Article # 363 – Comprendre ce qui nous affecte – Regarder autrement ce que nous traversons, pour ne plus le vivre si intensément – Méthode PQC (Percevoir – Questionner – Clarifier ) Flavien Lange, Philopraticien

Comprendre ce qui nous affecte

Regarder autrement ce que nous traversons, pour ne plus le vivre si intensément.

Méthode PQC

Percevoir – Questionner – Clarifier

Flavien Lange, Philopraticien


Document reproduit avec l’aimable autorisation de son auteur, Flavien Lange, Philopraticien, Ussac, dept. de la Corrèze, région Nouvelle-Aquitaine, France.


Quelques mots avant de commencer

Ce livre part d’un constat que nous faisons tous nous avons tendance à réagir trop vite, trop intensément, face à des situations qui nous touchent, avant même d’avoir compris ce qui nous arrive.

Vous découvrirez dans ces quelques lignes comment la précipitation et l’inattention brouillent notre manière de vivre les choses, pourquoi penser davantage ne suffit pas toujours, et comment trois concepts – Percevoir, Questionner, Clarifier peuvent rouvrir un espace de discernement.

Il ne s’agit ni d’une liste de conseils ni d’une méthode à appliquer mécaniquement. L’objectif est plus précis: reconnaître à quel moment notre pensée s’emballe, se ferme et se disperse, afin de commencer à aborder autrement les relations et les situations qui ne font plus sens.

Précisons également que ce livre propose plusieurs niveaux de lecture. Quelques lecteurs pourront se sentir désorientés à la lecture de certains passages denses. D’autres suivront les raisonnements, mais auront parfois du mal à relier les idées une fois le chapitre parcouru. Vous trouverez donc à la fin de ce livre une synthèse de ce qu’il faut retenir, ainsi qu’une boussole vous donnant quelques repères pour faire face aux situations compliquées.


Introduction

Quand quelque chose nous échappe

Il arrive que quelque chose ne tourne plus rond, sans que nous sachions véritablement dire quoi.

Nous continuons à avancer, à travailler, à échanger, à prendre des décisions. Rien ne semble nécessairement s’être effondré. Pourtant, une agitation demeure. Certaines situations prennent une place démesurée. Une parole continue de résonner plusieurs heures après avoir été prononcée. Une relation devient difficile à comprendre. Une décision pourtant banale occupe notre esprit. Nous nous sentons parfois fatigués, contrariés, tendus, sans parvenir à identifier précisément ce qui nous traverse.

Ce trouble n’est pas toujours spectaculaire. Il peut être diffus, presque abstrait. Il s’installe en arrière-plan et finit par colorer notre rapport aux autres, aux événements et à nous-mêmes. Nous tournons autour des mêmes idées, cherchons des explications, anticipons ce qui pourrait arriver. Nous voulons retrouver une forme de maîtrise, sans savoir exactement ce qui nous échappe.

Derrière tout malaise, il y a une incompréhension.

Nous ne comprenons plus vraiment pourquoi une situation nous atteint autant. Pourquoi nous n’arrivons pas à nous faire entendre. Pourquoi certaines pensées reviennent malgré nous. Pourquoi nous réagissons avec une intensité qui nous surprend parfois nous-mêmes. Nous sentons bien que quelque chose se joue, mais nous ne parvenons pas à lui donner une forme suffisamment claire.

Face à cette incompréhension, notre premier réflexe est généralement de chercher une issue.

Que dois-je faire ? Que dois-je répondre ? Dois-je insister, me taire, partir, attendre ? Comment retrouver mon calme ? Comment empêcher cette situation de recommencer ?

Nous cherchons le comment, parce que nous voulons sortir rapidement de l’inconfort. Nous voulons une réponse, une décision, une action capable de mettre un terme à ce qui nous agite. Cette recherche est naturelle. Lorsqu’une tension apparaît, nous ne cherchons pas d’abord à examiner ce qui nous arrive : nous tentons surtout de préserver un équilibre devenu fragile.

Mais comment agir avec justesse lorsque nous ne savons pas encore clairement ce que nous vivons ?

Nous voulons répondre avant d’avoir compris la question. Nous voulons résoudre avant d’avoir déterminé le problème. Nous voulons retrouver du calme sans toujours savoir ce qui produit notre agitation. Et, bien souvent, cette précipitation ajoute de la confusion à la confusion.

Nous réagissons avant de comprendre

Une grande partie de notre quotidien repose justement sur ce type de précipitations et d’automatismes. Heureusement, d’ailleurs.

La plupart du temps, nous n’avons pas besoin d’examiner minutieusement chaque geste, chaque parole ou chaque décision. Nous avançons grâce à des habitudes, des réflexes, des raisonnements rapides. Dans l’urgence, cette capacité nous permet de trancher, de nous protéger et de réagir sans perdre un temps précieux. C’est un mécanisme naturel que nous partageons avec tout être sensible.

Ce fonctionnement devient toutefois problématique lorsqu’il s’impose dans des situations qui demanderaient justement davantage d’attention, lorsqu’un enjeu plus complexe se présente à nous.

Face à de telles situations, nous continuons souvent à raisonner, mais nous ne réfléchissons pas véritablement. Les idées s’enchaînent rapidement, les conclusions apparaissent presque immédiatement et les questions disparaissent. Nous prenons un signe pour une preuve, une impression pour une évidence, une réaction pour une réponse.

C’est ce que j’appelle le mode automatique.

Le mode automatique n’est pas une absence de pensée. C’est une pensée qui avance sans prendre suffisamment de recul, portée par l’urgence de réagir à ce qui la dérange, la contrarie ou la déstabilise.

Le mode automatique est une pensée qui ne se regarde plus penser.

Deux tendances entretiennent particulièrement ce fonctionnement: la précipitation et l’inattention.

La précipitation nous conduit à conclure avant d’avoir compris. Nous généralisons, réduisons, idéalisons parfois ce qui nous rassure et rejetons rapidement ce qui nous semble étranger. Nous donnons un statut définitif à ce qui n’est encore qu’une première lecture.

L’inattention, quant à elle, nous fait passer à côté de ce qui est réellement présent. Être attentif demande du temps et un certain effort. Cela suppose parfois de rester face à une contradiction, d’accepter une incertitude ou d’essayer de comprendre quelque chose qui ne nous convient pas. Il est souvent plus confortable de demeurer dans notre propre récit que de regarder ce qui pourrait le déranger.

Ces deux tendances se renforcent mutuellement: plus nous allons vite, moins nous voyons; moins nous voyons, plus nous sommes tentés d’aller vite.

Peu à peu, ce que nous vivons et ce que nous pensons vivre finissent par se confondre. Notre réalité a alors tendance à prendre le dessus sur le Réel.

Le monde à travers notre propre regard

Nous ne regardons jamais les choses depuis un point de vue entièrement neutre.

Chaque situation est vécue à travers notre histoire, nos attentes, nos certitudes et la représentation que nous avons de nous-mêmes. Notre identité nous permet de nous situer, de reconnaître ce qui nous est familier et de donner une certaine logique à notre existence. Mais elle constitue également un filtre.

Nous n’entendons pas seulement une parole: nous l’entendons en fonction de ce qu’elle touche en nous. Nous ne rencontrons pas seulement un désaccord: nous pouvons y percevoir une remise en question, une injustice ou une menace. Nous ne faisons pas seulement face à un événement: nous lui attribuons immédiatement une signification à partir de ce que nous croyons déjà savoir.

Ces réactions dépendent donc de nos émotions, qui participent pleinement à notre manière de vivre les choses. Elles ne sont ni des erreurs ni des ennemies dont il faudrait se débarrasser, mais une manière de percevoir et d’interagir avec ce qui nous entoure. Elles nous affectent, nous renseignent et attirent notre attention sur ce qui est bon ou mauvais pour nous. Mais, malheureusement, ces émotions ne sont pas toujours fiables.

Une émotion est réelle. Mais l’interprétation qui l’accompagne ne l’est pas nécessairement.

Lorsque nous ne prenons pas le temps de faire la distinction entre ce que nous vivons et la manière dont nous l’interprétons, ce que nous ressentons devient rapidement une affirmation. Puis ce que nous affirmons oriente ce que nous faisons. Ce comportement modifie alors la situation sans que nous en mesurions toujours les conséquences.

Notre manière de regarder une situation et notre manière d’y réagir sont interdépendantes. Ce qui nous affecte produit des comportements et nos comportements affectent à leur tour ce qui nous entoure. L’agitation intérieure et la tension extérieure finissent alors par s’alimenter l’une l’autre, de manière rétroactive. Chaque situation est donc complexe et ne peut être réduite à de simples causes.

