopsychisme en affirmant :
« Comprendre est un acte de l’homme »
Donc :
l’intellect doit être forme de l’âme individuelle ;
chaque homme pense par son propre intellect.
6. En une phrase
? Le monopsychisme est la thèse selon laquelle la pensée humaine procède d’un intellect unique et universel, commun à tous les hommes, auxquels ils n’accèdent que de manière participative, et non individuelle.
Chapitre 5
Penser comme on voit la nuit
Il faut parfois lire ailleurs que dans le corps du texte la varie thèse que l’on cherche, ou bien celle qui compte. Dans ce passage d’Aristote sur la lumière, l’important était dans la nuit et sa danse des feux. Son idée principale, sur la vision des couleurs, n’avait rien d’hypocrite, de stratégique, de prudent ; mais elle faisait naître une nuance, et c’est dans la part oubliée de la nuance que le plus fin, pour finir, s’est logé. À travers l’histoire on a voulu concevoir la pensée par rapport au voir éclatant, sous le soleil, face au soleil, jusqu’au soleil ; mais voir (donc penser), c’est aussi autre chose, autrement, c’est voir un autre lumineux, non pas l’irradié, la surface irradiée, dans la lumière tombante d’une source une, mais dans la multiplicité solidaire des profondeurs brillantes d’elles-mêmes. S’il fallait un verbe, ce pourrait être cernere. Cerner, discerner, d’où vient en français le mot secret.
BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 5 – Penser comme on voit la nuit, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), pp. 50-51
Est-ce à dire que penser ne consiste pas à éclairer ?
Oui — si l’on suit Brenet, il faut clairement répondre : non.
Mais non dans un sens très précis, et non pas provocateur ou obscur.
1. Ce que Brenet refuse : le modèle de l’éclairage
Dire que penser consiste à « éclairer », c’est supposer que :
il y aurait un obscur préalable,
la pensée serait une source de lumière,
comprendre = rendre totalement visible,
la vérité = pleine clarté, sans reste.
C’est le modèle :
platonicien (le soleil),
cartésien (l’évidence),
moderne (la transparence).
? C’est précisément ce modèle que Brenet met en question.
2. Ce que penser est à la place : discerner
Pour Brenet, penser ne produit pas la lumière, mais travaille dans un milieu déjà lumineux, quoique imparfaitement.
Comme voir la nuit :
on ne crée pas la lumière,
on repère des lueurs,
on distingue des formes,
on s’oriente sans totalité visible.
Le verbe clé n’est pas éclairer, mais :
cerner,
discerner,
séparer sans isoler.
? Penser n’abolit pas l’ombre : il l’habite intelligemment.
3. La place décisive du secret
Si penser éclairait vraiment :
il n’y aurait plus de secret,
plus de retrait,
plus de reste.
Or, chez Brenet :
le secret n’est pas l’échec du penser,
il en est l’effet nécessaire.
Plus on pense finement :
plus on découvre que ce qui est pensé
ne se laisse pas épuiser.
? La pensée n’illumine pas : elle fait apparaître du discernable et du retiré à la fois.
4. Une formule juste (mais exigeante)
On pourrait dire :
Penser n’éclaire pas ; penser fait voir autrement.
Ou encore :
Penser ne dissipe pas la nuit, il y trace des différences.
5. Pourquoi cette thèse est forte (et dérangeante)
Elle implique que :
la pensée n’est pas souveraine,
le sujet n’est pas maître du sens,
la vérité n’est pas possédable.
Cela explique :
l’intérêt de Brenet pour Averroès,
sa méfiance envers la philosophie de la subjectivité,
sa préférence pour une pensée non appropriative.
6. Réponse nette à votre question
? Non : penser ne consiste pas à éclairer.
? Penser consiste à discerner dans un champ partiellement lumineux, en laissant subsister le secret.
Je conclus ainsi :
Penser ne consiste pas à éclairer. Dans la nuit, on ne cherche pas à éclairer par sa pensée, mais à discerner ce qui ne se présente que dans une lueur. Et ce que la lueur ne dévoile pas demeure secret.
ou
Penser ne consiste pas à éclairer, mais à discerner. Comme dans la nuit, la pensée ne produit pas la lumière : elle s’oriente à partir de lueurs. Ce que ces lueurs ne dévoilent pas demeure secret.
Chapitre 6
Se lier, faire couple
1- La pensée est une affaire de lien. On peut en rêver l’illimitation, on peut l’imaginer mobile, rayonnante, diffuse, mais il est plus juste de considérer qu’elle advient dans un point de fixation, comme au resserrement d’un nœud. Le terme arable qui l’indique est irtibât, ou ribât, lequel désigne originairement l’attache, la corde qui tient la bête, le filet qui prend le fauve (et quelque chose de l’animalité, un élément de sauvagerie, perdure sans doute dans l’usage qu’on retient ici). Le mot latin que le traduit est copulatio, c’est-à-dire la copule, le raccordement, le lien. L’idée est que l’homme ne pense qu’en se liant au concept, ce dernier étant lié lui-même aux images que l’individu possède et dont il est tiré. C’est ce lien-là qui compte. Toute pensée est un couple, qui soude un sens général à sa référence dans le corps d’une personne. Toute pensée survient dans l’accomplissement de l’universel et de son fantasme.
2- On le tient d’Aristote. Ce dernier affirme que l’âme ne pense pas sans image (les phantasmata), c’est-à-dire sans les traces singulières que laissent en nous l’expérience du réel, et l’on comprend généralement que le sens des choses existant dans les choses. il faut d’abord pâtir de ce choses et les imaginer pour pouvoir l’en extraire. Mais ceux, comme Averroès, qui le suivent, on déplacé la thèse en accentuant le rapport de dépendance qui suspend l’intelligible à ce dont on l’abstrait. L’idée n’est plus de dire seulement que l’image est requise comme base parce que l’universel s’en dégage, mais que, de cet universel, l’image est le repère constant du fait qu’il ne s’envisage que dans l’évidence continue de sa dérivation.
BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 6 – Se lier, faire couple, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), pp. 55-57.
Au cours de ma carrière en recherche marketing, j’ai pris connaissance des travaux du chercheur américain dans le domaine, monsieur Louis Cheskin, et ce dernier a mis de l’avant le « schéma de référence » du consommateur acquis à leur expérience du réel de l’enfance à l’âge adulte. Le consommateur évalue le produit qui lui est proposé en lien avec ce schéma de référence. Dans ce contexte que le penser soit une mie en lien ne me surprend pas si ce n’est que l’idée de cette liaison avec l’image remonte à l’Antiquité.
Jean-Baptiste Brenet se réfère aussi à la religion de Moïse demandant de ne pas faire une image de Dieu.
4- À la fin de L’homme Moïse et la religion monothéiste, Freud souligne l’importance parmi les prescription de la religion de Moïse de l’interdiction de se faire une image de Dieu, et donc « l’obligation d’adorer un Dieu que l’on ne peut pas voir ». Cette dématérialisation de Dieu devait entraîner selon lui un progrès de la spiritualité : « elle signifiait, en effet, une mise en retrait de la perception sensorielle au profit d’une représentation qu’il convient de nommer abstraite, un triomphe de la vie de l’esprit sur la vie sensorielle, à strictement parler un renoncement aux pulsions avec ses conséquences nécessaires sur le plan psychologique ». L’esprit humain aurait mûri par l’abstraction, dans l’opposition à la sensorialité, à son témoignage, dans le dépassement contraint du sens et de l’image qui ouvrait au domaine supérieur et invisible de l’intellectualité : « sur le chemin de l’hominisation », l’élévation puis le saut auraient été penser contre l’image.
BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 6 – Se lier, faire couple, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), pp. 60-61.
Ce passage est dense et très intéressant parce qu’il lie religion, psychologie et philosophie de l’esprit. Voici un commentaire détaillé et organisé pour en saisir les implications :
1. Le point de départ : Freud et l’interdiction des images de Dieu
Freud remarque, dans L’Homme Moïse et la religion monothéiste :
Les prescriptions de Moïse incluent l’interdiction de se faire une image de Dieu.
En termes psychologiques, cela revient à interdire la représentation sensorielle directe, l’icône, la matérialisation.
? La religion monothéiste serait ainsi une première forme de spiritualité “abstraite”, où le sacré ne se donne pas à la perception immédiate.
2. Dématérialisation et abstraction
Freud décrit un processus psychologique :
Dématérialisation = se détourner de ce qui est tangible, visible, sensible.
Abstraction = penser le divin comme entité invisible, conceptuel, non perceptible par les sens.
« mise en retrait de la perception sensorielle au profit d’une représentation abstraite »
Cela n’est pas seulement un choix religieux : c’est un progrès intellectuel, selon lui.
L’humain apprend à maturer psychiquement en dépassant l’immédiateté sensorielle.
3. La spiritualité comme renoncement aux pulsions
Freud insiste sur la dimension psychodynamique :
La contrainte religieuse n’est pas neutre : elle modère les pulsions, les désirs immédiats.
Cette « mise à distance » de la sensorialité favorise la vie de l’esprit.
Autrement dit : la discipline religieuse devient un moteur de maturation intellectuelle et morale.
« un triomphe de la vie de l’esprit sur la vie sensorielle »
C’est exactement ce qu’il appelle le passage de l’hominisation, c’est-à-dire l’évolution de l’humain vers la pensée abstraite.
4. Penser contre l’image
Freud insiste sur le fait que :
L’abstraction implique un dépassement du sens et de l’image.
L’humain apprend à penser contre l’image, à ne pas se fier à ce qui est immédiatement donné.
Cette capacité détache la pensée du concret, ce qui ouvre la voie à la culture, à la morale et à la spiritualité supérieure.
« sur le chemin de l’hominisation », l’élévation puis le saut auraient été penser contre l’image.
5. Ce que cela implique pour la philosophie de l’esprit
La maturation intellectuelle passe par un renoncement aux perceptions immédiates.
La spiritualité n’est pas une superstition mais une discipline cognitive.
Il y a un lien avec l’idée de Brenet : penser n’est pas voir clairement ou illuminer, c’est discerner et s’orienter dans l’invisible.
? On pourrait presque dire que Freud, ici, décrit une “pensée nocturne” avant la lettre : la pensée ne se fonde pas sur la sensation, mais sur la représentation abstraite et les relations intellectuelles.
6. Une formulation synthétique
L’interdiction des images de Dieu = éducation à l’abstraction.
L’abstraction = triomphe de l’esprit sur la sensorialité, maîtrise des pulsions, maturation psychique.
Penser = décoller de l’image, se situer dans un domaine invisible et relationnel de l’intellect.
Pourquoi « La maturation réside dans la capacité à penser sans support sensoriel immédiat, à maîtriser ses pulsions et à accéder à l’abstraction universelle » ?
Parce que, dans la logique freudienne, ces trois dimensions — penser sans support sensoriel immédiat, maîtriser ses pulsions, accéder à l’abstraction universelle — sont intimement liées au développement psychique et cognitif de l’humain. Détaillons chacune :
1. Penser sans support sensoriel immédiat
La pensée dépend souvent de perceptions sensorielles : images, sons, expériences concrètes.
Freud considère que la maturation intellectuelle implique de s’élever au-delà de ces données immédiates.
Pourquoi c’est un signe de maturation :
On n’est plus limité par le concret ou l’immédiateté des impressions.
On peut raisonner sur des concepts, des principes ou des idées universelles.
Cela correspond à la capacité de généraliser, abstraire et organiser le savoir, au lieu de se limiter à l’expérience sensorielle.
2. Maîtriser ses pulsions
La perception sensorielle est liée aux désirs et à la satisfaction immédiate.
Interdire la matérialisation de Dieu (ou toute image religieuse) oblige à retarder la gratification sensorielle.
Pourquoi c’est un signe de maturation :
L’individu développe l’auto-contrôle, une dimension psychique essentielle.
Cela permet à la pensée de fonctionner indépendamment des besoins et des émotions immédiates.
On passe de l’instinctif au rationnel, de l’impulsif au réfléchi.
3. Accéder à l’abstraction universelle
Une fois libéré de l’ancrage immédiat dans le sensoriel et l’émotionnel, l’esprit peut :
Penser à des concepts généraux (Dieu, lois morales, principes universels).
Établir des liens entre des expériences disparates.
Créer des systèmes de pensée indépendants des objets particuliers.
