(Vortrag zur Eröffnung des 15. Internationalen Kongresses zur Philosophischen Praxis, Mexiko 2018.)
Gerd B. Achenbach
Article rédigé avec l’Intelligence artificielle GEMINI de Google
Ce document présente le texte original en allemand du discours d’ouverture prononcé par Gerd B. Achenbach lors du 15? Congrès international de pratique philosophique (15. Internationaler Kongress zur Philosophischen Praxis), tenu à Mexico le 25 juin 2018.
Voici une analyse élaborée et structurée des grands thèmes développés dans ce texte, étayée par des citations tirées du document :
1. Contexte et dimension internationale du congrès
Achenbach exprime sa gratitude et sa fierté face au développement de la pratique philosophique à l’échelle mondiale. Il qualifie avec humour et métaphore le rassemblement à Mexico (situé à plus de 2 000 mètres d’altitude) de véritable « sommet » (Gipfeltreffen).
Citation : « Die Philosophische Praxis hat sich inzwischen mit Erfolg als international verbindendes Gespräch etabliert. » (« La pratique philosophique s’est entre-temps établie avec succès comme une conversation reliant au niveau international. »)
Citation sur les figures disparues : L’auteur rend hommage aux pionniers décédés (notamment Jess Fleming et Shlomit Schuster) en utilisant une image marquante : « Gestattet mir das Bild, die Toten als die Bausteine zu würdigen, aus denen unser Haus errichtet ist. Und die ersten und frühen waren mehr noch, sie waren wie Grundsteine, auf die wir bauten. » (« Permettez-moi cette image d’honorer les morts comme les pierres avec lesquelles notre maison est construite. Et les tout premiers étaient plus encore : ils étaient comme des pierres fondatrices sur lesquelles nous avons bâti. »)
2. Le cœur du sujet : Les trois questions fondamentales de la philosophie
Le discours s’articule autour de trois interrogations cardinales qui guident la pratique philosophique :
Worauf kommt es an? (Qu’est-ce qui importe / compte ?)
Was ist wahrhaft wichtig? (Qu’est-ce qui est véritablement important ?)
Was ist letztlich entscheidend? (Qu’est-ce qui est en dernier ressort décisif ?)
Achenbach soutient que ces questions sont les véritables questions de la philosophie traditionnelle et constituent le cœur de la pratique philosophique.
3. La tradition socratique : Déranger et « sur-exiger » avec respect
S’appuyant sur Socrate, considéré comme le père de la philosophie selon Cicéron, Achenbach rappelle que la philosophie ne consiste pas à s’occuper des choses célestes ou superficielles, mais à s’intéresser aux affaires humaines et éthiques. Cependant, elle n’est pas là pour flatter ou faciliter la vie, mais pour perturber la routine et les fausses certitudes.
Citation (sur le rôle dérangeant de la philosophie) : « Philosophie, mit andern Worten, betreibt Sabotage. Und ich setze sogleich hinzu: Eine Philosophie, die dies nicht mehr täte und nicht störte, wäre es nicht wert, beachtet zu werden. » (« La philosophie, en d’autres termes, pratique le sabotage. Et j’ajoute aussitôt : une philosophie qui ne le ferait plus et ne dérangerait pas ne vaudrait pas la peine qu’on lui prête attention. »)
Citation de Robert Spaemann : « Sache der Philosophie sei es nicht, die Lösungen leichter, sondern die Aufgaben schwerer zu machen. » (« L’affaire de la philosophie n’est pas de rendre les solutions plus faciles, mais de rendre les tâches plus difficiles. »)
Citation de Nicolás Gómez Dávila : « Die kranke Seele gesundet nicht, indem sie an ihren armseligen Konflikte herumlaboriert, sondern indem sie sich in edle Konflikte stürzt. » (« L’âme malade ne guérit pas en bricolant autour de ses misérables conflits, mais en se jetant dans de nobles conflits. »)
4. L’incarnation du philosophe et la critique du simple argument
L’auteur souligne que la force de Socrate face à ses juges ne résidait pas seulement dans ses dialectiques ou ses arguments (qu’il traite parfois d’« ironie » ou de « bricolage »), mais dans sa conviction profonde et son attitude personnelle (Haltung). Le praticien philosophe ne vend pas des théories ou des citations théoriques, mais offre une présence incarnée de la philosophie.
Citation de Schopenhauer : « Andere nähren kann man nicht mit unverdauten Abgängen, sondern nur mit der Milch, die aus dem eigenen Blute sich abgesondert hat. » (« On ne peut pas nourrir les autres avec des déchets indigestes, mais seulement avec le lait qui s’est séparé de son propre sang. »)
Citation sur le consultant en pratique philosophique : « Wer zu uns in die Philosophische Praxis kommt, sucht keine philosophische Belehrung, sehr wohl allerdings einen philosophisch nachdenklich gewordenen Menschen […] einen philosophisch auferbauten Menschen. » (« Celui qui vient chez nous dans la pratique philosophique ne cherche pas un enseignement philosophique, mais très certainement une personne devenue philosophiquement pensive […] une personne philosophiquement édifiée. »)
Citation sur l’incarnation : « Die leitende Frage im Sinne der Philosophischen Praxis ist nicht mehr „Was ist Philosophie?“, sondern die Frage lautet jetzt: „Wer ist Philosoph?“ […] Der Philosoph, den der Gast der Philosophischen Praxis anzutreffen hofft, ist die Philosophie als Institution in einem Fall: ihre „Inkarnation“… » (« La question directoriale au sens de la pratique philosophique n’est plus « Qu’est-ce que la philosophie ? », mais la question est désormais : « Qui est philosophe ? » […] Le philosophe que le visiteur de la pratique philosophique espère rencontrer est la philosophie en tant qu’institution incarnée dans un cas précis : son « incarnation »… »)
Achenbach illustre également cette vaine quête de succès extérieur ou d’approbation superficielle à travers le poème « Immer » de Robert Gernhardt.
5. La tâche pratique : Amener l’hôte à comprendre ce qu’il dit
Pour conclure, Achenbach propose une définition de l’objectif opérationnel de la pratique philosophique en s’inspirant du philosophe Georg Picht.
Citation de Georg Picht : « Gebildet ist ein Mensch, wenn er das versteht, was er selber sagt. » (« Un homme est cultivé/éduqué s’il comprend ce qu’il dit lui-même. »)
Selon Achenbach, chaque mot ou phrase prononcé véhicule une profondeur sous-jacente impensée, une histoire et des présupposés idéologiques. Le rôle du praticien est d’aider le consultant à mettre au jour l’esprit cachée derrière ses propres mots.
Citation de synthèse : « Es gilt, die Menschen dahin zu bringen, daß sie verstehen, was sie sagen. Das aber beginnt damit, daß sie zu begreifen beginnen, welcher Geist sich hinter (oder: in) ihren Sätzen zu erkennen gibt, sich für sie jedoch zunächst darin verbarg. » (« Il s’agit d’amener les gens à comprendre ce qu’ils disent. Mais cela commence par leur faire appréhender quel esprit se manifeste derrière (ou dans) leurs phrases, tout en restant d’abord caché pour eux. »)
Résumé général
Le texte d’Achenbach constitue un plaidoyer pour une pratique philosophique existentielle, incarnée et exigeante. Au lieu de proposer des recettes faciles ou des théories académiques, le praticien doit être une personne chez qui la philosophie est devenue « chair ». Son but est de susciter chez le consultant le courage de questionner ses valeurs profondes (ce qui importe vraiment) et de prendre conscience du sens implicite de son propre langage.
Ligne directrice / Principe directeur
Description / Développement
Références / Citations du texte
1. Le questionnement sur ce qui compte vraiment
La pratique philosophique vise à extraire l’individu des banalités et de la routine du quotidien pour le confronter aux interrogations fondamentales : Qu’est-ce qui importe ? Qu’est-ce qui est vraiment important ? Qu’est-ce qui est décisif en dernier ressort ?
Socratique ; Cicéron ; Nicolás Gómez Dávila (« se jeter dans de nobles conflits »)
2. Le « sabotage » des certitudes et le dérangement
La philosophie n’a pas pour rôle de faciliter la vie ou d’apporter des solutions de confort, mais de rendre les tâches plus exigeantes et de bousculer les habitudes établies.
Robert Spaemann (« rendre les tâches plus difficiles »)
3. L’incarnation du philosophe (Haltung)
Le praticien n’agit pas en tant que représentant ou porte-parole d’une école de pensée académique. La philosophie doit être « faite chair » en lui ; c’est son attitude personnelle, son intégrité et sa posture éthique qui agissent.
Socrate devant ses juges ; Schopenhauer (« le lait tiré de son propre sang ») ; Søren Kierkegaard
4. Primauté de l’être sur le paraître et l’avoir
Inspirée de la tradition socratique et des évangiles, la pratique aide à se défaire de la recherche obsessionnelle du succès extérieur, du pouvoir ou de la réputation pour se concentrer sur l’exigence morale (mieux vaut subir l’injustice que la commettre).
Socrate (Apologie, Gorgias) ; Évangile (Parabole du riche laboureur) ; Poème de Robert Gernhardt
5. L’élucidation du langage : comprendre ce que l’on dit
L’objectif pratique ultime est de rendre le consultant conscient de l’esprit caché et des présupposés historiques ou philosophiques véhiculés par ses propres paroles et jugements.
Georg Picht (« Est cultivé celui qui comprend ce qu’il dit lui-même »)
Voici une traduction française fidèle et poétique du poème Immer (Toujours) de Robert Gernhardt (tel qu’il est cité dans la conférence de Gerd B. Achenbach) :
Toujours (Immer)
Toujours un plus agile que toi
Tu rampes
Il marche
Tu marches
Il court
Tu cours
Il vole :
Toujours un encore plus agile.
Toujours un plus doué que toi
Tu lis
Il apprend
Tu apprends
Il cherche
Tu cherches
Il trouve :
Toujours un encore plus doué.
Toujours un plus célèbre que toi
Tu es dans le journal
Il est dans le dictionnaire
Tu es dans le dictionnaire
Il est dans les annales
Tu es dans les annales
Il est sur le piédestal :
Toujours un encore plus célèbre.
Toujours un plus fortuné que toi
On parle de toi
On le lit
On te lit
On le dévore
Tu es estimé
Il est acheté :
Toujours un encore plus fortuné.
Toujours un plus aimé que toi
Tu es loué
Il est aimé
Tu es honoré
Il est vénéré
On est à tes pieds
On le porte sur les mains :
Toujours un encore plus aimé.
Toujours un meilleur que toi
Tu es souffrant
Il est alité
Tu meurs
Il trépasse
Tu es jugé
Il est sauvé :
Toujours un encore meilleur.
Toujours
Toujours
Toujours.
Voici les références et ressources en ligne pour Arthur Schopenhauer et Søren Kierkegaard telles qu’évoquées par Gerd B. Achenbach dans sa conférence :
1. Arthur Schopenhauer (« Le lait tiré de son propre sang »)
Citation originale en allemand :
« Andere nähren kann man nicht mit unverdauten Abgängen, sondern nur mit der Milch, die aus dem eigenen Blute sich abgesondert hat. »
(« On ne peut pas nourrir les autres avec des déchets indigestes, mais seulement avec le lait qui s’est séparé de son propre sang. »)
Contexte & Utilisation :
Schopenhauer emploie cette métaphore de la digestion et du lait pour signifier qu’un philosophe ne peut pas transmettre une véritable pensée en se contentant de répéter des concepts appris ou récités (des « déchets indigestes »), mais uniquement à partir d’une pensée assimilée, incarnée et devenue sa propre substance vivante.
Références web :
Site officiel de la Société de Pratique Philosophique (GPP) : La citation figure comme devise (Motto) fondamentale de la pratique philosophique sur le site fondateur de Gerd B. Achenbach :
2. Søren Kierkegaard (L’édification / « Auferbauung »)
Contexte dans la conférence :
Achenbach fait référence aux Discours édifiants (Erbauliche Reden / Upbuilding Discourses) de Kierkegaard pour définir le rôle du praticien philosophe : celui-ci ne doit pas être un maître dispensant un enseignement académique, mais une personne « philosophiquement édifiée » (auferbaut / upbuilding philosopher).
Références web :
Stanford Encyclopedia of Philosophy : Article complet sur la philosophie de Kierkegaard, son concept d’existence et ses écrits sur l’édification :
(L’autoréalisation. Ambition thérapeutique et concept philosophique)
Gerd B. Achenback
Article rédigé avec l’Intelligence artificielle GEMINI de Google
Ce texte de Gerd B. Achenbach, intitulé « SELBSTVERWIRKLICHUNG: Therapeutische Ambition und philosophischer Begriff » (1982), propose une critique approfondie de la manière dont la société, les thérapeutes et certains philosophes abordent le concept d’autoréalisation (Selbstverwirklichung).
Voici une analyse détaillée et élaborée des grands axes du texte, étayée par des citations traduites en français :
1. La réaction protectrice des « gardiens de l’esprit » et des Penseurs Publics
L’auteur commence par constater que la quête d’autoréalisation est devenue centrale à notre époque. Cependant, elle suscite immédiatement une réaction défensive chez les figures d’autorité intellectuelle, religieuse, pédagogique ou thérapeutique. Achenbach explique que dès que les individus cherchent sincèrement à devenir eux-mêmes, ces « grands frères intellectuels » perdent leur mandat de contrôle.
Citation : « Car si les gens le prennent au sérieux, les représentants des intérêts généraux perdent leur mandat. Le besoin de revenir à soi-même stimule de manière fiable une aversion envers toute forme de tutelle… »
(« Denn: wird es Menschen ernst damit, geht den Vertretern allgemeiner Interessen das Mandat verloren. Das Bedürfnis, zu sich selbst zu kommen, stimuliert verläßlich Aversionen gegenüber jeder Art von Vormundschaft… »)
Ces figures (pédagogues, théologiens, médecins) cherchent alors à circonscrire ou à dépasser au plus vite cette idée en la qualifiant d’« égoïste », de « narcissique » ou de « déviation ». Leur mot d’ordre commun devient alors : « L’autoréalisation et au-delà ».
2. La dérive et la réduction thérapeutique (Critique de J. Wunderli)
Achenbach analyse en détail la posture thérapeutique (notamment celle du docteur Jürg Wunderli). Il reproche aux thérapeutes de transformer un phénomène historique et social en un problème psychologique individuel et privé afin de justifier leur rôle et leurs interventions.
