Article # 245 – Un café pour Socrate, Marc Sautet, Éditions Robert Laffont, 1995

Marc Sautet (1947-1998)

Un café pour Socrate

Comment la philosophie peut nous aider à comprendre le monde d’aujourd’hui

Éditions Robert Laffont

Paris

1995 (Février)

315 pages ; format broché ; env. 24 x 15 cm

Crédits illustration : Photographie de couverture par John Foley

ISBN-13 : 978-2-221-07606-4

ISBN-10 : 2-221-07606-0

Sujets / Mots-clés : Philosophie — Pratique philosophique — Café philosophique — Athènes (Grèce) — Antiquité — Société contemporaine.


QUATRIÈME DE COUVERTURE

Un café pour Socrate

Depuis 1992, tous les dimanches, le café des Phares, place de la Bastille, est devenu un lieu unique. Marc Sautet, philosophe, y anime un débat ouvert à tous : un moment privilégié d’une nouvelle pratique de la philosophie. Non loin de là, dans son Cabinet, il propose aussi des consultations. Ainsi, avec lui, la philosophie sort de son cadre élitiste, redevient un outil quotidien, nous aide à nous poser les bonnes questions. Face à une société en crise, elle nous donne les moyens de réfléchir sur l’État, la justice, la violence, notre condition d’homme…

Mais pour observer et comprendre le monde d’aujourd’hui, il faut d’abord savoir d’où nous venons. Marc Sautet, avec clarté et passion, nous entraîne à le suivre sur le chemin de l’histoire occidentale : pour le philosophe, interroger le passé, c’est tenter de maîtriser le présent.

Mieux : n’est-ce pas voir l’avenir ? Lorsqu’il nous montre Athènes, la cité démocratique, au faîte de sa gloire, il nous rappelle que s’abattent sur elle des fléaux étrangement semblables à ceux qui font vaciller nos consciences. Et nous nous demandons avec lui : Ne sommes-nous pas en train de jouer le même drame ? Si nous répétons les mêmes erreurs, échapperons-nous au dernier acte ?

Il y a 2500 ans, la voix de Socrate s’est élevée pour éveiller les citoyens d’Athènes. L’enjeu pour la philosophie n’est-il pas, maintenant, de retrouver sa vraie place dans notre vie ?

Docteur en philosophie, longtemps enseignant dans le secondaire puis à l’université, actuellement maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris, Marc Sautet a ouvert, en 1992, le premier Cabinet de Philosophie en France.


TABLE DES MATIÈRES

Avant-propos.

Première partie: OÙ SOMMES-NOUS?

I. Un dimanche, place de la Bastille.

II. La philosophie au café

III. La philosophie au café (suite).

IV. La philosophie au café (fin).

V. Le Cabinet

VI. En consultation

VII. En consultation (fin)

VIII. Séances à plusieurs..

IX. En séminaire sur l’authenticité

X. En voyage..

Deuxième partie : D’OÙ VENONS-NOUS?

I. Défaite de la pensée?

II. Les Lumières

III. La révolution héliocentrique

IV. Révolution marchande.

V. Galilée

VI. Copernic

VII. Petty & Smith

VIII. Marx…

IX. La révolution ouvrière

X. Totalitarismes.

Troisième partie: OÙ ALLONS-NOUS?

I. Victoire de la loi du profit?

II. Naissance du démos

III. Naissance du logos

IV. La lucidité de Sophocle

V. La lassitude de Socrate

VI. La revanche de Platon

VII. La trahison d’Aristote

VIII. Les instruments animés

IX. La fatalité

X. La répétition

En guise de conclusion.


EXTRAIT

Avant-propos

Dimanche 13 décembre 1992, place de la Bastille, vers 11 heures. Les cafés se sont remplis peu à peu. Mais, dans l’un d’eux, une tren- taine de personnes se sont installées autour des tables disposées en rectangle. Elles sirotent tranquillement leur consommation, jusqu’à ce que quelqu’un lance: « La violence est-elle spécifique à l’homme ou se retrouve-t-elle dans la nature entière? » C’est un beau sujet. C’est de cela qu’on va parler deux heures durant. Car l’enjeu est de taille: il s’agit ni plus ni moins de savoir si l’homme peut échapper à la fatalité de la violence qui, à l’évidence, caractérise les rapports qu’il entretient avec son semblable. Mais encore faut-il se mettre d’accord sur le champ de la discussion: en cours de route, on va s’apercevoir qu’il est sans limites, car ce n’est pas seule- ment tout ce qui vit à la surface de la terre qu’il faut envisager, la faune et la flore, ni même tout ce qui s’y passe, tous les événements naturels, mais le monde entier, à savoir l’Univers, le cosmos, dans toute son étendue et dans toute son histoire…

Et c’est ainsi que la matinée va s’écouler au café des Phares, dans un échange incessant d’arguments plus ou moins solides, étayés par des exemples plus ou moins pertinents destinés à fonder des prises de position plus ou moins hâtives. À 13 heures on prononce le mot de la fin. Et rendez-vous est pris pour la semaine suivante.

Voilà maintenant plus de deux ans que la philosophie est pratiquée de cette manière place de la Bastille. D’aucuns émettront quelque doute sur la validité philosophique d’un débat de bistrot. D’autres n’auront que mépris pour ce petit plaisir que s’offrent quelques Parisiens en mal de tribune. Certains, peut-être, trouveront l’initiative réjouissante et voudront en savoir plus.

Ce livre a pour objet de répondre aux uns et aux autres. Il se peut, en effet, que ces rencontres n’aient aucune importance, qu’elles ne constituent tout au plus qu’un simple amusement dominical pour solitaires désœuvrés. Mais il se pourrait aussi que ce soit un signe – le signe que la philosophie, n’en déplaise à ceux qui lui ont creusé sa tombe, a encore de beaux jours devant elle et que la pensée, n’en déplaise aux pessimistes, est loin d’être défaite. On conviendra que cela mérite réflexion.

Car tel est le fond de l’affaire. Poussée hors du champ de la connaissance par les progrès de la science depuis plus d’un siècle, la philosophie fut de surcroît récemment supplantée par les sciences humaines sur le terrain de l’action. Ridiculisée d’un côté par les performances de la physique quantique et de la biochimie dans sa prétention à détenir le code d’accès à la vérité, elle dut céder de l’autre la place à la sociologie, à l’économie politique, et à la psychologie, là où il s’agissait de pénétrer au cœur du monde des hommes pour venir à bout de maux réels. Elle résista, mais rien n’y fit. Ni la France ni l’Allemagne, les deux nations où l’esprit des Lumières s’était le plus fortement manifesté, ne purent enrayer sa chute: ni l’école de Francfort ni Camus. Ni Sartre, dont l’engagement politique tardif épuisa le peu de crédit qu’elle conservait dans la cité; après sa mort, il ne resta plus à ses héritiers que l’alternative entre la splendide marginalité et l’opportunisme mondain: d’un côté Deleuze, Foucault et autres Baudrillard, de l’autre les « nouveaux philosophes ». Sans lumière, sans chaleur, la philosophie passe aujourd’hui pour un astre mort, une divinité caduque, qui subit le sort qu’elle avait infligé naguère à la religion : l’heure paraît venue d’abandonner la défunte au culte pieux de la cohorte de ses fonctionnaires.

Il se peut que la philosophie soit devenue stérile. Mais est-elle morte pour autant? Et cette stérilité est-elle fatale? On parle beau- coup, ces derniers temps, d’éthique et de morale, on déplore la corruption des hommes politiques et des hommes d’affaires, on s’effraie de l’extension de l’exclusion, du trafic de drogue, de la sauvagerie des guerres interethniques, du fanatisme religieux, on invoque la solidarité, le devoir d’ingérence, on s’inquiète des travaux de laboratoire dans le domaine des armes chimiques et celui de la génétique… Surtout, on tente de ne pas perdre la tête, de garder son sang-froid. Et, pour y parvenir, que fait-on? Fait-on de l’astrophysique, de la microbiologie? De l’anthropologie, de la sociologie, de la psychopathologie? De l’économie politique? Ou bien fait-on de la philosophie? Lorsqu’on cherche ce qui ne va pas dans la Cité, ce qui ruine la démocratie, ce qui compromet la justice, la liberté, l’égalité, bref, les relations entre les citoyens, ce qui pousse les hommes à se haïr et à s’entre-tuer, quand on élargit l’examen à l’ensemble des nations jusqu’à envisager le destin de l’humanité tout entière, que fait-on donc? En vérité, a-t-on jamais eu autant de raisons de philosopher?

Les pages qui suivent tentent de montrer que cet usage spontané de la philosophie en ville n’est pas dû au hasard. Elles pro- posent de prendre un peu de recul par rapport à la crise actuelle pour tenter d’en déceler la source. Mieux, elles invitent à mettre en regard de la crise du monde d’aujourd’hui celle de la cité grecque, dans laquelle la philosophie est née. Car la philosophie est née il y a deux mille cinq cents ans dans une situation de crise étonnamment semblable à celle que nous connaissons aujourd’hui: la crise de la démocratie athénienne. Aussi incroyable que cela paraisse, nous nous retrouvons, sur une grande échelle, dans une impasse analogue…

Pour établir ce fait, je commencerai par décrire une pratique de la philosophie qui atteste sa fraîcheur, sa vigueur, oui, sa jeunesse! Je songe ici, bien sûr, au débat du café des Phares. Désormais, chaque dimanche, la salle est comble, avec cent cinquante participants, voire davantage. Les mauvaises langues parlent d’effet de mode, de snobisme typiquement parisien; elles arguent de la précarité des conditions d’exercice de la réflexion dans un tel lieu pour condamner l’expérience. Il est vrai que l’endroit est bruyant: compte tenu de son emplacement et de la puissance de son percolateur, ce café ne paraît pas se prêter particulièrement à la méditation métaphysique. D’ailleurs, pour que ceux qui parlent soient entendus de tous, il a fallu se procurer des micros et sonoriser la salle, ainsi que la terrasse. Mais d’où tient-on que l’exercice de la philosophie nécessite le silence et la solitude?

Je ne dis pas que l’exercice de la philosophie requiert le brou- haha et la foule. Je prétends seulement que l’un n’empêche pas l’autre et que l’on peut amorcer dans un café, même avec cent cinquante personnes, une réflexion qui mérite d’être appelée « philosophique ». Amorcer ne veut pas dire mener à bien. Cela veut dire… amorcer. Libre ensuite à qui le souhaite d’approfondir le sujet, de plonger dans les ouvrages évoqués à l’improviste, d’entamer un dialogue en tête à tête avec un auteur cité en cours de route, dans le calme le plus total.

Du reste, qu’on n’en doute pas, j’en suis le premier convaincu. La philosophie requiert aussi du silence. Elle implique de la concentration, de l’application, de la rigueur, de la sérénité, de l’intimité. Avant même que le débat au café ne prenne forme, j’avais ouvert un Cabinet où je commençais à recevoir des « clients » en consultation. J’étais persuadé que beaucoup de per- sonnes étaient désireuses de faire une pause – une pause dans leur vie trépidante de tous les jours, une pause dans leur vie professionnelle, une pause dans leur vie affective, une pause dans leurs habitudes de pensée et qu’un lieu adéquat faisait défaut.

Certes, en grande partie, les cabinets de psychothérapie jouent ce rôle. Mais il n’est pas sûr que cette fonction leur incombe. Si le malaise du patient a sa source dans sa psyché, rien de plus normal que d’aller voir un thérapeute. Mais si ce n’est pas le cas? Passe encore si ses proches, son environnement familial sont en question. Mais si ce n’est pas le sujet qui est en cause, si c’est la ville, ou la nation, ou l’État, ou les États, ou les nations, unies ou désunies, ou l’espèce humaine dans son ensemble? Je le demande, quelle est la légitimité de l’intervention du thérapeute si le malaise de la personne qui vient le consulter provient d’une situation générale défectueuse? Si quelqu’un doit intervenir, n’est-ce pas plutôt… le philosophe?

Jusqu’ici, cela ne se faisait pas. Les psychothérapeutes avaient donc le champ libre. C’est l’une des raisons de leur succès. Il reste à savoir si c’est une bonne raison. Profitant du discrédit inexorable des prêtres et des pasteurs, les médecins de la psyché se trouvent désormais en concurrence sauvage avec les astrologues, les numérologues, les cartomanciennes, les voyantes, les mara- bouts, les yogis et autres gourous du new age. Sans être nécessairement plus performante que toutes les variantes des « sciences occultes » et des pratiques magiques, la psychothérapie peut du moins mettre en avant la garantie du sérieux de ses fondements théoriques. Mais de quelle efficience peut-elle se parer pour prendre en charge ce qui n’est pas de son ressort? À y bien réfléchir, les thérapeutes excèdent de très loin leur domaine de compétence dès lors qu’ils s’avancent sur le terrain de l’aventure humaine comprise dans sa totalité, dans son histoire, son développement, ses aléas, ses régressions, ses promesses, ses espoirs déçus, ses perspectives, avec l’impact de cet ensemble de données sur la personne qui vient les voir.

De ce point de vue, la légitimité des sciences occultes n’est pas inférieure à celle des thérapies de toutes sortes, bien au contraire, puisqu’elles se présentent comme une réponse à la question de la destinée. « Vais-je connaître le bonheur? » Ou bien: « Vais-je rencontrer l’âme sœur? Devenir riche? Conserver ou retrouver la santé ? » voilà ce qui fait l’objet d’une consultation de ce type. On sait que nombre d’hommes politiques – et non des moindres consultent leur astrologue avant une élection ou une échéance décisive; le citoyen ordinaire, lui, craint de subir un accident ou de mourir et veut en savoir plus. Il arrive aussi qu’on souhaite du mal à autrui, qu’on veuille se débarrasser d’un ennemi, et il existe quelques praticiens qui favorisent de tels vœux.

Il n’empêche! Au-delà des formulations naïves de la « demande », et en deçà des conséquences macabres qu’elles peuvent avoir, ce qui pousse les gens chez les praticiens des sciences occultes, c’est la place de chaque individu dans le tout: la fortune, l’amour, le pouvoir, tout ce que chacun peut attendre de l’existence, sont au centre de leur démarche. En un mot, ce qui est au cœur des consultations, c’est la question du destin. Avec la part de hasard et la part de nécessité qu’il comporte. Car l’astrologue n’impute pas à son client la responsabilité complète de ce qui lui arrive, il l’avertit des courants favorables ou défavorables à ses actions et lui suggère d’adapter ses choix aux « configurations » stellaires en place. D’emblée, la personne qui consulte se trouve resituée dans un tout qui la dépasse de très loin, ce qui est a priori au moins aussi juste que de polariser toute la destinée de l’individu sur son passé personnel et sa difficulté à l’assumer.

Forts de cette aptitude à déculpabiliser les personnes qui viennent les consulter, les praticiens des sciences occultes se partagent des bénéfices dont la source est inépuisable, puisqu’elle se trouve dans le désarroi de l’individu face à son destin. Nombre de leurs habitués se dérobent ainsi à cette « faute » qui les attend dans le cabinet du psychothérapeute puis sur le divan de l’analyste : à tout prendre, ils préfèrent encore risquer d’être dupes d’une « science » qui, elle, du moins, tient compte de la réalité du monde extérieur, de la nature collective de l’histoire humaine, de la faible marge de manœuvre de chaque individu pour inverser le cours des choses. Rejetant confusément l’idée d’un sujet conçu comme le centre de l’Univers, beaucoup en reviennent à la vieille sagesse populaire qui reconnaît que chaque être humain est bien peu de chose.

D’autant que les philosophes se taisent. Si du moins ils faisaient leur travail. Si, au lieu de répéter inlassablement ce qu’ils ont appris de leurs maîtres, ceux qui dispensent l’enseignement de la philosophie entraient dans la ronde et posaient les questions qui importent: « Est-il vrai que chaque être humain est le centre du monde? Est-il possible d’en finir chacun pour soi avec ce qui nous hante tous? La solution à tous nos maux, à toutes nos faiblesses du moins, se trouve-t-elle dans une maîtrise complète de nos frustrations d’enfant? » Si ces questions étaient posées par ceux dont le métier consiste à interroger ceux qui prétendent savoir pourquoi les choses se passent comme elles se passent, alors, sans doute, beaucoup de ceux qui confient leur sort aux astrologues et aux marabouts y regarderaient à deux fois.

De même, si les philosophes de métier, dont le nombre est considérable, demandaient, avec toute la bonhomie requise, aux astrologues et aux marabouts d’où ils tiennent leur science, ce qu’ils entendent par « destinée », de quelle nature sont les forces auxquelles ils vouent leurs talents, alors peut-être serait-il possible de faire la part des choses, de distinguer ce qui, dans leur art, est à mettre au compte d’un savoir-faire réel et ce qui n’est que subterfuge, et de discerner ce qui, dans les motivations de leurs clients, relève du désir de fuir leurs responsabilités en invoquant la fatalité et de celui de les assumer, par l’approfondissement de leur personnalité.

Eh bien, que cela soit dit! La vocation du philosophe n’est pas de se taire. Ce n’est pas dans le repli sur soi qu’il joue son rôle. C’est dans la rue, dans la cité, en se mêlant à la vie de chacun, en déambulant sur la place du marché, parmi la foule des marchands et des amuseurs. En interrogeant les uns et les autres. En questionnant. Non parce qu’il sait, lui, parce qu’il dispose d’un savoir supérieur, mais, au contraire, parce qu’il envie ceux qui savent ou qui prétendent savoir. Il veut savoir mais ne veut pas être dupe. Et, s’il a une chose à enseigner, c’est cela. Il y faut de l’application, de la méthode, de l’attention, de la concentration, du calme, mais aussi l’inverse : la confrontation au réel, la fréquentation de la foule, l’affrontement avec ceux qui prétendent abuser les autres. La méditation et la lutte. Le silence et le brouhaha. La solitude et l’agora.

Certains, il est vrai, ont élevé la voix. Mais pour dire quoi? Que c’en était fini de la raison, que les dés étaient jetés, que l’ère des Lumières touchait à sa fin. Dans une seconde partie, je soumet- trai cette assertion à un examen attentif. Aussi courageux soit-il, ce diagnostic repose, à mes yeux, sur une illusion grossière. À l’instar des historiens des idées, les « pessimistes » considèrent que l’esprit humain dispose d’une grande autonomie, qu’il se déploie librement de lui-même dans l’histoire et qu’en Occident, en particulier, ses progrès ont déterminé le cours des événements. Je crains qu’ils ne soient là victimes d’une erreur d’optique (au sens strict). Je tenterai de montrer que ce point de vue est directe- ment opposé aux faits et, qui plus est, à l’esprit même des Lumières. Il n’y aurait pas eu de victoire de la raison sur la superstition si Copernic n’avait montré que le centre du monde n’était pas la Terre, mais le Soleil. Or il n’y aurait pas eu de révolution cosmologique sans le bouleversement opéré dans les rapports sociaux par l’économie marchande. Le moteur de la « modernité » n’a pas été la Raison, mais la généralisation de l’échange des marchandises.

Ce faisant, j’apporterai ma contribution à la question: « D’où venons-nous? » Il me restera alors à répondre à la question sui- vante, celle qui nous importe au premier chef: « Où allons- nous? » Ce sera l’objet de la troisième partie. Que les pessimistes se trompent, cela ne prouve pas que les optimistes aient raison. Décrire l’avenir de notre civilisation comme le retour de la barba- rie peut être un contresens. Cela ne justifie en rien le règne sans partage des lois du marché sur le destin de l’humanité. Il se pour- rait en effet que ce règne soit désormais caduc. À tous ceux qui affirment que nous n’avons pas le choix, que toute autre possibilité a fait faillite, que nous devons nous résigner à ce régime sous peine de retomber dans les affres du totalitarisme, qu’il ne nous reste qu’à miser sur l’inventivité que provoque la pression de la concurrence, qu’il revient aux individus d’entreprendre, d’oser, d’innover pour sortir de leur marasme, que l’avenir passe par la numérisation des informations à l’échelle planétaire, que les marchandises les plus précieuses sont devenues immatérielles, que le marché mondial recèle d’immenses potentialités de développe- ment, et que ce n’est certainement pas en ressassant le passé que l’on se positionnera comme il convient pour l’avenir, à tous ceux-là, je propose de suspendre un instant leur jugement. Car, sans le savoir, ils se retrouvent dans la position de certains inter- locuteurs de Socrate il y a vingt-cinq siècles. Leur incapacité à rendre raison du mal qui ronge la Cité les pousse à une fuite en avant volontariste. Or l’analogie de ce mal avec celui qui préci- pita la ruine d’Athènes est flagrante. Sauf à vouloir à tout prix précipiter la catastrophe, ne vaut-il pas la peine de s’y arrêter?

D’où les trente chapitres qui suivent. Je présenterai d’abord le débat du café des Phares à travers quelques-uns de ses moments, ainsi que le Cabinet de philosophie, qui en est à l’origine et qui tente de répondre à la demande latente de philosophie en ville; j’évoquerai, chemin faisant, les débuts de mon expérience pratique: les premières consultations, le premier séminaire et le premier voyage. Ensuite, je donnerai mon sentiment sur les raisons de cette demande, qui gisent dans la crise que nous traversons aujourd’hui. J’avancerai deux hypothèses: la première, c’est que, faute de bien connaître le moteur de notre histoire, nous saisis- sons mal l’origine des fléaux qui nous accablent; la seconde, c’est que la philosophie, à sa naissance, se trouvait confrontée à des fléaux semblables. Tout se passe en effet comme si les nations modernes répétaient aveuglément l’erreur qui fut fatale aux cités grecques il y a deux mille cinq cents ans. Aussi incongru que cela paraisse, il me semble que la pièce que nous jouons a déjà été jouée en Grèce, à l’époque de la naissance de la philosophie socratique.

Marc Sautet

 * * *

EXTRAIT

En guise de conclusion

Il se peut que les esclaves prennent le pouvoir. En Grèce, sous Alexandre, ils commencèrent à prendre leur revanche sur les citoyens libres, qui, à force de se combattre sans emporter la décision, perdirent peu à peu le contrôle de la situation. Les esclaves se mirent à se reproduire entre eux. Mais il fallut attendre l’hégémonie romaine pour que cette tendance atteigne son paroxysme sous l’égide d’une religion nouvelle, le christianisme. Ce qui prit tout de même quelques siècles…

Peu de gens croient, aujourd’hui, à la capacité des « machines » de devenir autonomes, d’être intelligentes, de sentir, de décider et de disposer un jour, comme son inventeur, l’être humain, de la capacité de se reproduire. J’aurais mauvaise grâce à prétendre qu’il en est déjà ainsi. Ce livre en témoigne. Il n’a pas été écrit par un ordinateur. J’ai eu recours au service d’une machine pour « saisir » mes pensées, comme je me servais, naguère, d’un stylo et de feuilles de papier. Mais, justement, je me suis servi d’elle: elle était mon humble servante, dévouée aux tâches ingrates d’exécution, elle n’a pas pensé à ma place. Dans l’ensemble, il en va ainsi pour la plupart des tâches que nous confions aux machines.

Pourtant, je crains que cette phase de la relation entre notre espèce et la leur ne soit que très provisoire. Déjà, pour obtenir de mon ordinateur ce que ma main, naguère, faisait sans rechigner, que ne m’a-t-il pas fallu accepter de lui: sa mise en service, son fonctionnement, ses caprices. D’ailleurs, il n’a cessé de me donner des ordres. Et combien de fois ne m’a-t-il pas dit non! Combien de fois ne m’a-t-il pas obligé à recommencer! Du reste, je dois l’avouer: je n’exploite qu’une infime partie de ses possibilités. Or c’est un ordinateur bien ordinaire. Il en existe d’autres beaucoup plus performants. Le mien, déjà, est portable. D’autres naissent, emplis de « puces » toujours plus puissantes, certains disposent d’une logique floue et de programmes créant des programmes qu’aucun cerveau humain ne peut plus contrôler. Ceux-là, ou ceux de la génération suivante, n’auront pas à être portés, car ils se porteront tout seuls. Ils se surveilleront, se répareront, s’entre- tiendront les uns les autres. N’en doutons pas, bientôt, ils se reproduiront entre eux. Alors, le problème ne sera plus de savoir comment nous devons nous comporter avec eux, mais de savoir comment ils se comporteront avec nous.

Certes, nous n’en sommes pas là! Si mon analogie est juste, le moment que nous vivons est l’équivalent du moment où Socrate se lance en quête de vérité, le moment où il cherche à décoder la mise en garde de Sophocle aux Athéniens; nous sommes donc seulement entrés dans la phase où les esclaves prennent la place des citoyens libres sur le marché du travail. Les dés ne sont pas jetés. Il doit par conséquent être encore possible d’éviter le pire, et, sinon la guerre civile elle-même, du moins son issue fatale.

Ce point mérite qu’on s’y arrête. Au fond, de quoi était-il question dans la guerre qui ravagea la Grèce? De l’appropriation par Athènes du tribut destiné à la protection de toutes les cités, et non d’une seule, certes. Mais, surtout, de l’appropriation du travail des esclaves. C’est cela qui déchire la nation et la conduit à sa perte. Que les citoyens soient exclus du processus de production est une chose; qu’ils ne puissent bénéficier du travail des esclaves en est une autre. En réalité, que cherchaient les citoyens paupérisés? À s’approprier à leur tour les moyens de production de l’époque, les forces de travail serviles, afin de les faire travailler à leur service. Ce n’était pas absurde. Les propriétaires s’y sont opposés jusqu’au bout, en misant sur la démoralisation du peuple. Voilà donc ce qui nous attend, dès lors que la plus grande partie des citoyens sera remplacée par des machines dans les pays riches: un affrontement pour la possession des esclaves modernes, les machines de toutes sortes qui prolifèrent.