Pourquoi c’est un signe de maturation :
L’individu s’élève au niveau intellectuel et culturel.
Cela correspond à la formation de la raison et de la spiritualité abstraite, un stade évolué dans l’hominisation.
? En résumé
La maturation réside dans ces trois dimensions parce qu’elles représentent le passage d’un mode de pensée limité par le concret et les pulsions vers un mode de pensée autonome, abstrait et universel.
En termes simples : l’homme mûrit quand il peut penser sans être prisonnier de ce qu’il voit, ressent ou désire, et quand il peut relier les idées à des principes qui dépassent l’immédiat.
Si vous voulez, je peux maintenant formuler une phrase unique et claire qui résume ce que Freud entend par « maturation » dans ce contexte, prête à intégrer dans un texte.
Voulez?vous que je fasse ça??
OUI
Pour Freud, la maturation de l’esprit consiste à pouvoir penser indépendamment du concret et du sensoriel, à maîtriser ses pulsions immédiates et à accéder à l’abstraction universelle, c’est-à-dire à raisonner sur des concepts et des principes dépassant l’expérience sensible et les désirs immédiats.
Si vous voulez, je peux proposer une formulation philosophique concise, qui exprime à la fois le risque de fuite et le bénéfice de maturation.
Voulez?vous que je fasse ça??
OUI
Penser en détachant l’esprit du sensoriel et en maîtrisant ses pulsions peut sembler une fuite du réel, mais pour Freud, il s’agit plutôt d’une distanciation constructive : en s’éloignant momentanément des images et des désirs immédiats, l’esprit gagne en autonomie et en capacité de comprendre le réel de manière abstraite et universelle.
Chapitre 7
Penser dans l’absence
(…) Pourquoi puis-je encore penser la chose et la dire alors qu’elle n’est plus ? Parce que je l’ai pensé depuis toujours comme n’étant plus. Le fantasme, au premier coup, la sortait du régime de l’existence, de la présence, de la temporalité. La parole, toute parole, est une parole d’une chose que la signification même fait s’évanouir. La saisie d’une chose déjà disparu. On se figure qu’il faut cherche à penser pour rappeler ce qui fut. C’est inutile. La pensée est un souvenir. La pensée, par essence, est nostalgique.
BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 7 – Penser dans l’absence, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), pp. 73-74.
Dans ce passage, je ne comprends pas « Parce que je l’ai pensé depuis toujours comme n’étant plus » ?
Oui, ce passage est dense et poétique, et la phrase que vous mentionnez mérite une attention particulière :
« Parce que je l’ai pensé depuis toujours comme n’étant plus. »
Décomposons-la pas à pas.
1. Contexte général
Brenet discute ici la relation de la pensée au temps et à l’existence des choses :
On pense et on parle d’une chose qui n’est plus là.
La parole et la pensée ne « capturent » jamais la chose présente, mais la reconstruisent à partir de ce qui s’est évanoui.
La pensée est ainsi intrinsèquement nostalgique, toujours en rapport avec l’absence.
2. Analyse de la phrase
« Parce que je l’ai pensé depuis toujours comme n’étant plus. »
Depuis toujours : Brenet ne parle pas de durée chronologique littérale, mais de la structure de la pensée. La pensée humaine ne rencontre jamais les choses dans leur présence absolue, mais toujours déjà comme déjà éloignées, déjà passées.
Comme n’étant plus : dès que je pense une chose, elle n’est jamais pleinement présente. Même si elle existe dans le monde, dans la pensée elle est déjà retirée, déjà transformée par ma perception et mon interprétation.
En d’autres termes :
Dès l’instant où je pense une chose, je la saisis dans l’absence, je la considère déjà comme un objet mental, éloigné du réel et de sa présence immédiate.
3. Lien avec le reste du passage
Brenet dit : « La parole, toute parole, est une parole d’une chose que la signification même fait s’évanouir. »
Ici, la signification transforme la chose, elle n’est plus exactement ce qu’elle était.
Puis : « La pensée est un souvenir. La pensée, par essence, est nostalgique. »
La pensée est toujours en rapport avec l’absence, elle se construit dans la distance avec ce qui est ou était.
4. Reformulation en langage simple
Je peux encore penser et dire une chose qui n’est plus là parce que, dans ma pensée, je ne l’ai jamais saisie comme pleinement présente : dès que je la pense, elle est déjà retirée, transformée, mise en mémoire, et donc je l’ai toujours pensée comme n’étant plus.
Est-ce à dire que dès que je pense, je suis dans l’abstraction de la chose réelle à laquelle je pense ?
Oui, exactement — et c’est au cœur de ce que Brenet veut dire.
Dès que vous pensez une chose, vous ne la saisissez jamais dans sa présence concrète et immédiate.
Même si elle existe dans le monde réel, dans votre pensée elle devient déjà objet, distanciée, transformée, et donc abstraite.
Autrement dit :
Penser, c’est toujours penser une représentation, un objet mental, et non pas la chose telle qu’elle est dans sa réalité immédiate.
1. Pourquoi c’est de l’abstraction
La pensée isole certains aspects : on ne peut pas saisir simultanément tous les détails sensibles, toutes les perceptions et toutes les dimensions d’une chose.
Elle détache la chose de sa présence sensorielle : même si vous la voyez, sentez ou touchez, votre pensée travaille déjà sur sa représentation.
Cela ne veut pas dire que la pensée ignore la réalité, mais qu’elle opère sur un niveau conceptuel ou mental, c’est-à-dire abstrait.
2. Exemple concret
Imaginez un arbre dans un jardin.
Quand vous pensez à l’arbre : vous ne percevez pas tous ses détails exacts (chaque feuille, chaque odeur de la terre, chaque souffle du vent).
Vous retraduisez l’arbre en image mentale, en concept (« arbre »), en souvenir ou en idée.
Même si vous êtes devant lui, votre pensée ne travaille jamais avec la chose brute, mais avec une abstraction mentale de l’arbre.
3. Reformulation simple de Brenet
« Dès que je pense une chose, je ne pense plus sa présence réelle, mais sa représentation abstraite, déjà éloignée, déjà transformée par le souvenir et la signification. »
Je passe par-dessus le chapitre 8 (Acquérir) parce qu’il implique un intellect acquis de Dieu, le rôle fondateur de « Dieu, le Premier moteur de l’univers » dans la pensée humaine. Je ne crois pas.
Chapitre 8
Acquérir
1- Penser, c’est acquérir. Tous les médiévaux le savent, le répètent, l’intègre à leur façon. L’intellect humain qui fonctionne est un intellect acquis.
L’expression est précise sous son allure triviale. Il ne s’agit pas d’indiquer contre l’innéisme que l’intelligence humaine est d’abord vierge, puis qu’elle se cultive, qu’elle engrange les fruits de l’expérience et que dans ce déploiement, pas à pas, elle gagne son savoir. Penser s’apprend, si l’on veut. Mais l’intellect acquis, au sens qui importe ici, c’est autre chose.
La notion surgit dans la traduction médiévale arabe des textes d’Alexandre d’Aphrodise, le plus grand et le plus influent des exégètes grecs d’Aristote. L’idée d’Alexandre, en grec, est de dégager dans l’effectuation de la pensée humaine le rôle fondateur de « Dieu », le Premier moteur de l’univers. Ce Premier moteur, il l’assimile à la fois à l’intellect « agent » qu’évoque Aristote dans son traité De l’âme pour expliquer nos abstraction intellectuelles, et à l’intellect « du dehors » dont il est question dans la Génération des animaux quand Aristote soutient, de façon plutôt énigmatique, que les puissance psychique de l’enfant à naître sont déjà présentes dans la semence du père et que « l’intellect, seul, vient du dehors (tburathen) ».
BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, Chapitre 8 – Acquérir, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), pp. 75-76.
L’intellect acquis me semble relever plutôt d’une capacité propre à l’espèce humaine.
Oui, c’est tout à fait une lecture plus « naturalisée » et humaine » de l’intellect acquis, et beaucoup de philosophes modernes ou contemporains partagent ce point de vue :
1. L’intellect acquis comme spécificité humaine
Plutôt que de dépendre d’un principe divin extérieur, on peut comprendre que l’humain naît avec un potentiel de pensée qui se réalise par l’expérience, la culture et le langage.
L’intellect acquis devient alors la capacité propre à l’espèce humaine à abstraire, généraliser et conceptualiser, ce qui nous distingue des autres animaux.
2. Différence avec la lecture médiévale / aristotélicienne
Aspect
Médiéval / Alexandre d’Aphrodise
Lecture humaine / naturalisée
Source de l’intellect
Extérieure : Dieu / intellect universel
Intérieure : potentiel spécifique de l’espèce humaine
Acquisition
Réception de l’intellect du dehors
Développement de la capacité de penser à travers l’expérience, l’apprentissage, le langage
Nature
Metaphysique
Biologique / psychologique / cognitive
Exemples
Abstraction universelle possible grâce à Dieu
L’humain conceptualise, relie et généralise à partir de son expérience et de sa culture
3. Pourquoi c’est plausible
L’espèce humaine possède un cerveau et des structures cognitives uniques, permettant :
l’abstraction,
la manipulation de concepts,
la projection dans le futur,
la création symbolique et culturelle.
L’intellect « acquis » n’est donc pas un don divin, mais une capacitation propre à notre espèce, qui se réalise dans l’interaction avec le monde et les autres.
4. Reformulation
L’intellect acquis peut être compris comme la capacité propre à l’espèce humaine à penser abstraitement, à conceptualiser et à généraliser, non comme un don extérieur, mais comme le développement de notre potentiel cognitif et culturel.
Chapitre 11
La nécessité d’une Île
1- Imaginons une homme sur une île déserte. Imaginons avec Ibn Tufayl que sur cette île, il soit né par génération spontanée, sous le soleil, d’une masse d’argile en fermentation. Cet enfant est doué, capable d’un grand avenir. Il est seul, même s.il est élevé par une gazelle et entouré d’autres animaux. Il n’a pas de parents, de congénères, il ne parle pas, il ne peut pas lire, il est sans société, sans religion, sans Loi, mais il est intelligent et il veut tout comprendre.
Qui est-Il ? Par son titre même, la traduction arabo-latine du conte au XVIIème siècle fournit une réponse : Philosophus autodidactus. Cet homme de la nature c’est le philosophe autodidacte. L’Europe moderne entendait valoriser par là l’éveil de l’intellect devant l’expérience à la fois déconcertante et admirable du réel, son ouverture, son inventivité, son progrès. L’individu sur cette île est une tabula rasa, mais bien disposé, il fait l’épreuve de lui-même, des éléments, des pierres, des vivants, des cieux et rire de cette nature un savoir unifié de plus en plus perspicace et compréhensif. L’homme originairement brut observe, il explore, il s’interroge, il établit dans le monde des connexions, des ordres, repère des niveaux de réalité, il dégage — par le seul secours de sa raison, répète-t-on — des causes, il hiérarchise ces causes jusqu’à leur principe. Voilà ce qu’on voulait avant tout accentuer.
Pourtant ce n’est pas ce qu’il faut lire. Ce qui importe dans l’autodidaxie est moins le cheminement de la découverte, l’aventure d’une raison qui tâtonne et grandit, que sa justification, ce qui y contraint, à savoir l’absence de toute instruction, de tout enseignement – ce que les Arabes appellent ta’lîm et les Latins doctrina. S’il revient à l’individu de tout découvrir, c’est qu’il n’a rien reçu, rien appris, c’est faute de livres et de professeurs. Le penseur autodidacte, c’est l’homme sans doctrine, c’est le philosophe sans maître.
BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, chapitre 11 – La nécessité d’une Île, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), pp. 97-99.
Cet homme sur cette île ne dispose que de son intuition à défaut de profiter de la transmission d’un savoir, « faute de livres et de professeurs ».
