Article # 156 – Vivre – La psychologie du bonheur, Mihaly Csikszentmihalyi, Pocket, 2006

J’ai lu pour vous un livre de psychologie et ce ne sera pas une habitude

Vivre – La psychologie du bonheur par Mihaly Csikszentmihalyi chez Pocket éditions, paru en 2006. Une traduction française de « Flow : The psychology of optimal experience » par les Éditions Robert Laffond, S.A., Paris, 2004).

NOTE IMPORTANTE

Je ne suis pas un fan de la psychologie en raison de manque évident de scientificité. La psychologie demeure à classer parmi les sciences inexactes ou fausse science. Ma position anti-psychologie se développe dans les années 1980 à la suite de ma lecture du livre SÉDUCTION PSYCHOLOGIQUE – L’ÉCHEC DE LA PSYCHOLOGIE MODERNE du psychologue WILLIAM KIRK KILPATRICK.

Dans son livre « Séduction psychologique – Échec de la psychologie moderne » William Kirk Kilpatrick, lui-même psychologue, diplômé des plus grandes écoles dont les célèbres universités Harvard et Purdue, se demande « quel est donc le profit produit par la psychologie ».
Dans son livre « Séduction psychologique – Échec de la psychologie moderne » William Kirk Kilpatrick, lui-même psychologue, diplômé des plus grandes écoles dont les célèbres universités Harvard et Purdue, se demande « quel est donc le profit produit par la psychologie ».

Dans son livre « Séduction psychologique – Échec de la psychologie moderne », William Kirk Kilpatirck, diplômé des plus grandes écoles dont les célèbres universités Harvard et Purdue, professeur de psychologie de l’éducation au Boston College, écrit :

ATTENTES ET RÉSULTATS

Il y a trop de « si », de « et » et de « mais » pour prouver une relation fortuite entre la montée de la psychologie et la détérioration du lien social, mais il existe certainement assez de preuves pour douter du profit que la psychologie prétend nous apporter. Dans les domaines où les professionnels savent véritablement ce qu’ils font, nous nous attendons à un résultat. Stanislas Andreski, sociologue britannique, fait la lumière sur ce point en comparant la psychologie et la sociologie à d’autres professions.

Il note que lorsqu’une profession est fondée sur une connaissance bien établie, il devrait y avoir une relation entre le nombre de personnes qui exercent cette profession et les résultats accomplis :

« Ainsi, dans un pays où il y a pléthore d’ingénieurs en télécommunication, l’équipement téléphonique sera normalement meilleur que dans un pays où il n’y a que quelques spécialistes dans ce domaine. Le taux de mortalité sera plus bas dans les pays ou les régions où il y a beaucoup de docteurs et d’infirmières que dans les lieux où ils sont rares et éloignés. Les comptes seront généralement tenus avec plus d’efficacité dans les pays où il y a de nombreux comptables expérimentés que là où ils font défaut. »

Mais quel est donc le profit produit par la psychologie et la sociologie? Le professeur Andreski poursuit :

« … Partant, nous devrions constater que dans les pays, les régions, les institutions ou encore les secteurs où les services des psychologues sont très largement requis, les foyers sont plus résistants, les liens entre conjoints, frères et sœurs, parents et enfants, plus solides et plus chaleureux; les relations entre collègues plus harmonieuses, le traitement des patients meilleur; les vandales, les criminels et les toxicomanes moins nombreux, que dans les endroits et les groupes qui n’ont pas recours aux talents des psychologues. En conséquence, nous pourrions déduire que les États-Unis sont la patrie bénie de l’harmonie et de la paix; et qu’il aurait dû en être toujours plus ainsi durant le dernier quart de siècle en relation avec la croissance numérique des sociologues, des psychologues et des experts en sciences politiques. » Note originale de l’auteur : Stanislas Andreski, Social Sciences as Sorcery, Penguin Books, New York,1974, pp. 25-26.)

Cependant, ce n’est pas ce qui s’est produit. Au contraire, les choses semblent empirer. Les rues ne sont pas sûres. Les foyers se désintègrent. Le suicide sévit parmi les jeunes. Et quand la psychologie tente de régler de tels problèmes, il semble souvent qu’elle les aggrave. La création dans les villes de centres de prévention du suicide s’accompagne, par exemple, d’une augmentation de celui-ci. Les conseils matrimoniaux conduisent fréquemment au divorce. Par ailleurs, l’observation la plus élémentaire nous montre que l’introduction de l’éducation sexuelle dans un public très étendu n’a aucunement enrayé la hausse des grossesses non désirées, de la promiscuité et des maladies vénériennes. Il est plutôt manifeste que de tels programmes encouragent la sexualité précoce et les problèmes qui en découlent.

Il est difficile de ne pas conclure que l’ordonnance est à l’origine de la maladie. « Si nous constations », écrit Andreski, « que toutes les fois que les pompiers arrivent, le feu redouble d’intensité, nous finirions par nous demander ce qu’il peut bien sortir de leurs lances et si, par hasard, ils ne sont pas en train de verser de l’huile sur le feu » (p. 29) »

KILPATRICK, William A Kirk, Séduction psychologique (L’échec de la psychologie moderne), Centre biblique européen, Suisse, 1985, pp. 33-35.

Cette dénonciation de l’efficacité de la psychologie moderne influence depuis plus de quarante ans (quoique je mette aujourd’hui de côté la partie chrétienne de ce livre).

J’ai donc à reculons le livre Vivre – La psychologie du bonheur parce qu’on trouve bon nombre de références à cet ouvrage dans la littérature du développement personnel. Il faut aussi souligné que l’auteur tente de donner à son propos sur le bonheur des racines dans la philosophie.



Couvertures


Données au catalogue

Titre :

Vivre La Psychologie Du Bonheur

Date de sortie : 16 août 2006

Langue : Français

Éditeur : Pocket

Collections : Pocket. Evolution

Catégories : Psychologie / Croissance personnelle

Détail des contributeurs:

Auteur : Mihaly Csikszentmihalyi

Préface : David Servan-Schreiber

Édité par : Léandre Bouffard

Traduit par : Léandre Bouffard

Titre original (anglais) : Flow : The psychology of optimal experience

Nombre de pages : 377 pages

Support : Livre imprimé à couverture souple

Format : Livre de poche

Mesure : 18 cm (Hauteur), 12 cm (Largeur), 188 gr (Poids)

EAN : 9782266169134

ISBN : 9782266169134

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PRÉSENTATION

TEXTE EN QUATRIÈME DE COUVERTURE

Mihaly CSIKSZENTMIHALYI est une des figures de proue du courant de la psychologie positive. Il a enseigné à l’université de Chicago où il dirigeait aussi le département de psychologie. Il est aujourd’hui professeur au Claremont College, en Californie.

* * *

Voici un livre qui va changer votre vie !

Mihaly Csikszentmihalyi apporte une réponse à la question du bonheur. Des années d’étude l’ont conduit à une conclusion essentielle : c’est en s’impliquant pleinement dans chaque instant que l’on accède à l’harmonie et à la joie. Pour y parvenir, il nous livre les secrets d’un nouvel art de vivre.

 » Heureux qui n’a pas encore lu Vivre. Il a devant lui des moments de plaisir intense. « 

David Servan-Schreiber

Source – Maison d’édition : Pocket.

RÉSUMÉ

Qu’est-ce que vivre, sinon être heureux ? Mais quand et pourquoi sommes-nous heureux ? . Voici, enfin traduit en français, l’un des grands classiques de la psychologie du XXe siècle. Dès sa parution aux États-Unis, le livre de Mihaly Csikszentmihalyi a été salué comme un ouvrage fondateur : pour la première fois, grâce à la méthode originale mise au point par son auteur, la question du bonheur recevait une réponse factuelle, dépassant les débats philosophiques. Que dit Csikszentmihalyi ? Pour l’essentiel que les moments de joie et de satisfaction dans notre vie ne sont pas associés à de simples « loisirs », mais à un certain état psychologique, caractérisé par un sentiment de fluidité mentale et d’intense concentration sur des tâches qui mobilisent toutes nos compétences. C’est à l’étude de cette « expérience optimale », des moyens de l’atteindre et de la généraliser qu’est consacrée la majeure partie de Vivre. Car, comme le dit Csikszentmihalyi lui-même : « Maîtriser son expérience intérieure, c’est devenir capable de choisir la qualité de ce que l’on veut vivre. Si ce n’est pas le bonheur, cela y ressemble. ».

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Sommaire

Préface.

Avant-propos

Note du traducteur

1. La qualité de l’expérience vécue

  • Bonheur et expérience vécue
  • Aperçu du livre
  • Les racines de l’insatisfaction
  • Les boucliers de la culture
  • L’expérience vécue retrouvée
  • Les voies de la libération

2. Le fonctionnement de la conscience

  • Introduction
  • Le modèle adopté
  • Les limites de la connaissance
  • Le rôle de 1’attention
  • Soi et conscience
  • Le désordre dans la conscience (entropie psychologique)
  • L’ordre dans la conscience (expérience optimale)
  • Complexité et croissance de soi

3. Les caractéristiques de l’expérience optimale

  • Introduction
  • Les caractéristiques de l’expérience optimal
  • Défi et habileté
  • £zi concentration
  • Cible claire et rétroaction
  • Sans distraction
  • Le contrôle de l’action
  • La perte deb la conscience de soi
  • La perception altérée du temps

4. Les activités autotéliques

  • Introduction
  • Les activités autotéliques
  • Dans la vie quotidienne
  • DanS les «]eux
  • Experience optimale et culture
  • Culture et bonheur

5. La personnalité autotélique

  • Obstacles internes et externes
  • Neu(ophysiologie et expérience optimale
  • Famille et personnalité autotélique
  • Les personnes autotéliques

6. L’expérience optimale par le corps

  • Introduction
  • « Plus haut, plus vite, plus fort »
  • Les joies du souviennent
  • Sexualité et expérience optimale
  • Le contrôle ultime : le yoga et les arts martiaux
  • Expérience optimale et vision
  • Enchantement et musique
  • Les plaisirs du goût

7. L’expérience optimale par l’esprit

  • Introduction
  • La mémoire, mères de la science
  • Les jeux de l’esprit
  • L’usage des mots
  • La familiarité avec l’histoire
  • Les délices de la science
  • L’amour des la sagesse
  • Un apprentissage incessant

8. Le paradoxe travail-loisirs

  • Introduction
  • Les travailleurs autotéliques
  • Les occupations autotéliques
  • Les possibilités et les risques des loisirs
  • Paradoxe

9. La solitude et les relations avec autrui

Introduction

  • Affiliation versus solitude
  • La solitude pénible
  • La solitude apprivoisée
  • L’expérience optimale en famille
  • Les relations amicales
  • L’ouverture ä la communauté

10. La victoire sur le chaos

  • Introduction
  • La transformation des tragédies.
  • L’affrontement du stress
  • Le pouvoir des structures dissipatives
  • Le soi autotélique (résumé)

11. Fournir un sens à sa vie

  • Introduction
  • Question de sens
  • Le projet de vie
  • L’engagement
  • L’harmonie
  • Création du sens

Notes

Références

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Extraits

Des extraits de ce livre sont disponibles sur le site web d’Amazon

Des extraits sont aussi disponibles sur le site Google Book

On trouve aussi un PDF du livre ici dans son intégralité

Un résumé chapitre par chapitre est disponible sur le site BooKey

Le livre original en anglais (FLOW) sur le site The City University of New York / PDF


PRÉFACE

David Servan-Schreiber

Heureux qui n’a pas encore lu Vivre. Il a devant lui des moments de plaisir intense.

À l’époque où je lisais Flow (le titre original du livre en anglais) pour la première fois, j’avais l’impression de passer mes soirées en compagnie d’un ami cher dont la conversation était extraordinaire. Avec lui, nous évoquions toutes ces questions qui m’interpellent depuis toujours : « Pourquoi la fidélité conjugale est-elle préférable à la tromperie ? Pourquoi tel travail nous rend-il heureux alors que tel autre n’est qu’une obligation fastidieuse ? Qu’est-ce qui fait qu’un enfant s’épanouit à l’école ou non ? Comment éviter que les adolescents s’éloignent de leurs parents après avoir été profondément attachés 1 eux ? » Et des questions plus profondes encore : « Quel-les sociétés et systèmes de croyances rendent-ils les gens plus heureux ? En quoi consistent le bien-être, le bon-heur ? Comment aborder la mort sans avoir l’impression d’avoir manqué sa vie ? Quel est le dénominateur commun de tout ce qui donne un sens à l’existence ? »

Mon ami imaginaire Mihaly (j’évitais généralement de 1’appeler par son nom de famille. ..) pétillait d’intelligence. Je me surprenais souvent à sourire en découvrant ses réponses lumineuses. « Il est trop fort », pensais-je, appréciant sa manière de dissiper les mystères comme un grand joueur de football traverse un bar-rage de défenseurs pour marquer un but inespéré.

La nouveauté et la force de Mihaly, c’est d’avoir éclairé toutes ces questions grâce 1 une approche scientifique expérimentale : la « méthode d’échantillonnage des expériences subjectives ». En utilisant des petits appareils qui sonnaient au hasard, il a étudié pendant près de vingt ans à quoi pensaient et ce que ressentaient les êtres humains dans les différentes activités de leur existence. C’est ainsi qu’il a pu établir que nous passons une partie considérable de notre temps libre devant la télévision, alors qu’objective-ment cela nous apporte très peu de satisfaction. Et que, en revanche, ce sont les activités les moins « techno-logiques » qui nous procurent les plaisirs les plus intenses (la lecture, le dessin, la musique, la conversation avec des amis ; le bateau à voile plutôt que le bateau ä moteur). Et il a aussi établi, avec une précision de scientifique, en quoi les loisirs que nous nous choisissons nous donnent l’impression de « vivre » et non d’être déjà un peu mon…

Après vingt ans de recherches, Mihaly est parvenu à la même grande conclusion que les traditions orientales du bouddhisme et du taoïsme : le bonheur vient de la poursuite du chemin en soi, pas de la destination. Mais la poursuite du chemin est un an, dont Mihaly nous montre la nature. L’enjeu est ni plus ni moins la maîtrise de sa propre conscience, la prise en main de cette

fantastique source d’énergie psychique qu’est notre attention. Elle investit tout ce qu’elle touche ; elle est la clé de notre développement intérieur et de notre plaisir. Jamais nous ne contrôlerons le monde qui nous entoure et ses événements. Mais, comme le montre l’expérience des survivants des camps étudiés par Mihaly, même dans des circonstances extrêmes on peut toujours jouer de son attention et de sa conscience pour apporter plus d’harmonie à notre expérience.

Dans son analyse de l’histoire des idées, Mihaly montre aussi qu’il existe un dénominateur commun aux grandes philosophies de notre civilisation.

Aristote, Ignace de Loyola, Marx et Freud, tous nous encouragent à reprendre le contrôle de notre expérience consciente. Ils nous demandent avec urgence de ne pas nous soumettre aux aléas de l’existence, ni ä ce que la nature ou la société des hommes cherchent à nous imposer : qu’il s’agisse des instincts animaux issus de nos gènes (le « ça » de Freud), des règles de la culture dans laquelle nous vivons (le « surmoi »), ou de l’asservissement à la volonté des plus puissants (comme dans les abus du capitalisme dénoncés par Marx).

En cela, Vivre est un livre profondément subversif. En apprenant à contrôler nos expériences subjectives, nous nous libérons de la soumission automatique aux modèles tout faits, et surtout de la soumission aux comportements de consommation irréfléchis qu’on cherche constamment à nous imposer. C’est peut-être pour cette raison que Vivre a eu une telle influence sur la pensée contemporaine aux États-Unis et au Canada. Dans une large mesure, il définit le champ dans lequel sera livrée la bataille essentielle de ce début du xxv siècle : celle de la conscience de chacun.

Alors que je profitais d’un voyage en train pour relire Vivre, en vue de cette préface, j’ai failli manquer mon arrêt. Mon voisin, heureusement, m’a signalé que nous étions arrivés. À cet instant précis, je me suis rendu compte que je venais de vivre ce que Mihaly décrit si bien : une expérience tellement absorbante qu’on peut la qualifier d’« optimale ». Et je me suis souvenu de la raison pour laquelle, il y a dix ans, en refermant le livre pour la première fois, je m’étais précipité chez mon libraire pour commander vingt exemplaires que j’avais offerts ä tous mes amis. Un peu embarrassé, j’ai réalisé, aussi, ä quel point j’ai emprunté mes idées, ces dernières années, à celles de mon « ami » Mihaly. Je n’en suis que plus heureux, en écrivant cette préface, de pou-voir lui rendre ainsi hommage.

Saintes, octobre 2003

Avant-propos

Ce livre présente à un public cultivé quelques décennies de recherches sur les aspects positifs de l’expérience humaine : la joie, la créativité et le processus d’engagement total face ä la vie que j’appelle expérience optimale. L’entreprise est un peu hasardeuse, car, en abandonnant le langage académique, il est facile de tomber dans la légèreté ou l’enthousiasme exagéré. In Psychologie de l’expérience optimale n’est pas un livre de psychologie populaire qui donne des recettes pour être heureux, ce qui serait impossible, de toute façon, parce qu’une vie agréable est un « travail intérieur » (inside job), pour reprendre l’expression de Powell (1989). Le présent livre présente plutôt des principes généraux et des exemples de personnes qui les ont appliqués et ont ainsi transformé une existence ennuyeuse et sans signification en une vie pleine d’enchantement. Le lecteur intéressé trouvera assez d’informations dans ces pages pour faire lui-même le passage de la théorie à la pratique.

Dans le but de faciliter la lecture, j’ai évité les notes de bas de page, les références, et réduit au minimum tableaux et graphiques. J’ai voulu offrir simplement les résultats de la recherche en psychologie et les idées qui en découlent de façon qu’un lecteur non spécialiste puisse les évaluer et les appliquer ä sa vie. Les plus curieux trouveront, en fin d’ouvrage, les notes et les références. Dans la même optique d’allégement, le livre a été écrit au masculin ; le genre non marqué ne se veut aucunement discriminatoire.

Il n’est pas possible d’offrir ma reconnaissance à toutes celles et à tous ceux qui ont contribué ä ce livre. Néanmoins, je veux remercier d’abord mon épouse, Isabella, qui partage ma vie depuis plus de vingt-cinq ans et dont les conseils éditoriaux ont été précieux. Mark et Christopher, nos fils, de qui j’ai appris autant qu’ils ont appris de moi. Jacob Getzels, mon mentor de toujours. Parmi les amis et collègues, je veux remercier pour leur encouragement Donald Campbell, Howard Gardner, Jean Hamilton, Philip Hefner, Hiroaki lmamura, David Kipper, Doug Kleber, George Klein, Fausto Massimini, Elizabeth Noelle-Neumann, Jerome Singer, James Stigler et Brian Sutton-Smith. Je veux remercier également mes anciens étudiants et collaborateurs pour leurs recherches qui servent de base aux idées développées dans ces pages : Ronald Graef, Robert Kubey, Reed Larson, Jean Nakamura, Kevin Rathunde, Rick Robinson, Ibuya Sato, Sam Whalem et Maria Wong. John Rockman et Richard P. Kot ont apporté leur soutien intelligent du début 1 la fin. La collecte et l’analyse des données, au cours de la dernière décennie, ont été rendues possibles grâce à la générosité de la Spencer Foundation dont je salue l’ancien président, H. Thomas

James, le président actuel, Lawrence A. Cremins, ainsi que son vice-président, Marion Faldet. Évidemment, les personnes mentionnées ne sont pas responsables des faiblesses ou incohérences qui auront pu se glisser dans le livre.

MIHALY CSIKSZENTMIHALYI

Chicago, mars 1990

Note du traducteur

Le présent livre se situe dans la mouvance de la psychologie positive, elle-même issue de la psychologie humaniste des Rogers, Maslow et autres. L’ouvrage a connu un immense succès aux États-Unis et a été traduit en seize langues. Il a été qualifié d’« inspirant », d’« éclairant », de « provocant », parce qu’il précise les conditions du bonheur dans la vie quotidienne. Il convenait de le mettre à la disposition des lecteurs francophones.

Un important travail d’adaptation est à la base de la présente traduction : un effort de synthèse, d’abord, en vue de réduire quelque peu la longueur des chapitres ainsi qu’une mise à jour relative aux thèmes principaux, le bonheur, entre autres, parce que de nombreuses publications sont parues depuis la date de l’édition originale (1990). Dans ce contexte, certaines affirmations ont été nuancées et des compléments ainsi que des exemples ont été ajoutés à partir des œuvres plus récentes de l’auteur lui-même. Enfin, un effort a été fait pour apporter des références récentes en anglais et en français, ces dernières n’existant évidemment pas dans l’ouvrage original. Tout au long de ce travail, le traducteur s’est grandement efforcé de respecter la pensée originale de l’auteur.

LÉANDRE BOUFFARD

Sherbrooke, Québec

CHAPITRE 1

La qualité de l’expérience vécue

Bonheur et expérience vécue

Il y a deux mille trois cents ans, Aristote déclarait que, par-dessus tout, les femmes et les hommes cherchent le bonheur (1). Tandis que le bonheur est convoité pour lui-même, tout autre but — santé, beauté, richesse ou puissance —est désiré tant qu’il est censé nous rendre heureux. Bien des choses ont changé depuis Aristote et notre compréhension du monde s’est considérablement élargie ; les dieux des Grecs semblent bien impuissants face aux pouvoirs que détient l’humanité actuelle. Pourtant, pour ce qui a trait au bonheur, peu de changements sont apparus au cours des siècles ; notre compréhension en la matière a peu progressé et nous n’avons rien appris concernant les façons d’accéder à cette bienheureuse condition.

* Les notes sont regroupées par chapitre en fin d’ouvrage.

De nos jours, nous sommes en meilleure santé, nous pouvons espérer vivre plus longtemps, nous sommes entourés d’objets de luxe et de commodités inexistantes autrefois (il n’y avait pas de W.-C. dans le palais du Roi-Soleil, les chaises étaient rares dans les châteaux médiévaux et l’empereur romain ne pouvait regarder la télé), nous disposons de connaissances scientifiques stupéfiantes, mais, si la majorité (2) des gens se dit heureuse, bon nombre d’individus considèrent que leur vie se passe dans l’anxiété ou l’ennui.

Est-ce que le sort de l’humanité est de demeurer insatisfaite, chacun désirant plus qu’il ne peut avoir ? Est-ce que le malaise qui gâte souvent de précieux moments provient du fait que l’individu cherche le bonheur au mauvais endroit ? Le présent livre se fonde sur les connaissances de la psychologie moderne et a pour objectif d’explorer cette question ancienne : Quand les gens se sentent-ils le plus heureux ?

Il y a vingt-cinq ans, j’ai fait une « découverte » à propos du bonheur. Elle est maintenant assez connue mais demeure inexpliquée. Aussi ai-je passé ce quart de siècle à examiner ce phénomène insaisissable. Cette découverte est fort simple : le bonheur n’est pas quelque chose qui arrive à l’improviste ; il n’est pas le résultat de la chance ; il ne s’achète pas et ne se commande pas ; il ne dépend pas des conditions externes, mais plutôt de la façon dont elles sont interprétées. Le bonheur est une condition qui doit être préparée, cultivée et protégée par chacun. Les gens qui apprennent à maîtriser leur expérience intérieure deviendront capables de déterminer la qualité de leur vie et de s’approcher aussi près que possible de ce qu’on appelle être heureux.

Nous ne pouvons pas atteindre le bonheur en le cherchant consciemment. Comme le disait le grand philosophe anglais J. S. Mill (1806-1873) : « Demandez-vous si vous êtes heureux et vous cessez de l’être. » C’est par le plein engagement dans chaque détail de sa vie qu’il est possible de trouver le bonheur et non par une recherche directe. Le psychologue autrichien Victor Frankl (3) le formule joliment :

« Ne visez pas le succès — plus vous le cherchez, plus vous courez le risque de le rater. On ne peut pas pourchasser le succès, pas plus que le bonheur ; il doit s’ensuivre ou survenir… comme l’effet non recherché d’un engagement personnel dans un projet plus grand que soi. »

Alors, comment parvenir à ce but insaisissable qui ne peut être atteint par une route directe ? Mes vingt-cinq années de recherche m’ont convaincu qu’il existe un moyen : c’est un chemin circulaire qui commence par le contrôle du contenu Ile sa conscience.

Les perceptions qui arrivent au cerveau sont le produit de plusieurs forces qui façonnent l’expérience vécue ; elles influencent l’humeur de l’individu. La plupart des forces en question sont hors du contrôle de la personne. Peut-on changer son tempérament ? Peut-on influencer sa taille ou son intelligence ? Peut-on choisir ses parents ou son lieu de naissance ? Les instructions contenues dans les gènes, la loi de la gravité et la qualité de l’air font également partie des innombrables choses qui influencent ce que nous voyons, la façon dont nous nous sentons et ce que nous faisons. Il n’est donc pas surprenant qu’autant de gens croient que notre sort est déterminé par des agents externes. Pourtant, il nous est arrivé à tous, à certains moments, de nous sentir non pas assaillis par des forces anonymes, mais dans le plein contrôle de nos actions, dans la parfaite maîtrise de notre vie. Dans ces rares occasions, nous éprouvons un enchantement profond longtemps vénéré qui devient une référence, un modèle indiquant ce que notre vie devrait être.