Il reste donc à savoir ce que nous voulons: si les propriétaires de nos esclaves actuels refusent de faire travailler les instruments animés au profit de l’ensemble de la collectivité ce qu’exigeront sous peu, en bonne logique, les citoyens privés de travail -, ils précipiteront les nations riches dans un affrontement fatal pour la démocratie. Ils pensent peut-être d’ores et déjà qu’il ne peut en aller autrement, étant donné que la concurrence les contraindra à ne pas céder. Mais toute la question est de savoir si cette argumentation a un sens. Car, comme les esclaves de l’Antiquité, les robots produisent beaucoup plus de richesses qu’il n’en faut pour leur entretien et celui de leurs propriétaires. Il se peut qu’à cette époque le travail des esclaves n’ait pas suffi à assurer le bien-être de chaque citoyen. Mais est-ce le cas aujourd’hui? Il semblerait qu’il y ait là une différence notable entre le monde moderne et les cités grecques, la seule qui importe: la productivité des instruments animés actuels semble tellement supérieure à celle des instruments animés de l’époque qu’il paraît tout à fait concevable que la majorité des citoyens modernes puisse ne pas travailler sans pour autant connaître la misère.

Qu’en est-il? Si la puissance de production de nos esclaves est réellement aussi remarquable qu’on le dit, alors nous avons une raison de nous enorgueillir de notre supériorité sur les Grecs, car nous disposons du moyen de ne pas précipiter la démocratie dans un affrontement sans issue. Cela impliquerait bien entendu que le démos le sache et que les propriétaires d’esclaves modernes reconnaissent qu’ils n’ont pas de raison de mener le conflit à son terme. Tout pourrait s’arranger au mieux. Les esclaves seraient à la disposition de la cité, et chacun de leurs perfectionnements contribuerait à l’amélioration de la condition de tous. En renonçant à leur monopole sur les forces de travail serviles, en les remettant à la collectivité, les propriétaires actuels y trouveraient leur compte, car ils s’épargneraient les cruels revers de fortune qu’implique toute guerre civile, comme ce fut le cas lors de la guerre du Péloponnèse.

Il me semble donc opportun de faire quelques suggestions. La première concerne les propriétaires d’esclaves: qu’ils prennent le temps de faire le point sur leurs droits et leurs devoirs; relire Platon pourrait les y aider. La seconde concerne leurs victimes: ceux qui n’ont plus de travail et ceux qui en ont encore; qu’ils se demandent si la connaissance de leurs conditions d’existence est véritablement supérieure à celle de la majorité des prisonniers de la caverne. La troisième concerne mes collègues, et plus particulièrement tous ceux qui songent à faire de la philosophie leur métier: au lieu de s’enfermer dans un plan de carrière, au lieu de subordonner leur pratique à la transmission d’un corpus auto- nome, de voir les nations sombrer dans la haine (ce n’est pas un concept opératoire, il est vrai) et les peuples dans la misère (même remarque), qu’ils s’installent au sein de la cité, qu’ils contribuent à sortir cette discipline de son soliloque, qu’ils apprennent à la rendre accessible à tous les citoyens, en posant la question des questions: nos esclaves ne sont-ils pas incommensurablement plus « performants » que les esclaves des Grecs? Qu’ils la posent en privé et en public, en institution et en entreprise, en consultation, en débat public, en séminaire, en dîner, en voyage, et pourquoi pas en croisière. Qu’ils la posent aux adultes, aux vieillards, aux enfants, aux experts, aux responsables et aux irresponsables.

Ce qui semble sûr, c’est que cette question a de l’avenir. L’heure est au bilan. Et il est lourd. Le progrès de la société marchande se paie très cher. Rien ne garantit qu’il poursuive sa marche en avant au profit de tous, bien au contraire. Plus les choses « progressent », plus les menaces se précisent: inutile de reprendre ici la liste. Comme à l’époque de la prospérité des anciens Grecs, un mal est à l’œuvre qui ressemble furieusement au fléau invisible dont ils étaient frappés. Émus par les plaintes qui s’élèvent de toutes parts, les chefs d’État des pays riches, qui répondent du destin de leurs peuples, promettent de prendre les mesures qui s’imposent, dès qu’ils tireront au clair la cause première du fléau. Mais il semble qu’ils aient beaucoup de mal à trouver le bon oracle. D’où ma dernière suggestion, à leur intention: s’ils n’ont pas le temps de relire Platon, qu’ils envoient leurs émissaires à Delphes pour y consulter la pythie!

Marc Sautet


Lire en ligne l’intégral du livre sur Internet Archive

Extraits disponibles sur le site web Philo5


AU SUJET DE L’AUTEUR

MARC SAUTET

Docteur en philosophie, longtemps enseignant dans le secondaire puis à l’université, actuellement [1995] maître de conférences à l’Institut d’études politiques de Paris, Marc Sautet a ouvert, en 1992, le premier Cabinet de Philosophie en France.

[Marc Sautet n’est plus. Il dirigeait peu avant sa disparition un cycle d’initiation à la philosophie dans le cadre de l’université de la Culture Permanente de Paris X / Nanterre. Il est décédé à Paris le 2 mars 1998 à 51 ans des suites d’une tumeur au cerveau.]

Source : Philo5.

Marc Sautet (Champigny-sur-Marne, 25 février 1947 – Paris 15e, 2 mars 1998[1]), ayant fait ses études à Évreux, est un philosophe, enseignant (à l’Université et à Sciences Po Paris), écrivain et traducteur français.

Il est le fondateur des cafés-philo en France.

Biographie

Marc Sautet a publié un essai, Nietzsche et la Commune, aux éditions le Sycomore, en 1981. Dans cet essai, l’auteur a voulu démontrer que le philologue et philosophe allemand était un observateur de son temps, qu’il suivait avec passion les évènements internationaux et particulièrement européens, et qu’il considérait bien son œuvre dans une logique médicale, afin de soigner et de guérir la civilisation européenne de la « décadence ».

En 1992, Marc Sautet a inauguré le premier « café philosophique » à Paris, au Café des Phares, place de la Bastille, alors qu’il ouvrait son Cabinet de Philosophie, rue Sévigné[2]. Trois ans plus tard, il relatait ces expériences dans Un café pour Socrate.

Ouvrages

  • Par-delà le bien et le mal, 2000. Traduction et annotations.
  • À quoi sert la philosophie, 1998.
  • Les Femmes ? De leur émancipation, 1998.
  • Les Philosophes à la question, 1996
  • Un Café pour Socrate : comment la philosophie peut nous aider à comprendre le monde d’aujourd’hui, Paris : Robert Laffont, 1995.
  • Nietzsche pour débutants, 1986.
  • Nietzsche et la Commune, 1981.

Notes

Bibliographie

  • Claude Courouve, « Démocratie et anarchie dans les cafés de philosophie », Esprit, Paris, no 239, , pages 200-205.
  • Dominique Lacout, « Sur quelques contresens concernant la doctrine de Marx, concluant une conversation avec mon ami Marc Sautet dans le square Georges Cain », in Les Aubes rouges, Le Flâneur des Deux Rives, 2016.
  • Dominique Lacout, « On couche toujours avec des morts : hommage à mon ami Marc Sautet », in Nietzsche, l’intempestif, Le Flâneur des Deux Rives, 2019.

Liens externes

Droit d’auteur : les textes sont disponibles sous licence Creative Commons attribution, partage dans les mêmes conditions ;


DANS LES MÉDIAS

Romain Jalabert, “Apprendre à philosopher au café : bilans et perspectives”Recherches en éducation [Online], 13 | 2012, Online since 01 January 2012, connection on 17 June 2026.

Mousseau Jacques. La philo hors du boudoir : Marc Sautet Un café pour Socrate . In: Communication et langages, n°104, 2ème trimestre 1995. pp. 120-121.

MARC SAUTET, 10 ANS DEJA : HOMMAGES, 13 avril, 2008 Posté dans Brèves, Café Philo de Narbornne.


HOMMAGES

L’histoire du Café Philo

Marc Sautet est décédé le 2 mars 1998 à 51 ans. Spécialiste de Nietzsche, il avait initié avec ses amis l’expérience des Cafés Philo. Il animait le dimanche un débat philosophique ouvert à tous au Café des Phares, Place de la Bastille, à Paris.

Dans le sillage de cette expérience, il avait publié Un café pour Socrate, aux éditions Robert Laffont, traduit dans plusieurs langues. Fondateur du Cabinet de Philosophie en 1992, Marc Sautet était aussi le premier philosophe en France à recevoir des particuliers en consultation.

Docteur en philosophie, il fut enseignant dans le secondaire, à l’université,  puis Maître de Conférences à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris ; il  dirigeait peu avant sa disparition un cycle d’initiation à la philosophie dans le  cadre de l’université de la Culture Permanente de Paris X / Nanterre.

Spécialiste de la pensée de Nietzsche, il avait publié Nietzsche et la  Commune (Le Sycomore, 1981), Nietzsche pour débutants (en  collaboration avec Patrick Boussignac, La Découverte, 1985), puis avait  révisé la traduction, annoté et commenté Pour une généalogie de la  morale, Par delà le bien et le mal, Le gai savoir (dans la collection Classiques de la philosophie au Livre de Poche entre 1989 et 1993). Il avait commenté la correspondance de Nietzsche et de Cosima Wagner en collaboration avec Stefan Kampfer en septembre 1995 aux Editions du Cherche Midi.

Enfin, dans la collection les philosophes à la question, recueils d’interviews posthumes qu’il menait avec les plus grands philosophes (aux éditions J.C. Lattès), était paru Les femmes, de leur émancipation. Les philosophes et Dieu étaient sur le point de paraître.

Marc Sautet avait une personnalité marquante qui ne laissait personne indifférent, et son regard perçant laissait deviner une intelligence profonde et originale. Exigeant avec lui-même comme avec les autres, c’était un être authentique et sans manières.

Ses amis réunis au sein de l’association Philos, créée par Marc Sautet et Pascal Hardy en 1992, vont poursuivre son œuvre théorique et pratique.

Dernière mise à jour : ( 05-06-2006 )

Source : Présentation du Café Philo des Phares Internet Archive.


Un café pour Socrate, Marc Sautet, Éditions Robert Laffont, 1995

La crise de la philosophie et sa confrontation aux sciences humaines

Dans l’avant-propos, l’auteur analyse le déclin historique de la philosophie institutionnelle, concurrencée par les sciences dures puis supplantée par l’essor de la sociologie et de la psychologie dans l’espace public.

Car tel est le fond de l’affaire. Poussée hors du champ de la connaissance par les progrès de la science depuis plus d’un siècle, la philosophie fut de surcroît récemment supplantée par les sciences humaines sur le terrain de l’action. Ridiculisée d’un côté par les performances de la physique quantique et de la biochimie dans sa prétention à détenir le code d’accès à la vérité, elle dut céder de l’autre la place à la sociologie, à l’économie politique, et à la psychologie, là où il s’agissait de pénétrer au cœur du monde des hommes pour venir à bout de maux réels. Elle résista, mais rien n’y fit.

SAUTET, Marc. Un café pour Socrate. Paris : Éditions Robert Laffont, 1995, p. 10.

Dans ce passage extrait de l’avant-propos d’Un café pour Socrate, Marc Sautet pose un diagnostic lucide sur le déclin de la philosophie institutionnelle, marginalisée par l’essor des sciences dures et supplantée par les sciences humaines sur le terrain de l’action.

Cette résistance de la philosophie consista à investiguer les disciplines qui la trahissaient : c’est ainsi qu’apparurent la philosophie de l’économie, la philosophie de la sociologie ou encore la philosophie de la psychologie. Pourtant, en se spécialisant pour examiner ces nouveaux champs, la philosophie institutionnelle s’est en quelque sorte enfermée dans une posture purement critique et théorique, délaissant le terrain de l’action directe et de la vie quotidienne des citoyens.

L’attaque la plus dommageable fut sans conteste celle des sciences humaines, et notamment de la psychologie. Cette dernière, née de la philosophie elle-même, a littéralement grugé sa discipline mère pour s’approprier son territoire. Tout en reconnaissant la validité de la psychologie lorsque le trouble vient de la psyché individuelle, Sautet dénonce une imposture lorsque les thérapeutes tentent de traiter des maux qui sont en réalité politiques, sociaux ou existentiels. Si le malaise découle des dysfonctionnements de la Cité, de la nation ou de l’État, Sautet affirme que c’est au philosophe d’intervenir, et non au médecin de l’âme. La psychologie a ainsi grugé la philosophie en individualisant et en médicalisant des questionnements qui relèvent historiquement de la sagesse collective et du débat public.

L’exemple le plus frappant de cette dépossession s’observe dans le domaine du développement de l’esprit critique, reconnu à la philosophie jusque-là avec l’apport de l’épistémologie. En devenant purement descriptive ou en se laissant absorber par des critères de scientificité dictés par les sciences humaines — comme la psychologie cognitive ou la sociologie critique —, la philosophie a perdu son rôle d’arbitre universel. L’esprit critique, autrefois synonyme de philosophia, s’est fragmenté en méthodologies scientifiques spécialisées.

Face à ce constat, la démarche de Marc Sautet prend tout son sens. En réinvestissant le débat public (comme au café des Phares) et la relation d’aide individuelle (le Cabinet de philosophie), la philosophie tente de récupérer ce que la sociologie et la psychologie lui ont indûment pris : sa capacité à mordre sur le réel et à aider les hommes à « garder leur sang-froid » face à un monde en crise.

Le rôle du philosophe face au malaise sociétal et politique

Marc Sautet s’interroge sur la légitimité des psychothérapeutes lorsque le mal-être d’un individu ne provient pas de sa propre psyché, mais de dysfonctionnements démocratiques, étatiques ou urbains.

Si le malaise du patient a sa source dans sa psyché, rien de plus normal que d’aller voir un thérapeute. Mais si ce n’est pas le cas ? Passe encore si ses proches, son environnement familial sont en question. Mais si ce n’est pas le sujet qui est en cause, si c’est la ville, ou la nation, ou l’État, ou les États, ou les nations, unies ou désunies, ou l’espèce humaine dans son ensemble ? Je le demande, quelle est la légitimité de l’intervention du thérapeute si le malaise de la personne qui vient le consulter provient d’une situation générale défectueuse ? Si quelqu’un doit intervenir, n’est-ce pas plutôt… le philosophe ?

SAUTET, Marc. Un café pour Socrate. Paris : Éditions Robert Laffont, 1995, p. 12.

Dans ce passage extrait de l’avant-propos d’Un café pour Socrate, Marc Sautet opère un déplacement fondamental concernant la source et le traitement de la souffrance humaine contemporaine. En interrogeant les limites de la psychothérapie, il cherche à restituer à la philosophie sa fonction politique, pratique et thérapeutique originelle au cœur de la Cité.

L’auteur commence par délimiter le champ d’action légitime des « médecins de la psyché » : la sphère intime, l’inconscient ou les conflits familiaux. Il ne nie pas la validité de la psychologie lorsque le trouble est purement individuel. Cependant, sa critique s’amorce à travers une série de questions rhétoriques qui élargissent la perspective : que faire lorsque le mal-être provient d’une « situation générale défectueuse », qu’elle soit urbaine, étatique ou macro-politique ?

L’attaque sous-jacente contre la psychologie est profonde. En s’appropriant la détresse existentielle des individus, les thérapies modernes ont eu tendance à « gruger » le territoire de la philosophie en individualisant et en médicalisant des problèmes qui sont en réalité structurels. Renvoyer un citoyen à son histoire d’enfant alors que son angoisse naît de la crise démocratique, du chômage de masse ou de la déshumanisation des villes constitue, selon Sautet, une forme d’imposture ou d’aveuglement. La psychothérapie traite le symptôme individuel mais occulte la cause collective, fonctionnant ainsi comme un outil d’anesthésie ou d’adaptation sociale.

C’est précisément à cet endroit que Sautet réclame l’intervention du philosophe. Face à un monde en perte de repères, l’esprit critique et l’examen rationnel — autrefois synonymes de philosophia — ne doivent plus être confinés aux sphères académiques et théoriques. Le philosophe n’intervient pas pour soigner une pathologie mentale, mais pour aider le citoyen à clarifier ses concepts, à questionner les idéologies dominantes et à « garder son sang-froid » face au désordre du monde.

En conclusion, cette citation agit comme le manifeste du « philosophe en ville ». En refusant de laisser à la psychologie le monopole de la relation d’aide, Marc Sautet justifie la création de ses consultations privées et de ses cafés philosophiques. Il s’agit de repolitiser le malaise individuel et de rappeler que la santé de l’âme humaine est intrinsèquement liée à la justice et à la vérité qui règnent dans l’Agora.

La véritable nature et l’accessibilité de la démarche philosophique

Au début du chapitre III, l’auteur s’oppose à la vision élitiste ou purement universitaire de la philosophie, affirmant qu’elle ne possède pas de domaine réservé mais s’applique à la doxa (l’opinion commune).

Ensuite, et c’est l’essentiel, tous les sujets sont susceptibles d’être traités de manière philosophique. La philosophie ne tient pas à ses sujets. Ce n’est pas une matière à enseigner ni un champ à cultiver, c’est un état d’esprit, une manière de faire usage de son intellect. Le philosophe n’a pas d’objet propre. Il part des idées reçues, des opinions du sens commun, des idéologies dominantes, des révélations religieuses, des réponses données par la science pour les soumettre à l’examen. Tout est donc objet de sa réflexion.

SAUTET, Marc. Un café pour Socrate. Paris : Éditions Robert Laffont, 1995, p. 35.

Dans ce passage extrait du chapitre III d’Un café pour Socrate, Marc Sautet livre une définition radicale et libératrice de la discipline philosophique. En rupture avec une vision purement académique et patrimoniale, il affirme l’universalité de la philosophie, non par les objets qu’elle étudie, mais par la posture intellectuelle qu’elle adopte.

L’auteur commence par balayer un préjugé tenace : l’idée que la philosophie posséderait des thèmes réservés ou exclusifs. En déclarant que « la philosophie ne tient pas à ses sujets », Sautet désacralise la discipline pour mieux la rendre accessible à tous. Elle n’est pas « une matière à enseigner », c’est-à-dire un catalogue de doctrines figées à mémoriser, ni « un champ à cultiver », soit un territoire d’experts jalousement gardé par l’Université. À cette vision muséale, il oppose une définition dynamique : elle est « un état d’esprit », un outil vivant et une méthode de mise en action de l’intellect.

Dépourvu d’objet propre, le philosophe se nourrit de la réalité brute et quotidienne. Sautet dresse la liste des matériaux qui s’offrent à la réflexion : le sens commun (la doxa), les préjugés, les discours médiatiques, mais aussi les dogmes religieux et les certitudes scientifiques. Le rôle du philosophe n’est pas de produire un savoir positif concurrent de la science ou de la théologie, mais de fonctionner « en second » : il intervient après-coup pour questionner, décortiquer et évaluer la validité des réponses qui saturent l’espace public.

Cette posture permet de comprendre comment l’esprit critique s’incarne concrètement. Face aux idéologies dominantes ou aux maux de la Cité, philosopher consiste à refuser l’évidence et à soumettre le monde à l’examen de la raison. Rien n’est trop trivial (un bout de papier déchiré, une tasse déplacée) ni trop complexe (la physique quantique, l’ingérence humanitaire) pour échapper à ce crible. En proclamant que « tout est objet de sa réflexion », Sautet arrache la philosophie à son isolement intellectuel.

En conclusion, ce texte constitue le fondement méthodologique de l’Agora moderne que Sautet tente de rebâtir. Si tous les sujets sont philosophiques, alors le débat de bistrot ou la consultation privée possèdent autant de dignité que le séminaire universitaire. En redéfinissant la philosophie comme une pratique spontanée et quotidienne de la liberté de penser, l’auteur redonne aux citoyens les moyens de s’émanciper des réponses toutes faites pour réinvestir pleinement le contrôle de leur pensée.

L’origine des sujets de réflexion imposés par l’existence

Sautet critique la position jugée artificielle de l’enseignant qui choisit et prépare ses cours à l’avance, et défend l’improvisation du café philosophique comme étant plus proche de la vie réelle.

En général, nous ne choisissons pas nos sujets de réflexion : ils nous sont imposés par l’existence, par l’actualité, par nos proches. Ils nous taraudent souvent à notre insu. Bref, nous n’en décidons pas. De ce point de vue, la position de l’enseignant n’est pas naturelle. C’est lui qui est en porte à faux. C’est lui qui est en décalage par rapport à la réalité. En un mot, sa « nature » n’est pas naturelle. C’est une seconde nature, ce n’est pas la première. C’est une habitude, une seconde peau, un artifice nécessaire, sans doute, mais un artifice, quand ce n’est pas un déguisement qui l’autorise à ne pas devenir adulte.

SAUTET, Marc. Un café pour Socrate. Paris : Éditions Robert Laffont, 1995, p. 39-40.

Dans ce passage extrait du chapitre III d’Un café pour Socrate, Marc Sautet met en lumière un renversement fondamental de la posture philosophique en opposant l’artifice du cadre scolaire à la réactivité naturelle exigée par l’existence. En analysant l’origine de nos questionnements, il propose une véritable critique de l’institution universitaire pour mieux défendre une philosophie ancrée dans la cité.

L’auteur commence par poser un constat universel : la réflexion humaine n’est pas le fruit d’un choix délibéré ou d’un programme préétabli. Ce sont « l’existence », « l’actualité » et les relations avec « nos proches » qui font irruption dans notre conscience et nous contraignent à penser. En affirmant que ces sujets « nous taraudent souvent à notre insu », Sautet rappelle que la philosophie naît d’abord d’un trouble, d’un malaise ou d’une urgence existentielle face au réel, et non d’une curiosité de cabinet.

C’est à partir de cette vérité première que s’amorce la critique de la figure de l’enseignant. Pour Sautet, la posture professorale, qui consiste à choisir son sujet à l’avance, à planifier son itinéraire et à imposer un programme à un auditoire passif, est profondément artificielle. L’enseignant est décrit comme étant « en porte à faux » et « en décalage par rapport à la réalité ». Le savoir académique fonctionne ici comme un filtre qui protège le pédagogue des imprévus du monde extérieur. Cette posture n’est qu’une « seconde nature », une « seconde peau » acquise par l’habitude.

L’attaque finale est particulièrement incisive : l’institutionnalisation de la philosophie est qualifiée d’« artifice » ou de « déguisement qui l’autorise à ne pas devenir adulte ». Sautet suggère que s’enfermer dans la répétition de doctrines et de cours magistraux est une forme de régression ou de fuite devant les responsabilités concrètes de la Cité. À l’inverse, l’adulte est celui qui affronte le brouhaha de l’Agora, accepte le risque de l’improvisation et se laisse bousculer par les questions de ses contemporains.

En conclusion, ce texte justifie la rupture méthodologique opérée par Marc Sautet. En préférant le café philosophique et la consultation privée au confort du cours universitaire, il choisit de se placer dans la position du citoyen ordinaire, là où les sujets affluent de l’extérieur. Ce commentaire montre que la véritable fidélité à la méthode socratique ne réside pas dans la conservation muséale des textes, mais dans la capacité à faire de la raison l’arbitre des urgences imposées par la vie.

La posture d’écoute et d’interrogation du philosophe

Au début du chapitre IV, l’auteur décrit la méthode socratique. Le philosophe ne prétend pas détenir un savoir absolu, mais intervient pour questionner les certitudes préexistantes.

Cela n’implique pas que la philosophie soit sans cesse sur la défensive, qu’elle ait sans cesse à répondre d’on ne sait quelle prétention à la suprématie sur les intellects. Au contraire ! Philosopher, c’est, avant toute chose, écouter. Le philosophe n’est pas celui qui dispose de la réponse à toutes les questions. C’est celui que les réponses déjà données, les réponses qui prédominent, ou leurs rivales, intriguent. C’est celui qui interroge, celui qui, stricto sensu, remet en question ce qui passe pour une solution. À vrai dire, s’il exerce véritablement son art, il doit d’abord être à l’écoute de ce qui se dit.

SAUTET, Marc. Un café pour Socrate. Paris : Éditions Robert Laffont, 1995, p. 42.

Dans ce passage extrait du chapitre IV d’Un café pour Socrate, Marc Sautet redéfinit l’attitude fondamentale du philosophe en rupture avec l’image traditionnelle du sage omniscient ou du donneur de leçons académique. En inversant le rapport classique entre le savoir et l’ignorance, il fait de l’écoute la condition première de l’exercice de l’esprit critique.

L’auteur commence par désamorcer un double piège : celui de l’arrogance intellectuelle et celui de la posture défensive. La philosophie n’a pas à revendiquer une « suprématie sur les intellects », c’est-à-dire un monopole de la vérité face aux sciences ou aux croyances. En affirmant au contraire que « philosopher, c’est, avant toute chose, écouter », Sautet opère un retournement thérapeutique. L’écoute n’est pas ici une simple passivité polie, mais une activité socratique : elle consiste à accueillir la parole de l’autre, non pour la juger d’emblée, mais pour en saisir les fondements et les contradictions latentes.