Confusion entre aliénation et autoréalisation : Réduire l’autoréalisation à une « guérison de l’aliénation de soi » (Selbstentfremdung) est une erreur logique. L’aliénation de soi cherche à restaurer un état passé perdu (démarche conservatrice/révolutionnaire), alors que l’autoréalisation vise quelque chose qui n’a encore jamais existé (démarche évolutionnaire).
Médicalisation et contrôle : En définissant la quête de soi comme un « déficit narcissique » provenant de l’enfance, le thérapeute transforme le sujet en un « cas à traiter » nécessitant un « processus de maturation ultérieure » (Nachreifung) sous contrôle.
La théologie du contrôle social : Selon Achenbach, la thérapie est devenue l’idéologie de domination moderne sous couvert d’assistance.
Citation : « Dans le présent, la thérapie est la dernière forme efficace de l’idéologie de domination. »
(« …in der Gegenwart ist Therapie die letzte wirksame Gestalt der Herrschafts-Ideologie. »)
3. La critique de la posture philosophique (Critique de M. Theunissen)
En examinant la perspective philosophique de Michael Theunissen, Achenbach note que ce dernier tente d’assujettir l’autoréalisation à une exigence éthique d’« universalité » (Allgemeinheit). Pour Theunissen, l’autoréalisation ne serait légitime que si l’individu se consacre à des problèmes globaux (paix, faim dans le monde, écologie).
Achenbach soutient que cette approche passe à côté du sujet véritable : elle force l’individu à s’adapter de nouveau à un cadre théorique extérieur au lieu de penser la subjectivité pour elle-même.
4. L’approche hégélienne : L’Individu comme réalité essentielle
S’appuyant sur un chapitre clé de la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel, Achenbach propose une conception véritablement radicale de l’autoréalisation :
Inversion des priorités : Dans le monde traditionnel, l’individu n’était validé que s’il se soumettait aux lois, doctrines, institutions ou rôles sociaux. Avec l’idée moderne d’autoréalisation, la relation s’inverse : ce sont les institutions et le monde qui sont désormais évalués selon leur capacité à permettre à l’être humain d’exister par lui-même.
Reconnaissance et altérité : L’être humain ne peut pas se réaliser dans l’isolement absolu. Il accède à la conscience de sa propre réalité essentielle à travers le regard de l’Autre.
Être irremplaçable vs Être interchangeable : Dans la vie quotidienne, l’individu n’est reconnu que par ses fonctions ou caractéristiques (client, employé, contribuable, patient). L’autoréalisation exige d’être reconnu non pas pour ce que l’on possède ou pour son rôle (« quoi »), mais pour son existence pure et irremplaçable (« qui »).
Citation : « L’être humain est auprès de lui-même là où il lui est permis de s’éprouver comme irremplaçable, comme non interchangeable. »
(« Der Mensch ist bei sich selbst, wo er sich als unersetzbar, als nicht austauschbar, erfahren darf. »)
5. Conclusion : L’autoréalisation comme utopie critique
Pour Achenbach, le concept d’autoréalisation n’est pas une simple mode psychologique, mais une exigence humaniste radicale. Elle représente la protestation contre un monde qui instrumentalise les individus et une quête d’une société basée sur une humanité inconditionnelle, où chaque individu est considéré comme une fin en soi (Selbstzweck).
Citation : « L’idée d’autoréalisation vise fondamentalement un monde d’humanité inconditionnelle. Et ce serait un monde dans lequel aucune chose, théorie, objectif, norme, valeur […] n’aurait de valeur en tant que réalité essentielle —, mais bien tous ceux qui y vivent, chacun pour soi, chacun en tant qu’être humain, chacun en tant que soi-même. »
(« Der Selbstverwirklichungs-Gedanke intendiert im Grunde eine Welt bedingungsloser Menschlichkeit. Und das wäre eine Welt, in der keine Sachen, Theorien, Ziele, Normen, Werte… als die wesentlichen Wirklichkeiten Geltung hätten sondern: alle, die wir in ihr leben, jeder einzelne für sich, jeder, insofern er Mensch ist, jeder als er selbst. »)
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Ma question
Est-ce que Achenbach propose une alternative ?
Le réponse de Google Gemini
Oui, Gerd B. Achenbach propose bien une alternative, aussi bien dans la logique théorique développée dans ce texte que dans sa démarche pratique globale.
1. L’alternative théorique présente dans le texte : La vision hégélienne de la subjectivité
Dans le texte sur l’autoréalisation (Selbstverwirklichung), Achenbach refuse :
L’approche psychologico-thérapeutique, qui réduit la quête de soi à un « déficit narcissique » ou à une « pathologie » à traiter et à corriger sous tutelle.
L’approche d’une certaine philosophie (ex. M. Theunissen), qui exige que l’individu s’assujettisse à des tâches universelles prédéterminées (comme les causes mondiales) pour légitimer son existence.
Son alternative théorique s’appuie sur la pensée de Hegel :
L’inversion du regard : L’alternative consiste à évaluer le monde, les institutions et les théories selon leur capacité à permettre à l’être humain de « venir à soi-même » et d’être reconnu pour ce qu’il est, plutôt que de mesurer l’être humain à l’aune de normes extérieures.
Une reconnaissance inconditionnelle (le « Du » / le sujet irremplaçable) : L’alternative réside dans une relation où l’individu n’est pas jugé ou évalué selon ses fonctions (son « rôle » ou ses capacités, son « quoi »), mais reconnu de manière inconditionnelle dans son existence singulière (« qui » il est, un sujet irremplaçable).
Une utopie critique : Il propose de voir le besoin d’autoréalisation non pas comme une maladie à guérir, mais comme une protestation légitime et l’amorce d’une « autre santé », visant un monde d’humanité inconditionnelle où l’individu est une fin en soi (Selbstzweck).
2. Son alternative pratique : La Pratique philosophique (Philosophische Praxis)
Sur le plan concret de la relation d’aide et de l’accompagnement, Achenbach a fondé en 1981 la Pratique philosophique (Philosophische Praxis) comme une alternative explicite à la psychothérapie :
Un dialogue de pensée à pensée : Au lieu d’avoir un « thérapeute » (expert) face à un « patient » ou « client » (malade ou dysfonctionnel), la pratique philosophique met en relation deux personnes libres — le philosophe et son « visiteur » (Besucher) — engagées dans un dialogue réflexif.
L’approche « sans méthode » (Beyond-Method / Methodejenseits) : Achenbach refuse de transformer le dialogue en une technique standardisée ou un protocole de guérison. Chaque interlocuteur est considéré dans sa singularité, sans qu’on lui applique un schéma diagnostique.
Philosopher au lieu de traiter : Les interrogations, doutes ou crises existentielles ne sont pas traités comme des dysfonctionnements psychologiques à réparer, mais comme des invitations à penser, à éclairer et à questionner le sens de sa propre existence
Le conseil de vie philosophique dans la pratique du philosophe s’établit actuellement comme une alternative à la psychothérapie.
C’est une institution pour les personnes que tourmentent des soucis ou des problèmes, qui « ne s’en sortent pas » avec leur vie ou pensent être en quelque sorte « bloquées » ; qui sont assaillies par des questions qu’elles ne peuvent ni résoudre ni chasser ; qui font certes leurs preuves dans la prose de leur vie quotidienne, mais se sentent d’une manière provisoirement indéterminée « sous-employées » — parce qu’elles pressentent par exemple que leur réalité de vie ne correspond pas à leurs possibilités.
Dans la Pratique philosophique se présentent des personnes à qui il ne suffit pas de seulement vivre ou de simplement s’en sortir ainsi, qui cherchent plutôt à se rendre compte de leur vie et espèrent se clarifier le contour de celle-ci, son d’où, son en-quoi, son vers-où. Leur exigence n’est pas rare de réfléchir une fois aux circonstances particulières, aux enchevêtrements souvent curieux et au cours étrangement ambigu de leur vie.
Bref : elles se rendent dans la pratique du philosophe parce qu’elles veulent comprendre et être comprises.
À cet égard, ce n’est presque jamais la question kantienne « Que dois-je faire ? » qui les anime, mais fréquemment, en revanche, la question de Montaigne — et celle-ci s’énonce : « Que fais-je réellement ? »
Dans ce cadre, la plus ancienne sagesse philosophique peut être présente en arrière-plan sous forme de prise de conscience, à savoir la maxime de Socrate selon laquelle seule une vie examinée vaut la peine d’être vécue.
Elle se manifeste possiblement comme une appréhension schématique qu’une vie simplement vécue au jour le jour soit, au sens emphatique, une vie « pas vraiment vécue », une vie « gâchée », en quelque sorte « manquée », dispersée, privée d’elle-même.
Schopenhauer :
La plupart des hommes trouveront, en regardant en arrière à la fin de leur vie, qu’ils ont vécu toute leur existence ad interim, et seront étonnés de voir que ce qu’ils ont laissé passer ainsi sans y prêter attention et sans en jouir était précisément leur vie, cela même dans l’attente de quoi ils vivaient. Et ainsi, le cours de la vie de l’homme est généralement tel que, dupe de l’espérance, il danse dans les bras de la mort.
Quiconque pressent cela comme une terrible possibilité verra peut-être dans la charge que représente la réflexion philosophique pour sa vie une promesse, dans la mesure où l’attitude philosophique envers la vie est effectivement celle d’une exigence supérieure respectueuse (respektvolle Überforderung) : elle donne ainsi du poids à notre existence, de la signification à notre présence ici-bas et du sens à notre présent. Habituellement, il y a des événements déclencheurs qui amènent l’hôte de la pratique philosophique à prendre la décision de chercher l’entretien intensif avec le philosophe. Ce sont ordinairement des déceptions, des expériences imprévues ou inattendues, des collisions avec d’autres personnes, des coups du sort, des expériences d’échec, des bilans de vie pesamment mauvais ou simplement fades.
Si l’on doit toutefois dire de manière concise de quelle façon le philosophe praticien aide son visiteur — la question étant généralement : « selon quelle méthode » procède-t-il ? —, il faut dire que la philosophie ne travaille pas avec, mais tout au plus sur des méthodes. L’obéissance aux méthodes est l’affaire des sciences, non de la philosophie. La pensée philosophique ne se meut pas dans des voies toutes tracées, elle cherche plutôt chaque fois à nouveau le « bon chemin » ; elle ne se sert d’aucune routine de pensée, mais les sabote pour éclairer à leur sujet.
Il ne s’agit pas non plus de mettre l’hôte de la Pratique philosophique sur une voie prédéterminée — philosophiquement —, mais de l’aider à progresser sur son propre chemin. Du côté du philosophe, cela suppose d’ailleurs l’attitude qui sait apprécier l’autre « sans approbation ni blâme » (Goethe), sans avoir à être d’accord avec lui.
La philosophie n’est pas non plus « appliquée », par exemple de sorte que les affaires de l’hôte soient traitées avec Platon, avec Hegel ou qui que ce soit d’autre : les livres ne sont pas des remèdes que l’on pourrait prescrire. Va-t-on chez le médecin, quand on est malade, pour écouter des cours de médecine ? Ainsi, le visiteur de la pratique n’est pas non plus instruit par le philosophe, encore moins nourri de « paroles intelligentes », et certainement pas servi en « théories » ; la question est plutôt de savoir si le philosophe est devenu, de son côté, avisé, compréhensif et attentif grâce à la littérature philosophique qu’il a étudiée, s’il a acquis par ce moyen un sensorium pour ce qui est habituellement négligé, et s’il a appris à être chez lui y compris dans une pensée, un ressenti et un jugement divergents ou inhabituels. Car ce n’est qu’en tant que personne qui pense et ressent avec lui qu’il peut libérer son visiteur de sa solitude ou de son égarement, et l’amener ainsi peut-être à d’autres évaluations de la vie et de ses circonstances.
N’est-ce pas tout autant l’affaire des psychologues et des psychothérapeutes ? — demandera-t-on. Des accompagnateurs spirituels aussi ?
Inévitablement se pose — sous le signe d’une culture thérapeutique toujours florissante — cette question de la « démarcation » de la Pratique philosophique par rapport aux psychothérapies.
Eh bien : alors que le regard psychologique est entraîné à percevoir le particulier, le spécifique d’une manière spécifique, surtout les fatalités psychogènes, c’est-à-dire psychologiquement conditionnées — le psychologue et le psychothérapeute étant des spécialistes, et là où ils ne sont pas spécialistes, ils sont dilettantes —, le philosophe est, dit de manière paradoxale, le spécialiste du non-spécifique, tant du général et du synthétique (également de la riche tradition de ce qui a déjà été pensé avec raison), mais tout autant du contradictoire et du divergent — avec un accent particulier : de l’individuel et de l’unique.
De cette façon, le philosophe prend au sérieux son visiteur dans la pratique : il n’est pas compris de manière guidée par la théorie (schématique), pas du tout comme un « cas relevant d’une règle », mais comme l’être unique qu’il est. Aucun « critère » ne statue sur lui (pas même celui d’une « santé »), mais la question est de savoir s’il vit de manière adéquate à lui-même — selon le mot de Nietzsche : s’il est devenu ce qu’il est.
Ou pour exprimer la même chose encore différemment, de manière imagée et riche en allusions, voici une brève information que j’ai rédigée (03/2021) pour un aperçu international :
Tout comme la culture thérapeutique repose sur l’hypothèse que l’être humain souffre des rejetons méconnus de l’inconscient qui s’immiscent comme des perturbateurs dans les affaires quotidiennes des hommes, l’expérience de la Pratique philosophique nous enseigne que l’entrave de l’être humain est la conséquence du « non-conceptualisé », du « non-compris », du « négligé », donc d’un manque de lucidité. En conséquence, le thérapeute s’immerge dans l’intérieur étroit de son patient et dans son histoire passée, tandis que le praticien philosophe entreprend avec son hôte un voyage à travers le monde et sollicite l’histoire universelle, car il ne s’agit pas de surmonter un destin pulsionnel, me de se libérer d’un destin conceptuel.
La question de savoir pourquoi nous ne sommes pas « maîtres dans notre propre maison » trouve une nouvelle réponse : dans la tête des hommes nichent, à côté des esprits se troublant venus du sous-sol, surtout des fantômes issus du commerce mondial général et particulièrement contemporain.
À la lumière de l’Éclaircissement (Aufklärung) philosophique, ils s’estompent comme la lueur de la lampe dans la claire lumière du soleil.
Il reste à ajouter que la Pratique philosophique ne fait nullement ses preuves uniquement comme conseil individuel, mais soutient tout autant (depuis des années déjà) les entreprises, organisations et associations dans leurs tentatives de trouver leur mission, des principes solides et des lignes directrices orientatrices.