Voilà ce que nous entendons par expérience optimale (4) : c’est ce que ressent le navigateur quand le vent fouette son visage et que le bateau fend la mer — les voiles, la coque, le vent et la mer créent une harmonie qui vibre dans ses veines ; c’est ce qu’éprouve l’artiste peintre quand les couleurs s’organisent sur le canevas et qu’une nouvelle œuvre (une création) prend forme sous la main de son créateur ébahi ; c’est le sentiment d’un père (ou d’une mère) face au premier sourire de son enfant. Pareilles expériences intenses ne surviennent pas seulement lorsque les conditions externes sont favorables. Des survivants des camps de concentration qui ont connu des conditions terribles et frôlé la mort se rappellent souvent qu’au milieu de leurs épreuves ils ont vécu de riches et intenses expériences intérieures en réaction ä des événements aussi simples que le chant d’un oiseau, la réussite d’une tâche difficile, la création d’une poésie ou le partage d’un croûton de pain.

Contrairement à ce que croient bien des gens, des expériences comme celles-là, les meilleurs moments de la vie, n’arrivent pas lorsque la personne est passive ou au repos (même si le repos peut être fort agréable après l’effort). Ces grands moments surviennent quand le corps ou l’esprit sont utilisés jusqu’à leurs limites dans un effort volontaire en vue de réaliser quelque chose de difficile et d’important. L’expérience optimale est donc quelque chose que l’on peut provoquer, l’enfant qui place avec des doigts tremblants le dernier bloc sur la haute tour qu’il a construite, le nageur qui fait ses longueurs en essayant de battre son propre record, le violoniste qui maîtrise un passage difficile, par exemple. Pour chacun, il y a des milliers de possibilités ou de défis susceptibles de favoriser le développement de soi (par l’expérience optimale).

De telles expériences intenses ne sont pas nécessairement plaisantes au moment où elles se produisent. Le nageur peut avoir les muscles endoloris, les poumons brûlants et être lui-même écrasé de fatigue ; pourtant, ces moments peuvent compter parmi les meilleurs de son existence. Le contrôle de sa vie n’est jamais facile et peut même être douloureux ; mais l’expérience optimale que produisent ces instants donne un sentiment de maîtrise qui s’approche autant que l’on puisse d’imaginer de ce qu’on appelle le bonheur.

Au cours de mes recherches, j’ai essayé de comprendre le mieux possible comment les gens se sentent quand ils sont au maximum de l’enchantement et pourquoi ils le sont. Au cours des premières études, nous avons interrogé des centaines d’« experts » — artistes, athlètes, musiciens, joueurs d’échecs et chirurgiens — qui consacraient la majeure partie de leur temps à leurs activités de prédilection. Dans le but de rendre compte de leur expérience intime, j’ai développé la théorie de l’expérience optimale (5) qui correspond à l’état dans lequel se trouvent ceux qui sont fortement engagés dans une activité pour elle-même ; ce qu’ils éprouvent alors est si agréable et si intense qu’ils veulent le revivre à tout prix et pour le simple plaisir que produit l’activité elle-même et rien d’autre.

Le modèle théorique a été mis à l’épreuve auprès de milliers de personnes interrogées par les membres de mon équipe (de l’université de Chicago) et, ensuite, par des collègues à travers le monde. Les résultats ont démontré que l’expérience optimale était décrite de la même façon par les femmes et les hommes, les jeunes et les moins jeunes, les gens de différentes conditions sociales et de différentes cultures. L’expérience optimale n’est pas un privilège propre aux élites des sociétés riches et industrialisées ; elle est rapportée essentiellement dans les mêmes termes par des femmes âgées de la Corée, des adultes de l’Inde et de la Thaïlande, des adolescents de Tokyo, des bergers navajos, des fermiers des Alpes italiennes et des ouvriers assignés aux lignes d’assemblage à Chicago.

La méthode. Au début de mes recherches, les données provenaient d’interviews et de questionnaires. Dans le but d’acquérir une plus grande précision et d’être le plus objectif possible ä propos de phénomènes subjectifs sans compromettre le sens personnel de l’expérience vécue, nous avons développé la méthode de l’échantillonnage de l’expérience vécue (Experience Sampling Method, ESM (6) ). Cette méthode permet d’obtenir des données sur les pensées, les émotions et les activités de l’individu alors qu’il est dans son milieu naturel. Le participant note les informations demandées lorsqu’un téléavertisseur se fait entendre ä différents moments de la journée (de cinq à huit fois), moments déterminés par le hasard. Selon les besoins de la recherche et la collaboration des sujets, cette procédure peut durer quelques jours ou quelques semaines. Il est donc possible de voir fluctuer l’humeur du participant au fil des heures et des jours et surtout de mettre en relation ses émotions, ses pensées et les événements de sa vie. Les possibilités de l’ESM seront mieux comprises avec l’exemple de Sarah. À 9 h 10, un samedi matin, Sarah est assise seule dans sa cuisine ; elle prend son petit déjeuner et lit son journal. Quand le signal se fait entendre, elle évalue ä 5 son bonheur (1 étant très triste, 7 étant très heureux). Au signal suivant, il est 11 h 30, elle est encore seule, fume une cigarette et est attristée par la pensée que son fils va déménager dans une ville éloignée. Son bonheur est descendu 1 3. À 13 heures, elle est seule et passe l’aspirateur ; le bonheur est ä 1. À 14 h 30, elle est dans la cour et s’amuse avec ses petits-enfants dans la piscine ; le bonheur est parfait : 7. Une heure plus tard, elle prend le soleil et veut lire en paix alors que ses petits-enfants l’arrosent ; le bonheur descend à 2 : « Ma belle-fille pourrait bien s’occuper un peu plus de ses marmots », écrit-elle sur sa feuille de rapport. C’est ainsi que l’ESM permet de suivre les pensées, les événements et les humeurs de quelqu’un au fil des heures et des jours. Les exposés qui se trouvent dans les différents chapitres de ce livre sont fondés sur les résultats provenant de la participation de milliers de personnes à travers le monde (Canada, Allemagne, Italie, Japon et Australie, entre autres, étant entendu que les deux foyers de recherche les plus actifs ont été celui de l’université de Chicago et celui de l’université de Milan).

La théorie de l’expérience optimale intéresse les psychologues qui étudient le bonheur, la satisfaction devant la vie et la motivation intrinsèque, les sociologues qui la considèrent comme l’opposé de l’anomie et de l’aliénation et les anthropologues qui font porter leurs recherches sur l’effervescence collective et les rituels. Certains chercheurs utilisent cette théorie en vue de mieux comprendre l’évolution de l’humanité, d’autres pour explorer l’expérience religieuse. Cependant, la notion d’expérience optimale n’est pas seulement un thème académique ; elle est appliquée à plusieurs domaines : amélioration de la qualité de la vie, création de nouveaux programmes scolaires, formation d’hommes d’affaires, programmation d’activités de loisirs, réhabilitation de jeunes délinquants, organisation d’activités dans des résidences pour personnes âgées, ergothérapie pour personnes handicapées et psychothérapie.

Aperçu du livre

Même si plusieurs articles et ouvrages scientifiques ont déjà été publiés à l’intention des spécialistes, c’est la première fois que sont présentés aux lecteurs non spécialisés les résultats des recherches sur l’expérience optimale et ses applications pour la vie quotidienne. Cependant, il ne s’agit pas d’un livre de recettes expliquant au lecteur comment devenir riche, puissant, aimé ou mince, ni d’un ensemble de conseils permettant l’atteinte d’un but précis. Même si de tels avis permettaient de devenir mince, aimé et millionnaire, l’individu se retrouverait ensuite ä la case départ avec une nouvelle liste de désirs et serait aussi insatisfait qu’au début. La véritable satisfaction devant la vie ne provient pas du fait de devenir riche ou mince, mais du sentiment profond de se sentir bien avec soi-même. Dans la quête du bonheur, les solutions partielles et les recettes ne fonctionnent pas.

Puisque l’expérience optimale dépend de l’habileté ä contrôler constamment ce qui se passe dans la conscience, chacun doit le faire sur la base de ses efforts et de sa créativité. Ainsi, l’objectif du présent livre consiste à présenter des exemples illustrant comment la vie peut être heureuse et agréable ; ces exemples sont ordonnés et éclairés par une théorie. Il revient ensuite au lecteur de réfléchir, de tirer ses conclusions et d’y trouver son profit. Cet ouvrage n’offre donc pas une liste de choses à faire et à éviter, mais il ressemble plutôt à un voyage dans le royaume de l’esprit sous la conduite de la science. Comme toute aventure qui en vaut la peine, cette démarche ne sera pas nécessairement facile. Pour en tirer avantage, il faudra un effort intellectuel et un engagement dans la réflexion relative à votre propre expérience intérieure.

La Psychologie de l’expérience optimale porte sur le processus de la recherche du bonheur par la maîtrise de sa vie intérieure. Nous commencerons donc par examiner comment fonctionne la conscience et comment la contrôler (chapitre 2). Pour mieux maîtriser sa conscience, il importe de comprendre comment se façonnent les expériences intérieures. En effet, toutes nos expériences internes — joie ou tristesse, intérêt ou ennui — se présentent ä l’esprit comme une information. Le contrôle de cette information permettra de décider à quoi ressemblera notre vie. L’expérience optimale comporte un certain nombre de composantes dont la présence crée l’ordre dans la conscience et produit ces moments de vie intense que l’individu veut retrouver par la suite. C’est à l’explicitation de ces caractéristiques de l’expérience optimale qu’est consacré le chapitre 3. Par la suite, nous allons examiner un certain nombre d’activités susceptibles de provoquer l’expérience optimale ; il s’agit d’activités recherchées pour elles-mêmes, d’activités autotéliques (chapitre 4). Au chapitre 5, nous verrons, ä l’aide d’exemples concrets, la diversité des expériences intérieures face aux mêmes activités (le jeu d’échecs qui emballe l’un et ennuie l’autre ; tel travail est trouvé assommant par l’un mais soulève l’enthousiasme de l’autre). Cela nous amènera à considérer les facteurs personnels et à aborder la capacité de l’individu à structurer sa conscience de façon à rendre possible l’expérience optimale ; ce sera la description de la personnalité autotélique. Après la description de l’expérience optimale, des activités susceptibles de la provoquer et de la personnalité la plus apte à l’éprouver, il convient de proposer toute une gamme de possibilités de bonheur. Ainsi, grâce à une bonne exploitation des capacités sensorielles et physiques, il devient possible de susciter l’expérience optimale par le corps (chapitre 6). Le développement des capacités symboliques (comme la poésie, la philosophie et les mathématiques) favorise, lui, l’expérience optimale par l’esprit (chapitre 7). Les gens passent une partie importante de leur vie au travail et y trouvent, dans bon nombre de cas, une source de développement personnel et de satisfaction. Pourtant, tous (ou presque) préfèrent le temps de loisirs malgré le fait que plusieurs rapportent s’y ennuyer souvent. C’est ce paradoxe travail-loisirs qui est examiné au chapitre 8. Si la gestion adéquate de sa solitude permet de vivre des expériences intérieures intenses, il en est de même si chacun apprend à rendre ses relations avec autrui plus authentiques. La solitude et les relations avec autrui seront donc les thèmes explorés au chapitre 9. La vie de chacun risque d’être ponctuée par des accidents ou perturbée par des traumatismes. Même les plus chanceux connaissent le stress. Pourtant, les difficultés ne rendent pas nécessairement malheureux. C’est la manière de les interpréter qui fait la différence. Le chapitre 10 rapporte les façons selon lesquelles des gens ont connu l’expérience optimale malgré des conditions difficiles ; ces gens ont remporté la victoire sur le chaos. Enfin, la dernière étape consiste à relier toutes les expériences en un ensemble significatif, en un projet qui donne sens à la vie (chapitre 11). Ainsi, toute la vie peut devenir une expérience optimale constante.

Dans cet ouvrage, nous nous posons les questions suivantes : comment maîtriser la conscience ? Comment l’ordonner de façon à rendre l’expérience vécue riche et agréable ? Comment réaliser la complexité (l’actualisation de soi en lien avec autrui) ? Et, enfin, comment créer le sens de sa vie ? La façon d’atteindre ces buts est relativement claire en théorie mais plutôt difficile en pratique. Les règles sont également claires et à la portée de chacun, mais des obstacles — internes et externes — surgissent sur la route. La réalisation de ces buts ressemble au désir de perdre du poids : chacun sait ce qu’il faut faire et veut le faire, mais a de grandes difficultés à le faire. Ici, les enjeux sont plus élevés : ce n’est pas seulement une question de poids, c’est une question de vie, de qualité de la vie et de sens de la vie.

Avant d’expliquer comment atteindre l’expérience optimale, il convient de la mettre en perspective et d’apporter quelques réflexions sur l’expérience humaine et la culture. Nous allons commencer par l’identification des obstacles inhérents à la condition humaine. Dans les contes, le héros doit affronter de terribles dragons et d’affreuses sorcières avant de goûter au bonheur. Cette métaphore s’applique à l’exploration de la psyché. La première difficulté rencontrée dans la recherche du bonheur provient du fait que, contrairement aux mythes que l’humanité a inventés pour se rassurer, l’univers n’a pas été créé pour satisfaire nos besoins ; la frustration est profondément incrustée dans la trame de toute vie. S’il arrive que ses besoins soient temporairement comblés, immédiatement, l’individu désire autre chose ; l’insatisfaction chronique fait donc également partie du lot de chacun (d’où la section qui suit sur les racines de d’insatisfaction). Dans le but de composer avec ces obstacles, chaque culture se donne des dispositifs de protection (religion, philosophie, art, confort) qui la défendent contre le chaos. Ces derniers font croire que chacun a le contrôle sur ce qui lui arrive et fournissent des raisons d’être satisfait de son sort. Cependant, ces boucliers sont efficaces pour un certain temps seulement ; après quelques décennies ou quelques générations, les croyances s’envolent et n’apportent plus le soutien spirituel souhaité (section sur les boucliers de la culture).

Lorsque l’on tente d’atteindre le bonheur par soi-même, sans l’aide de la foi en une croyance, on essaie de maximiser les plaisirs pour lesquels la culture nous a conditionnés : la richesse, le pouvoir et la sexualité deviennent alors les objets de notre poursuite. Cependant, la qualité de la vie ne peut être améliorée de cette façon ; seule la capacité de tirer constamment de l’enchantement à partir de ce que nous faisons peut vaincre les obstacles au bonheur (sections sur l’expérience vécue retrouvée et les voies de la libération).

Les racines de l’insatisfaction

L’univers ne facilite pas la vie et le confort des humains ; il est immense, hostile, vide et froid. Même la terre hospitalière — dont le champ de gravité n’écrase pas ses habitants — est entourée de gaz létaux et ne s’est pas laissé conquérir facilement par les humains, qui ont lutté des millions d’années contre la glace, le feu, les inondations, les animaux sauvages et les micro-organismes invisibles mais dévastateurs. Il semble que chaque fois qu’un danger est évité un autre, pire, se pointe à l’horizon ; lorsqu’une maladie est contrôlée, une autre plus mortelle apparaît ; lorsqu’une nouvelle substance est inventée, elle empoisonne l’atmosphère ; lorsqu’un dispositif utile est forgé (comme les armes), il se retourne contre ses créateurs. Les quatre cavaliers menaçants de l’Apocalypse ne sont jamais très loin.

L’univers ne fonctionne pas au hasard, mais les lois qui le régissent ne tiennent pas compte des besoins humains. Un météorite qui s’abattrait sur New York, Montréal ou Paris obéirait simplement aux lois du cosmos, mais quelle catastrophe ce serait ! Le virus qui attaque les cellules d’un Mozart ou d’une population entière fait seulement ce qui lui est naturel… « L’univers n’est ni hostile ni amical ; il est simplement indifférent », affirme J. H. Holmes (7). L’idée de chaos (8) est très vieille dans les mythes et les religions. En science physique, la « théorie du chaos » sert à décrire les régularités dans ce qui semble complètement le fruit du hasard. Cependant, la notion de chaos a un sens différent en sciences humaines et en psychologie : si l’on prend les besoins et les désirs humains comme point de départ, il y a un désordre irréconciliable dans l’univers. Il n’est pas possible d’en changer les lois ; il est même fort difficile d’influencer les forces qui affectent notre bien-être. Il est important et nécessaire de prévenir une guerre nucléaire, d’abolir les inégalités sociales, de lutter contre la faim et la maladie, mais il faut être assez sage pour savoir que l’amélioration des conditions de vie n’améliorera pas nécessairement la qualité de la vie. Comme l’a écrit J. S. Mill : « Pour que de petites améliorations se produisent dans l’humanité, il faut qu’un grand changement survienne dans ses modes de pensée. »

Les sentiments que chacun éprouve à propos de lui-même et la joie que chacun tire de la vie dépendent en fin de compte des filtres de l’esprit, des interprétations que chacun fait de ce qui lui arrive quotidiennement. Le bonheur de l’individu repose sur son harmonie intérieure, non sur l’influence qu’il est possible d’exercer sur les forces de l’univers. La maîtrise de l’environnement est un impératif parce que notre survie physique peut en dépendre. Cependant, cette maîtrise n’ajoutera pas un iota à l’estime que se porte l’individu et ne réduira en rien son chaos intérieur. Pour cela, les humains doivent apprendre à maîtriser leur conscience elle-même.

Si l’univers peut être source de frustration, les désirs exagérés peuvent engendrer l’insatisfaction. Considérons ce dernier point. Chacun se fait une image, même vague, de ce qu’il voudrait faire dans la vie. Le progrès vers ce but devient la mesure de la qualité de sa vie : s’il demeure loin de l’objectif, l’individu devient amer ou résigné ; s’il l’atteint au moins partiellement, il éprouve bonheur et satisfaction. Pour la majorité des gens sur terre, le but fondamental de la vie est de survivre, de laisser des enfants qui survivront et, si possible, de le faire avec un certain confort et un minimum de dignité. Lorsque les problèmes de survie sont résolus, les gens ne se contentent plus de ce niveau de vie (9) ; de nouveaux besoins et de nouveaux désirs surgissent. Avec l’abondance et le pouvoir, l’escalade des attentes conduit à de nouvelles exigences, plus de confort et plus de richesse, de sorte que le niveau de bien-être désiré demeure éloigné. Cyrus, l’empereur de Perse (vé siècle avant J.-C.), avait besoin de dix mille cuisiniers pour sa table (alors que la population crevait de faim). De nos jours, ceux qui vivent dans les pays industrialisés ont accès aux mets les plus variés et les plus raffinés — comme les empereurs du passé. Sont-ils plus heureux ? Ce paradoxe de l’escalade des désirs pourrait faire croire que l’amélioration de la qualité de la vie est une tâche insurmontable. De fait, cette escalade incessante des désirs, des buts ou des ambitions n’est pas problématique aussi longtemps que l’individu trouve plaisir et joie dans la bataille ou la démarche vers cet objectif. Le problème surgit lorsque cet individu est si obsédé par la cible qu’il cesse de trouver plaisir dans le présent ; il perd ainsi la chance de connaître l’enchantement, l’expérience optimale. On dira, alors, que l’individu est aspiré par la spirale hédonique infernale (10). Bien des gens ont trouvé moyen d’éviter ce désastre. Ce sont ceux qui, indépendamment de leurs conditions matérielles, sont capables d’améliorer la qualité de leur vie, sont satisfaits et rendent les autres un peu plus heureux. Ces personnes mènent une vie énergique, sont ouvertes ä toutes sortes d’expériences, continuent d’apprendre sans cesse, ont des relations solides et intimes avec les autres et s’adaptent à leur environnement.

De plus, elles trouvent de la joie dans leurs activités, qu’elles soient fastidieuses ou difficiles, ne s’ennuient presque jamais et gardent le cap malgré tout ce qui se présente. Cependant, leur plus grande force provient de la maîtrise de leur vie (11).

Nous verrons plus loin comment atteindre cet état (comment vivre l’expérience optimale), mais, pour le moment, il nous faut recenser quelques mécanismes de protection inventés par la culture en vue de se prémunir contre le chaos et expliquer pourquoi pareilles défenses externes sont inadéquates.

Les boucliers de la culture

Au cours de l’évolution humaine, chaque population devient graduellement consciente de son grand isolement dans le cosmos et de la précarité de sa prise sur la survie. Les humains ont donc développé des mythes et des croyances en vue de transformer les forces écrasantes de l’univers en réalités maniables ou tout au moins compréhensibles. Voilà une des fonctions majeures de la culture (12) : protéger ses membres du chaos, les convaincre de leur importance et de leur succès ultime. L’Inuit, le chasseur de l’Amazone, le Chinois, le Navajo, l’aborigène australien, le Parisien et le New-Yorkais considèrent qu’ils vivent au centre du monde (13) et qu’ils jouissent d’un privilège spécial qui les place en bonne direction vers le futur. Sans la confiance en ces privilèges « exclusifs », il serait difficile d’affronter les tracas de l’existence.

Tout cela est fort bien tant que résistent les boucliers, comme au temps où les Romains dominaient la Méditerranée, où les Chinois se sentaient supérieurs (avant 1’invasion des Mongols), etc. Cependant, une trop grande confiance, une trop grande sécurité peuvent entraîner une aussi grande désillusion, un réveil brutal. Quand les gens croient que le progrès est assuré, que la vie est facile, ils peuvent rapidement perdre courage devant les premiers signes d’adversité ; ils abandonnent la foi en ce qu’ils ont appris et, sans le soutien des valeurs culturelles, ils sombrent dans l’anxiété ou l’ennui.

Les symptômes de la désillusion sont faciles à observer dans les différentes sociétés dites avancées. Les plus évidents se rapportent à la nonchalance ou à l’apathie qui affecte la vie de tant de nos concitoyens. Même si les enquêtes révèlent que la majorité des gens se dit plutôt heureuse, un grand nombre n’aiment pas ce qu’ils font, s’ennuient pendant leur temps de loisirs, n’acceptent pas leur sort, regrettent leur passé et n’ont pas confiance en l’avenir. Le malaise n’est pas causé directement par des facteurs externes puisque, contrairement aux pays du tiers-monde, nos sociétés ne sont pas aux prises avec un environnement inhospitalier, une pauvreté extrême ou l’occupation d’une armée étrangère. Les racines de l’insatisfaction sont internes, de sorte que chacun doit se débrouiller personnellement avec ses propres capacités. Les boucliers qui ont servi dans le passé — religion, patriotisme, traditions ethniques, habitudes sociales — ne sont plus efficaces pour un nombre croissant d’individus qui se sentent ballottés par les vents du chaos.

L’absence d’ordre intérieur se manifeste subjectivement à travers ce qu’on appelle anxiété ontologique (14), ou angoisse existentielle, une peur d’être, un sentiment que la vie n’a pas de sens et que l’existence n’en vaut pas la peine. Il y a quelques décennies, la menace d’une guerre nucléaire avait assené un dur coup à nos espoirs. Maintenant, on dirait qu’il n’y a rien qui transporte l’humanité, que tout tombe dans le vide. Avec les années, le chaos de l’univers physique se répercute dans l’esprit de la multitude. « Est-ce cela la vie (15) ? » semblent se demander bien des gens après avoir quitté les années d’innocence de la jeunesse. Ils espèrent que les choses iront mieux plus tard, mais inévitablement le miroir révèle des rides ; des douleurs mystérieuses parcourent le corps, la vue baisse, puis le dernier message se fait entendre : « C’est la fin. » Beaucoup disent alors : « Je commençais à peine… », « Je n’ai pas eu le temps de vivre ». Dans ce contexte surgit 1’impression d’avoir été trompé. Ayant grandi dans un pays riche et protégé par une charte des droits, ayant été conditionné à croire à un destin favorable et vivant à une époque scientifiquement et technologiquement avancée, l’individu, qui avait conçu les plus grandes attentes (encouragé par les prédicateurs et les annonces commerciales), tombe de haut, se retrouve seul et découvre que toutes ces richesses, tous ces gadgets n’apportent pas le bonheur. Le rêve américain (16) est durement ébranlé.

Les réactions à cette prise de conscience, ä cette désillusion sont nombreuses. Les uns s’efforcent de l’ignorer et augmentent les efforts pour acquérir encore plus d’objets censés rendre la vie meilleure : plus grosse voiture, plus grande maison, plus de pouvoir ou un style de vie plus glamour. Parfois, la solution est efficace parce que ces gens sont si fortement engagés dans la course qu’ils n’ont pas le temps de réaliser que le but (une vie de qualité qui ait du sens) est toujours aussi loin. Dans la plupart des cas, la désillusion ne tarde pas à faire retour. D’autres réagissent en s’attaquant directement aux symptômes menaçants : diète, club de santé, Nautilus ou chirurgie esthétique. S’ils découvrent que personne ne semble s’intéresser à eux, ils achètent des livres qui donnent des conseils pour se faire des amis ou s’affirmer, font partie de clubs variés, etc., pour se rendre compte, eux aussi, que ces solutions partielles ne fonctionnent pas. D’autres encore, devant la futilité des exigences proposées par la culture ambiante, suivent le conseil de Candide (17) et se retirent élégamment : ils cultivent leur jardin ou accumulent des collections d’objets. Ils peuvent aussi sombrer dans l’alcool ou l’abus des drogues et oublier temporairement la question : « Est-ce cela la vie ? »

Puisque, traditionnellement, le problème de l’existence est abordé dans le contexte de la religion, d’autres personnes, enfin, y retournent et cherchent réponse soit dans les credo standard, soit dans des croyances plus ésotériques. Les religions ont apporté des réponses au questionnement sur le sens de la vie, mais elles se révèlent temporaires parce que enracinées dans des périodes particulières ; ces réponses ne sont pas nécessairement pertinentes de nos jours. Par exemple, du IVe au VIIIe siècle de notre ère, le christianisme s’est répandu en Europe, l’islam au Moyen-Orient et le bouddhisme en Asie. Pendant des centaines d’années, ces grandes religions ont fourni des raisons de vivre (18) à des millions de personnes, mais il est plus difficile aujourd’hui d’accepter leurs visions du monde. Leurs croyances, perpétuées à travers les mythes, les révélations et les textes sacrés, suscitent peu l’adhésion dans un siècle de rationalité scientifique.

