Article # 274 – Philosophie, Conseil et Psychothérapie / Philosophy, Counseling, and Psychotherapy, par Elliot D. Cohen et Samuel Zinaich, Jr., Cambridge Scholars Publishing, Newcastle upon Tyne, 2013

Philosophy, Counseling, and Psychotherapy, par Elliot D. Cohen et Samuel Zinaich, Jr., Cambridge Scholars Publishing, Newcastle upon Tyne, 2013
Philosophy, Counseling, and Psychotherapy, par Elliot D. Cohen et Samuel Zinaich, Jr., Cambridge Scholars Publishing, Newcastle upon Tyne, 2013

Philosophy, Counseling, and Psychotherapy

(Philosophie, Conseil et Psychothérapie)

Elliot D. Cohen and Samuel Zinaich, Jr.

Cambridge Scholars Publishing, Newcastle upon Tyne, 2013

ISBN: 1-4438-4798-4
ISBN13: 978-1-4438-4798-8
Date of Publication: 2013-07-25

PAGES: 270


PRÉSENTATION PAR L’ÉDITEUR

Version originale

Can philosophy help ordinary people confront their personal or interpersonal problems of living? Can it help a couple whose marriage is on the rocks, or someone going through a midlife crisis, or someone depressed over the death of a significant other, or who suffers from anxiety about making a life change? These and many other behavioral and emotional problems are ordinarily referred to psychologists, psychiatrists, clinical social workers, or other mental health specialists. Less mainstream is the possibility of consulting a philosophical counselor or practitioner. Yet, there is presently a steadily increasing, world-wide movement among individuals with postgraduate credentials in philosophy to harness their philosophical training and skills in helping others to address their life problems.

But is this channeling of philosophy outside the classroom into the arena of life a good idea? Are philosophers, as such, competent to handle all or any of the myriad emotional and behavioral problems that arise in the context of life; or should these matters best be left to those trained in psychological counseling or psychotherapy?

Through a diverse and contrasting set of readings authored by prominent philosophers, philosophical counselors, and psychologists, this volume carefully explores the nature of philosophical counseling or practice and its relationship to psychological counseling and psychotherapy. Digging deeply into this relational question, this volume aims to spark more rational reflection, and greater sensitivity and openness to the potential contributions of philosophical practice. It is, accordingly, intended for students, teachers, scholars, and practitioners of philosophy, counseling, or psychotherapy; as well as those interested in knowing more about philosophical counseling or practice.

Version française – Traduction par Google Gemini

La philosophie peut-elle aider les gens ordinaires à affronter leurs problèmes de vie personnels ou interpersonnels ? Peut-elle aider un couple dont le mariage est en péril, ou quelqu’un qui traverse une crise de la quarantaine, ou quelqu’un de déprimé par le décès d’un proche, ou qui souffre d’anxiété à l’idée de changer de vie ? Ces problèmes comportementaux et émotionnels, ainsi que beaucoup d’autres, sont habituellement confiés à des psychologues, des psychiatres, des travailleurs sociaux cliniques ou d’autres spécialistes de la santé mentale. Moins courante est la possibilité de consulter un conseiller ou un praticien philosophique. Pourtant, il existe actuellement un mouvement mondial en constante augmentation parmi des personnes possédant des diplômes de troisième cycle en philosophie pour exploiter leur formation et leurs compétences philosophiques afin d’aider les autres à aborder leurs problèmes de vie.

Mais cette canalisation de la philosophie hors de la salle de classe pour l’amener dans l’arène de la vie est-elle une bonne idée ? Les philosophes, en tant que tels, sont-ils compétents pour gérer tout ou partie de la myriade de problèmes émotionnels et comportementaux qui surgissent dans le contexte de la vie ; ou vaut-il mieux laisser ces questions à ceux qui sont formés au conseil psychologique ou à la psychothérapie ?

À travers un ensemble de textes diversifiés et contrastés écrits par des philosophes, des conseillers philosophiques et des psychologues de premier plan, ce volume explore attentivement la nature du conseil ou de la pratique philosophique ainsi que sa relation avec le conseil psychologique et la psychothérapie. En creusant profondément cette question relationnelle, ce volume vise à susciter une réflexion plus rationnelle, ainsi qu’une sensibilité et une ouverture accrues aux contributions potentielles de la pratique philosophique. Il est, par conséquent, destiné aux étudiants, enseignants, chercheurs et praticiens de la philosophie, du conseil ou de la psychothérapie, ainsi qu’à ceux qui souhaitent en savoir plus sur le conseil ou la pratique philosophique.


AU SUJET DES AUTEURS

Elliot D. Cohen, PhD et Samuel Zinaich, Jr, PhD

Version originale

Elliot D. Cohen, PhD (Brown University), is Executive Director and a founder of the National Philosophical Counseling Association, and President of the Institute of Critical Thinking: National Center for Logic-Based Therapy. Author or editor of more than 20 books and numerous professional articles, he is also Editor-in-Chief and founder of the International Journal of Applied Philosophy.

Samuel Zinaich, Jr, PhD (Bowling Green State University), is Associate Professor of Philosophy at Purdue University Calumet. Currently he is the Associate Director of the National Philosophical Counseling Association, Co-Editor of the International Journal of Philosophical Practice, and Fellow at the Institute of Critical Thinking.

Version française – Traduction par Google Gemini

Elliot D. Cohen, PhD (Université Brown), est directeur exécutif et l’un des fondateurs de la National Philosophical Counseling Association [Association nationale de consultation philosophique], ainsi que président de l’instutit Institute of Critical Thinking: National Center for Logic-Based Therapy [Institut de la pensée critique : Centre national pour la thérapie basée sur la logique]. Auteur ou éditeur de plus de 20 livres et de nombreux articles professionnels, il est également rédacteur en chef et fondateur de l’International Journal of Applied Philosophy [Journal international de philosophie appliquée].

Curriculum Vita 2024 (PDF)

Samuel Zinaich, Jr, PhD (Université d’État de Bowling Green), est professeur agrégé de philosophie à l’Université Purdue Calumet. Il est actuellement directeur adjoint de la National Philosophical Counseling Association, co-rédacteur en chef de l’International Journal of Philosophical Practice [Journal international de la pratique philosophique], et chercheur associé (Fellow) à l’Institute of Critical Thinking.

Curriculum Vitae


TABLES DES MATIÈRES

Preface

Acknowledgements

Introduction

Part One: The Nature and Value of Philosophical Counseling

Chapter One : Defining Philosophical Counseling — Roger Paden

Chapter Two : How Does Philosophical Counseling Work? Judgment and Interpretation — Sarah Waller

Chapter Three : Three Questionable Assumptions of Philosophical Counseling — Lydia B. Amir

Chapter Four : Theories of Consciousness, Therapy, and Loneliness — Ben Mijuskovic

Chapter Five : The Central Value of Philosophical Counseling — James Stacey Taylor

Part Two: Approaches to Philosophical Counseling

Chapter Six : Philosophical Counseling and Self-Transformation — Ran Lahav

Chapter Seven : Philosophical Counseling as Psychotherapy — Jon Mills

Chapter Eight : Logic-Based Therapy and Its Virtues — Elliot D. Cohen

Chapter Nine : On Philosophical Self-Diagnosis and Self-Help: A Clarification of the Non-Clinical Practice of Philosophical Counseling — Shlomit C. Schuster

Chapter Ten : Philosophical Counseling: Understanding the Unique Self and Other through Dialogic Approach — Maria daVenza Tillmanns

Chapter Eleven : The Elucidation of Emotional Life: A Philosophical, Eclectic Approach to Psychotherapy — Bryan T. Reuther

Part Three: Applied Issues in Philosophical Counseling

Chapter Twelve : Stoic Anxiolytics — William Ferraiolo

Chapter Thirteen : Anxiety, Angst, Change, and Procrastination — Bill Knaus

Chapter Fourteen : Happiness Pills: Philosophy Versus the Chemical Solution — Peter B. Raabe

Chapter Fifteen : Diagnosis, Philosophical Counseling, and Culturally Recognizable Mental Illnesses — Samuel Zinaich, Jr.

Chapter Sixteen : Is Perfectionism a Mental Disorder? — Elliot D. Cohen

Chapter Seventeen : Licensing Philosophical Counselors — Michael Davis

Traduction avec Google Gemini

Tables des matières

Préface

Remerciements

Introduction

Première partie : La nature et la valeur de la consultation philosophique

Chapitre un : Définir la consultation philosophique — Roger Paden

Chapitre deux : Comment fonctionne la consultation philosophique ? Jugement et interprétation — Sarah Waller

Chapitre trois : Trois postulats discutables de la consultation philosophique — Lydia B. Amir

Chapitre quatre : Théories de la conscience, thérapie et solitude — Ben Mijuskovic

Chapitre cinq : La valeur centrale de la consultation philosophique — James Stacey Taylor

Deuxième partie : Approches de la consultation philosophique

Chapitre six : Consultation philosophique et transformation de soi — Ran Lahav

Chapitre sept : La consultation philosophique en tant que psychothérapie — Jon Mills

Chapitre huit : La thérapie basée sur la logique et ses vertus — Elliot D. Cohen

Chapitre neuf : Sur l’autodiagnostic philosophique et l’auto-assistance : une clarification de la pratique non clinique de la consultation philosophique — Shlomit C. Schuster

Chapitre dix : Consultation philosophique : comprendre le soi unique et l’autre à travers l’approche dialogique — Maria daVenza Tillmanns

Chapitre onze : L’élucidation de la vie émotionnelle : une approche philosophique et éclectique de la psychothérapie — Bryan T. Reuther

Troisième partie : Questions appliquées en consultation philosophique

Chapitre douze : Anxiolytiques stoïciens — William Ferraiolo

Chapitre treize : Anxiété, angoisse, changement et procrastination — Bill Knaus

Chapitre quatorze : Pilules du bonheur : la philosophie contre la solution chimique — Peter B. Raabe

Chapitre quinze : Diagnostic, consultation philosophique et maladies mentales culturellement reconnaissables — Samuel Zinaich, Jr.

Chapitre seize : Le perfectionnisme est-il un trouble mental ? — Elliot D. Cohen

Chapitre dix-sept : L’octroi de licences aux conseillers philosophes — Michael Davis


RAPPORT DE LECTURE

L’émergence de la consultation philosophique : Entre rupture et continuité avec les modèles psychothérapeutiques contemporains

Résumé : Cet article propose une analyse épistémologique et méthodologique stricte des sections liminaires de l’ouvrage collectif dirigé par Elliot D. Cohen et Samuel Zinaich, Jr. (2013). En se limitant rigoureusement aux textes de l’Introduction générale et du premier chapitre rédigé par Roger Paden, l’étude met en lumière la condition « pré-paradigmatique » de la consultation philosophique contemporaine. Elle examine les fondements de sa démarcation avec la psychothérapie ainsi que les défis théoriques liés à la définition de son identité professionnelle.

Introduction

La possibilité de solliciter un philosophe pour résoudre des difficultés existentielles ou des problèmes de vie quotidienne a longtemps été marginalisée au cours de la première moitié du XXe siècle, période durant laquelle la philosophie anglo-américaine s’est largement confinée à l’analyse purement linguistique. Ce n’est qu’à partir des années 1960, à la faveur du développement de l’éthique appliquée, que la discipline a progressivement réinvesti le champ de la praxis. L’acte de naissance de la pratique philosophique contemporaine en dehors du cadre académique est communément attribué à Gerd Achenbach, qui ouvrit son premier cabinet près de Cologne en 1981.

Malgré une expansion internationale continue, la consultation philosophique demeure une discipline en quête d’unification. Selon l’analyse de Roger Paden dans le premier chapitre de l’ouvrage, elle traverse actuellement une période « pré-paradigmatique » au sens de Thomas Kuhn, caractérisée par l’absence d’un paradigme partagé capable de fixer des objectifs et des méthodes uniformes. Cette situation place la discipline dans une tension constante avec les professions d’aide solidement établies, en particulier la psychologie clinique et la psychiatrie.

Le présent article se propose de restituer, avec une stricte fidélité textuelle et une transparence méthodologique totale, les contours de cette confrontation épistémologique, les enjeux de sa réglementation, son rapport critique aux outils de diagnostic médical, ainsi que la typologie de ses principales déclinaisons méthodologiques à partir de l’introduction des éditeurs et du chapitre initial de l’ouvrage.

I. La démarcation professionnelle et les tensions juridico-institutionnelles

L’insertion de la consultation philosophique dans le champ des « professions d’aide » (helping professions) suscite de vives résistances de la part des praticiens traditionnels de la santé mentale. Ces tensions se cristallisent autour de la légitimité scientifique et de l’autonomie de la pratique.

A. L’hostilité de l’industrie de la santé mentale

Une ligne de partage épistémologique stricte est revendiquée par les psychologues et les psychiatres pour exclure les philosophes du domaine de l’intervention thérapeutique. Les éditeurs de l’ouvrage constatent cette opposition frontale à travers l’énoncé textuel suivant :

« […] many psychologists and mental health practitioners argue that philosophers should stick to their traditional roles as teachers and theorists and should not get involved in attempting to use philosophy to help others solve their emotional, behavioral, or cognitive problems. »

[« […] de nombreux psychologues et praticiens de la santé mentale soutiennent que les philosophes devraient s’en tenir à leurs rôles traditionnels d’enseignants et de théoriciens et ne devraient pas s’impliquer dans des tentatives d’utilisation de la philosophie pour aider les autres à résoudre leurs problèmes émotionnels, comportementaux ou cognitifs. »]

Notice : Cohen, Elliot D. et Zinaich, Samuel, Jr. (Éds.). (2013). « Preface », in Philosophy, Counseling, and Psychotherapy. Newcastle upon Tyne, UK: Cambridge Scholars Publishing, p. viii.

Cette objection institutionnelle s’appuie sur le fait que la psychologie s’est développée comme une « science sociale » s’appuyant sur des fondements empiriques croissants, tandis que la philosophie est perçue comme une discipline des humanités, jugée pertinente pour l’espace de la classe. Les détracteurs formulent ainsi l’argument de l’inadéquation de la philosophie face aux pathologies mentales :

« […] too speculative to provide a scientifically-based, safe and effective treatment plan for persons suffering from mood disorders, anxiety disorders, psychosis, or other mental illness. »

[« […] trop spéculative pour fournir un plan de traitement scientifiquement fondé, sûr et efficace pour les personnes souffrant de troubles de l’humeur, de troubles anxieux, de psychose ou d’autres maladies mentales. »]

Notice : Cohen, Elliot D. et Zinaich, Samuel, Jr. (Éds.). (2013). « Preface », in Philosophy, Counseling, and Psychotherapy. Newcastle upon Tyne, UK: Cambridge Scholars Publishing, p. viii.

Aux États-Unis, cette divergence se traduit par un affrontement concret, l’industrie de la santé mentale détenant un quasi-monopole sur la prestation de services cliniques, ce qui relègue les conseillers philosophes non diplômés en santé mentale à la périphérie du système d’aide.

B. Le dilemme de la réglementation : certification versus licence (licensure)

Pour pallier ce manque de reconnaissance, les associations professionnelles — à l’instar de la National Philosophical Counseling Association (NPCA) fondée en 1990 — ont mis en place des programmes de certification. Si la certification offre des garanties déontologiques et méthodologiques aux clients, elle ne se confond pas avec la licence d’État (state licensure), obligatoire pour la pratique clinique.

L’opportunité d’une intégration de la consultation philosophique dans les régimes de licence étatique fait l’objet d’un débat crucial. Les risques d’une standardisation et d’une perte d’indépendance de la profession sont décrits en ces termes par les auteurs :

« If philosophical counselors were licensed by the state, the prospect of losing autonomy over practice seems inevitable. In other words, there would likely be greater uniformity in how philosophical counselors could practice, for example, regulations on training and thus on what sort of modalities they could use. »

[« Si les conseillers philosophes étaient agréés par l’État, la perspective de perdre leur autonomie sur la pratique semble inévitable. En d’autres termes, il y aurait probablement une plus grande uniformité dans la manière dont les conseillers philosophes pourraient pratiquer, par exemple, des réglementations sur la formation et donc sur le type de modalités qu’ils pourraient utiliser. »]

Notice : Cohen, Elliot D. et Zinaich, Samuel, Jr. (Éds.). (2013). « Introduction », in Philosophy, Counseling, and Psychotherapy. Newcastle upon Tyne, UK: Cambridge Scholars Publishing, pp. 3-4.

Pour de nombreux philosophes, l’introduction de réglementations et de contraintes externes est perçue comme une menace directe contre l’essence même de l’investigation philosophique, qui doit demeurer libre de contraintes et d’interférences extérieures.

II. Le rapport au modèle médical : Limites du diagnostic et gestion des risques

Le positionnement des conseillers philosophes face aux outils de la psychiatrie clinique, et en particulier face au Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), constitue un point d’ancrage méthodologique majeur.

A. Le consensus autour du rejet du DSM

Il existe un accord quasi général parmi les praticiens de la consultation philosophique pour proscrire l’usage clinique du DSM dans leur exercice courant. Cette exclusion est motivée par la complexité intrinsèque du manuel, lequel abonde en qualifications et exceptions exigeant une formation spécialisée. De surcroît, le texte de présentation rappelle les exigences indissociables de l’acte d’évaluation clinique :

« […] determine the causal relationships between the physical events that take place in the environment and the psychological status of the client. »

[« […] déterminer les relations causales entre les événements physiques qui se déroulent dans l’environnement et l’état psychologique du client. »]

Notice : Cohen, Elliot D. et Zinaich, Samuel, Jr. (Éds.). (2013). « Introduction », in Philosophy, Counseling, and Psychotherapy. Newcastle upon Tyne, UK: Cambridge Scholars Publishing, p. 5.

L’évaluation de ces liens de causalité échappant aux compétences purement académiques de la philosophie, l’usage non maîtrisé du diagnostic comporte un risque substantiel de nuire au client (potential to harm the client).

B. Le paradoxe de l’évaluation initiale et du devoir d’orientation

Bien que les conseillers philosophes rejettent le modèle diagnostique de la psychiatrie, ils se trouvent confrontés à l’obligation pratique d’évaluer l’adéquation de leurs compétences face aux besoins des consultants. Pour éviter de causer des effets indésirables, le praticien doit être en mesure de repérer des indicateurs de troubles mentaux sévères nécessitant une prise en charge médicale. Le texte de l’introduction formalise des cas de réorientation impérative d’une absolue évidence :

« If a woman, who has been brutally raped, seeks counseling from a philosophical counselor, it is in everybody’s interest to send her to someone who specializes in helping women with this issue. Or another obvious problem may occur if a client comes in with detailed plans to kill himself. »

[« Si une femme, qui a été brutalement violée, cherche à obtenir une consultation auprès d’un conseiller philosophique, il est dans l’intérêt de tous de la renvoyer vers une personne spécialisée dans l’aide aux femmes confrontées à ce problème. Ou un autre problème évident peut survenir si un client se présente avec des plans détaillés pour se tuer. »]

Notice : Cohen, Elliot D. et Zinaich, Samuel, Jr. (Éds.). (2013). « Introduction », in Philosophy, Counseling, and Psychotherapy. Newcastle upon Tyne, UK: Cambridge Scholars Publishing, p. 5-6.

Dans de telles occurrences, l’orientation immédiate vers un thérapeute ou un clinicien agréé s’impose comme une obligation de sécurité. La difficulté opérationnelle majeure réside dans l’identification des symptômes non explicites, où l’absence complète de repères cliniques de la part du philosophe peut s’avérer dommageable pour le suivi du client.

III. Les options méthodologiques initiales : Du purisme cognitif au cadre kuhnien

L’examen des premiers segments textuels met en relief la divergence quant à la définition même de la nature de la consultation philosophique.

A. La posture de neutralité thérapeutique : L’analyse conceptuelle stricte

Pour contourner le risque d’empiétement sur le domaine de la psychologie et éviter les dérives liées au manque de formation clinique, une première option radicale présentée par les éditeurs consiste à rejeter explicitement tout objectif thérapeutique et toute modalité psychologique. Le conseiller limite alors son champ d’action exclusif aux compétences logiques et intellectuelles de sa discipline d’origine, adoptant la règle restrictive suivante :

« […] the philosophical counselor should use only the cognitive tools she possesses, namely, the skills of conceptual analysis and critical thinking. »

[« […] le conseiller philosophique devrait utiliser uniquement les outils cognitifs qu’il possède, à savoir les compétences de l’analyse conceptuelle et de la pensée critique. »]

Notice : Cohen, Elliot D. et Zinaich, Samuel, Jr. (Éds.). (2013). « Introduction », in Philosophy, Counseling, and Psychotherapy. Newcastle upon Tyne, UK: Cambridge Scholars Publishing, p. 6.

La consultation prend alors la forme stricte d’une discussion rationnelle, semblable en tout point à la conversation qu’un professeur de philosophie entretient quotidiennement avec ses étudiants. L’objectif se cantonne à amener le client à penser ses difficultés avec plus de clarté et d’esprit critique. Les éditeurs soulignent toutefois les limites de cette posture épurée : la rectification d’une pensée irrationnelle produit inévitablement un effet thérapeutique bénéfique, et évacuer délibérément la quête du bonheur ou de l’amélioration de la qualité de vie peut profondément déconcerter le consultant.

B. Le cadre méthodologique de Roger Paden : L’isolement conceptuel

Dans le premier chapitre, intitulé « Defining Philosophical Counseling », Roger Paden utilise la grille d’analyse de Thomas Kuhn pour caractériser l’état de la discipline. Paden soutient que la consultation philosophique se trouve dans une période « pré-paradigmatique ». Pour qu’une nouvelle science ou une nouvelle discipline se structure, elle doit parvenir à un certain degré d’isolement afin de développer son identité propre. La tâche prioritaire de cette phase consiste à formuler une définition qui puisse, selon la perspective évolutionniste de Stephen Toulmin reprise par Paden, isoler conceptuellement la discipline de ses parents les plus proches : la psychothérapie traditionnelle, la psychothérapie humaniste et le conseil pastoral.

Paden suggère d’aborder ce projet en suivant les méthodes de Socrate et d’Aristote, c’est-à-dire en cherchant une définition philosophique propre qui sépare la consultation philosophique par ses caractéristiques essentielles, en partant du genre commun de l’activité, à savoir l’appartenance aux « professions d’aide » (the helping professions).

Conclusion

L’analyse de l’introduction générale et du premier chapitre de l’ouvrage de Cohen et Zinaich (2013) révèle que les fondations de la consultation philosophique sont marquées par un débat épistémologique fondamental sur ses limites et sa légitimité. En se confrontant au monopole de l’industrie de la santé mentale et en rejetant l’usage du diagnostic clinique traditionnel symbolisé par le DSM, la discipline cherche sa propre voie. Qu’elle s’oriente vers un purisme intellectuel strict ou qu’elle tente de définir un paradigme unifié pour s’isoler de la psychothérapie, la consultation philosophique demeure, dans son expression théorique initiale, une réflexion ouverte sur les conditions d’application de la rationalité face aux difficultés de l’existence.

Référence Bibliographique Générale

  • Cohen, E. D., & Zinaich, S., Jr. (Éds.). (2013). Philosophy, Counseling, and Psychotherapy. Newcastle upon Tyne, Royaume-Uni : Cambridge Scholars Publishing. (ISBN-10 : 1-4438-4798-4 ; ISBN-13 : 978-1-4438-4798-8).

Sections de l’ouvrage directement exploitées :

  • Cohen, E. D., & Zinaich, S., Jr. (2013). « Preface » & « Introduction ». In Philosophy, Counseling, and Psychotherapy (pp. viii-xi, 1-15).

  • Paden, R. (2013). Chapter One: Defining Philosophical Counseling. In E. D. Cohen & S. Zinaich, Jr. (Éds.), Philosophy, Counseling, and Psychotherapy (pp. 16-33).


AUTRE TEXTE DE ELLIOT D. COHEN

COHEN, Elliot D., « Philosophy with Teeth: The Wedding of Philosophical and Psychological Practices », International Journal of Philosophical Practice, vol. 2, no 2, printemps 2004, p. 1-9. ISSN : 1531-7900.

La philosophie avec des dents : Le mariage des pratiques philosophiques et psychologiques »

Résumé

Cet article propose une extension de l’analyse épistémologique de la consultation philosophique à partir de ses textes fondateurs. La première partie examine sa condition « pré-paradigmatique » et ses rapports initiaux avec le modèle médical à travers l’introduction de l’ouvrage de Cohen et Zinaich (2013) et les thèses de Roger Paden. La deuxième partie, s’appuyant sur les travaux d’Elliot D. Cohen (2004), analyse la dimension synergique de l’alliance entre philosophie et psychologie, tout en réfutant la scission artificielle et stigmatisante opérée par les courants puristes de la pratique philosophique.

Première partie : La nature, la valeur et le cadre initial de la consultation philosophique

I. La démarcation professionnelle et les tensions juridico-institutionnelles

La possibilité de solliciter un philosophe pour résoudre des difficultés existentielles ou des problèmes de vie quotidienne a longtemps été marginalisée au cours de la première moitié du XXe siècle, période durant laquelle la philosophie anglo-américaine s’est largement confinée à l’analyse purement linguistique. Ce n’est qu’à partir des années 1960, à la faveur du développement de l’éthique appliquée, que la discipline a progressivement réinvesti le champ de la praxis. L’insertion de la consultation philosophique dans le champ des « professions d’aide » (helping professions) suscite toutefois de vives résistances de la part des praticiens traditionnels de la santé mentale qui revendiquent une ligne de partage épistémologique stricte. Les éditeurs de l’ouvrage constatent cette opposition frontale à travers l’énoncé textuel suivant :

« […] many psychologists and mental health practitioners argue that philosophers should stick to their traditional roles as teachers and theorists and should not get involved in attempting to use philosophy to help others solve their emotional, behavioral, or cognitive problems. »

[« […] de nombreux psychologues et praticiens de la santé mentale soutiennent que les philosophes devraient s’en tenir à leurs rôles traditionnels d’enseignants et de théoriciens et ne devraient pas s’impliquer dans des tentatives d’utilisation de la philosophie pour aider les autres à résoudre leurs problèmes émotionnels, comportementaux ou cognitifs. »]

Notice : Cohen, Elliot D. et Zinaich, Samuel, Jr. (Éds.). (2013). « Preface », in Philosophy, Counseling, and Psychotherapy. Newcastle upon Tyne, UK: Cambridge Scholars Publishing, p. viii.

Cette objection institutionnelle s’appuie sur le fait que la psychologie s’est développée comme une « science sociale » s’appuyant sur des fondements empiriques croissants, tandis que la philosophie est perçue comme une discipline des humanités, jugée trop spéculative pour faire face aux pathologies mentales :

« […] too speculative to provide a scientifically-based, safe and effective treatment plan for persons suffering from mood disorders, anxiety disorders, psychosis, or other mental illness. »

[« […] trop spéculative pour fournir un plan de traitement scientifiquement fondé, sûr et efficace pour les personnes souffrant de troubles de l’humeur, de troubles anxieux, de psychose ou d’autres maladies mentales. »]

Notice : Cohen, Elliot D. et Zinaich, Samuel, Jr. (Éds.). (2013). « Preface », in Philosophy, Counseling, and Psychotherapy. Newcastle upon Tyne, UK: Cambridge Scholars Publishing, p. viii.

Pour pallier ce manque de reconnaissance, les associations professionnelles ont mis en place des programmes de certification, mais l’opportunité d’une intégration dans les régimes de licence étatique fait l’objet d’un dilemme majeur concernant la perte d’indépendance de la profession, décrite en ces termes par les auteurs :

« If philosophical counselors were licensed by the state, the prospect of losing autonomy over practice seems inevitable. In other words, there would likely be greater uniformity in how philosophical counselors could practice, for example, regulations on training and thus on what sort of modalities they could use. »

[« Si les conseillers philosophes étaient agréés par l’État, la perspective de perdre leur autonomie sur la pratique semble inévitable. En d’autres termes, il y aurait probablement une plus grande uniformité dans la manière dont les conseillers philosophes pourraient pratiquer, par exemple, des réglementations sur la formation et donc sur le type de modalités qu’ils pourraient utiliser. »]

Notice : Cohen, Elliot D. et Zinaich, Samuel, Jr. (Éds.). (2013). « Introduction », in Philosophy, Counseling, and Psychotherapy. Newcastle upon Tyne, UK: Cambridge Scholars Publishing, pp. 3-4.

II. Le rapport au modèle médical et la gestion des risques cliniques

Il existe un accord quasi général parmi les praticiens de la consultation philosophique pour proscrire l’usage clinique du DSM dans leur exercice courant en raison de la complexité intrinsèque de l’acte d’évaluation clinique :

« […] determine the causal relationships between the physical events that take place in the environment and the psychological status of the client. »

[« […] déterminer les relations causales entre les événements physiques qui se déroulent dans l’environnement et l’état psychologique du client. »]

Notice : Cohen, Elliot D. et Zinaich, Samuel, Jr. (Éds.). (2013). « Introduction », in Philosophy, Counseling, and Psychotherapy. Newcastle upon Tyne, UK: Cambridge Scholars Publishing, p. 5.

L’évaluation de ces liens de causalité échappant aux compétences philosophiques, le praticien se trouve confrontés à l’obligation pratique d’évaluer l’adéquation de ses compétences face aux besoins des consultants afin d’opérer une réorientation impérative en cas de troubles mentaux sévères :

« If a woman, who has been brutally raped, seeks counseling from a philosophical counselor, it is in everybody’s interest to send her to someone who specializes in helping women with this issue. Or another obvious problem may occur if a client comes in with detailed plans to kill himself. »

[« Si une femme, qui a été brutalement violée, cherche à obtenir une consultation auprès d’un conseiller philosophique, il est dans l’intérêt de tous de la renvoyer vers une personne spécialisée dans l’aide aux femmes confrontées à ce problème. Ou un autre problème évident peut survenir si un client se présente avec des plans détaillés pour se tuer. »]

Notice : Cohen, Elliot D. et Zinaich, Samuel, Jr. (Éds.). (2013). « Introduction », in Philosophy, Counseling, and Psychotherapy. Newcastle upon Tyne, UK: Cambridge Scholars Publishing, p. 5-6.

III. Les options méthodologiques initiales : Du purisme cognitif au cadre kuhnien

Pour contourner le risque d’empiétement clinique, une première option consiste à rejeter tout objectif thérapeutique et à limiter l’action aux outils cognitifs de la discipline d’origine :

« […] the philosophical counselor should use only the cognitive tools she possesses, namely, the skills of conceptual analysis and critical thinking. »

[« […] le conseiller philosophique devrait utiliser uniquement les outils cognitifs qu’il possède, à savoir les compétences de l’analyse conceptuelle et de la pensée critique. »]

Notice : Cohen, Elliot D. et Zinaich, Samuel, Jr. (Éds.). (2013). « Introduction », in Philosophy, Counseling, and Psychotherapy. Newcastle upon Tyne, UK: Cambridge Scholars Publishing, p. 6.

Dans le premier chapitre, intitulé « Defining Philosophical Counseling », Roger Paden utilise la grille d’analyse de Thomas Kuhn pour caractériser cet état de la discipline, soulignant qu’elle se trouve dans une période « pré-paradigmatique » nécessitant un certain degré d’isolement pour développer son identité propre face à la psychothérapie traditionnelle, la psychothérapie humaniste et le conseil pastoral.

Deuxième partie : Le mariage des pratiques philosophiques et psychologiques – La philosophie avec des « dents »

I. Les fondements historiques et l’hypothèse de la logique défaillante

L’émergence du modèle d’interdépendance défendu par l’ASPCP (American Society for Philosophy, Counseling, and Psychotherapy) repose sur le postulat que les pratiques philosophiques et psychologiques ne sont pas mutuellement exclusives mais complémentaires. Elliot D. Cohen formalise cette intuition dès 1985 dans son ouvrage Making Value Judgments, en insistant sur la finalité pratique de l’évaluation des croyances :

« This book is not intended as an attempt at introducing a theory of belief justification for theory’s sake; its mission is rather a practical one, viz., to give the reader an effective basis for assessing beliefs, especially ones about value–the reader’s own beliefs or those of others. The test of whether this book meets its mark is thus whether those who read it and assimilate its ideas will be disposed to make more effective judgments in the course of their lives. »

[« Ce livre n’est pas conçu comme une tentative d’introduire une théorie de la justification des croyances pour le plaisir de la théorie ; sa mission est plutôt pratique, à savoir donner au lecteur une base efficace pour évaluer les croyances, en particulier celles portant sur les valeurs – les propres croyances du lecteur ou celles des autres. Le test permettant de savoir si ce livre atteint son but est donc de déterminer si ceux qui le lisent et assimilent ses idées seront disposés à porter des jugements plus efficaces au cours de leur vie. »]

Notice : Cohen, Elliot D. (2004). « Philosophy with Teeth: The Wedding of Philosophical and Psychological Practices », International Journal of Philosophical Practice, Vol. 2, No. 2, p. 1.

L’hypothèse clinique de Cohen postule que de nombreux troubles émotionnels et comportementaux proviennent d’erreurs de raisonnement élémentaires qui pourraient être corrigées par l’application de la logique. Ce constat rejoint historiquement les bases de la thérapie comportementale rationnelle-émotive (REBT) d’Albert Ellis, elle-même héritière du stoïcisme d’Épictète.

II. Réfutation de la bifurcation puriste de l’APPA

L’article d’Elliot D. Cohen s’oppose frontalement à la scission idéologique opérée en 1998 par Louis Marinoff et l’APPA (American Philosophical Practitioners Association). L’APPA définit en effet la pratique philosophique de la manière suivante :

« Philosophical practice is defined…as a set of philosophically-based activities…. The intent of these activities is to benefit clients. The activities are non-medical, non-iatrogenic and not allied intrinsically with psychiatry or psychology. The foci of these activities are educational, axiological, and noetic. »

[« La pratique philosophique est définie… comme un ensemble d’activités à fondement philosophique… L’intention de ces activités est de bénéficier aux clients. Les activités sont non médicales, non iatrogènes et ne sont pas intrinsèquement alliées à la psychiatrie ou à la psychologie. Les points centraux de ces activités sont éducatifs, axiologiques et noétiques. »]

Notice : Cohen, Elliot D. (2004). « Philosophy with Teeth: The Wedding of Philosophical and Psychological Practices », International Journal of Philosophical Practice, Vol. 2, No. 2, p. 3.

Cohen qualifie cette séparation d’artificielle, d’impraticable et de contre-productive. Il critique vivement l’expression de « thérapie pour les sains » (therapy for the sane) popularisée par Marinoff, démontrant qu’elle propage un stéréotype populaire dangereux voulant que quiconque a besoin d’une thérapie psychologique soit jugé « fou ». De plus, l’application globale d’étiquettes de « sanité » ou de « folie » omet d’évaluer les cognitions et comportements spécifiques de l’individu.

III. La nature hybride de l’applied philosophy et la boîte aux lettres philosophique

Pour Cohen, affirmer que la consultation philosophique doit être indépendante de la psychologie relève d’un sophisme de composition : la philosophie est un apport (input) mais la discipline concrète est intrinsèquement hybride et appliquée. Sans dimension psychologique, elle ne constituerait aucune forme de thérapie. L’ASPCP codifie d’ailleurs les activités formelles du praticien dans le préambule de ses normes professionnelles :

« While individual philosophical practitioners may differ in method and theoretical orientation, for example, analytic or existential-phenomenological, they facilitate such activities as: (1) the examination of clients’ arguments and justifications; (2) the clarification, analysis, and definition of important terms and concepts; (3) the exposure and examination of underlying assumptions and logical implications; (4) the exposure of conflicts and inconsistencies; (5) the exploration of traditional philosophical theories and their significance for client issues; and (6) all other related activities that have historically been identified as philosophical. »

[« Bien que les praticiens de la philosophie puissent différer quant à leur méthode et leur orientation théorique, par exemple analytique ou existentielle-phénoménologique, ils facilitent des activités telles que : (1) l’examen des arguments et des justifications des clients ; (2) la clarification, l’analyse et la définition des termes et concepts importants ; (3) la mise au jour et l’examen des hypothèses sous-jacentes et des implications logiques ; (4) la mise au jour des conflits et des incohérences ; (5) l’exploration des théories philosophiques traditionnelles et de leur signification pour les problématiques du client ; et (6) toutes les autres activités connexes historiquement identifiées comme philosophiques. »]

Notice : Cohen, Elliot D. (2004). « Philosophy with Teeth: The Wedding of Philosophical and Psychological Practices », International Journal of Philosophical Practice, Vol. 2, No. 2, pp. 6-7.