Nous pouvons ainsi devenir, sans le vouloir, les artisans de ce que nous cherchions précisément à éviter. Une inquiétude peut nous rendre insistants. Cette insistance peut provoquer de la distance. Cette distance vient ensuite alimenter notre inquiétude. De la même manière, une impression de ne pas être entendu peut durcir notre parole. Ce durcissement ferme le dialogue et renforce finalement le sentiment initial d’incompréhension.

Mais il ne s’agit pas de nous rendre responsables de tout ce qui arrive, ni de nier ce que les autres ou les circonstances peuvent produire en nous. Il s’agit simplement de reconnaître que notre regard et nos réactions participent toujours, d’une manière ou d’une autre, à la situation que nous vivons.

Cette reconnaissance n’est pas une condamnation. Elle ouvre au contraire une possibilité.

Car si nous ne contrôlons pas tout ce qui nous arrive, nous pouvons cependant travailler la manière dont nous le regardons. Mais cela demande néanmoins un effort: celui de penser.

Réintroduire l’acte de penser

Nous pensons tous. Mais penser beaucoup ne signifie pas nécessairement penser clairement.

Nous pouvons refaire une conversation pendant des heures, imaginer plusieurs scénarios, chercher sans cesse des causes et demeurer pourtant prisonniers du même point de vue. La rumination accumule les idées; elle ne les met pas nécessairement en ordre. Elle nourrit même souvent le trouble qu’elle prétend résoudre.

Penser demande autre chose.

Penser, c’est introduire une distance entre ce qui nous affecte et la manière dont nous souhaitons y réagir. Ce n’est pas nier ce que nous ressentons, mais éviter que le ressenti ne devienne immédiatement une conclusion. Ce n’est pas faire taire l’émotion au nom de la raison, mais permettre à l’une et à l’autre de cohabiter afin que nous ne soyons ni submergés par nos affects, ni détachés de ce que nous vivons.

C’est ici que la philosophie retrouve sa fonction la plus concrète.

Philosopher ne consiste pas seulement à connaître des auteurs, à manier des concepts complexes ou à réfléchir à de grandes questions éloignées du quotidien. Philosopher, c’est d’abord porter une attention minutieuse à ce que nous disons, à ce que nous pensons et à la manière dont nous construisons nos récits.

C’est accepter de ralentir là où nous voudrions conclure.

C’est questionner là où nous pensions déjà savoir.

C’est remettre de l’ordre là où nos perceptions, nos émotions et nos interprétations se sont enchevêtrées.

Ce travail ne promet ni une maîtrise parfaite ni la disparition de toute difficulté. Nous continuerons à réagir trop vite, à manquer certains éléments et à nous laisser parfois entraîner par ce qui nous touche. L’enjeu n’est pas de faire disparaître notre nature, mais de ne plus en être les victimes passives. Le travail philosophique consiste précisément à porter attention à ces dérives ordinaires, non pour nous juger, mais pour retrouver une part de lucidité et de liberté dans notre manière d’agir.

Pour rendre ce travail accessible, je propose de l’organiser autour de trois concepts simples Percevoir. Questionner. Clarifier.

  1. Percevoir, pour commencer par regarder ce qui est réellement présent, plutôt que ce que notre précipitation nous pousse déjà à en conclure.
  2. Questionner, pour introduire du contraste dans notre pensée, rencontrer ce qui lui est étranger et éprouver ce qui semblait aller de soi.
  3. Clarifier, enfin, pour relier ce qui était dispersé, distinguer ce qui avait été confondu et retrouver une direction avant de chercher comment agir.

Ces trois étapes forment la méthode PQC.

Elle ne constitue pas une recette destinée à fournir rapidement la bonne réponse. Elle propose au contraire de résister à cette rapidité. Elle invite à reprendre le chemin dans l’ordre ne pas commencer par savoir quoi faire, mais par examiner de quoi il est réellement question ne pas protéger immédiatement notre première interprétation, mais la confronter à ce qu’elle ne voit pas; ne pas agir depuis la confusion, mais tenter d’abord de rendre notre pensée plus claire.

Percevoir. Questionner. Clarifier.

Trois gestes simples en apparence. Trois exigences qui demandent pourtant attention, discipline et persévérance.

Trois manières, surtout, de ne plus seulement réagir à ce qui nous dépasse, mais de commencer à le penser.

Première partie

PERCEVOIR

S’arrêter sur ce qui est là

Percevoir est indispensable à notre interaction avec le monde qui nous entoure. Comme tout être sensible, nous devons, avant tout, sentir, discerner notre environnement pour pouvoir y vivre et y réagir. C’est pour cela que percevoir pourrait sembler être l’étape la plus évidente. Avant de penser une situation, il suffirait de la regarder. Avant de répondre, il suffirait d’écouter. Avant d’interpréter, il suffirait de constater.

Pourtant, nous regardons rarement une situation sans déjà séparer, lier, sélectionner ou juger les éléments qui la composent. Une partie de ce qui se présente à nous disparaît presque immédiatement derrière la signification que nous lui attribuons. Nous ne voyons plus seulement un geste, nous voyons une intention. Nous n’entendons plus seulement une phrase, nous entendons ce qu’elle voudrait dire à notre sujet. Nous ne rencontrons plus seulement une difficulté, nous entrevoyons déjà ce qu’elle annonce. En un mot, nous anticipons.

Cette anticipation est si rapide que nous la remarquons à peine. Elle donne à notre première impression la force d’un fait, alors qu’elle est déjà une manière de lire le fait.

Percevoir demande donc davantage que de garder les yeux ouverts. Il faut parvenir à maintenir quelque chose au premier plan de l’esprit, assez longtemps pour ne pas le recouvrir aussitôt de tout ce que nous savons, croyons ou redoutons déjà.

Cette attention n’est pas passive. Elle exige de retenir cette anticipation qui nous entraîne ailleurs: vers une autre idée, un souvenir marquant ou une inquiétude prématurée. L’esprit aime rebondir. Une parole en rappelle une autre; un détail touche notre affect; un sentiment appelle un récit. Très vite, ce qui est devant nous devient le point de départ d’une histoire beaucoup plus vaste dans laquelle nous finissons par nous perdre.

C’est particulièrement visible lorsque nous essayons d’expliquer une situation qui nous touche. Nous ajoutons les antécédents, les circonstances, tout ce qui permettrait de faire comprendre pourquoi nous y réagissons ainsi. Ces éléments ne sont pas nécessairement faux ou inutiles. Mais leur accumulation nous égare et peut nous éloigner des vrais enjeux de cette situation.

C’est là que le questionnement philosophique entre en jeu. Il cherche justement à interrompre cette anticipation. Il arrête le récit, non pour empêcher la parole, mais pour lui rendre sa précision.

De quoi parlons-nous exactement ? Quel mot venons-nous d’employer ? Qu’est-ce qui a réellement été dit? Avons-nous pu passer du fait à son interprétation?

Une telle interruption est très frustrante. Nous voudrions nous exprimer. Nous avons encore beaucoup à raconter. Mais, penser qu’en poursuivant notre discours, les choses s’éclairciront ou que notre récit deviendra enfin compréhensible est une erreur. Très souvent, même si chaque nouvelle explication semble être l’occasion d’approfondir notre pensée, celle-ci ne fait qu’ajouter plus d’éléments et de confusion à notre exposé, qui finit par tourner sur lui-même. Le sens ne se précise pas: il se disperse.

Percevoir, c’est accepter de rester là où nous sommes.

Rester sur une phrase avant d’en produire une seconde. Rester sur une réaction avant de lui chercher une cause générale. Rester sur une difficulté avant de la noyer dans toute notre charge émotionnelle. Cela est contraignant et pas toujours agréable. Pourtant, si nous ne restons pas au centre du sujet, pour l’approfondir et le comprendre, nous finissons par nous disperser dans une multitude d’idées.

Approfondir ne signifie pas parler davantage. Cela signifie parler plus précisément.

Notre discours est fondamental. Il révèle ce que nous pensons. Il est la porte d’entrée sur ce que nous sommes. Négliger ce que nous disons, ou anticiper ce que nous entendons, altère notre perception de la situation. Vouloir percevoir, c’est donc porter une attention à ce qui est dit, à ce qui est pensé.

Nous pouvons alors commencer à reconnaître ce qui se cache derrière une affirmation. Dire que quelqu’un nous manque de respect, que nous n’avons pas le choix ou que rien ne change jamais semble exprimer une réalité claire. Pourtant, que désignent ici le respect, le choix ou le changement ? Quels faits rassemblons-nous sous ces mots ? Quelle part de notre jugement s’y trouve déjà engagée ?