Aucune des solutions recherchées n’a porté des fruits. Aussi la société actuelle — malgré ses prouesses technologiques et sa splendeur matérielle — est-elle frappée de maux étranges. On peut se demander si, dans un proche avenir, nos sociétés ne seront pas sous l’emprise d’une oligarchie de vendeurs de drogue milliardaires ou régis par des multinationales toutes-puissantes qui s inspireraient des règles du capitalisme sauvage. Bien des tendances et des statistiques provoquent également désarroi et inquiétude. Si l’on constate que le revenu per capita augmente graduellement, la pauvreté fait, néanmoins, de grands progrès dans des pays aussi avancés que le Canada, la France et les États-Unis. Les résultats des enquêtes, transmis régulièrement par les médias, indiquent que le nombre de crimes violents et de divorces augmente sans cesse, que les maladies transmises sexuellement ont triplé en vingt ans et que le sida est devenu une épidémie plus qu’inquiétante. Les pathologies sociales et les maladies mentales ont été multipliées par trois ces dernières années tandis que les budgets des États en matière de santé et d’éducation se sont resserrés (le budget de la défense des États-Unis, de son côté, a quadruplé en dix ans).

Le malaise des jeunes est encore plus inquiétant et prend des formes virulentes. La proportion d’adolescents qui ne vivent pas avec leurs deux parents est élevée. La violence, la consommation de drogues, les grossesses précoces sont monnaie courante et le taux de suicide (particulièrement au Québec) est dramatique (surtout chez les jeunes garçons). De plus, le niveau de connaissance diminue et le taux de décrochage scolaire augmente (davantage, ici encore, chez les garçons).

Bref, dans nos sociétés, les progrès matériels et technologiques ont été faramineux, mais les gens semblent plus démunis (19) devant la vie que nos ancêtres moins « privilégiés ». Nous n’avons pas progressé en termes d’expérience vécue, de qualité de vie et de bonheur.

L’expérience vécue retrouvée

La seule façon de sortir de la situation décrite plus haut consiste à se prendre en main. Lorsque les valeurs et les institutions ne fournissent plus le soutien que l’on pourrait en attendre, chaque personne se doit d’utiliser toutes les ressources disponibles en vue de se donner une vie agréable et pleine de sens. La psychologie offre plusieurs instruments fort utiles pour cette démarche. Cette science a apporté une contribution importante en expliquant l’influence des événements passés sur le comportement actuel ; elle peut également répondre à la question : étant donné ce que nous sommes, que pouvons-nous faire pour améliorer notre avenir ?

La maîtrise de l’anxiété et de la dépression provoquées par la vie contemporaine exige une plus grande autonomie de chacun par rapport à l’environnement social. C’est dire que les réactions des individus ne doivent pas dépendre de récompenses et de punitions distribuées par la société. À cette fin, chacun devra apprendre à se récompenser lui-même, 1 développer son aptitude à se donner des buts et à trouver la joie indépendamment des conditions externes. Ce défi est ä la fois très facile et très difficile : facile en ce sens que l’acquisition de cette aptitude est entre les mains de chacun, difficile parce qu’il faut discipline et persévérance, qualités rares de nos jours. Avant toute chose, l’acquisition de la maîtrise de son expérience intérieure exige un changement d’attitude drastique en regard de ce qui est important et de ce qui ne l’est pas.

L’individu est éduqué avec l’idée que le plus important dans la vie arrivera toujours dans l’avenir : les enfants apprennent que les bonnes habitudes acquises aujourd’hui feront d’eux de bons citoyens et que les devoirs et les leçons aideront à trouver un bon emploi ; on dit au jeune employé que le travail acharné lui procurera quelques promotions plus tard. Comme le raconte une histoire pour enfants : le pain et les confitures sont toujours pour plus tard.

« Nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre ; et nous disposant ä être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais » (Pascal, 1623-1662).

Le report de la gratification est inévitable et nécessaire (20). Freud et plusieurs autres ont expliqué que la civilisation reposait sur la répression des désirs et des pulsions individuels ; sinon, aucun ordre social ne tiendrait. La socialisation — la transformation d’un organisme humain en une personne capable de fonctionner harmonieusement dans un système social particulier — ne peut être évitée. Elle a pour but de rendre l’individu dépendant des contrôles sociaux, de le faire réagir conformément aux récompenses et aux punitions ; elle y réussit parfaitement lorsque l’individu ne songe même pas ä briser les règles.

Dans ce travail de socialisation (et de contrôle) (21), la société compte sur de puissants alliés : les besoins physiologiques et le bagage génétique. Parce que les contrôles sociaux sont efficaces et qu’ils peuvent créer une menace pour la survie, ils font obéir la multitude (les oppresseurs le savent bien). Les systèmes sociaux recourent aussi au plaisir en vue d’encourager l’acceptation des normes : le travail constant et la soumission aux lois entraîneront une « bonne vie ». Presque tous les plaisirs désirés par les humains — de la sexualité ä la violence, de la sécurité ä la richesse — ont été exploités par les politiciens, les hommes d’affaires, les hommes d’Église et les capitalistes. Au XVIe siècle, les sultans recrutaient des soldats en leur promettant, comme récompense, le viol des femmes des territoires conquis ; de nos jours, les affiches des forces armées promettent de « voir le monde ». Il est important de prendre conscience que la recherche du plaisir est une pulsion inscrite dans nos gènes pour la préservation de l’espèce, non pour notre profit personnel. Le plaisir associé à la nourriture assure la survie du corps ; le plaisir associé à l’activité sexuelle assure la continuité de l’espèce (22). Lorsqu’un homme est attiré physiquement par une femme, il pense que ce désir est le résultat de ses intentions, de ses intérêts ou de son choix. Son désir est plutôt la manifestation du code génétique invisible qui poursuit son plan. Il n’y a rien de mal à suivre l’inclination de la nature et à jouir du plaisir qu’elle procure tant que la personne le reconnaît et qu’elle garde un certain contrôle en vue de tendre 1 d’autres buts — ses priorités personnelles.

Au cours des dernières décennies, il est devenu à la mode de suivre la voix de la nature, de suivre son instinct. Si une activité est naturelle et spontanée, si « je me sens bien » en la faisant, ce doit être correct. Cependant, en suivant les impératifs de la génétique et de la culture sans questionnement, la personne cède la maîtrise de sa conscience et devient le jouet de forces extérieures. Celui qui ne peut résister à la nourriture, à l’alcool ou à la sexualité n’est pas libre de diriger son énergie psychique. Cette approche soi-disant « libérée » qui accepte les diktats de la nature (ou de l’instinct) comporte des conséquences réactionnaires : certains ne se déchargent-ils pas de toute responsabilité pour avoir suivi leur nature ou leur instinct ? Nous ne pouvons dénier les faits de la nature (humaine), mais ne convient-il pas d’essayer de les contrôler ? L’individu qui se laisse guider par des récompenses administrées par d’autres est fragile et perdant à tous égards. Il rate une foule de possibilités d’expériences profitables et gratifiantes et fait ce que d’autres ont choisi à sa place. Il est pris dans 1’immense machinerie des contrôles sociaux qui, par ailleurs, lui envoie des messages contradictoires : les institutions officielles l’incitent ä travailler et à économiser, les vendeurs de toute sorte l’exhortent ä dépenser et, finalement, le système parallèle (underground) l’invite aux plaisirs défendus (pourvu qu’il paie très cher). Les messages sont différents, voire contradictoires, mais, essentiellement, ils rendent l’individu dépendant d’un système social qui exploite son énergie ä ses fins.

Il est évident que la survie d’une société complexe exige un travail orienté vers des buts externes et le report des gratifications, mais il n’est pas nécessaire de devenir une marionnette manipulée par les contrôles sociaux. La solution réside dans la conquête graduelle de sa liberté ä l’égard des récompenses sociales et dans l’apprentissage de la substitution de ces dernières par des récompenses choisies par soi-même. Pareil objectif ne signifie pas le rejet de tout but proposé par la culture, mais il implique soit le remplacement des buts que certains veulent imposer à leur profit, soit l’addition de projets développés par l’individu lui-même. L’émancipation à l’égard des contrôles sociaux exige, répétons-le, l’aptitude à trouver plaisir et enchantement (récompense) dans les événements de la vie quotidienne. Si l’individu peut trouver joie et sens dans le courant continuel de l’expérience interne, il sera délivré du poids du contrôle social. Le pouvoir est entre les mains de la personne qui n’attend pas que les récompenses viennent d’autrui. Dès lors, il n’est plus nécessaire de tendre ä des buts qui semblent reculer constamment dans le futur ni de terminer chaque journée ennuyeuse avec l’espoir de lendemains meilleurs ; il s’agit simplement de cueillir l’authentique plaisir de vivre. De plus, il n’est pas indiqué de s’abandonner ä ses pulsions (pour être libre des contraintes sociales) ; il s’agit plutôt de devenir indépendant des impératifs du corps (des gènes) et de maîtriser ce qui se passe dans son esprit, sa conscience.

Contrôlé par les normes sociales ou les instructions génétiques, l’individu ne peut déterminer le contenu de sa conscience. Et, pourtant, c’est l’expérience vécue consciemment qui est la réalité pour chacun. Il est donc possible de transformer la réalité dans la mesure où l’individu influence ce qui se passe dans sa conscience. Les hommes ne sont pas effrayés par les choses, mais par la façon dont ils les voient » (Epictète, qui a vécu au Ier siècle après J.-C.).

Les voies de la libération (23)

Cette vérité simple — la maîtrise de la conscience détermine la qualité de la vie — est connue depuis longtemps : la devise inscrite au fronton du temple de Delphes : « Connais-toi toi-même » 1’implique ; Aristote parlait d’une « vigoureuse activité de l’âme » ; les façons de canaliser la pensée mises au point par la tradition monastique chrétienne et les Exercices spirituels d’Ignace de Loyola (1491-1556) vont dans le même sens. La psychanalyse apparaît comme une autre tentative de libération de la conscience. Freud (24) a identifié deux tyrans qui cherchent le contrôle de l’esprit : le premier est au service des gènes et du corps (le Ça), le second est le laquais de la société (le Surmoi). Opposé 1 eux, le Moi défend les besoins authentiques d’un soi relié 1 un environnement concret. Les techniques orientales visant le contrôle de la conscience ont proliféré et ont atteint un haut niveau de complexité. Que ce soit le yoga en Inde, l’approche taoïste en Chine ou le zen inspiré du bouddhisme au Japon, toutes ces disciplines ont pour objectif de libérer la conscience de l’influence des forces intérieures ou extérieures (qu’elles soient de nature biologique ou sociale), d’affranchir la vie intérieure du chaos.

Si l’on connaît depuis des siècles ce qui permet d’être libre et de contrôler sa vie, pourquoi avons-nous fait si peu de progrès en la matière ? Pourquoi sommes-nous aussi impuissants que nos ancêtres dans l’affrontement des obstacles au bonheur ? Il peut y avoir deux raisons. La première se rapporte au type de connaissance. La sagesse nécessaire à l’émancipation de la conscience n’est pas cumulative, ne se condense pas en une for-mule, ne peut être mémorisée ni transmise directement et ne s’applique pas automatiquement. Comme d’autres formes d’expertise, le jugement politique ou le sens esthétique, la sagesse de chaque personne et de chaque génération s’acquiert par essais et erreurs. De plus, le contrôle de la conscience requiert non seulement l’intelligence, mais l’engagement émotif et la volonté. Il ne suffit pas de savoir comment faire, il faut le faire, comme les musiciens et les athlètes qui doivent pratiquer constamment, ce qui est long et exigeant. La seconde raison tient au fait que les façons de contrôler la conscience doivent être adaptées chaque fois que le contexte culturel change. La sagesse des mystiques soufis, des grands yogis et des maîtres zen pouvait être excellente en son temps ; est-elle encore pertinente transplantée en Californie, au Québec ou en France de nos jours ? Certains éléments sont spécifiques au contexte original et, s’ils ne sont pas séparés de l’essentiel (ce qui n’est pas facile), il s’ensuivra une espèce de salade de techniques qui ne répond pas nécessairement à l’objectif de la libération de l’esprit.

La maîtrise de la conscience (25) ne peut être institutionnalisée. Dans la mesure où elle se formalise (26) en un ensemble de règles et de normes, elle cesse de répondre aux attentes visées à l’origine. Freud était encore vivant pour voir son approche (émancipation du Moi) devenir une idéologie (avec ses chapelles) et une profession rigide ; Marx, encore moins fortuné, a vu ses efforts pour libérer la conscience (de la tyrannie de l’exploitation économique) transformés en un puissant système de répression. Selon Dostoïevski (1821-1881), si le Christ était revenu prêcher son message, il aurait été de nouveau crucifié par les dirigeants de sa propre Église.

À chaque époque, à chaque génération, ou plutôt à chaque changement historique, il devient nécessaire de repenser et de reformuler les conditions et les exigences de l’autonomie de la conscience. Au début, le christianisme a aidé les masses ä se libérer d’un système impérial figé et d’une idéologie qui donnait sens à la vie de ceux qui étaient riches et puissants. La Réforme protestante (au XVIe siècle) a libéré)es gens de l’exploitation politique et idéologique de l’Eglise de Rome. La philosophie des Lumières (XVIIIe siècle) a inspiré les hommes d’Etat qui ont rédigé la Constitution américaine de façon ä résister aux contrôles imposés par des rois, des papes et l’aristocratie. Marx et Freud — comme nous venons de le signaler — ont fait œuvre de libération ; de même, Martin Luther King et bien d’autres en Occident ont travaillé (et parfois payé de leur vie) pour le combat de la liberté et l’accroissement du bonheur des autres. Beaucoup de ces tentatives semblent encore valides, même si elles ont été perverties dans leur application.

Si nous revenons ä la question fondamentale : comment réaliser la maîtrise de sa vie, où en est l’état des connaissances actuelles ? Peut-on aider quelqu’un à se débarrasser de son anxiété, à se libérer des contrôles de la société et 1 choisir ses buts et ses récompenses ? Cela se fait par la maîtrise de la conscience qui, à son tour, contrôle la qualité de l’expérience vécue, la qualité de la vie. Le moindre gain dans cette direction rendra la vie plus riche, plus agréable et plus pleine de sens. Avant d’explorer les façons d’améliorer la qualité de l’expérience vécue, il faut expliquer comment fonctionne la conscience. C’est sur cette base que nous pourrons, ensuite, examiner les voies de la libération individuelle et les moyens de connaître l’expérience optimale.

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Notes

Tout au long du livre, le traducteur a fait des mises à jour en prenant la plume de l’auteur, en quelque sorte, et en s’inspirant des publications récentes de ce dernier. Dans les notes qui suivent, les initiatives du traducteur pour adapter le texte aux lecteurs francophones sont signalées par 1’indication habituelle NDT (note du tra-ducteur). Le « je » désigne toujours l’auteur.

CHAPITRE 1 – LA QUALITÉ DE L’EXPÉRIENCE VÉCUE

  1. Aristote propose ses réflexions sur le bonheur dans son Éthique à Nicomaque (il siècle avant J.-C.). En recherche contemporaine sur le bonheur, il faut citer l’ouvrage classi-que de Bradburn (1969) ainsi que celui de Campbell et al. (1976). Parmi les très nombreuses publications récentes, signalons Argyle (1987), Baker (2003), Eysenk (1990), Kahneman et al. (1999), Lykken (1999), Seligman (2002), Strack et a/. (1990) ainsi que Veenhoven, de 1’université Erasmus (Rotterdam), qui maintient à jour ce qui est probablement la plus grande banque de données au monde sur le bonheur : http ://www.eur.n1/fsw/research/ happiness

En français, on se référera au numéro spécial sur le bon-heur de la Revue québécoise de psychologie (septembre 1997) (NDT).

  1. Diener et Diener (1996) ; Myers et Diener (1997) (NDT).
  1. Frankl (1963).
  2. Mes premiers travaux sur l’expérience optimale (ou expérience flot) ont été réalisés pour mon travail de doctorat (1965). La liste de mes publications se trouve dans les références en fin d’ouvrage.
  3. L’expérience optimale correspond au vocable flow qui a donné son titre ä l’ouvrage
  4. La méthode de l’échantillonnage de l’expérience vécue (Experience Sampling Method, ESM) est utilisée maintenant depuis vingt-cinq ans. Voir Csikszentmihalyi et Larson (1987) pour la valeur scientifique de l’ESM. Elle est égale-ment discutée par Kahneman (1999) ainsi que par Stone et (1999) (NDT).
  5. H. Holmes (1879-1964), prêtre de l’Église unitarienne, défenseur des droits civils et philosophe à ses heures.
  6. L’idée de chaos peut sembler étrange dans un livre sur l’expérience optimale, mais la valeur de la vie peut difficile-ment être comprise sans tenir compte des dangers qui la Ce n’est pas sans raison que la Bible raconte le péché originel et que Dante (1265-1321), dans sa Divine Comédie, fasse passer son personnage par l’Enfer avant qu’il puisse contempler la solution aux problèmes de la vie. Cette façon de faire a un sens psychologique évident.
  7. Cette hiérarchie des besoins est empruntée à Maslow (1954).
  8. Si l’adaptation humaine permet de s’ajuster aux épreuves, elle fait qu’on s’habitue également au bonheur. Aussi arrive-t-il fréquemment que 1’individu se lance ä la poursuite de plaisirs de plus en plus inaccessibles (et insensés) et soit rattrapé par la spirale hédonique infernale. La vie d’Elvis Presley illustre bien ce Le biographe d’Elvis raconte tou-tes sortes d’histoires plus excessives les unes que les autres ä propos de la vie pathétique et grotesque du roi du rock’n roll. Sa devise était Take it to the max !, ce qui l’a conduit aux pires excès (jeux dangereux, repas gargantuesques, dépenses farfelues, parties de débauche) et à une mort pré-maturée ä quarante-deux ans. L’autopsie révéla que son corps ne contenait pas moins de douze drogues différentes, et cela en grande quantité. La codéine, par exemple, dépassait de dix fois le niveau considéré comme toxique (NDT).
  9. L’acquisition de la maîtrise de soi est l’un des buts les plus anciens de la On trouve une synthèse d’envergure des différentes traditions visant à la maîtrise de soi dans Klausner (1965). Cet auteur a regroupé les tentatives de contrôle en quatre catégories : 1) la performance (ou le comportement) ; 2) les processus physiologiques ; 3) les fonctions intellectuelles (ou la pensée) ; 4) les émotions.
  10. Sur la culture en tant que défense contre le chaos, voir Nelson (dans l’ouvrage de Klausner, 1965). Une approche intégrative des effets de la culture est présentée par des auteurs classiques comme Ruth Benedict, Lazzlo, von Berta-lanffy et Csikszentmihalyi et Rochberg-Holton (1981) traitent, pour leur part, de la création d’un sens personnel dans un contexte culturel particulier.
  11. L’ethnocentrisme est un élément de base de chaque culture, voir LeVine et Campbell (1972).
  12. Cette anxiété ontologique ou existentielle a été traitée par les philosophes Kierkegaard, Heidegger, Sartre et Jaspers.
  13. La question du sens de la vie sera reprise au chapitre 11 du présent livre.
  14. A propos du rêve américain, il faut signaler deux articles fort intéressants de Kasser et Ryan (1993, 1996) {NDT).
  15. Candide est le personnage principal du conte philosophique de Voltaire (1759).
  16. La religion a servi de bouclier contre le chaos et aide encore un grand nombre de personnes à trouver un sens à leur vie et à être heureux (Myers, 2000 ; Myers et Diener, 1997). Une intéressante discussion sur les valeurs matérielles, altruistes et religieuses en relation avec le bonheur est présentée dans Csikszentmihalyi et Patton (1997) (NDT).
  17. Les observations plutôt sombres des derniers paragraphes ne doivent pas faire oublier les progrès indéniables : longévité, contrôle des naissances, combat contre les maladies, arrivée de l’ordinateur personnel .. Viagra ! Ces constatations encourageantes font dire à Diener et Oishi (2000) que « la théorie selon laquelle les effets de 1’amélioration des conditions matérielles sont annulés par une dégradation générale de la société reste à prouver » (p. 204). Néanmoins, ces auteurs sont d’accord pour affirmer qu’« un monde matériel prospère n’améliore pas nécessairement la satisfaction devant la vie » (p. 21 l) (NDT).
  18. Sur la nécessité du report de la gratification, voir Freud dans son ouvrage Malaise dans la civilisation (1930), mais aussi la critique de Freud par Brown (1959). Sur la socialisation ä 1’adolescence, voir Csikszentmihalyi et Larson (1984).
  19. Herbert Marcuse (1964) a expliqué comment les grou-pes sociaux dominants utilisaient la sexualité et la pornographie, par exemple, pour renforcer les contrôles
  20. L’idée que les gènes soient programmés en vue de leur propre avantage est discutée dans Csikszentmihalyi (1988, 1993).
  21. La question des voies de la libération a été abordée sous plusieurs angles et a donné lieu à de multiples Signalons seulement quelques choix subjectifs : en philosophie (Sartre, 1943 ; Tillich, 1952), en sociologie (Marx, Durkheim, Sorokin et plus récemment Gouldner, 1968), en anthropologie (Ruth Benedict, Margaret Mead et plus récemment Geertz, 1973) et en psychologie (Allport, 1955 Angyal, 1941 ; Maslow, 1970 ; Rogers, 1951).
  22. Parmi les œuvres de Freud, signalons L’interprétation des rêves (1900), Cinq Leçons sur la psychanalyse (1910), Pulsions et destin des pulsions ( 1915), Introduction à la psychanalyse (1918), Le Moi et le Ça (1923) et, enfin, Nouvelles Conférences d’introduction à la psychanalyse (1933). On trouve ses œuvres complètes dans la « Bibliothèque de la Pléiade » aux éditions Gallimard (NDT).
  23. La maîtrise de la conscience dont il est question dans ce livre inclut les quatre manifestations identifiées par Klausner (1965) (voir la note 11 du présent chapitre). Une des plus vieilles techniques de maîtrise de la conscience (et de tout l’être) est le yoga, dont nous reparlerons au chapitre 6. Les partisans de la médecine holistique croient que l’état mental exerce une influence déterminante sur la guérison et la santé physique en général (Cousins, 1979 ; Siegel, 1986). En psychologie, il faut signaler la technique du focusing développée par Gendlin (1981). Dans le présent volume, je ne propose aucune technique particulière, mais plutôt une analyse conceptuelle (avec eKemples) de ce qu’impliquent la maîtrise de la conscience et l’expérience optimale, de sorte que le lecteur peut se forger la méthode qui lui convient le mieux.
  24. Cette formalisation ou cette codification d’une doctrine est expliquée par Weber (1922) : The Social Psychology of World Religions, et dans Berger et Luckmann (1967).

AU SUJET DE L’AUTEUR

Mihály Csíkszentmihályi

1934 – 2021

5 June 2010 – Author: Ehirsh. Wikipédia.

Mihály Csíkszentmihályi (né le 29 septembre 1934 à Fiume, Italie, maintenant Rijeka en Croatie et mort le 20 octobre 2021 à Claremont, dans la banlieue de Los Angeles en Californie) est un psychologue hongrois et américain. Il est connu pour avoir élaboré le concept du flow, à partir de 1975[1].

Biographie

Il a émigré aux États-Unis à l’âge de 22 ans, travaillant la nuit pour subvenir à ses besoins tout en étudiant à l’université de Chicago. Il a obtenu une licence d’art en 1959 et un doctorat en 1965, à l’université de Chicago[2]. Il a enseigné à l’université de Claremont (Californie), et il a été directeur du département de psychologie de l’université de Chicago et du département de sociologie et d’anthropologie du Lake Forrest College. Il est connu comme l’architecte de la notion de flow. Il est l’auteur de nombreux livres et de plus de 120 articles ou chapitres de livres. Il est aussi membre d’honneur du Club de Budapest[3] et a été élu Thinker of the Year Award (penseur de l’année) en 2000[4].

Son nom de famille dérive du village de Csíkszentmihály en Transylvanie. Il était le troisième fils d’un diplomate du consulat de Hongrie à Fiume[2]. Ses deux demi-frères aînés sont morts alors que Csikszentmihalyi était encore jeune.L’un était un étudiant en ingénierie qui a été tué lors du siège de Budapest, et l’autre a été envoyé dans des camps de travail en Sibérie par les Soviétiques.