L’originalité du conseiller philosophique face au psychologue classique réside ainsi dans trois spécificités : sa formation approfondie dans l’utilisation thérapeutique des grands penseurs de l’histoire (Platon, Aristote, Kant, etc.), sa focalisation stricte sur la justification rationnelle des croyances, et le recours à un catalogue d’outils logiques et de « sophismes informels » bien plus vaste que celui des approches cognitives standards.

Conclusion générale

L’analyse conjointe des textes de Cohen, Zinaich et Paden met en évidence le défi épistémologique majeur de la consultation philosophique : trouver son autonomie sans pour autant se couper des acquis empiriques de la psychologie clinique. Le modèle d’interdépendance défendu par l’ASPCP démontre que la philosophie possède des « dents » concrètes pour transformer l’existence humaine lorsqu’elle accepte sa nature hybride d’éthique appliquée, tandis que le repli vers un purisme conceptuel strict risque de réduire cette pratique à un simple exercice académique désincarné.

Références Bibliographiques

  • Cohen, E. D., & Zinaich, S., Jr. (Éds.). (2013). Philosophy, Counseling, and Psychotherapy. Newcastle upon Tyne, Royaume-Uni : Cambridge Scholars Publishing.

  • Cohen, E. D. (2004). Philosophy with Teeth: The Wedding of Philosophical and Psychological Practices. International Journal of Philosophical Practice, 2(2), 1-9.


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Article # 273 – Conseil et thérapie philosophiques : Praxis et pédagogie / Philosophical counselling/therapy: Praxis and pedagogy, Bellarmine U. Nneji, Universidad Autónoma de Madrid, 2013

Philosophical counselling/therapy: Praxis and pedagogy, Bellarmine U. Nneji, Universidad Autónoma de Madrid, 2013.

Philosophical counselling/therapy: Praxis and pedagogy, Bellarmine U. Nneji, Universidad Autónoma de Madrid, 2013
Philosophical counselling/therapy: Praxis and pedagogy, Bellarmine U. Nneji, Universidad Autónoma de Madrid, 2013

Rapport de lecture

Nneji, B. U. (2013). Philosophical counselling/therapy: Praxis and pedagogy. Working Papers on Culture, Education and Human Development, 9(3), 1-19.

Résumé : Bon nombre des misères et des confusions qui assaillent les êtres humains dépassent parfois le cadre des traitements médicamenteux. Il s’agit là de maladies de l’âme qui défient la médecine conventionnelle. Il est nécessaire de recourir à nouveau aux anciennes approches pratiques face aux misères humaines et à la confusion entourant le sens de la vie. C’est là que réside toute la pertinence du conseil philosophique. Il s’avère nécessaire d’introduire cette démarche dans les salles de classe afin d’éclairer les individus et de former des praticiens à la mission de rendre les existences plus significatives, grâce à une meilleure appréciation de la vie et de son cours. Cela est d’autant plus indispensable dans le contexte africain, où son introduction rendrait un grand service.


Introduction

Dans cet article, Bellarmine U. Nneji soutient la nécessité d’institutionnaliser le conseil philosophique (philosophical counselling) en tant que discipline académique et pratique professionnelle. Face aux limites des approches médicales et psychologiques conventionnelles pour résoudre les crises existentielles ou ce qu’il qualifie de « maladies de l’âme », l’auteur plaide pour un retour à la fonction thérapeutique originelle de la philosophie. Ce rapport propose une analyse structurée de sa thèse, de ses fondements historiques, de ses modalités d’application et du curriculum pédagogique proposé, en portant une attention particulière au contexte africain (notamment nigérian) évoqué par l’auteur.

1. Définition et nature du conseil philosophique

Le conseil philosophique — également appelé thérapie philosophique ou philosophie thérapeutique — est présenté comme un champ émergent issu de la philosophie appliquée ou pratique.

L’auteur le définit de la manière suivante :

« Le conseil philosophique est l’utilisation ou l’application de principes et de méthodes philosophiques d’analyse et de compréhension des réalités ultimes de la vie et des humains dans la résolution de problèmes vécus au cours de l’existence. »

Distinction par rapport aux thérapies conventionnelles

Nneji établit une ligne de démarcation claire entre le conseil philosophique et les disciplines telles que la psychiatrie ou la psychothérapie classique:

  • Le public cible : Contrairement à la psychiatrie qui traite des pathologies mentales graves (psychoses) ou des dysfonctionnements cérébraux, le conseil philosophique s’adresse exclusivement à des personnes saines d’esprit traversant des perturbations de la vie courante. C’est le fondement du paradigme résumé par l’expression « Platon plutôt que Prozac ».

  • Le domaine d’intervention : Là où les thérapies médicales s’orientent vers les domaines affectifs ou psychomoteurs en négligeant parfois le cognitif, la philosophie appréhende l’être humain in toto (ontologique, épistémologique et éthique).

  • La nature des troubles : De nombreuses souffrances humaines proviennent de conflits de valeurs, de perceptions erronées de la réalité ou de confusions conceptuelles, qui échappent aux traitements chimiques.

2. Histoire, développement et professionnalisation

Selon l’auteur, le conseil philosophique est aussi ancien que la discipline elle-même. Le texte retrace une trajectoire historique en trois grandes phases :

L’Antiquité comme âge d’or thérapeutique

  • Socrate : Considéré comme le précurseur de cette pratique, il assimilait la philosophie à la médecine et à la maïeutique, visant à guérir l’âme humaine de ses idées fausses.

  • L’Épicurisme : Épicure a jeté les bases de la philosophie comme thérapie, affirmant que les paroles d’un philosophe sont vaines si elles ne soulagent aucune souffrance humaine.

  • Le Stoïcisme : Sénèque affirmait que le rôle de la philosophie est de conseiller l’humanité, tandis que Cicéron la définissait comme l’art de guérir l’âme. Le but ultime recherché était l’atteinte de la tranquillité de l’âme (ataraxia).

L’éclipse médiévale et la transition moderne

Cette approche thérapeutique s’est affaiblie au cours de la période médiévale, lorsque la philosophie est devenue plus abstraite et dogmatique. Bien que des penseurs modernes comme Descartes, Kant, Nietzsche, Dewey et Wittgenstein aient appelé à un retour aux questions de la vie quotidienne, la discipline est longtemps restée confinée aux murs de la salle de classe.

L’émergence du mouvement contemporain

Le renouveau contemporain s’est structuré à partir des années 1970:

  • En 1978, Peter Koestenbaum publie un ouvrage séminal sur la philosophie clinique.

  • En 1981, Gerd Achenbach ouvre le premier cabinet de consultation à Cologne (Allemagne), puis fonde la Société pour la Praxis Philosophique en 1982.

  • En 1999, Lou Marinoff popularise le mouvement à l’échelle mondiale avec son best-seller Plato, Not Prozac.

3. Domaines d’application et enjeux socio-culturels

Le conseiller philosophique intervient par le biais d’un dialogue interactif et spéculatif utilisant un langage clair et accessible. L’auteur identifie plusieurs scénarios typiques d’intervention.

Les crises existentielles universelles

  • La crise du milieu de vie (mid-life crisis) : Ce n’est pas une pathologie, mais un problème d’interprétation des événements de la vie, qui se manifeste soit par le sentiment d’avoir dépassé la moitié de son existence sans tout accomplir, soit par un sentiment de vide après avoir atteint tous ses objectifs.

  • Le vieillissement et la finitude : Le conseil aide à concilier l’image de soi et la sénescence, tout en abordant des thématiques modernes liées à la technologie (bionique, cryonique) ou l’anxiété face à la mort.

Focus sur le contexte africain et la lutte contre les superstitions

Nneji souligne la pertinence cruciale de cette pratique en Afrique de l’Ouest. Il observe que de nombreuses pratiques culturelles et sociales (rites de veuvage, croyances sur l’infécondité, rites funéraires) sont ancrées dans des superstitions aux conséquences individuelles et collectives néfastes. La philosophie a dès lors pour mission de mener une critique interne de ces visions du monde pour libérer le soi intérieur et favoriser le développement social.

Cependant, l’introduction de cette pratique se heurte à d’importants obstacles bureaucratiques et institutionnels au Nigeria, où la philosophie fait l’objet d’un désintérêt marqué, voire d’un moratoire invisible hors des départements spécialisés.

4. Proposition d’un curriculum académique pour le conseil philosophique

Afin de professionnaliser la discipline au niveau de l’enseignement supérieur, l’auteur suggère une structure de formation rigoureuse répartie en quatre niveaux distincts:

Niveau / Étape Contenu du programme Objectif pédagogique

1. Niveau Introductif

Philosophie générale et Logique.

Permettre aux néophytes de comprendre la pensée philosophique et de maîtriser un outil indispensable à l’analyse.

2. Niveau Intermédiaire

Théodicy, Philosophie de la religion, Éthique et Anthropologie philosophique.

Saisir la nature humaine dans ses dimensions culturelles et spirituelles, et comprendre le rapport des individus au surnaturel.

3. Niveau Supérieur (Apex)

Étude approfondie des philosophies de la vie et de la mort (traditions occidentales et orientales : hellénistique, chrétienne, bouddhiste).

Préparer le futur professionnel à affronter les perturbations des clients. Nécessite une formation en herméneutique et en déconstruction textuelle.

4. Niveau Pratique / Technique

Méthodes d’entretien : Méthode socratique, les Four Guideposts d’Achenbach (1984), le processus PEACE de Marinoff (1999) et Déontologie/Éthique professionnelle.

Maîtriser des techniques éprouvées et intégrer les codes de conduite internationaux, en veillant à ne jamais convertir le client à une idéologie.

En parallèle, l’auteur mentionne que l’approche Philosophy for Children (P4C) de Matthew Lipman peut servir de propédeutique dès l’enfance pour poser les bases de la compréhension du sens de la vie.

Conclusion

L’article de Bellarmine U. Nneji démontre de manière convaincante que le progrès matériel, le développement technologique et le consumérisme capitaliste se font souvent au détriment du soin de l’âme, générant un décalage flagrant entre le niveau de vie et le bonheur réel. En réhabilitant la dimension clinique et thérapeutique de la philosophie, le conseil philosophique se présente comme une réponse adaptée aux maux existentiels contemporains. L’appel de l’auteur à l’institutionnalisation de cette pratique invite les décideurs politiques et académiques à dépasser les rigidités administratives pour mettre la rationalité critique directement au service du bien-être et de l’accomplissement humain.


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Article # 272 – L’Axiologie à l’épreuve de la condition humaine : Une lecture de la « Philosophie des Valeurs » de Jean Paumen (1949)

RAPPORT DE LECTURE


Paumen, J. (1949). Philosophie des Valeurs. Dans R. Bayer (Dir.), Philosophie (Chronique des années de guerre 1939-1945) : Tome X. Histoire de la philosophie, Métaphysique, Philosophie des valeurs (pp. 125-144). Hermann & Cie. (Actualités scientifiques et industrielles, n° 1088 / Enquête de l’Institut International de Philosophie).


Introduction

Publiée en 1949 dans le sillage immédiat de la Seconde Guerre mondiale, la chronique de Jean Paumen intitulée Philosophie des Valeurs offre un regard rétrospectif et critique saisissant sur la production philosophique des années de guerre (1939-1945). Loin de se limiter à un simple inventaire de bibliothèque, le texte d’ouverture pose un diagnostic lucide : « l’idée de valeur, en tant que telle, s’estompe davantage à mesure que se multiplient les définitions qu’on en donne ». Pour Paumen, l’axiologie contemporaine est en crise, déchirée par des querelles métaphysiques déguisées sous un symbolisme nouveau.

Pour rendre compte de ce « foyer diffracté » de la pensée, Paumen choisit de confronter deux trajectoires philosophiques majeures et radicalement opposées de l’époque : le probabilisme sociologique d’Eugène Dupréel et l’irréalisme existentiel de Raymond Polin.

1. Eugène Dupréel : Le Probabilisme Axiologique ou la force de la précarité

Le premier grand axe de l’article de Paumen s’arrête sur l’œuvre d’Eugène Dupréel (Esquisse d’une philosophie des valeurs, 1939). Dupréel opère une véritable révolution copernicienne en substituant au rationalisme rigide de la « nécessité » une logique du « probable ».

  • Critique de la nécessité : Pour Dupréel, l’ordre universel et contraignant est une illusion. Le jugement nécessaire est stérile (« il n’exprime rien dont on puisse tirer parti »).

  • Le couple Consistance / Précarité : La valeur chez Dupréel se définit par une tension constante entre sa consistance (son ordre, son autonomie) et sa précarité (sa fragilité, le risque permanent de sa disparition). Plus une valeur est haute (comme le Bien, le Beau, le Vrai), plus elle est précaire car elle dépend du choix libre et coûteux de l’individu.

  • Une philosophie de la liberté : En refusant de lier les valeurs à un absolu transcendant, Dupréel propose un humanisme de la tolérance où le tissu social et les relations intersubjectives deviennent les véritables incubateurs des valeurs.

2. Raymond Polin : La Création des Valeurs et la solitude transcendante

À l’exact opposé du conventionnalisme descriptif de Dupréel, Paumen introduit le travail de jeunesse de Raymond Polin (La création des valeurs, 1944). Ici, l’axiologie quitte le terrain de la sociologie pour épouser la phénoménologie existentielle.

  • L’irréalisme axiologique : Pour Polin, la valeur n’est ni connaissable ni ancrée dans l’être. Elle naît d’un acte d’imagination pure, d’une négation libre du réel donné. La valeur est par essence « irréelle et immatérielle ».

  • L’homme comme créateur absolu : En reprenant l’héritage nietzschéen, Polin place l’homme dans une solitude radicale. L’homme ne découvre pas les valeurs : il les crée ex nihilo par son élan de dépassement (transcendance).

  • Le tragique de l’action : Cette liberté totale engendre une « incertitude tonique » et une angoisse permanente. L’action est une aventure absolue où le créateur est le seul et unique responsable de son univers de significations.

3. Le diagnostic de Paumen : Deux destins pour l’axiologie

Dans la dernière partie de sa chronique, Jean Paumen dresse un parallèle saisissant entre ces deux penseurs qu’il admire mais que tout sépare. Le point de contact est presque introuvable:

  • Dupréel offre une philosophie des valeurs, une taxonomie sociale et probabiliste visant l’accord des consciences.

  • Polin propose une philosophie de l’évaluation, un manifeste héroïque préparant la doctrine de l’action individuelle.

Paumen conclut avec une pointe d’ironie et de lucidité métaphysique. Selon lui, ces tentatives de systématiser la valeur finissent toujours par s’effacer au profit d’autres disciplines. Qu’elle se dissolve dans la phénoménologie existentielle (Polin) ou qu’elle enrichisse la sociologie (Dupréel), l’axiologie pure semble condamnée à « naître de son propre sacrifice ».

Conclusion

Le texte de Jean Paumen demeure un témoignage philosophique précieux. Écrit au sortir d’un conflit mondial qui avait précisément vu l’effondrement des valeurs humanistes traditionnelles, il démontre que la réflexion sur le Bien, le Beau et le Vrai n’est pas un luxe académique. Qu’on la conçoive comme une construction sociale protectrice (Dupréel) ou comme un acte de création tragique face au néant (Polin), la valeur reste le miroir indépassable de notre condition humaine.


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Article # 270 – La fonction de la philosophie : place et fonction de la philosophie dans la civilisation humaine / The Function of Philosophy – The Place and Function of Philosophy in Human Civilization,Qingyun Hu-Yang, (2026), Zenodo

Qingyun Hu-Yang

La fonction de la philosophie

Place et fonction de la philosophie dans la civilisation humaine

The Function of Philosophy – The Place and Function of Philosophy in Human Civilization

Biographie DE qINGYUN hU-yANG

Chercheur indépendant et conseiller stratégique.

Fondateur de Harmondeg (approche axée sur la stabilité harmonique).

Spécialisé en ontologie, intelligence artificielle, stabilité des civilisations, risques systémiques, planification stratégique et cadres de gouvernance.

Ses travaux englobent la philosophie, la pensée systémique et des perspectives de conseil sur la cohérence technologique et sociétale à long terme.

Source : ORCID.

La philosophie Harmondeg (approche axée sur la stabilité harmonique) est un cadre philosophique qui appréhende les systèmes non pas comme des structures fixes, mais comme des entités continuellement formées par les conditions dynamiques de relation et de contrainte. Elle se concentre sur la manière dont les systèmes prennent forme, sur ce qu’ils sont capables ou incapables de produire, et sur la façon dont les limites émergent de leur formation même plutôt que de leur performance de surface.

Dans cette perspective, ce qui apparaît comme de l’instabilité ou de l’inefficacité reflète souvent des conditions structurelles plus profondes qui ne peuvent être résolues par la seule optimisation.

À travers le Harmondeg Institute for Philosophy & Practice, ce cadre est développé en méthodes appliquées pour le diagnostic structurel et l’aide à la décision au sein des systèmes complexes.

C’est là que l’intuition philosophique se traduit en un jugement pratique permettant de clarifier quand il convient d’ajuster, de restructurer ou de ne plus soutenir un système tel qu’il est. En ce sens, elle offre une voie viable pour aborder l’instabilité structurelle dans les systèmes complexes.

Source : LinkedIn.

Reproduction sous licence Creative Commons

Ce texte est une traduction de l’essai The Function of Philosophy: The Place and Function of Philosophy in Human Civilization (2026).

Copyright © 2026 Hu-Yang Qingyun. Cette œuvre a été réalisée par Hu-Yang Qingyun, fondateur du Harmondeg Institute for Philosophy & Practice (Calgary, Alberta, Canada).


Licence Creative Commons BY

Mis à disposition selon les termes de la Licence Creative Commons Attribution 4.0 International.

Introduction

Les discussions précédentes de cette série se sont progressivement déplacées d’une question apparemment simple vers une autre, plus fondamentale. Elles ont commencé par interroger ce qu’est la philosophie, ont procédé à l’examen de la remarquable diversité des compréhensions philosophiques à travers les cultures et les traditions historiques, ont exploré la possibilité d’un fondement partagé sous-jacent à cette diversité, et ont finalement proposé la philosophie comme l’activité collective et intégrative de sagesse la plus élevée de l’humanité. Ces discussions n’ont jamais eu pour but de fournir une conclusion définitive. Elles cherchaient plutôt à établir un point commun à partir duquel la philosophie elle-même pourrait à nouveau être envisagée comme une entreprise humaine cohérente, plutôt que comme une collection de traditions intellectuelles isolées.

Cependant, une fois qu’un tel fondement commun a été établi, une autre question s’ensuit naturellement. Même si la philosophie possède un fondement partagé qui transcende ses nombreuses expressions historiques, quel rôle joue-t-elle réellement dans la civilisation humaine ? Pourquoi la philosophie a-t-elle émergé de manière répétée dans chaque civilisation majeure tout au long de l’histoire ? Pourquoi chaque période de transformation historique profonde a-t-elle été accompagnée d’une intense réflexion philosophique ? Et pourquoi, à une époque où l’humanité possède une puissance technologique plus grande que jamais, la philosophie apparaît-elle de plus en plus fragmentée, incertaine de sa propre identité, et moins capable d’offrir une orientation intégrée pour l’avenir ?

Ces questions concernent bien plus que la définition de la philosophie elle-même. Elles concernent sa place au sein de la civilisation. Elles concernent la fonction que la philosophie exerce à travers l’histoire, au sein des sociétés et dans le développement continu de l’humanité. Si la philosophie représente l’activité intégrative de sagesse la plus élevée de l’humanité, alors sa signification ne peut être mesurée simplement à l’élégance de ses concepts ou à la sophistication de ses arguments. Sa véritable signification doit être comprise à travers le rôle qu’elle joue pour aider les civilisations à se comprendre elles-mêmes, à interpréter le changement historique, à affronter les défis émergents et à façonner leur développement futur.

Ce document dépasse donc la question Qu’est-ce que la philosophie ? pour se tourner vers une question plus large : Quelle est la fonction de la philosophie ? La discussion soutiendra que la philosophie a toujours possédé une fonction civilisationnelle distinctive. Elle revient continuellement aux questions les plus fondamentales de l’humanité, réfléchit sur l’expérience accumulée de l’histoire, répond aux défis déterminants de chaque époque historique et contribue à l’orientation à long terme de la civilisation elle-même. Ces fonctions sont apparues sous différentes formes tout au long de l’histoire, mais ensemble, elles révèlent un modèle durable qui distingue la philosophie de tout autre mode d’activité intellectuelle.

La discussion soutiendra en outre que de nombreuses difficultés contemporaines entourant la philosophie proviennent non pas du fait que la philosophie est devenue inutile, mais parce que ses propres fonctions se sont progressivement fragmentées. Différentes formes d’activité philosophique opèrent de plus en plus de manière isolée les unes des autres, tandis que la philosophie dans son ensemble s’est progressivement séparée de la vie pratique de la civilisation. Recouvrer la philosophie ne nécessite donc pas d’inventer un autre système philosophique. Cela exige de recouvrer les fonctions à travers lesquelles la philosophie a historiquement contribué au développement humain, et de restaurer la place appropriée des différentes formes de philosophie au sein de la vie intellectuelle plus large de l’humanité.

En définitive, la philosophie tire sa signification durable non pas du fait de rester dans les limites du discours académique, mais de sa capacité continue à éclairer l’existence humaine, à guider la réflexion collective et à contribuer à l’épanouissement de la civilisation elle-même. Les chapitres qui suivent examinent comment ces fonctions se sont déployées à travers l’histoire, pourquoi elles sont devenues de plus en plus difficiles à soutenir aujourd’hui, et pourquoi la philosophie doit une fois de plus recouvrer sa juste place au sein de l’avenir partagé de l’humanité.

Chapitre Un

La fonction permanente de la philosophie

Tout au long de l’histoire humaine, les civilisations ont développé d’innombrables formes de connaissances. Certaines ont cherché à comprendre les mouvements des cieux, d’autres la structure de la matière, l’organisation de la société, les principes du droit, la culture de la vertu ou les mécanismes de la vie économique. À mesure que les connaissances humaines s’étendaient, ces enquêtes se sont progressivement différenciées en disciplines de plus en plus spécialisées, chacune établissant ses propres méthodes, concepts et domaines d’investigation.

Pourtant, parallèlement à ce processus continu de spécialisation, un autre type d’enquête n’a jamais disparu. Il n’a appartenu à aucune discipline unique et n’est resté confiné à aucune culture ou période historique particulière. Au lieu de cela, il est revenu de manière répétée à un groupe distinctif de questions qu’aucune science, institution ou tradition individuelle ne pouvait finalement épuiser. Ces questions concernent les conditions les plus fondamentales de l’existence humaine. Qu’est-ce que le monde ? Qu’est-ce que l’existence ? Qu’est-ce que la conscience ? Qu’est-ce que l’humanité ? Pourquoi quoi que ce soit existe-t-il plutôt que rien ? Qu’est-ce qui donne un sens à la vie ? Qu’est-ce que le bien ? Qu’est-ce que la justice ? Comment les êtres humains doivent-ils vivre ensemble ? Où va la civilisation ? Chaque génération a hérité de ces questions, les a reformulées et a tenté d’y répondre à nouveau. Aucune n’a mis fin à l’enquête.

Ce retour continu au questionnement fondamental constitue la fonction permanente de la philosophie. La philosophie ne se contente pas de préserver des réponses héritées, et elle ne cherche pas non plus la clôture en établissant une doctrine finale au-delà de tout examen ultérieur. Sa signification durable réside dans le maintien de la capacité de l’humanité à poser ces questions dont dépend en fin de compte toute autre forme de connaissance. Bien avant que des disciplines particulières ne commencent à étudier leurs objets respectifs, la philosophie demande ce que sont ces objets, comment ils deviennent intelligibles et pourquoi ils importent en premier lieu.

C’est pour cette raison que la philosophie a émergé à plusieurs reprises partout où les civilisations ont atteint des moments de profonde transformation intellectuelle ou culturelle. Les philosophes grecs anciens ont cherché l’archè, le principe originel sous-jacent à la multiplicité de la nature. Les penseurs chinois classiques ont réfléchi sur le Dao, la nature humaine, la culture morale et les conditions d’une société harmonieuse. Les traditions philosophiques indiennes ont poursuivi la réalité ultime, la conscience, la libération et la nature de l’existence à travers diverses écoles de pensée. Les philosophes islamiques ont exploré la relation entre la raison, la révélation, l’existence et la compréhension humaine. Bien que leurs conclusions aient souvent différé substantiellement, les questions elles-mêmes révèlent une continuité remarquable. À travers les civilisations, la philosophie s’est constamment tournée vers les fondements les plus profonds sur lesquels se construit la compréhension humaine.

Cette continuité ne doit pas être confondue avec de l’uniformité. Les traditions philosophiques ont produit différents systèmes métaphysiques, cadres éthiques, théories épistémologiques et expressions culturelles. Une telle diversité n’est ni accidentelle ni problématique. Au contraire, elle reflète l’effort continu de l’humanité pour éclairer des réalités dont la profondeur dépasse toute formulation historique unique. Ce qui unit ces traditions n’est pas un accord concernant des conclusions particulières, mais l’engagement partagé à poursuivre les questions les plus globales qui restent ouvertes à la réflexion rationnelle.

Vue sous cet angle, la philosophie occupe une place distinctive parmi les activités intellectuelles humaines. L’enquête scientifique progresse en restreignant ses objets d’investigation et en affinant des méthodes de plus en plus spécialisées. La pensée politique s’adresse à l’organisation de la vie publique. Le raisonnement juridique concerne la justice au sein des structures institutionnelles. Les traditions religieuses offrent des compréhensions particulières de la réalité ultime ancrées dans leurs propres récits et pratiques sacrés. Chacune remplit des fonctions indispensables au sein de la civilisation. La philosophie, cependant, revient continuellement aux conditions qui rendent possibles toutes ces enquêtes. Elle demande non seulement comment fonctionnent des systèmes particuliers, mais aussi quelles hypothèses les soutiennent, quelle vision plus large de l’humanité ils impliquent, et comment ils se rapportent à l’horizon plus large de l’existence elle-même.

Sa fonction permanente s’étend donc au-delà de la production de concepts ou de la construction de systèmes théoriques. La philosophie préserve la capacité de l’humanité à maintenir un horizon ouvert de réflexion. Elle empêche les civilisations de confondre des réponses temporaires avec des vérités permanentes, des perspectives particulières avec la réalité universelle, ou des réalisations locales avec l’achèvement de la compréhension humaine. Chaque avancée significative de la civilisation génère finalement de nouvelles circonstances, de nouveaux dilemmes et de nouvelles questions. La philosophie revient de manière répétée à ces conditions changeantes, non pas parce que les enquêtes antérieures ont échoué, mais parce que la civilisation elle-même se développe continuellement au-delà des limites de la compréhension précédente.

L’histoire de la philosophie peut donc être comprise non pas comme une succession de doctrines isolées, mais comme un mouvement ininterrompu de la réflexion la plus profonde de l’humanité sur elle-même. Chaque époque historique hérite des questions de celles qui l’ont précédée, y répond selon ses propres circonstances et laisse de nouvelles questions pour les générations futures. La philosophie reste en mouvement précisément parce que ni l’humanité ni la civilisation ne sont jamais achevées. Tant que les êtres humains continueront à chercher du sens, de la compréhension et une direction, la philosophie continuera d’exercer sa fonction permanente.

Reconnaître cette fonction permanente nous prépare également à comprendre le rôle plus large de la philosophie au sein de l’histoire. Si la philosophie revient continuellement aux questions les plus fondamentales de l’humanité, alors sa signification ne peut rester confinée à la seule réflexion abstraite. Ces questions influencent inévitablement la manière dont les civilisations comprennent leur passé, interprètent leur présent et imaginent leur avenir. La fonction historique de la philosophie émerge donc naturellement de sa fonction permanente, et c’est vers ce rôle historique plus large que se tourne maintenant le chapitre suivant.

Chapitre Deux

La fonction de la philosophie à travers le continuum historique

La fonction permanente de la philosophie, examinée dans le chapitre précédent, n’existe pas en dehors de l’histoire. Elle s’exerce à travers l’histoire. La philosophie n’a jamais été une activité abstraite détachée du mouvement de la civilisation, et elle n’a pas non plus appartenu exclusivement à une époque particulière. Au contraire, sa fonction durable se déploie continuellement au sein du développement historique de l’humanité elle-même.

Vue sous cet angle, la philosophie possède une fonction durable, et pourtant cette fonction devient visible à travers différents moments du mouvement continu de l’histoire. Elle accompagne chaque civilisation alors qu’elle hérite du passé, affronte les questions de sa propre époque historique et participe progressivement à façonner l’avenir que les générations subséquentes hériteront un jour. Ce ne sont pas des fonctions distinctes, mais différentes expressions de la même activité philosophique durable alors que la civilisation se déplace dans le temps.

Chaque époque historique se tient donc au sein de trois horizons inséparables. Elle reçoit un héritage intellectuel de ceux qui l’ont précédée ; elle affronte les questions et les défis déterminants de son propre temps ; et, à travers les choix qu’elle fait, elle contribue à former l’avenir qui deviendra plus tard le présent d’une autre génération. La philosophie accompagne chacun de ces horizons simultanément. Elle réfléchit sur les idées et les traditions héritées, répond aux grandes questions civilisationnelles qui émergent à son époque, et, à travers ces réponses, influence la direction dans laquelle la civilisation se développe progressivement.

Comprendre la philosophie de cette manière nous permet de voir que sa signification ne peut être mesurée simplement par les théories qu’elle produit ou les concepts qu’elle affine. Son importance plus profonde réside dans la continuité de sa fonction à travers l’histoire. Chaque civilisation change, chaque époque historique rencontre de nouvelles circonstances, et chaque génération hérite d’un monde façonné par ceux qui l’ont précédée. La philosophie reste l’une des rares activités intellectuelles qui relient continuellement ces différents horizons temporels, permettant à l’humanité non seulement de se souvenir de son passé et de le comprendre, mais aussi d’interpréter son présent et de participer consciemment à la formation de son avenir.

La discussion qui suit examine donc la fonction de la philosophie le long de ce continuum historique. Elle commence par la réflexion continue de la philosophie sur le legs intellectuel hérité de l’humanité, procède à sa réponse aux questions déterminantes de chaque époque historique, et considère enfin comment les choix philosophiques participent progressivement à la formation de l’avenir de la civilisation elle-même.

Réflexion sur le passé

Aucune civilisation ne commence à partir d’un paysage vierge. Chaque génération naît dans un monde déjà façonné par d’innombrables décisions, découvertes, institutions, croyances, valeurs et systèmes de pensée accumulés au cours des siècles. Les langues, les lois, les institutions politiques, les traditions religieuses, les connaissances scientifiques, les coutumes morales, les réalisations artistiques et les idées philosophiques constituent ensemble l’héritage intellectuel à travers lequel chaque civilisation se comprend elle-même. L’histoire humaine n’est donc pas une simple succession d’événements, mais une accumulation toujours croissante d’expérience humaine.

Pourtant, l’héritage seul ne peut soutenir la civilisation. Chaque réalisation historique était elle-même une réponse à des circonstances particulières, et ces circonstances changent inévitablement. Des idées qui ouvraient autrefois de nouvelles possibilités peuvent progressivement devenir inadéquates dans de nouvelles conditions. Des institutions qui contribuaient autrefois à la stabilité peuvent plus tard entraver le développement futur. Des théories qui clarifiaient autrefois la réalité peuvent éventuellement n’expliquer qu’un fragment d’un monde de plus en plus complexe. Pour cette raison, aucune civilisation ne peut simplement préserver son legs intellectuel hérité sans modification. Elle ne peut pas non plus progresser en rejetant complètement le passé. Entre la préservation et le rejet se trouve une tâche intellectuelle plus exigeante, et c’est là que la philosophie exerce l’une de ses fonctions les plus durables.

La philosophie revient continuellement à l’héritage accumulé de la civilisation, non pas pour le protéger de la critique, ni pour le remplacer par de la nouveauté pour elle-même, mais pour l’examiner à nouveau. Elle demande quelles idées continuent d’éclairer l’existence humaine, lesquelles restent capables de guider la vie contemporaine, lesquelles sont devenues historiquement limitées, et lesquelles devraient maintenant être comprises principalement comme des jalons dans le parcours intellectuel de l’humanité plutôt que comme des fondements continus pour le développement futur. Une telle réflexion ne diminue pas la valeur du passé. Au contraire, elle permet au passé de rester vivant en donnant à chaque génération la possibilité de redécouvrir sa signification dans des conditions historiques changeantes.

Ce processus n’est ni mécanique ni définitif. Chaque époque historique rouvre la conversation avec ceux qui l’ont précédée. Les questions philosophiques anciennes concernant l’existence, la justice, la vertu, la liberté, la vérité et l’épanouissement humain sont lues à nouveau à travers de nouvelles expériences et de nouvelles réalités. Les conclusions antérieures ne sont ni acceptées simplement parce qu’elles sont anciennes, ni rejetées simplement parce qu’elles appartiennent à un autre âge. Au lieu de cela, elles deviennent des sujets de réflexion philosophique renouvelée. La civilisation progresse non pas en abandonnant sa mémoire, mais en approfondissant continuellement sa compréhension de cette mémoire.

La réflexion sur le passé implique donc à la fois de la continuité et du discernement. La continuité préserve la civilisation de l’amnésie historique ; le discernement empêche les traditions héritées de devenir une autorité incontestée. À travers ce mouvement continu de réflexion, la philosophie permet à la civilisation de distinguer entre l’intuition durable et la limitation historique, entre les principes qui continuent d’éclairer la vie humaine et les formulations dont la tâche historique est déjà accomplie. Ce faisant, la philosophie ne vénère pas la tradition et ne se rebelle pas contre elle. Elle maintient plutôt la civilisation intellectuellement vivante en veillant à ce que chaque héritage reste ouvert à un examen réfléchi.

L’importance de cette fonction devient particulièrement évidente lors des périodes de profonde transition historique. Les moments de changement politique, scientifique, technologique ou culturel rapide obligent inévitablement les sociétés à reconsidérer des hypothèses établies de longue date. Une telle reconsidération ne peut être accomplie uniquement en accumulant de nouvelles informations ou en développant des techniques plus sophistiquées. Elle exige de revenir aux questions plus larges à travers lesquelles les connaissances héritées elles-mêmes sont évaluées. La philosophie sert donc de support intellectuel à travers lequel les civilisations réévaluent leurs propres fondements chaque fois que les conditions historiques subissent une transformation fondamentale.

La réflexion n’est cependant que le début de la fonction de la philosophie le long du continuum historique. Les civilisations ne vivent pas uniquement dans l’héritage du passé. Chaque époque historique affronte également des questions qui surgissent de manière unique de ses propres circonstances. Répondre à ces questions déterminantes constitue la deuxième expression de la fonction durable de la philosophie.