La définition du philosophe qui en découle est en creux : il « n’est pas celui qui dispose de la réponse à toutes les questions ». À l’opposé du dogmatisme, le philosophe se caractérise par sa capacité à être « intrigué » par « les réponses déjà données » ou « les idéologies dominantes ». Son moteur n’est pas le besoin de certitude, mais l’étonnement face à ce qui sature l’espace public sous forme d’évidences indiscutables. Le philosophe fonctionne en second : il a besoin du « déjà fait » et du « déjà dit » pour exercer son art.

La fonction de la philosophie est alors clarifiée : elle réside tout entière dans l’acte d’interroger et de « remettre en question ce qui passe pour une solution ». Là où la société consomme des réponses toutes faites (qu’elles soient médicales, économiques ou religieuses), le philosophe réintroduit le doute. L’esprit critique consiste à décaper ces prétendues évidences pour vérifier ce qu’elles valent réellement au crible de la raison.

En conclusion, ce texte pose les bases de l’éthique du dialogue que Sautet met en pratique sur l’Agora moderne. Qu’il soit au café des Phares ou en consultation privée, le philosophe doit « d’abord être à l’écoute de ce qui se dit ». Ce commentaire montre que la philosophie ne s’impose pas par la force d’un discours d’autorité, mais par sa capacité à libérer la parole des citoyens en transformant leurs certitudes rigides en autant de questions ouvertes et vivantes.

La consultation philosophique et l’importance de la parole du client

Dans le chapitre VI, Marc Sautet présente le concept de consultation philosophique en s’inspirant de la praxis de l’Allemand Gerd Achenbach, où le vécu individuel sert de point de départ à la réflexion.

Profonde sagesse ! En consultation, ce qui importe, ce n’est pas ce que sait celui qui est consulté, mais ce que son client peut dire. À quoi bon, en effet, transmettre des connaissances, si elles ne « parlent » pas ? À quoi bon parler si c’est pour ne pas être entendu ? Ce que les mauvaises langues appellent « prostitution », c’est d’abord cette disponibilité, cette réceptivité du philosophe. Cela n’implique aucunement l’abandon de toute rigueur et de toute référence au profit du plaisir du client. Cela signifie seulement que la transmission de la tradition philosophique n’est pas un préalable, un passage obligé pour « poser correctement les problèmes ».

SAUTET, Marc. Un café pour Socrate. Paris : Éditions Robert Laffont, 1995, p. 62.

Dans ce passage extrait du chapitre VI d’Un café pour Socrate, Marc Sautet théorise la dynamique de la consultation philosophique en inversant le rapport traditionnel entre le maître et l’élève. En s’inspirant de la praxis de Gerd Achenbach, il déplace le centre de gravité de la discipline : la valeur de l’entretien ne réside plus dans l’érudition du professionnel, mais dans l’émergence de la parole du sujet.

L’auteur s’exclame d’emblée : « Profonde sagesse ! » pour saluer un renversement épistémologique majeur. En consultation, le savoir encyclopédique du philosophe s’efface pour laisser la place à « ce que son client peut dire ». Par une série de questions rhétoriques, Sautet fustige l’inutilité d’un dogmatisme professoral qui se contenterait de « transmettre des connaissances » sans se soucier de leur résonance existentielle chez l’interlocuteur. Le critère d’une philosophie vivante est son aptitude à faire sens pour l’individu, à « parler » à sa situation concrète, sous peine de n’être qu’un monologue stérile.

Sautet affronte ensuite les critiques institutionnelles, ces « mauvaises langues » qui accusent la philosophie de Cabinet de se galvauder ou de se « prostituer » en se vendant sur le marché de la relation d’aide. L’auteur réhabilite cette démarche en la définissant comme une éthique de la « disponibilité » et de la « réceptivité ». Loin d’être une capitulation intellectuelle ou une complaisance « au profit du plaisir du client », cette écoute active demeure exigeante. La rigueur conceptuelle et les références classiques (comme l’usage du Phédon de Platon lors de ses séances) ne sont pas abandonnées ; elles cessent simplement d’être un préalable intimidant pour devenir des outils d’émancipation activés au rythme du client.

L’enjeu principal du texte est d’arracher la philosophie à sa tour d’ivoire universitaire. Sautet affirme que l’accès aux textes sacrés de la tradition n’est pas un « passage obligé pour « poser correctement les problèmes » ». Le vécu, les mots ordinaires et même les balbutiements du client possèdent une dignité philosophique immédiate. L’esprit critique ne s’acquiert pas par l’accumulation de diplômes, mais par l’effort personnel de formuler son propre malaise face à l’existence.

En conclusion, ce texte constitue le manifeste méthodologique de la consultation philosophique. En opposant la réceptivité socratique à la verticalité universitaire, Marc Sautet montre que le rôle du philosophe en ville n’est pas d’enseigner la sagesse, mais de fournir un espace sécurisé où le citoyen peut, par sa propre parole, accoucher de sa propre vérité.

L’émancipation de l’individu par la pensée cartésienne

Lors d’une séance à plusieurs portant sur les conflits d’un couple, l’auteur utilise le cogito de Descartes pour montrer à l’un des participants comment s’affirmer en tant que sujet autonome.

Mon invitation n’était pas sibylline. Cesser de se soumettre au regard de l’autre, c’est la vocation même de la pratique philosophique. Enfant, nous apprenons à voir le monde à travers les yeux des autres, de nos parents, de nos maîtres ; le plus souvent, nous nous soumettons à l’image qu’ils veulent nous en donner — une image faite pour nous mettre dans le droit chemin. Mais que vaut une telle vision du monde ? Les faits se chargent bien vite de la compromettre. Elle est rarement confirmée par notre expérience. Souvent, d’autres discours la discréditent, tels ceux de nos auteurs favoris, qui sapent — comme par hasard — la sagesse de nos instructeurs. Peu à peu le doute s’installe. Il s’impose. Il taraude. Un jour il faut bien le reconnaître. D’ailleurs, qui suis-je si l’on pense pour moi ? Que suis-je si je ne suis pas un sujet pensant ? Un objet.

SAUTET, Marc. Un café pour Socrate. Paris : Éditions Robert Laffont, 1995, p. 86.

Dans ce passage extrait du chapitre VIII d’Un café pour Socrate, Marc Sautet formule de manière limpide le projet fondamental de la philosophie : l’émancipation de l’individu par l’exercice autonome de la raison. En s’appuyant sur l’expérience du doute, il décrit le processus par lequel l’être humain s’arrache aux déterminismes et aux discours d’autorité pour conquérir sa liberté intellectuelle.

L’auteur commence par définir la « vocation même de la pratique philosophique » comme un acte de rupture : « cesser de se soumettre au regard de l’autre ». Sautet rappelle que notre condition initiale est celle de l’hétéronomie. Durant l’enfance, notre vision du monde est médiatisée par les figures d’autorité — « parents » et « maîtres » — qui nous imposent une représentation normalisée de la réalité, « faite pour nous mettre dans le droit chemin ». Cette éducation s’apparente à un formatage social et moral destiné à garantir le conformisme.

La bascule critique s’opère lorsque Sautet interroge la valeur de cette vision du monde héritée. Le réel entre en conflit avec le dogme : « les faits se chargent bien vite de la compromettre ». L’expérience sensible et vécue de l’individu dément les évidences apprises, tandis que les lectures personnelles — les « auteurs favoris » — viennent saper la légitimité des instructeurs. C’est l’irruption du doute. Loin d’être un choix confortable, ce doute est décrit comme une force organique, presque douloureuse : « Il s’installe. Il s’impose. Il taraude ». Il s’agit du passage obligé pour déconstruire la doxa et les préjugés inconscients.

L’aboutissement du texte est de nature ontologique et résonne fortement avec le cogito cartésien. Sautet pose l’alternative tragique de l’aliénation : « qui suis-je si l’on pense pour moi ? ». Renoncer à penser par soi-même, c’est abdiquer sa condition humaine pour tomber au rang d’« objet », c’est-à-dire une chose inerte manipulée par les discours dominants, une pièce interchangeable sur le grand échiquier de la Cité. À l’inverse, devenir un « sujet pensant », c’est acquérir une densité propre, exister par et pour soi-même.

En conclusion, cette citation explicite la portée thérapeutique et politique de la démarche de Marc Sautet. Qu’il s’agisse d’aider une personne en consultation à retrouver sa consistance face à un proche ou d’inviter les citoyens à questionner l’actualité dans un café, philosopher revient à réactiver le doute libérateur. Ce commentaire montre que l’esprit critique n’est pas un luxe académique, mais une urgence vitale pour quiconque refuse de n’être qu’un meuble de la Cité et choisit d’en devenir un acteur conscient.

L’impuissance des sciences humaines face aux bouleversements modernes

Au début de la deuxième partie (« D’où venons-nous ? »), l’auteur dresse un bilan des limites de l’économie, de la sociologie et de la psychologie face aux crises contemporaines (mondialisation, chômage, mutations technologiques).

Et ces fameuses sciences humaines, dont on s’enorgueillissait tant, sont lamentablement prises au dépourvu par la tournure des événements. Ni l’économie politique, ni la sociologie, ni même la psychologie ne sont à la hauteur de la tâche. Car l’espèce humaine se trouve désormais emportée dans une telle tourmente, à une telle échelle et à une telle vitesse qu’aucune d’elles ne peut conserver son crédit. Malgré l’effondrement des régimes dits « socialistes », la « science » des économistes se trouve soumise à rude épreuve ; loin de renforcer la foi dans l’économie de marché, elle ne parvient, dans le meilleur des cas, qu’à mettre en évidence des périls toujours plus alarmants : l’exacerbation de la concurrence à l’échelle mondiale, l’endettement colossal des pays pauvres, l’envolée de la dette publique dans les pays riches, la substitution du travail des robots à celui des hommes…

SAUTET, Marc. Un café pour Socrate. Paris : Éditions Robert Laffont, 1995, p. 118.

Dans ce passage ouvrant la deuxième partie d’Un café pour Socrate (« D’où venons-nous ? »), Marc Sautet dresse un bilan sans concession des limites de la rationalité scientifique appliquée au monde des hommes. En soulignant l’échec de l’économie, de la sociologie et de la psychologie face aux mutations du monde moderne, il met en évidence la nécessité de réinvestir le questionnement philosophique là où les experts ont échoué.

L’auteur commence par une attaque incisive contre l’orgueil académique : ces « fameuses sciences humaines, dont on s’enorgueillissait tant » sont qualifiées de « lamentablement prises au dépourvu ». Sautet dénonce l’illusion du siècle passé qui pensait pouvoir résoudre scientifiquement et techniquement les crises humaines. Le cœur du problème réside dans un changement de paradigme temporel et spatial : « l’espèce humaine se trouve désormais emportée dans une telle tourmente, à une telle échelle et à une telle vitesse qu’aucune d’elles ne peut conserver son crédit ». La mondialisation et l’accélération de l’histoire saturent les modèles théoriques rigides, rendant les disciplines descriptives obsolètes au moment même où l’action immédiate est requise.

Sautet choisit ensuite d’illustrer cette faillite par le cas précis de l’économie politique. Il démonte l’illusion idéologique de la fin du XXe siècle qui voulait que la chute du bloc soviétique (« l’effondrement des régimes dits « socialistes » ») valide définitivement le capitalisme de marché. Au contraire, la « science » économique est incapable de réguler le réel et se contente, au mieux, de formuler une comptabilité de la catastrophe. L’auteur dresse une liste de fléaux structurels systémiques qui échappent à tout contrôle : la violence de la concurrence mondialisée, l’endettement asymétrique des hémisphères, et la déshumanisation du travail provoquée par la robotisation.

L’enjeu philosophique et épistémologique sous-jacent est majeur. En se parant de critères de scientificité quantitatifs, les sciences humaines ont « grugé » la philosophie en prétendant détenir les solutions aux maux de la Cité. Or, elles s’avèrent incapables de penser le sens de cette fuite en avant volontariste. La psychologie individualise le malaise, la sociologie le fragmente et l’économie le mathématise, mais aucune ne pose la question de la justice, de l’égalité et de la liberté des citoyens face à ces mutations globales.

En conclusion, ce texte agit comme un constat de carence qui légitime le retour de la philosophie sur la place publique. Puisque les outils traditionnels de gestion de la société ont perdu leur crédit, il ne reste plus qu’à faire confiance à la raison critique et socratique. Ce commentaire montre que pour Marc Sautet, la philosophie n’est pas un luxe pour solitaires désœuvrés, mais la seule instance capable d’aider les hommes à « garder leur sang-froid » et à reprendre le contrôle de leur pensée au milieu du chaos planétaire.

La dimension politique et collective de l’exercice public de la raison

Dans le premier chapitre de la deuxième partie, Marc Sautet lie directement la pratique de la philosophie dans la rue à la reconquête de la citoyenneté et du débat démocratique.

Ainsi, reprendre possession de sa pensée, c’est commencer à reprendre le contrôle des affaires de la cité. C’est donc redonner non seulement à la « culture », mais aussi à la « démocratie » tout leur sens. Si les experts sont au bout de leur latin et si les représentants du peuple ne savent plus à quel saint se vouer, n’est-il pas temps qu’ils se mettent au sec ? En s’adonnant librement à l’exercice de la philosophie en ville, au sein de la cité, à l’instar des Athéniens de l’Antiquité, des gens du commun leur ouvrent la voie du retour à la source, à la source du logos — la raison.

SAUTET, Marc. Un café pour Socrate. Paris : Éditions Robert Laffont, 1995, p. 119.

Dans ce passage charnière issu de la deuxième partie d’Un café pour Socrate, Marc Sautet articule de manière indissociable l’émancipation intellectuelle individuelle et la revitalisation de l’espace politique commun. En appelant à un retour à la méthode socratique sur l’Agora, il propose un véritable manifeste de la citoyenneté critique face à l’impuissance des élites et des experts.

L’auteur commence par une formule qui résume le cœur de son projet politique et philosophique : « reprendre possession de sa pensée, c’est commencer à reprendre le contrôle des affaires de la cité ». Sautet s’attaque ici à la dépossession technocratique de la démocratie. Dans une société moderne hyper-spécialisée, le citoyen a été relégué au rang de spectateur passif, laissant la gestion des maux sociaux aux économistes, sociologues ou politologues. Pour l’auteur, la liberté de penser n’est pas un exercice abstrait ou solitaire ; elle est la condition sine qua non de l’action collective. Penser par soi-même, c’est le premier acte de résistance contre la technocratie.

Cette reconquête permet de redonner leur sens véritable à deux piliers de notre civilisation : la « culture » et la « démocratie ». Sautet refuse de voir la culture comme un produit de consommation de masse ou un savoir muséal réservé aux universitaires. De même, la démocratie ne doit pas se réduire à un simple rituel électoral ou à une délégation de pouvoir passive. L’auteur constate d’ailleurs la faillite des structures traditionnelles : « les experts sont au bout de leur latin » et les « représentants du peuple ne savent plus à quel saint se vouer ». Face à ce vide et à l’impuissance des cadres institutionnels pour résoudre les crises modernes, les citoyens doivent « se mettre au sec », c’est-à-dire trouver un refuge solide dans l’exercice autonome de leur intellect.

La solution proposée est un retour historique et philosophique radical : « s’adonnant librement à l’exercice de la philosophie en ville […] à l’instar des Athéniens de l’Antiquité ». Sautet opère un parallèle direct entre notre crise contemporaine et celle de la démocratie athénienne qui a vu naître Socrate. L’esprit critique ne se déploie pas dans le silence des cabinets ministériels, mais dans le brouhaha de la rue, sur la place du marché, parmi la foule. Ce sont « les gens du commun » — et non les clercs ou les spécialistes — qui réactivent la fonction critique de la raison. Le terme « logos », utilisé par Sautet, rappelle que la raison n’est pas un outil technique de gestion, mais une parole partagée, une recherche en commun de la vérité sur l’espace public.

En conclusion, ce texte justifie l’urgence pratique de la démarche de Marc Sautet. Le café philosophique (comme celui de la Bastille) ou le Cabinet de philosophie ne sont pas des divertissements intellectuels, mais des espaces de résistance démocratique. Ce commentaire montre que pour l’auteur, ramener Socrate dans la cité moderne est un acte de salubrité publique. C’est en réinvestissant l’Agora par le dialogue et l’examen critique que les citoyens cessent d’être les objets passifs de l’histoire pour redevenir les sujets conscients de leur destin collectif.

Critique des thèses pessimistes sur le déclin de la culture occidentale

L’auteur remet en question les diagnostics déclinistes de la fin du XXe siècle qui annoncent une fatalité barbare, en soulignant l’illusion d’optique sur laquelle reposent ces métaphores du déclin.

Les analyses des pessimistes peuvent bien reposer sur des faits. Leur approche de ces faits constitue elle-même un problème. À supposer que la « pensée » décrive une courbe analogue à la course du Soleil, sur une durée équivalente à celle du jour, qu’elle ait connu son aurore, son apogée, son crépuscule et que désormais la nuit s’annonce, l’approche de cette nuit — de la barbarie, si l’on préfère — serait donc tout aussi inévitable que le fut l’arrivée du jour lors de la Renaissance. Alors se justifierait ce glas lugubre, qui annonce une barbarie équivalente à celle dont la Renaissance nous a fait sortir. S’il en était vraiment ainsi, il faudrait en effet nous attendre à une nouvelle nuit, longue de plusieurs siècles, emplie d’immenses catastrophes et de terribles souffrances. En sonnant le glas des clercs, c’est le glas de l’humanité que sonnerait la « défaite de la pensée ».

SAUTET, Marc. Un café pour Socrate. Paris : Éditions Robert Laffont, 1995, p. 124.

Dans ce passage extrait du premier chapitre de la deuxième partie d’Un café pour Socrate (« Défaite de la pensée ? »), Marc Sautet se confronte directement aux thèses déclinistes et apocalyptiques qui saturent le paysage intellectuel de la fin du XXe siècle. En analysant la structure rhétorique du discours pessimiste, il met en évidence le piège logique et philosophique d’une pensée qui confond une métaphore poétique avec une loi scientifique inexorable.

L’auteur commence par accorder un point à ses adversaires : « Les analyses des pessimistes peuvent bien reposer sur des faits ». Sautet ne nie pas les crises concrètes de la modernité (perte de repères, montée des fanatismes, délitement démocratique). C’est sur le plan épistémologique qu’il porte le fer : « Leur approche de ces faits constitue elle-même un problème ». Il reproche aux intellectuels déclinistes (notamment à Alain Finkielkraut dont l’ouvrage La Défaite de la pensée est explicitement évoqué dans le chapitre) d’adopter une grille de lecture fallacieuse qui emprisonne l’histoire humaine dans un déterminisme biologique ou cosmique.

Le cœur du paragraphe repose sur la déconstruction de la métaphore solaire. Les pessimistes imaginent le destin de la raison occidentale sur le modèle d’une journée : elle aurait eu son « aurore » (l’Antiquité), son « apogée » (les Lumières), son « crépuscule » (la modernité), et ferait face à une « nuit » inévitable, synonyme de retour à la barbarie. Sautet démontre le danger de cette analogie : si le déclin de la pensée est calqué sur la course du Soleil, alors la catastrophe devient une loi de la nature contre laquelle l’homme ne peut rien. Ce fatalisme tragique justifie le « glas lugubre » des clercs et légitime, par avance, leur propre démission ou leur repli nostalgique.

L’impact de cette posture intellectuelle est dramatique, car elle annonce « une nouvelle nuit, longue de plusieurs siècles, emplie d’immenses catastrophes ». Sautet souligne la responsabilité des clercs : en théorisant l’inévitabilité de la défaite de l’esprit, ils désarment les citoyens et transforment une crise surmontable en prophétie autoréalisatrice. Sonner la fin de la pensée, c’est condamner l’humanité entière à l’impuissance politique et à l’irrationalité.

Pour Sautet, ce diagnostic repose sur une « illusion grossière ». Plus loin dans le texte, il rappellera que le Soleil ne se couche jamais en réalité et que le mouvement n’est qu’apparent : c’est la Terre qui tourne. De même, la crise de la pensée moderne n’est pas une fatalité cosmique, mais le résultat de forces matérielles et de rapports sociaux (l’hégémonie du marché, la spécialisation outrancière) que les hommes ont le pouvoir de transformer s’ils reprennent possession de leur raison.

En conclusion, ce texte constitue un plaidoyer vigoureux pour la résistance intellectuelle. En récusant le fatalisme des prophètes du déclin, Marc Sautet réhabilite l’urgence de l’exercice philosophique sur l’Agora. Ce commentaire montre que la philosophie ne doit pas servir à pleurer sur les ruines de la culture, mais à restaurer l’audace critique des citoyens afin de conjurer la barbarie et de réécrire l’avenir de la Cité.


Marc Sautet et l’aspect thérapeutique de la philosophie

Marc Sautet aborde de manière très explicite l’aspect thérapeutique de la philosophie dans son livre Un café pour Socrate, à travers deux initiatives concrètes qu’il a lui-même mises en place : les débats au café et, plus encore, l’ouverture de son Cabinet de philosophie en ville.

Il développe cette dimension thérapeutique autour de plusieurs axes majeurs :

  • Le traitement du malaise existentiel et politique : Sautet constate que de nombreuses personnes consultent des psychothérapeutes pour des souffrances qui ne relèvent pas d’une pathologie de la psyché, mais d’un malaise provoqué par des dysfonctionnements de la société, de la ville ou de l’État. Selon lui, face à une « situation générale défectueuse », ce n’est pas au psychologue d’intervenir, mais au philosophe, dont le rôle est de soigner le rapport de l’individu au monde et à la Cité.

  • La concurrence avec les « médecins de l’âme » et les sciences occultes : L’auteur rappelle que les philosophes, en désertant la rue pour s’enfermer dans les universités, ont laissé le champ libre aux psychothérapeutes, mais aussi aux astrologues, gourous et marabouts. Le Cabinet de philosophie est pensé comme une alternative sérieuse et rationnelle pour répondre à la « question du destin » et au désarroi de l’individu sans pour autant le culpabiliser.

  • La primauté de la parole du client (la maïeutique) : En consultation privée, l’aspect thérapeutique ne réside pas dans un cours magistral dispensé par le philosophe, mais dans la réceptivité et la capacité à faire accoucher le « client » de sa propre parole. L’écoute philosophique permet à l’individu de clarifier ses concepts, de déconstruire ses préjugés et de mettre des mots sur son mal-être authentique en s’appuyant, au besoin, sur de grands textes (comme le Phédon de Platon pour affronter l’ennui et le désir de disparition).

  • Une visée d’apaisement par la raison : À travers l’exercice spontané de la réflexion, que ce soit en tête-à-tête ou au milieu du brouhaha du café des Phares, la philosophie aide les citoyens à « garder leur sang-froid ». Pour Sautet, cette reprise de contrôle sur sa propre pensée procure une véritable « jubilation » et un sentiment de libération, assimilable à une forme de résurrection intellectuelle et existentielle.

Marc Sautet réhabilite ainsi une très vieille tradition antique (notamment stoïcienne et socratique) qui conçoit la philosophie non pas comme une étude académique, mais comme une véritable médecine de l’âme et un art de vivre au quotidien.

Marc Sauteur et la brutalité dans l’approche socratique

Oui, Marc Sautet aborde la question de la brutalité — ou du moins de la violence et du harcèlement intellectuel — dans l’approche socratique. Il le fait en analysant la figure historique de Socrate et les raisons profondes qui ont mené la démocratie athénienne à le condamner à mort.

Il développe cette réflexion à travers plusieurs points clés :

  • Le harcèlement permanent des citoyens : Sautet rappelle que Socrate ne se contentait pas de méditer sagement dans son coin ; il passait ses journées sur la place du marché (l’Agora) à interpeller et à « harceler sans cesse ses concitoyens ». Cette méthode, loin d’être douce, consistait à pousser ses interlocuteurs dans leurs retranchements, à briser leurs certitudes et à révéler publiquement leur ignorance, ce qui pouvait être vécu comme une agression intellectuelle ou une humiliation.

  • Un manque total de tact en période de crise : L’auteur souligne que ce harcèlement s’est poursuivi à un moment historique particulièrement douloureux pour Athènes, juste après sa défaite contre Sparte et l’épisode sanglant de la dictature des Trente. Alors que la sensibilité des citoyens était « à fleur de peau » et qu’ils avaient cruellement besoin de retrouver leur calme et leur confiance, Socrate a continué ses réquisitoires permanents sans aucun ménagement. Sautet pose explicitement la question : « Était-ce là être sage ? ».

  • La provocation comme position de principe : Sautet évoque la posture de Socrate lors de son procès comme l’acmé de cette brutalité relationnelle. Au lieu de chercher l’apaisement ou de proposer une amende symbolique pour calmer le jury, Socrate choisit la provocation radicale en réclamant d’être nourri au Prytanée (un honneur réservé aux plus grands héros de la cité). Cette attitude inflexible est décrite comme une provocation délibérée qui a retourné les juges contre lui.

  • La fonction critique de la discorde : Pour Sautet, cette rudesse socratique fait partie intégrante de la méthode philosophique. Le philosophe ne cherche pas le consensus mou ou la discussion courtoise. Son rôle est de faire « émerger les difficultés », de rendre les oppositions « patentes » et de pousser l’assemblée à admettre ses propres contradictions. En ce sens, l’approche socratique implique une forme de violence nécessaire contre la doxa (l’opinion commune) pour forcer l’intellect à s’éveiller.

Sautet ne cherche donc pas à idéaliser Socrate en un saint inoffensif. Il montre que son approche comportait une réelle dureté pour la Cité, ce qui explique pourquoi un homme ordinaire et honorable comme Anytos (le tanneur démocrate) a fini par le considérer comme un danger public qu’il fallait éliminer pour préserver la paix sociale.