Bien sûr, il ne s’agit pas de contester systématiquement ce que nous disons. Ce serait encore aller trop vite. Il s’agit surtout de définir ce dont on parle vraiment et de le maintenir au centre de notre discours pour lui éviter d’être dilué dans un océan d’idées impulsives et confuses.

La première exigence du philosopher tient donc dans ce geste ne pas courir après ce que nous pourrions dire de plus, mais examiner ce qui est déjà là.

Ce que l’émotion montre et ce qu’elle ne dit pas

Mais, il n’est pas simple de garder une idée précise à l’esprit, ni même au centre d’une discussion. Nos pensées fluctuent, se chassent l’une l’autre, et c’est tout à fait normal. Plus nous sommes affectés, plus notre pensée est agitée. Nos émotions jouent donc un rôle crucial dans notre capacité à penser.

Une émotion modifie immédiatement notre état intérieur. Elle surgit dans la rencontre avec ce qui arrive et mobilise le corps autant que l’esprit. Elle nous met en alerte, nous pousse à nous rapprocher, à nous éloigner, à nous protéger ou à agir. Elle ne demande pas notre autorisation et ne se présente pas comme une conclusion longuement réfléchie. Elle est spontanée.

Cette immédiateté lui donne une puissance particulière. Lorsque la peur, la colère, la honte, la tristesse, mais aussi la joie ou l’excitation, apparaissent, elles occupent le premier plan. Le monde semble alors prendre une forme dépendante de l’état dans lequel nous nous trouvons. Ce qui nous inquiète paraît plus menaçant ce qui nous contrarie paraît plus injuste ce qui nous blesse paraît révéler une vérité définitive sur nous-mêmes ou sur l’autre ce qui nous plait paraît merveilleux et nous pousse à persévérer dans cet état de satisfaction.

Pourtant, l’émotion n’est pas un jugement. Elle n’est ni un argument ni une preuve. Elle est simplement une manière d’interagir avec ce qui nous arrive.

L’émotion signale, elle n’explique pas.

Cette distinction est essentielle, mais elle ne doit pas devenir une manière de mépriser le ressenti. Ce que nous éprouvons mérite d’être reconnu avec la plus grande attention. Refuser l’émotion, la minimiser ou chercher à la faire disparaître immédiatement reviendrait encore à ne pas percevoir. Nous substituerions alors au trouble une autre forme de précipitation: celle de la recherche de soulagement.

À l’inverse, accueillir ce qui nous affecte ne signifie toutefois pas lui abandonner toute l’interprétation de la situation.

Une émotion peut nous indiquer qu’une limite semble avoir été franchie, qu’un danger est perçu, qu’une attente est déçue, qu’une part de notre identité se sent menacée mais aussi qu’une chose nous est agréable. Elle ne détermine pas, pour autant, à elle seule ce qui s’est produit. Entre ce que nous ressentons et ce que nous affirmons, un récit se construit. Il relie l’instant à notre histoire, à nos habitudes, à ce que nous attendons des autres et à la représentation que nous entretenons de nous-mêmes. À travers nos récits, l’émotion laisse la place à un autre type d’affect: le sentiment.

Le sentiment est la place, la valeur, que prend une chose, une personne, une idée dans notre esprit. Ce n’est plus une simple réaction immédiate et impulsive vis-à-vis de notre environnement. Cela devient un affect qui se construit progressivement, dépendant de notre histoire passée, de nos espoirs futurs, de notre état psycho-émotionnel, mais aussi de notre capacité à prêter attention à la situation que l’on est en train de vivre.

C’est ainsi qu’une réaction brève peut s’installer et devenir une interprétation durable. L’émotion passe, mais le sentiment demeure. Nous avons beau reprendre et préciser notre récit, si nous ne distinguons pas ce qui nous a affecté et la manière dont nous le recevons, notre sentiment sur la situation s’en trouve complètement appauvri, car réalité et interprétation s’y mélangent.

Percevoir demande alors de reconnaître plusieurs plans sans les séparer artificiellement ce qui arrive, ce que cela produit en nous et le sens que nous lui donnons.

Ces plans sont liés, mais ils ne sont pas identiques. Leur nuance nous évite deux impasses. La première serait de croire que notre ressenti dit forcément vrai sur le monde. La seconde serait de penser que ce ressenti est trop impétueux et qu’il faudrait le tenir à distance au nom d’une raison froide. Dans les deux cas, nous négligeons une partie importante de l’expérience.

La pensée n’a pas pour fonction de vaincre l’émotion. Elle lui offre une médiation. Elle permet d’entendre ce qu’elle signale sans se soumettre immédiatement à l’histoire qu’elle semble confirmer.

Une célèbre maxime de Socrate dit « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien ». Nous pourrions simplement la transposer aux situations qui semblent trop fortement nous affecter, en nous disant: « Je ressens cela, mais je ne sais pas encore ce que cela signifie. »

Cette ignorance momentanée peut sembler inconfortable. Elle est pourtant beaucoup plus féconde que la certitude précipitée. Socrate nous appelait à l’humilité, car celle-ci permet de laisser la situation ouverte. Elle empêche le ressenti de se transformer immédiatement en accusation, en verdict ou en définition de soi.

Percevoir consiste donc à reconnaître la coloration particulière de notre regard. Nos récits ne sont pas des obstacles dont nous pourrions nous débarrasser. Ils nous donnent des repères, une continuité et une manière d’habiter le monde. Mais ils favorisent aussi ce qui nous est familier et se méfient souvent de ce qui menace nos certitudes.

Nous percevons le monde depuis une position. L’attention philosophique ne supprime pas cette position; elle nous aide à en prendre conscience, à lui donner du contraste.

À partir de là, nous ne sommes plus seulement traversés par ce que nous ressentons. Nous commençons à (a)percevoir la manière dont nous le recevons.

Prendre du recul sans fuir ce que l’on vit

Mais être attentif ne suffit pas toujours pour faire face à une situation. On a beau être conscient de ce qui se passe, parfois les circonstances nous rattrapent. Il existe donc une différence entre être concentré sur une situation et en comprendre pleinement les tenants et les aboutissants.

Lorsque nous sommes absorbés par l’urgence, nous pouvons être entièrement occupés par ce qui arrive tout en n’en voyant qu’une faible partie. Notre attention se resserre autour de ce qui nous inquiète, nous blesse ou nous donne l’impression de perdre le contrôle. Nous cherchons l’issue avant même d’avoir reconnu la forme du problème. Ce n’est pas une faute d’attention, mais de précipitation. Nous pouvons être conscients de nos affects, mais nous n’en sommes pas moins assujettis.

Percevoir nécessite alors un pas de côté. Ce retrait n’est pas une fuite. Il ne consiste pas à se détacher de tout, à ne plus ressentir ou à observer sa vie comme si elle concernait quelqu’un d’autre. Il s’agit de suspendre, autant que possible, l’urgence de la réponse.

Lorsque la tension monte, ce simple arrêt peut devenir le premier acte de pensée: STOP. Mais, il ne s’agit pas de stopper pour fuir la situation ou, au contraire, de statuer prématurément. Il s’agit de figer notre jugement temporairement.

Je ne maîtrise peut-être pas ce qui arrive. Je ne décide pas de l’émotion qui vient de surgir. Je ne peux pas toujours modifier immédiatement la situation ni la réaction de l’autre. Mais je peux tenter de ne pas laisser ma première impulsion décider seule de la suite. Plus la machine s’emballe, plus il est difficile de la stopper. Plus tôt, on dit stop, moins nous prenons le risque de perdre le contrôle de nos réactions.

C’est le passage du mode automatique au mode manuel.

Le mot pourrait laisser croire qu’il suffirait désormais de prendre le contrôle. Ce n’est pas ce qui est en jeu. Il s’agirait surtout de ne pas perdre tout contrôle, toute capacité d’agir sur la situation. Réfléchir ne permet pas de maîtriser ce qui se passe, mais de travailler la manière dont nous regardons les choses, pour agir au mieux, aussi bien pour nous que pour les autres.

Cette différence change profondément la direction de l’effort. Au lieu de vouloir forcer la situation à redevenir conforme à nos attentes, nous examinons la position depuis laquelle elle nous apparaît. Au lieu de chercher immédiatement à dominer l’autre, à obtenir une réponse ou à faire disparaître le trouble, nous revenons vers ce qui est effectivement en train de se produire.