[cf. l’article « Praxis, Philosophische » d’Odo Marquard dans le « Historisches Wörterbuch der Philosophie », éd. par Joachim Ritter et al., Vol. VII, Bâle 1989, p. 1307 sq.]
Ce dont il s’agit avec la Pratique philosophique, je l’ai autrefois formulé comme suit dans le cadre d’une conférence à la « Kunst-Praxis Soest » (2005) :
La Pratique philosophique veut — sur ses chemins de réflexion, de halte intime et de prise de conscience, de pensée prospective et rétrospective, de recueillement et de mémoire des grandes traditions d’une pensée fervente et d’une exigence lucide de rendre compte, par le jugement meuré et la sage fixation des valeurs, par la profanation intrépide et le respectueux maintien du sacré, par la dépréciation critique et la haute estime éclairée — désenchanter et admirer, démasquer ce qui est illusoire et préserver ce qui resplendit pour nous comme un mystère.
Au-delà de cela, mais de manière très pratique, elle se veut une guidance pour désapprendre les mauvaises habitudes et une stimulation pour exercer les bonnes, et ainsi libérer de l’engrenage banal, sauver de l’égarement dans les distractions quotidiennes et remettre sur pied une vie devenue fade dans la routine des jours, en lui faisant trouver forme et tenue — oui, dans le meilleur des cas : mission et destinée.
Car seule une vie qui sait où elle en est avec elle-même, qui s’est mise en mouvement parce qu’elle a un dessein, qui a compris à quel lieu elle appartient et qui a saisi à quoi elle se doit, est une vie bonne et accomplie : fière d’elle-même, indulgente envers les autres, elle se tient droite, ne danse pas au son de la flûte d’autrui, mais sait quant à elle donner le ton juste.
Ne devrait-on pas pouvoir dire d’un tel programme, qui s’appelle désormais Pratique philosophique, qu’il s’agit là aussi d’un art de la pratique et d’un art pratiqué ?
Pour la Pratique philosophique aussi — en tant qu’effort vers une maîtrise raisonnable de l’art de vivre —, il s’agit d’ajouter de la couleur à une vie qui a peint sa monotonie en gris sur gris, de donner du relief et de la perspective à ce qui semblait plat, et d’accorder du volume par des idées et des concepts à ce qui n’était qu’une matière uniforme.
Le sommet serait : transmettre à une vie l’image d’elle-même qui la mette en mesure d’être plus qu’une image. Un modèle, précisément.
[Publié dans : Von der Kultur des Sichtbaren, éd. par les amis et mécènes de la Kunst-Praxis Soest, 2005, p. 68-71]
Article rédigé avec l’Intelligence artificielle GEMINI de Google
Voici une synthèse fidèle, complète et structurée du texte sur la Pratique philosophique (Philosophische Praxis), rédigée par son fondateur Gerd B. Achenbach.
1. Origines et développement
Fondation : Le concept et la première structure de Pratique philosophique ont été créés par Gerd B. Achenbach en 1981 à Bergisch Gladbach.
Organisation : En 1982, la Gesellschaft für Philosophische Praxis a été fondée, devenant en 1997 l’IGPP (Internationale Gesellschaft für Philosophische Praxis), qui regroupe aujourd’hui de nombreuses sociétés nationales.
2. Le public de la Pratique philosophique
La consultation philosophique s’adresse aux personnes qui :
Rencontrent des soucis, des problèmes, ou se sentent « bloquées » dans leur vie.
Sont tourmentées par des questions qu’elles n’arrivent ni à résoudre ni à chasser.
Réussissent leur quotidien mais ressentent un sous-emploi intellectuel ou existentiel, pressentant que leur réalité ne reflète pas leur potentiel.
Cherchent à comprendre et être comprises, à rendre compte de leur vie (origine, sens, orientation) au-delà des contingences quotidiennes.
Question centrale : La motivation principale n’est généralement pas la question kantienne (« Que dois-je faire ? »), mais la question de Montaigne : « Que fais-je réellement ? ».
Postulat socratique : La démarche repose sur l’idée que « seule une vie examinée vaut la peine d’être vécue », évitant ainsi le risque d’une vie « manquée » ou vécue par défaut (illustration appuyée par une citation de Schopenhauer sur la vie vécue ad interim).
3. Approche, attitude et méthode
Refus des méthodes rigides : La philosophie ne travaille pas avec une méthode, mais sur les méthodes. Elle refuse les routines de pensée et cherche chaque fois le « chemin juste ».
Posture du philosophe :
Accueillir le consultant « sans approbation ni blâme » (selon le mot de Goethe), sans chercher à l’endoctriner ni à lui imposer un parcours préconçu.
La philosophie n’est pas « appliquée » de façon théorique ou dogmatique (les livres ne sont pas des prescriptions).
Le philosophe met à profit sa culture et sa sensibilité pour être en phase avec des modes de pensée peu communs, afin d’extraire le visiteur de sa solitude.
4. Distinction avec la psychothérapie
Pratique philosophique
Psychothérapie / Psychanalyse
Spécialiste du non-spécifique : Analyse le général, le contradictoire et l’unique/individuel sans schéma préétabli.
Spécialiste du spécifique : Focalisée sur les fatalités psychogènes et les troubles internes.
Libération par le concept : Considère que la souffrance vient du « non-compris » et du manque de lucidité (destin conceptuel).
Exploration du passé : Recherche les pulsions inconscientes et les traumatismes individuels (destin pulsionnel).
Regard tourné vers le monde : Explore l’histoire globale et les idées qui parasitent l’esprit de l’individu.
Regard tourné vers le soi intérieur : Se concentre sur le psychisme restreint du patient.
Absence de norme de santé : Accompagne l’individu pour qu’il devienne « qui il est » (Nietzsche), sans jugement médical.
Norme thérapeutique : S’appuie sur des critères cliniques et de santé mentale.
5. Champs d’application et vision artistique
Conseil individuel et organisationnel : La pratique s’étend également aux entreprises, associations et organisations pour les aider à définir leurs principes et lignes directrices.
Une « art-pratique » (Kunst der Praxis) :
Elle vise à réenchanter le quotidien, redonner de la couleur, du volume et du sens à une vie devenue banale ou grise.
Elle apprend à désapprendre les mauvaises habitudes et à exercer les bonnes.
L’objectif ultime est d’aider le consultant à mener une vie accomplie, autonome, sereine et inspirante (devenir un exemple plutôt qu’une simple image).
6. Liens et compléments cités dans le texte
Article de référence : L’entrée « Praxis, Philosophische » par Odo Marquard dans le Historisches Wörterbuch der Philosophie (Vol. 7, 1989).
Interventions récentes :11 thèses sur la pratique philosophique présentées par Achenbach au Congrès mondial de philosophie à Rome (7 août 2024).
Autres documents et médias mentionnés :
Discours de 2005 à la Kunst-Praxis Soest.
Entretien d’avril 2021 dans le magazine autrichien Abenteuer Philosophie.
Article synthétique « Dreißig Jahre Philosophische Praxis » (Information Philosophie).
Courte entrevue accordée au SPIEGEL en 2004.
Émission radio de la Deutschlandfunk (25 novembre 2004) par Rosvita Krausz, avec la participation de Gerd B. Achenbach, Rüdiger Safranski, Wilhelm Schmid et Martina Winkler-Calaminus.
Autres textes disponibles sur le site de Gerd B. Archebach
Sur la Pratique philosophique
Zur Philosophischen Praxis
En bref : Qu’est-ce que la Pratique philosophique ?
Qu’est-ce qui importe ? Qu’est-ce qui est véritablement important ? Qu’est-ce qui est ultimement décisif ? — Lignes directrices dans la Pratique philosophique (Conférence d’ouverture du 15? Congrès international de pratique philosophique, Mexique 2018)
Un exemple : La Pratique philosophique comme orientation professionnelle
Ein Beispiel: Philosophische Praxis als Berufsberatung
Un exposé qui a certes été prononcé lors d’un congrès annuel jubilaire de l’Association allemande des conseillers d’orientation et s’adresse — expressément — aux conseillers d’orientation, mais qui présente sur le fond les perspectives de la Pratique philosophique appliquée à l’orientation professionnelle, peut ainsi être consulté ici. (Commentaire : Dans la Pratique philosophique, les questions de choix de carrière jouent très fréquemment un rôle majeur.)
We are excited to annouce that the first official english translation of the most important texts of Dr. Achenbach from over 40 years of experience is about to be published in April 2024. We thank Michael Picard for his enormous effort in translating.
This collection of Gerd Achenbach’s most important writings on Philosophical Practice is a much-awaited milestone in the history of this field. It’s been more than forty years since Achenbach baptized Philosophical Practice and gave it a solid philosophical foundation–in German. In all these years, Philosophical Practice expanded worldwide and took many different forms, while Achenbach’s incipit remained obscure to all those who could not read German. Through his excellent translation of Achenbach’s texts into English (an almost impossible task requiring outstanding linguistic and philosophical skills), Michael Picard marks a turning point in this story and makes an invaluable gift to all those interested in and caring for Philosophical Practice. –Donata Romizi, University of Vienn
Thoughtful, witty, and steeped in the European philosophical tradition, he takes us along as he reflects on the philosophical impulses underlying philosophical practice–on what needs it addresses and on what mastering it may look like and require–and makes a compelling case for why it matters today. This choice selection of essays, long-awaited and masterfully translated, is a must-read for anyone interested in philosophical counselling and in the therapeutic significance of philosophical thinking more generally. –Raja Rosenhagen, Ashoka University
“Gerd Achenbach is one of the pioneers of philosophical practice. While his reputation precedes him and some of his works have been translated into English, Philosophical Praxis captures Achenbach’s unique, formidable character, philosophy, and spirit. Michael Picard has contributed an excellent service?a labor of love that comes through in his capturing of Achenbach’s style?in making this valuable contribution to philosophical p ractice available in English. This is a must read for anyone interested in philosophical practice!” — Rick Repetti, Kingsborough Community Colleg
On Wisdom in Philosophical Pracice Lecture for the „Third International Conference on Philosophical Practice”, New York, July 1997, published in: Inquiry: Critical Thinking Across the Disciplines, Spring, 1997. Vol. XVII, No. 3, p. 5 – 20
Traduction de l’anglais au français par Gemini Google
Using the Socratic Method in Counseling montre aux conseillers comment utiliser la méthode socratique pour aider les clients à résoudre leurs problèmes de vie en tirant parti de connaissances qu’ils ne réalisent peut-être pas posséder. Coécrit par deux spécialistes des domaines de la philosophie et de la relation d’aide (counseling), l’ouvrage présente une théorie ainsi que des techniques qui offrent aux professionnels une méthode centrée sur le client et contextualisée afin de mieux aborder les questions d’ethnicité, de genre et de culture. Les lecteurs constateront que Using the Socratic Method in Counseling est un manuel approfondi et utile portant sur une nouvelle orientation théorique ancrée dans la philosophie antique.
Biographies des auteurs
Katarzyna Peoples, titulaire d’un doctorat (Ph. D.), est conseillère agréée (LMHC, LPC), formatrice de conseillers, chercheuse en méthodologie qualitative et coach relationnelle. Elle enseigne à temps plein à l’Université Walden au sein du programme de formation et de supervision des conseillers (Counselor Education and Supervision Program), tout en proposant des services de consultation et de coaching relationnel auprès de couples et de particuliers dans le cadre de son cabinet libéral.
Adam Drozdek, titulaire d’un doctorat (Ph. D.), est professeur associé à l’Université Duquesne. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages et de nombreux articles consacrés à la philosophie et à la théologie.
Table des matières
Introduction
Connaissance innée et questionnement socratique
Connaissance innée de la spiritualité
Connaissance innée du langage
Connaissance innée de l’espace, de la causalité et du nombre
Connaissance innée des valeurs et de l’éthique
En quoi la méthode socratique constitue une théorie humaniste différente
Structurer les séances et utiliser le questionnement socratique
Canaliser la connaissance innée
Un dialogue socratique
Utilisation de théories et techniques alternatives dans la méthode socratique de relation d’aide
Aborder les problématiques complexes en séance de relation d’aide socratique
Bibliographie
Description
Texte original an anglais
Using the Socratic Method in Counseling shows counselors how to use the Socratic method to help clients solve life problems using knowledge they may not realize they have. Coauthored by two experts from the fields of philosophy and counseling, the book presents theory and techniques that give counselors a client-centered and contextually bound method for better addressing issues of ethnicities, genders, cultures. Readers will find that Using the Socratic Method in Counseling is a thorough and useful text on a new theoretical orientation grounded in ancient philosophy.
Biography
Katarzyna Peoples, PhD, LMHC, LPC, is a counselor educator, qualitative researcher, licensed counselor, and relationship coach. She teaches full time at Walden University in the Counselor Education and Supervision Program and provides counseling and relationship coaching services for couples and clients in her private practice.
Adam Drozdek, PhD, is an associate professor at Duquesne University and an author of several books and numerous articles on the subject of philosophy and theology.