Chapitre 11
La nécessité d’une Île
Le terme arable pour intuition, hads, est rendu par le latin ingenium, le talent ou bien le génie, compris comme disposition naturelle. (…) On peut connaître par intuition, dit Avicenne, mais toute instruction, en vérité, se ramène à des intuitions « découvertes par ceux qui les possèdent (arbâb tilka al-budû) et qui les transmettent à ceux qui apprenne ». « On a résolu tout problème au moyen de l’intuition, précise-t-il ailleurs, car tout homme a appris d’un autre, mais celui qui précéda tous les autres n’a pas toujours appris d’autrui : il y eut tout d’abord quelqu’un qui compris spontanément. »
Le penseur sur l’île est l’homme de cette compréhension inaigurale que tout enseignement présuppose. Hors de la religion, indépendamment d’elle, il est la base dont la science a besoin. Tout savoir, toute transmission de savoir advient dans l’espace ouvert, fût-ce lointainement, par une protopensée qui ne fut pas reçue, apprise, qui se sera communiqués comme un point de départ et non comme un relais. Toute pensée enveloppe une intuition obtenue sans passeur, sous le poids d’une maîtrise humaine extérieure. Toute pensée requiert un autodidacte, le lieu susceptible d’un savoir spontané. Pour fonder la connaissance, Descartes soutenait qu’il fallait faire de la métaphysique « au moins une fois dans sa vie ». l’île quelque part dans le monde, en est l’équivalent géographique.
BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, chapitre 11 – La nécessité d’une Île, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), pp. 102-103.
(…) Si l’espèce humaine doit se perpétuer, ne jamais disparaître définitivement en dépit des catastrophes, il faut concevoir les conditions de sa renaissance (ce que permet la théorie de la génération spontanée), et si ces humains sont des êtres de raison, il faut qu’existent parmi eux des intuitifs dont la connaissance fondera celles des autres.
BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, chapitre 11 – La nécessité d’une Île, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), p. 105.
Chapitre 13
Devenir éternel et puis mourir
(…)
La pensée, donc, n’est pas une possession, un avoir, elle fait être. Il faudrait à nouveau songer à Descartes et l’entendre littéralement : je pense donc je suis, et plus je pense, en vérité, plus je suis. (…)
BRENET, Jean-Baptiste, Que veut dire penser ? Arabes et Latins, chapitre 11 – La nécessité d’une Île, Éditions Payot & Rivages, Paris, 2022, (et 2025 pour l’édition de poche), pp. 118-119
Ma conclusion
J’ai aimé prendre connaissance de QUE VEUT DIRE PENSER ? ARABES ET LATINS de Jean-Baptiste Brenet parce que l’histoire des idées au fil du temps m’intéresse. Je savais déjà que les traductions des grands philosophes grecs causent de nombreux mots de tête aux experts. Ce livre de monsieur Brenet détaille fort bien la situation dans le cas du grec à l’arabe et de l’arable au latin et du latin au français ou directement du grec au latin. Évidemment, je ne suis pas un grand connaisseur des philosophes et de leurs écrits en ces différentes période de l’histoire de la philosophie. En revanche ce livre m’a beaucoup donné à penser. Et vous l’avez constaté, j’ai demandé l’aide de l’IA ChatGPT pour m’éclairer à plusieurs reprises au cours de la rédaction de ce rapport de lecture qui, je le souhaite, a été aussi pédagogique pour moi que pour vous.
Je vous recommande donc la lecture de CE QUE PENSER VEUT DIRE ? ARABES ET LATINS du philosophe JEAN-BAPTISTE BRENET.
Dans cette nouvelle section, je traite des livres qui m’apparaissent essentiel au développement de l’esprit critique, la toute première étape pour aborder la philosophie comme mode de vie.
Je bâtie les articles « LES ESSENTIELS » en suivant la même structure que mes « RAPPORTS DE LECTURE » soit un référencement exhaustif du livre suivi de mon commentaire.
Voici un livre clair, net et précis pour ajouter la méthode scientifique à notre vie de tous les jours
Histoire illustrée des méthodes scientifiques
Jean-Marie Nicolle
Agrégé et docteur en philosophie
Histoire illustrée des méthodes scientifiques
Sciences & Techniques > Généralités sur la science > Histoire des sciences
Jean-Marie Nicolle
Agrégé et docteur en philosophie
Éditions Bréal
Auteur(s) : Jean-Marie Nicolle
Collection : Essais
Niveau : Débutant
Publication : 13 novembre 2024
Édition : 1ère édition
Intérieur : Couleur
Support(s) : Livre papier
Poids (en grammes) : 580
Nombre de pages : 216
Longueur : 4 cm
Largeur : 17 cm
Épaisseur : 1.2 cm
Langue(s) : Français
Code(s) CLIL : 4050, 3051
EAN13 Livre papier : 9782749556093
TEXTE DE LA QUATRIÈME DE COUVERTURE
À quoi sert l’histoire des sciences ? Elle étudie les tentatives par lesquelles les hommes ont essayé de satisfaire leur désir de connaître le monde grâce à l’observation et au raisonnement. Elle est inséparable de l’histoire des méthodes scientifiques. Elle permet de comprendre un peu pourquoi … on ne comprend pas, et elle fait partie d’une formation véritablement scientifique.
Un esprit scientifique n’est pas constitué d’un savoir accumulé au fil des enseignements, c’est un esprit qui sait réfléchir, qui s’interroge sur lui-même et qui transforme son savoir en culture.
L’objet de cet ouvrage est d’initier un débutant à cette réflexion en lui donnant le lexique de base de l’épistémologie. Chaque chapitre expose les données d’un problème, l’illustre avec des exemples, l’explique avec les schémas nécessaires, et fournit des documents commentés.
L’abondante iconographie de cet ouvrage montre également la représentation que les artistes se font du travail scientifique.
« Le désir de savoir, qui est commun à tous les hommes, est une maladie qui ne se peut guérir, car la curiosité s’accroît avec la doctrine» (Descartes)1. li ne saurait être question de guérir une telle maladie ; on ne peut mettre fin à un désir; tout au plus peut-on le satisfaire pour un moment. L’histoire des sciences est l’histoire des tentatives par lesquelles les hommes ont essayé de satisfaire leur désir de savoir, notamment grâce à l’exercice de leur raison. C’est pourquoi l’histoire des sciences est inséparable de l’histoire des méthodes des sciences.
Or, les difficultés qu’éprouve un étudiant dans l’acquisition du savoir scientifique sont généralement analogues à celles que nos prédécesseurs ont éprouvées autrefois. L’étude de l’histoire des sciences permet donc de comprendre un peu pourquoi … on ne comprend pas, et on ne saurait trop la conseiller à qui cherche une formation véritablement scientifique. En effet, un esprit scientifique n’est pas constitué d’un savoir accumulé au fil des enseignements, mais est un esprit qui sait réfléchir, qui s’interroge sur lui-même et qui transforme son savoir en culture.
L’objet de cet ouvrage est d’initier un débutant à cette réflexion en lui donnant le lexique de base en épistémologie. Chaque chapitre expose les données d’un problème, l’illustre avec des exemples tirés de l’histoire, l’explique avec les schémas nécessaires, et fournit un ou plusieurs document(s) commenté(s). Dans cette nouvelle édition abondamment illustrée, nous avons également voulu montrer comment les représentations artistiques de la science sont elles-mêmes problématiques.
Notre ambition n’est pas de dresser un panorama complet de l’histoire des sciences, mais d’aider le lecteur à bien commencer le chemin qu’il accomplira ensuite, à son gré, dans « la recherche de la vérité par la lumière naturelle».
L’auteur
1Descartes R., La recherche de la vérité par la lumière naturelle, in Œuvres et lettres, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, 1953, p. 88
Jean-Marie Nicolle est docteur et agrégé de philosophie. Il a enseigné au lycée Jeanne-d’Arc de Rouen puis au centre théologique universitaire de Rouen. Le thème central de ses recherches est le rapport entre les mathématiques et la métaphysique. ll est d’ailleurs spécialiste de l’œuvre de Nicolas de Cues. Il a également mené des recherches dans des domaines aussi variés que l’informatique, la toxicomanie, l’histoire des mathématiques, l’histoire de l’art.
Jean-Marie Nicolle est professeur agrégé de philosophie et enseigne en CPGE de Lettres au lycée Jeanne d’Arc de Rouen. Il a soutenu une thèse de Doctorat de Philosophie sur le sujet : Mathématiques et métaphysique dans l’œuvre de Nicolas de Cues, sous la direction de Monsieur le professeur Jean Seidengart. Il a traduit et publié les écrits mathématiques de Nicolas de Cues : Nicolas de Cues, Ecrits mathématiques, texte latin, présentation, traduction et notes par Jean-Marie Nicolle, Paris, éd. Honoré Champion, 2007. Il a publié une biographie romancée du Cusain : L’homme à la proposition d’or, Paris, éditions Ipagine, 2010. Il est membre du comité scientifique de la Cusanus Gesellschaft de Trêves et a publié de nombreux articles sur la philosophie du Cusain. Il est par ailleurs l’auteur de plusieurs ouvrages de philosophie générale aux éditions Bréal (le dernier en date, La société, 2011).
Jean-Marie Nicolle, né le 4 janvier 1951 à Dieppe, est un philosophe français. Il a été professeur au lycée Jeanne-d’Arc de Rouen. Il est entre autres l’auteur d’ouvrages de préparation aux concours, ainsi que de plusieurs ouvrages de philosophie générale aux éditions Bréal (les derniers en date : La société 2011, La nature 2015, La parole 2016), qui représentent des synthèses de vulgarisation et des compilations pour les non-spécialistes, à destination du grand public mais aussi des étudiants.
En tant que philosophe, il est spécialiste de la pensée médiévale, de l’évolution conjointe des mathématiques et de la métaphysique à la fin du Moyen-Âge(1), de l’émergence de la démarche scientifique et des nouveaux concepts mathématiques, de leur émancipation progressive hors de toute considération métaphysique(2) ; mais aussi de leur influence réciproque(3). Sur cette question, il est spécialiste singulièrement de l’œuvre de Nicolas de Cues, à laquelle il a consacré sa thèse(4), des traductions, de nombreux articles, et plusieurs ouvrages de vulgarisation dont une biographie romancée : L’homme à la proposition d’or(5).
Voir sur ces sujets, dans le numéro spécial 202 consacré à L’Infini de la revue Sciences et Avenir, avec interview et citations de J.-M. Nicolle, l’article de Denis Delbecq, « Deux mille cinq cents ans pour approcher l’inconcevable », Sciences et Avenir,? , pp. 26-31.
Jean-Marie Nicolle, « Curriculum [archive] », sur jm.nicolle.cusa (consulté le ), « Recherches ».
On pourra lire le résumé et la quatrième de couverture de ce livre ici : Jean-Marie Nicolle, « L’homme à la proposition d’or [archive] », Editions Ipagine, (consulté le ).
Histoire des méthodes scientifiques, 1994 (2de édition, 2006).
L’indispensable en culture générale, 2002-2024.
Platon, Gorgias, 2003.
La science, 2006.
L’action, 2007.
La beauté, 2008.
La vie, 2009.
L’imagination, 2010.
La société, 2011.
Le plaisir, 2012.
L’espace, 2013.
La vérité, 2014.
La nature, 2015.
Histoire de la pensée philosophique, 2015.
La parole, 2016.
Chez d’autres éditeurs
Nicolas de Cues, Écrits mathématiques, texte latin, présentation, traduction et notes par Jean-Marie Nicolle, Paris, Honoré Champion, 2007 (réédition Classiques Garnier, 2024).
L’homme à la proposition d’or, Paris, Ipagine, 2010.
La science, Paris, Vuibert, 2013.
Le laboratoire mathématique de Nicolas de Cues, Paris, Beauchesne, 2019.
Les trois fenêtres: essai, Paris, Ipagine, 2021.
La tête à l’envers, essai sur les inversions, Paris, Ipagine, 2023.
DOSSIER
Ce que les philosophes ont appris des mathématiques ou y a-t-il un ordre dans ce monde ?
Par Jean-Marie Nicolle
Le Bulletin précédent (n° 451) comporte un dossier maths-philo.
Un remarquable texte de Jean-Marie Nicolle n’a pu s’y trouver faute d’être prêt à temps. Nous en commençons aujourd’hui la diffusion, prévue sur trois numéros.
Pour les deux prochains, toujours sous le même titre général, il s’agira de : – « De quoi parle-t-on ? », – « Y a-t-il un ordre dans ce monde ? ».
Ce livre a profondément influencé ma façon de pensée en me donnant les clés de l’esprit scientifique appliquée à ma vie de tous les jours, tant sur le plan personnel que professionnel. Partisan de la méthode scientifique pour son objectivité, je prête une attention toute spéciale à tous les outils pouvant m’instruire sur la naissance et l’acquisition de la connaissance, et ce, dans les moindre détails de sa construction. La question « Comment je connais ? » demeure ouverte afin de de mieux de me connaître, et de connaître mieux.