Son père a été nommé ambassadeur de Hongrie en Italie peu après la Seconde Guerre mondiale, emménageant avec sa famille à Rome[2]. Lorsque les communistes ont pris le contrôle de la Hongrie en 1949, le père de Csikszentmihalyi a démissionné plutôt que de choisir de travailler pour le régime. Le régime communiste a répondu en expulsant son père et en dépouillant sa famille de leur citoyenneté hongroise. Pour gagner sa vie, son père a ouvert un restaurant à Rome et Csikszentmihalyi a abandonné l’école pour contribuer aux revenus de la famille. À cette époque, le jeune Csikszentmihalyi, alors en voyage en Suisse, a vu Carl Jung donner une conférence sur la psychologie des observations d’Ovni.

Travail

Csikszentmihalyi s’est fait connaître pour sa contribution dans la recherche sur le bonheur et la créativité, mais surtout en tant qu’architecte de la notion de flow ainsi que pour ses années de recherches et d’écritures sur le sujet. Il est considéré comme pionnier dans la recherche sur la psychologie positive.

Psychologie

Bonheur

Dans son livre Flow and the Foundations of Positive Psychology[5], Csikszentmihalyi dit qu’il existe deux manières principales de concevoir le bonheur, on peut le concevoir en tant que trait personnel, ou en tant qu’une disposition relativement permanente à éprouver du bien-être indépendamment des conditions extérieures. La seconde est de le considérer comme un état, ou une expérience subjective transitoire dépendante d’évènements ponctuels ou aux conditions de l’environnement. Lorsqu’on souhaite fortement faire autre chose et qu’on se sent détaché de la situation actuelle, notre humeur en est forcément affectée négativement.

Créativité

Dans son livre Creativity: Flow and the psychologie of discovery and invention[6] publié en 2009, Csikszentmihalyi dit que la créativité ne peut être comprise seulement en regardant les personnes qui ont l’air créatives, mais qu’il faut au lieu de cela une audience compétente pour capter et intégrer véritablement leurs idées. Selon lui, sans la validation de personnes externes qualifiées dans le domaine concerné, il est impossible de décider si quelqu’un de prétendument créatif l’est vraiment.

Motivation

Dans Creativity: Flow and the psychology of discovery and invention[6], Csikszentmihalyi dit pour la Motivation : Lorsque les objectifs sont clairs, lorsque des défis supérieurs à la moyenne sont associés aux compétences et lorsqu’une indication précise est fournie, une personne devient tellement impliquée dans une activité que rien qui se passe ailleurs semble important; l’expérience elle-même est si agréable que les gens s’y impliqueront peu importe le coût, pour le simple plaisir de la faire.

Flow

Article détaillé : Flow (psychologie).

Le flow est d’abord théorisé une première fois dans son livre : Beyond Boredom and Anxiety. Il y fait la comparaison avec l’escalade, en montrant que ces activités peuvent servir de modèle pour transformer la société et fournir des expériences qui motivent des personnes à implémenter du changement[7].

Dans son livre Flow : The Psychology of Optimal Experience, fait part de la théorie suivante : Les personnes seraient plus heureuses quand elles sont dans un état de flow. Le flow est un état de concentration ou d’absorption totale dans une activité ou une action[8].

Csikszentmihályi découpe le flow en neuf parties : L’équilibre entre la difficulté et les capacités, la fusion entre l’action et l’attention, la clarté des objectifs, un retour immédiat et sans ambiguïté, une concentration sur la tâche à accomplir, le paradoxe du contrôle, la transformation du temps, la perte de la conscience de soi-même et une expérience autotélique. Pour atteindre un état de flow, un équilibre doit être établi entre la difficulté de la tâche et les capacités de l’exécutant.

En 2008, le chercheur Benjamin Ultan Cowley et trois autres chercheurs publient un article nommé Toward an understanding of flow in videogames. Dans cet article, ils analysent le Flow dans le jeu vidéo, selon divers paramètres. Il est par exemple expliqué que le flow est un équilibre entre le système d’un jeu et ce que le joueur fait de ce système[9].

Jeux-vidéo

Comprendre le processus à travers lequel un jeu peut créer une expérience amusante, enrichissante et agréable a été au centre de la recherche dans les game studies[10].

Les jeux vidéo offrent aux joueurs des expériences très positives et il a été avancé que l’expérience du flow seule pourrait être responsable des émotions positives ressenties pendant le jeu[11].Pour Jenova Chen un jeu vidéo bien conçu fait atteindre aux joueurs l’état de flow, procurant ainsi de véritables sensations de plaisir et de bonheur[12].

On notera aussi les similarités entre Flow et immersion. En effet d’après cette étude[13] il n’y a pas assez de preuves permettant de justifier une séparation nette entre Flow et immersion.

La théorie du Flow peut être utilisée dans la conception de jeux afin de paramétrer le niveau de challenge d’un niveau afin de créer de la frustration du flow ou de l’ennui chez le joueur[14].

Source : Wikipédia.


Mihaly Csikszentmihalyi was the pioneering co-founder of the field of positive psychology. Known to many as the “father of flow”—a term he coined to refer to the psychological state of optimal performance—Csikszentmihalyi was a researcher, educator, public speaker, and co-director of the university’s Quality of Life Research Center.

Page personnelle sur le site de Claremont Graduate University


Who Was Mihály Csíkszentmihályi?

Mihály Csíkszentmihályi died in 2021, aged 87. The world lost a great researcher, thinker, and early proponent of positive psychology (Risen, 2021).

The Hungarian American psychologist is widely regarded as someone who profoundly impacted our understanding of creativity and focus. He is often referred to as the father of flow (Risen, 2021) and one of the founders of positive psychology.

© 2026 PositivePsychology.com B.V., a division of Intelvio LLC


Mihaly Csikszentmihalyi & Flow

Mihaly Csikszentmihalyi discovered that people find genuine satisfaction during a state of consciousness called Flow. In this state they are completely absorbed in an activity, especially an activity which involves their creative abilities. During this “optimal experience” they feel “strong, alert, in effortless control, unselfconscious, and at the peak of their abilities.” In the footsteps of Maslow, Csikszentmihalyi insists that happiness does not simply happen. It must be prepared for and cultivated by each person, by setting challenges that are neither too demanding nor too simple for ones abilities. A pioneer of positive psychology, his contribution of Flow is foundational in the ever expanding legacy of happiness.

Pursuit-of-Happiness.org  ©2024


Mihaly Csikszentmihalyi sur Google Scholar


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DU MÊME AUTEUR

Mihály Csíkszentmihályi

Trois de ses nombreux livres ont été traduits en français :

  • La Créativité : psychologie de la découverte et de l’invention  ; tr. Claude-Christine Farny. Paris : Robert Laffont, 2006. (Réponses). (ISBN 2-221-10301-7).
  • Mieux vivre : en maîtrisant votre énergie psychique  ; tr. Claude-Christine Farny. Paris : Robert Laffont, 2005. (Réponses). (ISBN 2-221-10270-3).
  • Vivre : la psychologie du bonheur ; tr. Léandre Bouffard. Paris : R. Laffont, 2004. (ISBN 2-221-10038-7).

Source : Wikipédia.


REVUE DE PRESSE

Le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi nous a quittés

Revue québécoise de psychologie
Le point sur le flow
A glimpse on flow
Mihaly Csikszentmihalyi et Léandre Bouffard

Institut français EDDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing)

Mihaly Csikszentmihalyi sur le flux

Psychologie positive et formation des adultes : le flow ou le plaisir de comprendre tout au long de la vie – Par Jean Heutte – Dans Savoirs 2021/3 N° 54, pages 17 à 61, L’Harmattan


Le bonheur d’aujourd’hui : L’apport de la psychologie positive, ANNE-SOPHIE TURCOTTE (PDF)


Apports de la théorie de l’autotélisme- flow à la recherche fondamentale en sciences de l’éducation, April 2017, Le Journal des psychologues 346(4):42, DOI:10.3917/jdp.346.0042, Authors: Jean Heutte, Université de Lille, Lille, France

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MOM RAPPORT DE LECTUREe

Vivre – La psychologie du bonheur,
Mihaly Csikszentmihalyi

« Vivre – La psychologie du bonheur » s’inscrit dans la tradition psychologique où la personne devient son propre défi, une montagne à gravir et, une fois au sommet, devant une autre montagne à escalader plus haute encore et ainsi de suite la vie durant. Et pour se dédouaner, la psychologie vous dira que le chemin importe davantage que la conquête sans fin de vous-même.

Après vingt ans de recherches, Mihály est parvenu à la même grande conclusion que les traditions orientales du bouddhisme et du taoïsme : le bonheur vient de la poursuite du chemin en soi, pas de la destination.

CSÍKSZENTMIHÁLYI, Mihály, Vivre – La psychologie du bonheur, Préface, David Servan-Schreiber, Éditions Pocket, 2006, p. 12.

Personnellement, dire à une personne qu’il doit consacrer sa vie à parcourir une longue chaîne de montagnes aux sommets toujours plus élevés les uns que les autres ne m’apparaît pas très réaliste.

Dans sa Préface, David, Servan-Schreiber nous informe de l’enjeu de cette « poursuite du chemin » :

L’enjeu est ni plus ni moins la maîtrise de sa propre conscience, la prise en main de cette fantastique source d’énergie psychique qu’est notre attention. Elle investit tout ce qu’elle touche ; elle est la clé de notre développement intérieur et de notre plaisir. Jamais nous ne contrôlerons le monde qui nous entoure et ses événements. Mais, comme le montre l’expérience des survivants des camps étudiés par Mihály, même dans des circonstances extrêmes on peut toujours jouer de son attention et de sa conscience pour apporter plus d’harmonie à notre expérience.

CSÍKSZENTMIHÁLYI, Mihály, Vivre – La psychologie du bonheur, Préface, David Servan-Schreiber, Éditions Pocket, 2006, p. 12.

La maîtrise de sa propre conscience et la prise en main de notre attention, voilà la clé de notre développement intérieur et de notre plaisir. Le livre  VIVRE – LA PSYCHOLOGIE DU BONHEUR DE Mihály Csíkszentmihályi nous suggère : si vous n’êtes pas heureux, c’est que vous n’organisez pas correctement votre conscience. C’est une forme douce de responsabilisation excessive — très compatible avec une éthique néolibérale, et cela me dérange passablement.

La conscience est traitée comme un système à optimiser, presque un dispositif technique. Mais philosophiquement, on peut objecter que : 1. la conscience n’est pas faite pour être efficace ; 2. elle est aussi le lieu du doute, de la rupture, de l’inquiétude, de la négativité.

Aristote, Ignace de Loyola, Marx et Freud, tous nous encouragent à reprendre le contrôle de notre expérience consciente. Ils nous demandent avec urgence de ne pas nous soumettre aux aléas de l’existence, ni à ce que la nature ou la société des hommes cherchent à nous imposer : qu’il s’agisse des instincts animaux issus de nos gènes (le « ça » de Freud), des règles de la culture dans laquelle nous vivons (le « surmoi »), ou de l’asservissement à la volonté des plus puissants (comme dans les abus du capitalisme dénoncés par Marx).

En cela, Vivre est un livre profondément subversif. En apprenant à contrôler nos expériences subjectives, nous nous libérons de la soumission automatique aux modèles tout faits, et surtout de la soumission aux comportements de consommation irréfléchis qu’on cherche constamment à nous imposer. C’est peut-être pour cette raison que Vivre a eu une telle influence sur la pensée contemporaine aux États-Unis et au Canada. Dans une large mesure, il définit le champ dans lequel sera livrée la bataille essentielle de ce début du XXIè siècle : celle de la conscience de chacun.

CSÍKSZENTMIHÁLYI, Mihály, Vivre – La psychologie du bonheur, Préface, David Servan-Schreiber, Éditions Pocket, 2006, p. 13.

J’endosse cette critique de l’intelligence artificielle formulée pas ChatGPT :

1) Une assimilation abusive de pensées hétérogènes

La première faiblesse de ce passage est de mettre sous une même bannière Aristote, Ignace de Loyola, Marx et Freud, comme s’ils partageaient un même projet : reprendre le contrôle de l’expérience consciente.

Or :

  • leurs concepts de l’homme, de la liberté et de la conscience sont radicalement incompatibles ;
  • le mot contrôle n’a pas le même sens (et parfois aucun) chez eux.

Ce rapprochement relève plus de la rhétorique de légitimation que de l’histoire des idées.

2) Aristote : pas de « contrôle de la conscience », mais formation du caractère

Chez Aristote :

  • il n’y a pas de théorie de la conscience comme espace intérieur à gérer ;
  • l’éthique vise l’hexis, la disposition stable du caractère, acquise par l’habitude et l’éducation.

La liberté n’est pas maîtrise introspective, mais accord progressif entre désir, raison et vertu, inscrit dans une vie politique et sociale.

Lire Aristote comme un théoricien du « contrôle de l’expérience consciente » est un anachronisme psychologisant.

3) Ignace de Loyola : discernement spirituel, non souveraineté du sujet

Chez Ignace :

  • l’examen de conscience n’a rien d’un contrôle autonome ;
  • il s’agit au contraire de se rendre disponible à une volonté qui n’est pas la sienne (celle de Dieu).

Le sujet ignatien :

  • ne s’auto-organise pas,
  • ne cherche pas l’optimisation de son vécu,
  • mais la dépossession de soi au profit d’un appel transcendant.

Assimiler cela à une maîtrise de la conscience relève d’un contresens théologique.

4) Freud : la critique radicale de la maîtrise

Freud est sans doute le cas le plus problématique dans ce passage.

Toute la psychanalyse repose sur l’idée que :

  • le moi n’est pas maître dans sa propre maison ;
  • la conscience est une instance dérivée, fragile, défensive.

La cure n’aboutit pas à un contrôle :

  • mais à une reconnaissance des conflits inconscients,
  • à un compromis toujours précaire entre ça, moi et surmoi.

Citer Freud comme promoteur d’une maîtrise de la conscience, c’est inverser sa thèse centrale.

5) Marx : transformation des conditions matérielles, pas introspection

Chez Marx :

  • l’aliénation n’est pas un problème de gestion subjective de l’expérience ;
  • elle est objective, économique et sociale.

La libération ne passe pas par un travail sur la conscience individuelle, mais par la transformation des rapports de production.

Réinterpréter Marx comme une invitation à « reprendre le contrôle de son vécu » revient à psychologiser une critique structurelle.


Revenons sur cette phrase de David, Servan-Schreiber :

(…) Dans une large mesure, il définit le champ dans lequel sera livrée la bataille essentielle de ce début du xxv siècle : celle de la conscience de chacun.

CSÍKSZENTMIHÁLYI, Mihály, Vivre – La psychologie du bonheur, Préface, David Servan-Schreiber, Éditions Pocket, 2006, p. 13.

Et le chat sort du sac avec l’usage du mot « bataille ». Vous parcourez le chemin en livrant « bataille » à votre conscience. Où est le bonheur promis dans cette bataille ? La psychologie, c’est l’art de nous mettre en porte-à-faux avec nous-même.

Il y a vingt-cinq ans, j’ai fait une « découverte » à propos du bonheur. Elle est maintenant assez connue mais demeure inexpliquée. Aussi ai-je passé ce quart de siècle à examiner ce phénomène insaisissable. Cette découverte est fort simple : le bonheur n’est pas quelque chose qui arrive à l’improviste ; il n’est pas le résultat de la chance ; il ne s’achète pas et ne se commande pas ; il ne dépend pas des conditions externes, mais plutôt de la façon dont elles sont interprétées. Le bonheur est une condition qui doit être préparée, cultivée et protégée par chacun. Les gens qui apprennent à maîtriser leur expérience intérieure deviendront capables de déterminer la qualité de leur vie et de s’approcher aussi près que possible de ce qu’on appelle être heureux.

CSÍKSZENTMIHÁLYI, Mihály, Vivre – La psychologie du bonheur, 1. La qualité de l’expérience vécue, Éditions Pocket, 2006, p. 22.

Voici ce qu’en dit l’intelligence artificielle ChatGPT :

Le problème n’est pas un détail, mais le noyau théorique du propos. Ce passage concentre presque tous les présupposés discutables de Csíkszentmihályi. On peut y répondre point par point, sans mauvaise foi.

1) Une « découverte » qui est surtout une thèse normative

Quand il écrit qu’il a fait une découverte sur le bonheur, il adopte le ton de la science descriptive.

Or ce qu’il énonce n’est pas un fait, mais une prise de position philosophique :

  • le bonheur dépend essentiellement de l’interprétation subjective des conditions externes.

Ce n’est ni neuf, ni neutre :

  • on trouve cette idée chez les stoïciens,
  • chez Épictète en particulier,
  • mais chez eux, c’est une discipline morale exigeante, pas une loi psychologique générale.

La présenter comme une découverte empirique, tout en reconnaissant qu’elle « demeure inexpliquée », est déjà problématique.

2) La minimisation des conditions externes : un réductionnisme

Affirmer que le bonheur :

  • « ne dépend pas des conditions externes »,
  • mais principalement de leur interprétation,

revient à réduire des déterminations objectives (pauvreté, maladie, oppression, deuil, précarité, violence) à des variables secondaires.

Même si l’on concède qu’il existe une marge interprétative, cette thèse :

  • abstrait le sujet de son corps, de son histoire et de sa situation sociale ;
  • fait comme si tous disposaient d’un même pouvoir de transformation intérieure.

C’est une universalisation abusive d’un cas idéal.

3) Une confusion entre sens, bonheur et qualité de vie

Le texte opère un glissement subtil mais décisif :

  • bonheur,
  • qualité de vie,
  • maîtrise de l’expérience intérieure,

sont progressivement assimilés.

Or on peut :

  • mener une vie riche de sens sans être heureux,
  • être heureux sans mener une vie moralement ou existentiellement accomplie,
  • traverser des périodes de souffrance qui ne sont pas des échecs de vie.

En liant la qualité d’une vie à la maîtrise subjective de l’expérience, Csíkszentmihályi évite la question du tragique, pourtant centrale dans la condition humaine.

4) Le mythe de la maîtrise intérieure

La phrase-clé est celle-ci :

« Les gens qui apprennent à maîtriser leur expérience intérieure… »

Or cette idée suppose :

  • un sujet transparent à lui-même,
  • capable de gouverner ses affects,
  • d’organiser durablement ses états mentaux.

Mais :

  • la psychologie clinique,
  • la psychanalyse,
  • la phénoménologie,

montrent au contraire que l’expérience intérieure est :

  • discontinue,
  • conflictuelle,
  • en partie opaque et involontaire.

La maîtrise est au mieux locale, fragile et provisoire, jamais fondatrice.

5) Une responsabilisation excessive de l’individu

Dire que le bonheur doit être :

  • préparé,
  • cultivé,
  • protégé par chacun,

introduit une conséquence implicite lourde :

si je ne suis pas heureux, c’est que je n’ai pas su m’y prendre.

Même si l’auteur ne le dit pas explicitement, la logique du texte y conduit :

  • la souffrance devient une déficience de gestion intérieure,
  • l’échec existentiel se psychologise.

C’est une éthique parfaitement compatible avec :

  • l’idéologie de la performance,
  • l’auto-optimisation,
  • la responsabilisation individuelle des maux collectifs.

6) Objection de fond : le bonheur n’est pas un projet technique

Ce que ce passage suppose, c’est que le bonheur :

  • peut être préparé comme un résultat,
  • obtenu par une bonne méthode,
  • maintenu par une gestion vigilante.

Or, philosophiquement, on peut soutenir l’inverse :

  • le bonheur survient souvent comme un effet secondaire,
  • non comme un objectif directement poursuivi.

Aristote lui-même — pourtant souvent invoqué — insistait sur le fait que le bonheur :

  • accompagne une vie bonne,
  • mais ne se fabrique pas comme un état psychologique.

Formulation critique synthétique (réutilisable)

En affirmant que le bonheur ne dépend pas des conditions externes mais de la manière dont elles sont interprétées, Csíkszentmihályi réduit la condition humaine à une gestion subjective de l’expérience. Cette thèse, présentée comme une découverte psychologique, relève en réalité d’un choix normatif fort : celui d’un sujet supposé capable de maîtriser durablement sa vie intérieure. Elle minimise le poids du tragique, des déterminations sociales et de l’involontaire, et tend à faire du bonheur une responsabilité individuelle, voire une obligation implicite.


Je suis d’accord avec cette analyse de l’intelligence artificielle ChatGPT, notamment mais pas exclusivement, parce que l’approche de Mihály Csíkszentmihályi se fonde sur une responsabilisation excessive de l’individu, un trait caractéristique que je relève dans l’ensemble de la psychologie. « C’est ta faute ! », « C’est toi le problème », « Tu es ton pire ennemi », « Il faut livrer bataille contre toi-même » et ainsi de suite.

Et je ne suis pas d’accord non plus avec l’idée que « le bonheur dépend essentiellement de l’interprétation subjective des conditions externes ».

Voici le propos de l’intelligence artificielle ChatGPT à ce sujet :

Question : Mais les conditions externes ne sont-elles pas la simple réalité ?

RÉPONSE

Oui — et ta question met exactement le doigt sur le point aveugle de Csíkszentmihályi.

Oui : les « conditions externes », c’est simplement la réalité

Dire conditions externes, c’est déjà un choix de vocabulaire qui n’est pas neutre.

Cela suggère quelque chose :

  • de périphérique,
  • de modulable,
  • presque décoratif.

Or, dans les faits, ces « conditions » sont :

  • le réel tel qu’il s’impose,
  • le corps (maladie, fatigue, âge),
  • la situation sociale, économique, historique,
  • la présence ou l’absence des autres,
  • la perte, la mort, la violence, le hasard.

? Ce n’est pas un environnement optionnel : c’est le monde.

Le glissement problématique

Quand Csíkszentmihályi écrit que le bonheur « ne dépend pas des conditions externes, mais de la façon dont elles sont interprétées », il opère un glissement décisif :

  • la réalité devient un matériau neutre,
  • le sujet devient l’instance souveraine du sens,
  • le réel est rétrogradé au rang de variable secondaire.

Mais philosophiquement, c’est très contestable.

Phénoménologie : le réel n’est pas « extérieur » à l’expérience

Chez Husserl, Merleau-Ponty ou Heidegger :

  • le monde n’est pas d’abord extérieur,
  • il est ce dans quoi nous sommes déjà engagés.

La faim, la peur, le travail, la précarité, la maladie :

  • ne sont pas des données à interpréter après coup,
  • elles structurent d’emblée l’expérience.

On n’interprète pas d’abord la réalité : on la subit, on y répond, on y est pris.

Le réel résiste

Il y a un point simple mais décisif :

si la réalité n’opposait pas de résistance, elle ne serait pas réelle.

Or :

  • la souffrance physique ne disparaît pas par interprétation,
  • l’injustice ne se dissout pas par relecture intérieure,
  • le deuil ne se « gère » pas comme un état mental.

Cela ne veut pas dire que toute interprétation est vaine,
mais qu’elle est seconde, fragile, souvent impuissante.

Le tragique comme réfutation

La philosophie du tragique (Sophocle, Pascal, Nietzsche, Camus) montre que :

  • certaines situations ne demandent pas d’être interprétées autrement,
  • mais endossées, traversées, parfois sans rédemption.

Dans ces cas-là :

  • parler de maîtrise de l’expérience intérieure
  • revient à manquer la nature même de l’épreuve.

En une formule nette

Les « conditions externes » ne sont pas un décor autour de la vie intérieure : elles sont la réalité elle-même, celle qui précède, limite et parfois défait toute tentative de maîtrise.


Le bonheur par l’humoriste et monologiste québécois Yvon Deschamps


Je rejette l’idée qu’il suffit de penser positivement la réalité pour être heureux. « Penser » n’est pas le bon verbe. Il faut plutôt se référer au verbe « interpréter », ce qui consiste à donner un autre sens. Il ne s’agit pas alors de saisir la réalité pour ce qu’elle est mais plutôt de l’interpréter positivement.

Alors, comment parvenir à ce but insaisissable qui ne peut être atteint par une route directe ? Mes vingt-cinq années de recherche m’ont convaincu qu’il existe un moyen : c’est un chemin circulaire qui commence par le contrôle du contenu Ile sa conscience.

Les perceptions qui arrivent au cerveau sont le produit de plusieurs forces qui façonnent l’expérience vécue ; elles influencent l’humeur de l’individu. La plupart des forces en question sont hors du contrôle de la personne. Peut-on changer son tempérament ? Peut-on influencer sa taille ou son intelligence ? Peut-on choisir ses parents ou son lieu de naissance ? Les instructions contenues dans les gènes, la loi de la gravité et la qualité de l’air font également partie des innombrables choses qui influencent ce que nous voyons, la façon dont nous nous sentons et ce que nous faisons. Il n’est donc pas surprenant qu’autant de gens croient que notre sort est déterminé par des agents externes. Pourtant, il nous est arrivé à tous, à certains moments, de nous sentir non pas assaillis par des forces anonymes, mais dans le plein contrôle de nos actions, dans la parfaite maîtrise de notre vie. Dans ces rares occasions, nous éprouvons un enchantement profond longtemps vénéré qui devient une référence, un modèle indiquant ce que notre vie devrait être.

Voilà ce que nous entendons par expérience optimale : c’est ce que ressent le navigateur quand le vent fouette son visage et que le bateau fend la mer — les voiles, la coque, le vent et la mer créent une harmonie qui vibre dans ses veines ; c’est ce qu’éprouve l’artiste peintre quand les couleurs s’organisent sur le canevas et qu’une nouvelle œuvre (une création) prend forme sous la main de son créateur ébahi ; c’est le sentiment d’un père (ou d’une mère) face au premier sourire de son enfant. Pareilles expériences intenses ne surviennent pas seulement lorsque les conditions externes sont favorables. Des survivants des camps de concentration qui ont connu des conditions terribles et frôlé la mort se rappellent souvent qu’au milieu de leurs épreuves ils ont vécu de riches et intenses expériences intérieures en réaction ä des événements aussi simples que le chant d’un oiseau, la réussite d’une tâche difficile, la création d’une poésie ou le partage d’un croûton de pain.