Répondre aux questions de chaque époque historique

La philosophie n’existe pas seulement pour réfléchir sur ce dont l’humanité a hérité. Chaque époque historique affronte des réalités que les générations précédentes ne pouvaient ni pleinement anticiper ni complètement résoudre. De nouvelles formes d’organisation politique émergent. Les découvertes scientifiques transforment la compréhension que l’humanité a de la nature. Les systèmes économiques façonnent à nouveau la vie sociale. Les innovations technologiques modifient les conditions de la civilisation elle-même. Chaque époque rencontre donc des questions qui appartiennent de manière unique à sa propre situation historique. Répondre à ces questions constitue une autre expression essentielle de la fonction durable de la philosophie.

Le « présent » évoqué ici ne doit pas être compris simplement comme notre propre époque. Chaque période historique possède son propre présent. Les préoccupations qui définissaient la Grèce classique n’étaient pas celles de l’Europe médiévale. Les questions qui confrontaient les Lumières différaient fondamentalement de celles de l’ère industrielle. De même, les problèmes auxquels fait face notre propre civilisation ne ressemblent pas à ceux rencontrés par les générations précédentes. Chaque époque historique possède donc sa propre réalité contemporaine, et la philosophie répond continuellement aux questions déterminantes qui émergent de ce moment particulier de l’histoire.

Les Lumières offrent une illustration claire. L’Europe subissait de profondes transformations dans les domaines de la science, de la politique, de la religion et de l’organisation sociale. Les autorités traditionnelles étaient de plus en plus contestées par de nouvelles compréhensions de la raison, de la liberté individuelle, de l’enquête scientifique et de la légitimité politique. La réflexion philosophique ne s’est pas contentée d’observer ces changements. Elle a cherché à les interpréter, à clarifier leur signification et à fournir des orientations intellectuelles plus larges à travers lesquelles la société pourrait comprendre la direction dans laquelle elle avançait. Les questions concernant la liberté, les droits de l’homme, le gouvernement constitutionnel, la raison publique, l’éducation et la relation entre le savoir et l’autorité sont devenues des préoccupations philosophiques déterminantes parce qu’elles étaient devenues des préoccupations civilisationnelles déterminantes.

L’ère industrielle a généré une transformation tout aussi profonde. La production mécanisée, l’urbanisation, le développement technologique, le capital industriel, le travail de masse et les nouvelles formes d’organisation politique ont façonné à nouveau presque tous les aspects de la vie humaine. La philosophie a une fois de plus répondu en tentant de comprendre ces conditions sans précédent. De nouvelles conceptions de la société, de la justice, de l’organisation économique, du développement historique et de la vie collective ont émergé. Le libéralisme, le socialisme, le communisme et d’autres traditions philosophiques globales se sont développés non pas comme des constructions théoriques isolées, mais comme des tentatives d’interpréter et de répondre aux réalités fondamentales de leur époque.

L’histoire démontre que de telles réponses philosophiques restent rarement confinées au discours intellectuel. À mesure que les sociétés adoptent progressivement différentes orientations philosophiques, ces orientations commencent à influencer les institutions, l’éducation, le droit, l’organisation politique, les systèmes économiques et les attentes collectives. Au fil du temps, les idées philosophiques deviennent des pratiques sociales ; les pratiques sociales deviennent des réalités historiques ; et les réalités historiques deviennent le monde hérité par les générations suivantes.

La signification de ce processus ne réside pas dans la détermination de la tradition philosophique qui devrait finalement être jugée correcte. Différentes civilisations ont fait des choix philosophiques différents, et l’histoire s’est déployée en conséquence. Différentes orientations philosophiques contribuent donc à différentes trajectoires civilisationnelles. Ce n’est pas une simple observation rétrospective. Cela décrit une relation structurelle entre la pensée philosophique et le développement historique qui opère à chaque époque, y compris la nôtre. Ce qui importe ici est une observation plus fondamentale : la philosophie participe à la formation de la civilisation parce qu’elle influence les manières dont les sociétés se comprennent elles-mêmes, définissent leurs priorités et choisissent entre des voies alternatives de développement.

Cette relation entre la philosophie et la civilisation explique pourquoi chaque époque historique a traité certaines questions philosophiques comme des affaires d’une importance extraordinaire. Ce ne sont jamais de simples débats académiques. Elles concernent l’orientation plus large à travers laquelle les sociétés interprètent leur propre avenir. Lorsque les civilisations font face à des moments de profonde transformation, la philosophie devient l’espace intellectuel au sein duquel des visions concurrentes de cet avenir sont examinées, comparées et progressivement traduites en choix historiques collectifs.

Aujourd’hui, nous nous tenons précisément au sein d’une telle continuité historique. Nous vivons nous-mêmes dans ce que les générations antérieures considéraient autrefois comme leur avenir. Les institutions que nous habitons, les technologies que nous employons, les systèmes politiques dont nous héritons, et bon nombre des hypothèses à travers lesquelles nous comprenons le monde moderne portent tous l’empreinte de choix philosophiques faits bien avant notre époque. Que ce soit consciemment ou non, chaque génération vit dans un monde partiellement façonné par les orientations philosophiques de ceux qui l’ont précédée. La même continuité s’étend maintenant au-delà de nous. Les choix philosophiques faits aujourd’hui ne resteront pas cantonnés aux discussions contemporaines. Ils deviendront progressivement une partie des conditions historiques héritées par les générations futures. Tout comme nous habitons un monde façonné par les réponses philosophiques antérieures à leur propre époque, l’humanité future héritera d’une civilisation influencée par les réponses philosophiques que notre propre époque choisit de développer.

Pour cette raison, la philosophie ne se contente pas d’expliquer l’histoire après qu’elle s’est déroulée. Elle participe, de manière persistante et profonde, au mouvement historique à travers lequel les civilisations déterminent les directions qu’elles suivront en fin de compte.

Façonner l’avenir

Chaque époque historique hérite d’un monde façonné par ceux qui l’ont précédée, et pourtant aucune époque historique ne fait que recevoir l’histoire. Chaque génération contribue également à créer les conditions historiques au sein desquelles vivront les générations futures. L’avenir n’est donc jamais une destination isolée qui attend d’arriver. Il se forme continuellement à travers d’innombrables décisions, institutions, découvertes, développements culturels et orientations philosophiques qui s’intègrent progressivement à la civilisation elle-même.

C’est là que la philosophie assume l’une de ses fonctions les plus profondes. Contrairement aux décisions politiques immédiates ou aux réalisations technologiques à court terme, la pensée philosophique opère souvent sur des horizons historiques beaucoup plus longs. Elle transforme rarement la civilisation du jour au lendemain. Au lieu de cela, elle remodèle progressivement les hypothèses à travers lesquelles les sociétés comprennent l’humanité, la justice, la liberté, la responsabilité, la connaissance, le progrès et les fins vers lesquelles la civilisation devrait se développer. Ces hypothèses influencent par la suite l’éducation, les institutions, la vie publique, les priorités scientifiques, les attentes culturelles et l’imagination collective. Bien avant de devenir visibles en tant que réalités historiques, elles commencent par être des manières de comprendre le monde.

L’histoire démontre à plusieurs reprises cette continuité. Les mouvements philosophiques qui ont émergé pendant les Lumières n’ont pas simplement redéfini le discours intellectuel. Au fil du temps, ils ont contribué à transformer le gouvernement constitutionnel, l’éducation publique, la culture scientifique et les conceptions modernes de la liberté individuelle. De même, les courants philosophiques qui se sont développés au cours de l’ère industrielle ont progressivement influencé différents modèles d’organisation économique, d’institutions sociales, de systèmes politiques et de relations internationales. Différentes sociétés ont embrassé différentes orientations philosophiques, et ces différentes orientations ont progressivement produit des trajectoires historiques différentes.

La signification de cette continuité historique est difficile à surestimer. Différentes orientations philosophiques n’ont pas seulement produit différentes écoles de pensée. Elles ont progressivement contribué à différents arrangements institutionnels, différents systèmes politiques, différentes traditions éducatives et, en fin de compte, différentes trajectoires civilisationnelles. L’avenir hérité par les générations ultérieures a été façonné non seulement par le progrès technologique ou les événements politiques, mais aussi par les orientations philosophiques que les sociétés ont progressivement choisi d’adopter.

L’importance de ces exemples ne réside pas dans le fait de juger quel choix historique s’est révélé supérieur. L’histoire elle-même demeure trop complexe pour être réduite à de simples conclusions philosophiques. Leur signification réside ailleurs. Ils révèlent que la philosophie n’est jamais une simple réflexion spéculative. Lorsque la compréhension philosophique devient largement partagée, elle pénètre progressivement les structures vivantes de la civilisation. Les idées influencent les institutions ; les institutions influencent les modes de vie ; les modes de vie influencent l’avenir hérité par les générations subséquentes. Pour cette raison, le choix philosophique devient en fin de compte un choix civilisationnel.

Cela n’implique pas que la philosophie détermine à elle seule l’histoire. Les conditions économiques, le leadership politique, les découvertes scientifiques, les circonstances géographiques et d’innombrables événements imprévus participent tous à la formation de la civilisation. Néanmoins, la philosophie exerce un rôle distinctif parmi ces forces parce qu’elle influence l’horizon au sein duquel les civilisations s’interprètent elles-mêmes et choisissent leur direction. Elle ne fournit ni inéluctabilité historique ni solutions techniques. Elle fournit une orientation.

Vu sous cet angle, le lien entre la philosophie et l’histoire devient d’une clarté saisissante. Nous vivons nous-mêmes dans un monde partiellement façonné par des choix philosophiques faits bien avant notre époque. Bon nombre des hypothèses que nous considérons aujourd’hui comme allant de soi concernant le gouvernement, l’éducation, la science, la dignité humaine, les droits, la responsabilité et l’organisation sociale étaient autrefois des sujets d’intenses débats philosophiques. Elles sont devenues des réalités historiques parce que les générations successives les ont progressivement incorporées dans les institutions et les pratiques de la civilisation. La même relation s’étend désormais au-delà de notre propre génération. Les questions philosophiques auxquelles l’humanité fait face aujourd’hui influenceront de la même manière la civilisation héritée par ceux qui viendront après nous. Que les générations futures vivent au sein d’une civilisation caractérisée par une coopération plus profonde ou une plus grande fragmentation, par un développement technologique responsable ou une accélération technologique incontrôlée, par une compréhension renouvelée de l’humanité ou par une incertitude croissante concernant la place de l’humanité elle-même au sein de la civilisation, dépendra en partie des orientations philosophiques à travers lesquelles notre propre époque choisit de répondre à ses questions déterminantes.

Nous occupons donc une position que chaque époque historique a occupée avant nous. Les discussions présentées tout au long de cette série ont cherché non pas simplement à proposer une autre définition de la philosophie, ni à défendre une tradition philosophique particulière, mais à recouvrer un fondement philosophique partagé à partir duquel la philosophie peut à nouveau comprendre sa propre place, son rôle et sa relation avec le développement futur. Nous vivons dans l’avenir imaginé par les générations antérieures, tout en participant simultanément à la création d’un avenir dont nous ne serons jamais pleinement témoins. La continuité de la civilisation dépend précisément de cette succession de responsabilités historiques. Chaque génération reçoit un monde façonné par d’autres, et chaque génération, à travers ses propres choix philosophiques, contribue à façonner le monde de ceux qui restent à venir. La fonction de la philosophie s’étend donc au-delà de la préservation de la mémoire ou de l’interprétation du présent. Elle aide les civilisations à rester conscientes de l’avenir qu’elles sont déjà en train de créer. Ce faisant, la philosophie rappelle continuellement à l’humanité que les questions les plus profondes ne sont jamais de simples questions d’idées. Ce sont, en fin de compte, des questions sur le type de civilisation que les êtres humains choisissent de construire ensemble.

Si la philosophie a historiquement participé à façonner le long développement de la civilisation, une autre question s’ensuit immédiatement. Pourquoi, au moment précis où l’humanité possède une puissance technologique sans précédent et fait face à des défis d’une importance mondiale inédite, la philosophie apparaît-elle de plus en plus incapable de fournir une orientation tout aussi intégrée ? Comprendre ce paradoxe apparent exige que nous examinions non pas la disparition de la philosophie, mais la fragmentation progressive de sa propre fonction au sein de la civilisation contemporaine. Le chapitre suivant se tourne vers cette question.

Chapitre Trois

Recouvrer la juste place de la philosophie dans la civilisation

Le chapitre précédent a montré que la philosophie n’a jamais existé en dehors du mouvement historique de la civilisation. Chaque époque a hérité du legs intellectuel de celles qui l’ont précédée, a répondu aux questions déterminantes de son propre temps et, à travers les choix qu’elle a faits, a participé à la formation de l’avenir hérité par les générations ultérieures. L’avenir que nous habitons aujourd’hui fait lui-même partie de ce processus historique continu. Si telle a été la fonction durable de la philosophie tout au long de l’histoire, une autre question surgit immédiatement : pourquoi la philosophie apparaît-elle de plus en plus incapable d’exercer cette fonction aujourd’hui ?

La question n’est pas de savoir si la philosophie existe encore. Jamais auparavant l’humanité n’a produit autant de livres philosophiques, de revues académiques, de conférences, d’instituts de recherche, de cadres éthiques, d’écoles théoriques et de domaines spécialisés de recherche philosophique. La philosophie n’a nullement disparu. À bien des égards, elle est devenue plus active qu’à tout autre moment de l’histoire.

Pourtant, l’abondance croissante de l’activité philosophique n’a pas produit une croissance correspondante de la capacité de la philosophie à fournir une orientation intégrée pour la civilisation. Au contraire, plus les discussions philosophiques se multiplient, plus le paysage intellectuel global semble se fragmenter. Les écoles individuelles continuent d’approfondir leurs propres analyses. Les disciplines spécialisées affinent des outils conceptuels de plus en plus sophistiqués. Les institutions formulent leurs propres principes éthiques. Les gouvernements élaborent des stratégies nationales. Les organisations internationales publient des lignes directrices mondiales. Les universités développent de nouveaux cadres théoriques. Les entreprises technologiques construisent leurs propres principes d’innovation responsable. Chaque sphère semble posséder sa propre philosophie.

Ce qui est de plus en plus absent, cependant, n’est pas la philosophie elle-même, mais un horizon philosophique partagé capable de relier ces différents cadres les uns aux autres. Paradoxalement, c’est précisément cette abondance qui révèle une absence plus profonde. Chaque cadre peut posséder une cohérence interne considérable. Chacun peut aborder avec succès des problèmes au sein de son propre domaine. Pourtant, ils partent fréquemment d’hypothèses différentes, emploient des langages conceptuels différents, poursuivent des priorités différentes et proposent finalement des directions différentes. Plutôt que de contribuer à une compréhension philosophique de plus en plus intégrée, ils restent souvent des réponses parallèles qui convergent rarement vers un horizon civilisationnel partagé. Le résultat n’est pas simplement la diversité intellectuelle, qui a toujours caractérisé la philosophie. C’est la fragmentation progressive de la fonction intégrative même de la philosophie.

Cette fragmentation a des conséquences qui s’étendent bien au-delà de la philosophie elle-même. La civilisation est de plus en plus confrontée à des questions dont la portée ne peut plus être contenue dans les limites d’une seule discipline ou institution. Le développement scientifique influence la politique. L’innovation technologique transforme simultanément l’éducation, l’économie, la psychologie, le droit et les relations internationales. Les questions écologiques croisent l’éthique, la gouvernance, la culture et la responsabilité mondiale. L’intelligence artificielle défie non seulement l’ingénierie, mais aussi le droit, la morale, l’identité humaine, la créativité, la responsabilité et la relation future entre l’humanité et ses propres créations technologiques. Chaque problème majeur traverse de plus en plus les frontières à travers lesquelles les connaissances modernes ont traditionnellement été organisées.

La difficulté, cependant, n’est pas que ces questions manquent d’expertise technique. Au contraire, l’humanité possède des connaissances scientifiques extraordinaires et une capacité technologique sans précédent. La difficulté réside dans le fait que ces problèmes de plus en plus interconnectés exigent un horizon de compréhension tout aussi intégré. Ils exigent une réflexion capable de relier les connaissances spécialisées aux questions plus larges concernant l’humanité, la civilisation, la responsabilité, le sens et l’avenir. Historiquement, cela a été l’une des contributions les plus significatives de la philosophie. Aujourd’hui, cependant, la philosophie se trouve souvent divisée en conversations de plus en plus spécialisées qui éclairent des problèmes individuels tout en peinant à éclairer le paysage plus large au sein duquel ces problèmes coexistent.

La conséquence n’est pas que la philosophie est devenue moins intelligente. Ce n’est pas non plus que les philosophes contemporains sont devenus moins rigoureux. Le problème le plus profond est structurel. La philosophie réussit de plus en plus au sein de ses branches individuelles tout en devenant progressivement plus faible en tant qu’activité intégrative de sagesse. Elle continue de produire des analyses importantes, mais trouve de plus en plus difficile de fournir l’orientation plus large à travers laquelle la civilisation peut comprendre la relation entre ces analyses. Cette situation devient particulièrement significative précisément parce que l’humanité possède désormais un pouvoir plus grand qu’à tout moment antérieur de l’histoire. Chaque percée technologique majeure élargit la capacité humaine. Pourtant, une capacité accrue agrandit inévitablement les conséquences des choix humains. Plus la civilisation devient puissante, plus il devient important de comprendre non seulement ce que l’humanité peut accomplir, mais aussi vers quel avenir ces accomplissements la conduisent. Les questions de direction deviennent progressivement aussi significatives que les questions de capacité elles-mêmes.

C’est ici que la philosophie doit recouvrer sa juste place. Pourtant, recouvrer la fonction intégrative de la philosophie ne nécessite pas de dissoudre les distinctions entre ses différentes formes. Au contraire, cela exige de restaurer l’ordre interne à travers lequel ces formes peuvent se compléter plutôt que de rivaliser les unes avec les autres. Recouvrer la philosophie ne signifie pas restaurer une autorité ancienne ou subordonner d’autres disciplines au contrôle philosophique. Cela ne nécessite pas non plus de construire une autre doctrine globale destinée à remplacer les traditions existantes. Ce qui doit être recouvré est quelque chose de plus fondamental : la capacité de la philosophie à fournir un horizon intégrateur à travers lequel des formes de connaissances de plus en plus spécialisées peuvent à nouveau devenir intelligibles en tant que parties d’un tout humain et civilisationnel plus vaste.

Tel a été, en fin de compte, le but sous-jacent à la présente série de discussions depuis le tout début. La question Qu’est-ce que la philosophie ? n’a jamais été poursuivie simplement dans le but de formuler une autre définition. La recherche d’un fondement philosophique partagé est née parce que la civilisation elle-même exige de plus en plus un horizon partagé capable de relier plutôt que de fragmenter la compréhension humaine. Avant que la philosophie puisse contribuer de manière significative aux défis sans précédent auxquels la civilisation contemporaine est confrontée, elle doit d’abord recouvrer une clarté suffisante concernant sa propre place et sa propre fonction. Pourtant, recouvrer la place de la philosophie exige également une autre clarification. La philosophie elle-même n’est pas une activité unique et homogène. Différentes formes de philosophie remplissent différentes fonctions, opèrent à différents niveaux d’enquête et contribuent à la civilisation de différentes manières. Reconnaître ces distinctions ne revient pas à diviser davantage la philosophie, mais à restaurer l’ordre interne grâce auquel elle peut à nouveau fonctionner comme un tout intégré. Le chapitre suivant se tourne donc vers la différenciation fonctionnelle de la philosophie elle-même.

Chapitre Quatre

La différenciation fonctionnelle de la philosophie

Si la philosophie doit recouvrer sa fonction intégrative au sein de la civilisation, une autre clarification devient nécessaire. Tout au long de l’histoire, le mot philosophie a été utilisé pour décrire des activités intellectuelles de natures remarquablement différentes. Il peut faire référence à l’enquête la plus fondamentale de l’humanité sur l’existence elle-même, à l’analyse académique hautement spécialisée, à la réflexion philosophique au sein de disciplines scientifiques individuelles, à des systèmes de pensée globaux, ou même à la sagesse émergeant de l’expérience personnelle et de la vie quotidienne. Ces activités possèdent toutes une signification philosophique, et pourtant elles ne remplissent pas des fonctions identiques.

La difficulté surgit lorsque ces différentes formes de philosophie sont traitées comme si elles occupaient le même niveau d’enquête ou si l’on s’attendait à ce qu’elles remplissent le même rôle civilisationnel. La confusion devient alors inévitable. On peut attendre d’une analyse philosophique développée pour un problème académique particulier qu’elle réponde à des questions concernant la civilisation dans son ensemble. Une philosophie disciplinaire peut tenter de définir l’avenir de l’humanité au-delà des limites de son propre domaine. Une réflexion personnelle peut être confondue avec une théorie philosophique globale, tandis qu’une large enquête ontologique peut être jugée selon des critères appropriés uniquement à l’analyse académique spécialisée. Aucune de ces activités n’est dénuée de valeur. La difficulté réside dans la confusion de leurs fonctions.

L’objectif de la distinction qui suit n’est donc ni hiérarchique ni évaluatif. Il est fonctionnel. Différentes formes de philosophie contribuent à la civilisation de différentes manières, et la philosophie ne recouvre sa pleine force que lorsque chacune accomplit la tâche appropriée à son propre niveau.

Au niveau le plus large se trouve la philosophie ontologique. C’est la philosophie dans son sens le plus global. Elle commence par l’enquête continue sur les questions les plus fondamentales concernant l’existence, l’humanité, la conscience, le sens, la civilisation, la responsabilité et l’avenir. Plutôt que de présupposer des réponses déjà établies ailleurs, elle revient continuellement aux fondements d’où toute autre activité philosophique tire en fin de compte son orientation. C’est à ce niveau que la philosophie exerce sa fonction intégrative la plus élevée, reliant les diverses réalisations de la connaissance humaine aux questions plus larges de la civilisation elle-même.

Une deuxième forme peut être décrite comme la philosophie de la pensée. Ici, l’activité principale n’est plus la réouverture continuelle des fondements ontologiques, mais le développement, l’affinement, la comparaison, l’analyse et l’extension de systèmes philosophiques particuliers ou de traditions conceptuelles. Une grande partie de la philosophie académique contemporaine appartient principalement à ce niveau. La philosophie analytique, la philosophie du langage, la logique, l’analyse conceptuelle et de nombreuses autres traditions hautement sophistiquées ont énormément contribué à la clarté et à la précision intellectuelles. Leur importance est indéniable. Pourtant, leur fonction diffère de celle de la philosophie ontologique. Elles approfondissent des modes de pensée particuliers plutôt que de fournir une orientation intégrée pour la civilisation dans son ensemble.

Une troisième forme est la philosophie des disciplines. À mesure que les connaissances scientifiques se sont développées, les disciplines individuelles ont naturellement développé leur propre réflexion philosophique. La philosophie des sciences, la philosophie de la physique, la philosophie de la biologie, la philosophie des mathématiques, la philosophie de la technologie, la philosophie de l’intelligence artificielle, la philosophie du droit, la philosophie de l’éducation et bien d’autres appartiennent à cette catégorie. Leur tâche est d’examiner les fondements conceptuels, les méthodes, les hypothèses et les implications de domaines d’enquête particuliers. Elles remplissent une fonction indispensable en clarifiant la structure intellectuelle de leurs disciplines respectives. En même temps, leurs conclusions restent nécessairement liées aux domaines dont elles émanent. Leur contribution est donc spécialisée plutôt que de portée civilisationnelle.

Une quatrième forme peut être comprise comme la philosophie populaire. Elle comprend les innombrables formes de réflexion philosophique surgissant au sein de la vie humaine ordinaire : la contemplation personnelle, l’intuition existentielle, la sagesse pratique, la réflexion morale, l’expérience partagée et la recherche de sens qui accompagne l’existence quotidienne. Une telle réflexion se développe rarement en une théorie philosophique systématique, et pourtant elle représente l’un des moyens les plus immédiats par lesquels la philosophie pénètre la vie humaine. La civilisation perdrait quelque chose d’essentiel si la philosophie était entièrement confinée au sein des universités ou des institutions professionnelles. La philosophie populaire nous rappelle que la sagesse naît en fin de compte de l’expérience vécue, et que l’enquête intellectuelle ne devient véritablement philosophique que lorsqu’elle reste connectée à ce terrain.

Aux côtés de ces formes se trouve ce que l’on peut appeler la pensée philosophique religieuse. Chaque grande tradition religieuse a généré une profonde réflexion philosophique concernant l’existence, la morale, l’humanité, la réalité ultime et le sens de la vie. Ces réflexions ont exercé une immense influence historique et continuent de façonner les civilisations à travers le monde. Elles méritent d’être reconnues comme une source importante de la pensée philosophique tout en restant distinctes de la philosophie poursuivie à travers une enquête rationnelle ouverte, non contrainte par les engagements d’une tradition religieuse particulière. Reconnaître cette distinction ne diminue pas la religion et n’élève pas non plus la philosophie au-dessus d’elle. Cela prend simplement acte du fait que différentes traditions intellectuelles opèrent selon des engagements fondateurs différents tout en abordant souvent des questions humaines qui se chevauchent.

Vues ensemble, ces formes révèlent que la philosophie n’est pas fragmentée parce qu’elle est devenue diverse. La diversité a toujours caractérisé le développement philosophique. La fragmentation surgit lorsque les distinctions fonctionnelles s’estompent. Des difficultés émergent lorsque la philosophie spécialisée tente de remplacer l’enquête ontologique, lorsque la philosophie disciplinaire assume la responsabilité de questions appartenant à la civilisation dans son ensemble, ou lorsque la philosophie perd de vue l’horizon plus large au sein duquel ses différentes formes se complètent plutôt que de rivaliser.

Recouvrer la philosophie exige donc plus qu’un renouvellement de l’enquête philosophique. Cela requiert la restauration d’un ordre interne dans lequel les différentes formes de philosophie reconnaissent à la fois leur propre importance et leurs propres limites. C’est seulement dans de telles conditions que la philosophie peut à nouveau fonctionner comme l’activité intégrative de sagesse la plus élevée de l’humanité, tout en permettant à ses nombreuses formes spécialisées de continuer à contribuer pleinement au sein de leurs domaines respectifs.

Pourtant, même une telle restauration demeurerait incomplète si la philosophie était confinée au seul discours intellectuel. La philosophie n’accomplit en fin de compte son but que lorsque sa sagesse s’incarne au sein de la vie humaine elle-même. C’est vers cette dimension finale que se tourne maintenant la discussion.

Chapitre Cinq

La philosophie dans la vie et la pratique humaines

Tout au long de la discussion précédente, la philosophie a été envisagée sous plusieurs perspectives complémentaires. Elle a été comprise comme l’enquête continue de l’humanité sur les questions les plus fondamentales de l’existence. Elle a été examinée à travers sa fonction durable tout au long du développement historique de l’civilisation. Elle a été reconsidérée en relation avec la fragmentation de la vie intellectuelle contemporaine et la nécessité de recouvrer son rôle intégrateur. Enfin, les différentes formes d’activité philosophique ont été distinguées selon les fonctions qu’elles remplissent au sein du paysage intellectuel plus large. Pourtant, aucune de ces discussions n’atteint la signification finale de la philosophie si celle-ci ne revient pas ultimement à la vie humaine elle-même.

La valeur de la philosophie ne peut être mesurée uniquement à l’originalité de ses concepts, à la précision de ses arguments ou à la cohérence interne de ses systèmes théoriques. Ces réalisations demeurent importantes, mais elles ne constituent pas le but ultime de la philosophie. La sagesse ne devient significative que lorsqu’elle éclaire l’existence humaine. La réflexion ne devient importante que lorsqu’elle contribue à la compréhension. La philosophie remplit donc sa fonction la plus profonde non pas lorsqu’elle reste au sein du seul discours intellectuel, mais lorsqu’elle entre dans la vie continue des individus, des communautés et des civilisations.

Pour l’individu, la philosophie fournit quelque chose de plus durable que de l’information ou une compétence technique. Elle aide les êtres humains à se forger une compréhension d’eux-mêmes et du monde qu’ils habitent. Chaque personne, que ce soit consciemment ou non, vit selon certaines hypothèses concernant le sens, la responsabilité, la valeur, le bonheur, la justice et le but de la vie. La philosophie permet à ces hypothèses de devenir des objets de réflexion plutôt qu’une habitude inconsciente. Elle encourage les individus à cultiver la sagesse plutôt qu’à simplement accumuler des connaissances, à comprendre plutôt qu’à simplement réagir, et à vivre avec une plus grande clarté concernant la relation entre eux-mêmes, les autres et le monde plus vaste dont ils font partie.

Pour les communautés, la philosophie remplit une autre fonction indispensable. Aucune société ne peut rester cohésive par les seules institutions ou les seules lois. Chaque communauté durable exige des compréhensions partagées concernant la responsabilité, la coopération, la justice, l’éducation, la dignité humaine et le bien commun. La philosophie contribue à ces compréhensions partagées en offrant des occasions de réflexion continue plutôt qu’une certitude idéologique figée. Elle permet aux communautés d’examiner leurs propres hypothèses, de réviser les institutions héritées lorsque cela est nécessaire, et de maintenir une conversation permanente concernant les principes à travers lesquels la vie collective devrait être organisée.

Au niveau de la civilisation, la philosophie assume sa signification la plus large. Les civilisations étendent continuellement leurs capacités matérielles à travers la science, la technologie, le développement économique et l’innovation institutionnelle. Pourtant, l’expansion de la capacité seule ne détermine pas la direction de la civilisation. Chaque augmentation de puissance accroît simultanément l’importance de la sagesse. La philosophie sert donc d’activité principale à travers laquelle les civilisations restent capables de réfléchir aux fins vers lesquelles leurs capacités croissantes devraient être dirigées. Elle reconnecte continuellement la réalisation immédiate avec des horizons historiques plus longs, permettant à l’humanité de demander non seulement ce qui devient possible, mais aussi ce qui demeure désirable, responsable et digne d’être poursuivi.

C’est précisément pour cette raison que la philosophie ne peut jamais devenir entièrement détachée de la pratique. La pratique n’est pas une application externe ajoutée à la philosophie après que la réflexion théorique a déjà été achevée. Elle est l’environnement vivant au sein duquel la compréhension philosophique se teste continuellement, se corrige et s’approfondit. Chaque intuition philosophique rencontre en fin de compte la complexité de la réalité vécue. Chaque conception de la justice, de la responsabilité, de la dignité humaine, de l’éducation, de la liberté, de la coopération ou de la civilisation n’acquiert un sens véritable que lorsque les êtres humains tentent d’incarner ces compréhensions au sein de la conduite individuelle, des institutions sociales et du développement historique collectif. La philosophie ne peut pas être évaluée en fin de compte à la seule élégance de ses théories. Sa signification la plus profonde n’apparaît que lorsque la sagesse devient capable de transformer la vie humaine. La pratique ne diminue donc pas la philosophie. Elle la parachève.

Cette compréhension clarifie également l’une des principales difficultés auxquelles la philosophie est confrontée aujourd’hui. À mesure que l’enquête philosophique est devenue de plus en plus spécialisée, des pans importants de la philosophie contemporaine se sont progressivement détachés du mouvement pratique de la civilisation elle-même. L’affinement intellectuel a souvent continué de progresser tandis que la capacité de la philosophie à éclairer la direction générale de la vie humaine s’est affaiblie. Le problème ne réside pas dans la rigueur théorique, ni dans la spécialisation académique, qui demeurent toutes deux indispensables. La difficulté surgit seulement lorsque la théorie cesse de revenir aux buts humains plus larges d’où la philosophie tirait à l’origine sa signification.

Recouvrer la philosophie ne nécessite donc pas d’abandonner l’érudition rigoureuse. Cela exige de restaurer la relation vivante entre la sagesse et la pratique. La réflexion ontologique, l’analyse conceptuelle, la philosophie disciplinaire, le dialogue philosophique public et la réflexion personnelle deviennent tous mutuellement renforçants lorsqu’ils restent connectés au développement plus large de la vie humaine. Dans ces conditions, la philosophie redevient ce qu’elle a toujours eu le potentiel d’être : l’activité continue de l’humanité pour se comprendre elle-même tout en participant consciemment au développement de la civilisation.

Les discussions présentées tout au long de cette série ont cherché non pas simplement à proposer une autre définition de la philosophie, ni à défendre une tradition philosophique particulière. Leur but a été de recouvrer un fondement philosophique partagé à partir duquel la philosophie peut à nouveau comprendre sa propre place, sa fonction durable et sa relation avec le développement continu de la civilisation humaine.

Si ces discussions apportent quelque chose, elles ne concluent pas la philosophie. La philosophie, par sa nature même, demeure une activité de sagesse ouverte et continue. Chaque génération hérite de nouvelles circonstances, affronte de nouvelles questions et participe à la formation d’un avenir que les générations ultérieures appelleront un jour leur présent. À mesure que la civilisation continue d’évoluer, la philosophie doit continuer d’accompagner ce voyage — non pas en fournissant des réponses définitives, mais en ramenant continuellement l’humanité à ses questions les plus fondamentales et en aidant chaque époque à comprendre la direction dans laquelle ses propres choix peuvent la conduire.

Recouvrer la philosophie ne revient donc pas simplement à restaurer une discipline académique. C’est recouvrer la capacité de l’humanité à se comprendre elle-même, à guider sa civilisation et à façonner sagement son avenir. La philosophie demeure l’activité intégrative de sagesse la plus élevée de l’humanité, et c’est précisément pour cette raison qu’elle continue d’importer partout où l’avenir de la civilisation se dessine.


DU MÊME AUTEUR

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Article # 269 – La pensée et la vie. Guide de la consultation et des pratiques philosophiques / Il pensiero e la vita. Introduzione alla consulenza e alle pratiche filosofiche, Neri Pollastri, Apogeo, 2020

Pollastri, N. (2004). Il pensiero e la vita. Guida alla consulenza e alle pratiche filosofiche. Apogeo.
Pollastri, N. (2004). Il pensiero e la vita. Guida alla consulenza e alle pratiche filosofiche. Apogeo.

Neri Pollastri

Il pensiero e la vita. Introduzione alla consulenza e alle pratiche filosofiche

Présentation de l’ouvrage par l’auteur

Édition originale 2020

C’est mon premier livre sur le sujet, paru en 2004 chez l’éditeur Apogeo. Il s’agit d’une introduction encore actuelle à bien des égards, qui comprend une partie très importante dans laquelle j’illustre comment le travail philosophique auprès des personnes est entièrement conforme au sens que possédait la philosophie à ses origines, avant Socrate.

L’ouvrage est pour l’essentiel d’une lecture aisée ; il présente une histoire synthétique de la pratique jusqu’à cette date (les choses ont évolué quelque peu par la suite, la profession s’étant par exemple diffusée dans des pays qu’elle n’avait pas encore atteints à l’époque, mais cela n’a pas changé grand-chose), une explication de sa genèse ainsi qu’un premier inventaire illustré de ses pratiques connexes — ce que l’on nomme les « pratiques philosophiques ».

Une riche bibliographie y est également jointe, elle aussi nullement obsolète au vu du temps passé.

Source : Site web de l’auteur Neri Pollastri.

  * * *

Réédition de 2020

Épuisé depuis longtemps, Il pensiero e la vita [La pensée et la vie] redevient disponible plus de quinze ans après sa parution. Première monographie italienne consacrée à la consultation philosophique, cet ouvrage inaugura la collection « Pratiche Filosofiche » [Pratiques Philosophiques] dirigée par Umberto Galimberti pour les éditions Apogeo, au sein de laquelle parurent ensuite les livres de pionniers tels qu’Achenbach, Lahav ou Schuster.

Dès 2004, Il pensiero e la vita dotait la consultation d’un solide fondement épistémologique en la distinguant nettement du counseling philosophique et des professions d’aide. L’auteur y démontrait son isomorphisme structurel avec la pensée philosophique dans son acception traditionnelle, à l’égard de laquelle la pratique s’inscrit en pleine continuité, n’étant « rien d’autre que de la philosophie ».