J’ai découvert ce livre dans sa première édition dans les années 1990 dans la réserve d’un kiosque au Salon international du livre de Montréal. Je ne me souviens plus du nom de la maison d’édition qui tenait ce kiosque. En revanche, je me souviens fort bien de la réponse du responsable à ma question à savoir s’il avait des livres sur la pensée scientifique. « Il se peut qu’il y en ait dans mes boîtes dans la réserve. Allez voir ! » m’a répondu le responsable. Et j’ai trouvé le livre « Histoire des méthodes scientifiques – Du théorème de Thalès à la fécondation in vitro » de Jean-Marie Nicolle, première édition, 1994. Oh ! J’étais content. Cette trouvaille a fait ma visite au Salon du livre. Et je suis très fier d’avoir encore ce livre dans ma bibliothèque.
Pour le néophyte que je suis dans le domaine des sciences, de toutes les sciences, je trouvais alors dans ce livre une porte d’entrée dans le monde de la pensée scientifique que j’appelle aussi « La pensée certaine » dans mon livre J’AIME PENSER (à lire gratuitement en ligne).
Ce livre est l’ancêtre ce celui en vedette sur cette page, « Histoire illustrée de la méthode scientifique » paru en 2024 et que je me suis procuré sans tarder. Jean-Marie Nicolle explique si bien la méthode scientifique qu’il est quasi impossible de ne pas comprendre en quoi elle consiste. Jean-Marie Nicolle est l’expert par excellence de la vulgarisation de la pensée scientifique. Ce livre revêt une importance capitale et devrait être au programme d’enseignement partout sur la planète. En fait, il nous concerne tous, pour autant que nous nous préoccupions de penser juste à l’image de la science dans sa méthode de connaissance.
Dans un monde où tout un chacun se donne raison, pour tout et rien, où les gens prennent pour vrai ce qu’ils pensent uniquement parce qu’ils le pensent, où l’opinion est plus importante que les faits eux-mêmes, comment trouver un oasis pour penser librement avec justesse ? Cet oasis, on ne trouve pas dans les centres de recherche des sciences, pas plus que dans les laboratoires. Il se trouve dans la façon de penser des scientifiques, plus particulièrement auprès des scientifiques en sciences exactes, ceux qui savent adroitement tirer le bénéfice du doute, c’est-à-dire la certitude. Mais attention, en science, du moins dans les vraies science, la connaissance se construit sur la destruction du déjà su. Autrement dit, une connaissance n’est vraie que le temps qu’un doute viennent la remettre en question et qu’elle puisse être ainsi détrônée.
On ne lit donc pas ce livre de Jean-Marie Nicolle pour se donner raison mais pour apprendre à douter sans perdre l’équilibre et ainsi pouvoir, nous aussi, simples lecteurs, en tirer le bénéfice. En bout de ligne, nous pouvons vivre toujours davantage en conformité avec la réalité, avec ce qui est réellement.
Témoignage de ma recherche personnelle au sujet de la philothérapie (philosophie + thérapie) ou, si vous préférez, de la pratique de la philosophie en clinique. Il s’agit de consultation individuel ou de groupe offert par un philosophe praticien pour nous venir en aide. Elle se distingue de la « psychothérapie » (psychologie + thérapie) en ce qu’elle utilise des ressources et des procédés et poursuit de objectifs propres à la philosophie. On peut aussi parler de « philosophie appliquée ».
La philothérapie gagne lentement mais sûrement en popularité grâce à des publications de plus en plus accessibles au grand public (voir l’Introduction de ce dossier).
L’un des titres tout en haut de la liste s’intitule « Platon, pas Prozac! » signé par Lou Marinoff paru en français en l’an 2000 aux Éditions Logiques. Ce livre m’a ouvert à la philothérapie.
L’auteur est professeur de philosophie au City College de New York, fondateur de l’Association américaine des praticiens de la philosophie (American Philosophical Practitioners Association) et auteurs de plusieurs livres.
Présentation du livre Sur le divan d’un philosophe – La consultation philosophie : une nouvelle démarche pour se connaître, changer de perspective, repenser sa vie suivie de mes commentaires de lecture.
Cet article présente et relate ma lecture du livre « Philosopher pour se retrouver – La pratique de la philo pour devenir libre et oser être vrai », de Laurence Bouchet aux Éditions Marabout. Malheureusement ce livre n’est plus disponible à la vente tel que mentionné sur le site web de l’éditeur. Heureusement on peut encore le trouver et l’acheter dans différentes librairies en ligne.
Le livre « La consultation philosophique – L’art d’éclairer l’existence » de Madame Eugénie Vegleris aux Éditions Eyrolles se classe en tête de ma liste des meilleurs essais que j’ai lu à ce jour au sujet de la « philothérapie ».
À ce jour, tous les livres dont j’ai fait rapport de ma lecture dans ce dossier sont l’œuvre de philosophes consultants témoignant de leurs pratiques fondées sur le dialogue. Le livre « Guérir la vie par la philosophie » de Laurence Devillairs aux Presses universitaires de France (PUF) diffère des précédents parce que l’auteure offre à ses lecteurs une aide direct à la réflexion sur différents thèmes.
J’ai lu ce livre à reculons. J’ai appliqué les feins dès les premières pages. L’objectivité sociologique de l’auteur m’a déplu. Ce livre présente aux lecteurs des observations, que des observations. L’auteur n’en tire aucune conclusion.
J’accorde à ce livre cinq étoiles sur cinq parce qu’il m’a révélé les coulisses de la quête du bonheur au cœur de notre société néo-libérale. Je savais que cette obsession du bonheur circulait au sein de la population, notamment par le biais des coach de vie et des agents de développement personnel, mais je n’aurais jamais imaginé qu’elle cachait une véritable industrie soutenue par une idéologie psychologisante. Jusque-là, je ne connaissais de cette industrie que le commerce des livres et la montée en puissance des coachs de vie dédiés à la recherche du bonheur.
J’ai adoré ce livre. Il est dense, très dense. On ne peut pas le lire comme un roman. Me voici enfin devant un auteur qui dit tout, où, quand, comment il observe, comment il pense, comment il chemine, comment il voit, comment il entend, comment il anticipe, comment il tire ses conclusions… Bref, un auteur qui expose son propre système de pensée dans un essai plus que formateur pour le nôtre.
La lecture du livre «La consultation philosophique» signé par le philosophe praticien Oscar Brenifier (voir article #11 de notre dossier «Consulter un philosophe – Quand la philosophie nous aide») nous apprend qu’il adresse un document à ses clients potentiels. J’ai écrit à monsieur Brenifier pour lui demander s’il pouvait me faire parvenir ce document.
Cet article présente et relate ma lecture du livre du «La philo-thérapie» de Éric Suárez, Docteur en philosophie de l’Université Laval (Québec), philosophe praticien (Lausanne), publié en 2007 aux Éditions Eyrolles. Ce livre traite de la consultation philosophique ou, si vous préférez, de la philo-thérapie, d’un point de vue pratique. En fait, il s’agit d’un guide pour le lecteur intéressé à acquérir sa propre approche du philosopher pour son bénéfice personnel. Éric Suárez rassemble dans son ouvrage vingt exemples de consultation philosophiques regroupés sous cinq grands thèmes : L’amour, L’image de soi, La famille, Le travail et le Deuil.
Ce livre se caractérise par l’humour de son auteur et se révèle ainsi très aisé à lire. D’ailleurs l’éditeur nous prédispose au caractère divertissant de ce livre en quatrième de couverture : «Étudier in extenso la pensée des grands théoriciens et en extraire un mode de réflexion agissant est une mission impossible pour l’honnête homme/femme. C’est pourquoi l’auteur de cet ouvrage aussi divertissant que sérieux propose des voies surprenantes au premier abord, mais qui se révèlent fort praticables à l’usage. L’une passe par la rencontre avec la vie et la personnalité du philosophe : la voie des affinités électives».
Référencé par un auteur à mon programme de lecture, le livre «La philosophie comme manière de vivre» m’a paru important à lire. Avec un titre aussi accrocheur, je me devais de pousser plus loin ma curiosité. Je ne connaissais pas l’auteur Pierre Hadot : «Pierre Hadot (né à Paris, le 21 février 1922, et mort à Orsay, le 24 avril 20101) est un philosophe, historien et philologue français, spécialiste de l’Antiquité, profond connaisseur de la période hellénistique et en particulier du néoplatonisme et de Plotin. Pierre Hadot est l’auteur d’une œuvre développée notamment autour de la notion d’exercice spirituel et de la philosophie comme manière de vivre.» (Source : Wikipédia)
Jeanne Hersch, éminente philosophe genevoise, constate une autre rupture encore, celle entre le langage et la réalité : « Par-delà l’expression verbale, il n’y a pas de réalité et, par conséquent, les problèmes ont cessé de se poser (…). Dans notre société occidentale, l’homme cultivé vit la plus grande partie de sa vie dans le langage. Le résultat est qu’il prend l’expression par le langage pour la vie même. » (L’étonnement philosophique, Jeanne Hersch, Éd. Gallimard.) / On comprend par là qu’aujourd’hui l’exercice du langage se suffit à lui-même et que, par conséquent, la philosophie se soit déconnectée des problèmes de la vie quotidienne.» Source : La philosophie, un art de vivre, Collectif sous la direction de Jean-François Buisson, Les Éditions Cabédita, 2021, Préface, p. 9.
J’ai trouvé mon bonheur dès l’Avant-propos de ce livre : «Laura Candiotto, en insistant sur le rôle joué par les émotions dans le dialogue socratique ancien et sur l’horizon éthique de celui-ci, vise à justifier théoriquement un «dialogue socratique intégral», c’est-à-dire une pratique du dialogue socratique qui prend en compte des émotions pour la connaissance.» Enfin, ai-je pensé, il ne s’agit plus de réprimer les émotions au profit de la raison mais de les respecter dans la pratique du dialogue socratique. Wow ! Je suis réconforté à la suite de ma lecture et de mon expérience avec Oscar Brenifier dont j’ai témoigné dans les articles 11 et 12 de ce dossier.
Lou Marinoff occupe le devant de la scène mondiale de la consultation philosophique depuis la parution de son livre PLATON, PAS PROJAC! en 1999 et devenu presque’intantément un succès de vente. Je l’ai lu dès sa publication avec beaucoup d’intérêt. Ce livre a marqué un tournant dans mon rapport à la philosophie. Aujourd’hui traduit en 27 langues, ce livre est devenu la bible du conseil philosophique partout sur la planète. Le livre dont nous parlons dans cet article, « La philosophie, c’est la vie – Réponses aux grandes et aux petites questions de l’existence », est l’une des 13 traductions du titre original « The Big Questions – How Philosophy Can Change Your Life » paru en 2003.
J’ai acheté et lu « S’aider soi-même » de Lucien Auger parce qu’il fait appel à la raison : « Une psychothérapie par la raison ». Les lecteurs des articles de ce dossier savent que je priorise d’abord et avant tout la philothérapie en place et lieu de la psychothérapie. Mais cette affiliation à la raison dans un livre de psychothérapie m’a intrigué. D’emblée, je me suis dit que la psychologie tentait ici une récupération d’un sujet normalement associé à la philosophie. J’ai accepté le compromis sur la base du statut de l’auteur : « Philosophe, psychologue et professeur ». « Il est également titulaire de deux doctorats, l’un en philosophie et l’autre en psychologie » précise Wikipédia. Lucien Auger était un adepte de la psychothérapie émotivo-rationnelle créée par le Dr Albert Ellis, psychologue américain. Cette méthode trouve son origine chez les stoïciens dans l’antiquité.
J’accorde à ce livre cinq étoiles sur cinq et je peux même en rajouter une de plus, une sixième, pour souligner son importance et sa pertinence. Il faut le lire absolument ! Je le recommande à tous car il nous faut tous sortir de ce monde où l’opinion règne en roi et maître sur nos pensées.
Dans la première partie de ce rapport de lecture du livre « Penser par soi-même – Initiation à la philosophie » de Michel Tozzi, je vous recommandais fortement la lecture de ce livre : « J’accorde à ce livre cinq étoiles sur cinq et je peux même en rajouter une de plus, une sixième, pour souligner son importance et sa pertinence. Il faut le lire absolument ! Je le recommande à tous car il nous faut tous sortir de ce monde où l’opinion règne en roi et maître sur nos pensées.» Je suis dans l’obligation d’ajouter cette deuxième partie à mon rapport de lecture de ce livre en raison de ma relecture des chapitres 6 et suivants en raison de quelques affirmations de l’auteur en contradiction avec ma conception de la philosophie.