Marc Sauteur, sa pratique et sa distinction face à la brutalité de l’approche socratique

Marc Sautet ne reconduisait pas cette brutalité ou cette provocation socratique dans sa propre pratique. S’il admirait l’exigence critique de Socrate, il a délibérément adapté sa méthode pour la rendre praticable et constructive dans la cité moderne.

Sa prise de distance avec la rudesse socratique s’observe dans sa manière de concevoir ses deux grandes activités :

En consultation : L’écoute bienveillante plutôt que le harcèlement

Là où Socrate acculait ses interlocuteurs sur la place publique pour exposer leur ignorance, Sautet fondait sa pratique en cabinet sur une disponibilité et une réceptivité totales.

  • Il refusait d’imposer un savoir ou de piéger son client. Il écrivait d’ailleurs : « En consultation, ce qui importe, ce n’est pas ce que sait celui qui est consulté, mais ce que son client peut dire ».

  • Sa démarche s’apparentait à un accompagnement respectueux du rythme de l’autre, acceptant le vécu et l’émotion sans chercher l’affrontement ou l’humiliation intellectuelle.

Au café des Phares : Une violence canalisée par le cadre

Dans les débats publics qu’il animait, Sautet ne jouait pas le rôle du « taon » harceleur qui piquait les citoyens au vif.

  • Son rôle était celui d’un médiateur et d’un arbitre de la raison. Il laissait d’abord s’exprimer les participants, puis il mettait en évidence leurs contradictions mutuelles pour faire progresser la réflexion collective.

  • L’objectif du café était de permettre aux gens de « garder leur sang-froid » face au chaos du monde, et non de générer une détresse ou une colère supplémentaire par des agressions verbales.

Le refus du cynisme socratique

Sautet considérait que la provocation ultime de Socrate lors de son procès (réclamer d’être nourri au Prytanée) s’apparentait à un manque de tact et à un désir d’en finir avec la vie, un choix que le matérialisme moderne ne pouvait pas forcément cautionner. Sautet cherchait à réconcilier les citoyens avec la Cité et la démocratie, pas à précipiter une rupture tragique.

En somme, Marc Sautet retenait de Socrate l’audace de poser les questions qui dérangent et le refus des idées reçues, mais il rejetait la violence de sa mise en œuvre. Sa « philosophie en ville » se voulait une alternative thérapeutique et émancipatrice, une main tendue plutôt qu’un réquisitoire permanent.

Marc Sautet est ses influences

Dans Un café pour Socrate, Marc Sautet évoque plusieurs influences théoriques, historiques et contemporaines qui ont structuré et nourri sa pratique de la philosophie en ville. Sa démarche s’articule principalement autour des influences suivantes :

Socrate et la maïeutique antique

L’influence majeure et revendiquée est, bien sûr, celle de Socrate. Sautet retient du philosophe athénien :

  • L’espace de la réflexion : L’idée que la philosophie doit sortir des universités pour investir l’Agora, la rue et les lieux de vie quotidienne (ce qui donnera naissance au café philosophique).

  • La posture du non-savoir : Le principe socratique selon lequel le philosophe ne détient pas la vérité mais pose des questions pour pousser les autres à examiner leurs propres certitudes.

  • La maïeutique : L’art d’accoucher les esprits par le dialogue, qu’il réactive directement dans ses consultations individuelles.

Gerd Achenbach et la Philosophische Praxis

Sur le plan de la consultation privée en cabinet, Sautet s’inspire directement du philosophe allemand Gerd Achenbach, qui a ouvert le tout premier cabinet de philosophie à Bergisch-Gladbach en 1981. De cette influence concrète, il tire :

  • La nécessité de concurrencer les sciences humaines (notamment la psychologie) sur le terrain de la relation d’aide.

  • Le refus d’utiliser un jargon technique ou conceptuel intimidant pour le client, préférant partir du bon sens et du langage familier de ce dernier.

  • Une écoute où le vécu et l’expérience personnelle de l’individu servent de matériau premier à la conceptualisation.

René Descartes et le doute méthodique

Pour Sautet, l’accès à l’autonomie intellectuelle passe par une influence cartésienne forte, qu’il utilise explicitement avec ses clients en cabinet.

  • Il s’inspire des Méditations métaphysiques pour enseigner l’art du doute.

  • Sa pratique vise à faire passer l’individu du statut d’« objet » (soumis aux discours d’autorité de l’enfance, des maîtres ou des médias) au statut de sujet pensant grâce à l’expérience du cogito (« Je doute, donc je suis »).

Friedrich Nietzsche et la généalogie

En tant que spécialiste de Nietzsche (il a révisé et traduit plusieurs de ses œuvres), Sautet intègre la méthode généalogique à sa pratique.

  • Que ce soit en séminaire ou en consultation, il invite ses interlocuteurs à faire l’histoire de leurs propres idées.

  • Sa pratique consiste à faire remonter chacun « de l’aval de son discours à l’amont de ses références » afin de débusquer les préjugés inconscients, qu’ils soient d’origine religieuse, politique ou morale.

L’esprit des Lumières (Kant et Voltaire)

Sautet est profondément marqué par l’esprit de l’Aufklärung (les Lumières). Il fait sienne la maxime de Kant : « Sapere aude ! » (Aie le courage de te servir de ton propre entendement). Sa pratique au café des Phares ou en Cabinet se veut une tentative de réactiver ce projet des Lumières : donner aux « gens du commun » les outils critiques nécessaires pour s’émanciper des dogmes et reprendre le contrôle démocratique et intellectuel de leur existence.

Marc Sautet et les étapes de sa pratique en consultation privée

Marc Sautet décortique les étapes de sa méthode à travers les récits détaillés de ses consultations privées dans le livre Un café pour Socrate. Il montre précisément comment il applique cette transition du vécu intime vers la conceptualisation philosophique universelle, notamment à travers trois grandes étapes :

1. L’accueil du vécu brut et le refus du diagnostic psychologique

La consultation débute toujours par l’expression libre du malaise, formulée avec les mots ordinaires du client. Contrairement à un psychologue qui chercherait une faille dans le passé personnel ou familial du patient, Sautet prend ce récit au sérieux en tant que questionnement existentiel légitime.

  • L’exemple de Phil : Son tout premier client vient lui demander s’il voit une objection à sa disparition, expliquant qu’il s’ennuie mortellement et perçoit la vie comme une « salle d’attente ». Au lieu de le renvoyer à une pathologie clinique, Sautet écoute cette détresse brute comme le point de départ d’une véritable interrogation philosophique sur la valeur de l’existence.

2. L’introduction d’un texte classique comme miroir critique

Une fois le problème exposé, Sautet introduit une référence philosophique majeure. Le but n’est pas de faire un cours magistral, mais de proposer un texte qui résonne avec le vécu du client pour lui donner des outils de comparaison.

  • Le renvoi au texte : Face à Phil et son image de la « salle d’attente », Sautet fait le pont avec le Phédon de Platon, où Socrate, au moment de mourir, décrit le corps comme une « prison » et invite ses amis à le suivre au plus vite pour atteindre la Vérité. Il demande à Phil de lire le dialogue pour vérifier s’il partage la même posture.

3. La confrontation dialectique et la conceptualisation

C’est l’étape cruciale où le client s’approprie le concept en se mesurant au philosophe cité, ce qui lui permet d’analyser son propre vécu avec recul.

  • Le conflit constructif : En relisant Platon, Phil rejette la thèse socratique de l’immortalité de l’âme, adoptant une position matérialiste (pour lui, la mort est le néant). Par cette confrontation, Sautet l’amène à conceptualiser son propre état : si derrière la porte il n’y a rien, sa curiosité de mourir s’effondre et son désir de disparition devient logiquement inutile. Le malaise intime a été transformé en un débat philosophique universel entre matérialisme et idéalisme.

4. La remontée généalogique

Pour d’autres clients, le travail consiste à remonter le fil de leur propre histoire intellectuelle pour comprendre comment ils ont abandonné leur esprit critique au profit de dogmes inconscients.

  • L’exemple de Gabrielle : Venue chercher des arguments « béton » pour briser des joutes mondaines néoracistes, Sautet refuse de penser à sa place. Il l’oriente vers une étude généalogique de sa propre pensée, réveillant ses souvenirs d’étudiante, ses lectures de jeunesse (Nietzsche, Marx, Barthes) et l’histoire de ses blocages personnels pour l’aider à reconquérir son autonomie intellectuelle.

  • L’exemple de Jacqueline : Bloquée dans sa pensée et son écriture par des traumatismes d’enfance liés à une éducation religieuse rigide, la consultation passe par la relecture minutieuse du texte de la Genèse. En décortiquant les contradictions textuelles des deux récits de la Création, Jacqueline réalise la légitimité de sa révolte d’enfant (lorsqu’on la traitait de « peste » ou de « raisonneuse »). Elle s’émancipe de la culpabilité judéo-chrétienne apprise pour accéder, par elle-même, à la découverte conceptuelle du cogito cartésien.

À travers ces étapes, Marc Sautet montre que sa consultation privée consiste à transformer le pathos (la souffrance subie) en logos (la raison active), permettant au client de cesser d’être le jouet de ses émotions pour redevenir le sujet de sa propre pensée.


Conclusion : La renaissance de l’Agora et l’avenir du geste philosophique

Au terme de cette étude approfondie d’Un café pour Socrate, il apparaît avec clarté que Marc Sautet n’a pas seulement proposé une critique des structures académiques de son temps, il a initié une véritable refondation pratique de la discipline philosophique. Face au déclin d’une philosophie institutionnelle coupée du monde et supplantée par l’hégémonie descriptive ou médicale des sciences humaines, Sautet a fait le choix radical d’un retour aux sources socratiques. En déplaçant le lieu de la pensée de la chaire universitaire vers le Cabinet de consultation et le comptoir du bistrot, il a redonné à la raison critique sa fonction première : celle d’un outil d’émancipation collective et individuelle indispensable pour affronter les crises de la Cité.

L’analyse de sa praxis révèle une synthèse méthodologique d’une grande rigueur. Loin de céder à la facilité d’une discussion « à la bonne franquette » ou à la complaisance d’une thérapie sauvage, la démarche de Sautet s’appuie sur des piliers conceptuels solides. En articulant la maïeutique socratique, le doute cartésien, l’exigence généalogique de Nietzsche et l’idéal d’auto-éducation des Lumières, il a conçu une méthode d’écoute active. Celle-ci permet, par étapes progressives, de transmuer le pathos du vécu intime et des souffrances imposées par l’actualité en un logos universel et libérateur. Le client, autrefois « objet » passif des discours d’autorité et des idéologies dominantes, conquiert en consultation le statut de « sujet pensant ».

De plus, cette réinvention du geste philosophique s’accompagne d’une profonde prise de distance avec la brutalité et la provocation historiques de Socrate. Sautet a su épurer la méthode de son maître de son agressivité relationnelle pour la transformer en une proposition bienveillante, canalisée par le cadre de l’Agora moderne. Il n’interpelle pas pour humilier ou paralyser, mais pour offrir aux « gens du commun » un espace sécurisé où ils peuvent réapprendre à faire usage de leur intellect, à formuler leurs propres questions et à « garder leur sang-froid » face au chaos planétaire.

Enfin, la mise en regard des crises contemporaines avec les fléaux de la démocratie athénienne confère à l’ouvrage une dimension prophétique et politique cruciale. En identifiant nos automates et nos robots modernes aux « instruments animés » de l’Antiquité, Sautet nous met en garde contre la répétition tragique de l’histoire. La dépossession et la paupérisation des citoyens par le travail servile de la machine ne sont pas des fatalités biologiques ou cosmiques, mais des défis structurels que seule une communauté dotée d’un esprit critique aiguisé peut espérer résoudre afin d’éviter la catastrophe.

Marc Sautet s’est éteint en 1998, mais l’écho du café des Phares et la multiplication des initiatives similaires à travers le monde prouvent que sa tentative de faire sortir la philosophie de son soliloque a ouvert une voie féconde. Aujourd’hui plus que jamais, à l’ère de la virtualisation et de l’accélération technologique, l’interrogation socratique demeure une urgence vitale. L’enjeu de la philosophie en ville n’est rien de moins que de redonner à la démocratie son sens véritable : celui d’un espace public où les hommes, refusant d’être dupes, s’unissent par la raison pour redevenir les maîtres conscients de leur propre destin.


J’accorde 5 étoiles sur cinq à UN CAFÉ POUR SOCRATE – COMMENT LA PHILOSOPHIE PEUT NOUS AIDER À COMPRENDRE LE MONDE D’AUJOURD’HUI de MARC SAUTET chez ROBERT LAFFONT ÉDITIONS.

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Article # 82 – À quoi sert la philosophie ?, Marc Sautet, Éditions Pleins Feux, 1997

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Article # 82

J’AI LU POUR VOUS

À quoi sert la philosophie ?

Marc Sautet

Éditions Pleins Feux

1997, Nantes, France

Langue ? : ? Français

ISBN-10 ? : ? 2912567017

ISBN-13 ? : ? 978-2912567017

Poids de l’article ? : ? 81,6 g

Dimensions ? : ? 11 x 0.5 x 21 cm

Nombre de pages : 60

9782912567017_1


4-etoiles

J’accorde au livre À QUOI SERT LA PHILOSOPHIE ? quatre étoiles sur cinq.

J’en recommande la lecture.

Lire mon rapport de lecture à la suite la présentation du livre et son auteur.


Texte de la quatrième de couverture

« Il me semble que, jusqu’à Anaxagre et après lui, mais au moins jusque-là, il n’y a pas de philosophe et que la philosophie n’arrive que par dépit ».

M. Sautet


EXTRAIT

Présentation

par Gérard Allard, Directeur du PIANO’CKTAII, – Bouguenais

Bonsoir, nous sommes impressionnés, enfin moi en tout cas, très impressionné par votre nombre. Ce soir je suis incapable de compter mais certainement autour de cinq cent cinquante personnes ont pris leur billet pour assister à cette conférence de Marc Sautet.

Pas étonné, tout de même, parce que lorsqu’on a imaginé consacrer ces soirées à la philosophie au Piano’cktail, nous savions que ce volet de la culture, longtemps resté le privilège de quelques-uns, concerne aujourd’hui un grand nombre de citoyens et répond incontestablement à un besoin. Alors, puisque le pari est bien engagé avec votre présence ici, ce soir, il nous reste à le faire exister ensemble. Pour cela nous avons choisi de faire appel à des philosophes qui ont la même volonté que nous de faire aimer et progresser la philosophie dans la cité pour le plus grand nombre.

Le premier à nous avoir répondu présent pour ce projet c’est Marc Sautet, l’inventeur des premiers cafés philosophiques à Paris et praticien de la philosophie puisqu’il a créé un cabinet de philosophie où comme un thérapeute ou un psychanalyste il reçoit en consultation et aide ceux qui le désirent à s’interroger, à appréhender les nombreuses questions de la vie et de la société d’aujourd’hui.

Nous avons donc mis en place les soirées « Lundis Philosophie » dont je vous rappelle les sujets et les animateurs : « À quoi sert la philosophie ? » avec Marc Sautet en introduction, sujet important, essentiel; « Toutes les cultures se valent-elles ? » avec Pierre Fougeyrollas ; « Les sources de l’écologie » avec Alice Cbalanset ; « Faut-il défendre la République ? » avec Jean-Pierre Faye.

Avant d’engager le premier thème, « Â quoi sert la philosophie ? », je voudrais donner la règle du jeu de cette soirée et de celles qui suivront… (Le bruit d’une bouteille débouchée résonne dans la salle. Rires du public). Eh bien, ça démarre très fort… À la vôtre… J’ai demandé à Marc Sautet de vous faire part de ses connaissances et de son point de vue philosophique sur la question du Jour. Puis, comme nous voulons faire vivre cette soirée, le débat s’ouvrira avec vous, je ne dis pas avec chacun d’entre vous mais avec vous, et j’espère que ce débat contribuera à faciliter un bon climat d’échange et d’écoute.

Je vous souhaite une bonne soirée à tous et je vous laisse en compagnie de Marc Sautet.


EXTRAIT

A QUOI SERT LA PHILOSOPHIE ?

Si, par hasard, quelqu’un avait envie de s’asseoir à mes côtés, qu’il en prenne à son aise, c’est prévu pour et, là, pour l’instant, je vous sens un peu gênés. J’aime être seul mais pas en public. C’était le point zéro.

Le point suivant, un petit scanner sur le programme dans son ensemble que nous vous avons concocté, Gérard et moi. Il a proposé les thèmes et j’ai choisi le personnel. Mes critères étaient des critères de métier, je dirais, mais alors métier dans tous les sens. D’abord des anciens, dont je ne fais pas encore tout à fait partie : Pierre Fougeyrollas, la prochaine fois, et Jean-Pierre Faye dont la notoriété me semble avoir dépassé les bornes de la région parisienne, pour finir, je crois. Et vous aurez des médiums, des gens qui oscillent entre quarante et cinquante ans, donc la petite moyenne : Alice Chalanset, qui travaille comme enseignante et à Radio-France – sur France-Culture, elle participe au Banquet -, qui est de ma génération. Pierre Fougeyrollas, Jean-Pierre Faye ont soixante/soixante-dix, ils ont bien vécu, bien bourlingué. La présence d’astres déclinants n’exclut pas qu’ils ne soient pas brillants. Bien au contraire, c’est souvent l’inverse. C’est quand on décline qu’on est le plus beau, ça vaut pour Vénus et bien des étoiles. C’était le point un.

Le point deux, avant de passer au thème, je tiens tout de même à remercier Gérard Allard. Je crois que, là, ce soir, pour le coup, se confirme vraiment et se justifie complètement son nom… Je n’y avais pas pensé auparavant mais je crois vraiment que Gérard « a l’art » de recevoir. Là où il me piège, en revanche, c’est que je ne voulais pas jouer le jeu de la conférence, mais en me mettant sur un I sofa il m’y contraint un peu.

Ce n’est pas tout à fait un bistrot, ici ; il n’y a pas de I chaises, on n’est pas en train de se voir tous vraiment les uns les autres et donc je vais me plier à l’exercice relativement classique du discours solitaire, un moment. J’aimerais vraiment qu’ensuite sur la base de quelque chose que j’aurais pu dire se noue un dialogue, un trilogue ou un plurilogue et que quelque chose se noue. J’entends par là : que quelque chose se passe non pas seulement entre le conférencier et l’auditoire mais à l’intérieur même de ce qui 1 était jusqu’alors un auditoire. Si la philosophie a une chance, et si, enfin, elle peut aider en quelque chose, je crois que c’est à cette condition-là, qu’il n’y ait plus ce rapport, conférencier-auditoire, enseignant-enseigné, celui qui détient le savoir et ceux qui ne l’ont pas et qui écoutent béats et qui ont l’impression d’être beaucoup plus intelligents quand ils sortent d’une conférence alors que le lendemain, évidemment, ils ont tout oublié. C’est, pour moi, le drame de la philo.
Je viens à mon sujet et l’on va commencer par cette énormité¹ qui se tient au-dessus de moi.

(Il désigne une grande affiche accrochée au rideau.)

Énormité en deux sens, d’abord parce qu’elle tient beaucoup de place et puis ensuite parce qu’elle dit exactement ce qui, à mon avis, est le contraire de la philosophie et ce sera donc l’objet, j’espère, de ce qui va tout à l’heure nous nouer. Je ne suis pas sûr que nous parviendrons à nous dénouer…

 » À quoi sert la philo ? », certainement pas à ÇA. Certainement pas à ça ; on a pu le croire longtemps, reste à savoir quand et pourquoi et si, désormais, c’est encore valide : j’ai un très grand doute, à ce sujet. Le peu que j’ai compris de la philosophie c’est qu’elle part de ce qui passe pour acquis. C’est une réflexion sur les préjugés et réflexion veut dire que j’essaie de voir ce que ça vaut, ce qui est acquis, ce qui passe pour évident, ce qui passe pour vrai, ce qui passe pour bon, ou pour mal, ou pour faux. Et puis, voilà, j’exerce mon esprit critique. Alors, je vais commencer l’exercice sur ce qui est écrit là et qui semble devoir être imputé à Monsieur Larousse bien que la citation ne soit pas tout à fait explicitée. On n’a pas l’auteur mais ÇA passe pour acquis… Et je vais tenter de vous proposer un travail critique sur ce qui passe pour acquis au sujet de la philosophie. « À quoi sert la philosophie ? », on dit que cela sert à ça, alors je vais lire la citation, on va réfléchir ensemble à ÇA.

J’ai l’impression que l’on a admis que la philosophie pouvait être la reine des sciences, la science des sciences, le savoir du savoir et cela me paraît aberrant. Ce qui est écrit là — je ne la connais pas par cœur, parce que j’essaye de me détacher de ce que je sais par cœur… :
(il se retourne pour regarder 1 affiche)

N.E, ça a l’air d’être nom commun féminin, du latin \ philosophia, mais tiré du grec sophia, science, sagesse. Et / alors, c’est ici qu’arrive l’essentiel, ensemble des 1 considérations et des réflexions générales, constitué en r doctrines ou en systèmes sur les principes fondamentaux \ de la connaissance, de la pensée et de l’action ‘ humaine. Bon, moi j’ai appris ÇA. J’ai appris ça avant de , faire de la philosophie… Il n’y a toujours personne, là…

(il désigne une place vacante à ses côtés)

… et puis, je suis tombé des nues, tout simplement, au fil des ans, parce que ça ne colle pas. On peut le croire, on peut encore le croire, on peut vouloir le croire, j’ai l’impression qu’on se « bourre le mou » pour être vulgaire, et que s’il y a des enseignants dans la salle, j’aimerais bien qu’ils fassent un effort pour essayer de me convaincre que c’est encore ça, que c’est plausible. Je suis prêt, finalement, à l’admettre, il se peut que j’aie tort de renoncer à sa définition mais il faut qu’on me le montre. Désormais je ne me laisserai plus abuser, je n’ai plus envie d’être dupe des opinions, ni des autres, ni des miennes…

(…)

________

¹ Il s’agit de la définition de la philosophie. Philosophie : n.f fiat. philosophie gr. sophia, science, sagesse). Ensemble des considérations et des réflexions générales constitué en doctrines ou en systèmes sur les principes fondamentaux de la connaissance, de la pensée et de l’action.


AU SUJET DE L’AUTEUR

Source de l'image : Wolfgang Wackernagel (Wikipédia)
Marc Sautet au Café des Phares, Paris, France, 1994. Source de l’image : Wolfgang Wackernagel (Wikipédia)

MARC SAUTET

Marc Sautet (Champigny-sur-Marne, 25 février 1947 – Paris 15e, 2 mars 1998¹), ayant fait ses études à Évreux, était un philosophe, enseignant (à l’Université et à Sciences Po Paris), écrivain et traducteur français.

Il est le fondateur des cafés-philo en France.

(…)

_______

¹ Relevé des fichiers de l’Insee

Source : Marc Sautet, Wikipédia.


Voir aussi

MARC SAUTET, 10 ANS DEJA : HOMMAGES , 13 avril, 2008 Posté dans Brèves, Café Philo de Noarbonne

LA PHILOSOPHIE NOYÉE EN CAFÉS ET EN FAUSSES CITATIONS – CONNAISSANCE OUVERTE, jeudi 20 juillet 2023

Marc Sautet répertorié par Google

Mort de Marc Sautet, pilier de la philosophie de comptoir. Ce spécialiste de Nietzsche est mort hier à 51 ans, des suites d’une tumeur au cerveau. par Marc RAGON, publié le 3 mars 1998 à 21h59, Libération

Marc Sautet, Le Monde

Apologie de Sautet par Jean-François Chazerans. Paru dans l’Incendiaire n°7, avril-mai 1998
6 pages

Le café philo a vingt ans – Depuis 1995, le café-philo anime les mercredis soir dans le centre-ville. Décryptage de ce phénomène de société. CENTRE PRESSE.


MARC SAUTET

DATES

25 février 1947 : Naissance en Normandie dans une famille ouvrière.

Études supérieures à la Sorbonne, puis à Dijon et Besançon.

Docteur en philosophie, il fut enseignant dans le secondaire, à l’université, puis Maître de Conférences à l’Institut d’Études Politiques de Paris jusqu’en 1996.

1981 : Spécialiste de la pensée de Nietzsche, il publie Nietzsche et la Commune (Le Sycomore).

1985 : Nietzsche pour débutants (en collaboration avec Patrick Boussignac, La Découverte).

Entre 1989 et 1993 : révision de la traduction, annotations et commentaire de Pour une généalogie de la morale, Par delà le bien et le mal, Le gai savoir (dans la collection « Classiques de la philosophie » au Livre de Poche).

1992 : Fondateur du premier Cabinet de Philosophie de France, pour recevoir des particuliers en consultation.

1995 : Commentaire de la correspondance de Nietzsche et de Cosima Wagner en collaboration avec Stefan Kampfer aux Éditions du Cherche Midi.

1995 : Un café pour Socrate, aux éditions Robert Laffont, traduit dans plusieurs langues.

1996 : Dans la collection « les philosophes à la question », recueils d’interviews posthumes menés avec les plus grands philosophes (aux éditions J.C. Lattès) ; paru : »Les femmes, de leur émancipation ».

Il dirigeait peu avant sa disparition un cycle d’initiation à la philosophie dans le cadre de l’université de la Culture Permanente de Paris X / Nanterre.