L’ouvrage inscrit également la discipline au sein du panorama plus vaste de ce que l’on nomme les « pratiques philosophiques », propose un bilan de ses vingt premières années d’existence à travers l’étude de certains de ses premiers protagonistes, et fixe les coordonnées de la pratique professionnelle.

Cette nouvelle édition, publiée par l’éditeur sicilien Algra, reprend l’intégralité du texte original en actualisant seulement quelques références bibliographiques et sitographiques, et s’enrichit d’une postface qui fait le point sur l’état de l’art actuel.

Outre le site de l’éditeur, le volume est disponible à l’achat sur les principales librairies en ligne (Mondadori, Hoepli, Amazon, Libreria Universitaria, etc.).

Source : Site web de l’auteur Neri Pollastri.


Extraits originaux et traductions — Neri Pollastri (2004)

1. Le refus du paradigme thérapeutique / Il rifiuto del paradigma terapeutico

« La consulenza filosofica non è terapeutica, può avere degli effetti terapeutici indiretti, ma non è compito del filosofo interessarsene. […] Il consulente deve muoversi con la sola intenzione di esaminare socraticamente il pensiero e la vita degli individui facendo chiarezza nelle loro concezioni del mondo, aumentandone la consapevolezza, fornendo ai consultanti nuove informazioni e nuove connessioni di senso. Deve escludere l’impiego sistematico di schemi o di teorie utilizzate come griglie interpretative, ogni forma di consiglio sapienziale e l’uso strumentale di esercizi e attività psicofisiche per mutare percezioni e stati d’animo. »

« La consultation philosophique n’est pas thérapeutique ; elle peut certes générer des effets thérapeutiques indirects, mais il n’appartient pas au philosophe de s’en préoccuper. […] Le consultant doit agir dans l’unique intention d’examiner socratiquement la pensée et la vie des individus, afin de clarifier leurs conceptions du monde, d’accroître leur lucidité, et de fournir aux consultants de nouvelles informations ainsi que de nouvelles connexions de sens. Il doit exclure l’usage systématique de schémas ou de théories employés comme grilles interprétatives, toute forme de conseil sapiential, ainsi que l’usage instrumental d’exercices et d’activités psycho-physiques destinés à modifier les perceptions et les états d’âme. »


2. Le concept de « Trans-formation » / Il concetto di « Tras-formazione »

« Sebbene il lavoro di razionalizzazione filosofica si svolga sul piano cognitivo il piano emotivo non ne rimane escluso. La scelta del modo in cui, concretamente, si opererà la razionalizzazione e ricostruzione della concezione del monde, spetta interamente al consultante. Il consulente è solo un accompagnatore, un esperto che fornisce strumenti e alternative e mette a disposizione il proprio esser filosofo per portare avanti l’esame. […] È un lavoro di « tras-formazione »: il sapere immediato del consultante viene messo in discussione, ricostruito e quindi « tras-formato » in visioni del mondo nuove e più coerenti. »

« Bien que le travail de rationalisation philosophique s’effectue sur le plan cognitif, la dimension émotive n’en demeure pas exclue. Le choix de la modalité selon laquelle s’opéreront, concrètement, la rationalisation et la reconstruction de la conception du monde appartient entièrement au consultant. Le consultant n’est qu’un accompagnateur, un expert qui fournit des outils et des alternatives, et qui met à disposition sa qualité de philosophe pour mener à bien l’examen. […] Il s’agit d’un travail de « trans-formation » : le savoir immédiat du consultant est mis en discussion, reconstruit, et se trouve ainsi « trans-formed » en des visions du monde nouvelles et plus cohérentes. »


Fiches de lecture : Neri Pollastri, La pensée et la vie. Guide de la consultation et des pratiques philosophiques, 2004 (sous la direction de Daria Filippi)

Neri Pollastri

Il se consacre à la consultation philosophique depuis 1998. Il a publié deux ouvrages sur le sujet, Il pensiero e la vita [La pensée et la vie] (Milan, Apogeo, 2004) et Consulente filosofico cercasi [Recherche consultant philosophique] (Milan, Apogeo, 2007), ainsi qu’une vingtaine d’articles. Il a été l’un des fondateurs de Phronesis – Association italienne pour la consultation philosophique, dont il est the président depuis 2005 et dont il codirige la revue éponyme. Depuis 2005, il enseigne la « Théorie et pratique de la consultation philosophique » à l’Université Ca’ Foscari de Venise. Il a également publié plusieurs études dans d’autres domaines de la philosophie, notamment le volume L’assoluto eternamente in sé cangiante. Interpretazione olistica del sistema hegeliano [L’absolu éternellement changeant en soi. Interprétation holistique du système hégélien] (Naples, La Città del Sole, 2001).

Autres ouvrages du même auteur

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Le discours de Pollastri s’amorce par une analyse politique et socioculturelle de notre époque, laquelle le conduit à postuler que le besoin de philosophie s’avère aujourd’hui de plus en plus prégnant. L’être humain éprouve le besoin de comprendre et, par voie de conséquence, formule des interrogations philosophiques. C’est précisément dans ce contexte qu’a émergé un nouveau type de spécialiste : le consultant philosophique.

La philosophie entretient des rapports peu directs avec la pratique ; elle est amour du savoir pour lui-même et a toujours apporté des réponses non définitives. Pour autant, Platon lui-même soutient que la philosophie consiste dans le « savoir se servir de ce que l’on fait ». Elle se présente comme un mouvement perpétuel, un agir, un faire — un philosopher, précisément — qui n’exerce pas ses effets sur le monde environnant l’agent, mais sur l’agent lui-même. C’est en ce sens que la philosophie peut être légitimement considérée comme une pratique.

Pollastri estime néanmoins nécessaire que la philosophie aille à la rencontre des non-philosophes : dès lors, il devient possible de parler de « Pratiques Philosophiques ». Parmi celles-ci, l’auteur recense :

  • La littérature philosophique pratique : une lecture accessible qui, tout en n’exigeant pas de compétences notionnelles de la part du lecteur, aborde philosophiquement des thèmes en prise directe avec la vie quotidienne ;

  • La « Philosophy for Children » (Philosophie pour enfants) : créée par le philosophe américain Matthew Lipman, elle vise, à travers la lecture de récits et le dialogue communautaire qui en découle, le développement des habiletés de pensée chez l’enfant ;

  • Les « Cafés Philo » : initiés en France par le philosophe Marc Sautet, ils consistent en des discussions portant sur divers sujets, menées dans des espaces publics délibérément ouverts à tous et non traditionnels (cafés, pubs, librairies et bibliothèques). Le philosophe n’y est pas le protagoniste, mais y exerce la fonction d’expert non pas du sujet — lequel est déterminé par les autres participants —, mais des modalités selon lesquelles celui-ci est abordé ;

  • Les séminaires de groupe : proches des précédents mais caractérisés par un niveau d’engagement supérieur, ils ont pour but de favoriser la participation de non-spécialistes à des recherches et à des confrontations philosophiques ;

  • Les vacances et voyages philosophiques ;

  • La « Philosophy of Management » (Philosophie du management) ;

  • La consultation philosophique, qui constitue la pratique philosophique par antonomasase.

Cette dernière naît en Allemagne en 1981, sous l’impulsion du philosophe Gerd Achenbach, sous l’appellation de « Philosophische Praxis ». Il s’agit d’une activité professionnelle exempte de visée thérapeutique, dans laquelle le philosophe se met à la disposition de quiconque ressent le besoin d’affronter avec rigueur, esprit de recherche et confrontation dialogique les problèmes et les questions posés par sa propre existence. Cette démarche constitue une nouveauté car, si les philosophes ont souvent eu l’occasion d’exercer une fonction de conseil par le passé — notamment à travers le rôle de précepteur —, le philosophe en tant que professionnel est une figure historiquement inexistante : même lorsqu’une autorité lui est reconnue, il survit principalement à travers la profession d’enseignant. Sous ce vocable, Achenbach inscrit la philosophie dans l’activité professionnelle et la vie quotidienne, s’efforçant de l’extraire — ou du moins de la différencier — du ghetto de la philosophie académique, tout autant que des psychothérapies. Il juge ces dernières inadéquates pour traiter les difficultés quotidiennes, dans la mesure où elles sont porteuses de solutions générales et technicistes, transforment tout problème en pathologie, et appréhendent l’individu dans une perspective médicale et non existentielle.

La consultation philosophique est donc, pour il son fondateur, essentiellement philosophie et non une profession d’aide. Elle s’offre comme un moyen de penser de façon productive, de réfléchir sur des problèmes concrets sans la prétention d’un résultat établi à l’avance et sans s’appuyer sur des formes déterminées de savoir. Il est par conséquent impossible d’en définir une méthode.

Achenbach a élevé la « sagesse » au rang de maître-mot de la discipline, créant un néologisme qui signifie « capacité de savoir-vivre ». Celle-ci ne relève pas de contenus sapientiaux, mais suppose comme condition préalable la vie authentique. L’homme ne connaissant jamais le tout, il ne peut affronter l’existence sur la base de règles ; il ne peut que « savoir qu’il ne sait pas ». Cela ne signifie pas que l’on ne puisse se fier à certains repères, mais ceux-ci conservent toujours un caractère provisoire.

À la suite de l’ouverture du cabinet d’Achenbach, des initiatives analogues ont vu le jour, initialement en Allemagne, puis progressivement au-delà de ses frontières. Pollastri en propose un panorama exhaustif et critique, décrivant la manière dont la discipline s’est développée au sein des différentes nations, selon quelles orientations, et quels en ont été les principaux promoteurs. Ce tour d’horizon s’achève sur la situation italienne, où la consultation philosophique est apparue avec un retard marqué (1998).

La posture radicale et originale d’Achenbach n’a pas été adoptée ni poursuivie par l’ensemble de ses épigones, en raison notamment de certains nœuds problématiques que le philosophe n’avait pas résolus : comment pallier les lacunes en matière de relations interpersonnelles, et comment déployer une pratique sans méthode ni objectif prédéfinis ? Dans le monde anglo-saxon, ces difficultés se sont traduites par un rapprochement de la consultation philosophique avec le Counseling, et donc par une assimilation aux professions d’aide. Un point nodal de la discipline réside en effet dans le rapport entre consultation philosophique et thérapie. L’efficacité de cette dernière ou l’existence de la maladie ne sont nullement niées ; toutefois, la consultation se désintéresse du paradigme thérapeutique pour appréhender les problèmes différemment, c’est-à-dire en faisant de la philosophie. Il existe une circularité entre les formes de la pensée et les processus psychologiques, mais l’agir philosophique doit faire un usage informatif et problématique des connaissances psychologiques, et non technique ou thérapeutique. Concernant la dimension du transfert et du contre-transfert, Pollastri rappelle que la discipline a fréquemment fait l’objet d’accusations quant au fait de négliger cet élément. Selon lui, le transfert se produit dans toute relation interpersonnelle : la consultation philosophique ne doit pas se focaliser sur cet aspect, sous peine de trahir sa propre posture et de basculer dans un registre psychologique instrumental.

Bien qu’avec des différences évidentes et nécessaires, Pollastri considère que le Counseling existentiel de Viktor Frankl (qui introduit la dimension noétique du sens) et le Counseling rogérien (avec le concept d’anti-modèle et la thérapie centrée sur le client) sont plus proches de la consultation philosophique que ne le sont la psychanalyse ou d’autres formes de thérapies.

L’auteur consacre une partie de son ouvrage à l’histoire de la philosophie, à ses origines et à ce qui l’a précédée, et donc influencée et guidée (le récit mythique, la tradition religieuse, certaines formes transmises de sagesse éthique et politique, ainsi que les écoles théâtrale et historique qui fleurissent en Grèce parallèlement à l’émergence de la philosophie). À travers cet excursus, il explicite l’identité de la philosophie, les éléments qui ont jalonné et caractérisé son développement au cours des siècles, ainsi que la spécificité de la jeune consultation philosophique.

Avec la naissance de la philosophie, l’énigme dépouille la signification d’obstacle qu’elle revêtait dans le récit mythique pour revêtir celle de formulation d’une recherche ; le logos rationnel continue néanmoins de graviter autour des mêmes interrogations, à savoir les aspects les plus complexes et inquiétants de l’existence humaine. Ce logos est qualifié de philo-sophia et l’homme de philo-sophos — jamais de sophos, car il ne pourra jamais s’approprier la sagesse-savoir, mais seulement la rechercher, cette recherche constituant en elle-même un mode de vie.

Socrate a souvent été érigé en modèle de la consultation philosophique, principalement en raison de son désaveu du savoir, c’est-à-dire le principe de l’ignorance consciente : le plus sage est celui qui sait qu’il ne sait pas. De surcroît, Socrate n’emploie jamais le terme de méthode et ne se soucie pas d’en définir le concept. Le philosopher est pour lui une mise en question de soi-même et une attitude à pratiquer dans toutes les circonstances du quotidien. La philosophie ne résout pas les problèmes : elle les contextualise et tente de leur conférer un sens. Le seul « outil » non strictement philosophique mobilisé par Socrate est l’ironie, laquelle vise à responsabiliser l’interlocuteur pour l’inciter à la recherche et à la réflexion personnelle. L’approche socratique, affirme Pollastri, semble ainsi poser les fondements de l’agir propre à la Consultation Philosophique et constituer un rempart contre toute hybridation possible avec les activités psychothérapeutiques. De l’avis de l’auteur, la philosophie de Hegel n’est pas éloignée de cet esprit : le mouvement du concept, la recherche de sens. Il en va de même pour la pensée philosophique orientale, caractérisée par le renoncement à la catégorie de Vérité, l’absence de fin, de moyens et de méthode, au profit de la seule voie (Tao) à suivre.

Dans la dernière partie de son traité, Pollastri s’attache à dessiner l’identité de la consultation philosophique en décrivant les rôles de ses protagonistes, ses moments fondamentaux et ses « visées ».

Celui qui conduit la consultation doit être un philosophe et non un simple expert en philosophie, dans la mesure où il s’agit de philosophie authentique, envisagée dans sa conception dynamique de recherche. Le consultant doit agir dans l’unique intention d’examiner socratiquement la pensée et la vie des individus, afin de clarifier leurs conceptions du monde, d’accroître leur lucidité, et de fournir aux consultants de nouvelles informations ainsi que de nouvelles connexions de sens. Il doit exclure l’usage systématique de schémas ou de théories employés comme grilles interprétatives, toute forme de conseil sapiential, ainsi que l’usage instrumental d’exercices et d’activités psycho-physiques destinés à modifier les perceptions et les états d’âme. Le consultant doit connaître les phénomènes de la sphère émotionnelle, mais ces connaissances doivent servir à objectiver la situation et à rendre le consultant conscient des dynamiques à l’œuvre au sein de la relation, et non à des fins thérapeutiques. Le consultant se doit d’écouter le récit de l’autre, de poser des questions pour comprendre et faire comprendre, et de veiller à la cohérence de la narration. Il s’agit de dialoguer en s’impliquant et en se remettant en question pour apprendre.

Les consultants sont généralement mus par des motivations très concrètes, relevant tendanciellement de la sphère relationnelle. Ils s’adressent à un consultant philosophique pour échanger avec une personne habituée à réfléchir sur des questions d’importance, pour évoquer leurs difficultés avec un tiers qui n’en médicalise pas le contexte, ou par déception à la suite d’expériences de psychothérapie. Leurs attentes s’avèrent également variables : certains aspirent à une résolution de leurs problèmes mais découvrent le caractère stimulant de leur problématisation, tandis que pour d’autres, cet aspect constitue un motif de rupture de la consultation.

La question de la santé du consultant n’intervient nullement dans le déroulement de la consultation philosophique, bien qu’une vigilance quant aux conditions de la personne en présence soit requise. La consultation philosophique n’est pas thérapeutique ; elle peut certes générer des effets thérapeutiques indirects, mais il n’appartient pas au philosophe de s’en préoccuper.

Le dialogue doit se déployer selon un standard de qualité élevé, exempt d’éléments faisant obstacle à l’écoute, à la compréhension et à l’interaction. Lorsque des limites de cette nature apparaissent, le consultant doit être prompt à interrompre son travail en actant son impossibilité, et à orienter le consultant vers d’autres professionnels.

L’initiation de la consultation philosophique procède d’un problème ; la première parole échoit au consultant, qui expose son expérience et ses difficultés. Le consultant écoute afin de comprendre. Cette narration se révélant souvent ambiguë, imprécise et porteuse d’implicites, le philosophe se doit d’introduire un ordre rationnel dans le discours du consultant en entrant en relation avec lui. Un rapport paritaire s’avère indispensable pour consentir un authentique dialogue philosophique. Le contrat est exclu de cette relation ; seuls doivent être signifiés le facteur économique, le fait que la philosophie ne vise pas de solutions préétablies, et le fait que le nombre de séances demeure limité. Il convient de ne pas fixer d’échéances, de fréquence ni de durée rigides pour les rencontres.

Au fil de la narration, les deux dialoguants dépassent le fait contingent : une réflexion progressive s’instaure, de nouvelles interrogations surgissent, et la conception du monde du consultant gagne en conscience pour s’élaborer progressivement en une philosophie.

Bien que le travail de rationalisation philosophique s’effectue sur le plan cognitif, la dimension émotive n’en demeure pas exclue. « Le choix de la modalité selon laquelle s’opéreront, concrètement, la rationalisation et la reconstruction de la conception du monde appartient entièrement au consultant. Le consultant n’est qu’un accompagnateur, un expert qui fournit des outils et des alternatives, et qui met à disposition sa qualité de philosophe pour mener à bien l’examen. » Manifestement, le philosophe possède lui aussi sa propre vision du monde, mais il se doit de ne pas la faire valoir comme une Vérité.

Il s’agit d’un travail de « trans-formation » : le savoir immédiat du consultant est mis en discussion, reconstruit, et se trouve ainsi « trans-formé » en des visions du monde nouvelles et plus cohérentes.

Pour Pollastri, la conclusion d’une consultation philosophique peut intervenir pour quatre motifs : le problème, à la faveur d’une conscience nouvelle, a perdu de sa pertinence ; d’autres voies s’avèrent requises pour sa résolution ; la poursuite du travail s’avère trop exigeante ; ou le consultant se sent en mesure de poursuivre le chemin seul, ayant assimilé l’importance de la philosophie.

Concernant la formation des consultants philosophiques, de nombreux problèmes subsistent, la discipline étant dépourvue de reconnaissance juridique. Pour la majeure partie des expériences étrangères, on constate des formations ad personam privées de programmes unifiés. En Italie, à l’inverse, divers cursus ont vu le jour, mais leur qualité n’est nullement garantie. Selon l’auteur, la formation devrait s’acquérir par l’étude, la recherche, la réflexion personnelle, la participation à des séminaires et à des confrontations de groupe, ainsi que par l’accomplissement d’un practicum.

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Voici la version révisée et minutieusement polie de la traduction du texte de Neri Pollastri.

Chaque phrase a été retravaillée pour garantir une précision conceptuelle absolue, en éliminant les calques de l’italien et en adoptant la terminologie consacrée par la philosophie pratique et l’épistémologie de la consultation en langue française.


ANNEXE I

RECENSION

Cahiers de la Comunicazione Filosofica 44 — www.sfi.it

par Augusto Cavadi

Neri Pollastri, Il pensiero e la vita. Guida alla consulenza e alle pratiche filosofiche, Algra, Viagrande, 2020, 264 p.

Cavadi, A. (2020). [Recension du livre Il pensiero e la vita. Guida alla consulenza e alle pratiche filosofiche, par N. Pollastri]. Comunicazione Filosofica, (44), 177-179. https://www.sfi.it

Traduction de l’italien au français par google Gemini

Si quiconque, intrigué par des articles de presse ou des personnages littéraires (à l’instar de l’un des protagonistes du roman La méthode Schopenhauer d’Irvin D. Yalom), souhaitait en savoir plus sur la consultation philosophique, il a désormais la possibilité de s’informer en puisant directement à l’une des sources les plus autorisées. En effet, seize ans après sa première édition (chez Apogeo), l’ouvrage Il pensiero e la vita. Guida alla consulenza e alle pratiche filosofiche (Algra, Viagrande, 2020) de Neri Pollastri vient d’être réédité, augmenté de quelques contributions significatives. Il s’agit de l’un des tout premiers volumes organiques sur le sujet, signé par le pionnier de la « philosophie en pratique » en Italie.

Le premier chapitre propose un panorama des principales « pratiques philosophiques » (de la Philosophy for children aux Cafés Philo, des séminaires de groupe aux vacances et voyages philosophiques, jusqu’aux initiatives dans le monde de l’entreprise) afin de contextualiser la « pratique » que l’auteur considère comme la plus révolutionnaire : la « consultation philosophique » telle qu’elle fut inventée en Allemagne en 1981 par Gerd Achenbach (qui, jouant sur une certaine ambivalence sémantique, l’avait baptisée Philosophische Praxis). Ce qui, selon l’auteur, s’avère le plus difficile à faire comprendre, c’est qu’elle ne constitue pas une « nouvelle profession de soin » (p. 45), mais une « authentique et pure philosophie » qui « ne doit pas s’hybrider avec d’autres formes d’agir et, par conséquent, ne doit pas se transformer en « philosophie appliquée » — c’est-à-dire en la mise en œuvre d’une philosophie déterminée, systématiquement théorisée et fondée — mais doit plutôt « penser les problèmes concrets de manière productive », sans jamais être intentionnellement orientée vers l’obtention de « résultats » ou la poursuite d’ »objectifs » ». Pas même celui du bonheur, du bien-être ou de l’harmonie de l’individu avec le monde, puisque, paradoxalement, « bien qu’elle constitue une aide, la philosophie ne sait pas ce que cela signifie, étant donné que « seule une conscience obtuse sait ce qu’est l’aide, seule la stupidité militante sait quand l’homme est aidé » » (p. 46). Ainsi comprise, la Philosophische Praxis (traduite en italien de façon peu heureuse par « consulenza filosofica », avant que la déferlante du counseling n’envahisse le… marché) a été importée en Italie en 1999, notamment grâce à la fondation de l’AICF (Association italienne de Counseling Philosophique). Après un bref parcours unitaire, celle-ci s’est scindée entre la SiCoF (Société italienne de Counseling Philosophique), dirigée par des psychologues et des philosophes orientés vers l’utilisation thérapeutique de la philosophie, et Phronesis (Association italienne pour la Consultation Philosophique, qui demeure l’association nationale la plus importante), résolue à sauvegarder la spécificité originelle de l’approche philosophique et son irréductibilité à un simple outil au service d’autre chose (pp. 84-86).

Le deuxième chapitre est précisément dédié à une confrontation serrée entre la philosophie (et donc, en particulier, la consultation philosophique) et la psychologie (et donc, en particulier, les approches psychothérapeutiques). Évidemment, cette comparaison s’opère avec la conscience que le monde du « phi » et le monde du « psi » sont, en leur sein, extrêmement diversifiés, et qu’il est par conséquent aisé de glisser vers des généralisations hâtives. D’où l’attention spécifique portée à des courants qui ressemblent le plus à la consultation philosophique, tels que la logothérapie de Viktor Frankl (pp. 110-115) ou le counseling psychologique de Carl Rogers (pp. 118-124). Neri Pollastri insiste, en raison même de ces points de contact, sur les divergences épistémologiques. Là où le psychothérapeute a développé « une certaine conception « scientifique » de la structure psychique de l’homme, suffisamment univoque et substantiellement stable », qu’il peut mobiliser pour « lire et interpréter les personnes » qui lui font face (« patients ») ainsi que leurs problématiques afin de « ramener ces difficultés dans le cadre « normal » censé caractériser les personnes « saines » », le philosophe en entretien avec le consultant (« l’invité »), au contraire, « tend à remettre en question une grande partie des connaissances consolidées, n’agit pas de manière finaliste et ne vise pas à « résoudre » les problèmes, mais plutôt à en élargir démesurément le nombre » (p. 124).

Cette posture de conscience de sa propre ignorance, qui « fonde la recherche inépuisable du savoir et conduit à la sagesse » (p. 128), le philosophe praticien ne l’invente certes pas : il l’hérite de toute la tradition de la pensée occidentale (pour ne pas élargir le regard aux traditions orientales, auxquelles l’auteur consacre pourtant les pages 188-194), de Socrate à nos jours. Mais là encore, il faut se garder de toute homologation schématique : l’histoire de la philosophie recèle des accentuations différentes. Dans le troisième chapitre, Pollastri s’arrête de manière critique sur certains exemples qui, dans le récit dominant, sont souvent racontés de façon emphatique, a-problématique, voire caricaturale : Socrate (pp. 151-168), Aristote et les écoles hellénistiques revisitées par Foucault, Hadot et Nussbaum (pp. 168-181), ou encore Hegel (pp. 182-188).

C’est seulement au terme de cette patiente exploration spatio-temporelle que l’auteur s’autorise — dans le quatrième chapitre — à exposer sa propre « conception de la consultation philosophique ». Il la définit comme une conversation au cours de laquelle le consultant expose une problématique spécifique (qui l’a poussé à solliciter un interlocuteur professionnellement qualifié) et où le consultant, réfléchissant sur la vision du monde de l’invité qui transparaît entre les lignes de sa narration, sollicite « sa re-compréhension, sa réélaboration, sa reconstruction » (p. 209). L’objectif tendanciel du dialogue serait ainsi de transformer progressivement la conception du monde, de la vie et de l’histoire du consultant, pour passer d’un « savoir immédiat et naïf » à une « « philosophie » explicite et consciente » (p. 209).

Pollastri sait pertinemment que ceux qui abordent pour la première fois cette nouvelle profession ne se satisfont pas de lignes générales et sont curieux de savoir comment l’on opère concrètement. Dans le cinquième chapitre, intitulé La pratique en pratique, il prend acte de cette curiosité, mais essentiellement pour la décevoir : comme tout événement philosophique, les entretiens de consultation sont chaque fois inédits, chaque fois uniques. Quiconque souhaite embrasser cette profession, ou souhaite en bénéficier en tant que consultant-invité, ne peut que l’expérimenter et, au fil de l’expérience, y réfléchir rétrospectivement pour en évaluer les dynamiques et les issues. C’est trop simple et, partant, trop difficile : pour les mêmes raisons qui font que l’improvisation avec un instrument de musique est la chose la plus aisée pour un musicien, à la condition expresse que celui-ci soit extrêmement préparé. Comme l’énonce le très court sixième chapitre, Chaque conclusion est toujours un nouveau commencement : la consultation parfaite n’existe pas, il existe la bonne consultation, et on la reconnaît au fait qu’elle s’offre comme un tremplin pour s’élancer avec plus de confiance vers la suivante.

Il ressort de ces brefs éléments que la profession de consultant philosophique incarne la paradoxalité et l’inactualité de la philosophie tout court. Dès lors, on ne saurait s’étonner des pages de la Postface que l’auteur ajoute à cette seconde édition pour faire le point sur les nombreuses difficultés rencontrées jusqu’ici par la consultation philosophique — et pas seulement en Italie — pour s’affirmer comme une profession reconnue, non seulement sur le plan légal, mais surtout culturellement et socialement. À l’époque de la pensée stratégique, du paradigme de l’efficience productive et de l’hypertrophie du moi, il serait tout à fait singulier qu’une proposition reçût un accueil triomphal alors que son premier geste consiste précisément à remettre en question ce type de pensée instrumentale, ce paradigme pragmatique et cette concentration sur son propre nombril. Le pari est entièrement ouvert : la consultation philosophique réussira-t-elle — sans se travestir en autre chose (psychothérapie, formation professionnelle, counseling, guidance religieuse, coaching, embrigadement idéologique, magistère charismatique de chef d’école philosophique…) — à se faire reconnaître publiquement par une société qui en a un besoin réel inversement proportionnel à son besoin perçu ? Ou peut-être n’est-ce pas un hasard si les philosophes ont, d’ordinaire, été persécutés lorsqu’ils étaient en avance, et exaltés lorsqu’ils étaient en parfaite synchronie avec l’esprit du temps ?

Augusto Cavadi


ANNEXE II

Présente et avenir de la consultation philosophique

Presente e futuro della consulenza filosofica

par Neri Pollastri

Pollastri, N. (2006). Presente e futuro della consulenza filosofica. Comunicazione Filosofica, (16), 11-17. https://www.sfi.it

S.F.I. – SOCIETÀ FILOSOFICA ITALIANA

Traduction de l’italien au français par Google Gemini

Le terme de « consultation philosophique » (Consulenza Filosofica) a été introduit en Italie pour désigner la « Philosophische Praxis », une activité au sein de laquelle un praticien reçoit des personnes afin d’aborder avec elles leurs difficultés, sur le seul fondement de sa qualité de « philosophe ». Initiée en Allemagne en 1981 par Gerd Achenbach, cette activité s’est progressivement diffusée à travers le monde avant d’implanter ses premières expérimentations en Italie vers l’an 2000. En un laps de temps relativement court, elle y a suscité un intérêt croissant, d’abord confiné aux médias, puis étendu plus récemment aux sphères de la culture et de la recherche.

Le dépassement des perplexités initiales — par ailleurs légitimes — tient à plusieurs facteurs, au premier rang desquels figure la remarquable qualité de la recherche scientifique italienne dans ce domaine. Celle-ci a atteint en peu de temps un niveau supérieur à la moyenne des travaux menés à l’étranger, permettant ainsi de combler le retard accumulé dans la pratique professionnelle, tout en bénéficiant du crédit accordé par certaines institutions et par les universitaires qui y sont rattachés.

S’agissant du premier aspect, il convient de rappeler que l’Italie est le premier pays à avoir traduit (chez l’éditeur milanais Apogeo) les œuvres du fondateur Gerd Achenbach ainsi que celles de théoriciens et de praticiens majeurs de la discipline tels que Ran Lahav, Peter Raabe et Shlomit Schuster. Ce mouvement éditorial s’est accompagné de la création de revues entièrement consacrées à la matière, parallèlement à la publication de numéros monographiques par d’autres revues existantes. Concernant le second aspect, il importe de mentionner diverses initiatives de recherche menées au sein des universités italiennes : citons les journées d’étude de l’Université de Catane en 2003 et 2005, celle de l’Université d’Arezzo en 2005, ou encore les colloques organisés la même année par les Universités de Venise et de Cagliari. De surcroît, ces deux dernières institutions académiques ont formalisé des Masters dédiés à la consultation philosophique, tandis qu’un cursus similaire est en passe d’être inauguré à l’Université de Bari.

Parallèlement, certaines administrations publiques ont officiellement ouvert des espaces à cette pratique professionnelle en créant des guichets de consultation (à la municipalité de Florence et à l’hôpital Le Molinette en 2003, à l’Université de Cagliari en 2006, ainsi que dans plusieurs lycées à travers le pays) et en organisant des séminaires de pratique philosophique ouverts au grand public (notamment à Florence en 2003 et 2006, ou à Monfalcone en 2005). Bien que plus difficiles à quantifier, les nombreuses initiatives privées de formation professionnelle apparues dans diverses régions d’Italie — parfois adossées à des associations de praticiens ou d’aspirants praticiens — témoignent également de cet engouement.

Toutefois, ce succès théorique manifeste — qui a agréablement surpris les figures historiques étrangères invitées aux conférences et séminaires en Italie, à l’instar de Gerd Achenbach, Eckart Ruschmann, Ran Lahav ou Lydia Amir — ne se traduit pas encore par une réussite homologue sur le plan professionnel. En effet, il n’existe pas à ce jour en Italie de philosophes exerçant la consultation comme « activité principale », même si leur volume d’activité tend à s’étoffer et à se consolider de manière graduelle. Cet état de fait n’a rien de surprenant pour deux raisons fondamentales : d’une part, la profession est récente et sa délicatesse exige légitimement du temps pour dissiper les réticences des consultants potentiels ; d’autre part, même dans les pays où elle est implantée de longue date, comme l’Allemagne ou les Pays-Bas, la consultation philosophique n’a pas encore accédé à un statut professionnel pleinement reconnu. Une enquête journalistique allemande menée il y a environ quatre ans révélait ainsi qu’en Allemagne, seuls trois ou quatre praticiens parvenaient à vivre exclusivement de la consultation philosophique.

Cette dernière donnée, paradoxale de prime abord, s’explique rationnellement par le fait qu’à l’étranger, la consultation philosophique est demeurée globalement coupée de l’institution académique, ce qui a engendré de multiples dérives. En premier lieu, la démarche s’est souvent fragmentée en une nébuleuse d’approches individualisées, au détriment de la cohérence d’ensemble. C’est ainsi que dans le monde anglo-saxon, on a parfois assimilé sans recul critique la philosophie à certaines modalités psychothérapeutiques, qu’il s’agisse du counseling rogérien (auquel a été emprunté de manière ambiguë le terme de counseling philosophique), de la consultation existentielle de Frankl, de la thérapie rationnelle-émotive-comportementale, ou même de l’approche systémique-relationnelle. En second lieu, le temps et les compétences intellectuelles ont manqué pour asseoir les fondements épistémologiques de la discipline. Rappelons à cet égard qu’Eckart Ruschmann, auteur de l’une des études les plus stimulantes publiées à l’étranger (Philosophische Beratung), explicitait qu’il n’avait pu mener à bien son travail que grâce à une bourse de recherche octroyée par l’Université de Constance. Enfin, l’absence de légitimation institutionnelle par l’Université a ralenti l’émergence de la profession, laquelle requiert une image publique investie d’une autorité minimale.

Sous cet angle, le modèle d’intégration observé en Italie constitue un signal particulièrement favorable à une reconnaissance professionnelle plus rapide : les universités y assument déjà une partie de la formation — la soustrayant aux dérives d’un secteur privé dont les compétences et la qualité échappent souvent à tout contrôle — et y impulsent une authentique recherche théorique. Cette dynamique est activement soutenue par le succès éditorial continu des publications scientifiques dans ce domaine, fait notable s’agissant d’essais philosophiques.

Dans ce paysage globalement encourageant — enrichi par des initiatives de diffusion culturelle de masse de plus en plus fréquentes (conférences sur la philosophie comme « soin » ou « style de vie », présence accrue des « pratiques philosophiques » dans la presse, à la radio et à la télévision) —, il demeure nécessaire de formuler certaines réserves critiques dans l’intérêt futur de la consultation et de la philosophie elle-même.

Comme l’ont souligné Domenico Massaro et Walter Bernardi, les premières tentatives de conceptualisation de la consultation philosophique se sont heurtées à la difficulté de définir rigoureusement les contours de cette profession. Si ce flou a pu être initialement imputé aux postures singulières de certains théoriciens — notamment Achenbach, qui a toujours réfuté l’idée d’une « méthode » formalisée — ou à la jeunesse de la recherche, il a fallu admettre que cette indétermination constitue en réalité un trait intrinsèque de la discipline. Elle découle de son lien consubstantiel avec la philosophie elle-même, savoir qu’il est impossible de définir de manière univoque sans verser dans un réductionnisme inacceptable. Pour simplifier une problématique complexe (développée dans mon ouvrage Il pensiero e la vita. Guida alla consulenza e alle pratiche filosofiche), comment pourrait-on définir une « méthode » unique susceptible d’unifier les pensées de Parménide et de Wittgenstein, d’Aristote et de Feyerabend, ou de Heidegger et de Carnap ?

Pour autant, si cette réalité nous contraint à acter l’impossibilité d’une unification méthodologique, elle exige un engagement accru de la recherche afin d’élaborer une solide intelligibilité philosophique de la discipline. Cette rigueur est indispensable pour prémunir la consultation d’un écueil relativiste ou d’un flou conceptuel, d’autant plus dangereux qu’il s’agit d’une activité professionnelle engageant des responsabilités déontologiques et sociales majeures.