J’accorde au livre Agir et penser comme Nietzsche de Nathanaël Masselot cinq étoiles sur cinq. Aussi facile à lire qu’à comprendre, ce livre offre aux lecteurs une excellente vulgarisation de la philosophie de Friedricha Wilhelm Nietzsche. On ne peut pas passer sous silence l’originalité et la créativité de l’auteur dans son invitation à parcourir son œuvre en traçant notre propre chemin suivant les thèmes qui nous interpellent.
Tout commence avec une entrevue de Myriam Revault d’Allonnes au sujet de son livre LA FAIBLESSE DU VRAI à l’antenne de la radio et Radio-Canada dans le cadre de l’émission Plus on de fous, plus on lit. Frappé par le titre du livre, j’oublierai le propos de l’auteur pour en faire la commande à mon libraire.
Le développement personnel fourmille de personnes de tout acabit qui se sont improvisées conseillers, coachs, thérapeutes, conférenciers, essayistes, formateurs… et auxquelles s’ajoutent des praticiens issus des fausses sciences, notamment, divinatoires et occultes, des médecines et des thérapies alternatives. Bref, le développement personnel attire toute sorte de monde tirant dans toutes les directions.
Je n’aime pas cette traduction française du livre How we think de John Dewey. « Traduit de l’anglais (États-Unis) par Ovide Decroly », Comment nous pensons parait aux Éditions Les empêcheurs de penser en rond / Seuil en 2004. – Le principal point d’appui de mon aversion pour traduction française repose sur le fait que le mot anglais « belief » est traduit par « opinion », une faute majeure impardonnable dans un livre de philosophie, et ce, dès les premiers paragraphes du premier chapitre « Qu’entend-on par penser ? »
Hier j’ai assisté la conférence Devenir philothérapeute : une conférence de Patrick Sorrel. J’ai beaucoup aimé le conférencier et ses propos. J’ai déjà critiqué l’offre de ce philothérapeute. À la suite de conférence d’hier, j’ai changé d’idée puisque je comprends la référence de Patrick Sorrel au «système de croyance». Il affirme que le «système de croyance» est une autre expression pour le «système de penser». Ce faisant, toute pensée est aussi une croyance.
J’éprouve un malaise face à la pratique philosophique ayant pour objectif de faire prendre conscience aux gens de leur ignorance, soit le but poursuivi par Socrate. Conduire un dialogue avec une personne avec l’intention inavouée de lui faire prendre conscience qu’elle est ignorante des choses de la vie et de sa vie repose sur un présupposé (Ce qui est supposé et non exposé dans un énoncé, Le Robert), celui à l’effet que la personne ne sait rien sur le sens des choses avant même de dialoguer avec elle. On peut aussi parler d’un préjugé philosophique.
Si votre opinion est faite et que vous n’êtes pas capable d’en déroger, vous êtes prisonnier de votre opinion. Si votre opinion est faite et que vous êtes ouvert à son évolution ou prêt à l’abandonner pour une autre, vous êtes prisonnier de l’opinion. Si votre opinion compte davantage en valeur et en vérité que les faits, vous êtes prisonnier de vos opinions. Si votre opinion est la seule manière d’exprimer vos connaissances, vous êtes prisonnier de vos opinions. Si vous pensez que l’opinion est le seul résultat de votre faculté de penser, vous êtes prisonnier de vos opinions. Si vous prenez vos opinion pour vraies, vous êtes prisonnier de vos opinions.
J’ai mis beaucoup de temps à me décider à lire « La pratique philosophique » de Jérôme Lecoq. L’auteur est un émule d’Oscar Brenifier, un autre praticien philosophe. J’ai vécu l’enfer lors de mes consultations philosophiques avec Oscar Brenifier. Ainsi toute association de près ou de loin avec Oscar Brenifier m’incite à la plus grande des prudences. Jérôme Lecoq souligne l’apport d’Oscar Brenifier dans les Remerciements en première page de son livre « La pratique philosophique ».
Quelle est la différence entre « savoir » et « connaissance » ? J’exprime cette différence dans l’expression « Je sais parce que je connais ». Ainsi, le savoir est fruit de la connaissance. Voici quatre explications en réponse à la question « Quelle est la différence entre savoir et connaissance ? ».
J’ai décidé de publier les informations au sujet des styles interpersonnels selon Larry Wilson parce que je me soucie beaucoup de l’approche de la personne en consultation philosophique. Il m’apparaît important de déterminer, dès le début de la séance de philothérapie, le style interpersonnel de la personne. Il s’agit de respecter la personnalité de la personne plutôt que de la réprimer comme le font les praticiens socratiques dogmatiques. J’ai expérimenté la mise en œuvre de ces styles inter-personnels avec succès.
Le livre « La confiance en soi – Une philosophie » de Charles Pépin se lit avec une grande aisance. Le sujet, habituellement dévolue à la psychologie, nous propose une philosophie de la confiance. Sous entendu, la philosophie peut s’appliquer à tous les sujets concernant notre bien-être avec sa propre perspective.
J’ai vécu une sévère répression de mes émotions lors deux consultations philosophiques personnelles animées par un philosophe praticien dogmatique de la méthode inventée par Socrate. J’ai témoigné de cette expérience dans deux de mes articles précédents dans ce dossier.
Vouloir savoir être au pouvoir de soi est l’ultime avoir / Le voyage / Il n’y a de repos que pour celui qui cherche / Il n’y a de repos que pour celui qui trouve / Tout est toujours à recommencer
Que se passe-t-il dans notre système de pensée lorsque nous nous exclamons « Ah ! Là je comprends » ? Soit nous avons eu une pensée qui vient finalement nous permettre de comprendre quelque chose. Soit une personne vient de nous expliquer quelque chose d’une façon telle que nous la comprenons enfin. Dans le deux cas, il s’agit d’une révélation à la suite d’une explication.
Âgé de 15 ans, je réservais mes dimanches soirs à mes devoirs scolaires. Puis j’écoutais l’émission Par quatre chemins animée par Jacques Languirand diffusée à l’antenne de la radio de Radio-Canada de 20h00 à 22h00. L’un de ces dimanches, j’ai entendu monsieur Languirand dire à son micro : « La lumière entre par les failles».
Le succès d’une consultation philosophique (philothérapie) repose en partie sur la prise en compte des biais cognitifs, même si ces derniers relèvent avant tout de la psychologie (thérapie cognitive). Une application dogmatique du dialogue socratique passe outre les biais cognitifs, ce qui augmente les risques d’échec.
Depuis mon adolescence, il y a plus de 50 ans, je pense qu’il est impossible à l’Homme d’avoir une conscience pleine et entière de soi et du monde parce qu’il ne la supporterait pas et mourrait sur le champ. Avoir une pleine conscience de tout ce qui se passe sur Terre et dans tout l’Univers conduirait à une surchauffe mortelle de notre corps. Il en va de même avec une pleine conscience de soi et de son corps.
Le Dr Jean-Christophe Seznec, psychiatre français, a été interrogé par la journaliste Pascale Senk du quotidien Le Figaro au sujet de son livre Savoir se taire, savoir parler, coécrit avec Laurent Carouana et paru en 2017. Le titre de l’article a retenu mon attention : Psychologie: «il faut sortir de l’hystérie de la parole».
Reproduction de l’article « Comment dialoguer de manière constructive ? », un texte de Julien Lecomte publié sur son site web PHILOSOPHIE, MÉDIAS ET SOCIÉTÉ. https://www.philomedia.be/. Echanger sur des sujets de fond est une de mes passions. Cela fait plusieurs années que je m’interroge sur les moyens de faire progresser la connaissance, d’apprendre de nouvelles choses. Dans cet article, je reviens sur le cheminement qui m’anime depuis tout ce temps, pour ensuite donner des pistes sur les manières de le mettre en pratique concrètement.
Dans le récit initiatique, il s’agit de partir du point A pour aller au point B afin que le lecteur ou l’auditeur chemine dans sa pensée vers une révélation permettant une meilleure compréhension de lui-même et/ou du monde. La référence à la spirale indique une progression dans le récit où l’on revient sur le même sujet en l’élargissant de plus en plus de façon à guider la pensée vers une nouvelle prise de conscience. Souvent, l’auteur commence son récit en abordant un sujet d’intérêt personnel (point A) pour évoluer vers son vis-à-vis universel (point B). L’auteur peut aussi se référer à un personnage dont il fait évoluer la pensée.
Cet article présente un état des lieux de la philothérapie (consultation philosophique) en Europe et en Amérique du Nord. Après un bref historique, l’auteur se penche sur les pratiques et les débats en cours. Il analyse les différentes publications, conférences et offres de services des philosophes consultants.
J’ai découvert le livre « L’erreur de Descartes » du neuropsychologue Antonio R. Damasio à la lecture d’un autre livre : L’intelligence émotionnelle de Daniel Goleman. L’édition originale de ce livre est parue en 1995 en anglais et j’ai lu la traduction française à l’été 1998 parue un an auparavant chez Robert Laffont. Diplômé de l’université Harvard et docteur en psychologie clinique et développement personnel, puis journaliste au New York Times, où il suit particulièrement les sciences du comportement, Daniel Goleman nous informe dans son livre « L’intelligence émotionnel » au sujet de la découverte spectaculaire pour ne pas dire révolutionnaire de Antonio R. Damasio à l’effet que la raison a toujours besoin d’un coup des émotions pour prendre des décisions. Jusque-là, il était coutume de soutenir que les émotions perturbaient la raison, d’où l’idée de les contrôler.
Ma lecture du livre ÉLOGE DE LA PRATIQUE PHILOSOPHIQUE de la philosophe praticienne SOPHIE GEOFFRION fut agréable et fort utile. Enfin, un ouvrage court ou concis (le texte occupe 65 des 96 pages du livre), très bien écrit, qui va droit au but. La clarté des explications nous implique dans la compréhension de la pratique philosophique. Bref, voilà un éloge bien réussi. Merci madame Geoffrion de me l’avoir fait parvenir.
Dans cet article, je m’interroge à savoir la consultation philosophique doit s’attarder à l’opinion ou au système pensée du client. OPINION – Le philosophe praticien cible l’opinion de son client en vue de démontrer l’ignorance sur laquelle elle repose et, par conséquent, l’absence de valeur de vérité qu’elle recèle. Cette pratique repose sur le « questionnement philosophique ».
Dans son livre « Sentir et savoir », Antonio Damasio propose « Une nouvelle théorie de la conscience ». Il démontre que la conscience ne peut pas exister sans le corps. Il identifie dans le corps la capacité de sentir comme préalable à la conscience.
Un si petit livre, seulement 46 pages et en format réduit, mais tellement informatif. Une preuve de plus qu’il ne faut se fier aux apparences. Un livre signé ROBERT REDEKER, agrégé de philosophie originaire de la France, connaît fort bien le sujet en titre de son œuvre : DÉPRESSION ET PHILOSOPHIE.
La plupart des intervenants en psychologie affirment des choses. Ils soutiennent «C’est comme ceci» ou «Vous êtes comme cela». Le lecteur a le choix de croire ou de ne pas croire ce que disent et écrivent les psychologues et psychiatres. Nous ne sommes pas invités à réfléchir, à remettre en cause les propos des professionnels de la psychologie, pour bâtir notre propre psychologie. Le lecteur peut se reconnaître ou pas dans ces affirmations, souvent catégoriques. Enfin, ces affirmations s’apparentent à des jugements. Le livre Savoir se taire, savoir dire de Jean-Christophe Seznec et Laurent Carouana ne fait pas exception.
Chapitre 1 – La mort pour commencer – Contrairement au philosophe Fernando Savater dans PENSER SA VIE – UNE INTRODUCTION À LA PHILOSOPHIE, je ne définie pas la vie en relation avec la mort, avec son contraire. Je réfléchie et je parle souvent de la mort car il s’agit de l’un de mes sujets préféré depuis mon adolescence. Certaines personnes de mon entourage pensent et affirment que si je parle aussi souvent de la mort, c’est parce que j’ai peur de mourir. Or, je n’ai aucune peur de la mort, de ma mort, de celles de mes proches. Je m’inquiète plutôt des conséquences de la mort sur ceux et celles qui restent, y compris sur moi-même.