Table of contents
Introduction
Inborn Knowledge and Socratic Questioning
Inborn Knowledge of Spirituality
Inborn Knowledge of Language
Inborn Knowledge of Space, Causality, and Number
Inborn Knowledge of Values and Ethics
How Socratic Method Is a Different Humanistic Theory
Structuring Sessions and Using Socratic Questioning
Channeling Inborn Knowledge
A Socratic Dialogue
Use of Alternative Techniques and Theories in the Socratic Method of Counseling
Addressing Challenging Issues in Socratic Counseling Sessions
1. La primauté de la dimension morale sur la rationalité
Original :
« And so the human being is primarily a moral being and only secondarily a rational being since the rational dimension is, and it should be, under the control of the moral dimension. The latter establishes goals; the former establishes ways of the realization of these goals. The moral dimension uses the rational dimension as its tool. » (Introduction)
Français :
« Ainsi, l’être humain est avant tout un être moral et seulement secondairement un être rationnel, dans la mesure où la dimension rationnelle est, et doit être, subordonnée à la dimension morale. Cette dernière fixe les objectifs ; la première détermine les moyens de les réaliser. La dimension morale utilise la dimension rationnelle comme son outil. »
2. Le postulat ontologique fondamental : l’anamnèse
Original :
« There really is no learning, there is only recollecting, or rather, « searching and learning, are in their entirety, recollection » (81d). Individuals only make explicit what is already implicit in the soul. » (Chapitre 1)
Français :
« Il n’y a pas véritablement d’apprentissage, il n’y a que de la réminiscence, ou plutôt, « la recherche et l’apprentissage ne sont, dans leur intégralité, que réminiscence » (81d). Les individus ne font que rendre explicite ce qui est déjà implicite dans leur âme. »
3. Les deux phases de la méthode socratique
Original :
« The Socratic method consists of two phases, which sometimes can be executed separately, sometimes they can be executed at the same time. The first phase is destructive: through a series of questions, counselors help their clients see that their actions are unacceptable by showing them that their actions are based on wrong assumptions […]. The second phase of the Socratic method is constructive, in which the counselor, also through questions and examples, leads clients to uncover, in their own selves, the values which should be the guides of their parental, marital, social, and other actions. » (Introduction)
Français :
« La méthode socratique se compose de deux phases, qui peuvent parfois être menées séparément, parfois simultanément. La première phase est destructive : au moyen d’une série de questions, les conseillers aident leurs clients à constater que leurs actes sont inacceptables en leur montrant qu’ils reposent sur des postulats erronés […]. La seconde phase de la méthode socratique est constructive : le conseiller, toujours à l’aide de questions et d’exemples, amène les clients à mettre au jour, en eux-mêmes, les valeurs qui devraient guider leurs actions parentales, conjugales, sociales et autres. »
4. Le rôle du thérapeute comme sage-femme (maïeutique)
Original :
« Following Socrates’ example, the counselor acts here as a midwife who helps clients in birthing what is already in their inner selves, so far hidden or distorted by contrary principles and values accrued through life and harbored by the human disposition. » (Introduction)
Français :
« À l’exemple de Socrate, le conseiller agit ici comme une sage-femme qui aide les clients à donner naissance à ce qui réside déjà au fond d’eux-mêmes, jusqu’alors masqué ou déformé par des principes et des valeurs contraires accumulés au cours de la vie et entretenus par la disposition humaine. »
5. La Règle d’argent universelle
Original :
« Saint Augustine said that in each human heart, this rule is inscribed: « Don’t do to others what you would not like them do to you. » This is a Silver Rule that, in fact, can be found in different times and in different societies. […] The Silver Rule is universal, and because of this, it is a very good candidate for the claim that knowledge is inborn. » (Introduction)
Français :
« Saint Augustin disait que dans chaque cœur humain est inscrite cette règle : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse. » Il s’agit d’une Règle d’argent que l’on retrouve en réalité à travers les époques et dans différentes sociétés. […] La Règle d’argent est universelle, et constitue pour cette raison une excellente candidate à l’appui de l’idée selon laquelle la connaissance est innée. »
6. Le basculement de l’ego vers autrui (Dimension relationnelle et sociale)
Original :
« Rather than focusing on one’s self to solve problems, personal healing is achieved by focusing on others. Also, the moral compass is a key factor. Counselors guide clients in striving towards a higher purpose and innate truth rather than solely focusing on individual problems […], thereby shifting the counseling relationship from an ego-oriented approach to another-oriented approach. » (Chapitre 6)
Français :
« Plutôt que de se centrer sur soi pour résoudre ses problèmes, la guérison personnelle s’accomplit en se tournant vers les autres. De plus, la boussole morale est un facteur clé. Les conseillers guident les clients vers la quête d’une fin plus élevée et d’une vérité innée plutôt que de se focaliser uniquement sur leurs problèmes individuels […], déplaçant ainsi la relation d’aide d’une approche égocentrée vers une approche orientée vers autrui. »
7. Différence avec la TCC (Thérapie Cognitive et Comportementale)
Original :
« Socrates’ goal was not to eliminate or decrease anxiety. His goal was to attain knowledge of the good. In turn, CBT has no real ethical positions whereas Socratic method does. CBT can be argued to be Socratic in terms of questioning technique and of discharging false and adverse beliefs. However, unearthing positive principles about the soul and its purpose in the world, a core Socratic mission, is not a primary goal in CBT. » (Chapitre 1)
Français :
« Le but de Socrate n’était pas d’éliminer ou de réduire l’anxiété. Son but était d’atteindre la connaissance du Bien. De son côté, la TCC ne défend pas de réelles positions éthiques, contrairement à la méthode socratique. On peut affirmer que la TCC est socratique au niveau de sa technique de questionnement et d’élimination des croyances fausses ou néfastes. Néanmoins, déterrer des principes positifs concernant l’âme et sa raison d’être dans le monde — mission centrale du socratisme — n’est pas un objectif premier en TCC. »
8. La place des sentiments et de l’amour (Max Scheler)
Original :
« The heart, the emotive side of the human being, is the crucial element of human morality of which conscience is a store of moral principles. The heart determines the way these principles are tailored […]. In that respect, it is true that « feelings are more critical to human morality than language and reason. » » (Chapitre 5)
Français :
« Le cœur, dimension affective de l’être humain, est l’élément déterminant de la moralité humaine, la conscience servant quant à elle de réservoir de principes moraux. C’est le cœur qui détermine la manière dont ces principes s’ajustent […]. À cet égard, il est exact que « les sentiments sont plus déterminants pour la moralité humaine que le langage et la raison. » »
Article rédigé avec l’Intelligence artificielle GEMINI de Google
Ce document présente un ouvrage intitulé « Using the Socratic Method in Counseling: A Guide to Channeling Inborn Knowledge » (2018), rédigé par Katarzyna Peoples et Adam Drozdek, et publié aux éditions Routledge.
Voici les principaux thèmes et éléments abordés dans ce texte :
1. La thèse centrale : la connaissance innée (Inborn Knowledge)
L’anamnèse socratique : L’ouvrage s’appuie sur la doctrine de Socrate (notamment issue du dialogue du Ménon avec l’esclave) selon laquelle nous n’apprenons jamais rien de radicalement nouveau. La véritable connaissance réside déjà dans notre esprit ou notre âme, sous forme latente ou oubliée ; apprendre consiste donc à « se ressouvenir » (recollection).
Primauté de la morale sur la raison : Les auteurs posent que l’être humain est avant tout un être moral, et secondairement rationnel. La raison sert d’outil pour réaliser des fins morales, tandis que la conscience morale universelle juge la justesse de nos intentions et de nos actions.
2. Le cadre du counseling socratique
Le modèle thérapeutique proposé se distingue des approches humanistes traditionnelles ou égocentrées en mettant l’accent sur la responsabilité sociale et l’orientation vers autrui. Il s’articule autour de deux volets complémentaires :
Le fondement ontologique :
L’hypothèse qu’il existe une vérité morale et objective, indépendante du sujet mais accessible à toute personne.
Le processus épistémologique (en deux phases) :
La phase destructive (elenctic) : Par un questionnement guidé et sans sermon, le thérapeute aide le client à examiner ses raisonnements et à prendre conscience des fausses prémisses, croyances ou contradictions qui sous-tendent ses souffrances ou ses actes inappropriés.
La phase constructive (maïeutique) : À l’image de la sage-femme, le conseiller aide le client à « accoucher » de ses valeurs fondamentales et de sa conscience morale universelle, pour établir un guide durable d’action dans sa vie et ses relations.
3. Les fondements philosophiques et les parallèles contemporains
Le livre consacre plusieurs chapitres à explorer les grands penseurs de l’innéisme et à les confronter aux sciences cognitives actuelles :
Saint Augustin et la spiritualité :
L’idée que la vérité et la loi morale (telle que la règle d’argent : « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ») sont imprimées au fond du cœur humain et révélées par l’illumination.
Mis en relation avec la neurothéologie moderne (études sur les corrélats cérébraux des expériences mystiques et religieuses).
René Descartes et le langage :
Les vérités éternelles et les idées innées (le soi, Dieu, les lois de base) accessibles par le doute méthodique.
Mis en relation avec la linguistique générative de Noam Chomsky (la grammaire universelle innée face à la « pauvreté du stimulus ») et l’usage thérapeutique des métaphores.
Emmanuel Kant, l’espace, la causalité et le nombre :
Les formes a priori de la sensibilité (espace, temps), les catégories de l’entendement et l’impératif catégorique moral.
Confronté aux données de la psychologie développementale, montrant que les nourrissons possèdent très tôt une sensibilité innée aux relations spatiales, au lien de cause à effet et aux petites quantités.
Max Scheler, les valeurs et l’éthique matérielle :
La hiérarchie objective des valeurs accessible par « la logique du cœur » et les sentiments moraux (l’amour étant au sommet).
Comparé aux études sur l’empathie naturelle et la distinction précoce chez les enfants entre règles morales et conventions sociales.
4. Directives pratiques et études de cas
Les derniers chapitres présentent la façon dont ces notions s’appliquent concrètement dans le cabinet de consultation :
Structuration d’une séance : Accueil et alliance thérapeutique, établissement collaboratif de l’ordre du jour, passage par la phase destructive pour dissiper les distorsions, phase constructive pour ancrer les valeurs, puis résumé et clôture.
Exemples et dialogues cliniques : Des études de cas (comme celles de Charlie en difficulté scolaire, de Peter rongé par la honte de son passé ou de Janice face au deuil et à la culpabilité de refaire sa vie) illustrent comment le conseiller socratique pose ses questions pour amener le client à débloquer et reconnaître ses propres vérités intérieures.
Article rédigé avec l’Intelligence artificielle GEMINI de Google
MA QUESTION
D’où vient cette idée réminessence ?
LA RÉPONSE DE GEMIN GOOGLE
L’idée de réminiscence (du grec ancien anámnêsis / ?????????, signifiant « action de se ressouvenir » ou « souvenir ») trouve son origine chez Platon, qui la met en scène à travers la figure de son maître, Socrate.
Voici les origines et les fondements de cette idée :
1. Le point de départ : le « paradoxe de Ménon »
Dans le dialogue du Ménon, Ménon pose à Socrate un dilemme réputé insoluble :
Comment peut-on chercher ce que l’on ne connaît pas du tout ? Même si on le trouvait par hasard, comment saurait-on que c’est bien cela que l’on cherchait ? Et si on le connaît déjà, pourquoi le chercher ?
Pour sortir de cette impasse (qui rendrait tout apprentissage impossible), Socrate formule la thèse de la réminiscence : nous n’apprenons jamais rien de totalement nouveau ; apprendre, c’est se ressouvenir de ce que notre âme sait déjà mais a oublié.
2. L’origine mythologique et métaphysique : la préexistence de l’âme
Pour Platon, la réminiscence repose sur une conception de l’âme humaine (Phédon, Phèdre, Ménon) :
Avant l’incarnation : Avant de naître dans un corps physique, l’âme immortelle a séjourné dans le monde intelligible (le monde des Idées ou des Formes pures : le Beau, le Bien, le Juste, les vérités mathématiques) et a tout contemplé sans intermédiaire.
La chute et l’oubli : Au moment de s’incarner dans la matière et dans un corps biologique, l’âme subit un traumatisme : elle oublie ce qu’elle a vu. Les sens et le corps agissent alors comme un voile ou une prison.
Le réveil par l’expérience et le dialogue : Les objets du monde sensible ne sont que des reflets imparfaits des Idées. En observant une forme ou en étant interrogé avec méthode, l’âme reconnaît confusément ces vérités et entame un travail de ressouvenir.
3. L’expérience célèbre : l’esclave de Ménon
Pour prouver sa thèse, Socrate prend à témoin un jeune esclave sans aucune instruction géométrique. Par une suite de questions graduées et de figures tracées dans le sable (sans jamais lui donner directement la réponse), Socrate l’amène à trouver par lui-même comment doubler la surface d’un carré (en traçant la diagonale). Socrate en conclut que cette vérité géométrique était déjà présente en lui : il ne l’a pas apprise du dehors, il s’en est ressouvenu.
4. La méthode associée : la maïeutique
Cette conception transforme le rôle du maître ou de l’éducateur :
Le philosophe ne « remplit » pas un esprit vide ;
Il pratique la maïeutique (l’art de faire accoucher les âmes, hérité de sa mère sage-femme) : par le questionnement, il aide l’interlocuteur à purger ses fausses certitudes (phase d’élenchos) et à donner naissance à la vérité qu’il porte déjà en lui.
5. Sa postérité (l’innéisme à travers les siècles)
Cette idée platonicienne a irrigué toute l’histoire de la pensée occidentale sous la bannière de l’innéisme :
Saint Augustin : Il christianise l’idée en remplaçant la réincarnation par l’illumination divine : Dieu a inscrit la vérité et les lois morales directement dans le cœur humain.
René Descartes : Il soutient que nous naissons avec des « idées innées » (l’idée de Dieu, de l’infini, les axiomes logiques et mathématiques) que l’esprit découvre par réflexion.
Emmanuel Kant : Il démontre que certaines structures fondamentales (l’espace, le temps, la causalité) ne viennent pas de l’expérience, mais sont des formes et catégories a priori inhérentes à notre esprit.
Les sciences modernes et la linguistique (Chomsky) : L’idée se retrouve sous une forme biologique et cognitive, par exemple avec la grammaire universelle innée chez l’enfant ou les capacités morales et empathiques précoces observées chez le nourrisson.
Article rédigé avec l’Intelligence artificielle GEMINI de Google
MON COMMENTAIRE
Ça demeure une idée dont on n’a pas de preuve.
LA RÉPONSE DE GEMINI GOOGLE
C’est une objection tout à fait légitime, et c’est précisément l’une des critiques majeures adressées à cette théorie depuis l’Antiquité jusqu’à aujourd’hui. Les auteurs du livre le reconnaissent d’ailleurs eux-mêmes : l’idée d’une âme immortelle qui aurait tout contemplé avant la naissance relève de la métaphysique ou du mythe, et non d’une preuve scientifique.
Dans l’ouvrage, les auteurs analysent cette question sous plusieurs angles :
1. La « preuve » de Socrate n’en est pas vraiment une
Les auteurs soulignent que l’expérience de Socrate avec le jeune esclave dans le Ménon est très contestable :
Les questions posées par Socrate sont extrêmement suggestives et orientées.
La plupart des réponses attendues de l’enfant sont de simples « oui » ou « non » guidés par les dessins tracés sous ses yeux.
Cela prouve tout au plus que l’enfant est intelligent et capable de suivre un raisonnement logique pas à pas, mais certainement pas qu’il portait déjà le théorème dans son âme depuis une vie antérieure.