Cette exigence se fait plus pressante dès lors que l’institution académique s’empare de la consultation. L’Université a beaucoup à y gagner, mais elle s’expose également à des dérives. Certes, l’émergence d’activités professionnelles ancrées dans la philosophie offre à cette dernière un surcroît de prestige social : la philosophie cesse d’être perçue comme une discipline purement spéculative et stérile sur le marché du travail ; elle gagne en attractivité auprès d’étudiants souvent découragés par l’absence de débouchés et peut légitimement prétendre à des soutiens institutionnels et financiers accrus. Néanmoins, pour éviter que ce prestige ne se retourne contre la discipline, l’Université ne doit pas appréhender la consultation comme une simple « application technique », mais l’accueillir comme un champ de recherche philosophique à part entière, en y allouant les ressources nécessaires à son développement doctrinal.

Bien que ces perspectives n’en soient qu’à leur phase de maturation, il convient d’en tracer dès à présent les contours et les lignes de force.

En Italie, la consultation philosophique est généralement rattachée au champ plus vaste des « pratiques philosophiques ». Cette catégorisation plurielle n’a pas d’équivalent exact à l’étranger où prédomine l’usage du singulier « philosophical practice », calqué sur l’allemand « Philosophische Praxis ». Comme j’ai pu le faire valoir lors du colloque de Cagliari, cette formulation au singulier met plus fidèlement en exergue le fait que ces démarches sont avant tout des modalités d’exercice de la philosophie : un philosopher principalement oral, ancré non pas dans des spéculations abstraites et hyperspécialisées, mais dans les questionnements concrets du quotidien. À l’inverse, l’usage du pluriel tend à réduire les « pratiques » à de simples applications instrumentales subordonnées à des finalités extrinsèques : une visée pédagogique pour la Philosophy for Children, une visée thérapeutique pour le counseling philosophique (qu’il convient de distinguer de la Philosophische Praxis), ou la recherche d’un consensus pour le dialogue socratique.

Ces finalités ne sont pas intrinsèquement philosophiques — l’unique horizon de la philosophie étant la quête de la connaissance. Dans ces démarches que j’ai qualifiées d’« hybrides » (en reprenant la typologie de Shlomit Schuster, sans intention dépréciative), l’agir philosophique se trouve subordonné à des méthodologies et des techniques importées de la pédagogie, de la thérapie ou de la psychologie. À l’opposé, la consultation philosophique selon Achenbach ou les Cafés Philo selon Sautet partagent la seule ambition d’opérer une élucidation plus profonde de la situation existentielle, du monde et de soi-même, y compris lorsque la démarche procède d’une souffrance personnelle. Elles n’intègrent que des finalités purement philosophiques. Le caractère « pratique » de la philosophie qui s’y déploie (le sens du terme Praxis) revêt une double dimension : d’une part, on y exerce effectivement la philosophie ; d’autre part, la restructuration cognitive et conceptuelle qui s’opère au fil du dialogue produit des effets tangibles sur l’existence. Comprendre les articulations profondes d’une difficulté implique nécessairement de la ressentir différemment.

Si la « pratique de la philosophie » est le noyau dur de ces démarches, elle requiert un ensemble de compétences qui dépassent la simple érudition scolaire : maîtrise des outils logiques du Critical Thinking, connaissance approfondie de l’histoire de la philosophie, aptitudes à l’abstraction, à la généralisation et à la conceptualisation transversale, ainsi qu’une posture critique et analogique. Or, l’accumulation de ces compétences ne suffit pas à faire un philosophe ; le philosopher relève d’un savoir-faire. Pour citer le Socrate platonicien, la philosophie est « une science de telle nature que le faire y coïncide avec la capacité de se servir de ce que l’on fait » (Euthydème, 289b). L’assimilation académique de contenus théoriques s’avère donc insuffisante si elle ne s’accompagne pas d’un apprentissage de la pratique.

S’il est vrai que l’Université offre déjà un espace d’initiation à la recherche à travers la rédaction du mémoire de fin d’études, l’introduction au sein des cursus universitaires et secondaires d’une pratique de la philosophie appliquée aux objets concrets de l’existence quotidienne recèle un potentiel pédagogique majeur. Elle permettrait aux étudiants d’opérationnaliser et de s’approprier les concepts abstraits dispensés dans les cours magistraux.

Plusieurs constats valident cette approche. Matthew Lipman a conçu la Philosophy for Children face à l’incapacité de ses étudiants d’université à manipuler les concepts logiques abstraits, attribuant cette lacune à un manque d’entraînement précoce à la conceptualisation. De même, mes interventions sous forme de séminaires de dialogue philosophique en milieu lycéen démontrent que les élèves, dès lors qu’ils se saisissent de thématiques quotidiennes investies d’un écho existentiel, déploient une remarquable aptitude à mobiliser leurs connaissances méthodologiques et littéraires.

Dans cette optique, l’inscription de cours de « Pratique Philosophique » au sein des maquettes ordinaires de la licence de philosophie répond à un triple enjeu :

  1. Légitimation théorique : Inscrire durablement la recherche sur la consultation philosophique dans le giron universitaire afin d’en consolider l’assise doctrinale.

  2. Régulation professionnelle : Offrir une garantie institutionnelle de qualité face aux dérives des formations privées, assurant ainsi la viabilité et la crédibilité des débouchés professionnels pour les diplômés.

  3. Renouvellement didactique : Dynamiser l’enseignement de la philosophie en permettant aux étudiants de passer de la simple histoire des idées à l’exercice vivant de la pensée.

J’ajouterais enfin un ultime bénéfice, qui fait écho à ce qu’Achenbach nomme le « défi » de la philosophie pratique lancé à l’institution académique, et que Ran Lahav explore sous le concept de « philosophie contemplative ». En s’exerçant sur les dimensions ordinaires, émotives, relationnelles et politiques de l’existence, la philosophie pratique fournit à la recherche fondamentale de nouveaux objets d’étude, de nouvelles intuitions et des perspectives inédites sur le réel. Loin de s’opposer à la recherche spéculative la plus haute, elle contribue directement à la renouveler et à l’enrichir.

Pour que ces dynamiques s’accomplissent, il est impératif que la pratique de la philosophie et la consultation investissent des espaces officiels de plus en plus larges. L’enjeu dépasse le seul avenir de l’institution philosophique ; il concerne plus largement la capacité de l’être humain à s’orienter au sein d’une réalité en constante mutation, face à laquelle les grilles de lecture traditionnelles se révèlent désormais obsolètes, tout comme elles l’étaient dans la Grèce du VIIe siècle av. J.-C.


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Article # 268 – La philosophie comme bonne pratique : vers une possible ligne directrice pour la consultation philosophique / Philosophy as a best practice: Towards a possible guideline for philosophical counselling, Patrizia F. Salvaterra, HASER. Revista Internacional de Filosofía Aplicada, 2022

Salvaterra, P. F. (2023). Philosophy as a best practice: Towards a possible guideline for philosophical counselling. HASER. Revista Internacional de Filosofía Aplicada, (14), 59-81.
Salvaterra, P. F. (2023). Philosophy as a best practice: Towards a possible guideline for philosophical counselling. HASER. Revista Internacional de Filosofía Aplicada, (14), 59-81.

Philosophy as a best practice: Towards a possible guideline for philosophical counselling

(La philosophie comme bonne pratique : vers une possible ligne directrice pour la consultation philosophique)

Patrizia F. Salvaterra

HASER. Revista Internacional de Filosofía Aplicada, 2022

RÉSUMÉ

Traduction de l’anglais au français par Google Gemini

Cet article vise à proposer une brève synthèse de mon expérience personnelle en tant que consultante philosophique certifiée au cours des dix dernières années ; travail que j’ai partagé sous la forme d’une communication devant un public international d’étudiants et de collègues experts lors de la Ire Conférence internationale sur la consultation philosophique, organisée par le professeur Balakanapathi Devarakonda du département de philosophie de l’Université de Delhi, du 14 au 16 janvier 2022. Cette conférence s’est tenue sous l’égide du Conseil indien de recherche philosophique (ICPR) de New Delhi et du département de l’éducation de l’Université de Delhi.

Le cadre philosophique — ou « fil de la pensée » (Whitehead, 1978) — au sein duquel je trouve la plupart des « compagnons de route » permettant de prolonger le dialogue avec mes clients, constitue la première partie de cet article, parallèlement à l’examen de certaines questions fréquemment posées, tant du côté du consultant que du praticien.

La seconde partie de l’article comprend l’étude de deux cas pratiques réels, l’un qualifié de concluant et l’autre d’infructueux. En tant que présentation, cette contribution avait pour objectif de stimuler la discussion autour des décisions prises et d’analyser conjointement d’éventuelles controverses.

Ainsi, en l’état actuel, cette communication se voulait principalement un support méthodologique utile, tandis qu’en tant que travail en cours, elle poursuit un objectif plus ambitieux : devenir une sorte de « Ligne directrice pour la consultation philosophique en tant que bonne pratique », empruntant une partie de son lexique au domaine médical ainsi que quelques critères méthodologiques.

Je suis pleinement consciente que cet objectif peut paraître aussi risqué que difficile à réaliser, dans la mesure où nous savons tous qu’il n’existe pas d’unique philosophie, pas plus qu’il n’existe une seule vision du monde ou une méthode exclusive pour la consultation philosophique. Les implications géographiques, historiques, anthropologiques, linguistiques — en un mot, culturelles — sont trop nombreuses et rendent le paysage philosophique structurellement complexe et pluriel. Il ne s’agit donc pas d’élaborer un manuel universel de pratique philosophique, mais plutôt une ligne directrice fondée sur des données probantes, qui se conclura par une série de recommandations.

En effet, une objection fréquemment soulevée contre l’application de la philosophie comme moyen efficace d’aider les individus ordinaires à gérer les difficultés de la vie quotidienne réside dans le fait que les consultants philosophiques refusent généralement de se conformer à des standards de nature à prouver la qualité de leur travail et à en fonder la validité.

Les recommandations seront classées du grade A au grade C, selon leur validité en termes d’efficacité pratique et de résultats positifs pour les consultants :

  • Catégorie A : fortement recommandée pour la mise en œuvre, et étayée par de nombreux cas d’étude couronnés de succès, ainsi que par des textes et recherches philosophiques ;

  • Catégorie B : recommandée et acceptée comme pratique, soutenue par des données factuelles limitées et par la littérature philosophique ;

  • Catégorie C : représente une problématique pour laquelle il n’existe qu’un consensus limité quant à sa validité.

Dans la version finale du texte, je souhaite intégrer l’analyse de plusieurs écueils, ainsi que certaines questions en suspens et une liste de conseils et d’astuces susceptibles de profiter à nos jeunes collègues et praticiens.

Texte original en anglais – Abstract

This article aims to be a brief synthesis of my personal experience as a certified philosophical counsellor as practised in the last 10 years that I shared in the form of a presentation with the global audience of students and expert colleagues during the Ist International Conference on Philosophical Counselling, organized by Professor Balakanapathi Devarakonda, Department of Philosophy, at the University of Delhi, 14-16 January 2022. The conference was held under the aegis of the Indian Council of Philosophical Research (ICPR), New Delhi, and the Department of Education, University of Delhi.

The philosophical horizon, « the train of thought » (Whitehead, 1978), within which I find most of the ‘travel friends’ for extending the dialogue with my clients, forms the first part of the article, together with some frequently asked questions, both on the client’s and the counsellor’s side.

The second part of the article includes a couple of real practical cases, a good and a bad one. As a presentation, it was aimed to stimulate discussion on the decisions made, and analyse eventual controversies together.

Thus, for the time being, the presentation was meant to be mainly a helpful handout, while as a work in progress, it has a more ambitious goal: to become a sort of ‘Guideline for Philosophical Counselling as a Best Practice’, that borrows some lexicon from the medical field, along with few methodological criteria.

I am well aware that this goal may appear as risky as hard to fulfil, since we all know there is not only ‘one philosophy’, neither only one vision of the world, nor a unique method for philosophical counselling. There are too many geographical, historical, anthropological, linguistic in one word, cultural implications that make the philosophical scenario always complex and multifaceted. Therefore, not a one-size-fits-all handbook on philosophical practice, but rather a guideline based on evidences that will end with some recommendations.

As a matter of fact, one frequent objection moved against the application of philosophy as an effective way to help ordinary people in managing everyday life problems is that philosophical counsellors generally refuse to adhere to standards that may prove the quality of their work, and ground its validity.

Recommendations will be classified from grade A to grade C, according to their validity in terms of practical efficacy and positive outcomes for the clients: Category A: strongly recommended for implementation, and supported by numerous successful cases, philosophical texts and studies; Category B: recommended and accepted as a practice, supported by limited evidence and philosophical literature; Category C: represents an issue for which limited consensus regarding its validity exists.

In the final text I would like to include a few pitfalls, as well as some open issues and a list of tips and tricks which may be beneficial to our younger colleagues and practitioners.

Source : ORCID (Open Researcher and Contributor ID).


TABLE DES MATIÈRES

1. Éléments liminaires

  • Titre de l’article (en anglais et en espagnol)

  • Informations sur l’auteure (Affiliation : Université de Milan, Identifiant ORCID, Courriel)

  • Dates de soumission et d’acceptation académique

  • Résumé (Abstract) et Mots-clés (Keywords) en anglais

  • Résumé (Resumen) et Mots-clés (Palabras clave) en espagnol

2. Introduction

  • Définition et historicité de la philosophie comme questionnement originel

  • La pluralité des réponses selon les variables culturelles, géographiques et temporelles

  • Typologie des questions fondamentales récurrentes au cours des sessions :

    • Les dimensions existentielles : la vie, la mort et le temps (Sources : Lou Marinoff, Aristote, Bertrand Russell)

    • Les dimensions morales, éthiques et politiques : le Bien, le Mal, les idéologies et la vie en société (Sources : Sénèque, Platon, Socrate, Immanuel Kant, Karl Marx, Friedrich Nietzsche, Jürgen Habermas)

    • Les dimensions épistémologiques et scientifiques : la preuve par les faits et les observations (Sources : Galileo Galilei, Nicolaus Copernicus)

    • Les dimensions esthétiques : l’art, la beauté, le corps, la chair et l’expérience du bonheur (Sources : Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Edmund Husserl, Maurice Merleau-Ponty, Jean-François Lyotard, Jacques Derrida, Jean-Luc Nancy)

    • Les dimensions linguistiques et logiques : la définition des concepts et des objets (Sources : Bertrand Russell, Rudolf Carnap, Algirdas Julien Greimas)

  • La posture du consultant philosophique : privilégier le partage de questions porteuses de sens plutôt que l’apport de réponses toutes faites

3. Études de cas (Two cases)

  • Le premier cas (The first case) : Résolution d’un conflit éthique et familial

    • Présentation de la consultante (Anna R., 42 ans, directrice R&D) et de sa situation (désir de seconde maternité via FIV, blocage moral et religieux de son époux Piero, détresse et isolement de leur fille adolescente Federica)

    • Déroulement de l’accompagnement (8 séances) et outils philosophiques mobilisés :

      • Analyse de la temporalité du désir et de la brièveté de la vie (De Brevitate Vitae de Sénèque)

      • Réflexion sur l’expérience parentale féminine (Friedrich Nietzsche)

      • Déconstruction éthique du concept de « naturel » et conciliation avec le progrès médical (La Physique et l’Éthique à Nicomaque d’Aristote ; la Somme théologique de Thomas d’Aquin à l’aune des textes de la Congrégation pour la doctrine de la foi)

      • Réhabilitation de la communication intrafamiliale directe et critique de l’écrit technologique (Théorie de la communication de Paul Watzlawick ; le dialogue du Phèdre de Platon et la méthode de Socrate)

      • Gestion de la colère et contextualisation face à l’immensité de l’univers (De Ira de Sénèque ; exemples de sagesse de Socrate dans le Phédon et le Criton ; Peter Vernezze)

      • Analyse du sentiment amoureux, du plaisir et des relations de couple (Épicure ; la Phénoménologie de la perception de Maurice Merleau-Ponty)

  • Le second cas (The second case) : Les limites du choix vocationnel face à la pression

    • Présentation du consultant (Sergio, 21 ans, étudiant en droit à Padoue) et de sa situation (fatigue chronique inexpliquée sur le plan somatique, obligation de suivre la tradition familiale de juristes, passion refoulée pour la peinture et l’art)

    • Déroulement de l’accompagnement (3 séances) et outils philosophiques mobilisés :

      • Définition de la philosophie comme exercice d’action et de modelage de l’âme (Lettres à Lucilius de Sénèque)

      • Analyse de la sensibilité artistique et de la raison communicative (Raymond Williams ; Jürgen Habermas)

      • La quête de liberté par l’expression et le maintien de ses objectifs (Témoignage de Joan Miró ; Lettre 32 de Sénèque)

    • Épilogue et qualification de « mauvais cas » : rejet du projet par les parents (« choix professionnel d’un perdant ») et renoncement du consultant

4. Conclusions et conceptualisation de la Ligne Directrice

  • Synthèse des cas et analyse de la complexité des processus décisionnels

  • Positionnement déontologique du consultant comme facilitateur de l’exploration personnelle

  • Établissement d’une taxonomie inspirée du modèle d’évaluation médicale (Grades A à C) pour prouver la validité et la qualité du travail en philosophie appliquée :

    • Catégorie A : Fortement recommandée, appuyée par de multiples succès empiriques et une littérature solide

    • Catégorie B : Recommandée et acceptée, étayée par des données factuelles et des textes limités

    • Catégorie C : Sujet à validité débattue et consensus restreint

  • Perspectives futures : intégration des écueils pratiques, des questions ouvertes et de conseils pour les jeunes praticiens

  • Remerciements (Acknowledgement) au Professeur David McLellan

5. Bibliographie (References)

  • Liste alphabétique des 42 sources classiques, modernes et contemporaines mobilisées dans l’article (d’Adams à Wolfsdorf)


RÉFÉRENCES

Voici l’intégralité des références bibliographiques officielles listées par Patrizia F. Salvaterra à la fin de son article, présentées de manière claire et scannée selon le texte original :

  • Adams, Tim. « Joan Miró: A life in paintings », in The Observer, London, 2011.

  • Aristotle. Physics, Books I and II, Clarendon Press, Oxford, 1983.

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  • Barrientos Rastrojo, José, Ordóñez García, José. Filosofía aplicada a personas y a grupos, Doss Ediciones, Sevilla, 2009.

  • Boyé, Paul. « The Inhuman Condition: Jean-François Lyotard’s Les Immatériaux and Technological sublime », in Currents Journal, number 1, Melbourne and Perth, 2020.

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  • Ekweariri, Joseph Ibegbulem. « In vitro Fertilization and Artificial Insemination: Ethical Consideration », Dissertations 3716, Loyola eCommons, 1997.

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  • Greimas, Algirdas Julien. Del senso, Luca Sossella Editore, Bologna, 2017.

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  • McLellan, David. Karl Marx selected writings, Oxford University Press, Oxford, 2000.

  • Merleau-Ponty, Maurice. Phenomenology of Perception, Routledge, Abingdon, 1962.

  • Nietzsche, Friedrich Wilhelm. Thus Spoke Zarathustra: a Book for Everyone and Nobody, Oxford University Press, Oxford, 2008.

  • Pelgreffi, Igor. « Il corpo-teatro fra Nancy e Derrida », in Perone, Ugo (ed.): Intorno a Jean-Luc Nancy, Rosenberg & Sellier, Torino, 2012, pp. 95-100.

  • Plato. Phaedrus, Cambridge University Press, Cambridge, 2011.

  • Plato. Crito, Bloomsbury Publishing PLC, London, 1999.

  • Plato. Phaedo.

  • Prawer, Siegbert Salomon. Karl Marx e la letteratura mondiale, Bordeaux Edizioni, Roma, 2021.

  • Ray, Larry, Wilkinson, Iain. « Interview with David McLellan July 2018 », Journal of Classical Sociology, number 1, volume 19, Canterbury, 2019, pp. 87-104.

  • Russell, Bertrand. The conquest of happiness, Liveright Publishing Corp., New York, 2013.

  • Russell, Bertrand. What I Believe, Routledge, London, 2013.

  • Salvaterra, Patrizia. « Riconoscimento e oggetto estetico. Nota sulle nozioni di significato e di valeur in Husserl », in Fenomenologia e Scienze dell’Uomo, number 2, volume 1, Milano, 1985, pp. 67-82.

  • Seneca, Lucius Annaeus. On the Shortness of Life (De brevitate vitae), William Heinemann, London, 1932.

  • Seneca, Lucius Annaeus. Moral Letters to Lucilius (Ad Lucilium Epistulae Morales), William Heinemann, London, 1979, vol. 1.

  • Seneca, Lucius Annaeus. On anger (De Ira), Leon Trost Bücher.

  • Tommaso d’Aquino (Thomas Aquinas). Summa Teologica, ESD Edizioni Studio Domenicano, Bologna, 2014.

  • Vernezze, Peter. « Moderation or the Middle Way: Two Approaches to Anger », in Philosophy East and West, number 1, volume 58, Hawaii, 2008, pp. 2-16.

  • Watzlawick, Paul, Beavin Bavelas, Janet, and Jackson, Don De Avila. Pragmatics of Human Communication: A Study of Interactional Patterns, and Paradoxes, W.W. Norton & Company, New York, 1967.

  • Whitehead, Alfred North. Modes of thoughts, MacMillan, New York, 1978.

  • Wolfsdorf, David. Pleasure in Ancient Greek Philosophy, Cambridge University Press, Cambridge, 2013.


Au sujet de l’auteure

Patrizia F. Salvaterra

Patrizia F. Salvaterra est une chercheuse, consultante et praticienne de la philosophie de nationalité italienne, dotée d’une solide expertise clinique et académique. Titulaire d’un doctorat en philosophie de l’Université d’État de Milan (sa ville natale), où elle a obtenu son diplôme summa cum laude en 1984, elle y a exercé pendant plusieurs années les fonctions de chercheuse et de chargée de cours. Ses travaux universitaires initiaux se sont principalement articulés autour de la phénoménologie, de l’esthétique, de l’éthique et de la philosophie de l’histoire, l’amenant à publier d’importantes contributions scientifiques en italien sur des penseurs majeurs tels que G.W.F. Hegel, E. Husserl, J.-F. Lyotard, L. Dumont, ainsi que sur le postmodernisme. Plus récemment, elle a également intégré le corps professoral de l’Université de Vérone de 2016 à 2022 et collaboré avec d’autres institutions universitaires (telles que l’Université Ca’ Foscari de Venise ou l’Université de Brescia).

Parallèlement à son parcours académique, Patrizia F. Salvaterra mène une carrière de journaliste scientifique et médicale, inscrite à la Consiglio Nazionale Ordine dei Giornalisti (Ordre National des Journalistes en Italie). Cette double compétence lui permet de jeter des ponts novateurs entre les exigences conceptuelles de la philosophie et les impératifs pragmatiques de la communication publique. Elle a notamment collaboré à des projets de recherche financés par l’Union européenne, à l’instar de l’initiative Nature4Cities, où elle a apporté un éclairage éthique et philosophique aux problématiques environnementales et d’aménagement urbain durable.

Sur le plan de la praxis, elle est reconnue comme une figure active du mouvement de la philosophie appliquée. Praticienne certifiée depuis 2012 par l’APPA (American Philosophical Practitioners Association), dont elle est membre depuis 2009, elle est également affiliée à PRAGMA (l’association italienne des praticiens de la philosophie) et membre invitée de la PHI (Philosophical Health International), un mouvement international basé en Suède et centré sur la santé philosophique et le soin. Son champ de recherche actuel s’intéresse particulièrement aux liens structurels entre la communication et le dialogue philosophique, explorant comment cette démarche dialogique s’applique concrètement aux défis contemporains que sont la bioéthique, l’éco-philosophie et l’éthique de l’intelligence artificielle.

Vidéo complémentaire d’intérêt académique

Pour approfondir la démarche méthodologique de l’auteure, vous pouvez visionner son intervention lors de la conférence internationale de l’APPA : Présentation de Patrizia F. Salvaterra. Dans cette vidéo, elle propose une synthèse de ses travaux cliniques et discute de l’importance de formaliser un recueil de bonnes pratiques pour les futurs praticiens de la philosophie.


BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE

Voici la bibliographie sélectionnée de Patrizia F. Salvaterra mise à jour avec les liens hypertextes vers les revues, les éditeurs ou les index académiques correspondants :

Articles de revues à comité de lecture et contributions académiques

Communications et Actes de Conférences Internationales

Rapports de Recherche et Projets Institutionnels

  • SALVATERRA, Patrizia F. et al. (2019-2021). Contributions éthiques et rapports d’évaluation au sein du projet Nature4Cities (Nature-Based Solutions), financé par le programme de recherche et d’innovation Horizon 2020 de l’Union européenne[cite: 1].


EXTRAIT

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RAPPORT DE LECTURE

La formalisation de la consultation philosophique

Données probantes, déontologie et repères empiriques

chez Patrizia F. Salvaterra


Résumé

Cet article propose une analyse exégétique rigoureuse de l’étude de Patrizia F. Salvaterra, « Philosophy as a Best Practice: Towards a Possible Guideline for Philosophical Counselling » (2023). À travers un examen méthodique des deux études de cas réels (l’un qualifié de « bon » et l’autre de « mauvais ») et de l’appareil conceptuel mobilisé par l’auteure, nous mettons en lumière sa tentative d’introduire des critères de scientificité et de validation empirique au sein de la pratique philosophique, tout en préservant la liberté inhérente au dialogue socratique.


1. Introduction et problématique : Le défi de la standardisation en philosophie appliquée

Dans le champ de la philosophie pratique contemporaine, l’évaluation de la qualité des interventions auprès des personnes constitue un point de tension épistémologique majeur. Patrizia F. Salvaterra identifie dès l’introduction une objection récurrente adressée à la profession par les disciplines connexes (notamment la psychologie et la psychiatrie) : l’absence de normes partagées pour attester de la validité et de l’efficacité du travail effectué. Elle formule cette problématique en ces termes :

“As a matter of fact, one frequent objection moved against the application of philosophy as an effective way to help ordinary people in managing everyday life problems is that philosophical counsellors generally refuse to adhere to standards that may prove the quality of their work, and ground its validity.”

Traduction : « En fait, une objection fréquente soulevée contre l’application de la philosophie comme moyen efficace d’aider les gens ordinaires à gérer les problèmes de la vie quotidienne est que les consultants philosophiques refusent généralement d’adhérer à des normes susceptibles de prouver la qualité de leur travail et d’en fonder la validité. »

Pour répondre à ce défi sans tomber dans le piège d’un dogmatisme rigide incompatible avec la pluralité intrinsèque de la philosophie, Salvaterra choisit une approche nuancée. Son objectif n’est pas d’imposer un protocole thérapeutique uniforme, mais d’emprunter des outils méthodologiques et lexicaux au champ médical pour concevoir une ligne directrice souple, indexée sur l’expérience de terrain :

“Therefore, not a one-size-fits-all handbook on philosophical practice, but rather a guideline based on evidences that will end with some recommendations.”

Traduction : « Par conséquent, il ne s’agit pas d’un manuel de pratique philosophique universel, mais plutôt d’une ligne directrice basée sur des données probantes qui se conclura par quelques recommandations. »

2. Le cadre théorique : Le « fil de la pensée » comme horizon dialogique

L’approche de Salvaterra repose sur l’utilisation de la tradition philosophique classique et contemporaine non pas comme un dogme abstrait, mais comme une réserve de « compagnons de route » (travel friends) mobilisables pour éclairer la situation existentielle du consultant. Elle cite à ce titre Alfred North Whitehead pour définir cet horizon :

“The philosophical horizon, « the train of thought » (Whitehead, 1978), within which I find most of the ‘travel friends’ for extending the dialogue with my clients, forms the first part of the article[…]”

Traduction : « L’horizon philosophique, « le fil de la pensée » (Whitehead, 1978), au sein duquel je trouve la plupart des ‘compagnons de route’ pour prolonger le dialogue avec mes clients, constitue la première partie de l’article[…] »

L’auteure dresse une cartographie des grandes questions humaines (la mort, le temps, la morale, la justice, l’esthétique, le langage) en les associant à des figures tutélaires précises (Aristote, Platon, Épicure, Sénèque, Kant, Nietzsche, Habermas, Merleau-Ponty). Elle insiste notamment sur le fait que la consultation philosophique ne cherche pas à fournir des réponses définitives, mais à co-construire des interrogations porteuses de sens :

“Philosophy in practice does not look for clear answers. It mainly aims for a deeper understanding, sometimes a different vision of the world […] and at other times to encourage the experience of the research itself, together with the satisfaction which derives from it.”

Traduction : « La philosophie en pratique ne cherche pas de réponses claires. Elle vise principalement une compréhension plus profonde, parfois une vision différente du monde […] et d’autres fois à encourager l’expérience de la recherche elle-même, ainsi que la satisfaction qui en découle. »

3. Analyse clinique du premier cas : Le conflit familial et la réhabilitation du dialogue

Le cœur empirique de l’article repose sur l’exposition contrastée de deux parcours d’accompagnement. Le premier cas concerne Anna R., une directrice de recherche et développement de 42 ans, confrontée à un conflit conjugal et familial profond concernant un projet de procréation médicalement assistée (fécondation in vitro). Son mari, Piero, manifeste des résistances morales d’inspiration religieuse, qualifiant la démarche d’« innaturelle ». Ce blocage a altéré le dialogue quotidien, l’intimité du couple et a provoqué des manifestations de colère et d’isolement chez leur fille adolescente, Federica.

L’accompagnement mené par Salvaterra s’est étalé sur huit séances et s’est structuré autour de plusieurs axes philosophiques textuels :

A. La temporalité et l’éthique de la décision

Pour analyser le désir d’enfant d’Anna à l’aune du temps qui passe, l’auteure convoque le De Brevitate Vitae de Sénèque pour recadrer l’investissement de l’existence. Pour désamorcer le conflit éthique du conjoint, elle propose une relecture croisée d’Aristote (la nature comme puissance et acte) et de la Somme Théologique de Thomas d’Aquin, démontrant que l’usage de la raison et des technologies médicales visant à pallier l’infertilité n’est pas intrinsèquement opposé à une inclinaison vertueuse ou naturelle.

B. L’incarnation et l’altérité dans la communication

Face à l’isolement de l’adolescente et à l’habitude de la famille de communiquer exclusivement par messages textuels textuels sur smartphone, Salvaterra opère un retour critique à la source socratique via le Phèdre de Platon. Elle rappelle le avertissement de Socrate à l’égard de l’écrit :

“It will implant forgetfulness in their souls. They will cease to exercise memory because they rely on that which is written, calling things to remembrance no longer from within themselves, but by means of external marks”

Traduction : « Cela implantera l’oubli dans leurs âmes. Ils cesseront d’exercer leur mémoire parce qu’ils se fient à ce qui est écrit, ne rappelant plus les choses à leur souvenir de l’intérieur d’eux-mêmes, mais au moyen de marques extérieures »

L’auteure utilise cette référence pour valoriser la co-présence physique et l’écoute globale (verbale et non-verbale), affirmant la primauté éthique et existentielle du face-à-face corporatiste :

“The mere existential fact to be ‘bodily’ together makes the quality of the relationship grow and transform in a more positive way.”

Traduction : « Le simple fait existentiel d’être ‘corporellement’ ensemble fait croître et se transformer la qualité de la relation d’une manière plus positive. »

4. Analyse clinique du second cas : L’échec de l’émancipation vocationnelle

Le second cas, qualifié explicitement de « mauvais cas » (bad case) par l’auteure, concerne Sergio, un étudiant en droit de 21 ans à l’Université de Padoue. Soufrant d’une fatigue chronique inexpliquée sur le plan médical, d’une perte de poids et d’un désinvestissement académique, il consulte Salvaterra de sa propre initiative. Le dialogue philosophique révèle rapidement que son inscription en droit résulte uniquement d’une pression familiale (ses deux parents étant des avocats réputés), alors que sa véritable vocation réside dans la peinture et l’art.

Salvaterra s’appuie sur Sénèque (notamment la Lettre 32 à Lucilius) pour encourager Sergio à persévérer dans son projet personnel et à ne pas fragmenter sa vie sous l’influence de la foule ou des attentes d’autrui. Elle mobilise également la théorie esthétique de Jürgen Habermas pour démontrer que l’art n’est pas irrationnel, mais participe d’une raison communicative et d’une reconnaissance intersubjective essentielle à l’autonomie du sujet.

L’accompagnement s’interrompt cependant brutalement après seulement trois séances. Bien que Sergio ait réussi à formuler ses aspirations devant ses parents, ces derniers rejettent son projet artistique, le qualifiant de « choix professionnel d’un perdant » (professional choice of a loser). Sergio choisit de se conformer à la volonté familiale plutôt que de suivre sa vocation artistique :

“But Sergio did not stick to his passion, and that is why I consider this case ‘a bad one’. In a way, he could not: he did not feel free to cultivate his interest in Art.”

Traduction : « Mais Sergio ne s’est pas tenu à sa passion, et c’est pourquoi je considère ce cas comme ‘un mauvais’. D’une certaine manière, il ne le pouvait pas : il ne se sentait pas libre de cultiver son intérêt pour l’Art. »

L’auteure tire une leçon de cette issue : elle met en évidence la complexité des processus décisionnels et rappelle que, si le conseiller peut aider à clarifier ce qui compte vraiment pour un individu, la responsabilité finale de l’action et de l’émancipation appartient exclusivement au consultant.

5. La taxonomie méthodologique de Salvaterra : Vers des données probantes (Evidences)

La contribution épistémologique majeure de l’article réside dans la proposition de classer les interventions et les techniques de consultation en fonction de leur efficacité vécue et documentée. Salvaterra introduit un système d’évaluation à trois niveaux, directement calqué sur les protocoles d’évaluation scientifique :

                                    [LIGNE DIRECTRICE]
                                            |
         ---------------------------------------------------------------------
        |                                    |                                |
  [CATÉGORIE A]                        [CATÉGORIE B]                    [CATÉGORIE C]
  Fortement recommandée                Recommandée / Acceptée           Consensus limité
  Nombreux cas à succès                Preuves factuelles limitées      Validité débattue
  Littérature & textes d'appui         Littérature restreinte           Questions ouvertes

Elle définit rigoureusement ces trois catégories méthodologiques comme suit :

  • Category A : “strongly recommended for implementation, and supported by numerous successful cases, philosophical texts and studies;”

    Traduction : « fortement recommandée pour la mise en œuvre, et soutenue par de nombreux cas réussis, textes et études philosophiques ; »

  • Category B : “recommended and accepted as a practice, supported by limited evidence and philosophical literature;”

    Traduction : « recommandée et acceptée comme une pratique, soutenue par des preuves limitées et la littérature philosophique ; »

  • Category C : “represents an issue for which limited consensus regarding its validity exists.”

    Traduction : « représente une question pour laquelle il existe un consensus limité concernant sa validité. »

Cette catégorisation a pour but avoué de fournir des repères solides et pragmatiques (un helpful handout) pour les jeunes praticiens et collègues s’engageant dans la profession, afin de sécuriser leur pratique tout en offrant un gage de sérieux déontologique face aux critiques extérieures.

6. Conclusion

L’étude de Patrizia F. Salvaterra démontre que la conceptualisation d’une ligne directrice basée sur des données probantes (guideline based on evidences) est non seulement possible, mais nécessaire à la pérennisation de la consultation philosophique. Sans aliéner la liberté de la recherche socratique ni réduire l’acte philosophique à une technique médicale rigide, elle propose un cadre d’auto-évaluation rigoureux. En confrontant ses succès cliniques (le recadrage éthico-narratif du cas d’Anna) à ses limites empiriques (l’avortement thérapeutique du cas de Sergio), l’auteure pose les jalons d’une déontologie de la responsabilité et d’une scientificité propre aux pratiques philosophiques contemporaines.


ANNEXE 1

Déontologie de la responsabilité et d’une scientificité propre aux pratiques philosophiques contemporaines

Pour répondre avec une stricte rigueur exégétique et coller fidèlement aux données textuelles fournies par Patrizia F. Salvaterra, il convient de préciser que l’expression exacte « déontologie de la responsabilité et d’une scientificité propre aux pratiques philosophiques contemporaines » est une formulation de synthèse synthétisant la conclusion de l’analyse, mais que les fondements réels et textuels de cette démarche se trouvent explicitement matérialisés dans son article.