À la lumière du documentaire LE SOLEIL ET DES HOMMES, notamment l’extrait vidéo ci-dessus, je ne crois plus au concept de race. Les différences physiques entre les hommes découlent de l’évolution naturelle et conséquente de nos lointains ancêtres sous l’influence du soleil et de la nature terrestre, et non pas du désir du soleil et de la nature de créer des races. On sait déjà que les races et le concept même de race furent inventés par l’homme en se basant sur nos différences physiques. J’abandonne donc la définition de « race » selon des critères morphologiques…
Dans le cadre de notre dossier « Consulter un philosophe », la publication d’un extrait du mémoire de maîtrise « Formation de l’esprit critique et société de consommation » de Stéphanie Déziel s’impose en raison de sa pertinence. Ce mémoire nous aide à comprendre l’importance de l’esprit critique appliqué à la société de consommation dans laquelle évoluent, non seule les jeunes, mais l’ensemble de la population.
Je reproduis ci-dessous une citation bien connue sur le web au sujet de « la valeur de la philosophie » tirée du livre « Problèmes de philosophie » signé par Bertrand Russell en 1912. Mathématicien, logicien, philosophe, épistémologue, homme politique et moraliste britannique, Bertrand Russell soutient que la valeur de la philosophie réside dans son incertitude. À la suite de cette citation, vous trouverez le texte de Caroline Vincent, professeur de philosophie et auteure du site web « Apprendre la philosophie » et celui de Gabriel Gay-Para tiré se son site web ggpphilo. Des informations tirées de l’Encyclopédie Wikipédia au sujet de Bertrand Russell et du livre « Problèmes de philosophie » et mon commentaire complètent cet article.
Passez donc sans vous arrêter, amis, au milieu des Marchands de Sommeil; et, s’ils vous arrêtent, répondez-leur que vous ne cherchez ni un système ni un lit. Ne vous lassez pas d’examiner et de comprendre. (…) Lisez, écoutez, discutez, jugez; ne craignez pas d’ébranler des systèmes; marchez sur des ruines, restez enfants. (…) Socrate vous a paru un mauvais maître. Mais vous êtes revenus à lui; vous avez compris, en l’écoutant, que la pensée ne se mesure pas à l’aune, et que les conclusions ne sont pas l’important; restez éveillés, tel est le but. Les Marchands de Sommeil de ce temps-là tuèrent Socrate, mais Socrate n’est point mort; partout où des hommes libres discutent, Socrate vient s’asseoir, en souriant, le doigt sur la bouche. Socrate n’est point mort; Socrate n’est point vieux. (…) – Alain, (Emile Charrier), Vigiles de l’esprit.
Tout au long de ma vie, j’ai vu la vérité malmenée, tassée d’un bord puis de l’autre, devenir une propriété personnelle (ma vérité — ta vérité — à chacun sa vérité), tantôt objet de monopôle, tantôt reconnue, tantôt niée et reniée… Ah ! La vérité. Quel chaos ! Je me demande depuis longtemps pourquoi la vérité, si elle existe, ne triomphe pas à tout coup, pourquoi elle ne s’impose à tous d’elle-même. Contestée de toutes parts, la vérité, si elle existe, n’a d’intérêt que pour l’opinion qu’on en a et les débats qui s’ensuivent. On va jusqu’à donner à la vérité une mauvaise réputation eu égard à son influence néfaste sur la société et les civilisations. Et que dire de toutes ces croyances qui se prennent pour la vérité ? Et c’est sans compter l’observation récente à l’effet que nous venons d’entrer dans une « ère de post-vérité ».
J’accorde à ce livre trois étoiles sur cinq. Le titre « Petit manuel philosophique à l’intention des grands émotifs » a attiré mon attention. Et ce passage du texte en quatrième de couverture m’a séduit : «En proposant une voyage philosophique à travers l’histoire des émotions, Iaria Gaspari bouscule les préjugés sur notre vie émotionnelle et nous invite à ne plus percevoir nos d’états d’âme comme des contrainte ». J’ai décidé de commander et de lire ce livre. Les premières pages m’ont déçu. Et les suivantes aussi. Rendu à la moitié du livre, je me suis rendu à l’évidence qu’il s’agissait d’un témoignage de l’auteure, un témoignage très personnelle de ses propres difficultés avec ses émotions. Je ne m’y attendais pas, d’où ma déception. Je rien contre de tels témoignages personnels qu’ils mettent en cause la philosophie, la psychologie, la religion ou d’autres disciplines. Cependant, je préfère et de loin lorsque l’auteur demeure dans une position d’observateur alors que son analyse se veut la plus objective possible.
Tout repose sur le Savoir. L’expérience personnelle et/ou professionnelle qu’on fait du Savoir, après en avoir pris conscience, se retrouve à la base des Connaissances que nous possédons. Les Opinions expriment des Jugements des connaissances et inspirent souvent les Croyances.
La philosophie, mère de toutes les sciences, recherche la sagesse et se définie comme l’Amour de la Sagesse. La sagesse peut être atteinte par la pensée critique et s’adopte comme Mode de vie. • La philosophie soutient la Science et contribue à la naissance et au développement de la méthode scientifique, notamment avec l’épistémologie.
La philothérapie, principale pratique de la philosophie de nos jours, met sans cesse de l’avant les philosophes de l’Antiquité et de l’époque Moderne. S’il faut reconnaître l’apport exceptionnel de ces philosophes, j’ai parfois l’impression que la philothérapie est prisonnière du passé de la philosophie, à l’instar de la philosophie elle-même.
Au Québec, la seule province canadienne à majorité francophone, il n’y a pas de tradition philosophique populaire. La philosophie demeure dans sa tour universitaire. Très rares sont les interventions des philosophes québécois dans l’espace public, y compris dans les médias, contrairement, par exemple, à la France. Et plus rares encore sont les bouquins québécois de philosophie en tête des ventes chez nos libraires. Seuls des livres de philosophes étrangers connaissent un certain succès. Bref, l’espace public québécois n’offre pas une terre fertile à la Philosophie.
J’accorde à ce livre cinq étoiles sur cinq parce qu’il me permet d’en apprendre beaucoup plus sur la pensée scientifique telle que pratiquée par de grands scientifiques. L’auteur, Nicolas Martin, propose une œuvre originale en adressant les mêmes questions, à quelques variantes près, à 17 grands scientifiques.
Cet article répond à ce commentaire lu sur LinkedIn : « L’équilibre entre développement personnel et développement spirituel ou philosophique est indispensable. » Il m’apparaît impossible de viser « L’équilibre entre développement personnel et développement spirituel ou philosophique » et de prétendre que cet équilibre entre les trois disciplines soit « indispensable ». D’une part, le développement personnel est devenu un véritable fourre-tout où l’ivraie et le bon grain se mélangent sans distinction, chacun avançant sa recette à l’aveugle.
En ne s’unissant pas au sein d’une association nationale professionnelle fixant des normes et des standards à l’instar des philosophes consultants ou praticiens en d’autres pays, ceux de la France nous laissent croire qu’ils n’accordent pas à leur disciple tout l’intérêt supérieur qu’elle mérite. Si chacun des philosophes consultants ou praticiens français continuent de s’affairer chacun dans son coin, ils verront leur discipline vite récupérée à mauvais escient par les philopreneurs et la masse des coachs.
“ Après les succès d’Épicure 500 vous permettant de faire dix repas par jour sans ballonnements, après Spinoza 200 notre inhibiteur de culpabilité, les laboratoires Laron, vous proposent Philonium 3000 Flash, un médicament révolutionnaire capable d’agir sur n’importe quelle souffrance physique ou mentale?: une huile essentielle d’Heidegger pour une angoisse existentielle, une substance active de Kant pour une douleur morale…. Retrouvez sagesse et vitalité en un instant ”, s’amusaient les chroniqueurs radio de France Inter dans une parodie publicitaire diffusée à l’occasion d’une émission ayant pour thème?: la philosophie peut-elle soigner le corps ?
J’attribue quatre étoiles sur cinq à ce livre. Les lecteurs assidus de mes articles connaissent fort bien ma position plus que défavorable face au développement personnel. À l’instar de Thiery Jobard, je suis contre le développement personnel. Je qualifie le développement personnel d’arnaque extrêmement dangereuse pour ses adeptes et notre société.
Le philothérapeute (philosophe consultant ou philosophe praticien) a l’obligation de très bien connaître le contexte dans lequel évolue son client. Le développement de l’esprit critique de ce client passe inévitablement par une prise de conscience de sa cognition en vue de comprendre comment il connaît. Si, dès le départ, le client n’a pas conscience de son mode de pensées, il lui sera difficile de participer activement au dialogue avec son philothérapeute. L’objectif primaire du philosophe consultant demeure de déceler et de corriger les biais cognitifs de son client avant même d’abord une question philosophique. Bref, si la »machine à pensée » du client est corrompu par des «virus cognitifs », une «réinitialisation » s’impose en début de séance de consultation.
Dans son livre « Développement (im) personnel, Julia de Funès, docteure en philosophie, soutient que le développement personnel offre la même recette à tous et qu’à ce titre il ne peut donc pas se qualifier sa démarche de « personnel ». Selon ma compréhension, le développement personnel devrait mettre de l’avant un développement personnalisé, c’est-à-dire adapté à chaque individu intéressé pour se targuer d’être personnel.
Mon intérêt pour la pensée scientifique remonte à plus de 25 ans. Alors âgé d’une quarantaine d’année, PDG d’une firme d’étude des motivations d’achat des consommateurs, je profite des enseignements et de l’étude du processus scientifique de différentes sources. Je me concentre vite sur l’épistémologie…
Ce livre m’a déçu en raison de la faiblesse de sa structure indigne de son genre littéraire, l’essai. L’auteur offre aux lecteurs une foule d’information mais elle demeure difficile à suivre en l’absence de sous-titres appropriés et de numérotation utile pour le repérage des énumérations noyés dans un style plus littéraire qu’analytique.
En l’absence d’une association d’accréditation des philothérapeutes, philosophes consultants ou praticiens en francophonie, il est difficile de les repérer. Il ne nous reste plus que de nombreuses recherches à effectuer sur le web pour dresser une liste, aussi préliminaire soit-elle. Les intervenants en philothérapie ne se présentent pas tous sous la même appellation : « philothérapeute », « philosophe consultant » ou « philosophe praticien » « conseiller philosophique » « philosophe en entreprise », « philosophe en management » et autres.
J’ai lu le livre GUÉRIR L’IMPOSSIBLE en me rappelant à chaque page que son auteur, Christopher Laquieze, est à la fois philosophe et thérapeute spécialisé en analyse comportementale. Pourquoi ? Parce que ce livre nous offre à la fois un voyage psychologique et philosophique, ce à quoi je ne m’attendais pas au départ. Ce livre se présente comme « Une philosophie pour transformer nous souffrances en forces ». Or, cette philosophie se base davantage sur la psychologie que la philosophie. Bref, c’est le « thérapeute spécialisé en analyse comportementale » qui prend le dessus sur le « philosophe ».
Nathaniel Masselot maîtrise fort bien son écriture visiblement axée sur son accessibilité et sa compréhension par tous. Loin de la vulgarisation simpliste, l’auteur nous parle comme nous parlons. Loin de l’écriture hermétique, l’auteur n’a pas la tête dans les nuages et isolé dans une tour surplombant la société; il marche auprès de nous. Avec ses références à l’actualité, il campe son lecteur dans la réalité quotidienne où il évolue.
Ma lecture de ce livre m’a procuré beaucoup de plaisir et de bonheur. Je recherche dans mes lectures les auteurs et les œuvres permettant aux lecteurs d’évoluer de prise de conscience en prise de conscience de la première à la dernière page, de ne plus être le même à la fin de la lecture. Et c’est ce que les lecteurs vivront à la lecture de ce livre.
Je n’ai pas aimé ce livre parce que son titre, LES PHILO-COGNITIFS, se réfère à la philosophie sans pour autant faire un traitement philosophique de son sujet. Mon achat reposait entièrement sur le titre de ce livre et je m’attendais à un livre de philosophie. Mais il s’agit d’un livre de psychologie. Mon achat fut intuitif. J’avais pleinement confiance dans l’usage du mot « PHILO » en titre d’un ouvrage pour que ce dernier ne puisse traiter d’un autre sujet que philosophique. Mais ce n’est pas le cas.