Décès à Paris le 2 mars 1998 à 51 ans des suites d’une tumeur au cerveau.

Source : Marc Sautet sur Philo5


Marc Sautet insistait, et cela dès la naissance des cafés-philo, sur deux écueils : le risque de tomber dans « on se raconte, le psychologisme » ou le risque d’une conceptualisation érudite et cérébrale. Observons que cette polarité traverse l’ensemble de la société : parfois un « anti-intellectualisme »opposé à un « savoir » abstrait, rendu peu accessible.

Source : Café philo, pour qui ? pour quoi ? Christophe BAUDET , responsable de l’association « Les artisans de la philo », DIOTIME, Revue internationale de la didactique et des pratiques de la philosophie.


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Mon rapport de lecture

Serge-André Guay

À quoi sert la philosophie ?

Marc Sautet

Éditions Pleins feux, 1997

Ce petit livre d’une soixantaine de pages nous offre la retranscription de la conférence « À QUOI SERT LA PHILOSOPHIE ? » animée par Marc Sautet, philosophe ayant ouvert le premier cabinet de consultation philosophique en France et également fondateur des Cafés Philo en France.


Transcription de l’enregistrement intégral de la conférence-débat animée par Marc Saule! le 4 novembre 1996 dans le cadre des Lundis Philo organisés par le PIANO’CKTAIL à Bouguenais (44340). Afin de sauvegarder l’authenticité de la conférence, les éditions Pleins Feux ont tenu à en conserver le caractère oral et spontané. Us notes et commentaires sont de l’éditeur.


Offert à l’écrit ce qui fut à l’oral (transcription) ne passe pas aisément à moins de lire et relire à haute voix, ce que je n’ai pas fait. Ma lecture fut donc ardue.

Marc Sautet avançait l’idée que la philosophie avait échoué à nous mettre d’accord :

(…) S’il était possible de dire le vrai sur ce qui dit le vrai, on le saurait déjà. Alors, il me semble qu’il est bon de partir de là et justement de prendre un petit peu de recul pour se demander, après tout, depuis le temps, notamment – quoi ? trois, quatre siècles ? – depuis les Lumières*, depuis Diderot, l’Encyclopédie¹, Voltaire on devrait tout de même avoir un discours sur la science et sur la politique, sur le savoir (le vrai) et sur l’action (le bien), pertinent. On devrait pouvoir : être tous d’accord désormais. Cela fait au moins trois siècles que cette idée court, qu’elle est là, et, jamais, jamais les hommes n’ont été aussi en désaccord entre eux, il n’y a jamais eu autant d’affrontements, il n’y a jamais eu autant ‘ de galères, de conflits, de menaces. Donc quelque chose ne va pas. Si la philosophie était ÇA, elle a eu sa chance avec les Lumières, elle aurait dû s’imposer pour de bon. Or, je ; constate, c’est un simple constat, il est peut-être mal fait , mais c’est ce que je crois pouvoir constater – on verra si quelqu’un d’autre a constaté mieux -, j’ai l’impression que ce mandat-là, cette promesse-là n’a pas été tenue. Et c’est mon problème car on continue d’enseigner la philosophie sous ces auspices, me semble-t-il, et je crois que, là, il y a maldonne. Comme cette promesse n’a pas été tenue, personne ne peut désormais y croire, et, si on ne trouve pas une autre définition à la philosophie, elle va mourir et ce ne sera que justice parce qu’elle aura cautionné son propre échec. Nous aurons à la place ce qui aujourd’hui, me semble-t-il, nous pend au nez : la victoire de l’irrationnel², la victoire de l’ennemi du logos³, la victoire des sectes, de toutes sortes, et, à ma connaissance, de mon propre point de vue, la défaite de la raison, la défaite du logos.

___________

* Philosophie des Lumières : courant philosophique européen du mit siècle (all. . Aufklärung) caractérisé par le rationalisme, et par l’idée que le progrès des lumières, c’est-à-dire le progrès de la rationalité (dans les sciences et leurs applications techniques, dans les rapports humains) est la voie qui mène au bonheur et à la réalisation véritable de l’humanité (Nouveau vocabulaire des études philosophiques, Sylvain Auroux et Yvonne Weil, col! « Faire le point », Hachette, 1975),

¹ Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, publication inspirée par un ouvrage similaire de Chambers (1729) et dirigée par Diderot (1751-1772). Elle avait pour but dé faire connaître les progrès de la science et de la pensée dans lotis les domaines. Les auteurs donnèrent une orientation économiste et industrielle à l’ouvrage. Ils comprenaient, outre Voltaire, Montesquieu, Rousseau, Jaucourt, des médecins et des ingénieurs. La publication, à laquelle s’opposèrent le clergé et la noblesse de cour, fut menée à terme grâce au sens des affaires du libraire Le Breton et à l’énergie de Diderot. Précédée du « Discours préliminaire » de d’Alembert, /’Encyclopédie imposa l’idée du progrès économique; elle fut annonciatrice de l’avènement de la bourgeoisie (Larousse, 1996).

² Irrationnel : 1) lato contraire à la raison et à ses normes, par ext. souvent synonyme contraire à la science ; 2) Sans raison, soit absolument, soit relativement à un certain point de vue ; synonyme absurde ; 3) qui dépasse la raison, qui ne peut être expliqué par la science ; 4) qui n ‘est pas le produit d’une activité consciente et guidée par la raison ; ex. : le rêve, les mythes, sont irrationnels (Nouveau vocabulaire des études philosophiques, op. cit.).

³ Logos ; mot grec signifiant à la fois parole, raison et rapport, parfois employé pour désigner la raison comme principe (id).

SAUTET, Marc, À quoi sert la philosophie ?, Première partie – Conférence de Marc Sautet, Éditions Pleins Feu, 1997, pp. 6-7.

Marc Sautet a-t-il raison de dire, en 1996 : « Nous aurons à la place ce qui aujourd’hui, me semble-t-il, nous pend au nez : la victoire de l’irrationnel, la victoire de l’ennemi du logos, la victoire des sectes, de toutes sortes, et, à ma connaissance, de mon propre point de vue, la défaite de la raison, la défaite du logos » (de la raison) ? Est-ce qu’aujourd’hui, 26 ans plus tard, nous devons admettre que l’irrationnel a gagné la guerre sur le rationnel ? Le moins que nous puissions admettre est que le vrai de vrai montrent ses faiblesses davantage à tel point qu’on nous dit être dans une « ère de post-vérité ».

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Article # 22 – La faiblesse du vrai, Myriam Revault d’Allones, Seuil

L’irruption de la notion de « post-vérité », désignée comme mot de l’année 2016 par le dictionnaire d’Oxford, a suscité beaucoup de commentaires journalistiques, notamment sur le phénomène des fake news, mais peu de réflexions de fond. Or, cette notion ne concerne pas seulement les liens entre politique et vérité, elle brouille la distinction essentielle du vrai et du faux, portant atteinte à notre capacité à vivre ensemble dans un monde commun.

En questionnant les rapports conflictuels entre politique et vérité, Myriam Revault d’Allonnes déconstruit nombre d’approximations et de confusions. Elle montre que le problème majeur de la politique n’est pas celui de sa conformité à la vérité mais qu’il est lié à la constitution de l’opinion publique et à l’exercice du jugement. L’exploration du « régime de vérité » de la politique éclaire ce qui distingue fondamentalement les systèmes démocratiques, exposés en permanence à la dissolution des repères de la certitude, à la tentation du relativisme et à la transformation des « vérités de fait » en opinions, des systèmes totalitaires, où la toute-puissance de l’idéologie fabrique un monde entièrement fictif.

Loin d’enrichir le monde, la « post-vérité » appauvrit l’imaginaire social et met en cause les jugements et les expériences sensibles que nous pouvons partager. Il est urgent de prendre conscience de la nature et de la portée du phénomène si nous voulons en conjurer les effets éthiques et politiques.

Myriam Revault d’Allonnes est professeur à l’École pratique des hautes études. Elle a publié de nombreux essais au Seuil, et notamment La Crise sans fin. Essai sur l’expérience moderne du temps (2012).

Source : Éditions du Seuil.


Marc Sautet attendait de la science et de la philosophie qu’« on devrait pouvoir : être tous d’accord désormais », qu’ « on devrait tout de même avoir un discours sur la science et sur la politique, sur le savoir (le vrai) et sur l’action (le bien), pertinent ». Je crois qu’il s’illusionnait, sinon qu’il voulait encourager le débat suivant sa conférence.

Personnellement, je me suis posé une seule question au sujet de la vérité au cours de ma vie, ce fut au début de ma vie d’adulte, il y a cinquante ans : « Pourquoi la vérité (le vrai de vrai) ne triomphe pas ou ne s’impose pas par elle-même ? » L’article # 53 de ce dossier traite du sujet.


Article # 53

J’ai un problème avec la vérité

Serge-André Guay

Observatoire québécois de la philothérapie

« La vérité est une invention de l’Homme.
L’Homme est imparfait.
Donc la vérité est imparfaite. »

Tout au long de ma vie, j’ai vu la vérité malmenée, tassée d’un bord puis de l’autre, devenir une propriété personnelle (ma vérité — ta vérité — à chacun sa vérité), tantôt objet de monopôle, tantôt reconnue, tantôt niée et reniée… Ah ! La vérité. Quel chaos ! Je me demande depuis longtemps pourquoi la vérité, si elle existe, ne triomphe pas à tout coup, pourquoi elle ne s’impose à tous d’elle-même. Contestée de toutes parts, la vérité, si elle existe, n’a d’intérêt que pour l’opinion qu’on en a et les débats qui s’ensuivent. On va jusqu’à donner à la vérité une mauvaise réputation eu égard à son influence néfaste sur la société et les civilisations. Et que dire de toutes ces croyances qui se prennent pour la vérité ? Et c’est sans compter l’observation récente à l’effet que nous venons d’entrer dans une « ère de post-vérité ».

Lire la suite


Si nous ne sommes toujours pas d’accord sur « un discours sur la science et sur la politique, sur le savoir (le vrai) et sur l’action (le bien), pertinent » après des siècles de recherche et de questionnement, c’est sans doute parce que cela est simplement impossible, du moins, à l’échèle de la planète.

Il me semble qu’il y a une première difficulté dans la définition, qu’on peut pointer assez facilement et, peut-être, extirper de notre intellect : l’idée que sophia voudrait dire science ou sagesse. Le peu de grec que je connais me rend très perplexe sur ce point. C’est vrai que dans philo-sophia, il y a sophia, il y a philein – aimer, être attiré par, avoir envie de – et qu’on a tous envie de dire : philosophie, envie de sagesse, amour de la sagesse. Et puis, on dit à côté : science. Cela colle bien avec ce qui succède, connaissance, action humaine.

Or, il y a un premier os sur ce point. Avant tout, avant d’être savoir et avant d’être sagesse, la sophia c’est l’habileté chez les Grecs. Je ne dis pas chez Aristote ou chez Platon forcément, chez Plotin, ou chez les Pères du Moyen Âge qui étaient aussi hellénistes que latinistes, je ne dis pas qu’ils n’aient pas retenu essentiellement ces acceptions-là, je dis simplement que pour le Grec du commun, sophia c’était avant tout l’habileté de l’artiste ou de l’artisan, c’était encore plus humble que cela. Par exemple, le médecin ou le potier avaient l’art de, ils étaient bons pour, l’un pour faire des vases qui ne perdaient pas l’eau ou le vin, très précieux à l’époque, et puis l’autre, pour guérir. Ils étaient habiles dans leur art. En ce sens c’étaient des sophistes¹, au sens complètement ordinaire et banal du terme – encore une fois, à ma connaissance.

Cet aspect-là a tout de même un intérêt, c’est que les philosophes, bien sûr, pouvaient se qualifier eux-mêmes de philosophes. Thalès² l’a fait le premier, je ne suis pas sûr, d’ailleurs – on va y revenir – qu’il était philosophe. Mais Socrate³, pour ne prendre que lui, était qualifié par les gens de la rue, par l’agora4, par les marchands, par les navigateurs. On l’appelait philosophe. Pourquoi ? Parce qu’il ! était vraiment amoureux de la sagesse et du savoir ? Peut- I être… Sûrement… Mais peut-être tout autant parce qu’il i était habile. Reste à savoir en quoi. Peut-être qu’il était habile clans la recherche de la sagesse, dans la recherche du vrai, d’accord. Mais il était avant tout, peut-être, habile. Il était plus habile que les autres, que la moyenne, certainement supérieur en habileté à la plupart des Athéniens pour chercher le vrai, pour débusquer le faux, pour pointer du doigt le mal, l’injustice, mais, avant tout, habile : habile à poser des questions aux gens5, et à faire en sorte qu’ils s’en posent. Et je crois que là on tombe sur quelque chose de crucial. J’ai évoqué Thalès, à l’instant, et je crois que, là, on pourrait commencer à faire la part des choses.

_____________

¹ Sophistes : 1) Au sens propre, professeurs de sagesse. 2) Au Vè siècle av. J.-C., philosophes grecs contemporains de Socrate, partisans du conventionnalisme et du relativisme, spécialisés en rhétorique et en grammaire ; Socrate et Platon ont combattu leur enseignement et en ont donné une image (partiale et inexacte) qui correspond au sens «3». 3) Péj. Rhéteur de mauvaise foi ; homme qui démontre n’importe quoi ; individu qui raisonne mal (Nouveau vocabulaire des études philosophiques op. cit.).

² Thalès : Issu d’une famille tbébaine, Thalès naît à Mile! en Ionie à la fin du VIT siècle. Malhématicien, il contribue à la naissance de la géométrie. Il aurait dans ce domaine bénéficié, d’après Hérodote (Histoires, II, 109) de l’apport de la science égyptienne. Proclus souligne que ses travaux ont servi à ses successeurs, dont Euclide au ttT siècle dans l’élaboration de ses Éléments (Anthologie chronologique; « philosophes et philosophie », tome 1, Nathan, 1992).

³ Socrate : 469-399 avant J.-C, originaire d’Athènes, Socrate est sans doute le personnage le plus marquant de la philosophie grecque et pas seulement de la fin du / siècle avant J.-C. Cet esprit critique et provocateur, qui fascina et irrita ses compatriotes, fut accusé de corrompre la jeunesse et fut condamné à boire la ciguë, à lire « Apologie de Socrate », « Criton », « Phédon » de Platon qui fut son disciple (ld.).

3 Agora : place publique, centre de la vie politique, religieuse et économique de la cité dans l’Antiquité grecque.

5 La méthode de Socrate ou dialectique des pensées comprend deux parties : L’ironie dirigée contre la présomption et le sophisme. En dissimulant avec art la supériorité qu’il puise dans sa notion de la vraie sagesse, il engage les sophistes dans des discussions d’où ils doivent sortir compromis, et étale ainsi la vanité de leur sagesse menteuse. La maïeutique ou l’art d’accoucher des esprits, qui consiste, sur la place publique, à s’adresser au premier venu, à l’humble artisan comme aux plus illustres citoyens, à l’esclave comme au maître. Peu importent les temps, les lieux, les personnages. Tout est occasion de discours et de recherches ; tout esprit est capable d’enfanter au moins quelques idées ou de provoquer chez les autres un enfantement analogue. De toute âme et de toute chose il sait que la vérité peut sortir. Ces dialogues, ces discussions, ces confrontations d’opinions adverses dans le but d’accéder à la vérité c’est la Dialectique (Histoire de la philosophie, 5′ éd., A. Fouillée).

SAUTET, Marc, À quoi sert la philosophie ?, Première partie – Conférence de Marc Sautet, Éditions Pleins Feu, 1997, pp. 9-10.

La philosophie pratique ferait donc appel à une habileté (?????, sophía féminin (Ancienne écriture : ?????) ), une habileté dans le questionnement.


PHILOSOPHIE, n. f.

XIIe siècle. Emprunté, par l’intermédiaire du latin, du grec philosophia, de même sens, lui-même composé à partir de phileîn, « aimer », et sophia, « habileté, sagesse ».

Source : Ortolang – Outils et Ressources pour un Traitement Optimisé de la LANGue, CNRS, France.


Mais peut-on soutenir qu’être habile, c’est être sage ? Je ne pense que l’on répondre par l’affirmative à cette question. Selon moi, l’habileté demeure un OUTIL et non pas une sagesse en soi. Je connais des gens habillent qui sont loin d’être sages, avec un mode de vie peu vertueux.


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J’accorde quatre étoiles sur cinq au livre À QUOI SERT LA PHILOSOPHIE de MARS SAUTET chez les ÉDITIONS PLEINS FEUX (1997).


P.S. : Ce livre n’est plus disponible en librairie mais vous le trouverez dans la section des livres de seconde main.


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Articles du dossier

Article # 1 : Introduction

Témoignage de ma recherche personnelle au sujet de la philothérapie (philosophie + thérapie) ou, si vous préférez, de la pratique de la philosophie en clinique. Il s’agit de consultation individuel ou de groupe offert par un philosophe praticien pour nous venir en aide. Elle se distingue de la « psychothérapie » (psychologie + thérapie) en ce qu’elle utilise des ressources et des procédés et poursuit de objectifs propres à la philosophie. On peut aussi parler de « philosophie appliquée ».

Article # 2 : Mise en garde contre le copinage entre la philosophie et la psychologie

La philothérapie gagne lentement mais sûrement en popularité grâce à des publications de plus en plus accessibles au grand public (voir l’Introduction de ce dossier).

L’un des titres tout en haut de la liste s’intitule « Platon, pas Prozac! » signé par Lou Marinoff paru en français en l’an 2000 aux Éditions Logiques. Ce livre m’a ouvert à la philothérapie.

L’auteur est professeur de philosophie au City College de New York, fondateur de l’Association américaine des praticiens de la philosophie (American Philosophical Practitioners Association) et auteurs de plusieurs livres.

Article # 3 : Philothérapie – Libérez-vous par la philosophie, Nathanaël Masselot, Les Éditions de l’Opportun

Présentation du livre Philothérapie – Libérez-vous par la philosophie suivie de mes commentaires de lecture.

Article # 4 : Sur le divan d’un philosophe – La consultation philosophie : une nouvelle démarche pour se connaître, changer de perspective, repenser sa vie. Jean-Eudes Arnoux, Éditions Favre

Présentation du livre Sur le divan d’un philosophe – La consultation philosophie : une nouvelle démarche pour se connaître, changer de perspective, repenser sa vie suivie de mes commentaires de lecture.

Article # 5 : Philosopher pour se retrouver – La pratique de la philo pour devenir libre et oser être vrai, Laurence Bouchet, Éditions Marabout

Cet article présente et relate ma lecture du livre « Philosopher pour se retrouver – La pratique de la philo pour devenir libre et oser être vrai », de Laurence Bouchet aux Éditions Marabout. Malheureusement ce livre n’est plus disponible à la vente tel que mentionné sur le site web de l’éditeur. Heureusement on peut encore le trouver et l’acheter dans différentes librairies en ligne.

Article # 6 : Une danse dangereuse avec le philothérapeute Patrick Sorrel

Cet article se penche sur l’offre du philothérapeute Patrick Sorrel.

Article # 7 : La consultation philosophique – L’art d’éclairer l’existence, Eugénie Vegleris

Le livre « La consultation philosophique – L’art d’éclairer l’existence » de Madame Eugénie Vegleris aux Éditions Eyrolles se classe en tête de ma liste des meilleurs essais que j’ai lu à ce jour au sujet de la « philothérapie ».

Article # 8 : Guérir la vie par la philosophie, Laurence Devillairs, Presses universitaires de France

À ce jour, tous les livres dont j’ai fait rapport de ma lecture dans ce dossier sont l’œuvre de philosophes consultants témoignant de leurs pratiques fondées sur le dialogue. Le livre « Guérir la vie par la philosophie » de Laurence Devillairs aux Presses universitaires de France (PUF) diffère des précédents parce que l’auteure offre à ses lecteurs une aide direct à la réflexion sur différents thèmes.

Article # 9 : Du bien-être au marché du malaise – La société du développement personnel – par Nicolas Marquis aux Presses universitaires de France

J’ai lu ce livre à reculons. J’ai appliqué les feins dès les premières pages. L’objectivité sociologique de l’auteur m’a déplu. Ce livre présente aux lecteurs des observations, que des observations. L’auteur n’en tire aucune conclusion.

Article # 10 : Happycratie : comment l’industrie du bonheur a pris le contrôle de nos vies, Eva Illouz et Edgar Cabanas, Premier Parallèle, 2018

J’accorde à ce livre cinq étoiles sur cinq parce qu’il m’a révélé les coulisses de la quête du bonheur au cœur de notre société néo-libérale. Je savais que cette obsession du bonheur circulait au sein de la population, notamment par le biais des coach de vie et des agents de développement personnel, mais je n’aurais jamais imaginé qu’elle cachait une véritable industrie soutenue par une idéologie psychologisante. Jusque-là, je ne connaissais de cette industrie que le commerce des livres et la montée en puissance des coachs de vie dédiés à la recherche du bonheur.

Article # 11 : La consultation philosophique, Oscar Brenifier, Éditions Alcofribas, 2020

J’ai adoré ce livre. Il est dense, très dense. On ne peut pas le lire comme un roman. Me voici enfin devant un auteur qui dit tout, où, quand, comment il observe, comment il pense, comment il chemine, comment il voit, comment il entend, comment il anticipe, comment il tire ses conclusions… Bref, un auteur qui expose son propre système de pensée dans un essai plus que formateur pour le nôtre.

Article # 12 : Fin du chapitre : Oscar Brenifier, philosophe praticien

La lecture du livre «La consultation philosophique» signé par le philosophe praticien Oscar Brenifier (voir article #11 de notre dossier «Consulter un philosophe – Quand la philosophie nous aide») nous apprend qu’il adresse un document à ses clients potentiels. J’ai écrit à monsieur Brenifier pour lui demander s’il pouvait me faire parvenir ce document.

Article # 13 : La philo-thérapie, Éric Suárez, Éditions Eyrolles, 2007

Cet article présente et relate ma lecture du livre du «La philo-thérapie» de Éric Suárez, Docteur en philosophie de l’Université Laval (Québec), philosophe praticien (Lausanne), publié en 2007 aux Éditions Eyrolles. Ce livre traite de la consultation philosophique ou, si vous préférez, de la philo-thérapie, d’un point de vue pratique. En fait, il s’agit d’un guide pour le lecteur intéressé à acquérir sa propre approche du philosopher pour son bénéfice personnel. Éric Suárez rassemble dans son ouvrage vingt exemples de consultation philosophiques regroupés sous cinq grands thèmes : L’amour, L’image de soi, La famille, Le travail et le Deuil.

Article # 14 : Comment choisir son philosophe ? Guide de première urgence à l’usage des angoissés métaphysiques, Oreste Saint-Drôme avec le renfort de Frédéric Pagès, La Découverte, 2000

Ce livre se caractérise par l’humour de son auteur et se révèle ainsi très aisé à lire. D’ailleurs l’éditeur nous prédispose au caractère divertissant de ce livre en quatrième de couverture : «Étudier in extenso la pensée des grands théoriciens et en extraire un mode de réflexion agissant est une mission impossible pour l’honnête homme/femme. C’est pourquoi l’auteur de cet ouvrage aussi divertissant que sérieux propose des voies surprenantes au premier abord, mais qui se révèlent fort praticables à l’usage. L’une passe par la rencontre avec la vie et la personnalité du philosophe : la voie des affinités électives».

Article # 15 : La philosophie comme manière de vivre, Pierre Habot, Entretiens avec Jeanne Cartier et Arnold I Davidson, Le livre de poche – Biblio essais, Albin Michel, 2001

Référencé par un auteur à mon programme de lecture, le livre «La philosophie comme manière de vivre» m’a paru important à lire. Avec un titre aussi accrocheur, je me devais de pousser plus loin ma curiosité. Je ne connaissais pas l’auteur Pierre Hadot : «Pierre Hadot (né à Paris, le 21 février 1922, et mort à Orsay, le 24 avril 20101) est un philosophe, historien et philologue français, spécialiste de l’Antiquité, profond connaisseur de la période hellénistique et en particulier du néoplatonisme et de Plotin. Pierre Hadot est l’auteur d’une œuvre développée notamment autour de la notion d’exercice spirituel et de la philosophie comme manière de vivre.» (Source : Wikipédia)

Article # 16 : La philosophie, un art de vivre de vivre, Collectif sous la direction de Jean-François Buisson, Les Éditions Cabédita, 2021

Jeanne Hersch, éminente philosophe genevoise, constate une autre rupture encore, celle entre le langage et la réalité : « Par-delà l’expression verbale, il n’y a pas de réalité et, par conséquent, les problèmes ont cessé de se poser (…). Dans notre société occidentale, l’homme cultivé vit la plus grande partie de sa vie dans le langage. Le résultat est qu’il prend l’expression par le langage pour la vie même. » (L’étonnement philosophique, Jeanne Hersch, Éd. Gallimard.) / On comprend par là qu’aujourd’hui l’exercice du langage se suffit à lui-même et que, par conséquent, la philosophie se soit déconnectée des problèmes de la vie quotidienne.» Source : La philosophie, un art de vivre, Collectif sous la direction de Jean-François Buisson, Les Éditions Cabédita, 2021, Préface,  p. 9.