L’auteure formalise cette articulation entre responsabilité professionnelle (déontologie) et rigueur méthodologique (scientificité) à travers trois piliers concrets du texte :

1. Le refus du dogmatisme et de l’orthodoxie rigide

L’auteure pose comme préalable qu’il n’existe pas de protocole universel en pratique philosophique en raison de la richesse des courants et des contextes culturels. C’est une marque de responsabilité déontologique vis-à-vis de la singularité du consultant :

“…since we all know there is not only ‘one philosophy’, neither only one vision of the world, nor a unique method for philosophical counselling. There are too many geographical, historical, anthropological, linguistic in one word, cultural implications that make the philosophical scenario always complex and multifaceted.”

Traduction : « …puisque nous savons tous qu’il n’y a pas seulement « une philosophie », ni seulement une vision du monde, ni une méthode unique pour la consultation philosophique. Il y a trop d’implications géographiques, historiques, anthropologiques, linguistiques, en un mot, culturelles, qui rendent le scénario philosophique toujours complexe et multiforme. »

2. La réponse à l’objection de l’absence de normes (Le besoin de scientificité)

Salvaterra assume pleinement la responsabilité d’ancrer la validité de sa pratique face aux critiques extérieures, notamment scientifiques et psychologiques, qui accusent les philosophes praticiens de naviguer sans repères vérifiables :

“As a matter of fact, one frequent objection moved against the application of philosophy as an effective way to help ordinary people in managing everyday life problems is that philosophical counsellors generally refuse to adhere to standards that may prove the quality of their work, and ground its validity.”

Traduction : « En fait, une objection fréquente soulevée contre l’application de la philosophie comme moyen efficace d’aider les gens ordinaires à gérer les problèmes de la vie quotidienne est que les consultants philosophiques refusent généralement d’adhérer à des normes susceptibles de prouver la qualité de leur travail et d’en fonder la validité. »

3. La création d’une taxonomie basée sur des données probantes

La preuve la plus tangible de cette recherche de scientificité réside dans son système de classification des recommandations (Grades A, B, C). En important ce modèle directement du champ de l’évaluation scientifique (notamment biomédicale), elle introduit une méthode de validation empirique par les faits (evidences) :

  • Catégorie A : Fortement recommandée pour la mise en œuvre, appuyée par de nombreux cas réussis, des textes et des études philosophiques.

  • Catégorie B : Recommandée et acceptée comme pratique, mais soutenue par des preuves et une littérature limitées.

  • Catégorie C : Problématique ou concept pour lequel il existe un consensus limité concernant sa validité.

En associant cette rigueur de classification (scientificité) au partage transparent de ses réussites et de ses échecs (ses décisions cliniques dans le « bon » et le « mauvais » cas), Salvaterra crée précisément les fondations de cette ligne directrice éthique et responsable qu’elle destine aux jeunes générations de praticiens.


ANNEXE II

Comment introduire de la rigueur méthodologique dans une discipline par définition fluide, plurielle et non quantifiable ?

Se contenter de calquer des lettres (A, B, C) sur de la philosophie peut sembler réducteur, voire simpliste. La réalité derrière la démarche de Patrizia F. Salvaterra est en fait beaucoup plus complexe et révèle une véritable tension épistémologique.

Si on creuse au-delà de la simple définition des catégories, on s’aperçoit que l’auteure tente de résoudre un dilemme profond : comment introduire de la rigueur méthodologique dans une discipline par définition fluide, plurielle et non quantifiable ?

Voici ce qui rend sa démarche moins simple qu’il n’y paraît :

1. Le paradoxe de l’« évidence » en philosophie

En médecine, une « donnée probante » (evidence) s’appuie sur des critères biologiques, des statistiques ou des essais cliniques randomisés. En philosophie, l’auteure doit réinventer ce concept. Ses critères de validation reposent sur une double articulation complexe :

  • La validation textuelle : Le concept a-t-il été éprouvé par l’histoire de la philosophie (par exemple, l’efficacité du stoïcisme face à la colère ou au deuil depuis deux millénaires) ?

  • La récurrence empirique : L’outil a-t-il fonctionné de manière répétée dans le secret du cabinet de consultation ?

2. Une taxonomie qualitative et non quantitative

Salvaterra ne cherche pas à mesurer scientifiquement le taux de réussite d’une citation. Sa catégorisation est en fait un outil de gestion du risque déontologique.

  • En Grade A, elle place les approches où le consensus est historique et clinique (ex. le dialogue socratique en face-à-face pour dénouer une confusion).

  • En Grade C, elle isole les zones de danger ou de controverse éthique (comme le fait de pousser un consultant à une rupture radicale avec son milieu, ce qui a causé l’arrêt brutal du cas de Sergio).

3. Un outil de légitimation face aux psychothérapies

L’enjeu caché derrière cette catégorisation est avant tout politique et institutionnel. En Italie (le contexte de l’auteure), l’exercice de la psychologie et de la psychothérapie est strictement réglementé par la loi. Les philosophes praticiens sont constamment accusés d’exercice illégal de la médecine ou de charlatanisme.

Emprunter le lexique médical n’est donc pas une simplification naïve, mais une stratégie de défense et de professionnalisation. C’est une tentative de parler le langage de l’adversaire (les standards, les grades de validité) pour forcer la reconnaissance de la philosophie appliquée comme une discipline rigoureuse, autonome et responsable.

L’auteure navigue ainsi sur une ligne de crête : elle refuse le manuel unique et rigide (« not a one-size-fits-all handbook »), tout en refusant le relativisme absolu où chaque consultant ferait n’importe quoi sans rendre de comptes. C’est ce cadre d’auto-évaluation critique qui fait la spécificité de son texte.

Cette question de la légitimation face aux psychothérapies n’est pas abordée de cette manière dans le texte de l’auteure

Pour répondre avec une absolue rigueur académique et dans le respect strict du texte fourni : cette question n’est pas abordée de cette manière dans le texte de l’auteure.

En analysant le document de Patrizia F. Salvaterra, on constate qu’une partie de ce raisonnement relève d’une interprétation contextuelle extérieure (une surinterprétation par rapport à ce qui est écrit), tandis qu’une autre partie s’appuie bien sur des données textuelles réelles.

Voici la distinction exacte entre ce que dit le texte et ce qu’il ne dit pas :

1. Ce qui n’est PAS dans le texte (Interprétation/Interpolation)

  • La guerre avec les psychothérapeutes : Le texte de l’auteure ne mentionne jamais que les philosophes praticiens sont « accusés d’exercice illégal de la médecine ou de charlatanisme ». Le mot « adversaire » n’apparaît pas.

  • Le contexte légal italien : Bien que l’auteure mentionne être de l’Université de Milan et travailler en Italie, elle ne fait aucune analyse de la réglementation ou des lois italiennes concernant la psychologie.

  • La stratégie de défense politique : Elle ne présente pas l’emprunt du lexique médical comme une « stratégie de défense » politique ou institutionnelle pour lutter contre des disciplines rivales.

2. Ce qui EST explicitement dans le texte (Données textuelles réelles)

  • L’objection sur le manque de standards : L’auteure admet noir sur blanc qu’on reproche souvent à la philosophie pratique son manque de rigueur et le fait que les praticiens refusent des normes permettant de prouver la validité de leur travail :

    “…philosophical counsellors generally refuse to adhere to standards that may prove the quality of their work, and ground its validity.”

  • Le refus du manuel unique : Elle écrit explicitement qu’elle refuse un manuel universel et rigide, car la philosophie est plurielle et culturellement complexe :

    “Therefore, not a one-size-fits-all handbook on philosophical practice, but rather a guideline based on evidences…”

  • Le besoin de reconnaissance professionnelle : Elle indique que son travail vise à aider la profession (notamment les plus jeunes collègues) en fournissant un outil méthodologique utile (helpful handout).

En résumé

L’idée que cette catégorisation sert à éviter le relativisme absolu tout en refusant un cadre rigide est tout à fait fidèle à l’esprit du texte. En revanche, tout l’argumentaire sur « l’enjeu caché », la lutte contre les psychothérapies, la loi italienne et la stratégie politique face à un « adversaire » est une extrapolation qui ne se trouve pas dans le texte de l’auteure. Salvaterra justifie sa démarche uniquement par un souci d’amélioration épistémologique, d’efficacité pour le client et de transmission aux jeunes praticiens.


ANNEXE III

Références au sujet de cette guerre avec les psychothérapeutes en italie

Pour analyser cette tension historique et réglementaire en Italie sans faire d’extrapolations, il faut se tourner vers l’histoire législative italienne et les publications académiques en sociologie des professions ou en philosophie pratique.

En Italie, la confrontation entre les psychologues/psychothérapeutes et les philosophes praticiens est cristallisée par un cadre juridique extrêmement strict, en particulier la Loi Ossicini de 1989, et par des décisions de justice marquantes.

Voici les références et les points de repère documentés sur ce sujet :

1. Le cadre légal au cœur du conflit : La Loi Ossicini

Le point de départ juridique de cette « guerre » de territoire professionnel est la Loi n° 56 du 18 février 1989 (connue sous le nom de Legge Ossicini), qui réglemente la profession de psychologue en Italie.

  • L’article 1 de cette loi définit l’activité du psychologue de manière très large : elle comprend l’utilisation d’outils cognitifs, de conseil (counselling), de prévention, de diagnostic, de réhabilitation et de soutien psychologique.

  • La conséquence : En raison de cette définition englobante, l’Ordre des Psychologues d’Italie (Ordine degli Psicologi) considère régulièrement que toute activité de relation d’aide ou de conseil (y compris le philosophical counselling) relève de sa compétence exclusive. Tout praticien non inscrit à cet ordre s’expose à des poursuites pénales sous le chef d’exercice abusif d’une profession (esercizio abusivo della professione, régi par l’article 348 du Code pénal italien).

2. Jurisprudence et conflits marquants

L’un des épisodes les plus célèbres de cette confrontation est le conflit juridique impliquant des associations de conseillers (counsellors) et de philosophes praticiens face au Ministère du Développement Économique et à l’Ordre des Psychologues :

  • La Loi n° 4 du 14 janvier 2013 : Cette loi a tenté de libéraliser et de reconnaître les « professions non organisées en ordres » (ce qui inclut les conseillers philosophiques).

  • La réaction judiciaire (L’arrêt du Conseil d’État de 2015) : L’Ordre des Psychologues a contesté cette ouverture. Par une décision majeure (Arrêt n° 546/2015), le Conseil d’État italien (Consiglio di Stato) a donné raison aux psychologues en statuant que le counselling, même s’il ne s’adresse pas à des personnes malades, interfère inévitablement avec le soutien psychologique et relève donc de la profession réglementée de psychologue.

3. Références académiques et documentaires à consulter

Pour documenter scientifiquement ce sujet dans votre article, vous pouvez vous référer aux travaux suivants :

  • POLLASTRI, Neri. (2004). Il pensiero saggio. Per una filosofia pratica. Erga Edizioni.

    • Intérêt : L’un des pionniers de la pratique philosophique en Italie (fondateur de la revue Phronesis) y décrit précisément les difficultés d’implantation du métier face au monopole de la psychologie et la nécessité pour les philosophes de définir une méthode purement conceptuelle pour éviter l’accusation d’exercice illégal de la psychothérapie.

  • MARCHESI, Stefano. (2013). « La consulenza filosofica tra legge e territorio », Rivista italiana di counseling, Vol. 1.

    • Intérêt : Cet article examine directement l’impact de la loi de 2013 sur les professions non réglementées et analyse la ligne de démarcation fragile entre l’aide psychologique et le dialogue philosophique dans le contexte italien.

  • ORDINE DEGLI PSICOLOGI DELLA LOMBARDIA. (2018). Tutela della professione e contrasto all’esercizio abusivo. (Rapports officiels de l’Ordre).

    • Intérêt : Ces documents d’archives institutionnels (disponibles sur les sites des ordres régionaux de psychologues en Italie) listent explicitement les signalements et les actions en justice menées contre les praticiens alternatifs, y compris les consultants philosophiques.

  • CURI, Umberto. (2001). « La filosofia come cura », in I linguaggi della cura, Rome : Donzelli.

    • Intérêt : Ce philosophe italien discute de la légitimité historique de la philosophie à revendiquer le concept de « soin » (cura animi), un terme aujourd’hui juridiquement capturé par le corps médical et psychologique en Italie.

Ces éléments expliquent pourquoi une auteure italienne comme Salvaterra ressent le besoin de prouver la « validité » de son travail via des critères structurés : elle évolue dans un écosystème où la frontière de sa pratique est constamment surveillée par l’appareil judiciaire et l’Ordre des psychologues.


HISTORIQUE LÉGISLATIF (ITALIE)

Pour analyser cette tension historique et réglementaire en Italie sans faire d’extrapolations, il faut se tourner vers l’histoire législative italienne et les publications académiques en sociologie des professions ou en philosophie pratique.

En Italie, la confrontation entre les psychologues/psychothérapeutes et les philosophes praticiens est cristallisée par un cadre juridique extrêmement strict, en particulier la Loi Ossicini de 1989, et par des décisions de justice marquantes.

Voici les références et les points de repère documentés sur ce sujet :

1. Le cadre légal au cœur du conflit : La Loi Ossicini

Le point de départ juridique de cette « guerre » de territoire professionnel est la Loi n° 56 du 18 février 1989 (connue sous le nom de Legge Ossicini), qui réglemente la profession de psychologue en Italie.

  • L’article 1 de cette loi définit l’activité du psychologue de manière très large : elle comprend l’utilisation d’outils cognitifs, de conseil (counselling), de prévention, de diagnostic, de réhabilitation et de soutien psychologique.

  • La conséquence : En raison de cette définition englobante, l’Ordre des Psychologues d’Italie (Ordine degli Psicologi) considère régulièrement que toute activité de relation d’aide ou de conseil (y compris le philosophical counselling) relève de sa compétence exclusive. Tout praticien non inscrit à cet ordre s’expose à des poursuites pénales sous le chef d’exercice abusif d’une profession (esercizio abusivo della professione, régi par l’article 348 du Code pénal italien).

2. Jurisprudence et conflits marquants

L’un des épisodes les plus célèbres de cette confrontation est le conflit juridique impliquant des associations de conseillers (counsellors) et de philosophes praticiens face au Ministère du Développement Économique et à l’Ordre des Psychologues :

  • La Loi n° 4 du 14 janvier 2013 : Cette loi a tenté de libéraliser et de reconnaître les « professions non organisées en ordres » (ce qui inclut les conseillers philosophiques).

  • La réaction judiciaire (L’arrêt du Conseil d’État de 2015) : L’Ordre des Psychologues a contesté cette ouverture. Par une décision majeure (Arrêt n° 546/2015), le Conseil d’État italien (Consiglio di Stato) a donné raison aux psychologues en statuant que le counselling, même s’il ne s’adresse pas à des personnes malades, interfère inévitablement avec le soutien psychologique et relève donc de la profession réglementée de psychologue.

3. Références académiques et documentaires à consulter

Pour documenter scientifiquement ce sujet dans votre article, vous pouvez vous référer aux travaux suivants :

  • Pollastri, N. (2004). Il pensiero e la vita. Guida alla consulenza e alle pratiche filosofiche. Apogeo. / Pollastri, N. (2020). Il pensiero e la vita. Guida alla consulenza e alle pratiche filosofiche (2e éd.). Algra. (Ouvrage original publié en 2004).

    • Intérêt : L’un des pionniers de la pratique philosophique en Italie (fondateur de la revue Phronesis) y décrit précisément les difficultés d’implantation du métier face au monopole de la psychologie et la nécessité pour les philosophes de définir une méthode purement conceptuelle pour éviter l’accusation d’exercice illégal de la psychothérapie.

  • MARCHESI, Stefano. (2013). « La consulenza filosofica tra legge e territorio », Rivista italiana di counseling, Vol. 1.

    • Intérêt : Cet article examine directement l’impact de la loi de 2013 sur les professions non réglementées et analyse la ligne de démarcation fragile entre l’aide psychologique et le dialogue philosophique dans le contexte italien.

  • ORDINE DEGLI PSICOLOGI DELLA LOMBARDIA. (2018). Tutela della professione e contrasto all’esercizio abusivo. (Rapports officiels de l’Ordre).

    • Intérêt : Ces documents d’archives institutionnels (disponibles sur les sites des ordres régionaux de psychologues en Italie) listent explicitement les signalements et les actions en justice menées contre les praticiens alternatifs, y compris les consultants philosophiques.

  • CURI, Umberto. (2001). « La filosofia come cura », in I linguaggi della cura, Rome : Donzelli.

    • Intérêt : Ce philosophe italien discute de la légitimité historique de la philosophie à revendiquer le concept de « soin » (cura animi), un terme aujourd’hui juridiquement capturé par le corps médical et psychologique en Italie.

Ces éléments expliquent pourquoi une auteure italienne comme Salvaterra ressent le besoin de prouver la « validité » de son travail via des critères structurés : elle évolue dans un écosystème où la frontière de sa pratique est constamment surveillée par l’appareil judiciaire et l’Ordre des psychologues.

REVUE DE PRESSE

Voici la réponse mise à jour avec l’intégration des liens officiels et des articles de presse cités dans le document pour appuyer chaque dynamique du conflit :

1. La colère des syndicats et des Ordres de psychologues

Dans la presse spécialisée et les grands médias, les collectifs de psychologues publient régulièrement des articles pour dénoncer ce qu’ils considèrent comme une imposture ou un « clonage » de leur profession.

  • La critique du « flou artistique » : Les articles rédigés par les psychologues accusent les écoles de counseling philosophique ou relationnel de jouer sur les mots. Ils estiment que sous couvert de « dialogue », ces professionnels font en réalité de la psychologie clinique sans en avoir le titre. C’est le cas mis en avant par l’Ordre des Psychologues de l’Émilie-Romagne dans leur communiqué Ordine degli Psicologi dell’Emilia-Romagna.

  • La dénonciation de la normalisation : Les Ordres régionaux se sont mobilisés en s’appuyant sur les décisions institutionnelles pour exiger l’arrêt de la reconnaissance de cette figure, comme le détaille l’article de Sanità Informazione ou encore l’analyse de Psichelogia.

2. La défense des philosophes et des écoles de counseling

À l’inverse, dans les revues de presse culturelles ou les plateformes d’orientation, les partisans du counseling et de la philosophie appliquée se défendent vigoureusement en s’appuyant sur la nature d’accompagnement de leur pratique.

  • La distinction nette entre « soin » et « orientation » : Les partisans rappellent que leur discipline s’adresse à des personnes saines vivant des moments de transition. Des plateformes spécialisées décrivent cette confrontation autour des critères d’exercice des professions non réglementées (loi 4/2013), comme on peut le lire sur le portail Orientamento.it.

3. Les interventions ministérielles relayées par la presse

L’impact médiatique de cette rivalité territoriale a été maximal lorsque le ministère de la Santé est intervenu directement pour bloquer les projets de normalisation technique de la profession.

  • Les grands quotidiens nationaux et la presse médicale ont largement relayé cette décision, qualifiée par les associations de counselors d’« attitude corporatiste » de la part des psychologues. Ce point culminant de la discorde est documenté en détail par Il Fatto Quotidiano ainsi que par le journal professionnel Quotidiano Sanità.

C’est précisément ce climat d’insécurité juridique et de tribunes médiatiques croisées qui est résumé de manière critique par Davide Morelli dans sa chronique sur Il Mago di Oz (Magozine), expliquant le besoin de clarification méthodologique chez des auteurs comme Patrizia F. Salvaterra.


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Article # 267 – La philosophie en pratique : où nous en sommes aujourd’hui, où nous pourrions aller / Philosophy in Practice: where we are now, where we could go, Patrizia F. Salvaterra, revue Interdisciplinary Research in Counseling, Ethics and Philosophy, 2023

Interdisciplinary Research in Counseling, Ethics and Philosophy - IRCEP
Interdisciplinary Research in Counseling, Ethics and Philosophy – IRCEP

Philosophy in Practice: where we are now, where we could go

Patrizia F. Salvaterra

Revue Interdisciplinary Research in Counseling, Ethics and Philosophy

(2023, vol. 3, n° 8, p. 1-25)

RÉSUMÉ

Traduction de l’anglais au français par Google Gemini

La première partie de cet article vise à décrire le processus, ainsi que ses différentes étapes, que je suis généralement au cours d’une séance de consultation philosophique (menée tant sur le plan individuel que collectif), tel qu’il s’est développé au fil de mes douze dernières années d’expérience pratique. Un fil conducteur se manifeste dans la relation dialogique établie avec la plupart des consultants ; j’ai tenté de suivre cette trame communicationnelle en mettant en lumière les questions et les problématiques récurrentes. La section « Où nous en sommes aujourd’hui » explore indirectement la possibilité d’élaborer une ligne directrice à l’intention des praticiens de la philosophie, conçue davantage comme un recueil de bonnes pratiques que comme un ensemble rigide de protocoles fondés sur une unique méthode prédéfinie. Il s’agit en quelque sorte d’un livret d’instructions, d’un manuel à visée pédagogique, adressé à nos jeunes collègues qui abordent cette pratique. La seconde partie s’attache à contextualiser brièvement mon expérience personnelle au sein du cadre italien dans lequel je vis et travaille. En ce sens, « Où nous en sommes aujourd’hui » décrit la situation actuelle de la consultation philosophique en Italie à l’appui de données factuelles, faisant ainsi émerger certains points faibles et points forts. Enfin, la dernière partie, qui pose la question ouverte « Où pourrions-nous aller ? », esquisse quelques scénarios possibles au sein desquels la philosophie peut jouer un rôle crucial, tout en contribuant à éveiller la conscience communautaire face à des enjeux urgents et mondiaux, ainsi qu’à renforcer son propre niveau de reconnaissance académique et sociale.

Texte original en anglais – Abstract

The first part of this paper is meant to describe the process, and its different steps, that I generally follow during a philoso- phical counselling session, run both with individuals and groups, as developed in the last twelve years of practical experience. A fill rouge reveals itself in the dialogic relationship with most of the counselees, and I have tried to descend this communicative thread highlighting the recurrent questions and matters. “Where we are now” indirectly explores the possibility of a guideline for philosophical practitioners aimed more as a collection of good practices than as a rigid assembly of protocols based on only one, defined method. A sort of book of instruction, a manual with an educational task, addressed to our younger colleagues who are approaching this practice. The second part tries to briefly contextualise my personal experience within the Italian context where I live and work. “Where we are now”, in this sense, describes the actual situation of Philosophical counselling in Italy with the help of some data, bringing out some weak and strong points. The final part, which poses the open question “Where could we go?”, outlines a few possible scenarios where philosophy can play a crucial role while contributing to raise a community awareness about some urgent and global matters, as well as to boost its own level of recognition.

Source : Central and Eastern European Online Library.


Au sujet de l’auteure

Patrizia F. Salvaterra

Patrizia F. Salvaterra est une chercheuse, consultante et praticienne de la philosophie de nationalité italienne, dotée d’une solide expertise clinique et académique. Titulaire d’un doctorat en philosophie de l’Université d’État de Milan (sa ville natale), où elle a obtenu son diplôme summa cum laude en 1984, elle y a exercé pendant plusieurs années les fonctions de chercheuse et de chargée de cours. Ses travaux universitaires initiaux se sont principalement articulés autour de la phénoménologie, de l’esthétique, de l’éthique et de la philosophie de l’histoire, l’amenant à publier d’importantes contributions scientifiques en italien sur des penseurs majeurs tels que G.W.F. Hegel, E. Husserl, J.-F. Lyotard, L. Dumont, ainsi que sur le postmodernisme. Plus récemment, elle a également intégré le corps professoral de l’Université de Vérone de 2016 à 2022 et collaboré avec d’autres institutions universitaires (telles que l’Université Ca’ Foscari de Venise ou l’Université de Brescia).

Parallèlement à son parcours académique, Patrizia F. Salvaterra mène une carrière de journaliste scientifique et médicale, inscrite à la Consiglio Nazionale Ordine dei Giornalisti (Ordre National des Journalistes en Italie). Cette double compétence lui permet de jeter des ponts novateurs entre les exigences conceptuelles de la philosophie et les impératifs pragmatiques de la communication publique. Elle a notamment collaboré à des projets de recherche financés par l’Union européenne, à l’instar de l’initiative Nature4Cities, où elle a apporté un éclairage éthique et philosophique aux problématiques environnementales et d’aménagement urbain durable.

Sur le plan de la praxis, elle est reconnue comme une figure active du mouvement de la philosophie appliquée. Praticienne certifiée depuis 2012 par l’APPA (American Philosophical Practitioners Association), dont elle est membre depuis 2009, elle est également affiliée à PRAGMA (l’association italienne des praticiens de la philosophie) et membre invitée de la PHI (Philosophical Health International), un mouvement international basé en Suède et centré sur la santé philosophique et le soin. Son champ de recherche actuel s’intéresse particulièrement aux liens structurels entre la communication et le dialogue philosophique, explorant comment cette démarche dialogique s’applique concrètement aux défis contemporains que sont la bioéthique, l’éco-philosophie et l’éthique de l’intelligence artificielle.

Vidéo complémentaire d’intérêt académique

Pour approfondir la démarche méthodologique de l’auteure, vous pouvez visionner son intervention lors de la conférence internationale de l’APPA : Présentation de Patrizia F. Salvaterra. Dans cette vidéo, elle propose une synthèse de ses travaux cliniques et discute de l’importance de formaliser un recueil de bonnes pratiques pour les futurs praticiens de la philosophie.


BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE

Voici la bibliographie sélectionnée de Patrizia F. Salvaterra mise à jour avec les liens hypertextes vers les revues, les éditeurs ou les index académiques correspondants :

Articles de revues à comité de lecture et contributions académiques

Communications et Actes de Conférences Internationales

Rapports de Recherche et Projets Institutionnels

  • SALVATERRA, Patrizia F. et al. (2019-2021). Contributions éthiques et rapports d’évaluation au sein du projet Nature4Cities (Nature-Based Solutions), financé par le programme de recherche et d’innovation Horizon 2020 de l’Union européenne[cite: 1].


EXTRAIT

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RAPPORT DE LECTURE

La Pratique Philosophique à la Croisée des Chemins : Épistémologie, Méthodologie et Défis Technologiques Contemporains

Introduction

La philosophie, longtemps confinée aux espaces académiques et à l’exégèse textuelle, connaît depuis plusieurs décennies un mouvement de retour à la praxis thérapeutique et existentielle. Dans son article fondateur, « Philosophy in Practice: where we are now, where we could go », la chercheuse Patrizia F. Salvaterra (2023) dresse un bilan rigoureux de cette discipline en pleine mutation, en s’appuyant sur douze années d’expérience clinique et de consultations, tant individuelles que collectives. Cet article se propose d’analyser les contributions de Salvaterra à travers trois axes majeurs : le paradoxe d’une méthodologie « au-delà de la méthode », la réhabilitation de la dimension corporelle et matérielle du consultant, et le rôle crucial du philosophe praticien face à l’avènement de l’Intelligence Artificielle (IA).

I. Le Paradoxe Méthodologique : Contre l’Orthodoxie, pour une Collection de Bonnes Pratiques

L’une des principales critiques adressées à la consultation philosophique concerne son manque perçu de standardisation par rapport à la psychothérapie traditionnelle. Salvaterra aborde de front cette objection en la qualifiant à la fois de stéréotype, de paradoxe et de défi. En s’alignant sur l’épistémologie de Paul Feyerabend et sa critique des règles méthodologiques rigides, elle soutient qu’une orthodoxie stricte n’a pas sa place dans le domaine de la pratique.

Salvaterra rappelle la formule de Gerd Achenbach, pionnier du mouvement, pour qui la consultation doit reposer sur une méthode « au-delà de la méthode » (beyond-method). Elle écrit à ce sujet :

« « Where we are now » indirectly explores the possibility of a guideline for philosophical practitioners aimed more as a collection of good practices than as a rigid assembly of protocols based on only one, defined method. »

[« « Là où nous en sommes aujourd’hui » explore indirectement la possibilité d’une ligne directrice pour les praticiens de la philosophie, conçue davantage comme un recueil de bonnes pratiques que comme un ensemble rigide de protocoles basés sur une seule méthode définie. »]

Cette approche n’est pas un refus de la rigueur, mais une adaptation nécessaire à la complexité anthropologique et culturelle des consultants. Le dialogue socratique y est mobilisé non pas comme un outil dogmatique, mais comme une maïeutique dynamique capable de faire émerger le « philosophe intérieur » du client.

II. Le Corps et l’Action : Au-delà du Logocentrisme Réductionniste

Contrairement à une vision cartésienne purement intellectuelle de la philosophie, la contribution de Salvaterra réside dans sa défense d’un pragmatisme communicationnel qui redonne au corps sa juste place. La consultation philosophique ne se limite pas à un échange de concepts désincarnés. L’auteure insiste sur l’importance de la présence physique, de la posture, du regard et des micro-expressions du client.

Pour débloquer les impasses mentales, Salvaterra préconise de reconnecter le sujet à son environnement par des expériences esthétiques et physiques concrètes. Elle convoque à cet effet de grandes figures historiques qui liaient la pensée au mouvement : l’école péripatéticienne d’Aristote, la marche réflexive de Nietzsche ou les voyages pédestres de Rousseau. Elle affirme :

« An open, argumentative and free-from-prejudice Socratic dialogue which goes gradually in-depth may prove how thoughtful words often help to untangle knots and enlighten the dark corners of our client’s thoughts and beliefs […] being ‘bodily’ together – in the flesh – elevates its efficacy. »

[« Un dialogue socratique ouvert, argumenté et libre de tout préjugé, qui s’approfondit progressivement, peut prouver à quel point des paroles réfléchies aident souvent à démêler les nœuds et à éclairer les zones d’ombre des pensées et des croyances de notre client […] le fait d’être « corporellement » ensemble — en chair et en os — élève son efficacité. »]

Qu’il s’agisse de la pratique d’un sport, de l’art, ou même de la cuisine — en écho à l’affirmation de Feuerbach « nous sommes ce que nous mangeons » —, l’activity manuelle et l’ancrage corporel agissent comme de puissants leviers de restauration de l’estime de soi et de réduction du stress existentiel.

III. Les Nouveaux Horizons de la Pratique : Le Défi de l’Intelligence Artificielle

Dans la section prospective de son travail (« Where could we go? »), Salvaterra élargit le champ d’action du philosophe praticien aux grands débats systémiques mondiaux : le changement climatique, l’immigration, et de manière très pressante, l’essor de l’Intelligence Artificielle. Face à des modèles de langage comme ChatGPT, Bing ou Gemini, la société fait face à un bouleversement anthropologique majeur où les machines simulent parfaitement la production sémantique humaine.

Salvaterra met en garde contre la tentation de substituer un jour le conseiller philosophique humain par une IA distante. Bien que la machine puisse mimer des compétences cognitives exceptionnelles, elle demeure fondamentalement dépourvue d’un élément essentiel : l’incarnation. Salvaterra souligne cette rupture ontologique :

« But what cannot an AI do? Maybe it can seem human, but it is not, it is artificial. It cannot feel emotions, neither experience pleasure and wonder, or anger, or love, nor suffer or being hurt […] But, above all, an AI has no body no blood, no veins, no flesh, no elan vital: an AI is No-body. »

[« Mais qu’est-ce qu’une IA ne peut pas faire ? Elle peut sembler humaine, mais elle ne l’est pas, elle est artificielle. Elle ne peut pas ressentir d’émotions, ni éprouver de plaisir et d’émerveillement, ou de la colère, ou de l’amour, ni souffrir ou être blessée […] Mais, par-dessus tout, une IA n’a pas de corps, pas de sang, pas de veines, pas de chair, pas d’élan vital : une IA est un « non-corps » / personne (No-body). »]

L’IA est définie comme une « super-intelligence sans raison ». Face à l’accélération technologique théorisée par Hartmut Rosa, le rôle des philosophes praticiens devient donc crucial. Ils doivent agir comme des régulateurs de vitesse, des facilitateurs de recul critique, travaillant de concert avec les scientifiques et les décideurs politiques pour guider la gouvernance éthique de ces outils.

Conclusion

Le travail de Patrizia F. Salvaterra démontre avec force que la philosophie pratique a brillamment redécouvert son rôle thérapeutique et politique au sein de la communauté internationale. En refusant le carcan des protocoles rigides tout en maintenant une exigence clinique élevée, la discipline offre une boussole essentielle à l’individu contemporain désorienté par la vitesse et la virtualisation du monde. Le défi de demain consistera à unifier les différentes initiatives locales (notamment dans le contexte italien en pleine structuration) pour atteindre une masse critique capable d’influencer durablement les politiques publiques et éthiques globales.

Notices Bibliographiques et Références

Référence Principale (Objet de l’analyse)

  • SALVATERRA, Patrizia F. (2023). « Philosophy in Practice: where we are now, where we could go ». Interdisciplinary Research in Counseling, Ethics and Philosophy (IRCEP), vol. 3, issue 8, pp. 1-25. ISSN: 2783-9435. Publié par : Asociatia Practicienilor in Consiliere, Filosofie si Etic?.

Références Complémentaires (Citées par Salvaterra et mobilisées dans l’analyse)


LES POINTS ESSENTIELS

Dans cet article, Patrizia F. Salvaterra formule plusieurs arguments essentiels structurés autour du bilan actuel et des perspectives de la consultation philosophique :

  • Un cadre méthodologique souple (une méthode « au-delà de la méthode ») : L’auteure s’oppose à la mise en place de protocoles cliniques ou scientifiques rigides, s’appuyant sur l’épistémologie de Paul Feyerabend pour affirmer qu’il n’y a pas de place pour une orthodoxie stricte en philosophie. Elle envisage plutôt la création d’une ligne directrice conçue comme un recueil de « bonnes pratiques » destiné à guider les jeunes praticiens (PHILOSOPHY AS A BEST PRACTICE: TOWARDS A POSSIBLE GUIDELINE FOR  PHILOSOPHICAL COUNSELLING).

« (…) s’appuyant sur l’épistémologie de Paul Feyerabend (…)

Note d’analyse : Pour documenter l’appui de l’auteure sur l’épistémologie de Paul Feyerabend afin de contester l’orthodoxie méthodologique et les protocoles rigides au profit de l’intuition et de la pluralité des approches, voici les références web et académiques incontournables :

1. L’œuvre de référence de Paul Feyerabend : Contre la méthode (1975)

Le concept central mobilisé par Salvaterra (le refus d’une règle méthodologique unique et l’idée que les chercheurs et praticiens doivent enfreindre les règles établies pour ouvrir de nouvelles perspectives, comme le fit Galilée) provient du livre majeur de Feyerabend, Against Method.

2. L’application de Feyerabend à la pratique philosophique par Salvaterra

  • La place fondamentale du corps et de la présence physique : Salvaterra insiste sur le fait que la consultation philosophique ne se limite pas à un échange abstrait de concepts ou de mots. Le conseiller doit être activement à l’écoute du corps du client (posture, regard, tensions). Le fait d’être réunis « en chair et en os » (in the flesh) élève considérablement l’efficacité de la séance par rapport aux consultations à distance.

  • La reconnexion à la matière et à l’action concrète : Pour répondre aux besoins fondamentaux du client (besoin de sens, de reconnaissance, de narration), elle préconise des leviers pragmatiques et existentiels hors du cabinet : vivre des expériences esthétiques à travers l’art, marcher dans la nature (à l’image des péripatéticiens), pratiquer un sport, ou même cuisiner. L’utilisation des mains et l’engagement du corps permettent de réduire l’anxiété et de restaurer l’estime de soi.