Contrairement à ce que croient bien des gens, des expériences comme celles-là, les meilleurs moments de la vie, n’arrivent pas lorsque la personne est passive ou au repos (même si le repos peut être fort agréable après l’effort). Ces grands moments surviennent quand le corps ou l’esprit sont utilisés jusqu’à leurs limites dans un effort volontaire en vue de réaliser quelque chose de difficile et d’important. L’expérience optimale est donc quelque chose que l’on peut provoquer, l’enfant qui place avec des doigts tremblants le dernier bloc sur la haute tour qu’il a construite, le nageur qui fait ses longueurs en essayant de battre son propre record, le violoniste qui maîtrise un passage difficile, par exemple. Pour chacun, il y a des milliers de possibilités ou de défis susceptibles de favoriser le développement de soi (par l’expérience optimale).

CSÍKSZENTMIHÁLYI, Mihály, Vivre – La psychologie du bonheur, 1. La qualité de l’expérience vécue, Éditions Pocket, 2006, pp. 23-24.

Le psychologue Mihály Csíkszentmihályi invite ses lecteurs à miser sur « expérience optimale » connue en anglais comme étant le « flow ». Il en parlera tout au long de son livre Vivre – La psychologie du bonheur. L’édition originale en anglais porte le titre « Flow ».

« Le flow est un concept inventé par le psychologue Mihály Csíkszentmihályi pour décrire un état mental particulier où une personne est totalement absorbée par une activité, au point de perdre la notion du temps et de ressentir un plaisir profond dans l’action elle-même. » ChatGPT

Mihály Csíkszentmihályi écrit :

Dans ces rares occasions, nous éprouvons un enchantement profond longtemps vénéré qui devient une référence, un modèle indiquant ce que notre vie devrait être.

Un moment de vie ne peut certainement pas s’appliquer à toute une vie. La rareté donne toute l’importance qu’il faut à ce moment exceptionnel. Je me plais à le dire et à le répéter depuis belle lurette : La vie ce n’est pas l’ivresse de la vie.

« Alors que Csíkszentmihályi célèbre l’expérience optimale comme le sommet de la vie, l’état où le corps et l’esprit sont mobilisés jusqu’à leurs limites pour produire une harmonie parfaite, Camus nous rappelle que la vie ne se réduit pas à l’ivresse de la vie. Là où le flow transforme l’intensité en norme et la maîtrise subjective en condition du bonheur, la philosophie camusienne insiste sur la lucidité, la fidélité au réel et l’acceptation des limites et du tragique. Le flow suppose un sujet souverain et capable d’auto-optimisation ; Camus nous montre que le bonheur véritable, ou du moins la vie pleinement assumée, surgit non pas de la perfection de l’expérience, mais de la capacité à vivre, pleinement conscient, dans l’incomplétude, la fragilité et la résistance du monde. En ce sens, le flow est une ivresse recherchée, tandis que Camus célèbre la sobriété lucide de l’existence humaine. » ChatGPT

Mihály Csíkszentmihályi inscrit l’expérience optimal dans un effort volontaire :

« Ces grands moments surviennent quand le corps ou l’esprit sont utilisés jusqu’à leurs limites dans un effort volontaire en vue de réaliser quelque chose de difficile et d’important. »

Je souligne « jusqu’à leurs limites » et « effort volontaire ». Pensez-vous vraiment qu’une personne peut maintenir son corps ou son esprit « jusqu’à leurs limites » toute une vie durant pour en espérer un bonheur constant ? Pensez-vous qu’une personne peut maintenir un tel « effort volontaire » toute une journée, toute une semaine, tout un mois, une année entière ? Certainement pas ! Ces « grands moments » demeurent des « moments ».

Mihály Csíkszentmihályi précise :

« Pour chacun, il y a des milliers de possibilités ou de défis susceptibles de favoriser le développement de soi (par l’expérience optimale). »

Est-ce que plus on vit des expériences optimales, plus on est capable d’en vivre ? Oui, à condition de se maintenir dans un « effort volontaire » constant. Cela est impossible.

Si se développer consiste à étendre sa capacité à vivre des expériences optimales, doit-on alors considérer sa vie comme une succession continue de ces expériences ? Or, lors de ces moments de flow, la concentration est telle que nous perdons souvent de vue la réalité elle-même. Même lorsque l’on agit sur le réel, nous entrons dans une réalité spécifique, intérieure et éphémère, caractérisée par son intensité passagère. Ces expériences, aussi enrichissantes soient-elles, ne produisent pas un bonheur durable, car leur nature est intrinsèquement limitée dans le temps et dépendante des conditions de l’action. Il semble donc problématique d’affirmer que le développement de soi par le flow conduit à une satisfaction continue ou permanente.

Selon ChatGPT, le bénéfice d’étendre sa capacité à vivre des expériences optimales « permet de transformer la vie quotidienne en un terrain de plaisir intrinsèque, de maîtrise, de concentration et de sens, en réduisant la dépendance aux circonstances extérieures et en créant un cercle vertueux de développement personnel. »

Carte mentale de l’expérience optimale générée par ChatGPT

Carte mentale de l’expérience optimale par ChatGPT

Voici un passage du chapitre LA PENSÉE HEUREUSE de mon essai et témoignage de gouvernance personnelle intitulé J’AIME PENSER.

La pensée heureuse

« Et si le bonheur, le vrai, se trouvait ailleurs que dans la maximisation des plaisirs? S’il se trouvait plutôt dans « une manière d’être déterminée à la fois par le bon ordre de l’âme et le bien agir »,1 comme certains philosophes grecs le définissaient dans leur éthique, « sous le nom d’eudaimonia »,2 « qui associe étroitement la poursuite de la moralité et celle de la félicité »,3 « Il ne s’agit aucunement du sentiment subjectif du bonheur »,4 ou du « bonheur comme la maximisation d’états subjectifs excellents ».5 Nous laisserons « le bon ordre de l’âme » à un autre chapitre pour nous concentrer sur « le bien agir » et le rejet des plaisirs comme source du bonheur. »

« Les philosophes cyrénaïques semblent avoir, un siècle avant Épicure, critiqué une telle conception du bonheur-plaisir. Eux-mêmes soulignaient que le plaisir est la fin de toute action, mais refusaient pour cette raison d’assimiler bonheur et plaisir, parce que les satisfactions du plaisir ont un caractère rhapsodique et détaché que ne peut avoir le bonheur. Le bonheur ne peut donc être défini comme plaisir ou sommation de plaisirs. » ( Brunschwig, Jacques et Lloyd, Geoffrey, Le savoir grec – Dictionnaire critique, Flammarion, 1996, p. 151.)

  1. Brunschwig, Jacques et Lloyd, Geoffrey, Le savoir grec – Dictionnaire critique, Flammarion, 1996, p. 150.
  2. Brunschwig, Jacques et Lloyd, Geoffrey, Le savoir grec – Dictionnaire critique, Flammarion, 1996, p. 150.
  3. Brunschwig, Jacques et Lloyd, Geoffrey, Le savoir grec – Dictionnaire critique, Flammarion, 1996, p. 150.
  4. Brunschwig, Jacques et Lloyd, Geoffrey, Le savoir grec – Dictionnaire critique, Flammarion, 1996, p. 150.
  5. Brunschwig, Jacques et Lloyd, Geoffrey, Le savoir grec – Dictionnaire critique, Flammarion, 1996, p. 150.

Si le bonheur n’égale pas plaisir, l’un et l’autre sont tout de même en relation, une relation à soumettre à la sagesse :

« Dans le Gorgias, Socrate évoque la vie de l’homme sage qui limite ses désirs à ceux qu’il est possible de satisfaire et connaît ainsi une forme de tranquillité qui lui garantirait le bonheur, en l’immunisant contre l’insatisfaction et la perte. Cette conception se retrouve dans la pensée cynique. Le bonheur semble y être défini comme le fait de vivre, après une forme d’ascèse physique ou mentale de ses désirs, en agrément avec la nature ou en conformité avec la raison. L’essence du bonheur est une maîtrise de soi qui se manifeste par la capacité à vivre bien en toute circonstance imaginable. »

Brunschwig, Jacques et Lloyd, Geoffrey, Le savoir grec – Dictionnaire critique, Flammarion, 1996, p. 151.

La sélection des désirs par la raison dans un exercice de maîtrise de soi permet d’atteindre le bonheur. La capacité à vivre bien devient la capacité à rationaliser et s’oppose à la capacité à éprouver du plaisir :

« Pour Aristote, le bonheur correspond à l’état d’actualisation le plus parfait de la plus excellente des capacités humaines. Mais une telle définition du bonheur s’oppose résolument à l’hédonisme. Aristote montre ainsi que la caractéristique la plus proprement humaine que la vie heureuse doit refléter n’est pas la capacité à éprouver du plaisir, mais l’exercice de la faculté rationnelle. »

Brunschwig, Jacques et Lloyd, Geoffrey, Le savoir grec – Dictionnaire critique, Flammarion, 1996, p. 152.

Où est passé le plaisir dans ce bonheur, somme toute, rationnel? Il est dans l’acte de pensée et la satisfaction de ce plaisir procure la vertu, « l’énergie morale », la « force d’âme » ( Disposition constante à accomplir une sorte d’actes moraux par un effort de volonté. Le Petit Robert.)

« La définition la plus générale de l’eudaimonia est donc le fait d’accomplir certains actes, d’être une certaine personne, de mener une certaine vie. Le bon état de l’âme conduit au bonheur et la vertu est la seule récompense. C’est le sens profond de l’eudémonisme grec. À l’existence d’un lien conceptuel entre la vertu et le bonheur s’ajoute la certitude que l’une et l’autre sont toujours compatibles pratiquement. On peut être heureux tout en étant vertueux au sens où aucune souffrance ne peut déposséder l’individu de sa vertu, source objective de son bonheur. Une telle interdépendance de la vertu et du bonheur peut prendre des sens différents. La vertu peut suffire au bonheur, sans qu’on ait besoin d’y ajouter quoi que ce soit (c’est la position strictement socratique que les Stoïciens ont reprise). »

Brunschwig, Jacques et Lloyd, Geoffrey, Le savoir grec – Dictionnaire critique, Flammarion, 1996, p. 152.

Le plaisir subjectif a définitivement cédé sa place à une « source objective du bonheur », la vertu. Le bonheur, c’est de ne pas agir contre son meilleur jugement, poussé par le plaisir, la peine ou la peur :

« Le bonheur est donc une fin ultime qui permet d’expliquer nos actions et nos désirs. Car il n’y a que le bonheur pour lequel il n’est pas légitime de demander : « En vue de quoi avez-vous fait cela? ». Socrate faisait de la rationalité la seule source de l’action morale. En conséquence l’« incontinence » (akrasia), ou le fait d’agir contre son meilleur jugement, poussé par le plaisir, la peine ou la peur, n’existe pas. De plus, personne ne peut agir volontairement contre la vertu, car c’est là ne pas respecter ce qui importe le plus à son âme. »

Brunschwig, Jacques et Lloyd, Geoffrey, Le savoir grec – Dictionnaire critique, Flammarion, 1996, pp. 152-153.

La meilleure explication de nos actes tiendra de la haute intention, le bien-être. Aussi, « l’intentionnalité de l’action est toujours liée au fait que celle-ci procède d’un jugement sur le bien » (Brunschwig, Jacques et Lloyd, Geoffrey, Le savoir grec – Dictionnaire critique, Flammarion, 1996, p. 153.) et seule la raison peut porter un tel jugement et ainsi motiver les actions :

« Le sage stoïcien, s’il existe, sait toujours ce qu’il est approprié de faire en toutes circonstances et doit pouvoir agir conformément à ce savoir. Les Stoïciens ont montré qu’il existait un lien direct entre les croyances relatives au bien et l’action. Seule la raison motive les actions : il suffit donc de consentir à l’impression rationnelle qui présente la description d’une action à accomplir ou à éviter. L’action est juste si la proposition qui la motive est vraie. Il n’y a pas de faiblesse de la volonté, mais il y a en revanche des erreurs de raisonnement, lorsqu’on acquiesce à des propositions qui présentent comme bon un autre objet que la vertu ou la rationalité. »

Brunschwig, Jacques et Lloyd, Geoffrey, Le savoir grec – Dictionnaire critique, Flammarion, 1996, p. 154.

C’est dans ce lien avec le bien que le bonheur prend véritablement tout son sens : le bien-être! Il n’est pas d’autre plaisir d’être et de vivre que le bien-être. C’est lorsque le bonheur est associé au bien que je suis à l’aise avec la quête du bonheur qui se résume en fait à la recherche de la pensée heureuse. C’est bien de se faire plaisir si le plaisir est le bien, en pensée et en acte.

L’argument « Tout le monde se fait plaisir, il n’y a pas de raison pour ne pas vous aussi vous faire plaisir » nous invite à trouver le bonheur dans le conformisme :

« Il est ainsi possible de trouver le bonheur dans le conformisme, puisque celui-ci évite la punition sociale et crée les besoins acquis qu’il saura justement satisfaire. Des sociétés qui ont établi leurs échelles hiérarchiques de dominance, donc de bonheur, sur la production des marchandises, apprennent aux individus qui les composent à n’être motivés que par leur promotion sociale dans un système de production de marchandises. Cette promotion sociale décidera du nombre de marchandises auquel vous avez droit, et de l’idée complaisante que l’individu se fera de lui-même par rapport aux autres. Elle satisfera son narcissisme. Les automatismes créés dès l’enfance dans son système nerveux n’ayant qu’un seul but, le faire entrer au plus vite dans un processus de production, se trouveront sans objet à l’âge de la retraite, c’est pourquoi celle-ci est rarement le début de l’apprentissage du bonheur, mais le plus souvent celui de l’apprentissage du désespoir. »

Laborit, Henri, L’éloge de la fuite, (© Édition Robert Laffont, S.A., Paris, 1976), Éditions Gallimard, Collection Folio / Essais, 1997, p. 97.

Où alors trouver la pensée heureuse si ce n’est pas dans la conformité à l’idée de plaisir et de bien proposée par notre système de production de marchandises ? Je vous l’ai déjà révélé : dans l’imaginaire car lui seul « crée le désir d’un monde qui n’est pas de ce monde ». (Laborit, Henri, L’éloge de la fuite, (© Édition Robert Laffont, S.A., Paris, 1976), Éditions Gallimard, Collection Folio / Essai, 1997, p. 99.)

« L’imaginaire s’apparente ainsi à une contrée d’exil où l’on trouve refuge lorsqu’il est impossible de trouver le bonheur parce que l’action gratifiante en réponse aux pulsions ne peut être satisfaite dans le conformisme socioculturel. C’est lui qui crée le désir d’un monde qui n’est pas de ce monde. Y pénétrer, c’est « choisir la meilleure part, celle qui ne sera point enlevée ». Celle où les compétitions hiérarchiques pour l’obtention de la dominance disparaissent, c’est le jardin intérieur que l’on modèle à sa convenance et dans lequel on peut inviter des amis sans leur demander, à l’entrée, de parchemin, de titres ou de passeport. C’est l’Éden, le paradis perdu, où les lys des champs ne filent, ni ne tissent. On peut alors rendre à César ce qui est à César et à l’imaginaire ce qui n’appartient qu’à lui. On regarde, de là, les autres vieillir prématurément, la bouche déformée par le rictus de l’effort compétitif, épuisés par la course au bonheur imposé qu’ils n’atteindront jamais. »

Laborit, Henri, L’éloge de la fuite, (© Édition Robert Laffont, S.A., Paris, 1976), Éditions Gallimard, Collection Folio / Essai, 1997, p. 98.

Lié au bien, le bonheur relève plus spécifiquement de notre échelle de valeurs :

« Finalement, on peut se demander si le problème du bonheur n’est pas un faux problème. L’absence de souffrance ne suffit pas à l’assurer. D’autre part, la découverte du désir ne conduit au bonheur que si ce désir est réalisé. Mais lorsqu’il l’est, le désir disparaît et le bonheur avec lui. Il ne reste donc qu’une perpétuelle construction imaginaire capable d’allumer le désir et le bonheur consiste peut-être à savoir s’en contenter. Or, nos sociétés modernes ont supprimé l’imaginaire, s’il ne s’exerce pas au profit de l’innovation technique. L’imagination au pouvoir, non pour réformer mais pour transformer, serait un despote trop dangereux pour ceux en place. Ne pouvant plus imaginer, l’homme moderne compare. Il compare son sort à celui des autres. Il se trouve obligatoirement non satisfait. Une structure sociale dont les hiérarchies de pouvoir, de consommation, de propriété, de notabilité, sont entièrement établies sur la productivité en marchandises, ne peut que favoriser la mémoire et l’apprentissage des concepts et des gestes efficaces dans le processus de la production. Elle supprime le désir tel que nous l’avons défini et le remplace par l’envie qui stimule non la créativité, mais le conformisme bourgeois ou pseudo-révolutionnaire.

Il en résulte un malaise. L’impossibilité de réaliser l’acte gratifiant crée l’angoisse, qui peut déboucher parfois sur l’agressivité et la violence. Celles-ci risquent de détruire l’ordre institué, les systèmes hiérarchiques, pour les remplacer d’ailleurs immédiatement par d’autres. La crainte de la révolte des malheureux a toujours fait rechercher par le système de dominance l’appui des religions, car celles-ci détournent vers l’obtention dans l’au-delà la recherche d’un bonheur que l’on ne peut pas atteindre sur terre, dans une structure socio-économique conçue pour établir et maintenir les différences entre les individus. Différences établies sur la propriété matérielle des êtres et des choses, grâce à l’acquisition d’une information strictement professionnelle plus ou moins abstraite. Cette échelle de valeurs enferme l’individu sa vie durant dans un système de cases qui correspond rarement à l’image idéale qu’il se fait de lui-même, image qu’il tente sans succès d’imposer aux autres. Mais il ne lui viendra pas à l’idée de contester cette échelle. Il se contentera le plus souvent d’accuser la structure sociale de lui avoir interdit l’accès aux échelons supérieurs. Son effort d’imagination se limitera à proposer de la renverser pour, ensuite, la redresser à l’envers de façon à ce que ceux qui produisent les marchandises soient en haut et puissent en profiter. Mais ceux qui sont au haut de l’échelle aujourd’hui sont ceux qui imaginent les machines, seul moyen de faire beaucoup de marchandises en peu de temps. Si on renverse l’échelle, tout tournant encore autour de la production, l’absence de motivations chez ceux que la productivité récompensait avant, risque fort de supprimer toute productivité. Il semble bien que l’on ne puisse sortir de ce dilemme qu’en fournissant une autre motivation, une autre stratégie aux hommes dans leur recherche du bonheur.

Puisqu’il tient tant au cœur de l’individu de montrer sa différence, de montrer qu’il est un être unique, ce qui est vrai, dans une société globale, ne peut-on lui dire que c’est dans l’expression de ce que sa pensée peut avoir de différent de celle des autres, et de semblable aussi, dans l’expression de ses constructions imaginaires en définitive qu’il pourra trouver le bonheur. Mais il faudrait pour cela que la structure sociale n’ait pas, dès l’enfance, châtré cette imagination pour que sa voix émasculée se mêle sans discordance aux chœurs qui chantent les louanges de la société expansionniste. »

Laborit, Henri, L’éloge de la fuite, (© Édition Robert Laffont, S.A., Paris, 1976), Éditions Gallimard, Collection Folio / Essai, 1997, pp. 100-102.

S’arrêter à accuser les motivations de la société expansionniste ne me paraît pas suffisant; ces motivations en cachent bien d’autres, plus profondes et plus déterminantes encore. Aussi, pour trouver une différence réelle dans sa pensée, il faut revoir son échelle de valeurs car, pour le moment, elle semble davantage être pareille que différente des autres avec lesquelles nous vivons, au moins, en ce qui a trait à la priorité des priorités : moi, je, me, moi.

La concentration sur soi est une valeur très répandue et, sous son influence, « la quête du bonheur devient un projet malheureux » :

« J’espère que ce point est tout à fait clair. La poursuite sérieuse de la santé physique peut devenir une obsession malsaine. De la même façon, un homme ou une femme qui recherchent avec trop de sérieux la santé ou la plénitude mentale, cheminent dans la mauvaise direction. La quête sérieuse du bonheur devient un projet malheureux.

Il existe une raison principale à cela. Le bonheur et la plénitude personnelle font partie de ces choses qui ne peuvent être recherchées directement. Ils sont les résultats secondaires d’autres quêtes. Plus vous essayez de les rechercher directement, plus ils vous échappent. Nous sommes le plus heureux lorsque nous sommes pris entièrement par un jeu, un loisir ou une conversation et que nous avons, l’espace d’un instant, oublié notre quête du bonheur. C’est la raison pour laquelle l’importance donnée à la prise de conscience de soi, prescription courante pour atteindre le bonheur, mène souvent sur le chemin de l’échec personnel. Le bonheur vient plus fréquemment lorsque l’attention est concentrée sur quelque chose d’extérieur au moi. Si nous nous intéressons véritablement à la recherche du bonheur, il nous faut considérer avec sérieux presque tout, courses de chevaux, gastronomie, amour, sauf nous-mêmes.

Une autre remarque. Il existe peu de gens capables de rechercher la réalisation de leur moi sans dévaluer celui des autres. L’un des signes particuliers de l’homme qui concentre son attention sur lui-même est le peu d’intérêt qu’il manifeste à l’égard des autres individus ou autres choses. En fin de compte, il ne considère les préoccupations extérieures intéressantes que dans la mesure où elles servent la réalisation de sa propre personne. Elles deviennent de simples moyens pour parvenir à ses fins : les instruments dont on se débarrasse après utilisation. Ce type d’attitudes, bien sûr, tend en réalité à détruire toute chance de réalisation. Le moi ne devient nullement plus intéressant à mesure que décroît l’intérêt pour le monde extérieur : il ne devient que plus exigeant et plus impatient. Bien vite, l’homme qui s’est mis à poursuivre son moi y découvre un fardeau tel qu’il recherche désespérément à s’en débarrasser. Il se tourne vers la drogue ou l’alcool ou tout autre anesthésique.

Voici le problème exposé dans ses grandes lignes. Permettez-moi d’utiliser un exemple cinématographique pour lui donner plus de consistance. The Mirror Crack’d (Le Miroir Brisé), film adapté d’un roman d’Agatha Christie, met en contraste deux types de personnes. Une équipe cinématographique hollywoodienne arrive dans un village anglais pour faire un film. Les gens de Hollywood sont narcissistes au plus haut point et cependant l’anxiété les oppresse, si bien qu’ils s’en remettent aux médicaments. Ils n’ont d’intérêt qu’en eux-mêmes, tandis que les personnages du petit village anglais possèdent un regard d’amateurs pour toutes choses. Mlle Marple, par exemple, est toujours en train de jardiner, de faire du crochet, du pain, ou encore de s’enquérir des affaires des voisins. Son centre d’intérêt se porte à l’extérieur d’elle-même et ainsi fait d’elle un excellent détective amateur. Elle peut considérer objectivement toute situation parce qu’elle est profondément attachée aux réalités objectives : sa curiosité ne s’arrête pas à sa propre personne.

Un amateur, est-il besoin de le rappeler, est un ‘amoureux’. Ce mot dénote un vif intérêt pour le monde, un soin attentionné pour ce qui est extérieur à soi-même. Lorsque nous perdons notre côté amateur, nous commençons à perdre notre capacité d’aimer. C’est ce qui semble être arrivé aux gens de Hollywood dans cette histoire. Quand il s’agit de parler d’eux-mêmes, ils sont experts. Ils connaissent tous les coins et recoins de leurs besoins et préoccupations, résultat soit d’années d’analyse, soit simplement de vie dans une société psychologique. Ce qu’ils ont perdu, c’est cet amateurisme de bon aloi qui permet d’apprécier le reste de la vie.

Il y a un autre point qu’il faut remarquer au sujet du film. L’histoire se situe dans les années cinquante. D’une certaine manière, c’était il y a très peu de temps. Mais d’un autre côté, cela semble appartenir à un siècle déjà oublié. L’Angleterre rurale était encore à un stade de société pré-psychologique. En fait, il en était ainsi de certaines grandes régions rurales d’Amérique. Toutefois, à cette époque, Hollywood avait déjà été envahie de part en part par la psychologie. Ainsi, les acteurs et les villageois sont-ils séparés non seulement parce qu’ils représentent deux cultures différentes, mais aussi parce qu’ils vivent à deux époques différentes. Les villageois anglais vivent encore dans un univers préfreudien.

Une question s’impose très logiquement ici : « N’y a-t-il donc personne qui soit parvenu à la réalisation? » La réponse est : bien sûr que si. Nous connaissons tous des individus dont la vivacité et l’aisance naturelle au-dessus de la moyenne nous frappent. En outre, ils semblent posséder un intérêt authentique pour le monde au sens large du terme. Ils ont aussi la capacité de nous rendre davantage conscients de nous-mêmes. J’aimerais simplement observer que lorsque l’on rencontre cet être authentique et non pas tout bonnement un simulateur, vous pouvez parier que le chemin qu’il a parcouru n’a pas été celui de la concentration sur le moi.