Article # 17 : Socrate à l’agora : que peut la parole philosophique ?, Collectif sous la direction de Mieke de Moor, Éditions Vrin, 2017

J’ai trouvé mon bonheur dès l’Avant-propos de ce livre : «Laura Candiotto, en insistant sur le rôle joué par les émotions dans le dialogue socratique ancien et sur l’horizon éthique de celui-ci, vise à justifier théoriquement un «dialogue socratique intégral», c’est-à-dire une pratique du dialogue socratique qui prend en compte des émotions pour la connaissance.» Enfin, ai-je pensé, il ne s’agit plus de réprimer les émotions au profit de la raison mais de les respecter dans la pratique du dialogue socratique. Wow ! Je suis réconforté à la suite de ma lecture et de mon expérience avec Oscar Brenifier dont j’ai témoigné dans les articles 11 et 12 de ce dossier.

Article # 18 : La philosophie, c’est la vie – Réponses aux grandes et aux petites questions de l’existence, Lou Marinoff, La table ronde, 2004

Lou Marinoff occupe le devant de la scène mondiale de la consultation philosophique depuis la parution de son livre PLATON, PAS PROJAC! en 1999 et devenu presque’intantément un succès de vente. Je l’ai lu dès sa publication avec beaucoup d’intérêt. Ce livre a marqué un tournant dans mon rapport à la philosophie. Aujourd’hui traduit en 27 langues, ce livre est devenu la bible du conseil philosophique partout sur la planète. Le livre dont nous parlons dans cet article, «  La philosophie, c’est la vie – Réponses aux grandes et aux petites questions de l’existence », est l’une des 13 traductions du titre original « The Big Questions – How Philosophy Can Change Your Life » paru en 2003.

Article # 19 : S’aider soi-même – Une psychothérapie par la raison, Lucien Auger, Les Éditions de l’Homme

J’ai acheté et lu « S’aider soi-même » de Lucien Auger parce qu’il fait appel à la raison : « Une psychothérapie par la raison ». Les lecteurs des articles de ce dossier savent que je priorise d’abord et avant tout la philothérapie en place et lieu de la psychothérapie. Mais cette affiliation à la raison dans un livre de psychothérapie m’a intrigué. D’emblée, je me suis dit que la psychologie tentait ici une récupération d’un sujet normalement associé à la philosophie. J’ai accepté le compromis sur la base du statut de l’auteur : « Philosophe, psychologue et professeur ». « Il est également titulaire de deux doctorats, l’un en philosophie et l’autre en psychologie » précise Wikipédia. Lucien Auger était un adepte de la psychothérapie émotivo-rationnelle créée par le Dr Albert Ellis, psychologue américain. Cette méthode trouve son origine chez les stoïciens dans l’antiquité.

Article # 20 (1/2) : Penser par soi-même – Initiation à la philosophie, Michel Tozzi, Chronique sociale

J’accorde à ce livre cinq étoiles sur cinq et je peux même en rajouter une de plus, une sixième, pour souligner son importance et sa pertinence. Il faut le lire absolument ! Je le recommande à tous car il nous faut tous sortir de ce monde où l’opinion règne en roi et maître sur nos pensées.

Article # 20 (2/2) : Penser par soi-même – Initiation à la philosophie, Michel Tozzi, Chronique sociale

Dans la première partie de ce rapport de lecture du livre « Penser par soi-même – Initiation à la philosophie » de Michel Tozzi, je vous recommandais fortement la lecture de ce livre : « J’accorde à ce livre cinq étoiles sur cinq et je peux même en rajouter une de plus, une sixième, pour souligner son importance et sa pertinence. Il faut le lire absolument ! Je le recommande à tous car il nous faut tous sortir de ce monde où l’opinion règne en roi et maître sur nos pensées.» Je suis dans l’obligation d’ajouter cette deuxième partie à mon rapport de lecture de ce livre en raison de ma relecture des chapitres 6 et suivants en raison de quelques affirmations de l’auteur en contradiction avec ma conception de la philosophie.

Article # 21 – Agir et penser comme Nietzsche, Nathanaël Masselot, Les Éditions de l’Opportun

J’accorde au livre Agir et penser comme Nietzsche de Nathanaël Masselot cinq étoiles sur cinq. Aussi facile à lire qu’à comprendre, ce livre offre aux lecteurs une excellente vulgarisation de la philosophie de Friedricha Wilhelm Nietzsche. On ne peut pas passer sous silence l’originalité et la créativité de l’auteur dans son invitation à parcourir son œuvre en traçant notre propre chemin suivant les thèmes qui nous interpellent.

Article # 22 – La faiblesse du vrai, Myriam Revault d’Allones, Seuil

Tout commence avec une entrevue de Myriam Revault d’Allonnes au sujet de son livre LA FAIBLESSE DU VRAI à l’antenne de la radio et Radio-Canada dans le cadre de l’émission Plus on de fous, plus on lit. Frappé par le titre du livre, j’oublierai le propos de l’auteur pour en faire la commande à mon libraire.

Article # 23 – Pour une philothérapie balisée

Le développement personnel fourmille de personnes de tout acabit qui se sont improvisées conseillers, coachs, thérapeutes, conférenciers, essayistes, formateurs… et auxquelles s’ajoutent des praticiens issus des fausses sciences, notamment, divinatoires et occultes, des médecines et des thérapies alternatives. Bref, le développement personnel attire toute sorte de monde tirant dans toutes les directions.

Article # 24 – Comment nous pensons, John Dewey, Les empêcheurs de penser en rond / Seuil

Je n’aime pas cette traduction française du livre How we think de John Dewey. « Traduit de l’anglais (États-Unis) par Ovide Decroly », Comment nous pensons parait aux Éditions Les empêcheurs de penser en rond / Seuil en 2004. – Le principal point d’appui de mon aversion pour traduction française repose sur le fait que le mot anglais « belief » est traduit par « opinion », une faute majeure impardonnable dans un livre de philosophie, et ce, dès les premiers paragraphes du premier chapitre « Qu’entend-on par penser ? »

Article # 25 – Une philothérapie libre axée sur nos besoins et nos croyances avec Patrick Sorrel

Hier j’ai assisté la conférence Devenir philothérapeute : une conférence de Patrick Sorrel. J’ai beaucoup aimé le conférencier et ses propos. J’ai déjà critiqué l’offre de ce philothérapeute. À la suite de conférence d’hier, j’ai changé d’idée puisque je comprends la référence de Patrick Sorrel au «système de croyance». Il affirme que le «système de croyance» est une autre expression pour le «système de penser». Ce faisant, toute pensée est aussi une croyance.

Article # 26 – Une pratique philosophique sans cœur

J’éprouve un malaise face à la pratique philosophique ayant pour objectif de faire prendre conscience aux gens de leur ignorance, soit le but poursuivi par Socrate. Conduire un dialogue avec une personne avec l’intention inavouée de lui faire prendre conscience qu’elle est ignorante des choses de la vie et de sa vie repose sur un présupposé (Ce qui est supposé et non exposé dans un énoncé, Le Robert), celui à l’effet que la personne ne sait rien sur le sens des choses avant même de dialoguer avec elle. On peut aussi parler d’un préjugé philosophique.

Article # 27 – Êtes-vous prisonnier de vos opinions ?

Si votre opinion est faite et que vous n’êtes pas capable d’en déroger, vous êtes prisonnier de votre opinion. Si votre opinion est faite et que vous êtes ouvert à son évolution ou prêt à l’abandonner pour une autre, vous êtes prisonnier de l’opinion. Si votre opinion compte davantage en valeur et en vérité que les faits, vous êtes prisonnier de vos opinions. Si votre opinion est la seule manière d’exprimer vos connaissances, vous êtes prisonnier de vos opinions. Si vous pensez que l’opinion est le seul résultat de votre faculté de penser, vous êtes prisonnier de vos opinions. Si vous prenez vos opinion pour vraies, vous êtes prisonnier de vos opinions.

Article # 28 – La pratique philosophique – Une méthode contemporaine pour mettre la sagesse au service de votre bien-être, Jérôme Lecoq, Eyrolles, 2014

J’ai mis beaucoup de temps à me décider à lire « La pratique philosophique » de Jérôme Lecoq. L’auteur est un émule d’Oscar Brenifier, un autre praticien philosophe. J’ai vécu l’enfer lors de mes consultations philosophiques avec Oscar Brenifier. Ainsi toute association de près ou de loin avec Oscar Brenifier m’incite à la plus grande des prudences. Jérôme Lecoq souligne l’apport d’Oscar Brenifier dans les Remerciements en première page de son livre « La pratique philosophique ».

Article # 29 – Je sais parce que je connais

Quelle est la différence entre « savoir » et « connaissance » ? J’exprime cette différence dans l’expression « Je sais parce que je connais ». Ainsi, le savoir est fruit de la connaissance. Voici quatre explications en réponse à la question « Quelle est la différence entre savoir et connaissance ? ».

Article # 30 – Les styles interpersonnels selon Larry Wilson

J’ai décidé de publier les informations au sujet des styles interpersonnels selon Larry Wilson parce que je me soucie beaucoup de l’approche de la personne en consultation philosophique. Il m’apparaît important de déterminer, dès le début de la séance de philothérapie, le style interpersonnel de la personne. Il s’agit de respecter la personnalité de la personne plutôt que de la réprimer comme le font les praticiens socratiques dogmatiques. J’ai expérimenté la mise en œuvre de ces styles inter-personnels avec succès.

Article # 31 – La confiance en soi – Une philosophie, Charles Pépin, Allary Éditions, 2018

Le livre « La confiance en soi – Une philosophie » de Charles Pépin se lit avec une grande aisance. Le sujet, habituellement dévolue à la psychologie, nous propose une philosophie de la confiance. Sous entendu, la philosophie peut s’appliquer à tous les sujets concernant notre bien-être avec sa propre perspective.

Article # 32 – Les émotions en philothérapie

J’ai vécu une sévère répression de mes émotions lors deux consultations philosophiques personnelles animées par un philosophe praticien dogmatique de la méthode inventée par Socrate. J’ai témoigné de cette expérience dans deux de mes articles précédents dans ce dossier.

Article # 33 – Chanson « Le voyage » par Raôul Duguay, poète, chanteur, philosophe, peintre… bref, omnicréateur québécois

Vouloir savoir être au pouvoir de soi est l’ultime avoir / Le voyage / Il n’y a de repos que pour celui qui cherche / Il n’y a de repos que pour celui qui trouve / Tout est toujours à recommencer

Article # 34 – « Ah ! Là je comprends » ou quand la pensée se fait révélation

Que se passe-t-il dans notre système de pensée lorsque nous nous exclamons « Ah ! Là je comprends » ? Soit nous avons eu une pensée qui vient finalement nous permettre de comprendre quelque chose. Soit une personne vient de nous expliquer quelque chose d’une façon telle que nous la comprenons enfin. Dans le deux cas, il s’agit d’une révélation à la suite d’une explication.

Article # 35 – La lumière entre par les failles

Âgé de 15 ans, je réservais mes dimanches soirs à mes devoirs scolaires. Puis j’écoutais l’émission Par quatre chemins animée par Jacques Languirand diffusée à l’antenne de la radio de Radio-Canada de 20h00 à 22h00. L’un de ces dimanches, j’ai entendu monsieur Languirand dire à son micro : « La lumière entre par les failles».

Article # 36 – Les biais cognitifs et la philothérapie

Le succès d’une consultation philosophique (philothérapie) repose en partie sur la prise en compte des biais cognitifs, même si ces derniers relèvent avant tout de la psychologie (thérapie cognitive). Une application dogmatique du dialogue socratique passe outre les biais cognitifs, ce qui augmente les risques d’échec.

Article # 37 – L’impossible pleine conscience

Depuis mon adolescence, il y a plus de 50 ans, je pense qu’il est impossible à l’Homme d’avoir une conscience pleine et entière de soi et du monde parce qu’il ne la supporterait pas et mourrait sur le champ. Avoir une pleine conscience de tout ce qui se passe sur Terre et dans tout l’Univers conduirait à une surchauffe mortelle de notre corps. Il en va de même avec une pleine conscience de soi et de son corps.

Article # 38 – Verbalisation à outrance : «Je ne suis pas la poubelle de tes pensées instantanées.»

Le Dr Jean-Christophe Seznec, psychiatre français, a été interrogé par la journaliste Pascale Senk du quotidien Le Figaro au sujet de son livre Savoir se taire, savoir parler, coécrit avec Laurent Carouana et paru en 2017. Le titre de l’article a retenu mon attention : Psychologie: «il faut sortir de l’hystérie de la parole».

Article # 39 – Comment dialoguer de manière constructive ? par Julien Lecomte, Philosophie, médias et société

Reproduction de l’article « Comment dialoguer de manière constructive ? », un texte de Julien Lecomte publié sur son site web PHILOSOPHIE, MÉDIAS ET SOCIÉTÉ. https://www.philomedia.be/. Echanger sur des sujets de fond est une de mes passions. Cela fait plusieurs années que je m’interroge sur les moyens de faire progresser la connaissance, d’apprendre de nouvelles choses. Dans cet article, je reviens sur le cheminement qui m’anime depuis tout ce temps, pour ensuite donner des pistes sur les manières de le mettre en pratique concrètement.

Article # 40 – Le récit d’initiation en spirale

Dans le récit initiatique, il s’agit de partir du point A pour aller au point B afin que le lecteur ou l’auditeur chemine dans sa pensée vers une révélation permettant une meilleure compréhension de lui-même et/ou du monde. La référence à la spirale indique une progression dans le récit où l’on revient sur le même sujet en l’élargissant de plus en plus de façon à guider la pensée vers une nouvelle prise de conscience. Souvent, l’auteur commence son récit en abordant un sujet d’intérêt personnel (point A) pour évoluer vers son vis-à-vis universel (point B). L’auteur peut aussi se référer à un personnage dont il fait évoluer la pensée.

Article # 41 – La philothérapie – Un état des lieux par Serge-André Guay, Observatoire québécois de la philothérapie

Cet article présente un état des lieux de la philothérapie (consultation philosophique) en Europe et en Amérique du Nord. Après un bref historique, l’auteur se penche sur les pratiques et les débats en cours. Il analyse les différentes publications, conférences et offres de services des philosophes consultants.

Article # 42 – L’erreur de Descartes, Antonio Damasio, Odile Jacob, 1995

J’ai découvert le livre « L’erreur de Descartes » du neuropsychologue Antonio R. Damasio à la lecture d’un autre livre : L’intelligence émotionnelle de Daniel Goleman. L’édition originale de ce livre est parue en 1995 en anglais et j’ai lu la traduction française à l’été 1998 parue un an auparavant chez Robert Laffont. Diplômé de l’université Harvard et docteur en psychologie clinique et développement personnel, puis journaliste au New York Times, où il suit particulièrement les sciences du comportement, Daniel Goleman nous informe dans son livre « L’intelligence émotionnel » au sujet de la découverte spectaculaire pour ne pas dire révolutionnaire de Antonio R. Damasio à l’effet que la raison a toujours besoin d’un coup des émotions pour prendre des décisions. Jusque-là, il était coutume de soutenir que les émotions perturbaient la raison, d’où l’idée de les contrôler.

Article # 43 – Éloge de la pratique philosophique, Sophie Geoffrion, Éditions Uppr, 2018

Ma lecture du livre ÉLOGE DE LA PRATIQUE PHILOSOPHIQUE de la philosophe praticienne SOPHIE GEOFFRION fut agréable et fort utile. Enfin, un ouvrage court ou concis (le texte occupe 65 des 96 pages du livre), très bien écrit, qui va droit au but. La clarté des explications nous implique dans la compréhension de la pratique philosophique. Bref, voilà un éloge bien réussi. Merci madame Geoffrion de me l’avoir fait parvenir.

Article # 44 – Consultation philosophique : s’attarder à l’opinion ou au système de pensée ?

Dans cet article, je m’interroge à savoir la consultation philosophique doit s’attarder à l’opinion ou au système pensée du client. OPINION – Le philosophe praticien cible l’opinion de son client en vue de démontrer l’ignorance sur laquelle elle repose et, par conséquent, l’absence de valeur de vérité qu’elle recèle. Cette pratique repose sur le « questionnement philosophique ».

Article # 45 – Sentir et savoir – Une nouvelle théorie de la conscience, Antonio Damasio, Éditions Odile Jacob

Dans son livre « Sentir et savoir », Antonio Damasio propose « Une nouvelle théorie de la conscience ». Il démontre que la conscience ne peut pas exister sans le corps. Il identifie dans le corps la capacité de sentir comme préalable à la conscience.

Article # 46 – Dépression et philosophie : Du mal du siècle au mal de ce siècle, Robert Redeker, Editions Pleins Feux, 2007

Un si petit livre, seulement 46 pages et en format réduit, mais tellement informatif. Une preuve de plus qu’il ne faut se fier aux apparences. Un livre signé ROBERT REDEKER, agrégé de philosophie originaire de la France, connaît fort bien le sujet en titre de son œuvre : DÉPRESSION ET PHILOSOPHIE.

Article # 47 – Savoir se taire, savoir parler, Dr Jean-Christophe Seznec et Laurent Carouana, InterÉditions, 2017

La plupart des intervenants en psychologie affirment des choses. Ils soutiennent «C’est comme ceci» ou «Vous êtes comme cela». Le lecteur a le choix de croire ou de ne pas croire ce que disent et écrivent les psychologues et psychiatres. Nous ne sommes pas invités à réfléchir, à remettre en cause les propos des professionnels de la psychologie, pour bâtir notre propre psychologie. Le lecteur peut se reconnaître ou pas dans ces affirmations, souvent catégoriques. Enfin, ces affirmations s’apparentent à des jugements. Le livre Savoir se taire, savoir dire de Jean-Christophe Seznec et Laurent Carouana ne fait pas exception.

Article # 48 – Penser sa vie – Une introduction à la philosophie, Fernando Savater, Éditions du Seuil, 2000

Chapitre 1 – La mort pour commencer – Contrairement au philosophe Fernando Savater dans PENSER SA VIE – UNE INTRODUCTION À LA PHILOSOPHIE, je ne définie pas la vie en relation avec la mort, avec son contraire. Je réfléchie et je parle souvent de la mort car il s’agit de l’un de mes sujets préféré depuis mon adolescence. Certaines personnes de mon entourage pensent et affirment que si je parle aussi souvent de la mort, c’est parce que j’ai peur de mourir. Or, je n’ai aucune peur de la mort, de ma mort, de celles de mes proches. Je m’inquiète plutôt des conséquences de la mort sur ceux et celles qui restent, y compris sur moi-même.

Article # 49 – Pourquoi avons-nous des couleurs de peau et des physiques si différents ?

À la lumière du documentaire LE SOLEIL ET DES HOMMES, notamment l’extrait vidéo ci-dessus, je ne crois plus au concept de race. Les différences physiques entre les hommes découlent de l’évolution naturelle et conséquente de nos lointains ancêtres sous l’influence du soleil et de la nature terrestre, et non pas du désir du soleil et de la nature de créer des races. On sait déjà que les races et le concept même de race furent inventés par l’homme en se basant sur nos différences physiques. J’abandonne donc la définition de « race » selon des critères morphologiques…

Article # 50 – Extrait du mémoire de maîtrise «Formation de l’esprit critique et société de consommation» par Stéphanie Déziel

Dans le cadre de notre dossier « Consulter un philosophe », la publication d’un extrait du mémoire de maîtrise « Formation de l’esprit critique et société de consommation » de Stéphanie Déziel s’impose en raison de sa pertinence. Ce mémoire nous aide à comprendre l’importance de l’esprit critique appliqué à la société de consommation dans laquelle évoluent, non seule les jeunes, mais l’ensemble de la population.

Article # 51 – « En fait, c’est dans son incertitude même que réside largement la valeur de la philosophie. » Bertrand Russell

Je reproduis ci-dessous une citation bien connue sur le web au sujet de « la valeur de la philosophie » tirée du livre « Problèmes de philosophie » signé par Bertrand Russell en 1912. Mathématicien, logicien, philosophe, épistémologue, homme politique et moraliste britannique, Bertrand Russell soutient que la valeur de la philosophie réside dans son incertitude. À la suite de cette citation, vous trouverez le texte de Caroline Vincent, professeur de philosophie et auteure du site web « Apprendre la philosophie » et celui de Gabriel Gay-Para tiré se son site web ggpphilo. Des informations tirées de l’Encyclopédie Wikipédia au sujet de Bertrand Russell et du livre « Problèmes de philosophie » et mon commentaire complètent cet article.

Article # 52 – Socrate et la formation de l’esprit critique par Stéphanie Déziel

Passez donc sans vous arrêter, amis, au milieu des Marchands de Sommeil; et, s’ils vous arrêtent, répondez-leur que vous ne cherchez ni un système ni un lit. Ne vous lassez pas d’examiner et de comprendre. (…) Lisez, écoutez, discutez, jugez; ne craignez pas d’ébranler des systèmes; marchez sur des ruines, restez enfants. (…) Socrate vous a paru un mauvais maître. Mais vous êtes revenus à lui; vous avez compris, en l’écoutant, que la pensée ne se mesure pas à l’aune, et que les conclusions ne sont pas l’important; restez éveillés, tel est le but. Les Marchands de Sommeil de ce temps-là tuèrent Socrate, mais Socrate n’est point mort; partout où des hommes libres discutent, Socrate vient s’asseoir, en souriant, le doigt sur la bouche. Socrate n’est point mort; Socrate n’est point vieux. (…) – Alain, (Emile Charrier), Vigiles de l’esprit.

Article # 53 – J’ai un problème avec la vérité

Tout au long de ma vie, j’ai vu la vérité malmenée, tassée d’un bord puis de l’autre, devenir une propriété personnelle (ma vérité — ta vérité — à chacun sa vérité), tantôt objet de monopôle, tantôt reconnue, tantôt niée et reniée… Ah ! La vérité. Quel chaos ! Je me demande depuis longtemps pourquoi la vérité, si elle existe, ne triomphe pas à tout coup, pourquoi elle ne s’impose à tous d’elle-même. Contestée de toutes parts, la vérité, si elle existe, n’a d’intérêt que pour l’opinion qu’on en a et les débats qui s’ensuivent. On va jusqu’à donner à la vérité une mauvaise réputation eu égard à son influence néfaste sur la société et les civilisations. Et que dire de toutes ces croyances qui se prennent pour la vérité ? Et c’est sans compter l’observation récente à l’effet que nous venons d’entrer dans une « ère de post-vérité ».

Article # 54 – Petit manuel philosophique à l’intention des grands émotifs, Iaria Gaspard, Presses Universitaires de France, 2022

J’accorde à ce livre trois étoiles sur cinq. Le titre « Petit manuel philosophique à l’intention des grands émotifs » a attiré mon attention. Et ce passage du texte en quatrième de couverture m’a séduit : «En proposant une voyage philosophique à travers l’histoire des émotions, Iaria Gaspari bouscule les préjugés sur notre vie émotionnelle et nous invite à ne plus percevoir nos d’états d’âme comme des contrainte ». J’ai décidé de commander et de lire ce livre. Les premières pages m’ont déçu. Et les suivantes aussi. Rendu à la moitié du livre, je me suis rendu à l’évidence qu’il s’agissait d’un témoignage de l’auteure, un témoignage très personnelle de ses propres difficultés avec ses émotions. Je ne m’y attendais pas, d’où ma déception. Je rien contre de tels témoignages personnels qu’ils mettent en cause la philosophie, la psychologie, la religion ou d’autres disciplines. Cependant, je préfère et de loin lorsque l’auteur demeure dans une position d’observateur alors que son analyse se veut la plus objective possible.

Article # 55 – Savoir, connaissance, opinion, croyance

Tout repose sur le Savoir. L’expérience personnelle et/ou professionnelle qu’on fait du Savoir, après en avoir pris conscience, se retrouve à la base des Connaissances que nous possédons. Les Opinions expriment des Jugements des connaissances et inspirent souvent les Croyances.

Article # 56 – Philosophie, science, savoir, connaissance

La philosophie, mère de toutes les sciences, recherche la sagesse et se définie comme l’Amour de la Sagesse. La sagesse peut être atteinte par la pensée critique et s’adopte comme Mode de vie. • La philosophie soutient la Science et contribue à la naissance et au développement de la méthode scientifique, notamment avec l’épistémologie.

Article # 57 – La philosophie encore et toujours prisonnière de son passé ?

La philothérapie, principale pratique de la philosophie de nos jours, met sans cesse de l’avant les philosophes de l’Antiquité et de l’époque Moderne. S’il faut reconnaître l’apport exceptionnel de ces philosophes, j’ai parfois l’impression que la philothérapie est prisonnière du passé de la philosophie, à l’instar de la philosophie elle-même.

Article # 58 – Le Québec, un désert philosophique

Au Québec, la seule province canadienne à majorité francophone, il n’y a pas de tradition philosophique populaire. La philosophie demeure dans sa tour universitaire. Très rares sont les interventions des philosophes québécois dans l’espace public, y compris dans les médias, contrairement, par exemple, à la France. Et plus rares encore sont les bouquins québécois de philosophie en tête des ventes chez nos libraires. Seuls des livres de philosophes étrangers connaissent un certain succès. Bref, l’espace public québécois n’offre pas une terre fertile à la Philosophie.

Article # 59 – La naissance du savoir – Dans la tête des grands scientifiques, Nicolas Martin, Éditions Les Arènes, 2023.

J’accorde à ce livre cinq étoiles sur cinq parce qu’il me permet d’en apprendre beaucoup plus sur la pensée scientifique telle que pratiquée par de grands scientifiques. L’auteur, Nicolas Martin, propose une œuvre originale en adressant les mêmes questions, à quelques variantes près, à 17 grands scientifiques.