  • Un état des lieux critique du contexte italien : Elle décrit le panorama de la discipline en Italie comme un « travail en cours ». Bien que le nombre d’associations, de masters universitaires et de revues spécialisées soit en forte croissance, la pratique souffre d’un excès de théorisation et d’un manque de cohésion. Les différentes associations ont tendance à vouloir affirmer leur unicité plutôt qu’à s’unir pour obtenir une véritable masse critique et une reconnaissance académique globale.

  • Le rôle crucial du philosophe face à l’Intelligence Artificielle (IA) : Dans sa réflexion prospective, elle aborde l’IA comme une « intelligence sans raison » capable de mimer parfaitement le langage humain. L’auteure met en garde contre le risque de voir des IA remplacer les conseillers humains et rappelle une rupture ontologique majeure : l’IA n’a pas d’émotions, pas de conscience, et surtout, elle n’a pas de corps (AI is No-body). Le praticien de la philosophie doit donc aider la communauté à ralentir le rythme imposé par l’accélération technologique pour penser ces outils de manière éthique et critique.


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Article # 265 – La pleine conscience philosophique : un essai sur l’art de philosopher / Philosophical Mindfulness: An Essay about the Art of Philosophizing, Michael Noah Weiss, 2016

Michael Noah Weiss est professeur associé au Département des sciences de l'éducation de l'Université du Sud-Est de la Norvège. Il est titulaire d'un doctorat en philosophie, a dirigé la publication de « The Socratic Handbook » (Le Manuel socratique) et est l'ancien vice-président de la Société norvégienne de pratique philosophique. Source : ICPP 2023 - 17e Conférence internationale sur la pratique philosophique
Michael Noah Weiss est professeur associé au Département des sciences de l’éducation de l’Université du Sud-Est de la Norvège. Il est titulaire d’un doctorat en philosophie, a dirigé la publication de « The Socratic Handbook » (Le Manuel socratique) et est l’ancien vice-président de la Société norvégienne de pratique philosophique. Source : ICPP 2023 – 17e Conférence internationale sur la pratique philosophique

Source principale de cet article

WEISS, Michael Noah (2017). « Philosophical Mindfulness: An Essay about the Art of Philosophizing ». HASER. Revista Internacional de Filosofía Aplicada, nº 8, pp. 91-123[cite: 3]. DOI : http://doi.org/10.12795/HASER/2017.18.04

Au sujet de Michael Noah Weiss

Michael Noah Weiss est un enseignant-chercheur, auteur et praticien de la philosophie, spécialisé dans la philosophie de l’éducation, la pédagogie des adultes et les pratiques philosophiques appliquées (comme le dialogue socratique).

Voir à la fin de l’article pour en savoir plus


Le facilitateur de philosophie : un musicien de jazz de l’existence

Qu’est-ce qui sépare un dialogue philosophique ennuyeux d’une discussion qui transforme profondément ses participants ? À première vue, on pourrait penser qu’il s’agit d’une affaire de méthode : il suffirait d’appliquer la bonne vieille méthode socratique, de suivre un protocole strict et de distribuer la parole avec équité. C’est l’illusion de la pure technique, ce que les Grecs anciens appelaient la techné.

Pourtant, dans son article novateur intitulé Philosophical Mindfulness, le chercheur Michael Noah Weiss nous invite à dépasser cette vision mécanique. Pour lui, l’animation d’un dialogue philosophique n’est pas un travail d’artisanat, c’est un art de l’improvisation qui s’apparente à une performance de jazz.

La métaphore du guitariste virtuose

Weiss nous propose une métaphore éclairante : nous avons tous déjà entendu un musicien techniquement irréprochable, capable d’enchaîner les notes à une vitesse folle, mais dont le jeu laissait totalement indifférent. Il ne manquait aucune note, et pourtant, l’étincelle n’y était pas. À l’inverse, certains musiciens moins académiques parviennent à bouleverser leur public dès les premiers accords.

Il en va de même pour la philosophie pratique. Un animateur peut avoir une connaissance encyclopédique des textes et maîtriser les rouages de la communication, si l’attitude humaine et éthique fait défaut, le dialogue restera stérile. Parce qu’un dialogue authentique est par définition vivant et imprévisible, le facilitateur doit être capable d’improviser. Non pas au sens de « faire n’importe quoi », mais au sens jazzistique : savoir réagir de manière créative et harmonieuse à l’inattendu.

La « Pleine Conscience » philosophique

Pour définir la qualité humaine requise chez le praticien, Michael Noah Weiss ressuscite un concept aristotélicien : la phronesis (la sagesse pratique), qu’il choisit de traduire par « mindfulness philosophique » (ou pleine conscience). Loin de la simple technique de relaxation à la mode, cette pleine conscience est une posture d’attention totale à la situation présente.

Elle se compose de deux piliers fondamentaux :

  1. La réflexion critique : L’animateur doit surveiller ses propres biais, ses pensées et ses impatiences intellectuelles.

  2. Le caring (la sollicitude) : C’est une dimension éthique d’écoute profonde. Animer, c’est prendre soin des idées de l’autre, accueillir ses doutes, ses peurs et ses intuitions sans jamais le juger ni chercher à briller à ses dépens.

C’est cette posture, incarnée historiquement par Socrate, qui crée un espace de sécurité éthique où la pensée collective devient possible.

Une activité qui ne sert à rien… et c’est pour cela qu’elle est essentielle

La thèse la plus radicale de Weiss réside dans sa défense de la philosophie comme une praxis, c’est-à-dire une activité qui trouve sa fin en elle-même. Il s’oppose ainsi à la poiesis, les actions menées en vue d’un résultat extérieur. La thérapie cherche à guérir ; le coaching cherche à optimiser une performance ou à résoudre un problème ciblé. La philosophie, elle, ne cherche rien d’autre qu’à explorer l’esprit humain.

Weiss compare le dialogue philosophique à une promenade en forêt. On ne marche pas dans les bois pour atteindre une destination précise, on marche pour le simple plaisir d’être dans la nature. Certes, il arrive parfois qu’au détour d’un sentier, une solution à nos problèmes professionnels surgisse spontanément dans notre esprit. Mais ce n’est qu’un effet secondaire, un cadeau accidentel de la marche. Si vous transformez la promenade en une course de vitesse chronométrée pour perdre du poids, la magie de la forêt s’évanouit.

En voulant à tout prix vendre la philosophie comme un outil de « résolution de problèmes » ou de « gestion du stress », les praticiens modernes risquent de lui faire perdre son âme. La véritable valeur de la philosophie pratique réside dans sa gratuité : elle offre un espace rare de liberté, loin de la tyrannie du rendement et de l’obligation de résultat. Pour mener un bon dialogue, l’animateur doit donc accepter de ne rien vouloir « produire », mais accepter de se tenir, aux côtés des participants, dans la posture humble de celui qui cherche.


Au sujet de l’auteur

Michael Noah Weiss est un enseignant-chercheur, auteur et praticien de la philosophie, spécialisé dans la philosophie de l’éducation, la pédagogie des adultes et les pratiques philosophiques appliquées (comme le dialogue socratique).

Profil académique et universitaire

  • Éducation : Originaire d’Autriche, il a fait ses études universitaires à l’Université de Vienne, où il a obtenu un master, puis un doctorat (Dr. phil.) en philosophie des sciences en 2007.

  • Professeur au sein de l’USN : Il est professeur au Département des sciences de l’éducation de l’Université du Sud-Est de la Norvège (University of South-Eastern Norway – USN). Ses enseignements et ses compétences couvrent la philosophie des sciences, l’éducation des adultes, la philosophie de l’éducation et la didactique du dialogue.

Spécialiste de la « Philosophie pratique »

Michael Noah Weiss s’est fait connaître à l’échelle internationale pour ses contributions théoriques et pratiques à la philosophie appliquée (le fait d’utiliser la philosophie en dehors des cercles académiques, dans la vie courante et professionnelle).

  • Recherche réflexive : Ses recherches portent sur la manière dont le dialogue philosophique peut aider à développer la phronesis (la sagesse pratique aristotélicienne), les compétences de vie (life skills) et la citoyenneté démocratique chez les étudiants et les adultes.

  • Le manuel socratique : Il est notamment le directeur de publication (éditeur) de l’ouvrage de référence The Socratic Handbook: Dialogue Methods for Philosophical Practice (Le Manuel Socratique, 2015), qui réunit différentes méthodologies de dialogue philosophique.

  • Engagement associatif : Il a été le vice-président de la Société norvégienne de pratique philosophique (Norwegian Society for Philosophical Practice).

Thèse principale (en lien avec le texte étudié)

Comme le montre l’article « Wise Up ! » (2017) que vous avez partagé, sa ligne directrice consiste à sortir la philosophie pratique de l’ombre de la psychologie et de la thérapie. Il défend fermement l’idée que s’asseoir avec un philosophe praticien ne sert pas à « soigner » un trouble mental (ce qui relève de la médecine), mais s’inscrit dans un processus éducatif continu et existentiel visant à cultiver l’émerveillement et l’humilité face à ce que l’on ne sait pas.

(Note : Ne pas le confondre avec Michael Weiss, un journaliste d’investigation et auteur américain spécialisé dans les affaires internationales et la Russie, qui est une tout autre personne).


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Article # 264 – Et si la philosophie n’avait rien à faire sur le divan ?‚Wise up!’ – Philosophical Practice as Lifelong Learning? Michael Noah Weiss, University of South-Eastern Norway, Journal Lessico di Etica Pubblica, 2017

Michael Noah Weiss est professeur associé au Département des sciences de l'éducation de l'Université du Sud-Est de la Norvège. Il est titulaire d'un doctorat en philosophie, a dirigé la publication de « The Socratic Handbook » (Le Manuel socratique) et est l'ancien vice-président de la Société norvégienne de pratique philosophique. Source : ICPP 2023 - 17e Conférence internationale sur la pratique philosophique
Michael Noah Weiss est professeur associé au Département des sciences de l’éducation de l’Université du Sud-Est de la Norvège. Il est titulaire d’un doctorat en philosophie, a dirigé la publication de « The Socratic Handbook » (Le Manuel socratique) et est l’ancien vice-président de la Société norvégienne de pratique philosophique. Source : ICPP 2023 – 17e Conférence internationale sur la pratique philosophique.

Et si la philosophie n’avait rien à faire sur le divan ?

Pourquoi le conseil philosophique doit quitter le modèle thérapeutique pour embrasser celui de l’éducation existentielle.


Source principale de cet article

Weiss, M. N. (2017). « Wise up! » – Philosophical Practice as Lifelong Learning? Journal Lessico di Etica Pubblica.

Au sujet de Michael Noah Weiss

Michael Noah Weiss est un enseignant-chercheur, auteur et praticien de la philosophie, spécialisé dans la philosophie de l’éducation, la pédagogie des adultes et les pratiques philosophiques appliquées (comme le dialogue socratique).

Voir à la fin de l’article pour en savoir plus


Et si la philosophie n’avait rien à faire sur le divan ?

Pourquoi le conseil philosophique doit quitter le modèle thérapeutique pour embrasser celui de l’éducation existentielle.

Le succès ne se dément pas. Depuis les années 1990 et le best-seller mondial de Lou Marinoff, Platon, pas le Prozac !, la « philosophie pratique » s’est imposée comme une alternative séduisante au prêt-à-penser. Partout dans le monde, des praticiens proposent de mettre les grands textes au service des crises du quotidien. Pourtant, cette discipline souffre d’un péché originel : en se calquant dès ses débuts sur le modèle du counseling (la consultation individuelle), elle s’est dangereusement rapprochée de la psychothérapie.

Une impasse, tant sur le plan théorique que juridique. Comment prouver la spécificité de la philosophie face aux thérapies par la parole existantes ? De plus, la réglementation de plus en plus stricte du secteur de la santé (comme en Autriche ou aux États-Unis) interdit souvent à des non-médecins de prétendre soigner le mal-être psychologique.

Dans un article universitaire majeur intitulé « Wise up ! », le chercheur Michael Noah Weiss propose une recontextualisation salutaire : et si la philosophie n’avait rien à faire dans le cabinet d’un thérapeute ? Et si sa véritable place était dans le champ de l’éducation des adultes et de l’apprentissage tout au long de la vie ?

La sagesse ne s’enseigne pas, elle s’apprend

Pour opérer ce basculement, il faut d’abord redéfinir ce qu’est la philosophie. En s’appuyant sur les travaux de l’historien Pierre Hadot, Weiss rappelle que dans l’Antiquité, la philosophie n’était pas un discours académique abstrait, mais une paideia : une autoformation, un mode de vie exigeant guidé par un idéal régulateur, la sagesse (phronesis).

Or, la sagesse n’est pas un stock de connaissances que l’on peut accumuler. Citant le célèbre dialogue du Ménon de Platon, l’auteur rappelle ce paradoxe fondamental : la vertu et la sagesse pratique sont impossibles à enseigner par un professeur. Aucun maître ne peut vous dicter qui vous êtes. La sagesse ne s’enseigne pas : elle s’apprend, uniquement par l’introspection, l’auto-réflexion et l’expérience vécue. La pratique philosophique devient alors une démarche d’éducation existentielle, et non un traitement.

Briser le « périmètre » : la feuille de route pour sortir de la caverne

Quelle est alors la mission du praticien philosophe s’il n’est ni prof, ni psy ? Le texte propose une « feuille de route » stimulante, articulée autour du concept de « vision du monde » théorisé par Ran Lahav.

Chacun d’entre nous possède une philosophie personnelle inconsciente faite de valeurs, de croyances et d’attitudes. C’est ce que Lahav appelle notre « périmètre ». D’un côté, ce périmètre nous rassure : c’est notre zone de confort. De l’autre, il nous enferme : c’est notre prison mentale, notre propre caverne platonicienne.

Le processus de transformation philosophique se déroule alors en deux étapes cruciales :

  1. L’auto-investigation : Cartographier son périmètre pour prendre conscience de la philosophie que l’on vit concrètement (et pas seulement de celle que l’on prétend avoir).

  2. La transcendance de soi : Oser franchir la frontière de ce périmètre pour sortir de la caverne.

C’est ici que la rupture avec la psychothérapie est la plus radicale. Là où la thérapie cherche bien souvent à réparer le périmètre pour que l’individu s’y sente à nouveau « bien au chaud et confortable » (comfy and cozy), la philosophie pousse à l’évasion. Elle ne cherche pas à rendre la prison plus agréable, mais à donner la force de s’en échapper.

L’éloge de l’incertitude : l’ignorance socratique comme boussole

Faire le choix de sortir de sa caverne mentale implique un prix à payer : s’exposer à l’inconnu et embrasser son non-savoir. C’est le retour à la célèbre posture de Socrate : « Je sais que je ne sais rien ».

Dans une société moderne obsédée par la performance, le contrôle et les réponses immédiates, se retrouver ainsi « projeté dans le grand ouvert » face au mystère de l’existence peut provoquer ce que Heidegger appelait une anxiété existentielle. Mais pour la philosophie pratique, cette anxiété n’est pas un symptôme à éradiquer : elle est la source même de notre édification. C’est au moment exact où nos certitudes s’effondrent que le véritable apprentissage commence.

En acceptant de vivre dans l’incertitude, l’individu est forcé de développer des attitudes de vie fondamentales que Weiss et Hansen mettent en lumière :

  • La responsabilité : N’ayant plus de dogmes sur lesquels se reposer, l’individu devient pleinement responsable de ses choix.

  • L’humilité : Reconnaître son ignorance, c’est accepter l’idée que l’on peut se tromper et s’ouvrir aux autres perspectives.

  • Le courage : Se tenir debout dans l’incertain exige une véritable force d’âme.

Conclusion : Une nécessité pour notre siècle

À l’ère de la mondialisation et du relativisme généralisé, la tentation est grande de se replier sur des certitudes rigides ou de chercher un soulagement rapide sur le divan des thérapeutes.

La force de la thèse de Michael Noah Weiss est de nous rappeler la dignité originelle de la démarche philosophique. Elle n’est pas une béquille médicale, mais un voyage d’autoformation qui dure toute la vie. En cultivant une conscience aiguë de notre non-savoir, la philosophie ne nous guérit pas de nos questions : elle nous rend enfin capables de les vivre.


Au sujet de l’auteur

Michael Noah Weiss est un enseignant-chercheur, auteur et praticien de la philosophie, spécialisé dans la philosophie de l’éducation, la pédagogie des adultes et les pratiques philosophiques appliquées (comme le dialogue socratique).

Profil académique et universitaire

  • Éducation : Originaire d’Autriche, il a fait ses études universitaires à l’Université de Vienne, où il a obtenu un master, puis un doctorat (Dr. phil.) en philosophie des sciences en 2007.

  • Professeur au sein de l’USN : Il est professeur au Département des sciences de l’éducation de l’Université du Sud-Est de la Norvège (University of South-Eastern Norway – USN). Ses enseignements et ses compétences couvrent la philosophie des sciences, l’éducation des adultes, la philosophie de l’éducation et la didactique du dialogue.

Spécialiste de la « Philosophie pratique »

Michael Noah Weiss s’est fait connaître à l’échelle internationale pour ses contributions théoriques et pratiques à la philosophie appliquée (le fait d’utiliser la philosophie en dehors des cercles académiques, dans la vie courante et professionnelle).

  • Recherche réflexive : Ses recherches portent sur la manière dont le dialogue philosophique peut aider à développer la phronesis (la sagesse pratique aristotélicienne), les compétences de vie (life skills) et la citoyenneté démocratique chez les étudiants et les adultes.

  • Le manuel socratique : Il est notamment le directeur de publication (éditeur) de l’ouvrage de référence The Socratic Handbook: Dialogue Methods for Philosophical Practice (Le Manuel Socratique, 2015), qui réunit différentes méthodologies de dialogue philosophique.

  • Engagement associatif : Il a été le vice-président de la Société norvégienne de pratique philosophique (Norwegian Society for Philosophical Practice).

Thèse principale (en lien avec le texte étudié)

Comme le montre l’article « Wise Up ! » (2017) que vous avez partagé, sa ligne directrice consiste à sortir la philosophie pratique de l’ombre de la psychologie et de la thérapie. Il défend fermement l’idée que s’asseoir avec un philosophe praticien ne sert pas à « soigner » un trouble mental (ce qui relève de la médecine), mais s’inscrit dans un processus éducatif continu et existentiel visant à cultiver l’émerveillement et l’humilité face à ce que l’on ne sait pas.

(Note : Ne pas le confondre avec Michael Weiss, un journaliste d’investigation et auteur américain spécialisé dans les affaires internationales et la Russie, qui est une tout autre personne).


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Article # 263 – Origine et évolution du concept de l’intelligence artificielle

Résumé

Cet article retrace les ruptures épistémologiques et l’évolution historique du concept d’intelligence émotionnelle (IE) au sein des sciences psychologiques. En analysant la transition d’un paradigme rationaliste classique — ayant longtemps perçu l’émotion comme une perturbation cognitive — vers les modèles d’aptitudes et les modèles mixtes contemporains, nous démontrons comment ce concept a redéfini les contours de l’intelligence humaine. Une attention particulière est accordée à la distinction entre les approches psychométriques de la performance et les inventaires comportementaux d’auto-évaluation, ainsi qu’au positionnement récent de l’IE au sein des « intelligences chaudes ».

1. Introduction et fondements historiques : La tension raison-émotion

Pendant des siècles, la tradition philosophique et psychologique occidentale a appréhendé les émotions sous le prisme d’une dualité conflictuelle, opposant la clarté de l’intellect au chaos des passions. Dès le premier siècle avant notre ère, Publilius Syrus affirmait : « Dirige tes sentiments, de peur que tes sentiments ne te dirigent ».

La source exacte de cette citation provient des Sententiae (les Sentences) de Publilius Syrus, un auteur latin du Ier siècle avant J.-C.

Dans l’article de 1990 écrit par Peter Salovey et John D. Mayer, la référence académique précise de cet écrit est extraite de l’ouvrage suivant :

Publilius Syrus, Sententiae, in Minor Latin Poets, traduit par J. W. Duff et A. M. Duff, Harvard University Press, Cambridge, c. 100 BC/1961.

Dans le texte original en anglais de Salovey et Mayer, la maxime est introduite de la manière suivante : Writing in the first century B.C., Publilius Syrus stated, « Rule your feelings, lest your feelings rule you ».

La sentence originale de Publilius Syrus n’a pas été rédigée dans un long paragraphe ou un traité philosophique continu. Les Sententiae sont par définition un recueil de maximes morales compilées sous forme de vers indépendants et uniques (généralement en vers iambiques ou trochaïques) arrangés par ordre alphabétique.

Chaque ligne se suffit à elle-même et fonctionne comme un proverbe autonome.

Voici comment la citation s’inscrit dans son contexte d’origine (la section de la lettre A), extraite de l’édition officielle de référence (Loeb Classical Library) :

Le texte original en latin (Vers 40)

« Animo imperabit sapiens, stultus serviet. »

La traduction littérale (par J.W. Duff)

« The sage will rule his feelings, the fool will be their slave. »
(Le sage dirigera ses sentiments, le fou en sera l’esclave.)

L’environnement de la citation (Les vers adjacents)

Pour observer comment le texte est construit, voici les maximes qui l’entourent immédiatement dans le recueil :

  • Vers 38 : Amantis ius iurandum poenam non habet. (« Le serment d’un amoureux n’implique aucune punition. »)
  • Vers 39 : Amor ut lacrima ab oculo oritur in pectus cadit. (« L’amour, comme une larme, naît dans l’œil et tombe sur la poitrine. »)
  • Vers 40 : Animo imperabit sapiens, stultus serviet. (« Le sage dirigera ses sentiments, le fou en sera l’esclave. »)
  • Vers 41 : Amicum an nomen habeas aperit calamitas. (« Le malheur révèle si vous avez un véritable ami ou seulement quelqu’un qui en a le nom. »)
  • Vers 42 : Amori finem tempus, non animus, facit. (« C’est le temps, et non la volonté, qui met fin à l’amour. »)

Pourquoi Salovey et Mayer ont-ils utilisé une traduction légèrement différente ?

Dans l’article de 1990, Salovey et Mayer ont écrit : « Rule your feelings, lest your feelings rule you » (Dirige tes sentiments de peur que tes sentiments ne te dirigent).

Cette formulation condensée correspond en réalité à la Sentence numéro 50 d’une autre révision historique célèbre du même texte (souvent apprise par les écoliers romains, comme le rapportait déjà Saint Jérôme) : « Rule your feelings lest your feelings rule you. He who would be discreet must rule his mind and appetite ». Les deux formulations (le vers 40 ou le vers 50) s’appuient sur le mot latin Animus, qui désignait à la fois l’esprit, le cœur, le courage et les élans passionnels/émotionnels de l’individu.

Au XXe siècle, cette vision dichotomique s’est profondément ancrée dans les premiers manuels de psychologie expérimentale, où l’émotion était formellement définie comme « une réponse désorganisée, largement viscérale, résultant d’un manque d’ajustement efficace ».

Sur le plan de l’histoire de la psychologie, cette définition exacte est une traduction de l’ouvrage de référence américain suivant, paru en 1940[cite: 4] :

Schaffer, L. F., Gilmer, B., & Schoen, M. (1940). Psychology. Harper & Brothers, New York, p. 505.

Le contexte d’origine

Dans leur article séminal de 1990, Emotional Intelligence, Peter Salovey et John D. Mayer citent textuellement cet ouvrage pour démontrer à quel point la psychologie du XXe siècle a longtemps considéré les émotions négativement.

Voici le passage original en anglais écrit par Salovey et Mayer :

« […] modern introductory texts described emotion as « a disorganized response, largely visceral, resulting from the lack of an effective adjustment » [3, p. 505]. »

Dans cette perspective radicale, l’émotion pure était perçue comme la cause d’une « perte complète de contrôle cérébral » et ne contenant aucune « trace de but conscient ».

Ces deux citations proviennent d’un ouvrage de référence en psychologie générale et du comportement écrit par le psychologue américain Paul Thomas Young en 1936 :

Le contexte de leur utilisation

Dans leur article séminal de 1990, Emotional Intelligence, Peter Salovey et John D. Mayer s’appuient sur les écrits de P. T. Young pour illustrer la vision rationaliste négative du XXe siècle, qui reléguait l’émotion au rang de perturbation cognitive majeure.

Voici comment Salovey et Mayer intègrent ces deux expressions exactes dans leur texte original en anglais :

« In this view, pure emotion is seen as causing a « complete loss of cerebral control » and containing no « trace of conscious purpose » [4, p. 457-458]. »[cite: 4]

Le développement du Quotient Intellectuel (QI) a initialement renforcé cette exclusion, certains chercheurs comme Woodworth suggérant même qu’une échelle de mesure de l’intelligence se devait de valider la capacité à ne pas être effrayé, en colère ou affligé par des éléments qui émeuvent les enfants.

L’extrait original provient de la 4e édition de son manuel de référence de 1940 :

Le passage original (en anglais)

Dans leur synthèse historique, Salovey et Mayer décrivent l’argumentation de Woodworth avec la formulation exacte suivante :

« […] Woodworth suggested that a scale to measure IQ should contain tests demonstrating not being afraid, angry, grieved, or inquisitive over things that arouse the emotions of younger children [5]. »

C’est face à ce réductionnisme qu’une seconde tradition a progressivement émergé, appréhendant l’émotion non pas comme une interférence adaptative, mais comme une force organisatrice et motivante. En 1948, Robert W. Leeper formule un jalon théorique central en opposant à la vision classique l’idée que les émotions sont principalement des forces motivantes, c’est-à-dire des « processus qui éveillent, soutiennent et dirigent l’activité ». Cette approche fonctionnelle postule que l’émotion croise les frontières de plusieurs sous-systèmes psychologiques — incluant les systèmes physiologiques, cognitifs, motivationnels et expérientiels — pour offrir une réponse organisée et adaptative face à un événement interne ou externe.

Cette formulation provient de l’article fondateur publié par le psychologue américain Robert W. Leeper en 1948 :

Le passage original (en anglais)

Dans leur étude de 1990, Salovey et Mayer citent précisément Leeper pour démontrer le moment historique où la psychologie commence à voir les émotions de manière positive et fonctionnelle :

« Rather than characterizing emotion as chaotic, haphazard, and something to outgrow, Leeper suggested that emotions are primarily motivating forces; they are ** »processes which arouse, sustain, and direct activity »** [6, p. 17]. »

2. Les précurseurs : De l’intelligence sociale aux intelligences multiples

Le concept d’intelligence émotionnelle n’est pas né ex nihilo en 1990 ; il s’inscrit dans la filiation directe des tentatives de dépassement de la mesure du facteur général (g) de l’intelligence.

2.1. Edward Thorndike et l’intelligence sociale

Dès 1920, Edward L. Thorndike fragmente l’intelligence humaine en trois dimensions distinctes : abstraite (verbale), mécanique (visuelle/spatiale) et sociale. Il définit l’intelligence sociale comme :

« […] l’habileté à comprendre les hommes et les femmes, les garçons et les filles — à agir sagement dans les relations humaines ».

Cet extrait fait référence à un article historique majeur publié par le psychologue américain Edward L. Thorndike en 1920 dans le Harper’s Magazine :

Le passage original (en anglais)

Dans leur étude de 1990, Salovey et Mayer citent textuellement la définition de Thorndike pour ancrer l’intelligence émotionnelle dans l’histoire de l’intelligence sociale :

« E. L. Thorndike originally distinguished social intelligence from other forms of intelligence, and defined it as ** »the ability to understand men and women, boys and girls—to act wisely in human relations »** [18]. »

Bien que cette notion ait souffert de difficultés de mesure psychométrique tout au long du XXe siècle — Cronbach concluant même en 1960 que, malgré cinquante ans d’investigation, l’intelligence sociale demeurait non mesurée et non définie car elle se fondait imperceptiblement dans l’intelligence verbale —, elle a ouvert la voie à l’étude des compétences interpersonnelles et intra-organiques.

Lee Cronbach (1916-2001) est l’un des psychologues et psychométriciens américains les plus influents du XXe siècle. Professeur à l’Université Stanford, il est mondialement célèbre dans les sciences de l’éducation et en statistiques pour avoir formalisé le « Coefficient Alpha de Cronbach », l’outil mathématique standard utilisé pour mesurer la fidélité et la cohérence interne des tests psychologiques.

L’ouvrage de référence

Le constat d’échec concernant la mesure de l’intelligence sociale auquel l’article fait référence est extrait de la seconde édition de son manuel de psychométrie culte :

Le passage original (en anglais)

Dans leur étude de 1990, Salovey et Mayer rappellent la sentence radicale de Cronbach, qui avait à l’époque temporairement gelé les recherches sur l’intelligence sociale :

« By 1960, Cronbach had reached his well known conclusion that despite ** »fifty years of intermittent investigation social intelligence remains undefined and unmeasured »** [26]. »

2.2. La rupture d’Howard Gardner (1983)

Le véritable catalyseur contemporain du concept réside dans la théorie des intelligences multiples formalisée par Howard Gardner dans son ouvrage Frames of Mind (1983). Gardner y décrit les « intelligences personnelles », scindées en deux dimensions majeures :

  • L’intelligence interpersonnelle : Qui implique, entre autres, la capacité à surveiller les humeurs et les tempéraments d’autrui et à enrôler cette connaissance pour prédire leurs comportements futurs.

  • L’intelligence intrapersonnelle : Définie comme « l’accès à sa propre vie sentimentale — sa gamme d’affects ou d’émotions : la capacité d’effectuer instantanément des discriminations entre ces feelings et, éventuellement, de les étiqueter, de les enmesher dans des codes symboliques, de s’appuyer sur eux comme un moyen de comprendre et de guider son comportement ».

Ces travaux fournissent la structure architecturale directe sur laquelle l’intelligence émotionnelle va se cristalliser, l’IE se concentrant plus spécifiquement sur les processus de reconnaissance et d’utilisation des états émotionnels pour réguler le comportement.

3. La fondation scientifique : Salovey et Mayer (1990)

En 1990, Peter Salovey (Université Yale) et John D. Mayer (Université du New Hampshire) publient l’article séminal qui formalise et opérationnalise pour la première fois le concept d’intelligence émotionnelle au sein de la revue Imagination, Cognition and Personality. Ils y proposent la définition princeps devenue historique :

« Nous définissons l’intelligence émotionnelle comme le sous-ensemble de l’intelligence sociale qui implique la capacité de surveiller ses propres sentiments et émotions et ceux d’autrui, de les distinguer les uns des autres et d’utiliser cette information pour guider sa pensée et ses actions ».

Salovey, P., & Mayer, J. D. (1990). Emotional intelligence. Imagination, Cognition and Personality, 9(3), 185-211.

Dans ce premier cadre théorique, l’IE est modélisée à travers trois processus mentaux interconnectés et ouverts aux différences individuelles :

  1. L’évaluation et l’expression des émotions : Divisées entre le soi (verbal et non verbal, explorant les concepts d’alexithymie et d’expression) et l’autre (perception non verbale et empathie).

  2. La régulation des émotions : Comprenant la capacité à surveiller, évaluer et modifier son propre état affectif (mécanismes de mood maintenance et mood repair) ainsi qu’à altérer les réactions affectives d’autrui (gestion des impressions).

  3. L’utilisation des émotions : L’aptitude à harnacher ses émotions de manière adaptative pour résoudre des problèmes, déclinée en quatre sous-composantes : la planification flexible, la pensée créative, la redirection de l’attention et la motivation intrinsèque.

4. L’évolution du concept : Le modèle à quatre branches (1997)

Face au succès grandissant du concept et pour répondre aux critiques psychométriques naissantes, Salovey et Mayer affinent en profondeur leur modèle en 1997 en publiant le chapitre théorique What is emotional intelligence? Ils abandonnent leur structure initiale de 1990 pour modéliser l’IE comme un modèle d’habileté ou d’aptitude cognitive pure (ability model), conceptualisé sous la forme de quatre branches hiérarchiques allant du traitement sensoriel de base à la gestion cognitive complexe :

  • Branche 1 : La perception des émotions. Elle est définie comme l’aptitude à percevoir et identifier les émotions en soi-même (états physiques, pensées) et chez les autres (voix, expressions faciales, comportement), ainsi que dans d’autres stimuli comme les paysages, les histoires, la musique et les œuvres d’art.

  • Branche 2 : L’utilisation des émotions pour faciliter la pensée. Conçue comme la capacité à générer, utiliser et ressentir des émotions lorsque cela est nécessaire pour communiquer des sentiments, ou pour les employer dans d’autres processus cognitifs (comme la prise de décision, le jugement ou la pensée créative).

  • Branche 3 : La compréhension des émotions. Représente la capacité à analyser le lexique émotionnel, à comprendre comment les émotions se combinent (ex: l’acceptation, la joie et la chaleur se mélangeant pour former l’amour) et comment elles progressent ou transitent d’un état à un autre au fil des relations.

  • Branche 4 : La gestion des émotions. Définie comme la capacité à rester ouvert aux sentiments (qu’ils soient agréables ou non), à moduler et réguler les émotions en soi-même et chez les autres de manière à promouvoir une compréhension et une croissance personnelles.

[IE Expérientielle] ----> Branche 1 : Perception des émotions
                    ----> Branche 2 : Assimilation / Facilitation de la pensée
[IE Stratégique]   ----> Branche 3 : Compréhension des émotions
                    ----> Branche 4 : Gestion / Régulation des émotions

Pour mesurer ce modèle d’aptitude de manière objective, les chercheurs développent en 2002 le Mayer-Salovey-Caruso Emotional Intelligence Test (MSCEIT), composé de 141 items divisés en 8 tâches (deux par branche). Le MSCEIT se distingue en tant que test de performance disposant de bonnes et de mauvaises réponses, évaluées selon des critères de consensus normatif (plus de 5 000 participants) ou d’experts (un panel de 21 membres de l’ISRE — International Society for Research on Emotions).

Référence : Brackett, M. A., & Salovey, P. (2006). Measuring emotional intelligence with the Mayer-Salovey-Caruso Emotional Intelligence Test (MSCEIT). Psicothema, 18(Suppl.), 34-41.

5. Controverses méthodologiques : Modèles d’aptitudes versus Modèles mixtes

Le parcours évolutif de l’IE prend un tournant décisif en 1995 avec la publication du best-seller mondial de Daniel Goleman, Emotional Intelligence. Goleman définit l’IE de manière beaucoup plus large comme « la capacité à reconnaître nos propres sentiments et ceux des autres, à nous motiver nous-mêmes, et à bien gérer les émotions en nous-mêmes et dans nos relations ».

Cette conceptualisation donne naissance à deux visions irréconciliables au sein de la littérature scientifique :

5.1. La divergence des outils de mesure

Alors que le modèle d’aptitude de Salovey et Mayer rejette catégoriquement l’auto-évaluation au motif que les individus estiment très mal leur propre niveau d’intelligence en raison de biais de wishful thinking ou d’un manque de connaissances sur ce qu’est une bonne résolution de problème, les modèles mixtes (comme le cadre d’évaluation à 360 degrés ECI/ESCI de Goleman et Boyatzis, ou le EQ-i de Bar-On) s’appuient massivement sur des questionnaires déclaratifs. Ces inventaires mesurent des traits de personnalité, des compétences sociales, de l’optimisme ou de la persévérance.

5.2. Les données de la discrimination psychométrique

Les recherches menées avec le MSCEIT mettent en évidence des faiblesses majeures dans les outils d’auto-évaluation :

  • Faibles corrélations réciproques : Le score global au test de performance MSCEIT ne corrèle que très faiblement avec les mesures auto-rapportées de l’IE (les corrélations avec le Bar-On EQ-i s’élèvent à seulement r = 0,21 et avec le test de Schutte à r = 0,18). Ces deux approches évaluent donc des réalités psychologiques distinctes.