2. Le glissement du mythe vers la science moderne
Puisque la réincarnation platonicienne ne peut être prouvée, les auteurs expliquent comment la science moderne et la philosophie ont tenté de reformuler cette intuition sous un angle vérifiable empiriquement :
En linguistique (Chomsky) : L’argument de la « pauvreté du stimulus » montre qu’un jeune enfant ne reçoit pas assez de données de son environnement pour déduire seul la grammaire complexe d’une langue. Les linguistes postulent donc des structures cérébrales innées (la grammaire universelle), même si la base neuronale exacte reste encore en partie un mystère.
En psychologie du développement : Des expériences menées sur des nourrissons de quelques semaines ou mois montrent qu’ils possèdent, bien avant tout apprentissage culturel, des notions intuitives de l’espace, de la physique de base (permanence de l’objet, causalité) et de petits calculs arithmétiques simples ($1+1=2$).
En neurosciences : Des recherches en neurothéologie et en psychologie morale suggèrent des prédispositions biologiques à l’empathie, au jugement d’équité et à l’expérience spirituelle.
3. En thérapie : une hypothèse de travail plutôt qu’un dogme
Pour les auteurs, dans le cadre de la relation d’aide (counseling), la réminiscence fonctionne avant tout comme un postulat de travail :
Que cette connaissance vienne d’une inscription divine, de millions d’années d’évolution biologique ou de schémas cognitifs universels, le thérapeute choisit de faire le pari que le client porte déjà en lui les ressources et les repères moraux nécessaires pour éclairer sa situation.
Cela évite au thérapeute d’imposer ses propres réponses de l’extérieur (mode magistral ou moralisateur) et l’oblige à adopter une posture de guide bienveillant qui aide la personne à trouver sa propre vérité.
En somme, prise au pied de la lettre (une âme qui se réincarne avec des souvenirs d’un autre monde), cela reste une métaphore philosophique invérifiable. Mais traduite en termes modernes (des prédispositions biologiques et cognitives innées), elle constitue un champ de recherche scientifique bien réel.
MA QUESTION
Quelle est la logique de cette idée de réminiscence ?
LA RÉPONSE DE GEMINI GOOGLE
La théorie de la réminiscence, bien qu’enveloppée d’un mythe (la préexistence de l’âme), repose sur une véritable chaîne de déductions logiques destinée à résoudre plusieurs apories fondamentales de la connaissance :
1. La résolution d’une impasse logique : le paradoxe de la recherche
Le point de départ est un dilemme rigoureux :
Si vous ignorez totalement ce qu’est une chose (par exemple, la justice ou le cercle parfait), vous ne pouvez même pas formuler une question pour la chercher. Et si vous tombiez dessus par hasard, vous seriez incapable de la reconnaître comme telle.
Si, en revanche, vous la connaissez déjà parfaitement, vous n’avez aucune raison de la chercher.
Face à cette contradiction qui rendrait tout apprentissage impossible, Platon en déduit une nécessité logique : la pensée ne peut pas être une page entièrement blanche. L’esprit doit nécessairement se trouver dans un état intermédiaire : il ne sait pas encore de manière explicite, mais il ne part pas de rien. Il possède une intuition implicite, oubliée ou en sommeil, qui sert d’étalon de repère.
2. L’argument de la perfection : d’où vient l’étalon de mesure ?
La logique platonicienne s’appuie ensuite sur l’écart entre nos concepts et ce que nous montrent nos sens :
Dans le monde physique, nous ne rencontrons jamais la perfection : aucun tracé n’est un cercle géométrique parfait, aucun objet n’est absolument égal à un autre, aucune action humaine n’est parfaitement juste. Tout est approché, variable et relatif.
Pourtant, notre esprit est capable de juger immédiatement qu’un cercle tracé à la craie est imparfait, ou qu’un acte n’est pas tout à fait juste.
Déduction logique : pour juger qu’une chose est imparfaite, il faut déjà disposer mentalement de l’étalon de la perfection. Or, cet étalon ne peut pas provenir de l’observation empirique, puisque l’expérience sensible ne nous montre jamais que de l’imperfection. Cet étalon doit donc nécessairement préexister dans l’esprit. L’expérience sensible ne « produit » pas le concept, elle ne fait qu’en réveiller le souvenir.
3. La nature de la compréhension : la reconnaissance de l’évidence
Sur le plan intellectuel, la réminiscence rend compte du mécanisme même de la compréhension :
Lorsqu’une personne comprend véritablement une démonstration logique ou mathématique, elle ne se contente pas de mémoriser un fait extérieur (comme on apprendrait une date historique).
Elle éprouve un sentiment d’évidence interne : « Mais oui, c’est évident, ça ne pouvait pas être autrement ! ».
Cette intuition montre que la vérité n’a pas été injectée de force du dehors ; l’interlocuteur a seulement réorganisé ses propres pensées pour reconnaître une cohérence interne qui s’impose à lui par sa propre logique.
4. La conséquence pédagogique et thérapeutique
Si l’esprit contient déjà en germe ces principes de vérité et de justice :
L’enseignement ou l’aide psychologique ne doit pas consister à dicter des vérités toutes faites (ce qui relèverait du dogmatisme ou du conditionnement).
La méthode doit être maïeutique : interroger, déconstruire les contradictions apparentes, et amener la personne à reconstituer par elle-même l’ordre et le sens de ses propres valeurs.
En résumé, la logique de la réminiscence consiste à affirmer que l’esprit humain est structuré dès le départ pour la vérité et la cohérence. Même si l’explication mythologique (l’âme avant la naissance) n’est pas une preuve empirique, son raisonnement sous-jacent — la nécessité d’une structure cognitive et morale préalable permettant d’ordonner l’expérience — est ce qui a inspiré l’innéisme moderne, de Descartes et Kant jusqu’aux sciences cognitives contemporaines.
MON COMMENTAIRE ET MES QUESTIONS
Ce que l’on apprend serait déjà programmé (accessible) en nous ? Accoucher des âmes ? Pour la La théorie de la réminiscence, l’âme serait la connaissance ?
LA RÉPONSE DE GEMINI GOOGLE
Ces trois questions touchent précisément au cœur de la pensée socratique et platonicienne, ainsi qu’à la manière dont les auteurs du livre l’adaptent à la psychologie contemporaine.
Voici une analyse point par point de chacune d’elles :
1. Ce que l’on apprend serait déjà programmé (accessible) en nous ?
Oui, c’est exactement le postulat de base, mais il faut distinguer ce qui est « programmé » de ce qui ne l’est pas :
Ce qui est déjà là (le « programme ») : Pour cette tradition de pensée, ce ne sont pas les informations de fait (comme la date de la prise de la Bastille ou le numéro de téléphone de quelqu’un), mais les structures fondamentales de la pensée et de la morale :
Les principes logiques (le principe de non-contradiction).
Les structures géométriques et mathématiques fondamentales.
Les repères moraux universels (le sens de la justice, la réciprocité de la « règle d’argent » : ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse).
Pourquoi parle-t-on d’accessibilité plutôt que de simple « savoir » ? Parce que cette connaissance est implicite, latente ou endormie. Nous n’avons pas conscience de la posséder à tout moment. Elle est encombrée par nos habitudes, nos préjugés, nos émotions immédiates et les conventions sociales. L’apprentissage n’est donc pas un « téléchargement » de données venant de l’extérieur, mais une activation ou une mise au jour de ce qui était déjà encodé en nous.
2. « Accoucher des âmes » : que veut dire cette image ?
Cette célèbre métaphore renvoie à la maïeutique (en grec, l’art d’accoucher) :
L’histoire personnelle de Socrate : Socrate rappelait souvent que sa mère, Phénarète, était sage-femme (Théétète). Il disait pratiquer le même métier qu’elle, à une différence près : au lieu de délivrer les corps des femmes enceintes, lui s’occupait de l’âme des hommes qui étaient « enceintes de pensées et de vérité ».
Le rôle du guide / thérapeute :
Une sage-femme ne met pas le bébé dans le ventre de la mère ; le bébé s’y trouve déjà.
De même, le philosophe ou le conseiller socratique n’injecte aucune vérité de l’extérieur et ne donne pas de leçons morales.
L’accouchement intellectuel est douloureux : c’est la phase destructive (élenchos), où les fausses croyances et les illusions s’effondrent sous le poids des questions.
Vient ensuite la délivrance (phase constructive) : par un questionnement bienveillant et structuré, le client ou l’élève « met au monde » sa propre solution et reconnaît ses véritables valeurs.
3. Pour la théorie de la réminiscence, l’âme serait-elle la connaissance ?
Pas tout à fait : l’âme n’est pas la connaissance en elle-même, mais elle en est le réceptacle et le témoin.
Il est plus exact de concevoir leur rapport ainsi :
La connaissance existe en soi (les Idées / Formes pures) :
Pour Platon, la Justice, la Beauté, le Bien ou la Vérité mathématique sont des réalités objectives et éternelles qui existent en dehors de nous (dans le « monde intelligible »).
L’âme est le « sujet » qui a contemplé cette réalité :
L’âme n’est pas le savoir lui-même, elle est l’entité spirituelle et immortelle qui, avant la naissance, a eu un contact direct avec ces vérités. L’âme a une nature apparentée à l’intelligible : elle est capable de « voir » le Vrai.
Dans l’être humain incarné :
Une fois tombée dans le corps biologique, l’âme devient le lieu où la mémoire de ces vérités subsiste à l’état de trace ou d’empreinte.
En résumé : l’âme n’est pas la connaissance, mais elle porte la connaissance en elle. C’est pour cette raison que, selon cette vision, chercher la vérité sur soi ou sur le monde ne demande pas de parcourir l’univers, mais de faire un voyage intérieur : « rentre en toi-même, la vérité habite au cœur de l’homme ».
MON COMMETAIRE
Je ne suis pas d’accord. Dans l’introspection, nous sommes aveugle à nous-même. Seul une faille peut laisser entrer la lumière de l’extérieur pour voir clair en nous-même et ce que nous découvrons, ce n’est pas des connaissances innées acquises d’un autre monde, mais nous-mêmes en vérité, en conformité avec la réalité dans une prise de conscience de soi.
LA RÉPONSE DE GEMINI GOOOGLE
Votre objection touche exactement au point de bascule entre deux grandes visions de la conscience humaine : celle de l’idéalisme classique (qui affirme que tout est déjà présent en nous) et celle d’un réalisme existentiel ou relationnel, pour lequel l’esprit laissé à lui-même tourne en rond dans ses propres illusions.
Cette analyse met en lumière la pertinence et les limites de l’introspection pure à travers plusieurs constats :
1. Le piège du miroir : l’aveuglement de l’introspection solitaire
Se regarder soi-même en vase clos engendre bien souvent l’effet inverse de la lucidité :
La justification automatique : La conscience est experte pour rationaliser ses peurs, légitimer ses torts et habiller ses faiblesses.
L’illusion du savoir : C’est le constat même qui a fait la réputation de Socrate dans Athènes : les hommes (politiques, prêtres, juges) étaient absolument certains de se connaître et de connaître la justice, alors qu’ils ne faisaient que contempler leurs propres préjugés sans s’en rendre compte. L’introspection brute n’est souvent que la contemplation complaisante de notre propre conditionnement.
2. La « faille » : la nécessité absolue de l’altérité
L’image de la « faille qui laisse entrer la lumière de l’extérieur » correspond d’ailleurs très précisément à ce que tente de formaliser l’ouvrage sur le plan thérapeutique :
On ne s’éclaire pas soi-même : Pour qu’il y ait prise de conscience, il faut un choc, une rupture ou un miroir extérieur qui vienne briser l’armure de l’ego.
Le rôle de l’autre : Le dialogue (avec un interlocuteur, une épreuve de vie ou le regard d’autrui) agit comme cette fissure. Sans ce regard externe ou ce questionnement qui pousse le sujet dans ses retranchements (l’élenchos socratique), l’individu ne ferait que répéter ses propres croyances sans jamais percevoir ses incohérences.
3. Pas un savoir d’un autre monde, mais une lucidité ancrée dans le réel
Votre distinction entre « des connaissances innées acquises d’un autre monde » et « nous-mêmes en conformité avec la réalité » est fondamentale :
Le mythe platonicien d’une âme ayant voyagé dans un ciel intelligible avant la naissance demeure une construction métaphysique, souvent perçue aujourd’hui comme une allégorie poétique.
Ce que l’on découvre lorsque la lumière entre, ce n’est pas un catalogue encyclopédique ou des théorèmes oubliés : c’est notre propre fonctionnement réel, libéré du mensonge à soi-même.
La prise de conscience consiste à réaligner notre perception subjective avec les faits concrets de l’existence : comment mes actes affectent-ils les autres ? Quelles sont mes véritables motivations ? En quoi mes représentations étaient-elles faussées par rapport à la réalité du monde ?
En ce sens, la véritable révélation n’est pas de découvrir une vérité abstraite tombée du ciel, mais de parvenir, par le frottement avec l’extérieur, à cette transparence à soi-même qui permet d’agir de façon lucide, responsable et juste au cœur du monde réel.
Article rédigé avec l’Intelligence artificielle GEMINI de Google
De la norme formelle à la vigilance dialogique : les lois du raisonnement dans les Nouvelles Pratiques Philosophiques
Résumé
Loin d’appartenir au seul domaine de la logique formelle ou de l’ontologie spéculative, les principes traditionnels du raisonnement — identité, non-contradiction, tiers exclu et raison suffisante — constituent l’armature épistémologique des Nouvelles Pratiques Philosophiques (NPP). Dans les dispositifs d’ateliers pour enfants (Philosophy for Children), de discussion à visée philosophique (DVP) ou de consultation maïeutique, ces lois sont investies d’une fonction régulatrice pragmatique. Cet article examine comment la transposition didactique et dialogique de ces normes logiques permet de prévenir la dérive relativiste du débat d’opinion, d’instituer une véritable « communauté de recherche » et d’exercer le sujet à l’auto-correction critique.
1. Introduction : La réhabilitation pratique de la logique
L’essor, à partir du dernier tiers du XX? siècle, des « Nouvelles Pratiques Philosophiques » (ateliers philosophiques dès l’école primaire, cafés-philo, consultations individuelles, pratiques délibératives en institutions) a profondément déplacé l’axe pédagogique de la discipline. Alors que l’enseignement secondaire et universitaire privilégie traditionnellement la transmission historico-doctrinale des grands systèmes, les NPP s’attachent à la philosophie comme acte vivant, démocratique et situé.