Cependant, soyons honnêtes, cela n’est pas toujours possible. Nos affects peuvent nous rattraper et analyser la situation vécue ne se fait pas toujours au moment même où la tension surgit. Une charge émotionnelle trop forte peut rendre l’examen impossible. Elle nous plonge dans un état de cécité, d’incapacité à regarder les choses en face. C’est pourquoi la pensée a parfois besoin de souffler, de reporter, de laisser une idée en jachère avant d’y revenir. Savoir interrompre n’est donc pas seulement savoir arrêter sa réaction; c’est aussi reconnaître le moment où l’on n’est pas encore disponible pour penser.

Nous confondons facilement cette maturation avec l’attente passive pour laquelle dire stop reviendrait à attendre que les choses passent d’elles-mêmes. Ce serait une erreur. Il ne s’agit ici ni de se précipiter ni d’abandonner, mais, au contraire, d’attendre le moment opportun. Laisser une pensée reposer peut être une manière de continuer à la travailler. Lorsque nous sommes trop plongés dans une idée, nous ne distinguons plus ses contours. Prendre de la distance lui rend parfois une forme.

Percevoir demande ainsi du temps, mais surtout une qualité particulière de présence. Il ne suffit pas de passer une heure à tourner autour de la même question. La durée ne produit pas à elle seule l’attention. Nous pouvons ruminer longtemps sans jamais quitter le même chemin.

L’attention véritable revient, examine et accepte de se corriger. Elle écoute les mots employés, observe les glissements, reconnaît les exagérations, distingue un fait d’une anticipation. Elle ne cherche pas encore à produire une réponse brillante. Elle tente de voir.

Ce mouvement paraît modeste. Il est pourtant le point de départ du philosopher. Savoir de quoi nous parlons. Savoir ce que nous ressentons. Savoir prendre le temps de faire la part des choses entre ce que nous pensons, ce que nous interprétons et ce que nous souhaitons en faire.

Percevoir ne nous donne pas encore la vérité. Cela nous rend seulement un peu plus présents à ce qui est. C’est une forme de sagesse. Aristote la nommait tempérance: la capacité à adopter un regard et un comportement juste en toute circonstance.

Mais, il ne s’agit que de la première étape. Si nous pouvons observer minutieusement ce qui se passe autour de nous, nous le faisons, malgré tout, et malgré nous, toujours depuis le même point de vue, les mêmes idées, les mêmes récits. Pour éviter que la pensée tourne en rond sur elle-même, il faut donc aller plus loin et accepter l’irruption d’un autre regard.

Deuxième partie

QUESTIONNER

Ouvrir ce qui semble évident

Face à toute situation, une première interprétation est nécessaire. Nous ne pouvons pas demeurer indéfiniment devant le réel sans lui donner une forme. Pour nous repérer, il nous faut formuler des hypothèses, construire des récits et stabiliser certaines idées. Elles nous permettent de prendre des décisions et d’avancer malgré l’incertitude.

Le problème ne vient donc pas du fait que nous ayons des opinions, des croyances ou des certitudes. Sans elles, notre expérience resterait dispersée. Le problème commence lorsque nous oublions leur origine et que ce qui nous aide à comprendre devient ce qui nous empêche de regarder.

Une hypothèse qui semble fonctionner gagne en solidité. À mesure qu’elle se répète, elle devient familière, puis rassurante. Nous finissons par ne plus penser: « Il est possible que… », mais « Je sais que… ».

Ce passage est souvent invisible. Pourtant, il modifie notre rapport à tout ce qui pourrait contredire notre lecture. Tout d’abord, notre opinion accepte d’être discutée. En se renforçant, elle devient une croyance qui commence à se défendre, et en se figeant progressivement, elle finit par devenir une certitude qui tend à s’imposer.

Plus une idée devient évidente, moins elle tolère la contradiction.

Ce qui la dérange n’apparaît plus comme une information à examiner, mais comme une menace contre la cohérence de notre récit. Nous cherchons alors moins à comprendre ce qui se présente qu’à maintenir ce que nous savons déjà. Nous sélectionnons les signes qui nous donnent raison, interprétons de simples hésitations comme des approbations et rejetons ce qui ne trouve pas sa place dans notre système de pensée.

La raison peut elle-même participer à cette fermeture. Nous élaborons des explications cohérentes, trouvons des arguments et relions les faits entre eux. Pourtant, toute cohérence n’est pas une pensée ouverte. Il arrive que nous utilisions la raison après coup pour justifier une position déjà adoptée.

C’est ce que l’on nomme la rationalisation. Cette rationalisation ressemble à s’y méprendre à la rationalité, mais elle en inverse le mouvement. La rationalité part d’hypothèses et examine une idée sans décider à l’avance de ce qu’elle doit trouver. La rationalisation, elle, part d’une idée et organise tout son discours pour protéger et favoriser cette idée.

C’est pourquoi, nous avons parfois l’impression de beaucoup raisonner, sans pour autant vraiment nous questionner.

Questionner commence précisément lorsque nous cessons de nous demander: « Comment puis-je expliquer ce que je pense ? » et que nous acceptons une autre interrogation plus déroutante: « Me serait-il possible de penser autrement ? »

Ce déplacement ne vise pas à installer un doute permanent ni à détruire toute conviction. Une pensée incapable de prendre position resterait dans un flottement stérile. Mais une pensée qui ne rencontre jamais ses limites se fige.

La pensée critique n’est pas seulement l’art de critiquer les autres. Elle est la capacité d’introduire une crise dans la pensée (principalement la sienne), de soumettre ce qui paraît évident à l’épreuve de la raison.

Cette crise n’est pas nécessairement spectaculaire. Elle peut commencer par une nuance, une distinction ou un détail qui résiste. Elle apparait dès qu’une idée, un discours ou une opinion paraissent suspects. Une phrase que nous pensions claire révèle deux sens possibles. Une intention que nous attribuions à quelqu’un n’est finalement qu’une interprétation. Une règle que nous pensions universelle ne fonctionne plus dès que le contexte change. À cet instant, une ouverture apparaît.

Questionner, c’est préserver une ouverture assez longtemps pour que notre pensée puisse l’explorer.

Nous pouvons bien sûr refermer cette porte en prétextant que cette piste est une exception ou une erreur. Ce serait plus simple et moins risqué. Mais, nous pouvons aussi profiter de cette opportunité pour aller à la rencontre de nouvelles possibilités. Pour cela, il nous faut alors sortir du cadre.

S’ouvrir à ce qui nous est étranger

Tout regard possède un cadre. Ce cadre est notre référence, il définit les limites de ce que l’on sait. C’est lui qui distingue ce qui nous est familier de ce qui nous est étranger. C’est ce cadre qui nous permet de penser et de nous repérer. Mais, à l’inverse, ce cadre détermine aussi ce que nous ne sommes pas en mesure de voir. Il s’agit de cette zone grise, inconnue, qui devient si souvent l’objet de nos craintes. Mais cette frontière ne doit pas être rejetée pour autant, c’est elle qui peut nous permettre d’évoluer et de découvrir d’autres manières de voir les choses.

C’est ce qui nous est étranger qui nous permet de rencontrer les limites de nos récits. L’étranger ne désigne pas seulement une personne venue d’ailleurs, aux coutumes bizarres. Il s’agit d’un concept plus vaste, qui représente tout ce qui n’entre pas spontanément dans notre manière de comprendre les choses une objection, une autre logique, une expérience ou une opinion différente. L’étranger représente, avant tout, une possibilité que nous n’avions pas envisagée.

Ce qui est étranger paraît souvent inquiétant parce qu’il déstabilise notre identité. Il ne menace pas nécessairement la vérité de ce que nous pensons, mais il nous oblige à en éprouver les limites. Il montre que notre récit ne suffit pas à expliquer le monde qui nous entoure.

Questionner consiste donc à inviter cet étranger dans notre pensée.

Mais attention, il ne s’agit pas de remplacer systématiquement notre point de vue par son contraire. Penser autrement ne signifie pas avoir raison autrement. Une contradiction automatique serait de nouveau précipitée. Elle ne ferait que déplacer la rigidité d’un côté vers l’autre, du dogmatisme vers un scepticisme radical.

En philosophie pratique, le questionnement cherche plutôt à mettre une idée à l’épreuve. Dans quelles conditions est-elle valable? Qu’exclut-elle ? Que se passerait-il si l’inverse était vrai? Fonctionne-t-elle dans toutes les situations? Quelle difficulté apparaît dès que nous la poussons un peu plus loin ?

Ces questions ne servent pas à accumuler des explications. Elles déplacent le regard.