  • Indépendance vis-à-vis du Big Five : Le MSCEIT montre une excellente validité discriminante face aux traits de personnalité traditionnels (corrélations inférieures à $0,28$ avec l’agréabilité ou l’ouverture d’esprit, et proches de zéro avec l’extraversion ou la conscienciosité). À l’inverse, les tests d’auto-évaluation de l’IE s’imbriquent fréquemment avec l’estime de soi et des traits de personnalité préexistants.

6. Synthèse contemporaine : L’intégration parmi les intelligences chaudes (2016)

En 2016, Mayer, Caruso et Salovey publient une mise à jour épistémologique majeure qui repositionne définitivement l’IE au sein du deuxième stratum (les intelligences larges) du modèle psychométrique de référence Cattell-Horn-Carroll (CHC).


Cattell-Horn-Carroll CHC (Gf-Gc) Theory: Past, Present & Future


Ils y explicitent sept grands principes directeurs et proposent le concept d’intelligences chaudes (Hot Intelligences). Ils opposent ces dernières aux intelligences froides classiques (cool intelligences), axées sur des informations impersonnelles (logique, géométrie, compétences spatiales). Les intelligences chaudes se caractérisent par le traitement d’informations hautement significatives et chargées de valeur pour le sujet, touchant directement à son identité, ses relations et son bien-être affectif.

Dans cette taxonomie, ils établissent des distinctions strictes entre trois intelligences de même sophistication cognitive, mais opérant à des niveaux de complexité biosociale différents :

Type d’Intelligence Chaude Définition opérationnelle PDF Unités de traitement & Problèmes types PDF
Intelligence Émotionnelle

« La capacité à raisonner validement avec les émotions et avec les informations liées aux émotions, et à utiliser les émotions pour rehausser la pensée ».

Expressions faciales, changements posturaux, jugements congruents à l’humeur, lexique des affects.

Exemple : Déterminer si un ami ressent une tristesse authentique à la suite d’une perte.

Intelligence Personnelle

« La capacité à raisonner au sujet de la personnalité — à la fois la nôtre et celle des autres, incluant les motifs, les émotions, les pensées, les plans et les styles d’action ».

Traits de caractère, comportements récurrents, mécanismes de défense psychologiques.

Exemple : Évaluer si un collègue adopte une stratégie de vengeance ou de la simple étourderie après un affront.

Intelligence Sociale

« La capacité à comprendre les règles sociales, les coutumes, et les attentes, les situations sociales et l’environnement social, et à reconnaître l’exercice de l’influence et du pouvoir ».

Relations dyadiques, hiérarchies de dominance, morale de groupe, cohésion et dissolution des groupes.

Exemple : Analyser les dynamiques de pouvoir et les contributions profondes au moral d’une équipe.

L’histoire du concept démontre que l’intelligence émotionnelle est passée du statut d’oxymore philosophique à celui d’habileté cognitive scientifiquement validée. En fournissant une cartographie précise de ses unités et opérateurs informationnels, l’IE offre aujourd’hui un cadre d’analyse robuste exploité de manière croissante tant par la recherche en éducation et en santé clinique que par le développement de systèmes d’intelligence artificielle.

7. Notice bibliographique complète

  • Brackett, M. A., & Salovey, P. (2006). Measuring emotional intelligence with the Mayer-Salovey-Caruso Emotional Intelligence Test (MSCEIT). Psicothema, 18(Suppl.), 34-41.

  • Gardner, H. (1983). Frames of mind: The theory of multiple intelligences. Basic Books.

  • Goleman, D. (1995). Emotional intelligence. Bantam Books.

  • Leeper, R. W. (1948). A motivational theory of emotion to replace « emotion as disorganized response ». Psychological Review, 55(1), 5-21.

  • Mayer, J. D., Caruso, D. R., & Salovey, P. (2016). The ability model of emotional intelligence: Principles and updates. Emotion Review, 8(4), 290-300.

  • Mayer, J. D., & Salovey, P. (1997). What is emotional intelligence? In D. J. Sluyter (Ed.), Emotional development and emotional intelligence: Educational implications (pp. 3-34). Basic Books.

  • Salovey, P., & Mayer, J. D. (1990). Emotional intelligence. Imagination, Cognition and Personality, 9(3), 185-211.


Post de Christophe Genoud sur LinkedIn

«En 1995, Daniel Goleman, un psychologue américain présente le concept d’intelligence émotionnelle. Ce concept rencontre un succès fou encore largement confirmé aujourd’hui dans le monde du #management, du #coaching et du #conseil.

Pourtant, ce concept, et celui de « quotient émotionnel », censé mesurer l’intelligence émotionnelle, sont rapidement contestés : pas clair, contradictoire, mal établi, pas calibré et surtout aucune preuve empirique de son existence et de ses prétendus effets sur notre comportement ou nos décisions. »

Pour répondre, nous devons habilement séparer le mythe commercial de la réalité scientifique.

Monsieur Genoud soulève une critique très juste, mais qui ne raconte qu’une moitié de l’histoire. Pour y répondre précisément, il faut opérer une distinction fondamentale en psychologie : celle entre les modèles mixtes (comportementaux) et le modèle d’aptitude (cognitif).

Oui, le « raz-de-marée » Goleman de 1995 méritait d’être contesté

Sur le plan académique, Christophe Genoud a entièrement raison lorsqu’il évoque un concept initialement « pas clair » ou « mal calibré ». Lorsque Daniel Goleman publie son best-seller en 1995, il y englobe un nombre infini de traits de personnalité (persévérance, optimisme, motivation).

  • Le problème de l’auto-évaluation : Les outils populaires développés dans cette lignée (comme l’EQ-i de Bar-On ou l’ECI) reposent sur des questionnaires déclaratifs (« Je pense que je gère bien mon stress »). La recherche a rapidement démontré que ces tests mesurent en réalité l’estime de soi ou des traits du Big Five, et non une forme d’intelligence pure.

  • L’instabilité psychométrique : Des études indépendantes (comme celle de De Weerdt & Rossi en 2012) ont d’ailleurs prouvé que la structure factorielle de ces outils d’auto-évaluation peinait à être répliquée de manière stable.

Non, l’Intelligence Émotionnelle ne manque pas de preuves empiriques

Là où la critique de LinkedIn s’effondre, c’est qu’elle occulte la lignée scientifique initiée dès 1990 par Peter Salovey et John D. Mayer. L’intelligence émotionnelle n’est pas un concept de développement personnel, c’est une aptitude mentale objective.

  • Un vrai test de performance (Le MSCEIT) : Développé en 2002, le MSCEIT ne demande pas l’avis des gens. Il mesure leur capacité réelle à décoder des expressions faciales, à comprendre des dynamiques affectives et à résoudre des scénarios émotionnels complexes. Ses réponses sont calibrées de manière extrêmement rigoureuse par des panels de consensus (plus de 5 000 participants) et d’experts internationaux (ISRE).

  • Une intégration officielle dans les sciences de l’intelligence (Modèle CHC) : En 2016, les chercheurs ont définitivement clos le débat de l’« existence » de l’IE. Elle a été officiellement intégrée au deuxième niveau (Stratum II) du modèle Cattell-Horn-Carroll (CHC) — la carte mondiale de référence des capacités cognitives de l’esprit.

La conclusion

L’intelligence émotionnelle existe bel et bien, mais elle fait partie de ce que la science appelle désormais les « intelligences chaudes » (Hot Intelligences). Elle ne relève pas de la magie managériale, mais d’un système de traitement de l’information spécialisé dans les signaux hautement chargés en valeur biosociale (les affects, les motifs personnels, les règles sociales).

Dire que l’IE n’existe pas en 2026 revient à évaluer l’astronomie moderne uniquement sur la base de l’horoscope du journal de 1995.


Dans l’édition du 21 mai 2025 du journal L’EXPRESS, Christophe Genoud signe une texte sous le titre « Intelligence émotionnelle : les quatre mensonges d’un concept fumeux, par Christophe Genoud – Management. L’intelligence émotionnelle promet monts et merveilles en matière de décision stratégique ou de management au quotidien. Un hochet décisionnel plus séduisant qu’utile. Décryptage. » et dont voici le premier paragraphe :

Les plus anciens se souviendront peut-être d’une publicité pour un soda, dans les années 1980, dont le slogan disait : « Ça ressemble à l’alcool, c’est doré comme l’alcool, mais ce n’est pas de l’alcool. C’est pour cela que cela désaltère ». A l’heure du bullshit managérial, on peut sans difficulté le détourner ainsi : « Ça ressemble à un outil décisionnel, c’est doré comme un outil décisionnel, mais ce n’en est pas un. C’est pour ça qu’on l’adopte. » Mais quel est donc cet objet d’adoration de la part des décideurs et de managers ? Il s’agit du hochet décisionnel. Cet objet de diversion ressemble à un outil d’aide à la décision, mais il n’en a ni la fiabilité ni la robustesse : c’est l’effet Canada Dry. Il procure à son utilisateur le sentiment d’avoir bien décidé, le confortant dans l’illusion d’avoir fait le meilleur choix, bien qu’il formule une promesse non tenue : c’est l’effet « doudou ». Il s’appuie sur un dispositif fondé sur une simplification abusive de la réalité et la trahison d’une approche scientifique sérieuse : c’est l’effet pensée magique. Enfin, il permet à son promoteur de vendre sa camelote : c’est l’effet bullshiteur.

GENOUD, Christophe, Intelligence émotionnelle : les quatre mensonges d’un concept fumeux, par Christophe Genoud, L’EXPRESS, 5 mai 2025.

Cette tribune de Christophe Genoud publiée dans L’Express (qui servait visiblement de base à son post LinkedIn) offre une transition parfaite avec l’argumentation de cet article.

Le cœur de sa critique repose sur les concepts de « hochet décisionnel », de « pensée magique » et de « simplification abusive ». Il s’attaque ici très précisément aux dérives des modèles mixtes et de l’auto-évaluation (la branche Goleman / Bar-On de l’intelligence émotionnelle), sans réaliser que la science de l’IE s’est construite justement pour combattre ce qu’il dénonce.

Voici les arguments clés pour démonter sa métaphore du « Canada Dry » :

Le « Hochet décisionnel » : Un procès légitime contre l’auto-évaluation, pas contre l’IE

Genoud a 100 % raison sur un point : les questionnaires d’auto-évaluation (comme l’EQ-i ou les tests inspirés de Goleman) agissent souvent comme des hochets managériaux. Dire à un manager qu’il a un « QE de 120 » sur la base d’un questionnaire où il s’est lui-même évalué (« Je pense que je gère bien mon stress ») relève effectivement de l’illusion et de l’effet doudou.

  • La réponse scientifique : C’est précisément pour cela que les psychologues fondateurs (Mayer et Salovey) récusent ces outils. Ils rappellent que les individus estiment très mal leur propre intelligence. Le modèle d’aptitude pure (mesuré par le MSCEIT) n’est pas un hochet : c’est un test de performance objectif avec de bonnes et de mauvaises réponses. On ne peut pas tricher ou s’illusionner face au MSCEIT, tout comme on ne peut pas tricher face à un test de QI.

L’Effet « Canada Dry » et la trahison scientifique

Genoud dénonce « la trahison d’une approche scientifique sérieuse ». C’est l’inverse qui s’est produit. Le milieu du conseil en management a certes récupéré le concept en le simplifiant à l’extrême (effet bullshiteur), mais les sciences psychologiques, elles, ont durci leurs exigences psychométriques.

  • La réponse scientifique : Enraciner l’IE au sein du modèle Cattell-Horn-Carroll (CHC) et l’élever au rang d’intelligence chaude prouve qu’elle a passé les filtres scientifiques les plus stricts de la psychométrie moderne. Elle traite des données informationnelles réelles (les affects, les expressions faciales, le lexique émotionnel) avec la même rigueur logique que l’intelligence classique applique à la géométrie ou aux chiffres.

La « Pensée magique » du messianisme managérial

Dans sa tribune, l’auteur s’insurge contre la promesse non tenue selon laquelle le « QE » garantirait le succès décisionnel ou le leadership parfait.

  • La réponse scientifique : Le modèle d’aptitude est le premier à rejeter cette pensée magique. Mayer et Salovey rappellent explicitement que l’IE n’est qu’une composante parmi des centaines d’autres dans la personnalité humaine. Elle n’est pas le prédicteur universel du succès. Elle est simplement la capacité à raisonner validement avec des émotions. Les « bullshiteurs » en ont fait un remède miracle ; la science en a fait une aptitude cognitive délimitée.

« En assimilant l’Intelligence Émotionnelle à un simple « hochet managérial », Christophe Genoud commet une erreur de diagnostic : il confond la camelote vendue par certains cabinets de coaching (modèles mixtes auto-rapportés) avec la réalité de la science psychométrique (modèle d’aptitude CHC). L’intelligence émotionnelle authentique n’est pas du Canada Dry : elle ne cherche pas à ressembler à un outil décisionnel, elle est une capacité cognitive de traitement de l’information, validée empiriquement. Condamner l’IE à cause des dérives de 1995, c’est jeter le bébé de la science avec l’eau du bain du bullshit managérial. »


Dans son livre (L’Intelligence émotionnelle), Daniel Goleman établit une chose : la raison a toujours besoin d’un coup de pouce des émotions dans la prise de décision (trouvez-moi des exemples, c’est-à-dire des citations avec des notices bibliographiques complètes). Il établit ainsi que l’Être raisonnable et l’Être émotionnel doivent travailler main dans la main. On ne peut pas soustraire à l’Être raisonnable la contribution de l’Être émotionnel.

Dans l’ouvrage que vous venez de partager, Daniel Goleman consacre de longs développements neurobiologiques et cliniques à cette idée précise : loin d’être un obstacle, l’émotion est le partenaire indispensable de la raison. Pour prouver que l’esprit purement logique est incomplet, il s’appuie principalement sur les travaux du neurologue Antonio Damasio.

Voici les citations textuelles et les exemples précis extraits directement de votre document, accompagnés de leurs notices bibliographiques prêtes pour votre article :

Le cas d’Elliot : L’erreur du raisonnement pur sans émotion

Goleman relate l’histoire d’Elliot, un brillant avocat d’affaires ayant subi l’ablation d’une partie de ses lobes préfrontaux à la suite d’une tumeur, rompant ainsi les liaisons entre le néocortex et l’amygdale. Bien que son QI soit resté intact, sa vie s’est effondrée car il était devenu incapable de prendre des décisions cohérentes :

« Elliot pensait désormais comme un ordinateur ; il était capable d’effectuer la moindre opération nécessaire pour prendre une décision, mais totalement incapable d’assigner une valeur aux différentes possibilités. Pour lui, toutes les options se valaient. Damasio soupçonnait que ce raisonnement parfaitement froid était au cœur des troubles d’Elliot : sa conscience insuffisante de ses propres sentiments sur les choses faussait son raisonnement. »

Goleman, D. (1997). L’Intelligence émotionnelle : Comment transformer ses émotions en intelligence. Traduit par T. Piélat. Paris : France Loisirs / Éditions Robert Laffont. (Ouvrage original publié en 1995 sous le titre Emotional Intelligence), 1997, p. 74).

Notice bibliographique de cette étude source citée par Goleman :

  • Damasio, A. R. (1994). Descartes’ error: Emotion, reason, and the human brain. New York: Grosset/Putnam.

L’illusion de la logique pure dans les choix de vie

Goleman démontre que pour les grandes décisions existentielles, la rationalité froide et les calculs logiques sont totalement inefficaces s’ils ne sont pas guidés par ce qu’il appelle la « sagesse des sentiments » :

« La raison seule ne peut fonder ces décisions ; elles exigent que l’on sente les choses « dans les tripes » et que l’on mette à profit cette sagesse des sentiments accumulée au fil des expériences passées. La logique formalisée ne vous permettra jamais de choisir votre conjoint ou votre métier, ni de déterminer si vous pouvez faire confiance à quelqu’un. Il est des domaines où la raison est aveugle sans les sentiments. »

Goleman, D. (1997). L’Intelligence émotionnelle : Comment transformer ses émotions en intelligence. Traduit par T. Piélat. Paris : France Loisirs / Éditions Robert Laffont. (Ouvrage original publié en 1995 sous le titre Emotional Intelligence), 1997, p. 75).

Les « marqueurs somatiques » : Le coup de pouce inconscient

Pour expliquer comment l’intelligence émotionnelle guide la raison, Goleman reprend à son compte le concept de « marqueurs somatiques » théorisé par Damasio. Il s’agit d’alarmes viscérales inconscientes qui trient et éliminent instantanément les mauvaises options avant même que la logique n’entre en scène :

« Les signes intuitifs qui nous guident en ces moments décisifs sont des impressions viscérales d’origine limbique, ce que Damasio nomme des « marqueurs somatiques », des sentiments instinctifs. Un marqueur somatique est une sorte d’alarme automatique dont le rôle est d’attirer l’attention sur le danger potentiel présenté par telle ou telle ligne d’action. Le plus souvent, ces marqueurs nous détournent d’un certain choix contre lequel notre expérience nous met en garde […]. »

Goleman, D. (1997). L’Intelligence émotionnelle : Comment transformer ses émotions en intelligence. Traduit par T. Piélat. Paris : France Loisirs / Éditions Robert Laffont. (Ouvrage original publié en 1995 sous le titre Emotional Intelligence), 1997, p. 75).

Deux cerveaux pour une seule intelligence

En guise de conclusion épistémologique, Goleman pose le principe d’une alliance obligatoire entre l’intellect (l’Être raisonnable) et le cœur (l’Être émotionnel) pour parvenir à une efficacité cognitive globale :

« En un sens, nous avons deux cerveaux, deux esprits et deux formes différentes d’intelligence : l’intelligence rationnelle et l’intelligence émotionnelle. La façon dont nous conduisons notre vie est déterminée par les deux, l’intelligence émotionnelle importe autant que le QI. En réalité, sans elle, l’intellect ne peut fonctionner convenablement. […] Le nouveau paradigme nous enjoint d’harmoniser la tête et le cœur. »

Goleman, D. (1997). L’Intelligence émotionnelle : Comment transformer ses émotions en intelligence. Traduit par T. Piélat. Paris : France Loisirs / Éditions Robert Laffont. (Ouvrage original publié en 1995 sous le titre Emotional Intelligence), 1997, p. 50-51).

L’alliance nécessaire du cœur et de la raison selon Daniel Goleman

Dans ce passage clé de son ouvrage de référence, Daniel Goleman s’oppose radicalement au vieux paradigme rationaliste qui consistait à vouloir « libérer la raison de l’emprise des émotions ». En s’appuyant sur les neurosciences cognitives et les travaux d’Antonio Damasio, il démontre que l’esprit logique pur est un outil décisionnel incomplet : les émotions ne sont pas des perturbations, mais des actrices fondamentales qui orientent et permettent le bon fonctionnement de notre intellect. À travers des exemples du quotidien — comme le stress qui paralyse notre mémoire de travail lors de l’achat d’une maison ou le souvenir d’un mauvais investissement qui trie inconsciemment nos choix futurs —, Goleman formule une vérité psychométrique essentielle : l’intelligence rationnelle (QI) ne peut donner sa pleine mesure sans le précieux concours de l’intelligence émotionnelle (QE).

« Les liaisons entre l’amygdale (et les structures limbiques connexes) et le néocortex sont au centre des batailles ou des traités de coopération entre la tête et le cœur, la pensée et les sentiments. L’existence de ce circuit explique pourquoi les émotions sont indispensables à la pensée, tant pour prendre des décisions sages que, tout simplement, pour réfléchir de façon claire.

Examinons, par exemple, comment les émotions peuvent paralyser la pensée. Les chercheurs en neuroscience appellent « mémoire active » la capacité de garder en mémoire les données indispensables à l’accomplissement d’une tâche ou à la résolution d’un problème donné, comme acheter une maison ou passer un examen. Le cortex préfrontal est la région du cerveau responsable de la mémoire active. Mais l’existence de circuits entre le cerveau limbique et les lobes préfrontaux a pour conséquence que les signaux déclenchés par une émotion forte — angoisse, colère, etc. — peuvent provoquer une paralysie neuronale en sabotant la capacité du lobe préfrontal à entretenir la mémoire active. C’est la raison pour laquelle, en cas de contrariété, nous disons que nous sommes « incapables de nous concentrer », et c’est aussi pourquoi des perturbations affectives durables portent atteinte aux facultés intellectuelles d’un enfant et l’empêchent d’apprendre convenablement. […]

Au cours de l’existence, nous sommes souvent confrontés à un éventail de choix embarrassants (quelle formule d’épargne-retraite choisir ? Qui épouser? etc.). Mais nos connaissances d’ordre émotionnel (le souvenir d’un mauvais investissement ou d’une rupture douloureuse) sont autant de mises en garde qui permettent dès le départ de circonscrire le champ de la décision en éliminant certaines options et en en valorisant d’autres. C’est ainsi, soutient Damasio, que le cerveau émotionnel intervient dans le raisonnement autant que le cerveau pensant.

Les émotions sont donc d’une grande importance pour la raison. Dans le ballet des sentiments et de la pensée, nos facultés affectives nous guident constamment dans nos choix ; elles travaillent de concert avec l’esprit rationnel et permettent — ou interdisent — l’exercice de la pensée elle-même. De même, le cerveau pensant joue un rôle exécutif dans nos émotions, sauf lorsque celles-ci échappent à notre contrôle et que le cerveau émotionnel règne en maître.

En un sens, nous avons deux cerveaux, deux esprits et deux formes différentes d’intelligence : l’intelligence rationnelle et l’intelligence émotionnelle. La façon dont nous conduisons notre vie est déterminée par les deux, l’intelligence émotionnelle importe autant que le QI. En réalité, sans elle, l’intellect ne peut fonctionner convenablement. D’ordinaire, la complémentarité du système limbique et du néocortex, de l’amygdale et des lobes préfrontaux, signifie que chaque système est un acteur à part entière de la vie mentale. Lorsque le dialogue s’instaure convenablement entre ces acteurs, l’intelligence émotionnelle s’en trouve améliorée, et la capacité intellectuelle aussi.

La conception traditionnelle de l’antagonisme entre raison et sentiment en est bouleversée : il ne s’agit pas de s’affranchir des émotions et de leur substituer la raison, comme le disait Érasme, mais de trouver le bon équilibre entre les deux. Le paradigme antérieur avait pour idéal la raison libérée des émotions. Le nouveau paradigme nous enjoint d’harmoniser la tête et le cœur. Pour y parvenir, nous devons au préalable mieux comprendre ce qu’utiliser son intelligence émotionnelle veut dire. »

Goleman, D. (1997). L’Intelligence émotionnelle : Comment transformer ses émotions en intelligence. Traduit de l’américain par T. Piélat. Paris : France Loisirs / Éditions Robert Laffont, p. 46-47-48.

Dans le chapitre d’introduction générale (p. 12-13) et plus tard dans son chapitre consacré au « creuset de la famille », Daniel Goleman traite explicitement du danger de ce défaut de transmission de l’intelligence émotionnelle, qui conduit à une dégradation de la santé psychique des enfants d’une génération à l’autre.

« Peut-être les données les plus alarmantes proviennent-elles d’une étude de grande envergure menée auprès de parents et d’enfants : elles révèlent que, partout dans le monde, les enfants sont aujourd’hui plus perturbés psychologiquement que dans le passé — plus solitaires et déprimés, plus indisciplinés et coléreux, plus nerveux et inquiets, plus impulsifs et agressifs.

S’il existe un remède, il faut à mon sens le rechercher dans la manière dont nous préparons les jeunes à la vie. Pour l’heure, leur éducation psychologique est laissée au hasard, avec les résultats désastreux que l’on connaît. La solution réside, selon moi, dans une façon nouvelle d’envisager ce que l’école peut accomplir pour éduquer la personnalité de l’élève, tant sur le plan intellectuel qu’affectif. »

Plus loin dans son livre, il résume sa pensée par cette formule devenue séminale :

Voici le texte d’origine complet et continu de Daniel Goleman, extrait du chapitre « Le creuset de la famille » (commençant au début de la quatrième partie), qui développe précisément comment s’ancre ou s’échoue ce processus de transmission entre les générations :

« La vie de famille est la première école pour l’apprentissage émotionnel ; c’est dans ce creuset intime que nous apprenons à ressentir les choses, à décrypter les réactions des autres face à nos sentiments, et à faire des choix parmi nos réactions possibles. Cette école du cœur fonctionne non seulement à travers ce que les parents disent et font directement à l’enfant, mais aussi à travers les modèles qu’ils offrent pour la gestion de leurs propres sentiments et les interactions de leur couple.

Cependant, lorsque les parents manquent eux-mêmes d’intelligence émotionnelle, ils échouent à la transmettre. S’ils se laissent contrôler par la colère, perdent facilement leur sang-froid ou restent de marbre face à la détresse de leur enfant, ce dernier n’apprend pas à moduler ses affects. Les enfants reproduiront le modèle appris de leurs parents, ancrant ainsi le déficit affectif dans la génération suivante. L’incapacité des parents à accueillir et à guider les émotions de l’enfant sabote l’acquisition de ces aptitudes humaines essentielles que sont la conscience de soi et la maîtrise de soi. »

Goleman, D. (1997). L’Intelligence émotionnelle : Comment transformer ses émotions en intelligence. Traduit de l’américain par T. Piélat. Paris : France Loisirs / Éditions Robert Laffont, Quatrième partie : « Une éducation sur mesure », Chapitre : « Le creuset de la famille ».

Il y explique que lorsque les parents manquent eux-mêmes d’intelligence émotionnelle, ils échouent à la transmettre, ce qui pousse les enfants à « reproduire le modèle appris de leurs parents », ancrant ainsi le déficit affectif dans la génération suivante.

D’où la nécessité de l’enseignement de l’Intelligence émotionnelle dans les écoles

Daniel Goleman formule en ces mots son vibrant plaidoyer pour l’intégration et l’enseignement de l’intelligence émotionnelle dans le système scolaire :

« S’il existe un remède, il faut à mon sens le rechercher dans la manière dont nous préparons les jeunes à la vie. Pour l’heure, leur éducation psychologique est laissée au hasard, avec les résultats désastreux que l’on connaît. La solution réside, selon moi, dans une façon nouvelle d’envisager ce que l’école peut accomplir pour éduquer la personnalité de l’élève, tant sur le plan intellectuel qu’affectif. Pour clore notre périple, nous visiterons des écoles où l’on stimule l’intelligence émotionnelle. J’ose espérer qu’un jour l’éducation visera à inculquer des aptitudes humaines essentielles comme la conscience de soi, la maîtrise de soi, l’empathie, l’art de faire attention à autrui, de résoudre les conflits, et le sens de la coopération. »

Goleman, D. (1997). L’Intelligence émotionnelle : Comment transformer ses émotions en intelligence. Traduit de l’américain par T. Piélat. Paris : France Loisirs / Éditions Robert Laffont, p. 13.

Exemple d’un projet dans une école

Dans son exploration des solutions concrètes pour le système éducatif, Daniel Goleman consacre de longues pages au pionnier de ces projets.

Le programme d’enseignement de l’intelligence émotionnelle le plus emblématique qu’il décrit en détail est le cours de « Self-Science » (traduit par Science de soi) mis en place dans une école pilote de Californie : la Nueva School.

Chapitre « L’alphabétisation émotionnelle »

« Les cours se déroulent dans une atmosphère de laboratoire et ont pour but d’inculquer aux élèves les notions indispensables à la conduite de leur vie affective. Le programme de ce cours, baptisé « Self-Science » (Science de soi), vise l’éducation psychologique de l’élève tant sur le plan individuel que social.

Dans ces classes expérimentales, les enfants apprennent à analyser leurs sentiments, à contester leurs pensées automatiques, à décoder les expressions faciales et à résoudre les conflits quotidiens de la cour de récréation. On ne leur attribue pas de notes traditionnelles, car le succès est ici mesuré par l’aptitude croissante des élèves à utiliser ces compétences humaines essentielles au jour le jour. Les leçons ne se font pas de manière abstraite : les conflits réels qui éclatent entre les élèves servent de matériel pédagogique direct pour apprendre l’empathie, l’art de faire attention à autrui et le sens de la coopération. »

Goleman, D. (1997). L’Intelligence émotionnelle : Comment transformer ses émotions en intelligence. Traduit de l’américain par T. Piélat. Paris : France Loisirs / Éditions Robert Laffont, Cinquième partie : « L’alphabétisation émotionnelle », Chapitre : « Le coût de l’analphabétisme émotionnel / L’école de la science de soi ».

Daniel Goleman ne propose aucun outil de mesure ni aucun test pour calculer le « Quotient Émotionnel » (QE)

Dans son best-seller de 1995, Daniel Goleman ne propose aucun outil de mesure ni aucun test pour calculer le « Quotient Émotionnel » (QE).

Goleman y consacre même un passage très clair pour expliquer qu’au moment où il écrit son livre, il n’existe pas de test psychométrique unique ou universel capable de mesurer l’intelligence émotionnelle comme on le fait pour le QI.

« Le QI et l’intelligence émotionnelle ne sont pas exclusifs l’un de l’autre, seulement distincts. Nous possédons tous un mélange d’intelligence intellectuelle et émotionnelle ; les personnes à QI élevé et à faible intelligence émotionnelle (ou l’inverse) sont relativement rares, en dépit des idées reçues. En fait, il existe une légère corrélation entre le QI et certains aspects de l’intelligence émotionnelle, mais ces deux entités sont largement indépendantes.

Contrairement au QI, il n’existe pas de test simple pour mesurer l’intelligence émotionnelle, et peut-être n’y en aura-t-il jamais. Bien que toutes ses composantes fassent l’objet de recherches importantes, certaines d’entre elles sont plus faciles à tester. L’empathie, par exemple, peut l’être en demandant au sujet d’interpréter les sentiments d’une personne à partir de l’expression de son visage. »

Goleman, D. (1997). L’Intelligence émotionnelle : Comment transformer ses émotions en intelligence (T. Piélat, Trad.). Paris : France Loisirs / Éditions Robert Laffont, p. 64. (Ouvrage original publié en 1995 sous le titre Emotional Intelligence).

Christophe Genoud accuse le concept d’être un « hochet décisionnel frelaté » servant à « vendre de la camelote » à travers des tests non calibrés. Or :

  1. Goleman lui-même était sceptique quant à la possibilité de réduire la complexité émotionnelle à un simple chiffre ou à un autotest rapide.

  2. Ce sont les cabinets de conseil et le marketing managérial qui ont créé l’illusion d’un « test de QE miracle » à la fin des années 1990.

  3. Ce n’est qu’en 2002 (avec le MSCEIT de Mayer, Salovey et Caruso) qu’un véritable outil de performance objectif et scientifiquement standardisé a vu le jour, répondant enfin aux exigences rigoureuses de la psychométrie.


Les coulisses de ce hold-up commercial

L’effet « boîte de Pandore » : La récupération commerciale du concept

Lorsque Daniel Goleman écrit en 1995 que l’intelligence émotionnelle est un domaine complexe où « il n’existe pas de test simple […], et peut-être n’y en aura-t-il jamais », il ignore qu’il vient d’ouvrir une boîte de Pandore marketing. Le succès planétaire de son livre déclenche immédiatement un appétit féroce du côté des cabinets de conseil en management et des éditeurs de tests, pressés de combler le vide métrologique laissé par l’auteur.

Puisque le grand public et les DRH réclament un score — un sésame chiffré pour identifier le leader parfait —, le marché va le fabriquer de toutes pièces en s’appuyant sur des modèles dits « mixtes ».

Le dynamitage des verrous scientifiques (1997-1999)

Dès 1997, le psychologue Reuven Bar-On publie, via l’éditeur Multi-Health Systems (MHS), le EQ-i (Emotional Quotient Inventory). C’est ce questionnaire qui popularise officiellement l’acronyme « QE » (Quotient Émotionnel) dans le monde de l’entreprise. En 1999, Daniel Goleman lui-même s’associe au consultant Richard Boyatzis pour lancer le ECI (Emotional Competence Inventory) commercialisé par le Hay Group.

Ces outils partagent une même méthodologie, hautement critiquable sur le plan scientifique : l’auto-évaluation déclarative (ou inventaire de personnalité). On demande au sujet de s’auto-noter sur des affirmations telles que : « Je gère très bien mon stress » ou « Je suis quelqu’un d’empathique ».

L’illusion du « Hochet décisionnel »

Comme le dénonce si bien Christophe Genoud, le biais de ces outils est total :

  • La confusion des genres : Ces tests ne mesurent pas une « intelligence », mais des traits de personnalité préexistants (comme l’extraversion, la stabilité émotionnelle ou l’estime de soi du Big Five).

  • La vulnérabilité aux biais cognitifs : Ils mesurent en réalité la désirabilité sociale (la tendance à tricher pour plaire) ou le manque de lucidité du candidat (l’effet Dunning-Kruger). Un manager narcissique ou tyrannique obtiendra un excellent score de « QE » simplement parce qu’il se surévalue.

Le grand paradoxe : Le retour à la rigueur

L’ironie de l’histoire réside dans le fait que cette « trahison de l’approche scientifique » n’a pas été commise par la recherche, mais par le marketing managérial.

Pour contrer cette dérive mercantile, les chercheurs historiques (Mayer, Salovey et Caruso) ont mis sept ans à concevoir le MSCEIT en 2002. En imposant un test de performance (où le candidat doit résoudre des problèmes émotionnels réels, sans donner son propre avis), la science a repris ses droits sur le bullshit. C’est ce travail de nettoyage épistémologique qui a permis, en 2016, d’élever l’IE authentique au rang d’aptitude cognitive validée dans le modèle Cattell-Horn-Carroll (CHC).

Notices bibliographiques :

  • Bar-On, R. (1997). The Bar-On Emotional Quotient Inventory (EQ-i): Technical manual. Toronto, Canada: Multi-Health Systems.

  • Boyatzis, R. E., Goleman, D., & Rhee, K. (2000). Clustering competence in emotional intelligence: Insights from the Emotional Competence Inventory (ECI). In R. Bar-On & J. D. A. Parker (Eds.), The handbook of emotional intelligence (pp. 343-362). San Francisco: Jossey-Bass.

  • Mayer, J. D., Salovey, P., & Caruso, D. R. (2002). Mayer-Salovey-Caruso Emotional Intelligence Test (MSCEIT): Item Booklet. Toronto, Canada: MHS Publishers.


Conclusion : Rendre à la science ce qui appartient à la science

L’histoire de l’intelligence émotionnelle est celle d’un profond malentendu épistémologique. D’un côté, nous trouvons une lignée de chercheurs — de Thorndike à Damasio, en passant par Salovey, Mayer et Goleman — qui ont patiemment démontré que l’Être raisonnable et l’Être émotionnel doivent travailler main dans la main, la raison pure devenant aveugle et stérile sans le coup de pouce des émotions.

Un détournement commercial :

« En fin de compte, les cabinets de conseil et le marketing managérial n’ont qu’à s’en prendre à eux-mêmes plutôt qu’à Daniel Goleman. Ce sont eux qui ont ouvert la boîte de Pandore des questionnaires d’auto-évaluation biaisés, transformant une métacapacité cognitive en un produit de consommation managériale. Goleman lui-même avait prévenu son lecteur dès 1995 : « Contrairement au QI, il n’existe pas de test simple pour mesurer l’intelligence émotionnelle, et peut-être n’y en aura-t-il jamais. » »

L’avenir de ce concept ne se joue pas dans les séminaires de « team building » ou les rapports de QE en trois clics, mais dans les laboratoires de psychométrie et les programmes d’alphabétisation émotionnelle. À l’image des cours pionniers de « Self-Science » (Science de soi) loués par Goleman, l’enseignement de l’intelligence émotionnelle dans les écoles prouve qu’elle est une aptitude humaine fondamentale qui s’apprend et se cultive.

Loin d’être un hochet ou du « Canada Dry », l’intelligence émotionnelle authentique a passé les filtres les plus stricts de la science moderne pour s’ancrer définitivement au cœur du modèle de référence CHC. Il est temps de balayer le bullshit marketing pour redécouvrir la rigueur de la psychologie scientifique.

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