Toutefois, cette horizontalité délibérative expose les pratiques à un écueil récurrent : celui de la simple juxtaposition doxique, où la parole s’enlise dans le « à chacun sa vérité » ou le partage d’affects sans examen. Face à ce risque, les théoriciens et praticiens des NPP ont réarticulé l’exercice dialogique aux lois canoniques du raisonnement. Celles-ci ne sont plus abordées comme des formules d’algèbre propositionnelle, mais comme des règles du jeu intersubjectif, garantes de l’intelligibilité mutuelle et de la probité intellectuelle.
2. Le socle canonique : statut ontologique et discursif des lois de la pensée
Pour saisir leur opérationnalisation contemporaine, il convient d’expliciter le statut fondateur des trois principes aristotéliciens et du complément leibnizien dans l’histoire de la rationalité :
Le principe de non-contradiction
Formulé au livre $\Gamma$ de la Métaphysique, ce principe constitue pour Aristote la condition préalable à toute signification possible :
« Il est impossible que le même attribut appartienne et n’appartienne pas en même temps, au même sujet et sous le même rapport. »
Ce principe n’est pas seulement une règle de cohérence déductive ; il est ontologique. Sans lui, le langage s’annule lui-même : signifier tout, c’est ne rien signifier.
Le principe d’identité
Corollaire direct de la non-contradiction, l’identité astreint le locuteur à maintenir la stabilité univoque de ses prédicats durant l’acte de parole :
« Ne pas signifier une seule chose, c’est ne rien signifier du tout ; et si les mots n’ont pas de signification, la possibilité de dialoguer les uns avec les autres est anéantie, et même, à la vérité, la possibilité de dialoguer avec soi-même. »
Complémentaire des deux premiers, il exclut l’existence d’une position intermédiaire entre l’affirmation et la négation d’un même prédicat au sein de la logique propositionnelle bivalente :
« Mais il n’est pas possible non plus qu’il y ait aucun intermédiaire entre des contradictoires, mais il est nécessaire, ou d’affirmer, ou de nier, un seul prédicat, quel qu’il soit, d’un seul sujet. »
Leibniz lui confère au début du XVIII? siècle sa portée métaphysique et épistémologique définitive, reliant la logique à la quête des causes :
« Nos raisonnements sont fondés sur deux grands principes, celui de la contradiction, en vertu duquel nous jugeons faux ce qui en enveloppe, et vrai ce qui est opposé ou contradictoire au faux ; et celui de la raison suffisante, en vertu duquel nous considérons qu’aucun fait ne saurait se trouver vrai, ou existant, aucune énonciation véritable, sans qu’il y ait une raison suffisante pourquoi il en soit ainsi et non pas autrement, quoique ces raisons le plus souvent ne puissent point nous être connues. »
— Gottfried Wilhelm Leibniz, Monadologie, § 31-32, 1714.
3. Matthew Lipman et la « pensée complexe » : la logique au sein de la communauté de recherche
Le philosophe américain Matthew Lipman (1922-2010), fondateur de la philosophie pour enfants (Philosophy for Children – P4C), assigne à l’éducation le but de développer une pensée d’ordre supérieur (higher-order thinking), articulant dimension critique, dimension créative et dimension attentive ou éthique (caring thinking).
Dans Thinking in Education (Cambridge University Press, 1991, 2? éd. 2003), Lipman formule une définition devenue classique :
« Critical thinking is skillful, responsible thinking that facilitates good judgment because it (1) relies upon criteria, (2) is self-correcting, and (3) is sensitive to context. »
(La pensée critique est une pensée habile et responsable qui facilite le bon jugement parce qu’elle : 1) s’appuie sur des critères, 2) s’auto-corrige, et 3) est sensible au contexte.)
L’articulation avec les lois du raisonnement s’effectue ici à travers la notion de critère et le processus d’auto-correction :
L’évaluation par critères logiques : Les lois d’identité et de non-contradiction fournissent les critères immanents dont le groupe use pour éprouver la validité des propositions formulées par les pairs.
Le fonctionnement de la communauté de recherche : L’apprentissage de la logique ne s’effectue pas par l’assimilation préalable d’un métalangage formalisé, mais par la régulation sociale du dialogue. L’application du principe de raison suffisante se matérialise par l’interpellation systématique du groupe demandant à un participant d’expliciter les raisons et les prémisses qui sous-tendent une affirmation.
4. Michel Tozzi et la didactique de l’apprentissage du philosopher (DVP)
En France, les travaux de Michel Tozzi ont constitué une didactique rigoureuse de la réflexion philosophique. Tozzi théorise que « philosopher » n’est pas une intuition indéterminée, mais l’interaction dynamique de trois processus intellectuels fondamentaux : problématiser, conceptualiser et argumenter.
Chacun de ces gestes cognitifs est l’héritier direct d’une norme logique classique :
La conceptualisation et le principe d’identité : L’effort pour définir une notion suppose d’en fixer la compréhension et l’extension. Conceptualiser consiste à clarifier le terme pour éviter les glissements polysémiques inconscients qui paralysent le dialogue.
La problématisation et la non-contradiction : Le problème naît souvent de la mise au jour d’une contradiction interne au sens commun ou entre deux thèses apparemment recevables. La reconnaissance de cette tension logique contraint l’esprit à dépasser l’opinion spontanée.
L’argumentation et la raison suffisante : L’obligation d’argumenter est la traduction directe de l’exigence leibnizienne de justification rationnelle. Une assertion n’acquiert de valeur philosophique que si le locuteur en déploie les fondements et répond aux objections possibles.
5. La consultation philosophique : le choix méthodologique de la logique chez Oscar Brenifier
Dans le domaine de la consultation philosophique, il convient de distinguer clairement deux orientations épistémologiques divergentes :
D’un côté, le modèle pionnier initié en Allemagne par Gerd Achenbach (Philosophische Praxis, 1981) se caractérise par un refus délibéré de toute méthode prescriptive et de tout formalisme logique rigide, privilégiant une écoute herméneutique ouverte et narrative de l’existence.
D’un autre côté, la démarche développée en France par Oscar Brenifier (Institut de Pratiques Philosophiques) prend le contre-pied de cette posture narrative en revendiquant une méthode explicitement socratique, maïeutique et fondée sur l’analyse logique.
C’est spécifiquement dans le cadre méthodologique de Brenifier que les lois du raisonnement deviennent l’instrument opératoire de l’examen de soi :
L’épreuve de la non-contradiction : Le praticien philosophique pousse le sujet à formaliser clairement ses jugements pour faire émerger les contradictions internes qui traversent son discours. Loin d’être vécue comme une simple faute technique, la mise en évidence de l’incompatibilité logique force le sujet à sortir de la complaisance subjective et à éprouver la crise réflexive (l’aporie socratique).
L’exigence d’identité contre la fuite sémantique : Face aux glissements constants de sens par lesquels le locuteur tente d’esquiver la rigueur de son propre propos, le praticien exige le respect strict du principe d’identité : répondre précisément à la question posée sans substituer un concept à un autre.
La déconstruction des faux dilemmes : L’examen logique permet de repérer l’usage abusif du tiers exclu lorsque le consultant s’enferme dans des polarisations artificielles (confondant contraires et contradictoires). L’analyse rétablit la distinction conceptuelle et restaure l’éventail des nuances possibles.
6. Conclusion : Portée politique et éthique des lois logiques
L’intégration des lois du raisonnement au sein des Nouvelles Pratiques Philosophiques démontre que la rigueur logique ne s’oppose ni à la démocratisation de la parole ni à l’exercice vivant de l’esprit critique. Bien au contraire, elle en est la condition fondamentale.
Dans un espace public contemporain marqué par l’accélération communicative, la polarisation affective et la prolifération de sophismes rhétoriques, ces lois fonctionnent comme des garde-fous éthiques de l’intersubjectivité. Elles rappellent qu’un débat n’est authentiquement philosophique que si les participants consentent à se soumettre à des contraintes communes de rationalité : définir ce dont on parle (identité), refuser d’affirmer simultanément une chose et son contraire sous le même rapport (non-contradiction) et assumer la charge d’étayer rationnellement ses jugements (raison suffisante).
Références bibliographiques
Aristote, Métaphysique, tomes 1 et 2, traduction et commentaire par Jules Tricot, Paris, Librairie Philosophique J. Vrin, coll. « Bibliothèque des Textes Philosophiques », 1933 (rééd. 1991).
Brenifier, Oscar, La pratique de la philosophie à l’école primaire, Paris, Alcofribas Nasier, 2002.
Brenifier, Oscar, La consultation philosophique, Paris, Institut de Pratiques Philosophiques, 2018.
Leibniz, Gottfried Wilhelm, Principes de la nature et de la grâce fondés en raison. Monadologie, édité par André Robinet, Paris, PUF, 1954 (texte original de 1714).
Lipman, Matthew, Thinking in Education, Cambridge, Cambridge University Press, 1991 (2nd ed., 2003).
Lipman, Matthew, Philosophy Goes to School, Philadelphie, Temple University Press, 1988.
Tozzi, Michel, Penser par soi-même : Initiation à la philosophie, Lyon, Chronique Sociale, 1994.
Tozzi, Michel (dir.), Apprendre à philosopher par la discussion : débats de la classe, Bruxelles,
Lois du raisonnement : Tableau comparatif
1. Tableau synthétique : Aristote, Leibniz et Hegel
Aspect
Aristote
Leibniz
Hegel
Contexte
Philosophie antique, logique comme science de l’être et du discours
Philosophie classique, métaphysique rationaliste
Philosophie dialectique, pensée du devenir
Loi d’identité
A est A : une chose est ce qu’elle est, essence fixe
Identité = fondement des vérités nécessaires (essences immuables)
Identité = relative, chaque chose porte en elle son autre, sa négation
Loi de non-contradiction
Impossible qu’une chose soit et ne soit pas en même temps et sous le même rapport
La contradiction rend une chose logiquement impossible (Dieu ne crée pas l’absurde)
La contradiction est réelle et productive, moteur du devenir (thèse ? antithèse ? synthèse)
Loi du tiers exclu
Toute proposition est vraie ou fausse (pas de milieu)
Maintenue comme principe de clarté logique
Dépassée : le devenir est un “tiers inclus” qui unit être et non-être
Principe de raison suffisante
Implicite chez Aristote (chaque chose a une cause)
Formellement ajouté : tout a une explication rationnelle
Relativisé : la raison est historique et se réalise dans le processus dialectique
Rapport à l’être
L’être est déterminé et stable
L’être est harmonieux et rationnel, reflet de l’ordre divin
L’être est dynamique, en devenir permanent
Vision du raisonnement
Logique = reflet de l’ordre immuable de l’être
Logique = outil pour comprendre la rationalité du monde
Logique = dialectique, mouvement de l’esprit se réalisant dans l’histoire
Exemple
“Socrate est assis” ne peut être vrai et faux en même temps
Si César franchit le Rubicon, il y a une raison suffisante
La graine est et n’est pas l’arbre ? contradiction résolue dans le devenir
2. Tableau enrichi avec citations clés
Aspect
Aristote
Leibniz
Hegel
Loi d’identité
« Ce qui est, est. »
(Métaphysique, ?, 1005b)
« Les vérités nécessaires reposent sur le principe d’identité. »
(Nouveaux essais sur l’entendement humain)
« L’identité abstraite est morte ; la véritable identité est l’unité du différent. »
(Science de la logique)
Loi de non-contradiction
« Il est impossible qu’un même attribut appartienne et n’appartienne pas en même temps et sous le même rapport à une même chose. »
(Métaphysique, ?, 1005b)
« La contradiction est le signe de la fausseté. »
(Monadologie, §31)
« La contradiction est la racine de tout mouvement et de toute vitalité ; quelque chose se meut seulement en ce qu’il contient une contradiction en lui. »
(Science de la logique)
Loi du tiers exclu
« Entre l’affirmation et la négation d’une même chose, il n’y a pas de milieu. »
(Métaphysique, ?, 1011b)
« Toute vérité est ou bien affirmative ou bien négative. »
(Correspondance avec Clarke)
« Le devenir est l’unité de l’être et du non-être. »
(Science de la logique)
Principe de raison suffisante
(Implication causale : « Rien n’advient sans cause. »)
« Rien n’est sans raison, ou il n’y a aucun effet sans cause. »
(Principes de la nature et de la grâce fondés en raison, §7)
« La raison n’est pas immobile, elle est dans le processus dialectique, dans l’histoire du monde. »
(Philosophie de l’histoire)
Rapport à l’être
« Être, c’est être quelque chose de déterminé. »
(Métaphysique, ?)
« Les vérités de raison expriment les essences éternelles. »
(Monadologie, §33)
« L’être pur et le néant sont le même ; leur vérité est le devenir. »
(Science de la logique)
Vision du raisonnement
« La logique est l’instrument de toute science. »
(Organon)
« Dieu a choisi le meilleur des mondes possibles, selon la raison suffisante. »
(Théodicée)
« La logique est la science de l’idée pure, l’auto-développement du concept. »
(Science de la logique)
Exemple
« Socrate est assis » : vrai ou faux, mais pas les deux à la fois.
« Si César a franchi le Rubicon, il y a une raison suffisante pour qu’il en soit ainsi. »
« La graine est et n’est pas l’arbre ; elle se dépasse elle-même dans le devenir. »
MON COMMENTAIRE
Le problème, c’est que Brenifier est brutal.
RÉPONSE DE GEMINI GOOGLE
C’est une critique centrale et récurrente adressée à Oscar Brenifier, tant par les praticiens de la consultation philosophique que par les observateurs de ses ateliers.
Cette « brutalité » perçue n’est d’ailleurs pas un simple trait de caractère accidentel : elle est intrinsèquement liée à sa conception de la logique et de la posture socratique, ce qui pose des questions éthiques et pédagogiques fondamentales.
1. La logique transformée en instrument de contrainte
Chez Brenifier, les lois du raisonnement (non-contradiction, identité) cessent d’être de simples balises régulatrices bienveillantes pour devenir un dispositif d’acculation.
L’enfermement dans l’alternative : Il somme souvent son interlocuteur de répondre par « oui » ou par « non », interdisant les nuances immédiates, les anecdotes ou les hésitations (considérées comme des fuites ou des défenses de l’ego).
L’usage agressif du principe de non-contradiction : Dès qu’un participant fait une nuance ou esquisse un paradoxe, Brenifier l’arrête net : « Tu disais blanc il y a deux minutes, maintenant tu dis noir. Tu te contredis. » La contradiction n’est pas accueillie comme une tension féconde à explorer (dans l’esprit du devenir ou de la dialectique), mais comme un flagrant délit de mensonge à soi-même.