L’argument jusqu’ici est triple : 1. la tentative de donner la suprématie au moi – un substitut de Dieu – fait peser sur nous un fardeau énorme; 2. la concentration sur le moi conduit à l’échec personnel puisqu’elle mène non à la réalisation du moi mais à une certaine gravité de la personne; 3. la préoccupation de sa personne conduit à une perte d’intérêt pour le monde et rend à son tour le moi moins intéressant. »

KILPATRICK, William KIRK, Séduction psychologique – Échec de la psychologie moderne, pp. 72-75.

Pour attraper le bonheur, ma pensée doit se concentrer ailleurs que sur mon moi pour ainsi porter un regard amateur sur autrui et sur le monde. Autrement, seule la pensée malheureuse vient à l’esprit.

Bref, c’est lorsque nous nous oublions que nous ressentons le bonheur, une joie de vivre. Regarder les gens jouant aux cartes. Ils ne pensent pas à eux-mêmes. Ils se concentrent sur le jeux et les interactions entre eux. Ils sont heureux.

Dans l’expérience optimal, le piège est de vivre que pour soi, que pour son plaisir, même dans ses liens avec les autres. Le soi domine tout votre Être.

Bonheur et joie ne doivent pas être confondus. Voici le chapitre LA PENSÉE JOYEUSE de mon essai J’AIME PENSER :

La pensée joyeuse

Pour donner à rire à l’intelligence – « La pensée joyeuse » dont je veux parler, c’est la pensée qui provoque l’euphorie, une « impression intense de bien-être général », un « sentiment de bien-être et de joie ». C’est le sentiment que j’éprouve parfois lorsque j’écris et j’en ai des frissons rien qu’à y penser. Dans ces moments-là, j’ai l’impression de traduire parfaitement mes pensées et mes idées en des mots et des phrases, sans aucune distorsion. J’ai l’impression d’écrire exactement ce que je pense, ce que je comprends. Je ne suis plus embêté par mes limites de maîtrise de ma langue; je m’y accorde et je cherche des mots plus précis, sans perdre mes idées. Parfois, je laisse tomber et j’abuse des verbes « être » et « avoir » et les « qui », « que » et autres conjonctions s’accumulent parce que l’enchaînement des idées et la logique me surprennent comme si j’étais spectateur de mes écrits. Ça coule tout seul. Je suis en proie à une grande euphorie et je ne peux la contenir très longtemps : j’éclate de rire ! La pensée joyeuse m’envahit et me procure un état d’extase sans pareil. Dans ces moments-là, je n’ai même plus l’impression d’être là, d’exister. Je me lis avec étonnement et je me dis souvent : « Est-ce vraiment moi qui ai écrit ça? », sans prétention, sans même un brin de fierté, mais avec un contentement évident et une grande joie. Après coup, c’est vrai, je ressens une certaine fierté mais avec une grande prudence car j’hésite à prendre le crédit du résultat, tellement il m’apparaît dépasser mes capacités habituelles. En fait, j’ai l’impression, dans ces moments-là, que mon esprit fut guidé par un autre esprit, mais que cela reste entre vous et moi. Chose certaine, je ne suis pas d’un naturel enjoué, au contraire, je suis plutôt dépressif, quoique je garde toujours une réserve de confiance en moi. Ainsi, j’ai l’impression que la pensée joyeuse vient d’ailleurs lorsqu’elle me gagne. À l’occasion, j’éprouve la même euphorie à la lecture d’un livre, au visionnement d’un film,…, qui ravit ma pensée.

Jusqu’à tout récemment, en fait, avant que je lise « L’intelligence émotionnelle » de Daniel Goleman, je ne m’étais jamais interrogé sur ces euphories. Il rapporte ceci :

« Voici comment un compositeur décrit ces instants où il travaille avec le plus d’aisance :

On est dans un tel état d’extase que l’on n’a presque pas l’impression d’exister. Cela m’arrive souvent. Ma main paraît écrire toute seule, comme si je n’avais rien à voir avec ce qui se passe. Je reste assis à contempler tout cela avec admiration et étonnement. Ça coule tout seul. ((Note originale de l’auteur) Mihaly Csikszentmihalyi, « Play and Intrinsic Rewards », Journal of Humanistic Psychology 15, 3, 1975.)

Cette description ressemble de près à celles de centaines d’hommes et de femmes ? alpinistes, champions d’échecs, chirurgiens, joueurs de basket, ingénieurs, dirigeants d’entreprise et même documentalistes ? quand ils parlent d’un de ces moments privilégiés où ils se sont surpassés. L’état qu’ils décrivent a été nommé « fluidité » par le psychologue Mihaly Csikszentmihalyi, qui recueille depuis plus de vingt ans des témoignages sur ces « performances exceptionnelles ». (note originale de l’auteur) Id. (Mihaly Csikszentmihalyi), Flow : The Psychology of Optimal Experience, 1re édition, Harper and Row, New York, 1990.) Les athlètes appellent cet état de grâce la « zone » ? c’est le moment où l’excellence ne demande plus d’effort, où les spectateurs et les concurrents s’effacent dans le bonheur de l’instant. Diane Roffe-Steinrotter, médaille d’or aux Jeux olympiques d’hiver de 1994, a affirmé ensuite qu’elle ne gardait aucun souvenir de l’épreuve de descente, si ce n’est qu’elle était totalement détendue : « J’avais l’impression d’être une chute d’eau. » ((Note originale de l’auteur) « Like a Water-fall », News-week, 28 février 1994.)

La fluidité, c’est le summum de l’intelligence émotionnelle : les émotions mises au service de la performance ou de l’apprentissage. Celles-ci ne sont pas seulement maîtrisées et canalisées, mais aussi positives, chargées d’énergie et appropriées à la tâche à accomplir. Quand on est aux prises avec l’ennui de la dépression ou l’agitation de l’anxiété, la fluidité est hors d’atteinte. Pourtant, tout le monde ou presque connaît de temps à autre l’expérience de la fluidité (ou d’une microfluidité plus modérée) quand on donne le meilleur de soi ou que l’on va au-delà de ses limites habituelles. C’est peut-être l’extase de l’amour physique, quand deux êtres deviennent une unité fluide, qui en cerne le mieux la nature.

C’est une expérience merveilleuse; le sceau de la fluidité, c’est le sentiment de joie spontanée, voire le ravissement. Parce que la fluidité procure un bien-être intense, elle est intrinsèquement gratifiante. Quand l’individu s’absorbe complètement dans ce qu’il fait, y consacre la totalité de son attention, sa conscience se confond avec ses actions. D’ailleurs, la fluidité est brisée si l’on réfléchit trop à ce qui se passe ? le simple fait de penser « C’est merveilleux » suffit à mettre un terme à la sensation. L’attention est si focalisée que la personne n’a conscience que du champ de perception étroit lié à ce qu’elle est en train de faire et perd toute notion du temps et de l’espace. Un chirurgien, par exemple, se souvenait d’une opération délicate au cours de laquelle il s’était trouvé dans un état de ce genre; à la fin de l’intervention, il vit par terre des morceaux de plâtre et demanda d’où ils provenaient. Il fut surpris d’apprendre qu’un morceau du plafond s’était détaché, il ne s’était rendu compte de rien.

Dans l’état de fluidité, l’individu ne pense plus à lui-même. Au lieu de se laisser envahir par une anxiété nerveuse, l’individu fluide est si absorbé par ce qu’il fait qu’il perd entièrement conscience de lui-même et oublie les petits tracas de la vie quotidienne. En ce sens, dans ces moments-là, la personne est dépourvue d’ego. Paradoxalement, les gens en état de fluidité maîtrisent parfaitement ce qu’ils font, leurs réactions sont parfaitement adaptées aux besoins changeants de leur tâche. Et, bien qu’ils soient au sommet de leur performance, ils ne se demandent pas s’ils vont réussir ou échouer, c’est le pur plaisir de l’acte qui les motive. »

Goleman, Daniel, L’intelligence émotionnelle, Éditions Robert Laffont, Paris, 1997, pp. 121-122.

Certes, je ne me reconnais aucune grande performance et l’excellence demeure à venir, mais rien n’empêche que si les moments de fluidité vont en grandissant, alors je ne porterai plus à terre, et moi qu’on accuse déjà d’avoir la tête dans les nuages, qu’est-ce que ce sera?

Mais je puis vous confirmer que dans ces moments de fluidité, je ne me demande pas si je vais « réussir ou échouer », être ou non édité, « c’est le pur plaisir de l’acte », penser puis écrire, qui me motive. Comment atteindre l’état de fluidité ?

« Il y a plusieurs façons d’atteindre l’état de fluidité. L’une d’elles consiste à se concentrer intensément sur la tâche à accomplir, une grande concentration est l’essence même de la fluidité. Il semble exister une boucle de rétroaction à l’entrée de cette zone, des efforts considérables peuvent être nécessaires pour parvenir à se détendre et à se concentrer, et ce premier pas réclame une certaine discipline. Mais, lorsque l’attention commence à se focaliser, elle acquiert une force propre qui permet à l’individu de s’abstraire du tourbillon des émotions et d’accomplir sa tâche sans effort.

On peut aussi atteindre l’état de fluidité lorsqu’on est engagé dans un travail pour lequel on est compétent, mais qui exige un certain effort. Comme l’a dit Csikszentmihalyi, « les gens semblent se concentrer mieux lorsque la tâche est un peu plus exigeante que d’ordinaire et qu’ils sont capables de donner davantage d’eux-mêmes. Si c’est trop facile, ils s’ennuient. Si c’est trop difficile, ils deviennent anxieux. La fluidité apparaît dans cette zone délicate délimitée par l’ennui et l’anxiété ((Note originale de l’auteur) J’ai interviewé le Dr Csiks-zentmihalyi, dans le New York Times, 4 mars 1996.) ».

Goleman, Daniel, L’intelligence émotionnelle, Éditions Robert Laffont, Paris, 1997, pp. 122-123.

Autrement dit, pour notre propos dans ce livre, le pur plaisir de penser ne viendra pas car, si l’acte est trop facile, penser sera ennuyeux, et si l’acte est trop difficile, penser sera angoissant. Dans ces conditions, même en tentant de faire un premier pas avec la meilleure discipline du monde; nous allons à contre-courant de la pensée joyeuse.

L’ennui crée une tension nerveuse, tout comme l’anxiété (ou l’angoisse) et cela empêche de nous oublier nous-mêmes, de nous concentrer sur autre chose et, par conséquent, de trouver du plaisir à penser. Mais, il ne s’agit pas d’éliminer complètement la tension nerveuse, d’être au neutre, mais de trouver le degré minimum pour un résultat maximum.

« La relation entre l’anxiété et les résultats obtenus, y compris les résultats intellectuels, constitue une courbe en forme de U renversé. Au sommet, la relation est optimale, un minimum de tension nerveuse amenant des résultats remarquables. Mais une tension insuffisante ? la branche ascendante du U renversé ? rend l’individu apathique ou ne le motive pas assez pour qu’il fournisse l’effort requis alors qu’une anxiété excessive ? l’autre branche du U ? réduit à néant tous ses efforts.

Un état de légère exaltation, ce que les psychologues nomment l’hypomanie, semble idéal pour les écrivains et les autres personnes engagées dans des activités créatrices qui exigent souplesse de pensée et imagination; cet état se trouve près du sommet de la courbe en U. Mais si cette euphorie échappe à tout contrôle pour devenir une véritable agitation, comme chez les maniaco-dépressifs, celle-ci empêchera de penser de manière assez cohérente pour bien écrire, même si le flot des idées circule librement ? en fait trop librement pour suivre l’une d’elles assez loin et lui donner une forme achevée. »

Goleman, Daniel, L’intelligence émotionnelle, Éditions Robert Laffont, Paris, 1997, p. 114.

C’est la distance entre les deux pattes du U renversé qui crée la tension imagée ainsi par l’auteur. Trop rapprochées ou trop éloignées, le sommet du U cédera, vers le haut ou vers les bas, avec le même résultat : il n’y a plus rien de joyeux à l’acte de penser.

Pour trouver une solution à ce problème, ou à un autre, il faut libérer de la tension en trouvant le moyen de rire pour disposer à nouveau positivement notre esprit :

« Tant qu’elles durent, les dispositions d’esprit positives augmentent l’aptitude à penser avec souplesse et facilitent ainsi la résolution de problèmes, qu’ils soient théoriques ou interpersonnels. Une bonne façon d’aider quelqu’un à surmonter une difficulté consiste à lui raconter une histoire drôle. Le rire, comme la bonne humeur en général, libère la pensée, facilite les associations d’idées et permet ainsi de découvrir des relations qui, autrement, auraient pu passer inaperçues, et cette faculté mentale est importante non seulement d’un point de vue créatif, mais aussi parce qu’elle aide à saisir des relations complexes et à prévoir les conséquences d’une décision donnée. »

Goleman, Daniel, L’intelligence émotionnelle, Éditions Robert Laffont, Paris, 1997, p. 114.

Curieux à dire, mais le rire amènera à la pensée joyeuse, comme l’idée incline à l’acte. Et rien ne vaut plus que de rire de soi-même, y compris de cet état de tension dans lequel nous nous sommes nous-mêmes placés. Le surplus d’anxiété, de stress ou de trac destructeur, devrait nous chatouiller l’esprit et nous donner ne serait-ce qu’un sourire en coin. Il faut dédramatiser notre tension nerveuse. Je ne conseille pas ici de la prendre à la légère, de faire semblant de rien avec un rire nerveux, insignifiant ou carrément niaiseux. Je propose plutôt un rire sincère de soi-même. Après tout, c’est le problème qui mérite notre respect, pas la tension qu’il crée en nous.

C’est vrai, nous avons tendance à juger l’ampleur d’un problème d’après la tension qu’il nous donne à ressentir. C’est une erreur. À l’instant où j’écris ces lignes, notre laveuse est brisée et nous ne disposons pas de l’argent pour la réparer. L’idée d’avoir à nouveau à laver nos vêtements à la main dans le bain nous répugne, ne serait-ce qu’une seule fois. Le problème crée une grande tension, chez moi et chez mon épouse. Mais nous devons admettre que notre tension est plus grande que notre problème et qu’elle nous empêche sûrement d’y trouver une solution imaginative. Il n’y a pourtant pas de quoi rire, si ce n’est le conseil du réparateur au téléphone qui nous invite à utiliser notre laveuse jusqu’à ce qu’elle cesse complètement de fonctionner. Ce qu’il ne savait pas, c’est qu’il faudrait la sortir dehors car une fumée noire s’échappe du moteur. J’imagine la laveuse sur le perron avec les voisins se demandant si elle ne carbure pas au diesel. J’y pense, je pourrais peut-être relier notre laveuse avec le moteur d’une tondeuse et un pot d’échappement à l’extérieur, comme la sécheuse. « C’est pas drôle », diront les plus dramatiques en pensant que nous n’avons même pas les moyens de réparer notre laveuse, tout en portant un jugement sur notre pauvreté. Pourtant, je suis certain que ces derniers disposent déjà d’une solution, elle est davantage théorique que pratique. Heureusement, nous avons trouvé à rire et ainsi évité d’être paralysés par notre tension pour garder le cap sur la recherche d’une solution pratique. Nous conservons notre calme et trouvons ainsi le moyen de bien dormir, malgré tout.

Aujourd’hui, je puis vous annoncer qu’une solution nous fut proposée par un organisme de charité : un prêt nous est consenti pour l’achat d’une laveuse usagée que nous pourrons rembourser selon nos moyens. Notre calme n’est pas étranger à la confiance que cet organisme nous manifeste. Si nous avions dramatisé au point de perdre les pédales, il aurait été normal de penser que nous laissions la tension prendre le dessus et, de là, qu’il en allait de même, avec notre budget.

Certes, rire de notre situation nous a permis de garder notre calme mais ce ne fut pas l’euphorie de la pensée joyeuse dont je vous parlais plus haut. En revanche, je ne vois pas comment celui ou celle qui ne vaut pas une risée pourrait accéder à la pensée joyeuse. Car cette dernière demande, non pas de se prendre au sérieux, mais plutôt de prendre au sérieux ce que l’on fait, de façon à s’y fondre, à s’oublier dans l’acte de penser ou tout autre acte de travail.

Comme je vous le disais, j’ai moi-même tendance à dramatiser et je constate que plusieurs personnes au sein de la société suivent la même tendance.

Personnellement, je dramatise par anticipation du pire si une solution n’est pas apportée à temps. Je n’ose pas avouer que cela me motive à vite trouver une solution puisque mes anticipations ont tout pour me perturber. Chose certaine, je suis très rarement surpris par le pire : ou je l’avais prévu car, comme vous, je ne contrôle pas tout, et parfois je ne peux tout simplement pas l’éviter, ou il y a toujours pire car mon imagination est passée maître dans les scénarios catastrophes. Pour moi, dramatiser, c’est prendre du recul pour situer le problème dans la perspective d’une solution qu’importe l’ampleur qu’il pourrait prendre.

Évidemment, la dramatisation ne règle pas le problème pour autant, mais elle me donne le recul utile pour distinguer très nettement la tension créée par le problème du problème lui-même. Plus je dramatise ou plus j’anticipe le pire, plus je dois me rendre à l’évidence que mon problème exerce une grande tension sur moi. Comprenez-moi bien : le fait de dramatiser ne crée pas la tension mais du recul face à la tension alors considérée comme la source de la dramatisation. Bref, la tension précède la dramatisation.

Pour me concentrer sur le problème, je dois donc évacuer cette tension. En dramatisant moins ? Non. Ça ne marche pas car je me sens insécurisé face à l’ampleur actuelle et possiblement à venir du problème. En fait, je crains qu’un aspect du problème échappe au contrôle que je peux exercer. J’ai trouvé dans le rire la seule solution pratique à effet rapide. Or, impossible de rire de soi et de son problème sans le recul acquis de la dramatisation.

Plus encore, comme le soulignait monsieur Goleman, le rire facilite les associations d’idées utiles pour dénicher des solutions à des problèmes qui demandent de l’imagination. Il donne cet exemple :

« Une étude a montré que les personnes qui viennent de voir des vidéogags résolvent plus facilement un problème utilisé depuis longtemps par les psychologues pour tester l’imagination des gens ((Note originale de l’auteur) Alice Isen et al., « The In-fluence of Positive Affect on Clinical Problem Solving », in Medical Decision Mak-ing, juillet-septembre 1991.) : on donne aux sujets une bougie, des allumettes et une boîte de punaises, et on leur demande de fixer la bougie à un mur de sorte qu’en brûlant la cire ne coule pas par terre. La plupart des gens abordent le problème en ne considérant que l’utilisation habituelle des objets dont ils disposent. Ceux qui ont vu les vidéogags comprennent plus facilement qu’il existe une manière inhabituelle de se servir de la boîte contenant les punaises, et certains aboutissent à une solution inédite : ils fixent la boîte au mur et y placent la bougie. »

Goleman, Daniel, L’intelligence émotionnelle, Éditions Robert Laffont, Paris, 1997, p. 115.

Généralement, nous ne sommes pas disposés à rire lorsqu’un problème occupe notre esprit, pas même à prêter notre attention à des vidéogags. Nous sommes davantage portés à croire qu’il faut être sérieux pour trouver la solution à un problème, être sérieux pour prendre le problème au sérieux. Cette attitude sérieuse est le vrai drame car le recul ne sera que rationnel alors qu’il doit aussi et surtout être émotionnel. Nous luttons ici contre l’anxiété paralysante, une émotion de la famille de la peur, et contre la dépression, membre de la famille de la tristesse. Faire preuve de tout le sérieux du monde ne diminuera jamais la tension comme un rire sincère. Être trop sérieux peut avoir le même effet que de perdre son calme : paralyser l’imagination.

Combien de fois entendons-nous des gens témoigner de leurs quêtes de solutions à des problèmes en ces termes : « La solution était là, devant moi, mais je ne la voyais pas ». Trop sérieux ou trop énervés, ils n’ont rien vu jusqu’à ce qu’ils rient un peu, se détendent et se calment. D’ailleurs, c’est souvent avec le sourire aux lèvres qu’ils relatent les événements.

Si vous n’avez pas tendance à rire de vous-mêmes et de vos problèmes, il faut un effort pour cultiver une nouvelle attitude. D’abord, vous devez être témoin de la tension qu’un problème exerce sur vous. Un problème peut vous ennuyer au point de créer en vous une tension en raison de l’absence de défi. Difficile de supporter l’ennui, plus spécifiquement, de prêter toute l’attention nécessaire pour résoudre un problème qui nous ennuie. Dans le cas de l’anxiété, c’est le contraire; le défi semble trop grand pour notre capacité. Dans un cas comme dans l’autre, il faut déterminer d’où vient la tension, de trop d’ennui ou de trop d’anxiété, de l’absence de défi ou d’un trop grand défi ?

Le danger de se concentrer sur l’ennui ou l’anxiété est évident : être encore plus ennuyé ou anxieux. C’est sur la tension elle-même qu’il faut se concentrer, c’est elle qu’il faut évacuer. Tendu, on ne pourra pas régler le problème de l’ennui ou de l’anxiété et encore moins le problème qui cause l’ennui et l’anxiété. Ici, la solution, c’est d’évacuer la tension et, le défi, c’est d’être disposé à rire.

Comment ? En y pensant, c’est-à-dire en faisant du rire une étape du processus de recherche de solution aux problèmes, provoquant trop d’ennui ou d’anxiété. Il faut se rappeler que nous devons rire quand ça va mal. Pour ce faire, profitez des moments où ça va bien pour vous concentrer sur l’importance du rire en cas de panne et votre esprit fera le reste. Au besoin, trouvez-vous un pense-bête, comme une note à coller au réfrigérateur ou un petit objet à glisser parmi vos pièces de monnaie.

Vous pouvez aussi vous constituer une réserve d’histoires drôles ou de vidéogags ou encore, vous réserver un budget pour assister au spectacle d’un humoriste.

Personnellement, je n’attaque pas de front la nécessité de rire. Autrement dit, je ne cherche pas trop à rire, je préfère laisser le rire venir à moi. C’est bête, mais plus je cherche à rire, moins je trouve à rire. Par exemple, j’aime tirer le rire d’une boutade formulant une solution ridicule, farfelue ou absurde. Je pousse souvent la plaisanterie jusqu’à la moquerie, à l’autodérision. J’éprouve aussi une grande satisfaction à me moquer des autres, bien sûr, à leur insu, s’il faut absolument me trouver des raisons de rire, ce qui est tout un exercice, car je ne trouve pas généralement très drôles les réactions des autres à mes problèmes; elles ajoutent davantage à ma tension qu’elles les soulagent. J’aborde le sujet et les limites que je m’impose dans La pensée empathique.

J’ai observé que plus la dramatisation est personnelle, plus le rire est difficile. En fait, plus une personne prend ses problèmes de façon personnelle, comme une faiblesse, plus elle a tendance à se punir en se dévalorisant, simplement parce qu’elle a un problème, ce qui ajoute un problème de plus. Bref, avoir un problème est une faiblesse punissable chez ceux et celles qui prennent les choses de façon trop personnelle. La personne s’accuse d’avoir un problème et elle ne trouve pas le moyen d’en rire. Si elle a l’intelligence de reconnaître ne pas tout contrôler (de ne pas être la seule et unique responsable), elle a tout de même l’inintelligence d’accorder à sa responsabilité un rôle encore trop important dans sa dramatisation. Centrée sur elle-même, elle s’afflige. Il n’y a pourtant aucune solution pour retrouver le sourire dans cette démarche.

La route de la pensée joyeuse, du simple rire jusqu’à l’euphorie d’un grand bien-être, sera toujours parsemée de problèmes de toutes sortes pouvant causer l’ennui ou l’anxiété et ainsi nous inciter à concentrer notre attention sur nous-mêmes au détriment de l’acte ultime : être bien. Lorsque nous ne le sommes pas, c’est parce que nous avons manqué de donner à rire à l’intelligence, à rire de nous-mêmes et du problème qui nous a ainsi écartés du droit chemin.


Le contrôle de sa vie n’est jamais facile et peut même être douloureux ; mais l’expérience optimale que produisent ces instants donne un sentiment de maîtrise qui s’approche autant que l’on puisse d’imaginer de ce qu’on appelle le bonheur.

CSÍKSZENTMIHÁLYI, Mihály, Vivre – La psychologie du bonheur, 1. La qualité de l’expérience vécue, Éditions Pocket, 2006, p. 25.

Il ne s’agit-là que d’un sentiment de maîtrise et non pas de maîtrise à proprement parler.

Au cours de mes recherches, j’ai essayé de comprendre le mieux possible comment les gens se sentent quand ils sont au maximum de l’enchantement et pourquoi ils le sont. Au cours des premières études, nous avons interrogé des centaines d’« experts » — artistes, athlètes, musiciens, joueurs d’échecs et chirurgiens — qui consacraient la majeure partie de leur temps à leurs activités de prédilection. Dans le but de rendre compte de leur expérience intime, j’ai développé la théorie de l’expérience optimale qui correspond à l’état dans lequel se trouvent ceux qui sont fortement engagés dans une activité pour elle-même ; ce qu’ils éprouvent alors est si agréable et si intense qu’ils veulent le revivre à tout prix et pour le simple plaisir que produit l’activité elle-même et rien d’autre.

CSÍKSZENTMIHÁLYI, Mihály, Vivre – La psychologie du bonheur, 1. La qualité de l’expérience vécue, Éditions Pocket, 2006, p. 25.