Nous demandons souvent « pourquoi ? » pour obtenir une justification. Quelqu’un affirme quelque chose, puis donne les raisons qui expliquent cette affirmation. Cette démarche ne problématise pas sa pensée, elle ne fait que l’approfondir par l’argumentation. Ainsi, nous pouvons toujours expliquer précisément pourquoi nous avons raison sans jamais vraiment explorer les limites de notre affirmation. Comment pourrions-nous avoir tort, si nous ne faisons que décrire les facteurs et les cas de figure pour lesquels notre récit fonctionne ?

Questionner demande davantage: accepter que le fondement même de notre discours soit éprouvé.

Dans une relation, cette exigence devient particulièrement difficile et souvent désagréable. L’autre n’est pas une simple idée abstraite. Il agit sur nous, nous affecte et projette ses propres attentes. Sa vision ne se contente pas de contredire notre position elle touche carrément notre représentation de nous-mêmes, de notre place, de nos convictions et de ce que l’on attend de la relation.

Nous réagissons alors souvent par sympathie ou antipathie, c’est-à-dire en fonction de notre pathos, de notre affect. Quelque chose « passe ou « ne passe pas ». Nous nous sentons en phase, heurtés, attirés, irrités ou indifférents. Cette résonance nous renseigne sur le lien, mais elle ne suffit pas à interroger notre discours: nous serons toujours d’accord avec ce qui nous ressemble et en désaccord avec ce qui s’oppose à nous.

Questionner demande une distance qui n’est ni froideur ni indifférence. Il s’agit de percevoir la logique de l’autre sans devoir la partager, de reconnaître ce qu’il éprouve sans fusionner avec son état, d’entendre ce qu’il dit sans le réduire à l’effet que ses paroles produisent en nous. Il ne s’agit plus de sympathie ni d’antipathie, mais d’empathie, la capacité à percevoir une idée indépendamment de notre propre affect.

Cette capacité introduit une véritable altérité et demande un vrai travail sur soi. L’autre cesse momentanément d’être celui qui nous rassure, nous contrarie ou nous déçoit. Il redevient un être dont la pensée est légitime et possède son propre chemin.

Bien entendu, cela ne nous oblige pas à être d’accord. Cela nous oblige seulement à nous comprendre.

Questionner ouvre ainsi un espace où plusieurs regards peuvent exister sans être immédiatement ramenés à un verdict. La pensée gagne en contraste, en perspective. Ce qui paraissait uniforme retrouve des reliefs; ce qui semblait simple révèle sa complexité; ce qui paraissait définitivement figé redevient vivant.

Mais questionner ne s’arrête pas là. Si nous ne savons pas pourquoi nous questionnons, l’acte perd alors tout son sens.

Le dialogue ne sert pas à gagner

Questionner pour questionner n’aurait aucun sens. Si nous décidons de questionner, c’est qu’il y a un enjeu. Nous questionnons parce que quelque chose nous échappe, ou nous étonne. Nous rentrons donc dans un dialogue avec l’autre ou avec nous-mêmes, pour tenter de lever le voile sur ce qui ne fait pas sens.

Malheureusement, nous appelons trop souvent dialogue une succession de prises de parole. Chacun explique, répond, se défend ou ajoute son expérience. Pourtant, parler à tour de rôle ne garantit pas que nous examinions la même chose et encore moins que nous réussissions à faire émerger le moindre sens.

De nombreux échanges échouent parce que les interlocuteurs ne parlent pas de la même chose. Ils ne partagent pas le même quoi. Les mots recouvrent des interprétations différentes, chacun s’approprie le discours de l’autre et la conversation bascule vers un dialogue de sourds. Plus on avance, plus l’écart se creuse et cela sans que l’on comprenne pourquoi. La situation devient facilement ironique, car les interlocuteurs sont très souvent de bonne foi.

D’autres échanges échouent parce que les interlocuteurs n’ont pas les mêmes intentions. Ils ne partagent pas le même pourquoi. L’un cherche à être rassuré, l’autre à établir les faits. L’un veut prendre une décision, l’autre souhaite seulement être entendu. L’un tente de comprendre, l’autre veut convaincre. Les paroles se croisent, mais elles ne suivent pas la même direction. Une nouvelle fois, il s’agit rarement d’une mauvaise volonté mais plutôt d’une mauvaise compréhension vis-à-vis des enjeux de la discussion. On parle bien de la même chose, mais on ne le fait pas pour les mêmes raisons.

Dialoguer implique donc une règle tacite chercher à faire sens ensemble.

Cela suppose de renoncer, au moins momentanément, à plusieurs réflexes ordinaires. Nous ne dialoguons pas pour faire plaisir, défendre notre image ou obtenir la victoire. Comme nous l’avons dit plus haut, nous ne cherchons pas nécessairement à parvenir à un accord, nous cherchons à nous comprendre.

Comprendre ne signifie pas approuver, ni cautionner. Cela signifie reconnaître ce qui est dit, la logique qui le porte et les limites auxquelles cette logique se heurte. Se comprendre, c’est accepter que le discours de l’autre ait une valeur, qu’il soit tout aussi légitime que le nôtre. Mais c’est aussi reconnaitre que chaque discours est problématisable et peut être menacé à tout moment.

Le questionnement devient alors le moteur du dialogue. Il empêche les positions de se figer et oblige la pensée à préciser son chemin. Une question juste ne donne pas la réponse à l’autre. Elle ouvre une difficulté qu’il devra lui-même traverser.

C’est le principe de la maïeutique socratique faire émerger les idées par le questionnement pour faire apparaître ce qu’un discours contient, ce qui se cache derrière, y compris ce que l’on ne voudrait pas voir.

Cette pratique peut surprendre. Dans nos conversations ordinaires, nous attendons souvent qu’une personne soit d’accord, qu’elle confirme, nous conseille ou même raconte à son tour. Une question qui arrête le récit, revient sur un mot ou exige un choix peut paraître abrupte. Pourtant, une telle question ne vise pas directement la personne mais son discours.

Nos mots en disent davantage sur nous que nous pouvons l’imaginer. Les répétitions, les hésitations, les contradictions et les glissements de sens dévoilent notre manière de penser. C’est pour cette raison que les observer nous met si mal à l’aise. Cela met au jour ce que nous sommes réellement. Pourtant, il ne s’agit ni d’épier ni de juger. Il s’agit juste de prendre la parole au sérieux, ici et maintenant, sans jamais la prendre pour argent comptant.

L’autre devient alors un miroir particulier. Il ne nous renvoie pas simplement l’image que nous voudrions voir. Par ses questions, il nous expose à la structure de notre propre récit. Il remarque ce que nous ne remarquons plus, maintient une idée là où nous aurions changé de sujet et introduit une alternative là où notre pensée s’était refermée.

C’est pourquoi le dialogue philosophique peut être parfois déstabilisant. Il exige attention, rigueur et courage. Il faut accepter de ne pas comprendre immédiatement, de laisser une conviction perdre sa substance et parfois de reconnaître que nous ne répondons pas à la question que nous pensions traiter.

Mais ce questionnement n’en reste pas moins fondamental, puisqu’il cherche à empêcher la pensée de mourir dans ses évidences.

Mais questionner ne suffit pas encore. Une pensée constamment ouverte peut finir par se disperser. Les alternatives se multiplient, les contradictions demeurent, et nous ne savons plus quelle direction suivre. Le doute, lorsqu’il n’est pas constructif, peut très vite devenir une nouvelle manière de ne pas choisir.

Il faut alors se diriger vers une troisième étape: remettre de l’ordre dans toutes ses idées.

Troisième partie

CLARIFIER

Remettre de l’ordre pour avancer

On croit souvent que penser se résume au simple fait de réfléchir. Il est vrai que de nombreuses personnes ne manquent pas de réflexion. Elles analysent, anticipent, reviennent sur les événements et perçoivent plusieurs dimensions d’une même situation. Cependant, elles ne s’avèrent pas toujours plus avancées que les autres lorsque les choses deviennent complexes. Ce n’est pas qu’elles pensent mal. Elles pensent simplement de manière maladroite.

Le problème n’est donc pas toujours une absence de pensée. Il peut venir d’une pensée qui se déploie sans parvenir à s’organiser.

Les idées se mêlent aux émotions, les faits aux hypothèses, les inquiétudes aux décisions à prendre. Une question en contient souvent plusieurs autres. Chaque tentative de réponse doit alors faire face à une nouvelle difficulté. L’esprit travaille, mais il ne trouve plus de point d’appui.