2. Le paradoxe de l’aporie socratique
Brenifier revendique ouvertement l’héritage de Socrate, comparé dans le Ménon à la raie torpille qui paralyse ceux qui l’approchent :
Pour lui, philosopher doit faire mal à l’ego. La pensée ne commence que lorsque le sujet est dépouillé de son narcissisme, de ses certitudes confortables et de son discours narratif complaisant.
Mais là où le Socrate de Platon manie l’ironie avec une courtoisie aristocratique et chemine avec son interlocuteur, la méthode de Brenifier verse souvent dans le réquisitoire, mettant le sujet sous tension permanente, voire en situation d’humiliation publique en atelier.
3. La critique des autres courants des NPP
Cette approche a créé une rupture nette au sein du monde des Nouvelles Pratiques Philosophiques :
Face à Matthew Lipman et la pensée bienveillante (caring thinking) : Pour Lipman, la pensée critique ne peut pas fonctionner sans la pensée attentive aux autres et la sécurité psychologique du groupe. Traumatiser ou rudoyer un participant détruit la communauté de recherche au lieu de la construire.
Face à Gerd Achenbach : Pour le fondateur de la Philosophische Praxis, la violence logique de Brenifier passe totalement à côté de la personne humaine. Achenbach dénonce cette prétention du philosophe à se poser en tribunal logique qui « corrige » le consultant, réduisant l’existence humaine à un système de propositions formelles.
Face à Michel Tozzi et la didactique scolaire : En milieu éducatif, cette confrontation abrupte est souvent disqualifiée car elle inhibe la parole des plus timides et favorise un rapport de domination intellectuelle entre l’animateur et les apprenants.
En conclusion
Brenifier pousse les lois du raisonnement jusqu’à leur versant le plus inquisitorial : la logique n’y est plus seulement un outil d’émancipation, mais un ciseau qui taille à vif dans la parole du sujet. Cela illustre parfaitement la limite d’un rationalisme formel exclusif lorsqu’il est coupé de l’empathie, de l’herméneutique et de l’éthique de la relation.
MON COMMENTAIRE
DANS CE CONTEXTE comment appliquez les lois du raisonnement dans une approche respectueuse de la nature humaine et de la personne ?
LA RÉPONSE DE GEMINI GOOGLE
Appliquer les lois du raisonnement sans verser dans la violence discursive ou l’inquisition logique suppose de changer de paradigme : la logique ne doit plus être le glaive du maître qui sanctionne, mais un tiers médiateur partagé au service de l’émancipation du sujet.
Pour concilier la rigueur des principes rationnels et le respect absolu de la personne, plusieurs modèles des Nouvelles Pratiques Philosophiques — inspirés notamment par Matthew Lipman, Michel Tozzi, la tradition socratique non belliqueuse (la maïeutique bienveillante) ou la méthode de Leonard Nelson — proposent des voies concrètes et fécondes :
1. Remplacer la traque par l’hospitalité du paradoxe (Loi de non-contradiction)
Ce que fait la méthode inquisitoriale : Prendre la personne en flagrant délit (« Tu t’es contredit, tu as tort »), assimilant l’erreur logique à une indignité intellectuelle ou morale.
L’approche respectueuse : Traiter la contradiction non pas comme une faute, mais comme le symptôme d’une complexité vécue.
L’être humain est fait de tensions, de conflits de devoirs, d’ambivalences réelles.
Au lieu de dire : « C’est contradictoire », l’animateur ou le consultant reformule sous forme de tension philosophique :
« Tu affirmes d’un côté que la liberté exige l’autonomie totale, et de l’autre que l’amour implique la dépendance envers l’autre. C’est une tension très féconde : comment ces deux désirs peuvent-ils coexister en toi ? »
Effet sur la personne : Le sujet ne se sent pas pris au piège ; la contradiction devient le tremplin d’une enquête commune (dans un esprit presque hégélien où la contradiction engendre la nuance et le mouvement de la pensée).
2. De l’injonction binaire à la clarification des nuances (Loi d’identité)
Ce que fait la méthode inquisitoriale : Exiger des définitions immédiates, univoques et figées, refusant à l’interlocuteur le droit de chercher ses mots ou d’hésiter.
L’approche respectueuse : Accompagner la personne dans la stabilisation progressive de son vocabulaire, au rythme de son discernement.
Le principe d’identité (« A est A ») est utilisé comme une boussole pour dissiper la confusion intérieure, jamais pour forcer à un choix prématuré.
L’attitude consiste à poser des questions de discernement :
« Quand tu emploies le mot « respect », parles-tu de tolérance ou d’admiration ? »
« Prenons le temps de distinguer ces deux idées pour voir laquelle correspond vraiment à ton expérience. »
Effet sur la personne : Elle fait l’expérience de la clarté conceptuelle comme d’un soulagement intérieur, et non comme d’un carcan sémantique imposé.
3. Désamorcer la tyrannie des dilemmes (Loi du tiers exclu)
Ce que fait la méthode inquisitoriale : Bloquer le locuteur dans des impasses manichéennes (« C’est soit l’un, soit l’autre, réponds par oui ou par non ! »).
L’approche respectueuse : Utiliser la rigueur logique pour libérer la personne des fausses alternatives.
Dans la vie quotidienne et existentielle, les souffrances naissent souvent d’un usage abusif et anxiogène du tiers exclu (« Soit je réussis tout, soit je suis nul », « Soit on est avec moi, soit on est contre moi »).
Le philosophe bienveillant rappelle avec rigueur la distinction logique entre :
Les contradictoires stricts ($A$ et $\text{non-}A$, où le tiers exclu s’applique rigoureusement).
Les contraires (le noir et le blanc, entre lesquels existe tout le dégradé des gris et des couleurs).
Effet sur la personne : La logique devient un remède thérapeutique : elle brise la polarisation mentale et rouvre le champ des nuances et de la liberté.
4. Solliciter les raisons sans disqualifier le sentiment (Principe de raison suffisante)
Ce que fait la méthode inquisitoriale : Exiger des preuves déductives froides et mépriser toute subjectivité, émotion ou intuition sensible.
L’approche respectueuse : Accueillir l’intuition ou l’émotion comme le point de départ légitime de la recherche, puis inviter délicatement à l’étayage rationnel.
On ne disqualifie pas l’émotion (« Ce n’est pas un argument »), on l’aide à accoucher d’une pensée :
« Tu ressens de l’injustice dans cette situation : quelle raison ou quel principe moral sous-tend ce sentiment ? »
Le principe de raison suffisante n’est plus une sommation de tribunal, mais une invitation à l’auto-fondation : aider la personne à comprendre pourquoi elle croit ce qu’elle croit, pour qu’elle devienne le véritable auteur de ses jugements.
5. Les conditions éthiques et pédagogiques fondamentales
Pour que ces lois s’exercent dans le respect de la personne, trois principes régulateurs doivent encadrer la pratique :
L’alliance de la pensée critique et de la pensée attentive (Caring thinking de Lipman) :
La rigueur argumentative n’a aucune valeur si elle s’exerce au détriment de l’empathie, de l’écoute active et de la sécurité psychologique du groupe. On argumente avec autrui, jamais contre son intégrité.
La vulnérabilité partagée du facilitateur (Le modèle de Leonard Nelson) :
Dans le dialogue socratique selon Nelson, l’animateur ne joue pas les omniscients qui toisent son auditoire. Il se soumet aux mêmes règles logiques que le reste du groupe et reconnaît lui-même la difficulté d’énoncer une pensée rigoureuse.
Le temps de la pensée :
La brutalité naît presque toujours de la précipitation rhétorique. Le respect de la nature humaine exige d’honorer la lenteur : laisser le temps du silence, du balbutiement, de la reformulation et du doute.
En somme, appliquée avec humanisme, la logique n’est pas une police de la pensée : c’est un miroir bienveillant. Elle ne sert pas à vaincre un adversaire, mais à éclairer, pas à pas et fraternellement, le chemin vers la vérité et la connaissance de soi.
Document reproduit avec l’aimable autorisation de son auteur, Flavien Lange, Philopraticien, Ussac, dept. de la Corrèze, région Nouvelle-Aquitaine, France.
Quelques mots avant de commencer
Ce livre part d’un constat que nous faisons tous nous avons tendance à réagir trop vite, trop intensément, face à des situations qui nous touchent, avant même d’avoir compris ce qui nous arrive.
Vous découvrirez dans ces quelques lignes comment la précipitation et l’inattention brouillent notre manière de vivre les choses, pourquoi penser davantage ne suffit pas toujours, et comment trois concepts – Percevoir, Questionner, Clarifier peuvent rouvrir un espace de discernement.
Il ne s’agit ni d’une liste de conseils ni d’une méthode à appliquer mécaniquement. L’objectif est plus précis: reconnaître à quel moment notre pensée s’emballe, se ferme et se disperse, afin de commencer à aborder autrement les relations et les situations qui ne font plus sens.
Précisons également que ce livre propose plusieurs niveaux de lecture. Quelques lecteurs pourront se sentir désorientés à la lecture de certains passages denses. D’autres suivront les raisonnements, mais auront parfois du mal à relier les idées une fois le chapitre parcouru. Vous trouverez donc à la fin de ce livre une synthèse de ce qu’il faut retenir, ainsi qu’une boussole vous donnant quelques repères pour faire face aux situations compliquées.
Introduction
Quand quelque chose nous échappe
Il arrive que quelque chose ne tourne plus rond, sans que nous sachions véritablement dire quoi.
Nous continuons à avancer, à travailler, à échanger, à prendre des décisions. Rien ne semble nécessairement s’être effondré. Pourtant, une agitation demeure. Certaines situations prennent une place démesurée. Une parole continue de résonner plusieurs heures après avoir été prononcée. Une relation devient difficile à comprendre. Une décision pourtant banale occupe notre esprit. Nous nous sentons parfois fatigués, contrariés, tendus, sans parvenir à identifier précisément ce qui nous traverse.
Ce trouble n’est pas toujours spectaculaire. Il peut être diffus, presque abstrait. Il s’installe en arrière-plan et finit par colorer notre rapport aux autres, aux événements et à nous-mêmes. Nous tournons autour des mêmes idées, cherchons des explications, anticipons ce qui pourrait arriver. Nous voulons retrouver une forme de maîtrise, sans savoir exactement ce qui nous échappe.
Derrière tout malaise, il y a une incompréhension.
Nous ne comprenons plus vraiment pourquoi une situation nous atteint autant. Pourquoi nous n’arrivons pas à nous faire entendre. Pourquoi certaines pensées reviennent malgré nous. Pourquoi nous réagissons avec une intensité qui nous surprend parfois nous-mêmes. Nous sentons bien que quelque chose se joue, mais nous ne parvenons pas à lui donner une forme suffisamment claire.
Face à cette incompréhension, notre premier réflexe est généralement de chercher une issue.
Que dois-je faire ? Que dois-je répondre ? Dois-je insister, me taire, partir, attendre ? Comment retrouver mon calme ? Comment empêcher cette situation de recommencer ?
Nous cherchons le comment, parce que nous voulons sortir rapidement de l’inconfort. Nous voulons une réponse, une décision, une action capable de mettre un terme à ce qui nous agite. Cette recherche est naturelle. Lorsqu’une tension apparaît, nous ne cherchons pas d’abord à examiner ce qui nous arrive : nous tentons surtout de préserver un équilibre devenu fragile.
Mais comment agir avec justesse lorsque nous ne savons pas encore clairement ce que nous vivons ?
Nous voulons répondre avant d’avoir compris la question. Nous voulons résoudre avant d’avoir déterminé le problème. Nous voulons retrouver du calme sans toujours savoir ce qui produit notre agitation. Et, bien souvent, cette précipitation ajoute de la confusion à la confusion.
Nous réagissons avant de comprendre
Une grande partie de notre quotidien repose justement sur ce type de précipitations et d’automatismes. Heureusement, d’ailleurs.
La plupart du temps, nous n’avons pas besoin d’examiner minutieusement chaque geste, chaque parole ou chaque décision. Nous avançons grâce à des habitudes, des réflexes, des raisonnements rapides. Dans l’urgence, cette capacité nous permet de trancher, de nous protéger et de réagir sans perdre un temps précieux. C’est un mécanisme naturel que nous partageons avec tout être sensible.
Ce fonctionnement devient toutefois problématique lorsqu’il s’impose dans des situations qui demanderaient justement davantage d’attention, lorsqu’un enjeu plus complexe se présente à nous.
Face à de telles situations, nous continuons souvent à raisonner, mais nous ne réfléchissons pas véritablement. Les idées s’enchaînent rapidement, les conclusions apparaissent presque immédiatement et les questions disparaissent. Nous prenons un signe pour une preuve, une impression pour une évidence, une réaction pour une réponse.
C’est ce que j’appelle le mode automatique.
Le mode automatique n’est pas une absence de pensée. C’est une pensée qui avance sans prendre suffisamment de recul, portée par l’urgence de réagir à ce qui la dérange, la contrarie ou la déstabilise.
Le mode automatique est une pensée qui ne se regarde plus penser.
Deux tendances entretiennent particulièrement ce fonctionnement: la précipitation et l’inattention.
La précipitation nous conduit à conclure avant d’avoir compris. Nous généralisons, réduisons, idéalisons parfois ce qui nous rassure et rejetons rapidement ce qui nous semble étranger. Nous donnons un statut définitif à ce qui n’est encore qu’une première lecture.
L’inattention, quant à elle, nous fait passer à côté de ce qui est réellement présent. Être attentif demande du temps et un certain effort. Cela suppose parfois de rester face à une contradiction, d’accepter une incertitude ou d’essayer de comprendre quelque chose qui ne nous convient pas. Il est souvent plus confortable de demeurer dans notre propre récit que de regarder ce qui pourrait le déranger.
Ces deux tendances se renforcent mutuellement: plus nous allons vite, moins nous voyons; moins nous voyons, plus nous sommes tentés d’aller vite.
Peu à peu, ce que nous vivons et ce que nous pensons vivre finissent par se confondre. Notre réalité a alors tendance à prendre le dessus sur le Réel.
Le monde à travers notre propre regard
Nous ne regardons jamais les choses depuis un point de vue entièrement neutre.
Chaque situation est vécue à travers notre histoire, nos attentes, nos certitudes et la représentation que nous avons de nous-mêmes. Notre identité nous permet de nous situer, de reconnaître ce qui nous est familier et de donner une certaine logique à notre existence. Mais elle constitue également un filtre.