QUESTION

Je pose cette question à ChatGPT : « Quelle est la différence entre l’expérience optimale dont parle Csíkszentmihályi et l’état de fluidité dont par Daniel Goleman dans son livre ? »

RÉPONSE

Excellente question ! Csíkszentmihályi et Goleman parlent tous les deux d’un état où la conscience est entièrement absorbée par l’action, mais il y a des différences importantes dans le cadre conceptuel et l’accent mis.

Je détaille point par point :

1) L’expérience optimale de Csíkszentmihályi

  • Origine : Psychologie positive, études sur le bonheur et le flow.
  • Définition : Un état de concentration totale dans une activité où les compétences sont en équilibre avec le défi, produisant plaisir intrinsèque et absorption.
  • Caractéristiques clés :
    • Fusion de l’action et de la conscience
    • Objectifs clairs et feedback immédiat
    • Perte de la notion du temps
    • Contrôle ressenti
  • But implicite : améliorer la qualité de vie et le développement de soi ; c’est une stratégie pour accroître la satisfaction et la maîtrise intérieure.
  • Dimension : psychologique et existentielle — concerne l’expérience vécue et sa valeur intrinsèque.

2) L’état de fluidité selon Daniel Goleman

  • Origine : Neurosciences et psychologie appliquée à la performance, la concentration et l’intelligence émotionnelle.
  • Définition : Un état de concentration profonde où l’attention est dirigée vers l’objectif, souvent associé à la performance optimale dans un domaine spécifique.
  • Caractéristiques clés :
    • Concentration intense et focalisée
    • Réduction du stress et du bruit mental
    • Performance accrue et efficacité
  • But implicite : optimiser les résultats, développer la maîtrise cognitive et émotionnelle, moins centré sur le plaisir ou l’épanouissement.
  • Dimension : plus neuroscientifique et pragmatique — la fluidité est vue comme un outil pour la performance et l’efficacité, pas nécessairement pour le bonheur.

3) Différences principales

Aspect Csíkszentmihályi – Expérience optimale Daniel Goleman – État de fluidité
Origine Psychologie du bonheur Neurosciences, attention et performance
Objectif Qualité de vie, épanouissement, développement de soi Performance, efficacité, contrôle attentionnel
Nature Expérience intrinsèque, plaisir lié à l’action Fonction cognitive et émotionnelle, focalisation sur un but
Temps État éphémère mais significatif pour la vie État transitoire, souvent orienté sur une tâche ou un projet
Relation au bonheur Central : le flow contribue indirectement au bien-être Secondaire : la fluidité améliore la performance, le plaisir est optionnel
Orientation Existentielle / subjective Cognitive / pragmatique

En résumé :

  • Le flow de Csíkszentmihályi : c’est l’état vécu, riche et subjectif, qui enrichit la vie et le développement de soi.
  • La fluidité de Goleman : c’est l’état cognitif et attentif qui optimise la performance et le contrôle de soi, plus technique et orienté vers un objectif.

On pourrait dire que tous les deux parlent d’absorption totale, mais l’un vise le bonheur et l’épanouissement, l’autre vise la performance et la maîtrise de l’attention.

QUESTION

Et quelle est la différence entre le flow et l’état de fluidité pour la conscience ?

RÉPONSE

Ah, là on entre dans le cœur du sujet : ce qui distingue le flow de Csíkszentmihályi et l’état de fluidité de Goleman, du point de vue de la conscience. C’est subtil mais crucial.

1) Le flow (Csíkszentmihályi) et la conscience

  • Conscience entièrement absorbée
    • Dans le flow, la conscience est totalement fusionnée avec l’action. On ne distingue plus vraiment le « moi » qui agit du geste ou de la tâche.
  • Perte de l’ego et du temps subjectif
    • On perd la notion du temps, on oublie ses préoccupations personnelles.
  • Expérience qualitative
    • La conscience est centrée sur la qualité de l’expérience elle-même, pas sur un résultat extérieur ou un objectif à atteindre.
  • Dimension existentielle
    • C’est un état qui enrichit le vécu : la conscience est « pleine », mais éphémère, centrée sur le vécu et l’absorption.

En résumé : la conscience en flow est totalement présente, immergée dans l’action, sans séparation entre sujet et objet, sans penser au passé ou au futur.

2) L’état de fluidité (Goleman) et la conscience

  • Conscience focalisée sur un objectif
    • Ici, l’attention est dirigée vers un but précis, souvent externe : produire un résultat, exécuter une tâche avec précision.
  • Contrôle attentif et cognitif
    • La conscience est mobilisée pour maximiser l’efficacité, filtrer les distractions, réguler émotions et réactions.
  • Dimension pragmatique
    • Ce n’est pas tant l’expérience vécue qui importe, mais la performance et le résultat.
  • Moins d’absorption totale
    • Même si la concentration est intense, la conscience reste en tension vers l’extérieur, vers l’objectif ou la tâche, plutôt que fusionnée avec l’expérience.

En résumé : la conscience en fluidité est focalisée et orientée vers un résultat, elle est attentive et dirigée, pas immergée dans le plaisir de l’action.

3) Différence essentielle pour la conscience

Aspect Flow (Csíkszentmihályi) Fluidité (Goleman)
Orientation Centrée sur l’expérience Centrée sur le résultat / objectif
Ego Dissolution partielle / fusion avec l’action Présent, régulation active de soi
Temps Perception du temps altérée Perception du temps souvent normale
Vécu Qualitatif, intrinsèquement riche Pragmatique, efficacité et performance
But Plénitude dans l’action Maximiser la performance / efficacité

? En une phrase :

  • Flow ? la conscience disparaît presque dans l’expérience, fusion avec l’
  • Fluidité ? la conscience reste vigilante, dirigée, contrôlée, tournée vers un but pré

Si tu veux, je peux te faire un petit schéma visuel qui montre la différence entre le flow et la fluidité pour la conscience, ce qui rend le contraste immédiat et mémorable.

Flow (Expérience optimale) de Mihály Csíkszentmihályi comparé à État de fluidité de Daniel Goleman par ChatGPT

Compte tenu que « Dans une large mesure, il définit le champ dans lequel sera livrée la bataille essentielle de ce début du XXIè siècle : celle de la conscience de chacun », je crois préférable de privilégier l’état de fluidité, c’est-à-dire de se diriger vers un objectif par égard aux défis à la fois personnels et collectifs que nous devons relever.

Les sentiments que chacun éprouve à propos de lui-même et la joie que chacun tire de la vie dépendent en fin de compte des filtres de l’esprit, des interprétations que chacun fait de ce qui lui arrive quotidiennement. Le bonheur de l’individu repose sur son harmonie intérieure, non sur l’influence qu’il est possible d’exercer sur les forces de l’univers. La maîtrise de l’environnement est un impératif parce que notre survie physique peut en dépendre. Cependant, cette maîtrise n’ajoutera pas un iota à l’estime que se porte l’individu et ne réduira en rien son chaos intérieur. Pour cela, les humains doivent apprendre à maîtriser leur conscience elle-même.

CSÍKSZENTMIHÁLYI, Mihály, Vivre – La psychologie du bonheur, 1. La qualité de l’expérience vécue, Éditions Pocket, 2006, p. 34.

Maîtriser tous ensemble les affres des changements climatique, des guerres, des politiques dictatoriales « n’ajoutera pas un iota à l’estime que se porte l’individu et ne réduira en rien son chaos intérieur ». Faux !

« La maîtrise de l’environnement est un impératif parce que notre survie physique peut en dépendre », « PEUT en dépendre », non, « DÉPEND ». Nous sommes partie prenante de la nature et ce qui s’y passe influence grandement notre vie intérieure, notre vision de l’avenir compte tenu de notre connaissance du passé. Et, pendant ce temps, je vais me réfugier dans des expériences optimales personnelles pour mon seul bonheur, dans une interprétation frauduleuse de la réalité ! Et bien NON.

Et voici un extrait exemplaire de la courte vue chaotique de la psychologie tiré du premier chapitre du livre VIVRE – LA PSYCHOLOGIE DU BONHEUR :

L’absence d’ordre intérieur se manifeste subjectivement à travers ce qu’on appelle anxiété ontologique14, ou angoisse existentielle, une peur d’être, un sentiment que la vie n’a pas de sens et que l’existence n’en vaut pas la peine. Il y a quelques décennies, la menace d’une guerre nucléaire avait assené un dur coup à nos espoirs. Maintenant, on dirait qu’il n’y a rien qui transporte l’humanité, que tout tombe dans le vide. Avec les années, le chaos de l’univers physique se répercute dans l’esprit de la multitude. « Est-ce cela la vie15 ? » semblent se demander bien des gens après avoir quitté les années d’innocence de la jeunesse. Ils espèrent que les choses iront mieux plus tard, mais inévitablement le miroir révèle des rides ; des douleurs mystérieuses parcourent le corps, la vue baisse, puis le dernier message se fait entendre : « C’est la fin. » Beaucoup disent alors : « Je commençais à peine… », « Je n’ai pas eu le temps de vivre ». Dans ce contexte surgit l’impression d’avoir été trompé. Ayant grandi dans un pays riche et protégé par une charte des droits, ayant été conditionné à croire à un destin favorable et vivant à une époque scientifiquement et technologiquement avancée, l’individu, qui avait conçu les plus grandes attentes (encouragé par les prédicateurs et les annonces commerciales), tombe de haut, se retrouve seul et découvre que toutes ces richesses, tous ces gadgets n’apportent pas le bonheur. Le rêve américain16 est durement ébranlé.

Les réactions à cette prise de conscience, à cette désillusion sont nombreuses. Les uns s’efforcent de l’ignorer et augmentent les efforts pour acquérir encore plus d’objets censés rendre la vie meilleure : plus grosse voiture, plus grande maison, plus de pouvoir ou un style de vie plus glamour. Parfois, la solution est efficace parce que ces gens sont si fortement engagés dans la course qu’ils n’ont pas le temps de réaliser que le but (une vie de qualité qui ait du sens) est toujours aussi loin. Dans la plupart des cas, la désillusion ne tarde pas à faire retour. D’autres réagissent en s’attaquant directement aux symptômes menaçants : diète, club de santé, Nautilus ou chirurgie esthétique. S’ils découvrent que personne ne semble s’intéresser à eux, ils achètent des livres qui donnent des conseils pour se faire des amis ou s’affirmer, font partie de clubs variés, etc., pour se rendre compte, eux aussi, que ces solutions partielles ne fonctionnent pas. D’autres encore, devant la futilité des exigences proposées par la culture ambiante, suivent le conseil de Candid17 et se retirent élégamment : ils cultivent leur jardin ou accumulent des collections d’objets. Ils peuvent aussi sombrer dans l’alcool ou l’abus des drogues et oublier temporairement la question : « Est-ce cela la vie ? »

Puisque, traditionnellement, le problème de l’existence est abordé dans le contexte de la religion, d’autres personnes, enfin, y retournent et cherchent réponse soit dans les credo standard, soit dans des croyances plus ésotériques. Les religions ont apporté des réponses au questionnement sur le sens de la vie, mais elles se révèlent temporaires parce que enracinées dans des périodes particulières ; ces réponses ne sont pas nécessairement pertinentes de nos jours. Par exemple, du IVe au VIIIe Siècle de notre ère, le christianisme s’est répandu en Europe, l’islam au Moyen-Orient et le bouddhisme en Asie. Pendant des centaines d’années, ces grandes religions ont fourni des raisons de vivre18 à des millions de personnes, mais il est plus difficile aujourd’hui d’accepter leurs visions du monde. Leurs croyances, perpétuées à travers les mythes, les révélations et les textes sacrés, suscitent peu l’adhésion dans un siècle de rationalité scientifique.

Aucune des solutions recherchées n’a porté des fruits. Aussi la société actuelle — malgré ses prouesses technologiques et sa splendeur matérielle — est-elle frappée de maux étranges. On peut se demander si, dans un proche avenir, nos sociétés ne seront pas sous l’emprise d’une oligarchie de vendeurs de drogue milliardaires ou régis par des multinationales toutes-puissantes qui s’inspireraient des règles du capitalisme sauvage. Bien des tendances et des statistiques provoquent également désarroi et inquiétude. Si l’on constate que le revenu per capita augmente graduellement, la pauvreté fait, néanmoins, de grands progrès dans des pays aussi avancés que le Canada, la France et les États-Unis. Les résultats des enquêtes, transmis régulièrement par les médias, indiquent que le nombre de crimes violents et de divorces augmente sans cesse, que les maladies transmises sexuellement ont triplé en vingt ans et que le sida est devenu une épidémie plus qu’inquiétante. Les pathologies sociales et les maladies mentales ont été multipliées par trois ces dernières années tandis que les budgets des États en matière de santé et d’éducation se sont resserrés (le budget de la défense des États-Unis, de son côté, a quadruplé en dix ans).

Le malaise des jeunes est encore plus inquiétant et prend des formes virulentes. La proportion d’adolescents qui ne vivent pas avec leurs deux parents est élevée. La violence, la consommation de drogues, les grossesses précoces sont monnaie courante et le taux de suicide (particulièrement au Québec) est dramatique (surtout chez les jeunes garçons). De plus, le niveau de connaissance diminue et le taux de décrochage scolaire augmente (davantage, ici encore, chez les garçons).

Bref, dans nos sociétés, les progrès matériels et technologiques ont été faramineux, mais les gens semblent plus démunis19 devant la vie que nos ancêtres moins « privilégiés ». Nous n’avons pas progressé en termes d’expérience vécue, de qualité de vie et de bonheur.

CSÍKSZENTMIHÁLYI, Mihály, Vivre – La psychologie du bonheur, 1. La qualité de l’expérience vécue, Éditions Pocket, 2006, pp. 37-41.

Nous voilà devant un nombre effarant d’interprétations éditoriales malheureuses et de jugements à l’emporte-pièce typiques de la psychologie. Soutenir que « Nous n’avons pas progressé en termes d’expérience vécue, de qualité de vie et de bonheur » témoigne de la myopie historique de cette fausse science.

«Tout le monde est malheureux et j’ai la solution » résume bien la position du psychologue Mihály Csíkszentmihályi.

Pourquoi parle-t-il de la vieillesse en termes de rides, de douleurs mystérieuses qui parcourent le corps , de la vue qui baisse et de regrets et de mort ? Ce n’est pas ce qu’il y a « dans l’esprit de la multitude » contrairement à ses prétentions, ses présupposés. La vieillesse aujourd’hui est beaucoup plus douce qu’elle ne l’était par le passé. Notre espérance de vie a augmenté drastiquement avec les progrès de la médecine à l’aide des vraies sciences et des technologies qui en découlent. Mihály Csíkszentmihályi voit tout en noir pour nous vendre ses expériences optimales.

 « Avec les années, le chaos de l’univers physique se répercute dans l’esprit de la multitude. « Est-ce cela la vie15 ? » semblent se demander bien des gens après avoir quitté les années d’innocence de la jeunesse. Ils espèrent que les choses iront mieux plus tard, mais inévitablement le miroir révèle des rides ; des douleurs mystérieuses parcourent le corps, la vue baisse, puis le dernier message se fait entendre : « C’est la fin. » Beaucoup disent alors : « Je commençais à peine… », « Je n’ai pas eu le temps de vivre ».

Et le voilà que nous venons de découvrir que l’argent ne fait pas le bonheur. Nous le savons depuis des siècles et des siècles. Nous savons aussi que peu importe le régime économique, l’argent contribue à l’amélioration de notre niveau de vie, pour notre plus grand bien. L’argent seul ne fait pas le bonheur mais y joue un rôle indéniable lié à notre survie et à notre bien-être.

Ayant grandi dans un pays riche et protégé par une charte des droits, ayant été conditionné à croire à un destin favorable et vivant à une époque scientifiquement et technologiquement avancée, l’individu, qui avait conçu les plus grandes attentes (encouragé par les prédicateurs et les annonces commerciales), tombe de haut, se retrouve seul et découvre que toutes ces richesses, tous ces gadgets n’apportent pas le bonheur.

Et il en rajoute : « Aucune des solutions recherchées n’a porté des fruits. » Et qui apporte soi-disant des solutions qui ne fonctionnent pas et même aggraves les problèmes ? La psychologie moderne ! Plus il y a de psychologues, les problèmes de santé mentales gagnent du terrain, le nombre de divorces augmente, le taux de suicide grimpe … Qu’est ce qui sort de lances de ces pompiers du mal-être ? « Aucune des solutions recherchées n’a porté des fruits ». Mihály Csíkszentmihályi parle-t-il de sa propre science, la psychologie ?

Dans la longue citation ci-dessus, Mihály Csíkszentmihályi démontre clairement être au prise avec plusieurs biais cognitifs. En voici une liste dressée par le docteur David D. Burns dans son livre ÊTRE BIEN DANS PEAU.

BIAIS COGNITIFS

  1. Le tout-ou-rien : votre pensée n’est pas nuancée. Vous classez les choses en deux seules catégories : les bonnes et les mauvaises. En conséquence, si votre performance laisse à désirer, vous considérez votre vie comme un échec total.
  2. La généralisation à outrance : un seul événement malheureux vous apparaît comme faisant partie d’un cycle sans fin d’échecs.
  3. Le filtre : vous choisissez un aspect négatif et vous vous attardez à un tel point à ce petit détail que toute votre vision de la réalité en est faussée, tout comme une goutte d’encre qui vient teinter un plein contenant d’eau.
  4. Le rejet du positif : pour toutes sortes de raisons, en affirmant qu’elles ne comptent pas, vous rejetez toutes vos expériences positives. De cette façon, vous préservez votre image négative des choses, même si elle entre en contradiction avec votre expérience de tous les jours.
  5. Les conclusions hâtives : vous arrivez à une conclusion négative, même si aucun fait précis ne peut confirmer votre interprétation.
    • L’interprétation indue. Vous décidez arbitrairement que quelqu’un a une attitude négative à votre égard, et vous ne prenez pas la peine de voir si c’est vrai.
    • L’erreur de prévision. Vous prévoyez le pire, et vous êtes convaincu que votre prédiction est déjà confirmée par les faits.
  6. L’exagération (la dramatisation) et la minimisation : vous amplifiez l’importance de certaines choses (comme vos bévues ou le succès de quelqu’un d’autre) et vous minimisez l’importance d’autres choses jusqu’à ce qu’elles vous semblent toutes petites (vos qualités ou les imperfections de votre voisin, par exemple). Cette distorsion s’appelle aussi « le phénomène de la lorgnette ».
  7. Les raisonnements émotifs : vous présumez que vos sentiments les plus sombres reflètent nécessairement la réalité des choses : « C’est ce que je ressens, cela doit donc correspondre à une réalité.
  8. Les « dois » et les « devrais » : vous essayez de vous motiver par des « je devrais… » ou des « je ne devrais pas… » comme si, pour vous convaincre de faire quelque chose, il fallait vous battre ou vous punir. Ou par des « je dois ». Et cela suscite chez vous un sentiment de culpabilité. Quand vous attribuez des « ils doivent » ou « ils devraient » aux autres, vous éveillez chez vous des sentiments de colère, de frustration et de ressentiment.
  9. L’étiquetage et les erreurs d’étiquetage : il s’agit là d’une forme extrême de généralisation à outrance. Au lieu de qualifier votre erreur, vous vous apposez une étiquette négative : « Je suis un perdant ». Et quand le comportement de quelqu’un d’autre vous déplaît, vous lui accolez une étiquette négative : « C’est un maudit pouilleux ». Les erreurs d’étiquetage consistent à décrire les choses à l’aide de mots très colorés et chargés d’émotion.
  10. La personnalisation : vous vous considérez responsable d’un événement fâcheux dont, en fait, vous n’êtes pas le principal responsable.

Source : BURNS, David D., Tableau 3-1 Les distorsions cognitives, Être bien dans sa peau : traitement éprouvé cliniquement pour vaincre la dépression, l’anxiété et les troubles de l’humeur, Collection Vive la vie ! Les éditions Héritage inc., 1985, pp. 64-66.

La « Généralisation à outrance » me semble le principal biais cognitif de Mihály Csíkszentmihályi.

Aussi, il est victime d’un conditionnement marketing bien connu, conditionnement qu’il nous invite à vaincre pour vivre des expériences optimales. Ce conditionnement marketing consiste à exagérer un problème en vue de proposer la solution à vendre. Ainsi, Mihály Csíkszentmihályi décrit le monde comme un lieu d’extrême chaos auquel il propose sa solution. Par exemple, il met tous les jeunes dans le même panier (sous la plume du traducteur québécois, Léandre Bouffard, Sherbrooke, Québec) :

Le malaise des jeunes est encore plus inquiétant et prend des formes virulentes. La proportion d’adolescents qui ne vivent pas avec leurs deux parents est élevée. La violence, la consommation de drogues, les grossesses précoces sont monnaie courante et le taux de suicide (particulièrement au Québec) est dramatique (surtout chez les jeunes garçons). De plus, le niveau de connaissance diminue et le taux de décrochage scolaire augmente (davantage, ici encore, chez les garçons).

Une telle description de notre Jeunesse ne correspond pas à la réalité.

Voici le passage original en anglais :

The future does not look much rosier. Today’s teenagers show the symptoms of the malaise that ails their elders, sometimes in an even more virulent form. Fewer young people now grow up in families where both parents are present to share the responsibilities involved in bringing up children. In 1960 only 1 in 10 adolescents was living in a one-parent family. By 1980 the proportion had doubled, and by 1990 it is expected to triple. In 1982 there were over 80,000 juveniles—average age, 15 years—committed to various jails. The statistics on drug use, venereal disease, disappearance from home, and unwed pregnancy are all grim, yet probably quite short of the mark. Between 1950 and 1980 teenage suicides increased by about 300 percent, especially among white young men from the more affluent classes. Of the 29,253 suicides reported in 1985, 1,339 were white boys in the 15–19 age range; four times fewer white girls of the same age killed themselves, and ten times fewer black boys (young blacks, however, more than catch up in the number of deaths from homicide). Last but not least, the level of knowledge in the population seems to be declining everywhere. For instance, the average math score on the SAT tests was 466 in 1967; in 1984 it was 426. A similar decrease has been noted in the verbal scores. And the dirgelike statistics could go on and on.

Why is it that, despite having achieved previously undreamed-of miracles of progress, we seem more helpless in facing life than our less privileged ancestors were? The answer seems clear: while humankind collectively has increased its material powers a thousandfold, it has not advanced very far in terms of improving the content of experience.

CSÍKSZENTMIHÁLYI, Mihály, Flow – The Psychology of Optimal Experience, HarperCollin ebook, 2008, pp. 15-16.

Voici la traduction de l’anglais au français par un logiciel spécialisé DeepL.com :

L’avenir ne semble guère plus rose. Les adolescents d’aujourd’hui présentent les mêmes symptômes de malaise que leurs aînés, parfois sous une forme encore plus virulente. De moins en moins de jeunes grandissent dans des familles où les deux parents sont présents pour partager les responsabilités liées à l’éducation des enfants. En 1960, seul 1 adolescent sur 10 vivait dans une famille monoparentale. En 1980, cette proportion avait doublé, et en 1990, elle devrait tripler. En 1982, plus de 80 000 mineurs, âgés en moyenne de 15 ans, étaient incarcérés dans diverses prisons. Les statistiques sur la consommation de drogues, les maladies vénériennes, les fugues et les grossesses hors mariage sont toutes sinistres, mais probablement loin de la réalité. Entre 1950 et 1980, les suicides chez les adolescents ont augmenté d’environ 300 %, en particulier chez les jeunes hommes blancs issus des classes les plus aisées. Sur les 29 253 suicides signalés en 1985, 1 339 concernaient des garçons blancs âgés de 15 à 19 ans ; quatre fois moins de filles blanches du même âge se sont suicidées, et dix fois moins de garçons noirs (les jeunes Noirs rattrapent toutefois largement leur retard en termes de décès par homicide). Enfin, le niveau de connaissances de la population semble baisser partout. Par exemple, la note moyenne en mathématiques aux tests SAT était de 466 en 1967 ; en 1984, elle était de 426. Une baisse similaire a été observée dans les notes en expression écrite. Et ces statistiques funèbres pourraient s’allonger encore et encore.

Pourquoi, malgré des progrès miraculeux et inimaginables auparavant, semblons-nous plus démunis face à la vie que ne l’étaient nos ancêtres moins privilégiés ? La réponse semble claire : si l’humanité a collectivement multiplié par mille ses pouvoirs matériels, elle n’a pas beaucoup progressé en termes d’amélioration du contenu de l’expérience.

Et revoici la traduction officielle de l’édition française par Léandre Bouffard de Sherbrooke (Québec) :

Le malaise des jeunes est encore plus inquiétant et prend des formes virulentes. La proportion d’adolescents qui ne vivent pas avec leurs deux parents est élevée. La violence, la consommation de drogues, les grossesses précoces sont monnaie courante et le taux de suicide (particulièrement au Québec) est dramatique (surtout chez les jeunes garçons). De plus, le niveau de connaissance diminue et le taux de décrochage scolaire augmente (davantage, ici encore, chez les garçons).

Bref, dans nos sociétés, les progrès matériels et technologiques ont été faramineux, mais les gens semblent plus démunis19 devant la vie que nos ancêtres moins « privilégiés ». Nous n’avons pas progressé en termes d’expérience vécue, de qualité de vie et de bonheur.