À l’instar de ma lecture précédente (Qu’est-ce que la philosophie ? de Michel Meyer), le livre PRÉSENTATIONS DE LA PHILOSOPHIE du philosophe ANDRÉ COMTE-SPONVILLE m’a plu parce qu’il met en avant les bases mêmes de la philosophie et, dans ce cas précis, appliquées à une douzaine de sujets…
J’ai dévoré le livre LES THÉORIES DE LA CONNAISSANCE par JEAN-MICHEL BESNIER avec un grand intérêt puisque la connaissance de la connaissance me captive. Amateur d’épistémologie, ce livre a satisfait une part de ma curiosité. Évidemment, je n’ai pas tout compris et une seule lecture suffit rarement à maîtriser le contenu d’un livre traitant de l’épistémologie, notamment, de son histoire enchevêtrée de différents courants de pensée, parfois complémentaires, par opposés. Jean-Michel Besnier dresse un portrait historique très intéressant de la quête philosophique pour comprendre la connaissance elle-même.
Ce livre n’était pas pour moi en raison de l’érudition des auteurs au sujet de la philosophie de connaissance. En fait, contrairement à ce que je croyais, il ne s’agit d’un livre de vulgarisation, loin de là. J’ai décroché dès la seizième page de l’Introduction générale lorsque je me suis buté à la première équation logique. Je ne parviens pas à comprendre de telles équations logiques mais je comprends fort bien qu’elles soient essentielles pour un tel livre sur-spécialisé. Et mon problème de compréhension prend racine dans mon adolescence lors des études secondaires à l’occasion du tout premier cours d’algèbre. Littéraire avant tout, je n’ai pas compris pourquoi des « x » et « y » se retrouvaient dans des équations algébriques. Pour moi, toutes lettres de l’alphabet relevaient du littéraire. Même avec des cours privés, je ne comprenais toujours pas. Et alors que je devais choisir une option d’orientation scolaire, j’ai soutenu que je voulais une carrière fondée sur l’alphabet plutôt que sur les nombres. Ce fut un choix fondé sur l’usage des symboles utilisés dans le futur métier ou profession que j’allais exercer. Bref, j’ai choisi les sciences humaines plutôt que les sciences pures.
Quelle agréable lecture ! J’ai beaucoup aimé ce livre. Les problèmes de philosophie soulevés par Bertrand Russell et les réponses qu’il propose et analyse étonnent. Le livre PROBLÈMES DE PHILOSOPHIE écrit par BERTRAND RUSSELL date de 1912 mais demeure d’une grande actualité, du moins, selon moi, simple amateur de philosophie. Facile à lire et à comprendre, ce livre est un «tourne-page» (page-turner).
La compréhension de ce recueil de chroniques signées EUGÉNIE BASTIÉ dans le quotidien LE FIGARO exige une excellence connaissance de la vie intellectuelle, politique, culturelle, sociale, économique et de l’actualité française. Malheureusement, je ne dispose pas d’une telle connaissance à l’instar de la majorité de mes compatriotes canadiens et québécois. J’éprouve déjà de la difficulté à suivre l’ensemble de l’actualité de la vie politique, culturelle, sociale, et économique québécoise. Quant à la vie intellectuelle québécoise, elle demeure en vase clos et peu de médias en font le suivi. Dans ce contexte, le temps venu de prendre connaissance de la vie intellectuelle française, je ne profite des références utiles pour comprendre aisément. Ma lecture du livre LA DICTATURE DES RESSENTIS d’EUGÉNIE BASTIÉ m’a tout de même donné une bonne occasion de me plonger au cœur de cette vie intellectuelle française.
À titre d’éditeur, je n’ai pas aimé ce livre qui n’en est pas un car il n’en possède aucune des caractéristiques professionnelles de conceptions et de mise en page. Il s’agit de la reproduction d’un texte par Amazon. Si la première de couverture donne l’impression d’un livre standard, ce n’est pas le cas des pages intérieures du… document. La mise en page ne répond pas aux standards de l’édition française, notamment, en ne respectant pas les normes typographiques.
J’ai lu avec un grand intérêt le livre LE CHANGEMENT PERSONNEL sous la direction de NICOLAS MARQUIS. «Cet ouvrage a été conçu à partir d’articles tirés du magazine Sciences Humaines, revus et actualisés pour la présente édition ainsi que de contributions inédites. Les encadrés non signés sont de la rédaction.» J’en recommande vivement la lecture pour son éruditions sous les aspects du changement personnel exposé par différents spécialistes et experts tout aussi captivant les uns les autres.
À la lecture de ce livre fort intéressent, j’ai compris pourquoi j’ai depuis toujours une dent contre le développement personnel et professionnel, connu sous le nom « coaching ». Les intervenants de cette industrie ont réponse à tout, à toutes critiques. Ils évoluent dans un système de pensée circulaire sans cesse en renouvellement créatif voire poétique, système qui, malheureusement, tourne sur lui-même. Et ce type de système est observable dans plusieurs disciplines des sciences humaines au sein de notre société où la foi en de multiples opinions et croyances s’exprime avec une conviction à se donner raison. Les coachs prennent pour vrai ce qu’ils pensent parce qu’ils le pensent. Ils sont dans la caverne de Platon et ils nous invitent à les rejoindre.
Ce petit livre d’une soixantaine de pages nous offre la retranscription de la conférence « À QUOI SERT LA PHILOSOPHIE ? » animée par Marc Sautet, philosophe ayant ouvert le premier cabinet de consultation philosophique en France et également fondateur des Cafés Philo en France.
L’essai RAVIVER DE L’ESPRIT EN CE MONDE – UN DIAGNOSTIC CONTEMPORAIN par FRANÇOIS JULLIEN chez les Éditions de l’Observatoire, parue en 2023, offre aux lecteurs une prise de recul philosophique révélatrice de notre monde. Un tel recul est rare et fort instructif.
La philosophie a pour but l’adoption d’un mode de vie sain. On parle donc de la philosophie comme un mode de vie ou une manière de vivre. La philosophie ne se possède pas, elle se vit. La philosophie souhaite engendrer un changement de comportement, d’un mode de vie à celui qu’elle propose. Il s’agit ni plus ni moins d’enclencher et de soutenir une conversion à la philosophie.
La lecture de cet essai fut très agréable, instructive et formatrice pour l’amateur de philosophie que je suis. Elle s’inscrit fort bien à la suite de ma lecture de « La philosophie comme manière de vivre » de Pierre Habot (Entretiens avec Jeanne Cartier et Arnold I Davidson, Le livre de poche – Biblio essais, Albin Michel, 2001).
La lecture du livre Les consolations de la philosophie, une édition en livre de poche abondamment illustrée, fut très agréable et instructive. L’auteur Alain de Botton, journaliste, philosophe et écrivain suisse, nous adresse son propos dans une langue et un vocabulaire à la portée de tous.
L’Observatoire de la philothérapie a consacré ses deux premières années d’activités à la France, puis à la francophonie. Aujourd’hui, l’Observatoire de la philothérapie s’ouvre à d’autres nations et à la scène internationale.
Certaines personnes croient le conseiller philosophique intervient auprès de son client en tenant un « discours purement intellectuel ». C’est le cas de Dorothy Cantor, ancienne présidente de l’American Psychological Association, dont les propos furent rapportés dans The Philosophers’ Magazine en se référant à un autre article parue dans The New York Times.
Nathaniel Masselot maîtrise fort bien son écriture visiblement axée sur son accessibilité et sa compréhension par tous. Loin de la vulgarisation simpliste, l’auteur nous parle comme nous parlons. Loin de l’écriture hermétique, l’auteur n’a pas la tête dans les nuages et isolé dans une tour surplombant la société; il marche auprès de nous. Avec ses références à l’actualité, il campe son lecteur dans la réalité quotidienne où il évolue.
De lecture agréable et truffé d’humour, le livre ÊTES-VOUS SÛR D’AVOIR RAISON ? de GILLES VERVISCH, agrégé de philosophie, pose la question la plus embêtante à tous ceux qui passent leur vie à se donner raison.
Dans un article intitulé « Se retirer du jeu » et publié sur son site web Dialogon, le philosophe praticien Jérôme Lecoq, témoigne des « résistances simultanées » qu’il rencontre lors de ses ateliers, « surtout dans les équipes en entreprise » : « L’animation d’un atelier de “pratique philosophique” implique que chacun puisse se « retirer de soi-même », i.e. abandonner toute volonté d’avoir raison, d’en imposer aux autres, de convaincre ou persuader autrui, ou même de se “faire valider” par les autres. Vous avez une valeur a priori donc il n’est pas nécessaire de l’obtenir d’autrui. » (LECOQ, Jérôme, Se retirer du jeu, Dialogon, mai 2024.)
« Jaspers incarne, en Allemagne, l’existentialisme chrétien » peut-on lire en quatrième de couverture de son livre INTRODUCTION À PHILOSOPHIE. Je ne crois plus en Dieu depuis vingt ans. Baptisé et élevé par défaut au sein d’une famille catholique qui finira pas abandonner la religion, marié protestant, aujourd’hui J’adhère à l’affirmation d’un ami philosophe à l’effet que « Toutes les divinités sont des inventions humaines ». Dieu est une idée, un concept, rien de plus, rien de moins. / Dans ce contexte, ma lecture de l’œuvre INTRODUCTION À LA PHILOSOPHIE de KARL JASPERS fut quelque peu contraignante à titre d’incroyant. Je me suis donc concentré sur les propos de JASPERS au sujet de la philosophie elle-même.
« La philosophie a gouverné toute la vie de notre époque dans ses traits les plus typiques et les plus importants » (LAMBERTY, Max, Le rôle social des idées, Chapitre premier – La souveraineté des idées ou La généalogie de notre temps, Les Éditions de la Cité Chrétienne (Bruxelles) / P. Lethielleux (Paris), 1936, p. 41) – la démonstration du rôle social des idées par Max Lamberty doit impérativement se poursuivre de nos jours en raison des défis qui se posent à nous, maintenant et demain, et ce, dans tous les domaines. – Et puisque les idées philosophiques mènent encore et toujours le monde, nous nous devons d’interroger le rôle social des idées en philosophie pratique. Quelle idée du vrai proposent les nouvelles pratiques philosophiques ? Les praticiens ont-ils conscience du rôle social des idées qu’ils véhiculent dans les consultations et les ateliers philosophiques ?
J’aime beaucoup ce livre. Les nombreuses mises en contexte historique en lien avec celui dans lequel nous sommes aujourd’hui permettent de mieux comprendre cette histoire de la philosophie et d’éviter les mésinterprétations. L’auteure Jeanne Hersch nous fait découvrir les différentes étonnements philosophiques de plusieurs grands philosophes à l’origine de leurs quêtes d’une meilleure compréhension de l’Être et du monde.
Mon intérêt pour ce livre s’est dégradé au fil de ma lecture en raison de sa faible qualité littéraire, des nombreuses répétitions et de l’aveu de l’auteur à rendre compte de son sujet, la Deep Philosophy. / Dans le texte d’introduction de la PARTIE A – Première rencontre avec la Deep Philosophy, l’auteur Ran Lahav amorce son texte avec ce constat : « Il n’est pas facile de donner un compte rendu systématique de la Deep Philosophy ». Dans le paragraphe suivant, il écrit : « Néanmoins, un tel exposé, même s’il est quelque peu forcé, pourrait contribuer à éclairer la nature de la Deep Philosophy, pour autant qu’il soit compris comme une esquisse approximative ». Je suis à la première page du livre et j’apprends que l’auteur m’offre un exposé quelque peu forcé et que je dois considérer son œuvre comme une esquisse approximative. Ces précisions ont réduit passablement mon enthousiasme. À partir de là, ma lecture fut un devoir, une obligation, avec le minimum de motivation.
J’ai beaucoup aimé ce livre de Michel Lacroix, Se réaliser — Petite philosophie de l’épanouissement personnel. Il m’importe de vous préciser que j’ai lu l’édition originale de 2009 aux Éditions Robert Laffont car d’autres éditions sont parues, du moins si je me rapporte aux différentes premières et quatrièmes de couverture affichées sur le web. Ce livre ne doit pas être confondu avec un ouvrage plus récent de Michel Lacroix : Philosophie de la réalisation personnelle – Se construire dans la liberté parue en 2013 et qui sera l’objet d’une rapport de lecture dans ce dossier.