Cette expérience est souvent décrite comme une situation « compliquée ». Le mot mérite d’être interrogé.

Une situation peut être complexe parce qu’elle est faite d’interactions, de contradictions et d’incertitudes. Cette complexité appartient au réel lui-même, à la Nature même de l’univers qui nous entoure. Elle ne disparaîtra pas simplement parce que nous aurons mieux réfléchi.

Les choses deviennent compliquées lorsque nous ne parvenons plus à voir comment ces éléments s’articulent. C’est cette perte de repère qui complique notre compréhension de ces choses, pas la nature même de ces choses.

Confondre les deux nous pousse à attendre de la clarification qu’elle rende le monde simple. Nous cherchons alors une cause unique, une réponse définitive ou une règle qui supprimerait l’incertitude. Mais, si une pensée simpliste rend parfois les choses plus claires, elle le fait au prix de ce qu’elles sont réellement. Elle isole, réduit et élimine ce qui résiste. Elle supprime l’ambivalence, les paradoxes, la complexité. En évitant les détails, il est vrai qu’elle s’allège, mais elle s’appauvrit tout autant.

Clarifier ne signifie pas réduire la complexité.

Clarifier revient donc à relier sans confondre, à distinguer sans séparer et à accepter que plusieurs dimensions puissent demeurer vraies en même temps. Une relation peut être précieuse et épuisante. Une décision peut être nécessaire et douloureuse. Nous pouvons être responsables de notre attitude sans être responsables de tout ce qui arrive. Reconnaître ces tensions ne condamne pas la pensée à l’indécision; cela lui évite seulement de résoudre artificiellement ce qui demanderait à être étudié.

Mais clarifier n’est pas toujours simple. Souvent, la complication laisse place à la confusion. Ce qui se complique finit par nous faire perdre pied. Ce qui semblait encore à notre portée finit par se diluer dans un océan de confusion. La confusion, elle, ne relie plus. Elle superpose, elle cumule, elle entasse.

Clarifier commence lorsque nous cessons d’ajouter impulsivement et que nous cherchons à recoller les morceaux.

Quelle idée cherchons-nous vraiment à questionner? Quelles réponses s’offrent à nous ? Quelles solutions décidons de prendre ? Quelles en sont réellement les conséquences?

La clarté n’est pas l’omniscience. Elle est la capacité de savoir où nous nous trouvons dans ce que nous pensons.

Ce travail ne vise pas à découvrir une vérité absolue. Ce serait absurde puisque toute connaissance demeure incomplète et tout regard possède ses limites. Ce travail cherche seulement à produire une pensée suffisamment ordonnée et sensée, pour devenir explicite, partageable et utile.

Mais le processus de clarification est très paradoxal. Avant de recoller les morceaux entre eux, il est nécessaire de les séparer.

Distinguer pour mieux relier

Il est un constat étrange: on ne peut penser sans discriminer. Poser des limites, reconnaître des différences, séparer momentanément notre expérience de notre ressenti. Penser demande avant tout de séparer les idées pour pouvoir les comparer, les opposer ou les relier.

Cette opération peut sembler réductrice. Pourtant, nous ne pouvons relier avec justesse que ce que nous sommes capables de distinguer. C’est très contre-intuitif, mais c’est par le contraste, la nuance, donc la séparation, que nous pouvons rassembler, réunir.

Par exemple, lorsque nous affirmons « Cette situation me met en colère», plusieurs niveaux d’expression peuvent être présents. Il y a ce qui s’est produit, l’émotion ressentie, l’interprétation donnée à l’événement, le jugement porté sur l’autre et l’action envisagée. Un sentiment de colère revêt donc plusieurs visages. Ces niveaux de lecture se répondent, mais ils ne sont pas interchangeables.

Si nous les confondons, nous perdons toute chance d’apaiser cette tension. Ce qui s’est produit est différent de ce que nous avons ressenti, de ce que nous avons interprété, de ce dont nous sommes convaincus et de ce que nous jugeons nécessaire de faire. Tout réduire à ce que nous ressentons nous enferme dans des projections et nous empêche de réellement comprendre la situation.

Distinguer permet de sortir de ces oppositions immédiates. Nous pouvons reconnaître qu’une émotion est réelle sans faire de l’interprétation qui l’accompagne une vérité. Nous pouvons admettre qu’un comportement nous a blessés sans affirmer connaître l’intention de celui qui l’a produit. Nous pouvons constater que les circonstances nous ont fortement influencés sans conclure que nous n’avions aucune possibilité de réagir autrement.

Pour réaliser cette distinction, il nous faut utiliser des mots. Ces mots ont une importance cruciale, car ils nous permettent d’exprimer et transmettre notre pensée. Mais ces mots sont aussi dangereux, car s’ils ne sont pas bien choisis, ils peuvent prêter à confusion et empêcher toute clarification.

Dans le discours ordinaire, nous utilisons les termes comme s’ils possédaient un sens universel, évident et partagé. Respect, croyance, liberté, confiance, justice, écoute: chacun semble savoir de quoi il parle, jusqu’au moment où le dialogue révèle que les mêmes mots n’expriment pas les mêmes intentions.

Un terme n’est qu’un vecteur de notre pensée, il n’en est pas l’essence. C’est pour cela que, contrairement à ce que nous croyons communément, nous ne pensons pas avec des mots, mais avec des concepts. Le mot nous sert de point d’appui, là où le concept définit une forme et des limites à ce que nous pensons.

Clarifier demande donc parfois de revenir à une question apparemment élémentaire qu’entendons-nous ici par ce mot? Non pas pour produire une définition absolue, mais pour déterminer le sens précis qu’il prend dans le contexte présent. Dépasser les mots pour clarifier les concepts nous permet ainsi de distinguer les différents niveaux de contraste de notre pensée.

Mais lorsque nous distinguons, nous n’en découpons pas, pour autant, le réel en morceaux indépendants. Ce n’est pas le Réel qui change, mais notre manière de le percevoir, de le raconter, de le vivre. Ce sont les rapports entre les choses qui nous permettent alors de discerner ces choses et non l’inverse.

Quelle différence faisons-nous entre être compris et être approuvé? Entre poser une limite et contrôler l’autre ? Entre se protéger et fuir? Entre être responsable et être coupable? Il n’y a pas de frontières claires entre ces nuances. Elles dépendent énormément de la situation. Sans remettre ces questions dans leur contexte, il devient impossible d’espérer y répondre correctement.

À ces questions, nous avons tous des réponses évidentes qui nous viennent à l’esprit. C’est ce que j’observe régulièrement dans les ateliers collectifs. Les participants abordent systématiquement le thème à travers leurs propres prismes de vision. Ils ne cherchent pas à observer et comprendre les différentes dimensions de la question. Ils se précipitent et veulent avant tout répondre à cette question, et leur analyse, ainsi que leurs possibles réponses, sont conditionnées par leur manière d’aborder le sujet, par la charge émotionnelle que ce sujet suscite en eux.

Mais lorsque nous creusons un peu, un phénomène intéressant apparaît. D’abord, leur pensée se tend. Ils luttent pour garder le sujet dans leur zone de confort. Puis, l’esprit se relâche et leurs convictions deviennent floues. La pensée s’ouvre enfin. C’est seulement, à partir de ce moment, qu’ils sont en mesure de distinguer les différentes manières de considérer le sujet.

Cependant, distinguer ne fournit pas automatiquement une réponse. Distinguer empêche seulement des idées différentes de continuer à se confronter sous un même terme. Ce n’est qu’une fois qu’on a identifié ces différentes idées que le travail de liaison peut commencer.

Comment ces idées s’organisent-elles ? Qu’est-ce qui provoque quoi? Quelles émotions conditionnent notre lecture des choses? Quelles attitudes semblent fermer le dialogue ?

Relier ne consiste pas à établir une chaîne causale parfaite. Nos expériences s’influencent de manière rétroactive: nous sommes affectés par une situation, nous y réagissons, notre réaction la modifie, puis cette modification agit de nouveau sur nous. La pensée doit pouvoir suivre ce mouvement sans se perdre dans sa circularité.

Le concept joue ici le rôle de liant. Il rassemble des expériences différentes autour d’une idée commune et donne une cohérence à ce qui paraissait dispersé. Sans cette mise en ordre, les mots deviennent des pièges. Ils semblent expliquer, alors qu’ils ne font que nommer.

Penser et dialoguer avec des mots et non des concepts peut facilement nous perdre, nous empêcher de nous comprendre et finir par nous épuiser dans des conflits inutiles. Pourtant, il ne manque parfois pas grand-chose, qu’un peu de discernement et de clarté entre ce que l’on dit et ce que l’on pense.