Article # 60 – Pourquoi est-il impossible d’atteindre l’équilibre entre développement personnel et développement spirituel ou philosophique ?

Cet article répond à ce commentaire lu sur LinkedIn : « L’équilibre entre développement personnel et développement spirituel ou philosophique est indispensable. » Il m’apparaît impossible de viser « L’équilibre entre développement personnel et développement spirituel ou philosophique » et de prétendre que cet équilibre entre les trois disciplines soit « indispensable ». D’une part, le développement personnel est devenu un véritable fourre-tout où l’ivraie et le bon grain se mélangent sans distinction, chacun avançant sa recette à l’aveugle.

Article # 61 – Le commerce extrême de la philosophie avec les « philopreneurs »

En ne s’unissant pas au sein d’une association nationale professionnelle fixant des normes et des standards à l’instar des philosophes consultants ou praticiens en d’autres pays, ceux de la France nous laissent croire qu’ils n’accordent pas à leur disciple tout l’intérêt supérieur qu’elle mérite. Si chacun des philosophes consultants ou praticiens français continuent de s’affairer chacun dans son coin, ils verront leur discipline vite récupérée à mauvais escient par les philopreneurs et la masse des coachs.

Article # 62 – Soigner par la philosophie, En marche – Journal de la Mutualité chrétienne (Belgique)

“ Après les succès d’Épicure 500 vous permettant de faire dix repas par jour sans ballonnements, après Spinoza 200 notre inhibiteur de culpabilité, les laboratoires Laron, vous proposent Philonium 3000 Flash, un médicament révolutionnaire capable d’agir sur n’importe quelle souffrance physique ou mentale?: une huile essentielle d’Heidegger pour une angoisse existentielle, une substance active de Kant pour une douleur morale…. Retrouvez sagesse et vitalité en un instant ”, s’amusaient les chroniqueurs radio de France Inter dans une parodie publicitaire diffusée à l’occasion d’une émission ayant pour thème?: la philosophie peut-elle soigner le corps ?

Article # 63 – Contre le développement personnel. Thierry Jobard, Éditions Rue de l’échiquier, 2021

J’attribue quatre étoiles sur cinq à ce livre. Les lecteurs assidus de mes articles connaissent fort bien ma position plus que défavorable face au développement personnel. À l’instar de Thiery Jobard, je suis contre le développement personnel. Je qualifie le développement personnel d’arnaque extrêmement dangereuse pour ses adeptes et notre société.

Article # 64 – Apocalypse cognitive – La face obscure de notre cerveau, Gérald Bronner, Presses Universitaires de France (PUF), 2021

Le philothérapeute (philosophe consultant ou philosophe praticien) a l’obligation de très connaître le contexte dans lequel évolue son client. Le développement de l’esprit critique de ce client passe inévitablement par une prise de conscience de sa cognition en vue de comprendre comment il connaît. Si, dès le départ, le client n’a pas conscience de son mode de pensées, il lui sera difficile de participer activement au dialogue avec son philothérapeute. L’objectif primaire du philosophe consultant demeure de déceler et de corriger les biais cognitifs de son client avant même d’abord une question philosophique. Bref, si la »machine à pensée » du client est corrompu par des «virus cognitifs », une «réinitialisation » s’impose en début de séance de consultation.

Article # 65 – Développement (im)personnel – Le succès d’une imposture, Julia de Funès, Éditions de l’observatoire/Humensis, 2019

Dans son livre « Développement (im) personnel, Julia de Funès, docteure en philosophie, soutient que le développement personnel offre la même recette à tous et qu’à ce titre il ne peut donc pas se qualifier sa démarche de « personnel ». Selon ma compréhension, le développement personnel devrait mettre de l’avant un développement personnalisé, c’est-à-dire adapté à chaque individu intéressé pour se targuer d’être personnel.

Article # 66 – Savoirs, opinions, croyances – Une réponse laïque et didactique aux contestations de la science en classe, Guillaume Lecointre, Édition Belin / Humensis, 2018

Mon intérêt pour la pensée scientifique remonte à plus de 25 ans. Alors âgé d’une quarantaine d’année, PDG d’une firme d’étude des motivations d’achat des consommateurs, je profite des enseignements et de l’étude du processus scientifique de différentes sources. Je me concentre vite sur l’épistémologie…

Article # 67 – À l’école du doute – Apprendre à penser juste en découvrant pourquoi l’on pense faux, Marc Romainville, Presses Universitaires de France / Humensis, 2023

Ce livre m’a déçu en raison de la faiblesse de sa structure indigne de son genre littéraire, l’essai. L’auteur offre aux lecteurs une foule d’information mais elle demeure difficile à suivre en l’absence de sous-titres appropriés et de numérotation utile pour le repérage des énumérations noyés dans un style plus littéraire qu’analytique.

Article # 68 – Ébauche d’un annuaire : philothérapeutes, philosophes consultants, philosophes praticiens

En l’absence d’une association d’accréditation des philothérapeutes, philosophes consultants ou praticiens en francophonie, il est difficile de les repérer. Il ne nous reste plus que de nombreuses recherches à effectuer sur le web pour dresser une liste, aussi préliminaire soit-elle. Les intervenants en philothérapie ne se présentent pas tous sous la même appellation : « philothérapeute », « philosophe consultant » ou « philosophe praticien » « conseiller philosophique » « philosophe en entreprise », « philosophe en management » et autres.

Article # 69 – Guérir l’impossible – Une philosophie pour transformer nos souffrances en forces, Christopher Laquieze, Guy Trédaniel Éditeur, 2023

J’ai lu le livre GUÉRIR L’IMPOSSIBLE en me rappelant à chaque page que son auteur, Christopher Laquieze, est à la fois philosophe et thérapeute spécialisé en analyse comportementale. Pourquoi ? Parce que ce livre nous offre à la fois un voyage psychologique et philosophique, ce à quoi je ne m’attendais pas au départ. Ce livre se présente comme « Une philosophie pour transformer nous souffrances en forces ». Or, cette philosophie se base davantage sur la psychologie que la philosophie. Bref, c’est le « thérapeute spécialisé en analyse comportementale » qui prend le dessus sur le « philosophe ».

Article # 70 – Agir et penser comme Platon – Sage, penseur, philosophe, juste, courageux …, Nathanaël Masselot, Les Éditions de l’Opportun

Nathaniel Masselot maîtrise fort bien son écriture visiblement axée sur son accessibilité et sa compréhension par tous. Loin de la vulgarisation simpliste, l’auteur nous parle comme nous parlons. Loin de l’écriture hermétique, l’auteur n’a pas la tête dans les nuages et isolé dans une tour surplombant la société; il marche auprès de nous. Avec ses références à l’actualité, il campe son lecteur dans la réalité quotidienne où il évolue.

Article # 71 – 7 règles pour une vie (presque) sans problème, Simon Delannoy, 2022

Ma lecture de ce livre m’a procuré beaucoup de plaisir et de bonheur. Je recherche dans mes lectures les auteurs et les œuvres permettant aux lecteurs d’évoluer de prise de conscience en prise de conscience de la première à la dernière page, de ne plus être le même à la fin de la lecture. Et c’est ce que les lecteurs vivront à la lecture de ce livre.

Article # 72 – Les philo-cognitifs – Ils n’aiment que penser et penser autrement…, Fanny Nusbaum, Olivier Revol, Dominic Sappey-Marinier, Odile Jacob, Paris, 2019

Je n’ai pas aimé ce livre parce que son titre, LES PHILO-COGNITIFS, se réfère à la philosophie sans pour autant faire un traitement philosophique de son sujet. Mon achat reposait entièrement sur le titre de ce livre et je m’attendais à un livre de philosophie. Mais il s’agit d’un livre de psychologie. Mon achat fut intuitif. J’avais pleinement confiance dans l’usage du mot « PHILO » en titre d’un ouvrage pour que ce dernier ne puisse traiter d’un autre sujet que philosophique. Mais ce n’est pas le cas.

Article # 73 – Qu’est-ce que la philosophie ? Michel Meyer, Le livre de poche, Librairie générale française, Paris, 1997

J’aime beaucoup les livres d’introduction et de présentation de la philosophie parce qu’ils ramènent toujours les lecteurs à l’essentiel, aux bases de la discipline. À la question « Qu’est-ce que la philosophie ? », Michel Meyer répond : « La philosophie est depuis toujours questionnement radical. C’est pourquoi il importe aujourd’hui de questionner le questionnement, même si on ne l’a jamais fait auparavant. » MEYER, Michel, Qu’est-ce que la philosophie ? – Les questions ultime de la pensée, Le livre de poche © Librairie Générale Française, Paris, 1997. p. 18.

Article # 74 – Présentations de la philosophie, André Comte-Sponville, Éditions Albin Michel, Le livre de poche, 2000

À l’instar de ma lecture précédente (Qu’est-ce que la philosophie ? de Michel Meyer), le livre PRÉSENTATIONS DE LA PHILOSOPHIE du philosophe ANDRÉ COMTE-SPONVILLE m’a plu parce qu’il met en avant les bases mêmes de la philosophie et, dans ce cas précis, appliquées à une douzaine de sujets :…

Article # 75 – Les théories de la connaissance, Jean-Michel Besnier, Que sais-je?, Presses universitaires de France, 2021

J’ai dévoré le livre LES THÉORIES DE LA CONNAISSANCE par JEAN-MICHEL BESNIER avec un grand intérêt puisque la connaissance de la connaissance me captive. Amateur d’épistémologie, ce livre a satisfait une part de ma curiosité. Évidemment, je n’ai pas tout compris et une seule lecture suffit rarement à maîtriser le contenu d’un livre traitant de l’épistémologie, notamment, de son histoire enchevêtrée de différents courants de pensée, parfois complémentaires, par opposés. Jean-Michel Besnier dresse un portrait historique très intéressant de la quête philosophique pour comprendre la connaissance elle-même.

Article # 76 – Philosophie de la connaissance – Croyance, connaissance, justification, textes réunis par Julien Dutant et Pascal Engel, Libraire philosophique J. Vrin, 2005

Ce livre n’était pas pour moi en raison de l’érudition des auteurs au sujet de la philosophie de connaissance. En fait, contrairement à ce que je croyais, il ne s’agit d’un livre de vulgarisation, loin de là. J’ai décroché dès la seizième page de l’Introduction générale lorsque je me suis buté à la première équation logique.

Article # 77 – Problèmes de philosophie, Bertrand Russell, Nouvelle traduction, Éditions Payot, 1989

Quelle agréable lecture ! J’ai beaucoup aimé ce livre. Les problèmes de philosophie soulevés par Bertrand Russell et les réponses qu’il propose et analyse étonnent. Le livre PROBLÈMES DE PHILOSOPHIE écrit par BERTRAND RUSSELL date de 1912 mais demeure d’une grande actualité, du moins, selon moi, simple amateur de philosophie. Facile à lire et à comprendre, ce livre est un «tourne-page» (page-turner).

Article # 78 – La dictature des ressentis – Sauver la liberté de penser, Eugénie Bastié, Éditions Plon, 2023

La compréhension de ce recueil de chroniques signées EUGÉNIE BASTIÉ dans le quotidien LE FIGARO exige une excellence connaissance de la vie intellectuelle, politique, culturelle, sociale, économique et de l’actualité française. Malheureusement, je ne dispose pas d’une telle connaissance à l’instar de la majorité de mes compatriotes canadiens et québécois. J’éprouve déjà de la difficulté à suivre l’ensemble de l’actualité de la vie politique, culturelle, sociale, et économique québécoise. Quant à la vie intellectuelle québécoise, elle demeure en vase clos et peu de médias en font le suivi. Dans ce contexte, le temps venu de prendre connaissance de la vie intellectuelle française, je ne profite des références utiles pour comprendre aisément. Ma lecture du livre LA DICTATURE DES RESSENTIS d’EUGÉNIE BASTIÉ m’a tout de même donné une bonne occasion de me plonger au cœur de cette vie intellectuelle française.

Article # 79 – À la découverte de la sagesse stoïcienne: L’histoire improbable du stoïcisme suivie du Manuel de la vie bonne, Dr Chuck Chakrapani, Éditions Stoa Gallica, 2023

À titre d’éditeur, je n’ai pas aimé ce livre qui n’en est pas un car il n’en possède aucune des caractéristiques professionnelles de conceptions et de mise en page. Il s’agit de la reproduction d’un texte par Amazon. Si la première de couverture donne l’impression d’un livre standard, ce n’est pas le cas des pages intérieures du… document. La mise en page ne répond pas aux standards de l’édition française, notamment, en ne respectant pas les normes typographiques.

Article # 80 – Le changement personnel – Histoire Mythes Réalités, sous la direction de Nicolas Marquis, Sciences Humaines Éditions, 2015

J’ai lu avec un grand intérêt le livre LE CHANGEMENT PERSONNEL sous la direction de NICOLAS MARQUIS. «Cet ouvrage a été conçu à partir d’articles tirés du magazine Sciences Humaines, revus et actualisés pour la présente édition ainsi que de contributions inédites. Les encadrés non signés sont de la rédaction.» J’en recommande vivement la lecture pour son éruditions sous les aspects du changement personnel exposé par différents spécialistes et experts tout aussi captivant les uns les autres.

Article # 81 – L’empire des coachs – Une nouvelle forme de contrôle social, Roland Gori et Pierre Le Coz, Éditions Albin Michel, 2006

À la lecture de ce livre fort intéressent, j’ai compris pourquoi j’ai depuis toujours une dent contre le développement personnel et professionnel, connu sous le nom « coaching ». Les intervenants de cette industrie ont réponse à tout, à toutes critiques. Ils évoluent dans un système de pensée circulaire sans cesse en renouvellement créatif voire poétique, système qui, malheureusement, tourne sur lui-même. Et ce type de système est observable dans plusieurs disciplines des sciences humaines au sein de notre société où la foi en de multiples opinions et croyances s’exprime avec une conviction à se donner raison. Les coachs prennent pour vrai ce qu’ils pensent parce qu’ils le pensent. Ils sont dans la caverne de Platon et ils nous invitent à les rejoindre.

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Romain Jalabert

Résumés

Fort de près de vingt années d’existence et d’un essaimage géographique extrêmement vaste et diversifié, le phénomène dit « des cafés philo » a largement démenti les soupçons d’« effet de mode » et de « snobisme parisien » qui lui furent longtemps assignés. Par-delà les critiques qui ne cessent d’émettre des doutes quant à la validité philosophique des échanges, le mouvement poursuit son chemin et évolue, sans jamais trop s’éloigner du célèbre vœu de Diderot : « hâtons-nous de rendre la philosophie populaire ! ». Chef de file inopiné d’une kyrielle de pratiques plus ou moins dérivées (ciné philo, rando philo, banquet philo, atelier philo dans le cadre d’Universités Populaires, etc.), le café philo reste sans doute la plus populaire et la plus médiatique desdites « Nouvelles Pratiques Philosophiques ». Mais probablement aussi la plus invectivée… A partir d’ouvrages, d’articles de revues, de rapports officiels et d’archives radiophoniques couvrant la période 1992-2010, mais aussi à partir d’une enquête par questionnaire électronique menée durant les mois de mai et juin 2010, nous nous proposons de faire le point sur l’arrivée et l’évolution de ce mouvement dans la cité, et de tenter d’esquisser par ailleurs quelques perspectives pour la plus ancienne – avec la consultation – des Nouvelles Pratiques Philosophiques.


Plan

1. La naissance fortuite du café philo2. Vous avez dit « café philo » ?

3. Pourquoi un café philo ?

4. La « philosophicité » des échanges

5. L’enquête sur les cafés philo (mai – juin 2010)

6. Quelles perspectives pour le café philo de demain ?


Texte intégral

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« Il se peut que ces rencontres n’aient aucune importance, qu’elles ne constituent tout au plus qu’un simple amusement dominical pour solitaires désœuvrés. Mais il se pourrait aussi que ce soit un signe – le signe que la philosophie, n’en déplaise à ceux qui lui ont creusé sa tombe, a encore de beaux jours devant elle et que la pensée, n’en déplaise aux pessimistes, est loin d’être défaite. On conviendra que cela mérite réflexion », Marc Sautet (1995, p. 10)

Fort de près de vingt années d’existence et d’un essaimage géographique extrêmement vaste et diversifié, le phénomène dit « des cafés philo » a largement démenti les soupçons d’« effet de mode » et de « snobisme parisien » qui lui furent longtemps assignés. Par-delà les critiques qui ne cessent d’émettre des doutes quant à la validité philosophique des échanges – au seul prétexte parfois de la précarité des conditions d’exercice de la réflexion dans un tel lieu et sans préparation véritable, le mouvement poursuit son chemin et évolue, sans jamais trop s’éloigner du célèbre vœu de Diderot : « hâtons-nous de rendre la philosophie populaire ! ». Chef de file inopiné d’une kyrielle de pratiques plus ou moins dérivées (ciné philo, rando philo, banquet philo, atelier philo dans le cadre d’Universités Populaires, etc.), le café philo reste sans doute la plus populaire et la plus médiatique desdites « Nouvelles Pratiques Philosophiques ». Mais probablement aussi la plus invectivée… A partir d’ouvrages, d’articles de revues, de rapports officiels et d’archives radiophoniques couvrant la période 1992- 2010, nous nous proposons de faire le point sur l’arrivée et l’évolution de ce mouvement dans la cité, et de tenter d’esquisser par ailleurs quelques perspectives pour la plus ancienne – avec la consultation – des Nouvelles Pratiques Philosophiques. Pour ce faire nous nous appuierons aussi sur le travail mené avec Gunter Gorhan(2) depuis 2009, dans le cadre des Rencontres sur les Nouvelles Pratiques Philosophiques organisées chaque année à Paris, au Siège de l’UNESCO, et plus particulièrement du chantier de travail « Philocité : philosopher dans la cité aujourd’hui ». De ce travail nous retiendrons notamment une enquête par questionnaire menée durant les mois de mai et juin 2010, à laquelle ont répondu trente cafés philo – français pour la plupart.

1. La naissance fortuite du café philo

Il enseignait la philosophie dans le supérieur et ressentait le besoin, selon ses propres termes, de « faire sortir la philosophie des ghettos des lycées et des universités » ; d’emmener, en bon connaisseur de Nietzsche qu’il était, « la fiancée » en ville. Ce philosophe, cet homme par qui le scandale est arrivé, c’était Marc Sautet, animateur presque malgré lui du premier café philo. Sur le point de lancer à Paris une activité de consultation philosophique (« le cabinet de philosophie ») il évoqua un jour, au détour d’un entretien radiophonique, l’habitude qui était la sienne de retrouver un petit groupe d’amis le dimanche matin au Café des Phares (Place de la Bastille, à Paris) pour discuter librement et philosophiquement de l’avancement de son projet, et par la même occasion de tous ces thèmes qui de près ou de loin concernent l’existence humaine. Le dimanche suivant la diffusion de l’émission radiophonique en question, son cercle d’amis s’était élargi. Quelques auditeurs intéressés par ces discussions philosophiques tout à fait informelles les avaient rejoints. La Place de la Bastille est devenue peu à peu le rendez-vous des « philosophants », et c’est le Café des Phares qui depuis est pris d’assaut chaque dimanche entre 11h et 13h(3) (jusqu’à 150 participants). Ainsi est né le premier « bistrot philo »(4) en France – et sans doute même au monde – dans le courant de l’année 1992(5). En dépit de l’idée première de Marc Sautet qui était celle du « cabinet de philosophie », et de manière vraisemblablement fortuite – voire accidentelle, le café philo s’est précipité sur le devant de la scène, ouvrant la voie à pléthore de pratiques qui se situent à peu près dans le même esprit de démocratisation et de mise à disposition de la philosophie.

2. Vous avez dit « café philo » ?

Entendons-nous tout d’abord sur cette appellation qui, à l’évidence, n’a rien de contrôlée mais semble plutôt approximativement convenue. Notons aussi que Marc Sautet, considéré comme fondateur des cafés philo, n’a vraisemblablement ni proposé, ni reconnu cette dénomination. Avançant « un café pour Socrate » dans son livre publié en 1995, il n’évoque la plupart du temps que « la philosophie au café », quand il ne parle pas du « débat du café des phares ». La devanture du Café des Phares, quant à elle, brandit fièrement la mention » 1er Bistrot Philo ». Que veut donc dire « café philo » (on trouve aussi « café-philo ») ? Cette dénomination proviendrait des médias qui se sont emparés du phénomène peu de temps après « la première fois » – expression qu’une discussion du Café des Phares a définitivement rendue suspecte (Sautet, 1995, pp. 28-34). « Café philo » dépasserait le lieu du café lui-même puisque l’on trouve des « cafés philo » dans des endroits dénués de zinc et de percolateur : médiathèques, salles communales, amphithéâtres d’universités, etc. S’il semble convenu de lire « café philosophique »(6) dans « café philo » – soit plus exactement » café philo. », les usages semblent variés et parfois même contradictoires. Ainsi l’on entend des uns « la café philo », des autres « le café philo ». Voilà un détail qui ne manque pas de soulever une question essentielle quant à cette pratique, ou du moins quant à l’idée que l’on se fait de cette pratique : fait-on de la (véritable) philosophie au cours d’un café philo ? « La café philo(sophie) » laisse imaginer que la philosophie se met au niveau du café, perdant par la même occasion de sa philosophicité, et donc de sa légitimité. Au prétexte que le contexte du café rend forcément la philosophie plus triviale, les détracteurs des cafés philo allèguent une forme dégradée, insatisfaisante voire insuffisante de philosophie : des « propos de café du commerce ». Mais le café semble reconnu « philosophique » si l’on dit « le café philo(sophique) », laissant entendre que le café (et les propos qui s’y tiennent) s’élève au niveau de la philosophie, devenant philosophique. Le renversement est de taille quand ce n’est plus le café qui rend la philosophie plus triviale mais au contraire, selon l’idée formulée par Laura Piccioni(7), la philosophie qui « détrivialise » le lieu du café.

Qu’est-ce alors un café philo ? Si l’on use de termes et expressions pris çà et là dans la « déclaration des cafés-philo du 25 novembre 2000 » (Youlountas, 2002, pp. 79- 81), le café philo apparaît comme un espace public de libre pensée et d’expression, neutre et laïc, favorisant l’écoute active et positive, indépendant de tout groupe religieux ou politique et de leurs dogmes et doctrines, ouvert à tous sans distinction de condition sociale, d’origine, d’âge, de niveau d’étude et de culture personnelle. Caractérisé par « l’accès de chacun à la prise de parole dans le cadre de règles d’échange égalitaires favorisant la participation, quels que soient les qualités oratoires, l’instruction, les connaissances, la culture, les difficultés d’élocution, les éventuels handicaps », le café philo écarte toute forme de prosélytisme et de propagande, se donnant pour seule visée de permettre « de réfléchir ensemble afin d’essayer de penser davantage par soi-même » (ibid.). Ainsi le café, dont Jacques Diament (2001) a rappelé le rôle important dans l’histoire de la pensée (philosophique et politique), devient un lieu dans lequel les gens, quels qu’ils soient, viennent librement et volontairement pour discuter d’un sujet et l’approfondir ensemble. Reprenant les trois pôles qui caractérisent selon lui le café philo (à savoir : le convivial, le démocratique, et bien entendu le philosophique), Michel Tozzi le définit comme « un lieu convivial de réflexion collective à visée philosophique et dispositif démocratique ». Mais le café philo est aussi lieu de souplesse et de liberté, où l’on peut, selon cette belle formule chère à Gunter Gorhan : « prendre de la hauteur sans perdre pied ». L’influence de Marc Sautet n’est assurément pas étrangère à cette expression, puisque nous retrouvons là son souci d’accepter et de permettre que le débat collectif s’élève, mais à condition qu’il demeure accessible pour chacun. « Prendre de la hauteur sans perdre pied », c’est aussi parvenir à des réflexions étonnantes à partir de faits ou d’expressions pourtant anodins.