Personnellement, je me suis limité à lecture du livre car je préfère et de loin l’écrit à l’audio. J’aime le titre donné à ce livre, « Une histoire de la raison », plutôt que « L’histoire de la raison », parce qu’il laisse transparaître une certaine humilité dans l’interprétation.
Les ouvrages de la collection Que sais-je ? des PUF (Presses universitaires de France) permettent aux lecteurs de s’aventurer dans les moult détails d’un sujet, ce qui rend difficile d’en faire un rapport de lecture, à moins de se limiter à ceux qui attirent et retient davantage notre attention, souvent en raison de leur formulation. Et c’est d’entrée de jeu le cas dans le tout premier paragraphe de l’Introduction. L’auteur écrit, parlant de la raison (le soulignement est de moi) : « (…) elle est une instance intérieure à l’être humain, dont il n’est pas assuré qu’elle puisse bien fonctionner en situation de risque ou dans un état trouble ».
Dans son livre « Philosophie de la réalisation personnelle – Se construire dans la liberté », le philosophe Michel Lacroix s’engage clairement en faveur du développement personnel. Il le présente comme l’héritier des efforts déployés par la philosophie dans le domaine de la réalisation de soi au cours siècles passés. À mon avis et si c’est effectivement le cas, le mouvement du développement personnel a vite fait de dilapider cet héritage de la philosophie en le déchiquetant en petits slogans vide de sens.
Dans le dossier de son édition de juin 2024, Philosophie magazine tente de répondre à cette question en titre : « Comment savoir quand on a raison ? » Il n’en fallait pas plus pour me motiver à l’achat d’un exemplaire chez mon marchand de journaux.
Le texte en quatrième de couverture de LOIN DE SOI de CLÉMENT ROSSET confronte tous les lecteurs ayant en tête la célèbre maxime grecque gravés sur le fronton du temple de Delphes et interprété par Socrate : « Connais-toi toi-même » : « La connaissance de soi est à la fois inutile et inappétissante. Qui souvent s’examine n’avance guère dans la connaissance de lui-même. Et moins on se connaît, mieux on se porte. » ROSSET, Clément, Loin de moi – Étude sur l’identité, Les Éditions de Minuit, 1999, quatrième de couverture.
Avec ses dix-sept articles de différents auteurs, le recueil PENSER PAR SOI-MÊME , sous la direction de MAUD NAVARRE, docteure en sociologie et journaliste scientifique, chez SCIENCES HUMAINES ÉDITIONS paru en 2024, complète et bonifie généreusement le dossier du même nom de l’édition de mars 2020 du magazine Sciences Humaines.
Je n’ai pas aimé ce livre en raison de mon aversion face au style d’écriture de l’auteur. J’ai abandonné ma lecture au trois quarts du livre. Je n’en pouvais plus des trop nombreuses fioritures littéraires. Elles donnent au livre les allures d’un sous-bois amazonien aussi dense que sauvage où il est à charge du lecteur de se frayer un chemin, machette à la main. Ce livre a attiré mon attention, l’a retenue et l’auteur pouvait alors profiter de l’occasion pour communiquer avec moi. Mais les ornements littéraires agissent comme de la friture sur la ligne de cette communication. J’ai finalement raccroché.
Notre place dans le monde s’inscrit dans notre identité. Construire sa propre philosophie de vie bonne exige non seulement de se connaître soi-même mais aussi de connaître le monde dans lequel nous existons. C’est l’« Être-au-monde » selon de Martin Heidegger. Bref, voilà donc pourquoi cet Observatoire de la philothérapie – Quand la philosophie nous aide dépasse son sujet avec le livre GRANDEUR ET MISÈRE DE LA MODERNITÉ du philosophe CHARLES TAYLOR paru en 1992, il y a plus de trente ans.
J’aime beaucoup ce livre. Tout philosophe se doit de le lire. Voici une enquête essentielle, à la fois très bien documentée, fine et facile à suivre. Elle questionne la conclusion du philosophe Pierre Hadot à l’effet que la philosophie est une manière de vivre. Sous le titre « La philosophie comme exercice spirituel ? – Un paradigme en question », le professeur de philosophie ancienne à l’université de Poitiers, Sylvain Roux, déterre les racines de la philosophie pour en montrer leur enchevêtrement
L’essayiste Thierry Jobard nous propose trois ouvres : 1. CONTRE LE DÉVELOPPEMENT PERSONNEL (voir mon rapport de lecture); 2. JE CROIS DONC JE SUIS : LE GRAND BAZAR DES CROYANCES CONTEMPORAINE; 3. CRISE DE SOI – CONSTRUIRE SON IDENTITÉ À L’ÈRE DES RÉSEAUX SOCIAUX ET DU DÉVELOPPEMENT PERSONNEL. — Avec ce troisième essai, Thierry Jobard approfondit encore davantage son sujet démontrant ainsi une maîtrise de plus en plus grande des aléas de l’identité, cette fois-ci, sous l’influence des réseaux sociaux et du développement personnel.
Si vous avez aimez cet extrait, vous aimerez ce livre car il est représentatif de l’ensemble de l’œuvre. Personnellement, je cherchais des indices pour répondre à la question « Qui suis-je ? » et ce livre n’en offre pas. En revanche, j’aime bien quand un auteur remonte à la source de son sujet et le retrace dans le contexte historique. Vincent Descombes excelle en ce sens dans PARLER DE SOI. C’est pourquoi je me suis rendu jusqu’à la page 248 des 366 pages de son texte (Appendices exclues) avant d’abandonner ma lecture. J’aime bien m’informer de l’histoire d’une idée comme le fait si bien Vincent Descombes mais la vue sous microscope du fil historique de chaque détail a fini par me lasser. J’ai tenu bon dans l’espoir de me faire une vision d’ensemble de l’évolution du concept mais je ne suis pas parvenu à prendre le recul utile face à une telle multitude de détails.
Peut-être vous dites-vous : « La philosophie, pas pour moi, non merci! » Pourtant, à partir du moment où une question germe dans votre tête et que vos neurones s’activent à faire des liens, à envisager des hypothèses, à analyser les pour et les contre, à réfuter certaines pistes, à emprunter d’autres foulées, à mettre en parallèle ou en confrontation des idées, vous êtes en train de philosopher.
CITATION « 4. Raconter sa journée / 18 heures. Vous rejoignez un ami pour prendre un verre après le travail. Vous lui racontez votre journée, qui était finalement très réussie. Intéressé et sincèrement content pour vous, il vous invite à évoquer les perspectives qui s’offrent à vous dans votre entreprise actuelle. »
Philosophe, spécialiste du burn-out, Pascal Chabot vient de publier une enquête cherchant Un sens à la vie et montrant qu’il est toujours ouvert et dynamique. Hélène L’Heuillet, philosophe et psychanalyste, fait non seulement reparaître son Éloge du retard mais elle signe également un ouvrage sur Le Vide qui est en nous. Ensemble, ils montrent comment rythme de vie et sens de la vie se répondent !
Fondateur de la sociologie moderne, Émile Durkheim pense l’individu comme la partie d’un tout. Alors que les fractures sociales sont légion dans notre société, sa lecture est une proposition pour tenter de (re)faire société.
Le livre « Histoire de la pensée philosophique – De l’homme grec à l’homme post-moderne » par Jean-Marie Nicolle se classe parmi les meilleurs, sinon comme le meilleur, que j’ai pu lire. Jean-Marie Nicolle fait preuve d’une maîtrise quasi absolue de son sujet et en témoigne par des explications simples dans une écriture compréhensible par tous accompagnée de graphiques fort utiles. Ce livre rempli toutes ses promesses.
Le livre Nexus – Une brève histoire des réseaux d’information de l’âge de pierre à l’IA signé par Yuval Noah Harari donne à penser que les civilisations se transforment avec la capacité de l’homme à produire, recueillir, centraliser et contrôler ou à diffuser l’information au fil des grandes innovations, de la tablette d’argile à l’intelligence artificielle (IA) en passant par l’imprimerie, le télégraphe, l’imprimerie, la presse écrite, la radio, la télévision, l’ordinateur et l’internet. / Difficile pour la presse de passer sous silence un auteur avec plus de 45 millions d’exemplaires vendus de ses livres témoigne les trois exemples ci-dessous.
Lors de cette conférence organisée à Poitiers par l’association Poitiers Cité Philo, j’ai montré la place que la philosophie peut prendre dans nos vies, puis j’ai proposé à quelques personnes volontaires, un atelier interactif sur le thème de la honte, choisi par les participants. Avec l’ensemble de la salle nous avons ensuite commenté cette façon de philosopher.
« Ce dresse le panorama oppressant de cette société du sur-mesure et nous invite le sens d’une indépendance vertueuse. » COCQUEBERT, Vincent, Uniques au monde – De l’invention de soi à la fin de l’autre, Les Éditions Arkhê, 2023, Quatrième de couverture.
Et c’est tout un « panorama » ! Complet en relevant bon nombre d’exemples concrets, l’essai UNIQUES AU MONDE de l’auteur et journaliste indépendant Vincent Cocquebert, permet aux lecteurs de se mettre à jour sur les sources et les impacts de l’individualisation de l’homme depuis plusieurs décennies, à commencer par le « surinvestissement émotionnel dans la consommation ». À titre de conseiller en marketing et en publicité puis de président directeur d’une firme d’études des motivations d’achat des consommateur dans les années 1980-1990, j’ai reconnu la tendance au repli sur soi, notamment le cocooning, relevée par monsieur Cocquebert dans son ouvrage. Et que, poussé à l’extrême, ce repli sur soi conduise à « la fin de l’autre » a tout pour nous inquiéter tout en nous mobilisant. Un livre dont la lecture surprend le lecteur de page en page. À lire absolument !
L’auteur, STÉPHANE MADELRIEUX, professeur de philosophie à l’université Jean Moulin Lyon 3 et Directeur adjoint de l’Institut de Recherches Philosophiques de Lyon (IRPhiL), nous offre une histoire détaillée et de grande érudition de la LA PHILOSOPHIE COMME ATTITUDE. En quatrième de couverture, nous lisons : « Une philosophie ne se résume pas seulement à une doctrine ou à une méthode : c’est aussi une attitude. Au-delà des thèses doctrinales, et au-delà même des règles de méthode, il faut savoir retrouver les dispositions intellectuelles et morales qui composent les grandes attitudes. Ce livre voudrait en particulier prolonger la tradition des Lumières pour qui la philosophie est d’abord l’exercice d’une attitude spécifique, l’esprit critique, qui nous dispose à résister au dogmatisme. Il défend et illustre cette idée par l’examen détaillé de la philosophie pragmatiste, car les pragmatistes ont décelé dans l’histoire de la pensée et de la culture le conflit entre deux grandes tendances : l’attitude dogmatique et autoritaire, et l’attitude critique et expérimentales (…).
L’essai VOTRE CERVEAU VOUS JOUE DES TOURS par ALBERT MOUKHEIBER, Docteur en neurosciences cognitives et psychologue clinicien, tient sa promesse. « Riche de nombreux exemples tirés de la vie quotidienne et de récits d’expériences de psychologie sociale, cet essai rend accessibles les dernières découvertes des neurosciences et propose des outils pour faire de notre cerveau notre allié en toutes circonstances. » Le lecteur néophyte y trouvera son compte à l’instar de ceux et celles qui ont perdu de vue les neurosciences. Et sûrement en raison de sa pratique à titre psychologue clinicien, Albert Moukheiber parsème son livre de quelques judicieux conseils à ses lecteurs.
« On ne peut pas réduire tous les problèmes à l’individu et à son cerveau, ni faire dire aux neurosciences et aux sciences cognitives ce qu’elles ne disent pas ». lit-on en quatrième de couverture de l’essai NEUROMANIA de ALBERT MOUKHEIBER docteur en neurosciences et psychologue clinicien. Au programme : distinguer le vrai du faux sur notre cerveau. Je ne savais pas que ces sciences étaient elles aussi victimes de désinformation et de raccourcis trompeurs dans les médias et ainsi au sein de nos propres croyances sur le cerveau. L’auteur note aussi une approche éhontée des neurosciences et des sciences cognitives dans le développement personne1.