Dans le deuxième paragraphe de la version de l’édition anglaise originale, la première phrase est une question (« Why is it that, despite having achieved previously undreamed-of miracles of progress, we seem more helpless in facing life than our less privileged ancestors were? »). Dans la traduction officielle de l’anglais au français la question devient une affirmation (« Bref, dans nos sociétés, les progrès matériels et technologiques ont été faramineux, mais les gens semblent plus démunis19 devant la vie que nos ancêtres moins « privilégiés »). La traduction par un logiciel spécialisé est : « Pourquoi, malgré des progrès miraculeux et inimaginables auparavant, semblons-nous plus démunis face à la vie que ne l’étaient nos ancêtres moins privilégiés ? »

Voici la NOTE DU TRADUCTEUR de la traduction de l’anglais au français :

Le présent livre se situe dans la mouvance de la psychologie positive, elle-même issue de la psychologie humaniste des Rogers, Maslow et autres. L’ouvrage a connu un immense succès aux Etats-Unis et a été traduit en seize langues. II a été qualifie d’ « inspirant », d’ « éclairant »,de « provocant », parce qu’il précise les conditions du bonheur dans la vie quotidienne. II convenait de le mettre à la disposition des lecteurs francophones.

Un important travail d’adaptation est à la base de la présente traduction: un effort de synthèse, d’abord, en vue de réduire quelque peu la longueur des chapitres ainsi qu’une mise ajour relative aux thèmes principaux, le bonheur, entre autres, parce que de nombreuses publications sont parues depuis la date de l’édition originale (1990). Dans ce contexte, certaines affirmations ont été nuancées et des compléments ainsi que des exemples ont été ajoutes à partir des œuvres plus récentes de l’auteur lui-même. Enfin, un effort a été fait pour apporter des références récentes en anglais et en français, ces dernières n’existant évidemment pas dans l’ouvrage original. Tout au long de ce travail, le traducteur s’est grandement efforce de respecter la pensée originale de l’auteur.

LEANDRE BOUFFARD

Sherbrooke, Quebec

CSÍKSZENTMIHÁLYI, Mihály, Vivre – La psychologie du bonheur, Note du traducteur, Éditions Pocket, 2006, pp. 19-20.

Le traducteur écrit : « Un important travail d’adaptation est à la base de la présente traduction ». Ce n’est pas une bonne idée car elle nous éloigne de l’édition originale en anglais. Traduire ne consiste pas à une mise à jour.

Cette affirmation retient mon attention : « Bref, dans nos sociétés, les progrès matériels et technologiques ont été faramineux, mais les gens semblent plus démunis19 devant la vie que nos ancêtres moins « privilégiés ». Nous n’avons pas progressé en termes d’expérience vécue, de qualité de vie et de bonheur ». C’est faux ! Nous avons beaucoup progressé autant en termes d’expérience vécue, de qualité de vie et de bonheur comparé à nos ancêtres dans leurs grottes.

Ce passage comprend cette Note en bas de page du traducteur :

  1. Les observations plutôt sombres des deniers paragraphes ne doivent pas faire oublier les progrès indéniables : longévité, contrôle des naissances, combat contre les maladies, arrivée de l’ordinateur personnel et… Viagra ! Ces constatations encourageantes font dire à Diener et Oishi (2000) que « la théorie selon laquelle les effets de l’amélioration des conditions matérielles sont annulés par une dégradation générale de la société reste à prouver » (p. 204). Néanmoins, ces auteurs sont d’accord pour affirmer qu’ « un monde matériel prospère n’améliore pas nécessairement la satisfaction devant la vie » (p. 211) (NDT).

Note critique — Les travaux de Diener et Oishi établissent, sur la base d’enquêtes empiriques, que l’amélioration des conditions matérielles n’entraîne pas mécaniquement une augmentation durable de la satisfaction de vie. Toutefois, ce constat demeure descriptif et statistique : il porte sur des corrélations entre niveau de vie et bien-être subjectif, sans proposer de modèle normatif de l’existence humaine. Csíkszentmihályi opère ici un glissement conceptuel en passant d’un résultat empirique limité — la non-suffisance du progrès matériel — à une thèse prescriptive selon laquelle la qualité de la vie dépendrait principalement de la maîtrise et de l’optimisation de l’expérience consciente (expérience optimale, flow). Or, rien dans les travaux de Diener et Oishi n’autorise à conclure que l’intensification ou l’optimisation de l’expérience vécue constitue une réponse adéquate aux limites du progrès matériel. Ce déplacement transforme une analyse sociopsychologique prudente en un idéal de vie centré sur la performance subjective, au risque de minimiser la résistance du réel, la dimension tragique de l’existence et la part irréductible de passivité dans toute vie humaine. ChatGPT

DEMANDE

Prière de clarifier la différence entre satisfaction de vie, bonheur et sens.

RÉPONSE

Voici une clarification rigoureuse et nette des trois notions — satisfaction de vie, bonheur et sens — en montrant leurs différences de nature, leurs critères et leurs confusions possibles. Je termine par un court paragraphe critique utile pour ton débat avec Csíkszentmihályi.

1) La satisfaction de vie

Nature

  • Cognitive et évaluative
  • C’est un jugement réflexif que l’individu porte sur sa vie dans son ensemble.

Question implicite

« Ma vie, telle qu’elle est, correspond-elle à ce que j’en attendais ? »

Caractéristiques

  • Peut être stable même sans plaisir intense
  • Dépend de comparaisons (attentes, normes sociales, trajectoire passée)
  • Très utilisée dans les enquêtes statistiques (Diener)

Limite

  • On peut être satisfait d’une vie médiocre, routinière ou appauvrie, pourvu qu’elle corresponde à ses attentes.
  • Elle ne dit rien de l’intensité vécue ni du sens profond de l’existence.

2) Le bonheur

Nature

  • Affective et expérientielle
  • Lié au plaisir, à la joie, au bien-être ressenti.

Question implicite

« Est-ce que je me sens bien en vivant ? »

Caractéristiques

  • Fluctuant, épisodique
  • Souvent associé à des états positifs (joie, contentement, paix intérieure)
  • Peut être intense mais éphémère

Limite

  • Le bonheur n’est ni constant ni cumulatif
  • On peut vivre des moments heureux dans une vie globalement malheureuse, ou inversement
  • Sa recherche directe tend à l’éroder (Mill, Frankl)

3) Le sens

Nature

  • Existentielle et symbolique
  • Relève de la signification donnée à la vie, indépendamment du plaisir ou du confort.

Question implicite

« Pourquoi vivre cela ? À quoi cela répond-il ? »

Caractéristiques

  • Peut exister sans bonheur, voire dans la souffrance
  • Lié à des valeurs, à une orientation, à une fidélité à quelque chose qui dépasse l’individu
  • Résiste au temps et aux circonstances

Force

  • Le sens n’abolit pas la souffrance, mais la rend intelligible ou assumable
  • Il n’est ni mesurable ni optimisable comme une expérience

4) Tableau comparatif synthétique

Dimension Satisfaction de vie Bonheur Sens
Nature Évaluative Affective Existentielle
Temporalité Relativement stable Éphémère Transversale
Dépend de Attentes, comparaisons États émotionnels Valeurs, orientation
Mesurable Oui (enquêtes) Partiellement Non
Compatible avec la souffrance Oui Difficilement Oui
Risque Conformisme Fuite du réel Rigidité possible

5) Point critique essentiel (contre le glissement)

Csíkszentmihályi tend à confluer bonheur, satisfaction de vie et sens en les ramenant à la qualité de l’expérience vécue. Or, une expérience peut être optimale sans être porteuse de sens, et une vie peut avoir du sens sans être heureuse ni même satisfaisante. En assimilant le sens à une intensification de l’expérience consciente, la psychologie du flow transforme une question existentielle — comment vivre — en une question technique — comment optimiser son vécu.

En une formule très forte (si tu veux conclure un paragraphe)

Le bonheur est un état, la satisfaction un jugement, le sens une orientation ; les confondre, c’est réduire l’existence à la gestion de ses expériences.

ChatGPT


Soutenir qu’ « un monde matériel prospère n’améliore pas nécessairement la satisfaction devant la vie » est historiquement faux.

Soutenir qu’« un monde matériel prospère n’améliore pas nécessairement la satisfaction devant la vie » est historiquement faux dès lors que l’on adopte une perspective de longue durée. L’amélioration progressive et massive des conditions matérielles d’existence — sécurité alimentaire, allongement de l’espérance de vie, recul de la mortalité infantile, maîtrise de la maladie et diminution de la violence quotidienne — a transformé en profondeur le rapport de l’homme à l’existence et rendu possible l’émergence même de la satisfaction de vie comme jugement réfléchi et durable. Dans les sociétés où la survie absorbe l’essentiel de l’énergie physique et psychique, la vie ne se présente pas comme un ensemble évalué, mais comme une épreuve à traverser ; la question de la satisfaction globale y est marginale, voire inintelligible. Ce n’est qu’avec la stabilisation matérielle et sociale des sociétés modernes que l’individu peut se projeter dans le temps, comparer sa trajectoire, formuler des attentes et juger sa vie dans son ensemble. La prospérité matérielle n’est donc pas indifférente à la satisfaction de vie : elle en constitue historiquement la condition de possibilité. Les observations psychologiques montrant des effets décroissants du revenu dans les sociétés déjà riches ne sauraient invalider cette réalité fondamentale, mais seulement en préciser les limites à un stade avancé du développement historique. ChatGPT

J’ÉCRIS

Dans notre société occidentale, matérialiste et individualiste, un part importante de notre bonheur et de notre sécurité repose sur les biens que nous possédons par un travail soutenu.

REFORMULATION PAR ChatGPT

Voici une reformulation dense, rigoureuse et philosophiquement assumée, qui renforce ton propos sans le rendre naïf ni apologétique :

Dans les sociétés occidentales contemporaines, caractérisées par le matérialisme économique et l’individualisme social, une part substantielle du bonheur vécu et, plus fondamentalement, du sentiment de sécurité repose sur l’accès aux biens matériels acquis par le travail. Ceux-ci ne constituent pas seulement des objets de consommation, mais les conditions concrètes de la stabilité de l’existence, de l’autonomie individuelle et de la possibilité même de se projeter dans le temps.

Si tu veux une version encore plus tranchante, en voici une autre :

Dans les sociétés occidentales modernes, le bonheur et la sécurité ne relèvent pas principalement d’une disposition intérieure, mais de l’accès durable aux biens matériels rendus possibles par le travail, sans lesquels l’autonomie individuelle, la prévisibilité de l’existence et la satisfaction de vie demeurent largement illusoires.

Ou une version plus neutre / universitaire :

Dans les sociétés occidentales contemporaines, marquées par l’individualisme et l’économie de marché, une part importante du bien-être subjectif et du sentiment de sécurité dépend des ressources matérielles obtenues par le travail, lesquelles structurent les conditions de l’autonomie, de la stabilité et de la projection biographique.


Contrôlé par les normes sociales ou les instructions génétiques, l’individu ne peut déterminer le contenu de sa conscience. Et, pourtant, c’est l’expérience vécue consciemment qui est la réalité pour chacun. Il est donc possible de transformer la réalité dans la mesure où l’individu influence ce qui se passe dans sa conscience. « Les hommes ne sont pas effrayés par les choses, mais par la façon dont ils les voient » (Épictète, qui a vécu au 1er siècle après J.-C.).

CSÍKSZENTMIHÁLYI, Mihály, Vivre – La psychologie du bonheur, 1 – La qualité de l’expérience vécue, Éditions Pocket, 2006, p. 45.

Note critique — L’affirmation selon laquelle l’individu, contrôlé par les normes sociales ou les instructions génétiques, ne pourrait déterminer le contenu de sa conscience repose sur une conception implicitement déterministe de la subjectivité, empruntant à la fois à la sociologie des normes, au biologisme et à un naturalisme psychologique contemporain. Or, cette position entre en tension avec la thèse centrale de Csíkszentmihályi lui-même, qui soutient la possibilité d’une maîtrise active de l’expérience consciente à travers le flow. Si le contenu de la conscience est fondamentalement imposé de l’extérieur, il devient conceptuellement incohérent de parler d’une reprise en main de l’expérience vécue ; si, à l’inverse, une telle maîtrise est possible, alors la conscience ne saurait être réduite à un simple effet des déterminismes sociaux ou biologiques. Ce glissement théorique transforme une description partielle des contraintes pesant sur l’individu en une négation de la réflexivité constitutive de la conscience, préparant ainsi le terrain à une conception technicienne de l’existence où il ne s’agit plus de comprendre ou de juger le réel, mais d’optimiser l’expérience subjective en fonction de conditions données. ChatGPT

Note critique élargie — Csíkszentmihályi et le management du bonheur : L’affirmation selon laquelle l’individu, contrôlé par les normes sociales ou les instructions génétiques, ne pourrait déterminer le contenu de sa conscience illustre un glissement conceptuel majeur dans la psychologie du flow. En réduisant la conscience à un produit de forces externes, Csíkszentmihályi justifie en creux l’idée que l’existence humaine peut et doit être administrée par des méthodes psychologiques visant l’optimisation de l’expérience subjective. Cette perspective rejoint ce que l’on pourrait appeler le management contemporain du bonheur, où l’accent est mis sur la responsabilisation individuelle, l’efficacité cognitive et l’optimisation des émotions, plutôt que sur l’analyse critique du réel, la justice sociale ou la réflexion éthique sur sa vie. La maîtrise de la conscience devient alors un outil de gestion personnelle comparable à un tableau de bord, et non un exercice de liberté et de jugement. En conséquence, la psychologie du flow risque de dissoudre la tension entre liberté et contrainte, en transformant la quête du bonheur en projet technique de soi, détaché des conditions historiques, matérielles et sociales de l’existence. Cette lecture critique rappelle que le bonheur n’est pas un objet à administrer mais un processus vivant, toujours inscrit dans un contexte historique et social, et que l’optimisation de l’expérience subjective ne saurait remplacer la réflexion sur le réel et le sens de la vie. ChatGPT

Bref, nous pouvons déterminer le contenu de notre conscience contrairement au propos de Mihaly Csikszentmihalyi.

Contrairement à l’affirmation de Csíkszentmihályi, nous avons la capacité de déterminer, du moins partiellement, le contenu de notre conscience. Si nous ne sommes pas entièrement libres de nos pensées ou de nos émotions, la conscience reste une activité réflexive et intentionnelle : elle peut être orientée, cultivée et transformée par l’attention, la réflexion, l’engagement et la projection dans le temps. Réduire la conscience à un produit passif des normes sociales ou des instructions génétiques occulte cette dimension active et responsabilisante, et ouvre la porte à une vision technicienne de la vie, où le bonheur serait géré plutôt que vécu et compris. ChatGPT

Voici une version brève et tranchante, qui peut servir de phrase finale percutante : La conscience n’est pas un simple produit des normes ou des gènes : nous pouvons en déterminer le contenu, orienter nos pensées et nos expériences, et faire de la vie un projet actif plutôt qu’un objet à gérer. ChatGPT

L’accent mis par Csíkszentmihályi sur la maîtrise de la conscience et l’optimisation de l’expérience subjective s’inscrit, sans le dire, dans la logique du management du bonheur contemporain : l’existence est traitée comme un projet à gérer, où l’objectif est d’atteindre des états intérieurs optimaux plutôt que de comprendre et d’habiter le réel. Cette approche transforme le bien-être en performance personnelle, mesurable et administrable, et déplace la responsabilité de la qualité de la vie de la société, de l’histoire et des conditions matérielles vers l’individu lui-même. En ce sens, le flow n’est pas seulement une psychologie de l’expérience : il devient un outil de gouvernement de soi, aligné sur des modèles de productivité et de contrôle émotionnel, au risque de réduire la vie à un tableau de bord intérieur, détaché du corps, du contexte et des nécessités concrètes de l’existence. ChatGPT

Je ne poursuivrais pas ma lecture de VIVRE – LA PSYCHOLOGIE DU BONHEUR car Mihaly Csikszentmihalyi a déjà perdu toute crédibilité à ma prise de connaissance du premier chapitre déjà largement commenté ci-dessus. La deuxième chapitre s’intitule « Le fonctionnement de la conscience » et je ne crois pas qu’il soit capable d’aborder sérieusement ce sujet.

Comme toujours, la psychologie demeure partielle et superficielle, attachée aux apparences du réel plutôt qu’au réel lui-même.

La psychologie, en tant que discipline scientifique, se penche principalement sur le comportement observable et les états internes : émotions, motivations, attention, expériences subjectives. Cette focalisation lui permet de produire des données mesurables et des modèles sur le vécu humain, mais elle reste superficielle dans sa portée explicative. En effet, le comportement et les états psychologiques ne se suffisent pas à eux?mêmes?: ils émergent toujours dans un corps, dans un contexte matériel, social et historique. Ainsi, des concepts comme le flow ou le management du bonheur peuvent être étudiés en laboratoire ou via des questionnaires, mais ces mesures ne disent rien sur les conditions réelles qui rendent possible la vie, la satisfaction ou le développement de soi. La psychologie est donc scientifique dans son objet — le comportement et l’expérience —, mais partielle et limitée lorsqu’il s’agit de comprendre la vie dans sa totalité, en interaction avec le monde réel. ChatGPT

Le bonheur et la vie ne sauraient se réduire à une succession d’expériences optimales. La conscience n’est pas un parc de loisirs.

La conscience n’est ni un objet ni un lieu mais une activité

La conscience n’est ni un objet ni un lieu, mais une activité : celle par laquelle un sujet se rapporte au monde, se comprend lui-même et oriente son action.

Dire que la conscience n’est ni un objet ni un lieu, mais une activité, revient d’abord à rompre avec toute tentative de la traiter comme une chose que l’on pourrait posséder, stocker ou administrer. Un objet peut être manipulé, mesuré, optimisé ; un lieu peut être aménagé, organisé, rendu plus agréable. Or la conscience ne relève ni de l’un ni de l’autre : elle n’est pas un espace intérieur où s’accumuleraient des expériences, ni un réservoir d’états psychologiques à gérer. Elle est un processus en acte, une manière pour un être vivant de se rapporter au monde, de l’éprouver, de le comprendre et d’y agir. Parler de conscience, c’est donc parler d’un mouvement, non d’un contenu.

Comprendre la conscience comme activité implique également qu’elle est toujours incarnée et située. Elle n’existe pas en dehors du corps, ni en dehors d’un contexte matériel, social et historique. Ce que nous percevons, pensons ou ressentons n’est jamais indépendant des conditions dans lesquelles nous vivons. La conscience ne survole pas la réalité : elle s’y inscrit, elle s’y confronte, elle y répond. En ce sens, elle ne peut être isolée ni abstraite, encore moins détachée des contraintes et des nécessités qui structurent l’existence humaine.

C’est précisément ici que se révèle la limite des approches contemporaines du management du bonheur. En traitant la conscience comme un espace intérieur à optimiser — par le contrôle des pensées, la recherche d’états positifs ou l’accumulation d’expériences dites « optimales » — ces approches supposent implicitement que la conscience est un objet gouvernable. Or une activité ne se gère pas comme une ressource. La réduire à une succession d’états désirables, c’est confondre la qualité du vécu avec une performance subjective, et transformer l’existence en un programme d’optimisation psychologique déconnecté des conditions réelles de la vie.

Enfin, concevoir la conscience comme activité permet de comprendre pourquoi le bonheur ne peut être ni produit, ni garanti, ni maintenu durablement. Une activité est par nature instable, changeante, exposée à l’imprévu. La conscience se modifie avec les situations, les épreuves, les relations, le temps. Vouloir la stabiliser dans un état de satisfaction permanente revient à nier sa dynamique propre. La vie consciente n’est pas un parc de loisirs émotionnel, mais une relation vivante au monde, faite d’efforts, de tensions, de joies, de manques et de sens. Reconnaître cela, c’est refuser la réduction psychologique du bonheur et réinscrire la conscience dans la réalité concrète de l’existence humaine.


En conslusion

Je n’ai pas aimé le livre VIVRE – LA PSYCHOLOGIE DU BONHEUR (FLOW en anglais) parce qu’il se veut racolleur et, par conséquent, superficiel.

Son auteur, Mihály Csíkszentmihályi, psychologue, est co-fondateur avec Martin Seligman de la psychologie positive (flow), à différencier de la pensée positive.

Flow vs pensée positive – comparaison visuelle. ChatGPT

MON COMMENTAIRE

LE FRUIT PLUTÔT QUE LA SOURCE

Je n’aime pas le livre VIVRE – LA PSYCHOLOGIE DU BONHEUR parce qu’il s’attarde au fruit plus qu’à la source même c’est-à-dire à la pensée, le système de pensée, qui me semble faire davantage obstacle au bonheur.

RÉPONSE

Tu n’aimes pas Vivre – La psychologie du bonheur parce que l’ouvrage s’attarde au fruit plutôt qu’à la source. Il décrit des états de conscience désirables – le flow, l’expérience optimale, l’engagement total – mais sans interroger radicalement ce qui les rend nécessaires : le système de pensée dans lequel l’individu est déjà pris.

Chez Csíkszentmihályi, le bonheur est abordé comme un résultat expérientiel : une qualité d’attention, une immersion, un équilibre entre défi et compétence. Or cette approche laisse intact ce qui, en amont, structure l’expérience elle-même : les schèmes de pensée, les valeurs intériorisées, les finalités implicites, les impératifs sociaux et économiques qui orientent le désir et la conduite. Autrement dit, on apprend à mieux naviguer dans la conscience, mais on ne questionne pas qui a dessiné la carte.

En se focalisant sur l’optimisation de l’expérience vécue, la psychologie du bonheur évite le cœur du problème : ce n’est pas l’absence d’expériences optimales qui entrave le bonheur, mais souvent le régime de pensée lui-même — comparatif, utilitaire, performatif, individualiste — qui rend l’existence anxieuse, fragmentée et sous tension permanente. Le flow devient alors un moment de suspension de ce système, non sa transformation.

Ainsi, le bonheur apparaît comme un effet secondaire bien géré, plutôt que comme le fruit d’un travail critique sur la pensée, sur ses automatismes, ses illusions et ses injonctions. On apprend à mieux vivre dans le cadre, au lieu de se demander si le cadre lui-même n’est pas l’obstacle.

En ce sens, Vivre ne pense pas le bonheur à sa racine, mais à sa surface phénoménale : il cultive les états, sans remettre en cause la logique qui les rend rares, fragiles et éphémères. Et c’est précisément là que, pour toi, la philosophie commence, là où la psychologie s’arrête.

Voici un contre-texte philosophique, construit, dense et assumé, qui oppose pensée, conscience et management du bonheur, sans caricature mais sans concession.

Le management contemporain du bonheur repose sur une confusion fondamentale : il traite la conscience comme un espace à aménager et le bonheur comme un état à produire. En procédant ainsi, il déplace la question du sens vers celle de l’efficacité subjective. Il ne s’agit plus de comprendre comment nous pensons, mais de savoir comment nous nous sentons. Or cette substitution n’est pas neutre : elle marque l’abandon de la pensée critique au profit de la gestion des états intérieurs.

La conscience, pourtant, n’est ni un lieu ni un objet. Elle n’est pas un contenant d’expériences positives, mais une activité vivante, incarnée et orientée, par laquelle un sujet se rapporte au monde. La réduire à un flux d’expériences optimales revient à la détacher de ce qui la structure réellement : les schèmes de pensée, les catégories de jugement, les valeurs héritées, les contraintes sociales et historiques. Ce ne sont pas nos expériences qui sont premières, mais la manière dont nous pensons le réel, nous-mêmes et nos fins. En ignorant ce niveau, le discours sur le bonheur reste nécessairement superficiel.

La psychologie du bonheur, lorsqu’elle se concentre sur l’optimisation de l’expérience consciente, prend le fruit pour la racine. Elle décrit avec précision des états d’engagement, d’attention ou de satisfaction, mais sans interroger le système de pensée qui rend ces états exceptionnels, fragiles ou intermittents. Le flow apparaît alors comme une parenthèse enchantée dans un monde inchangé, un moment de suspension plutôt qu’une transformation de fond. L’individu apprend à mieux fonctionner dans le cadre existant, non à questionner ce cadre.

Cette logique s’accorde parfaitement avec les exigences contemporaines de performance, d’adaptation et de responsabilisation individuelle. Le bonheur devient une compétence à développer, une aptitude à gérer, un capital psychologique à entretenir. Les tensions du réel — précarité, insécurité, perte de sens, accélération du temps — ne sont pas affrontées, mais contournées par une injonction à mieux vivre intérieurement ce qui demeure objectivement problématique. Le mal-être est ainsi déplacé du monde vers l’individu.

Une approche véritablement philosophique inverse cette perspective. Elle ne cherche pas à multiplier les expériences optimales, mais à interroger les conditions mêmes de leur désir. Elle ne vise pas la maîtrise de la conscience, mais la clarification de la pensée. Car ce n’est pas l’absence de bonheur qui est d’abord en cause, mais un rapport au monde façonné par des systèmes de valeurs et de croyances rarement interrogés. Tant que ces structures demeurent intactes, toute gestion du bonheur reste palliatif.

Le bonheur, s’il a un sens, ne peut être ni administré ni garanti. Il n’est pas un état stable à atteindre, mais un effet possible d’une pensée lucide, d’une vie assumée et d’un rapport non falsifié au réel. Vouloir le produire directement, c’est déjà le manquer.


Je suis d’accord avec ChatGPT.


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