3. Pourquoi un café philo ?

Parmi les questions fréquemment adressées aux cafés philosophiques, il est celle du « pourquoi » – et par la même occasion du « pour quoi », qui semble viser à la fois le sens, l’utilité et l’impact de cette pratique. Pour Marc Sautet, le café philo répondait assez naturellement – il s’agissait même d’une nécessité – à une situation de crise touchant la société actuelle, mais finalement assez proche de la crise de la cité grecque qu’a connue Socrate : « la philosophie est née il y a deux mille cinq cents ans dans une situation de crise étonnamment analogue à celle que nous connaissons aujourd’hui : la crise de la démocratie athénienne. Aussi incroyable que cela paraisse, nous nous retrouvons, sur une grande échelle, dans une impasse analogue… » (Sautet, 1995, p. 11). Rien de surprenant donc dans cet usage spontané et massif de la philosophie en ville ; et l’idée du cabinet de philosophie reposait notamment sur cette intuition. Dans un entretien radiophonique(8) faisant suite aux retentissements suscités par son expérience innovante au Café des Phares, Marc Sautet disait avoir « l’impression qu’une sorte de fatalité pèse sur nous et que la guerre civile est à l’ordre du jour, et que par conséquent, nous sommes tout au bord d’une guerre du Péloponnèse, la nôtre, et que l’angoisse monte ; et que par conséquent, il est temps d’essayer de garder raison ». Et d’ajouter : « J’ai l’impression que ça a été le travail, la vocation, la tentative de Socrate à cette époque. Il me semble qu’il y a de ça aujourd’hui et que par conséquent, d’une manière ou d’une autre – alors ça passera par le Café des Phares ou ailleurs – on va faire appel à la philosophie de nouveau pour essayer de ne pas devenir fou ». Ainsi le café tenterait de répondre, selon les termes de Michel Tozzi, à « une demande sociétale de philosophie », qui s’expliquerait notamment par une profonde crise du sens, le déclin des institutions, la montée de l’individualisme et la fin des grands récits totalisants (Tozzi, 10/2005). Il suffirait, selon le philosophe Christian Godin, « de quelques individus de bonne volonté, insatisfaits des conditions que le monde leur fait et des discours qu’il leur tient, et qui tentent de lui arracher le plus de sens qu’il est possible » (Gravito, 2005, p. 16). Il y a dans le café philo – mais très probablement aussi dans la plupart des autres pratiques philosophiques – quelque chose de l’ordre du rapport au sens et à la vérité qui se joue, et que l’on vient mettre à l’épreuve de l’autre. Parmi les motivations les plus avancées par les participants nous trouvons la confrontation à l’autre : à d’autres expériences, à d’autres idées, etc.(9) Dans un monde de plus en plus précaire (en termes d’emploi, de relations affectives, etc.), et face à cette issue inéluctable et impénétrable qu’est la mort, notre recherche d’une forme de bonheur – sérénité, sagesse, etc. – semble exiger que l’on se frotte à la pensée d’autrui. Nous éprouvons sans doute ce besoin de nous confronter à d’autres expériences, à d’autres idées. Pour Michel Tozzi, « le café philo est ce lieu d’expression et de partage de l’angoisse métaphysique de l’homme, et de la recherche rationnelle de la vérité et de la joie. Il semble autoriser à tout le monde cette entreprise philosophique qui consiste à tenter de comprendre le monde dans lequel on vit, pour savoir d’où l’on vient, qui l’on est et qu’est-ce qui vaut la peine d’être vécu ? On ne sera jamais trop dans ces questions pour essayer d’éclairer chacun »(10).

4. La « philosophicité » des échanges

Dès ses débuts le café philo a fait l’objet de critiques virulentes de la part des « philosophes de métier », essentiellement les professeurs de philosophie des lycées et des universités, mais aussi lesdits « philosophes patentés », médiatiquement connus et reconnus, qu’ils enseignent ou pas la philosophie. Au cours de son étude sociologique minutieuse et critique du phénomène des cafés philo, Jacques Diament (2001) s’arrête entre autres sur la controverse déjà vieille – mais toujours d’actualité – entre cafés philo et universitaires, notant que « beaucoup de philosophes « de métier » condamnent les cafés-philo sans les connaître » (2001, p. 28). Tous les prétextes sont bons, à commencer par la précarité des conditions d’exercice de la réflexion dans un lieu comme le café. L’exercice de la philosophie réclamerait, selon les détracteurs du café philo, du sérieux, de la rigueur, du silence et peut-être même de la solitude. Un des autres arguments avancés par les opposants au café philo est le manque de travail préalable (notamment lorsque le sujet est décidé le jour même) qui exclurait a priori toute possibilité d’approfondissement. Enfin, pour ne retenir que les principales critiques, il est reproché aux cafés philosophiques de n’être pas encadrés la plupart du temps par des « professionnels de la philosophie », ou encore de ne pas satisfaire aux rudes exigences de la discipline. Dans ces conditions, peu – pour ne pas dire aucun – de cafés philo parviendraient selon eux à échapper à la doxa (l’opinion) et à se hisser au-dessus des préjugés. Apparenté au débat d’opinion, le débat philosophique de café est rejeté du côté du non-philosophique (Chazerans & Seulin, 2002, pp. 51-54). Tout au mieux certains de ces opposants acceptent de reconnaître un caractère pré-philosophique(11) au café philo qui ne correspondrait alors « à la rigueur [qu’à] un exercice préparatoire à une réelle pratique philosophique » (p. 51). Parmi ces opposants nous trouvons notamment Bernard-Henri Lévy, déclarant que « la philosophie ne sera jamais à la portée de tous : elle suppose un infracassable noyau de nuit dont seule la démagogie ambiante peut faire l’économie » (Diament, 2001, p. 26) ; Michel Onfray qui, s’il n’a pas épargné les cafés philo de ses vitupérations les plus acerbes, s’efforce néanmoins de proposer dans le cadre de l’Université Populaire de Caen un cours de philosophie qui se situerait à mi-chemin entre la rigidité académique de l’Université et le laxisme souvent reproché aux cafés philo (même si, à l’évidence, le modèle de « la leçon du professeur » semble néanmoins nettement prédominer dans ce qu’il propose, tandis que le moment dit « de débat » relèverait plus d’un « questions -réponses » qui n’autorise aucun échange véritable entre les personnes qui constituent le public) ; François Jullien, dans le cadre d’un Collège International de Philosophie soucieux de répondre à une demande de plus en plus pressante de philosophie (dans un esprit d’ouverture) mais en se fondant sur le seul travail théorique, a voulu se démarquer très explicitement à la fois de la chapelle et du café « où l’on ne fait que ressasser de l’opinion sans que s’ébauche de la pensée » (Diament 2001, p. 25) ; enfin, André Comte-Sponville se montre peut-être un peu plus nuancé : avançant que seule une véritable préparation de la séance peut garantir la teneur philosophique des échanges, il reconnaît néanmoins avoir été agréablement surpris à l’occasion d’une séance animée à l’improviste par Marc Sautet(12). Voilà qui, au-delà de la question du « bagage philosophique » de l’animateur, vient renforcer l’idée que chaque animateur ajoute à des compétences spécifiques des qualités très personnelles (Cotte, 2002, p. 91). N’est peut-être pas Marc Sautet qui veut, mais le seul « bagage philosophique » de l’animateur ne garantit assurément pas la philosophicité de la discussion.

D’autres philosophes reconnaissent pourtant bien des qualités et même un caractère nécessaire aux cafés philo. C’est le cas bien entendu de Christian Godin, cité supra, mais aussi d’Edgar Morin, préfacier de l’ouvrage intitulé Comprendre le phénomène café-philo, coordonné par Yannis Youlountas en 2002. Dans La tête bien faite, paru en 1999 aux éditions du Seuil, Edgar Morin énonçait cette conception de la philosophie qui veut qu’elle « concerne l’existence de chacun et la vie quotidienne. La philosophie n’est pas une discipline, c’est une puissance d’interrogation et de réflexion » (Diament, 2001, p. 25). Voilà qui rejoint à certains égards l’un des arguments avancés par Marc Sautet contre ses détracteurs : « la bonne position du philosophe n’est pas d’affirmer, elle consiste à interroger. Il se trouve que, sur tous les sujets, beaucoup de gens ont beaucoup de choses à dire. Au café comme ailleurs, plus qu’ailleurs, peut-être. C’est donc un lieu idéal pour soumettre au crible de la raison les opinions les plus répandues et les plus variées » (Sautet, 1995, p. 43). Et Edgar Morin d’achever ainsi la préface citée supra : « La philosophie était sur la place publique dans l’ancienne Athènes. Nos bistrots sont d’innombrables forums de philosophie sauvage. Il est juste que le bistrot puisse s’essayer à la philosophie civilisée et citoyenne » (Youlountas, 2002, p. 5). Répondant aux deux critiques de non-philosophicité et de pré-philosophicité, Jean-François Chazerans et Jean-Pierre Seulin n’hésitent pas à avancer la thèse suivante : « non seulement nous pensons que l’on philosophe vraiment dans les cafés-philo mais encore, si une réelle pratique de la philosophie existe, qu’elle se retrouve exclusivement dans de tels débats. En effet toutes les critiques adressées aux cafés-philo remettant en question leur “philosophicité” n’épargnent pas davantage les autres façons de pratiquer la philosophie. Ainsi, seul le café-philo permet de philosopher de façon originale » (2002, p. 51).

Conscient des points faibles du café philo (notamment une ambiance bruyante et parfois chaotique), Marc Sautet ne cédait pas pour autant sur certaines de ses convictions, qui l’amenaient entre autres à s’inscrire en faux contre l’affirmation selon laquelle il faudrait exclure « toute possibilité d’approfondissement d’un sujet sans “travail” préalable sur ce sujet » (Sautet, 1995, p. 39). « Ni cercle d’initiés ni groupe de thérapie sauvage », le café philo est un lieu où on ne parle pas pour faire taire les autres mais pour réfléchir avec eux ; on ne parle pas de soi pour se raconter mais pour défendre une opinion et la soumettre à l’examen de tous » (p. 34). « Le libre exercice de la parole dans un débat de café n’implique pas la dictature du pathos, pour peu que la raison veille » (p. 32) ; l’intérêt étant de passer du problème personnel à l’humanité tout entière, du singulier à l’universel. Par ailleurs, « tous les sujets sont susceptibles d’être traités de manière philosophique. La philosophie ne tient pas à ses sujets. Ce n’est pas une « matière » à enseigner ni un champ à cultiver, c’est un état d’esprit, une manière de faire usage de son intellect. Le philosophe n’a pas d’objet propre. Il part des idées reçues, des opinions du sens commun, des idéologies dominantes, des révélations religieuses, des réponses données par la science pour les soumettre à l’examen. Tout est donc objet de sa réflexion » (p. 35).

Au cours de son rapport sur la philosophie dans la cité, remis à l’UNESCO en 2007, Oscar Brenifier pointait le vide laissé par les personnes formées à la philosophie, et que « des amateurs trop souvent peu éclairés » (p. 162) ont rempli à leur manière. Spécificité française s’il en est (Oscar Brenifier estimait en 2007 le nombre de cafés philo en France autour de cent cinquante à deux cents), le café philo fut donc principalement investi par des amateurs, tandis qu’à l’étranger les cafés philo sont bien plus rares mais animés la plupart du temps « par des personnes ayant reçu une formation philosophique. De cela on peut comprendre que la figure de Socrate, avec sa simplicité et son interpellation vivante de tout un chacun, devint la figure emblématique de ce mouvement, contre l’élitisme des sophistes défendant un statut et un pré carré » (p. 163). La virulence de la réaction de l’institution philosophique, marquée par un dédain massif de la part des professeurs de philosophie, n’a fait que « polariser et radicaliser les esprits » (p. 162). Il n’existe toujours pas à ce jour de formation spécifique destinée à ceux qui se lancent dans l’animation d’un café philo. Notons cependant les apports de la didactique de la philosophie. Rédacteur en chef de Diotime, revue internationale de didactique de la philosophie(13), Michel Tozzi n’a pas manqué d’offrir au vaste champ des Nouvelles Pratiques Philosophiques les bénéfices de ses recherches menées en tout premier lieu sur l’enseignement de la philosophie et l’apprentissage du philosopher. Ainsi l’exigence philosophique, rigueur qu’il faut impérativement conserver au café philo, pourrait trouver par exemple de précieux critères dans le triptyque proposé : problématiser, conceptualiser et argumenter (Tozzi, 06/2005).

5. L’enquête sur les cafés philo (mai – juin 2010)

Afin d’établir un bilan à la fois précis et synthétique du mouvement des cafés philo, mais aussi pour pouvoir esquisser quelques perspectives, notre recherche s’est efforcée de diversifier ses ressources. Outre l’appui essentiel d’une importante bibliographie (ouvrages, articles de revues et rapports), nous avons essayé d’exploiter au mieux d’une part le bénéfice des diverses rencontres organisées depuis le début des années 2000 sur les Nouvelles Pratiques Philosophiques en général(14) et sur les cafés philosophiques en particulier(15) ; d’autre part le travail entamé en 2009 avec Gunter Gorhan dans le cadre du chantier « Philocité : philosopher dans la cité aujourd’hui ». C’est dans le cadre précis de ce travail que nous avons mené une enquête sur les cafés philosophiques à travers la diffusion d’un questionnaire électronique durant les mois de mai et juin 2010(16). Visant un état des lieux suffisamment complet des pratiques actuelles du café philo, ce questionnaire était composé de divers types de questions, portant notamment sur l’organisation, le fonctionnement, le dispositif d’animation, le public, les animateurs et le mouvement des cafés philo. Un champ de libre expression était également proposé au terme de ce questionnaire. Tous les champs de ce questionnaire en ligne étaient facultatifs. Le questionnaire a été diffusé par le biais de plusieurs listes électroniques de diffusion relatives aux cafés philos et autres pratiques philosophiques en France, donnant lieu à exactement trente retours exploitables – d’autres retours se révélant trop peu détaillés pour pouvoir être utilisés. Parmi les trente questionnaires traités, trois provenaient de l’étranger : Antananarivo (Madagascar), Essen (Allemagne), Vecmont (La Roche-en-Ardenne, Belgique). Les vingt-sept autres provenaient de France, dont seize de la région parisienne et onze de province : Colombiers (34), Forges-les-Eaux (76), Gap (05), Lagrave (81), Lyon (69), Marseille (13), Narbonne (11), Nice (06), Rouen (76), Saint-Quentin (02), Sézanne (51).

En moyenne ces cafés philo comptent près de neuf ans d’activité. Une année ou moins pour six d’entre eux ; plus de dix ans d’existence pour quinze autres. Si pour la plupart le café semble toujours d’actualité, les lieux tendent à se diversifier : médiathèques, maisons pour tous ou de quartiers, centres touristiques et culturels, sièges associatifs, maisons communales, théâtres, cinémas, universités, maisons de détention, etc. Certains sont même organisés dans des châteaux et des casinos ! Pour vingt-sept des trente questionnaires traités, la gratuité semble encore de mise, même si ces nombres sont nuancés par des obligations croissantes d’adhérer à une association ou de consommer – la gratuité sans aucune obligation d’adhérer ni de consommer ne concernant alors plus que douze cafés philo sur les trente exprimés. Largement minoritaires (seulement trois cafés philo), les séances payantes font néanmoins partie désormais du paysage des cafés philo. Cela va de l’animateur « auto-entrepreneur » qui propose aux participants de laisser « ce qu’ils souhaitent (et peuvent) en fin de séance pour rémunérer le travail de l’intervenant », à la soirée à vingt-six euros dans un lieu élégant avec « accueil au champagne ». Entre ces deux tendances nous trouvons des séances avoisinant un montant de sept euros, animées par des « praticiens philosophes » professionnels. Pour autant les cafés philo rattachés à des entreprises ne sont pas encore très nombreux (deux sur trente). La plupart (dix-neuf) reposent sur des associations ou sont rattachés à des Universités Populaires ; quelques-uns (neuf) demeurent encore des électrons libres.

Pour ce qui est de la fréquence, les pratiques mensuelles semblent les plus courantes (dix-huit), notamment en province, tandis que les séances plus répétées ont tendance à se concentrer en région parisienne (d’une séance tous les quinze jours à deux voire trois séances par semaine pour un même lieu). Quelques cafés philo seulement (deux) résistent encore aux cadences – quelles qu’elles soient – et proposent des séances « de temps en temps » – parfois même à la demande des participants. Les jours des séances varient et couvrent désormais la semaine tout entière. Fini le « philosophe du dimanche » ; on pourrait presque assister à des séances de manière quotidienne en région parisienne

En termes de fréquentation, nous trouvons un peu tout : du café philo en milieu rural qui réunit chaque mois moins de dix personnes au café philo parisien qui en compte près de cent chaque semaine. La moyenne semble néanmoins se situer autour de vingt-cinq à trente participants par séance. Le public est lui aussi assez hétérogène puisque sont représentées à peu près toutes les classes d’âges, depuis les « 15-20 ans » jusqu’aux « 80 ans et plus », même si ces extrêmes demeurent assez rares. Une moyenne semble nettement se dégager pour constituer une tranche d’âge allant de 40 à 70 ans. Les catégories socioprofessionnelles apparaissent très diversifiées, même si les groupes « cadres et professions intellectuelles supérieures », « retraités », « étudiants » et « demandeurs d’emplois » prédominent assez largement. Selon les informations recueillies, le public de vingt-sept des cafés philo ayant répondu est à la fois constitué d’un noyau de fidèles que l’on retrouve très régulièrement (autour de 35 – 40 %), et d’un renouvellement permanent (environ 60 – 65 %). Le profil des animateurs varie. Si l’on perçoit un certain équilibre entre les purs autodidactes d’une part, et les personnes ayant reçu une formation philosophique d’autre part (quelques licences ; de nombreux diplômes de maîtrise, DEA et master ; quelques doctorats), il est intéressant de constater que bon nombre d’animateurs ayant reçu une formation universitaire en philosophie (un tiers enseigne d’ailleurs la philosophie) se considèrent aussi comme des autodidactes. Comme si la fonction d’animateur réclamait nécessairement, au-delà de connaissances spécifiques, de développer de nouvelles compétences. Encore une fois, la question de la formation des animateurs de cafés philo se pose.

6. Quelles perspectives pour le café philo de demain ?

« Plutôt que dans le tarot ou la boule de cristal, l’avenir des bistrots-philo se lit sans doute dans le marc de café », écrivait Yannis Youlountas en 2002 (p. 179) avant de se risquer à la question « comment les cafés-philo vont-ils évoluer ? », fort de dix années d’observation de l’émergence et de la progression du phénomène. Sans doute faut-il encore « [parier] sur le formidable potentiel de la pensée humaine » (p. 181), avant d’essayer de nous projeter dans ce « futur [forcément] opaque et indéterminé » (p. 179). Dans le questionnaire évoqué supra, nous proposions les questions suivantes : « comment voyez-vous le café philo de demain ? » et « doit-il évoluer ou pas ? ». Outre les avis opposés mais relativement stériles de type » il ne doit rien changer » et « il doit évoluer », nous trouvons quelques pistes qu’il ne faudrait peut-être pas négliger trop vite. Les uns encouragent le café philo à conserver des exigences philosophiques fortes s’il ne veut pas devenir une forme de « happening » débridé où n’importe qui pourrait raconter n’importe quoi ; les autres l’incitent à se multiplier encore et encore, à se rendre plus attractif pour les jeunes et essayer de réunir les générations. Comme nous en convenions déjà en 2008 dans le cadre d’une table-ronde sur les cafés philo organisée à l’UNESCO, il n’existe pas « un » mais « des » cafés philo (Jalabert, 2009) – et peut-être autant de manières d’organiser et d’animer, cette diversité constituant à la fois une richesse inestimable et une faiblesse préjudiciable. Cette diversité est richesse quand elle permet d’emprunter d’innombrables voies pour des questions finalement peu nombreuses et (ou car) communes – et peut-être même une seule question : « qu’est-ce que l’homme ? ». Elle est faiblesse quand au nom de quelques pratiques insuffisantes ou déviantes l’ensemble des cafés philo perd de sa légitimité. Elle est faiblesse encore lorsqu’elle compromet le sentiment d’appartenance à un groupe – ou réseau – et donc le groupe lui-même. En dépit de cela, et contre l’hypothèse de l’effet de mode, les cafés philo semblent poursuivre leur chemin. Certains ne font que passer, cessent ou suspendent leur cours ; d’autres naissent chaque année en France et dans le monde. La plupart perdurent dans le temps, et l’on fête çà et là les cinq, dix, quinze ans du café philo local. Le café philo du Café des Phares, à Paris, comptera vingt années d’existence en 2012. L’une des principales perspectives qui s’ouvrent au café philo de demain, c’est probablement de participer au débat citoyen et d’y incarner une force de proposition. Mais pour cela, le café philo devrait peut-être se défaire – ou tout au moins s’accommoder – d’une tension qui semble le caractériser en même temps qu’elle le ronge : que faire, face à l’urgence d’une crise sociétale, du souci de prendre le temps de penser les réponses possibles à cette même situation de crise ? Par ailleurs, le café philo devrait peut-être prendre garde à la tentation du jeu et du divertissement qui plane au-dessus de lui, s’il ne veut pas – dans le meilleur des cas – faire de la philosophie « le nouvel opium du peuple », selon une crainte exprimée à maintes reprise par Marc Sautet, reprise par Gunter Gorhan (Marc Sautet employait pour cela le terme de « narcotique »).

Enfin, quelle meilleure perspective, pour le café philo de demain, que le souci de conserver cette conviction commune et motrice : « La philosophie est l’affaire de tous comme c’est l’affaire de tous de penser sa vie et la société. Ce n’est ni un luxe, ni un artifice mais une démarche essentielle pour s’émanciper et se choisir » (Youlountas, 2002, p. 180).


Bibliographie

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COTTE Y. (2002), « Qui peut animer un café-philo ? », Comprendre le phénomène café-philo. Les raisons d’un essor étonnant en 30 questions-réponses, Y. Youlountas (dir.), Durfort, La gouttière, pp. 91-96.

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JALABERT R. & TOZZI M. (10/2010), « 12ème Rencontre philosophique de Sorèze », Diotime, revue internationale de didactique de la philosophie, Scérén CRDP – Académie de Montpellier, n° 46, revue en ligne : http://www.educ-revues.fr/diotime

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YOULOUNTAS Y. (2002), « Comment les cafés-philo vont-ils évoluer ? », Comprendre le phénomène café-philo. Les raisons d’un essor étonnant en 30 questions-réponses, Y. Youlountas (dir.), Durfort, La gouttière, pp. 179-182.


Notes

2 Animateur au Café des Phares, Gunter Gorhan est l’une des figures du mouvement des cafés philo en France, dont il fut l’un des pionniers aux côtés de Marc Sautet. Enseignant retraité de l’Université Paris I (Panthéon-Sorbonne), il anime également des débats dans des foyers de jeunes travailleurs et s’investit en tant qu’écoutant au sein de la Fédération S.O.S. Suicide Phénix.

3 Depuis peu les horaires ont changé : 10h30 – 12h15.

4 Si l’on parle la plupart du temps de « café philo », c’est bien de « bistrot philo » qu’il est question sur la devanture du Café des Phares.

5 Marc Sautet parle dans son livre du mois de juillet 1992 pour la première séance ; mais un peu plus loin il évoque une séance qui aurait eu lieu le 4 avril de la même année… (Sautet, 1995).

6 L’expression « café de philosophie » était également utilisée au départ, sans doute en référence à l’autre expérience du « cabinet de philosophie ».

7 Intervention de Laura Piccioni, professeur à l’Université d’Urbino (Italie), dans le cadre de l’atelier « Philocité » à l’occasion des 10èmes Rencontres sur les Nouvelles Pratiques Philosophiques (UNESCO, Paris, 18 novembre 2010).

8 Enregistrement disponible sur la page d’accueil du site internet du Café des Phares : http://cafe-philo-des-phares.info/ (dernière consultation : le 30 septembre 2010).

9 Cf. les comptes-rendus des séances du Café Philo de Narbonne http://cafephilo.unblog.fr du lundi 30 septembre 1996 (première séance) et du lundi 9 octobre 2006 (dixième anniversaire, centième séance), portant toutes deux sur le thème suivant : « Pourquoi un café philo : quel intérêt à discuter philosophiquement dans un café aujourd’hui ? ». Cf. également : Jalabert, 07/2010.

10 Propos tenus à l’occasion du dixième anniversaire du Café Philo de Narbonne http://cafephilo.unblog.fr le 9 octobre 2006.

11 Marc Sautet ne parlait-il pas lui-même d’« amorcer » : « on peut amorcer dans un café, même avec cent cinquante personnes, une réflexion qui mérite d’être appelée « philosophique ». Amorcer ne veut pas dire mener à bien. Cela veut dire… amorcer. Libre ensuite à qui le souhaite d’approfondir le sujet, de plonger dans les ouvrages évoqués à l’improviste, d’entamer un dialogue en tête à tête avec un auteur cité en cours de route, dans le calme le plus total » (Sautet, 1995, p. 11).

12 Propos tenus à l’occasion d’une discussion informelle, le 4 avril 2008 après la conférence » Mondialisation et civilisations : quelles valeurs pour le XXIème Siècle ? ». André Comte-Sponville, reçu par le Café Philo Agathois en la Maison des Savoirs d’Agde, répondait à la question : « que pensez-vous des cafés philo ? ».

13 Revue en ligne : http://www.educ-revues.fr/diotime

14 Notamment les Rencontres Internationales sur les Nouvelles Pratiques Philosophiques, organisées chaque année à l’Unesco (Paris) à l’occasion de la Journée Mondiale de la Philosophie, durant la troisième semaine du mois de novembre. La dixième édition s’est tenue les 17 et 18 novembre 2010.

15 Nous pensons aux « Rencontres de Sorèze » (ex. « Festival Philo-des-champs ») qui réunissent chaque année au mois de juillet, depuis plus de douze ans, des café-philistes (animateurs et participants) venus de plusieurs villes de France. Nous pensons encore au « Philostival » coorganisé depuis deux ans maintenant par les associations Himéros (Marseille) et Agora Philo (Lyon). La troisième édition se tiendra à Marseille dans le courant du mois de juin 2011. Des comptes rendus (Jalabert & Tozzi, 10/2010) de ces diverses rencontres sont régulièrement publiés dans Diotime, revue internationale de didactique de la philosophie en ligne : http://www.educ-revues.fr/diotime

16 Le questionnaire diffusé est disponible dans son intégralité à l’adresse suivante : http://www.jotform.com/form/1080343342


Pour citer cet article

Référence électronique

Romain Jalabert, « Apprendre à philosopher au café : bilans et perspectives »Recherches en éducation [En ligne], 13 | 2012, mis en ligne le 01 janvier 2012, consulté le 25 septembre 2022. URL : http://journals.openedition.org/ree/5283 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ree.5283


Auteur

Romain Jalabert

Attaché Temporaire d’Enseignement et de Recherche, Département des sciences de l’éducation, Université Paul Valéry Montpellier III


Droits d’auteur

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