Clarifier consiste donc à discerner et relier pour s’assurer que notre pensée est en ordre. Ces deux étapes antagonistes sont pourtant complémentaires et nécessaires dans notre quête de sens.

Savoir s’engager

Les idées étant reliées, elles n’en sont pas moins envahissantes. Mettre de l’ordre dans sa pensée ne se limite pas à identifier les idées entre elles, mais demande également de les hiérarchiser selon le contexte. Nous vivons souvent sous le poids de questions nombreuses, urgentes, que nous avons du mal à prioriser.

Pourquoi cela m’arrive-t-il? Comment faire pour que l’autre change? Est-ce que je dois continuer à vivre ainsi ? Pourquoi suis-je incapable de passer à autre chose? Que dois-je répondre ? Comment puis-je gérer tout ça ?

Ces questions expriment chacune un trouble réel. Mais elles ne le rendent pas nécessairement plus clair. Certaines contiennent déjà leur réponse, d’autres déplacent toute la difficulté vers ce qui nous arrive, d’autres encore mélangent plusieurs niveaux sans que nous puissions savoir lequel traiter.

La pensée circonstancielle se construit facilement dans cet espace. Face à certaines difficultés, il est plus simple d’accuser les circonstances. Nous justifions alors notre comportement par ce qui nous est arrivé : la journée difficile, la parole de l’autre, notre caractère, le manque de temps, l’absence de choix. Les circonstances deviennent la cause de nos malheurs. C’est une manière habile d’expliquer la situation et de se déresponsabiliser. Ça nous décharge temporairement mais ça ne règle pas vraiment le problème de fond.

Certes, les circonstances comptent. Les nier serait irréaliste. Mais lorsqu’elles deviennent l’explication systématique de tous nos problèmes, elles finissent par nous rendre impuissants.

Le mécanisme peut prendre différentes formes, il n’en reste pas moins le même. Puisque nous subissons, cela ne peut pas être notre faute. Nous attendons donc que quelque chose change autour de nous; puisque c’est notre nature d’agir ainsi, cela ne peut pas être notre faute. Nous affirmons donc que rien ne peut changer en nous. Ainsi, comme nous ne sommes pas responsables des circonstances, nous ne sommes pas responsables de la situation. Nous renonçons, par conséquent, à examiner la manière dont nous y réagissons.

Mais, si l’idée d’être esclave des circonstances ne nous convient plus, rassurons-nous, une autre manière d’aborder les choses existe: la pensée ontologique. C’est une « pensée de l’Être », c’est-à-dire une pensée qui s’assume et se responsabilise. Elle est , parce qu’elle choisit de ne pas être spectatrice mais actrice. Elle ne demande pas seulement: « Qu’est-ce qui m’arrive ? », mais surtout: « Qui suis-je dans ce qui m’arrive ? », « Qu’ai-je envie d’être ? ».

Il ne s’agit pas de dire que tout ce qui arrive est de notre responsabilité. Il s’agit de faire la part des choses, d’y faire face et de s’y adapter. On est alors acteur, pas parce que l’on contrôle la situation, mais parce qu’on décide d’y participer, au lieu de se résoudre au fatalisme de la pensée circonstancielle.

Par exemple: « Je me suis énervé parce que l’autre m’a provoqué » rejette toute la responsabilité vers l’extérieur. « Je suis colérique, c’est comme ça » enferme la responsabilité dans une identité immuable. Des formulations plus précises sembleraient pourtant plus honnêtes, même si celles-ci ne sont pas à notre avantage: « il est vrai que certaines paroles me touchent particulièrement » ; « lorsque je me sens jugé, particulièrement dans un état de fatigue, j’ai tendance à devenir agressif ».

Cette clarification ne résout pas encore le problème. Mais elle transforme notre manière de l’aborder. Nous décidons de ne plus seulement être victimes d’un événement ni condamnés par notre nature profonde. Nous reconnaissons notre implication dans la situation. Certes, cela nous attribue une certaine responsabilité, mais cela nous donne surtout une liberté d’action, donc le pouvoir d’agir sur ce qui nous arrive.

La pensée ontologique nous permet de retrouver une place au cœur de la situation et de laisser de côté toutes les raisons secondaires qui nous hantent inconsciemment. Il s’agit d’identifier ce qui est nécessaire à la résolution du problème présent, pas de sombrer dans des solutions séduisantes et soulageantes, mais souvent illusoires.

Cependant, cela exige de faire un choix qui n’est pas toujours facile: regarder la situation en face.

L’esprit aime se réfugier dans une sorte de zone grise, ni blanche, ni noire. Cela lui permet de maintenir une certaine indécision, de ne pas trancher, de ne pas s’engager. Ainsi, on ne prend pas de risque, ou on tente de les minimiser, du moins en apparence.

Le fameux « oui, mais », que nous utilisons abusivement, illustre parfaitement ce repli de l’esprit. Nous acquiesçons, tout en ne fermant pas la porte. Nous sommes d’accord, sans être d’accord. C’est un habile tour de l’esprit, qui nous donne l’illusion d’être à l’abri. Cependant, nous refusons encore de nous engager. À nouveau, nous nous retrouvons passifs.

Refuser de choisir rejoint la pensée circonstancielle, à travers l’état de dépendance et de déresponsabilisation envers ce qui advient. Choisir rejoint la pensée ontologique, à travers l’état d’autonomie et d’engagement.

Mais attention, choisir ne signifie pas nier le reste, pour autant. Cela signifie donner momentanément une direction à notre pensée. Il s’agit d’accepter d’explorer un chemin, plutôt que de rester bloqué à l’intersection.

Bien sûr, on prend le risque de se tromper, de devoir revenir en arrière. De plus, face à une question dérangeante, la réponse peut malgré tout rester inconfortable. Elle peut même révéler une ambivalence déroutante que nous ne saurons pas résoudre immédiatement. Mais, ce qui est important, c’est que la pensée n’est plus figée. Elle s’est mise en mouvement, elle explore et progresse, ce qui lui permet d’évoluer et de s’adapter.

Le comment vient en dernier

Nous en arrivons maintenant à la question qui nous brûle les lèvres depuis le commencement: comment agir?

Cette question n’était pas mauvaise. Elle arrivait simplement trop tôt.

Chercher le comment avant d’avoir perçu et questionné revient à choisir une destination sans savoir où l’on est, ni par où l’on va passer. On ne peut pas savoir où l’on va, si on ne sait pas d’où l’on part, ni les chemins qui s’offrent à nous. Agir impulsivement, en prenant une décision sous le coup des émotions ou en répondant sans réfléchir, nous permet rarement d’avancer. La plupart du temps, cela nous fait rester sur place et tourner en rond.

Cependant, clarifier ne garantit pas de prendre la bonne décision pour autant. Aucun travail de pensée ne peut supprimer l’incertitude, ni prévoir toutes les conséquences d’une action. Nous décidons toujours avec une connaissance partielle, depuis une position limitée et au milieu de circonstances qui ne dépendent pas entièrement de nous. Nous l’avons dit, que nous choisissions l’action ou l’inaction, nous n’aurons aucune certitude de prendre le bon chemin.

Donc, clarifier nous permet d’agir de manière plus ou moins adéquate vis-à-vis de la situation, seulement à partir de ce que nous en avons compris. Certes, une action adéquate n’est pas une action parfaite. Mais, c’est une réponse qui tient compte du contexte, de ce qu’il produit en nous, de nos limites, de celles de l’autre et de la direction que nous souhaitons donner à notre engagement. C’est donc une réponse qui dépend pleinement de nous. Et c’est crucial, car si nous ne pouvons pas choisir les possibilités qui s’offrent à nous, nous pouvons, tout de même, choisir laquelle nous semble la plus juste.

Le comment n’est plus une réponse simple et rapide. Il prend alors des formes très différentes. Parfois, agir consiste simplement à expliquer. Parfois, cela demande plus d’effort: reformuler une demande, poser une limite, reconnaître une erreur ou renoncer à obtenir ce qui ne dépend pas de nous. Parfois encore, l’action juste consiste à ne pas agir tout de suite, à reporter le dialogue ou à laisser sa pensée mûrir.

D’ailleurs, le non-agir n’est pas synonyme de passivité. Il devient même une façon de faire le choix juste, lorsqu’il est le fruit d’une clarification, plutôt qu’une fuite ou une inhibition, lorsque les choses deviennent déconcertantes. Le non-agir n’est pas une non action, c’est une action mesurée, réfléchie, adaptée.

Clarifier, c’est aussi réaliser qu’une même action peut avoir différentes significations et qu’elle ne se réduit pas seulement au geste visible. Deux personnes peuvent se taire l’une parce qu’elle est paralysée de stupeur, l’autre parce qu’elle choisit de ne pas nourrir l’emballement. Deux personnes peuvent partir: l’une pour éviter toute confrontation, l’autre parce qu’elle a reconnu une limite qu’elle ne veut pas franchir. Deux personnes peuvent insister: l’une pour reprendre frénétiquement le contrôle, l’autre parce qu’elle a identifié un point crucial qui mérite d’être pris en compte.

C’est la relation entre le geste et la pensée qui donne à l’action tout son sens. Ce n’est donc pas l’action qui nous qualifie vraiment mais notre manière d’agir, englobant bien entendu l’acte que nous commettons, mais également tout ce qui nous pousse à sa réalisation.

Clarifier ne consiste donc pas seulement à comprendre, mais aussi à agir. Cela oblige à prendre position. Penser devient alors un acte d’engagement. Nous ne souhaitons plus nous réfugier aussi facilement dans le flou, les circonstances ou une succession d’explications contradictoires. Nous voulons faire la lumière sur ce qui est dit, pensé ou ressenti.

Précisons tout de même que cet engagement n’est pas définitif; il reste révisable. Philosopher n’aboutit pas à une certitude irrévocable. C’est un processus d’exploration de la pensée, où chaque étape permet de passer à la suivante. Philosopher, c’est accepter de laisser une partie de nous de côté, pour nous permettre d’en construire une nouvelle et ainsi de nous adapter aux situations.

L’acte de penser trouve ici son accomplissement. Percevoir, Questionner, Clarifier. L’acte juste ne peut être le fruit que d’une pensée juste.

BILAN

Une autre manière de penser

PQC repose sur une structure simple. Cette simplicité ne doit pas masquer son exigence.

Percevoir, c’est revenir vers ce qui est présent, ce qui est devant nous. Suspendre l’urgence de la réponse, reconnaître ce qui nous affecte, observer les mots, les faits et les interprétations.

C’est le moment de se demander: de quoi parlons-nous réellement ?

Questionner, c’est mettre notre récit à l’épreuve. Introduire du contraste, rencontrer l’altérité, examiner les limites d’une idée et accepter qu’une autre possibilité puisse apparaître.

C’est le moment de se demander: sur quoi ma pensée repose-t-elle, et jusqu’où est-elle valable ?

Clarifier, c’est remettre de l’ordre dans nos idées. Distinguer, relier, trancher, s’engager pour retrouver une direction avant d’agir.

C’est le moment de se demander: quelles solutions s’offrent à moi et laquelle je souhaite choisir ?

Cette progression reprend une structure ancienne de la pensée: la dialectique.

Une idée est d’abord posée. Elle est ensuite confrontée à ce qui la limite ou la contredit. Enfin, ce travail permet de produire une pensée nouvelle, qui ne se contente ni de répéter la première position ni de basculer mécaniquement dans son contraire.

Cette structure dialectique, nous la rencontrons tous à l’école, sous le nom de thèse, antithèse, synthèse. En pratique philosophique, on parle plutôt d’approfondissement, de problématisation et de conceptualisation. Quelle que soit la formulation, le mouvement reste le même.

En voici une présentation simple:

Dialectique Mouvement Question PQC Pratique philosophique
Thèse Poser et approfondir Quoi ? Percevoir Approfondir
Antithèse Mettre à l’épreuve Pourquoi ? Questionner Problématiser
Synthèse Mettre en ordre et choisir Comment? Clarifier Conceptualiser

Cette structure n’en est pas pour autant une mécanique rigide. La pensée doit rester vivante, c’est-à-dire imprévisible. Le dialogue ne suit pas toujours une ligne parfaite, seulement une certaine discipline.

Les 3 gestes du PQC ne font pas disparaître la complexité du monde, ils ne retirent pas nos problèmes. Ils nous permettent juste d’aborder les choses autrement, de manière plus mesurée, pour ne plus dépendre de nos automatismes. C’est une manière de reprendre pleinement part à notre vie et à nos relations. C’est une manière de ne plus être spectateur impuissant, mais acteur conscient.

Votre boussole PQC

Pour vous aider à mettre en place la méthode PQC au quotidien, je vous propose une boussole. Cette boussole n’a pas vocation à devenir un questionnaire figé. Elle propose simplement quelques réflexes à adopter lorsqu’on sent que la situation nous échappe. Intégrer ces quelques questions peut vous permettre de faire un pas de côté et d’éviter l’emballement.

Étapes Questions repères
Percevoir Que s’est-il réellement passé ?
Qu’est-ce que je ressens ?
Qu’est-ce qui fait partie des faits, de mon ressenti, de mon interprétation?
Questionner La situation est-elle si évidente?
Certaines choses pourraient-elles m’échapper ?
Quel autre regard pourrais-je adopter?
Clarifier Quelle est la véritable question, le véritable problème ?
Qu’est-ce qui dépend réellement de moi ?
Qu’est-ce que je souhaite réellement ?

Étapes | Questions repères Percevoir | Que s’est-il réellement passé ? Qu’est-ce que je ressens ? Qu’est-ce qui fait partie des faits, de mon ressenti, de mon interprétation? Questionner | La situation est-elle si évidente? Certaines choses pourraient-elles m’échapper ? Quel autre regard pourrais-je adopter? Clarifier | Quelle est la véritable question, le véritable problème ? Qu’est-ce qui dépend réellement de moi ? Qu’est-ce que je souhaite réellement ?

Ces questions n’apportent pas automatiquement une réponse. Elles permettent de vérifier si nous avons réellement observé, élargi suffisamment notre point de vue et remis suffisamment d’ordre dans nos idées avant d’agir.

Pour aller plus loin

Une méthode peut être simple à comprendre mais pas toujours simple à appliquer. Savoir ce qu’il faut faire et le faire sont deux choses différentes. Cette difficulté ne vient pas seulement d’un manque de volonté.

Comprendre la méthode PQC ne signifie pas encore savoir la pratiquer.

Dans mon travail, je rencontre régulièrement des clients qui ont l’impression d’avoir compris la pratique du philosopher, à travers une expérience inspirante, une certitude renversée, un mécanisme révélé. Cette impression n’est pas fausse, elle est juste trompeuse. Une fois la séance passée, l’esprit retourne très souvent dans ses biais et le sentiment se dissipe jusqu’à notre rencontre suivante où l’exercice peut recommencer.

Que se passe-t-il? Philosopher ne s’apprend pas en suivant une méthode décrite dans un livre, ou dans un débat d’opinion lors d’un café philo. Cela demande une vraie pratique, une discipline précise. On ne s’invente pas philosophe, on le devient.

Qu’est-ce qui nous bloque? Philosopher, nous l’avons dit, c’est accueillir l’étranger. Il est cependant difficile de sortir de sa propre pensée. Nous ne voyons pas spontanément les mots que nous employons, les contradictions que nous exprimons, les comportements que nous adoptons. Nous nous retrouvons souvent victimes de nous-mêmes, sans nous en apercevoir.

Nous avons besoin d’un regard extérieur.

C’est pourquoi la pratique philosophique s’accomplit pleinement à travers le dialogue, dans l’échange avec l’autre. C’est le rôle du philopraticien mettre au jour notre manière de penser, de ressentir, d’interpréter, de réagir et ensuite transmettre les outils nécessaires pour philosopher en toute autonomie.

Ce livre constitue donc une première étape vers l’apprentissage du philosopher. Mais ces quelques pages ne pourront remplacer l’expérience d’un dialogue ni un travail progressif et guidé.

C’est dans cette perspective que j’ai construit un programme d’accompagnement individuel, pour permettre à celles et ceux qui le souhaitent de développer en quelques mois leur capacité à philosopher et à mieux faire face aux situations parfois complexes qu’ils vivent.

Ce programme va donc plus loin que ce livre. Il vous propose de découvrir comment: ? Ralentir et observer ce qui se passe, pour ne plus réagir sous le coup des émotions. ? Regarder les choses autrement, pour prendre du recul et mieux comprendre ce qui vous bloque. Remettre de l’ordre dans vos idées, pour vous réconcilier avec vos réactions et vos choix.


Si ce livre vous a parlé, ce programme d’accompagnement pourrait vous permettre de poursuivre ce travail de manière plus personnelle et approfondie.

Découvrir l’accompagnement

Mon programme : https://www.philonat19.fr/mon-programme

Site web à visiter : https://www.philonat19.fr/



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