Nous n’entendons pas seulement une parole: nous l’entendons en fonction de ce qu’elle touche en nous. Nous ne rencontrons pas seulement un désaccord: nous pouvons y percevoir une remise en question, une injustice ou une menace. Nous ne faisons pas seulement face à un événement: nous lui attribuons immédiatement une signification à partir de ce que nous croyons déjà savoir.
Ces réactions dépendent donc de nos émotions, qui participent pleinement à notre manière de vivre les choses. Elles ne sont ni des erreurs ni des ennemies dont il faudrait se débarrasser, mais une manière de percevoir et d’interagir avec ce qui nous entoure. Elles nous affectent, nous renseignent et attirent notre attention sur ce qui est bon ou mauvais pour nous. Mais, malheureusement, ces émotions ne sont pas toujours fiables.
Une émotion est réelle. Mais l’interprétation qui l’accompagne ne l’est pas nécessairement.
Lorsque nous ne prenons pas le temps de faire la distinction entre ce que nous vivons et la manière dont nous l’interprétons, ce que nous ressentons devient rapidement une affirmation. Puis ce que nous affirmons oriente ce que nous faisons. Ce comportement modifie alors la situation sans que nous en mesurions toujours les conséquences.
Notre manière de regarder une situation et notre manière d’y réagir sont interdépendantes. Ce qui nous affecte produit des comportements et nos comportements affectent à leur tour ce qui nous entoure. L’agitation intérieure et la tension extérieure finissent alors par s’alimenter l’une l’autre, de manière rétroactive. Chaque situation est donc complexe et ne peut être réduite à de simples causes.
Nous pouvons ainsi devenir, sans le vouloir, les artisans de ce que nous cherchions précisément à éviter. Une inquiétude peut nous rendre insistants. Cette insistance peut provoquer de la distance. Cette distance vient ensuite alimenter notre inquiétude. De la même manière, une impression de ne pas être entendu peut durcir notre parole. Ce durcissement ferme le dialogue et renforce finalement le sentiment initial d’incompréhension.
Mais il ne s’agit pas de nous rendre responsables de tout ce qui arrive, ni de nier ce que les autres ou les circonstances peuvent produire en nous. Il s’agit simplement de reconnaître que notre regard et nos réactions participent toujours, d’une manière ou d’une autre, à la situation que nous vivons.
Cette reconnaissance n’est pas une condamnation. Elle ouvre au contraire une possibilité.
Car si nous ne contrôlons pas tout ce qui nous arrive, nous pouvons cependant travailler la manière dont nous le regardons. Mais cela demande néanmoins un effort: celui de penser.
Réintroduire l’acte de penser
Nous pensons tous. Mais penser beaucoup ne signifie pas nécessairement penser clairement.
Nous pouvons refaire une conversation pendant des heures, imaginer plusieurs scénarios, chercher sans cesse des causes et demeurer pourtant prisonniers du même point de vue. La rumination accumule les idées; elle ne les met pas nécessairement en ordre. Elle nourrit même souvent le trouble qu’elle prétend résoudre.
Penser demande autre chose.
Penser, c’est introduire une distance entre ce qui nous affecte et la manière dont nous souhaitons y réagir. Ce n’est pas nier ce que nous ressentons, mais éviter que le ressenti ne devienne immédiatement une conclusion. Ce n’est pas faire taire l’émotion au nom de la raison, mais permettre à l’une et à l’autre de cohabiter afin que nous ne soyons ni submergés par nos affects, ni détachés de ce que nous vivons.
C’est ici que la philosophie retrouve sa fonction la plus concrète.
Philosopher ne consiste pas seulement à connaître des auteurs, à manier des concepts complexes ou à réfléchir à de grandes questions éloignées du quotidien. Philosopher, c’est d’abord porter une attention minutieuse à ce que nous disons, à ce que nous pensons et à la manière dont nous construisons nos récits.
C’est accepter de ralentir là où nous voudrions conclure.
C’est questionner là où nous pensions déjà savoir.
C’est remettre de l’ordre là où nos perceptions, nos émotions et nos interprétations se sont enchevêtrées.
Ce travail ne promet ni une maîtrise parfaite ni la disparition de toute difficulté. Nous continuerons à réagir trop vite, à manquer certains éléments et à nous laisser parfois entraîner par ce qui nous touche. L’enjeu n’est pas de faire disparaître notre nature, mais de ne plus en être les victimes passives. Le travail philosophique consiste précisément à porter attention à ces dérives ordinaires, non pour nous juger, mais pour retrouver une part de lucidité et de liberté dans notre manière d’agir.
Pour rendre ce travail accessible, je propose de l’organiser autour de trois concepts simples Percevoir. Questionner. Clarifier.
Percevoir, pour commencer par regarder ce qui est réellement présent, plutôt que ce que notre précipitation nous pousse déjà à en conclure.
Questionner, pour introduire du contraste dans notre pensée, rencontrer ce qui lui est étranger et éprouver ce qui semblait aller de soi.
Clarifier, enfin, pour relier ce qui était dispersé, distinguer ce qui avait été confondu et retrouver une direction avant de chercher comment agir.
Ces trois étapes forment la méthode PQC.
Elle ne constitue pas une recette destinée à fournir rapidement la bonne réponse. Elle propose au contraire de résister à cette rapidité. Elle invite à reprendre le chemin dans l’ordre ne pas commencer par savoir quoi faire, mais par examiner de quoi il est réellement question ne pas protéger immédiatement notre première interprétation, mais la confronter à ce qu’elle ne voit pas; ne pas agir depuis la confusion, mais tenter d’abord de rendre notre pensée plus claire.
Percevoir. Questionner. Clarifier.
Trois gestes simples en apparence. Trois exigences qui demandent pourtant attention, discipline et persévérance.
Trois manières, surtout, de ne plus seulement réagir à ce qui nous dépasse, mais de commencer à le penser.
Première partie
PERCEVOIR
S’arrêter sur ce qui est là
Percevoir est indispensable à notre interaction avec le monde qui nous entoure. Comme tout être sensible, nous devons, avant tout, sentir, discerner notre environnement pour pouvoir y vivre et y réagir. C’est pour cela que percevoir pourrait sembler être l’étape la plus évidente. Avant de penser une situation, il suffirait de la regarder. Avant de répondre, il suffirait d’écouter. Avant d’interpréter, il suffirait de constater.
Pourtant, nous regardons rarement une situation sans déjà séparer, lier, sélectionner ou juger les éléments qui la composent. Une partie de ce qui se présente à nous disparaît presque immédiatement derrière la signification que nous lui attribuons. Nous ne voyons plus seulement un geste, nous voyons une intention. Nous n’entendons plus seulement une phrase, nous entendons ce qu’elle voudrait dire à notre sujet. Nous ne rencontrons plus seulement une difficulté, nous entrevoyons déjà ce qu’elle annonce. En un mot, nous anticipons.
Cette anticipation est si rapide que nous la remarquons à peine. Elle donne à notre première impression la force d’un fait, alors qu’elle est déjà une manière de lire le fait.
Percevoir demande donc davantage que de garder les yeux ouverts. Il faut parvenir à maintenir quelque chose au premier plan de l’esprit, assez longtemps pour ne pas le recouvrir aussitôt de tout ce que nous savons, croyons ou redoutons déjà.
Cette attention n’est pas passive. Elle exige de retenir cette anticipation qui nous entraîne ailleurs: vers une autre idée, un souvenir marquant ou une inquiétude prématurée. L’esprit aime rebondir. Une parole en rappelle une autre; un détail touche notre affect; un sentiment appelle un récit. Très vite, ce qui est devant nous devient le point de départ d’une histoire beaucoup plus vaste dans laquelle nous finissons par nous perdre.
C’est particulièrement visible lorsque nous essayons d’expliquer une situation qui nous touche. Nous ajoutons les antécédents, les circonstances, tout ce qui permettrait de faire comprendre pourquoi nous y réagissons ainsi. Ces éléments ne sont pas nécessairement faux ou inutiles. Mais leur accumulation nous égare et peut nous éloigner des vrais enjeux de cette situation.
C’est là que le questionnement philosophique entre en jeu. Il cherche justement à interrompre cette anticipation. Il arrête le récit, non pour empêcher la parole, mais pour lui rendre sa précision.
De quoi parlons-nous exactement ? Quel mot venons-nous d’employer ? Qu’est-ce qui a réellement été dit? Avons-nous pu passer du fait à son interprétation?
Une telle interruption est très frustrante. Nous voudrions nous exprimer. Nous avons encore beaucoup à raconter. Mais, penser qu’en poursuivant notre discours, les choses s’éclairciront ou que notre récit deviendra enfin compréhensible est une erreur. Très souvent, même si chaque nouvelle explication semble être l’occasion d’approfondir notre pensée, celle-ci ne fait qu’ajouter plus d’éléments et de confusion à notre exposé, qui finit par tourner sur lui-même. Le sens ne se précise pas: il se disperse.
Percevoir, c’est accepter de rester là où nous sommes.
Rester sur une phrase avant d’en produire une seconde. Rester sur une réaction avant de lui chercher une cause générale. Rester sur une difficulté avant de la noyer dans toute notre charge émotionnelle. Cela est contraignant et pas toujours agréable. Pourtant, si nous ne restons pas au centre du sujet, pour l’approfondir et le comprendre, nous finissons par nous disperser dans une multitude d’idées.
Approfondir ne signifie pas parler davantage. Cela signifie parler plus précisément.
Notre discours est fondamental. Il révèle ce que nous pensons. Il est la porte d’entrée sur ce que nous sommes. Négliger ce que nous disons, ou anticiper ce que nous entendons, altère notre perception de la situation. Vouloir percevoir, c’est donc porter une attention à ce qui est dit, à ce qui est pensé.
Nous pouvons alors commencer à reconnaître ce qui se cache derrière une affirmation. Dire que quelqu’un nous manque de respect, que nous n’avons pas le choix ou que rien ne change jamais semble exprimer une réalité claire. Pourtant, que désignent ici le respect, le choix ou le changement ? Quels faits rassemblons-nous sous ces mots ? Quelle part de notre jugement s’y trouve déjà engagée ?
Bien sûr, il ne s’agit pas de contester systématiquement ce que nous disons. Ce serait encore aller trop vite. Il s’agit surtout de définir ce dont on parle vraiment et de le maintenir au centre de notre discours pour lui éviter d’être dilué dans un océan d’idées impulsives et confuses.
La première exigence du philosopher tient donc dans ce geste ne pas courir après ce que nous pourrions dire de plus, mais examiner ce qui est déjà là.
Ce que l’émotion montre et ce qu’elle ne dit pas
Mais, il n’est pas simple de garder une idée précise à l’esprit, ni même au centre d’une discussion. Nos pensées fluctuent, se chassent l’une l’autre, et c’est tout à fait normal. Plus nous sommes affectés, plus notre pensée est agitée. Nos émotions jouent donc un rôle crucial dans notre capacité à penser.
Une émotion modifie immédiatement notre état intérieur. Elle surgit dans la rencontre avec ce qui arrive et mobilise le corps autant que l’esprit. Elle nous met en alerte, nous pousse à nous rapprocher, à nous éloigner, à nous protéger ou à agir. Elle ne demande pas notre autorisation et ne se présente pas comme une conclusion longuement réfléchie. Elle est spontanée.
Cette immédiateté lui donne une puissance particulière. Lorsque la peur, la colère, la honte, la tristesse, mais aussi la joie ou l’excitation, apparaissent, elles occupent le premier plan. Le monde semble alors prendre une forme dépendante de l’état dans lequel nous nous trouvons. Ce qui nous inquiète paraît plus menaçant ce qui nous contrarie paraît plus injuste ce qui nous blesse paraît révéler une vérité définitive sur nous-mêmes ou sur l’autre ce qui nous plait paraît merveilleux et nous pousse à persévérer dans cet état de satisfaction.
Pourtant, l’émotion n’est pas un jugement. Elle n’est ni un argument ni une preuve. Elle est simplement une manière d’interagir avec ce qui nous arrive.
L’émotion signale, elle n’explique pas.
Cette distinction est essentielle, mais elle ne doit pas devenir une manière de mépriser le ressenti. Ce que nous éprouvons mérite d’être reconnu avec la plus grande attention. Refuser l’émotion, la minimiser ou chercher à la faire disparaître immédiatement reviendrait encore à ne pas percevoir. Nous substituerions alors au trouble une autre forme de précipitation: celle de la recherche de soulagement.
À l’inverse, accueillir ce qui nous affecte ne signifie toutefois pas lui abandonner toute l’interprétation de la situation.
Une émotion peut nous indiquer qu’une limite semble avoir été franchie, qu’un danger est perçu, qu’une attente est déçue, qu’une part de notre identité se sent menacée mais aussi qu’une chose nous est agréable. Elle ne détermine pas, pour autant, à elle seule ce qui s’est produit. Entre ce que nous ressentons et ce que nous affirmons, un récit se construit. Il relie l’instant à notre histoire, à nos habitudes, à ce que nous attendons des autres et à la représentation que nous entretenons de nous-mêmes. À travers nos récits, l’émotion laisse la place à un autre type d’affect: le sentiment.
Le sentiment est la place, la valeur, que prend une chose, une personne, une idée dans notre esprit. Ce n’est plus une simple réaction immédiate et impulsive vis-à-vis de notre environnement. Cela devient un affect qui se construit progressivement, dépendant de notre histoire passée, de nos espoirs futurs, de notre état psycho-émotionnel, mais aussi de notre capacité à prêter attention à la situation que l’on est en train de vivre.
C’est ainsi qu’une réaction brève peut s’installer et devenir une interprétation durable. L’émotion passe, mais le sentiment demeure. Nous avons beau reprendre et préciser notre récit, si nous ne distinguons pas ce qui nous a affecté et la manière dont nous le recevons, notre sentiment sur la situation s’en trouve complètement appauvri, car réalité et interprétation s’y mélangent.
Percevoir demande alors de reconnaître plusieurs plans sans les séparer artificiellement ce qui arrive, ce que cela produit en nous et le sens que nous lui donnons.
Ces plans sont liés, mais ils ne sont pas identiques. Leur nuance nous évite deux impasses. La première serait de croire que notre ressenti dit forcément vrai sur le monde. La seconde serait de penser que ce ressenti est trop impétueux et qu’il faudrait le tenir à distance au nom d’une raison froide. Dans les deux cas, nous négligeons une partie importante de l’expérience.
La pensée n’a pas pour fonction de vaincre l’émotion. Elle lui offre une médiation. Elle permet d’entendre ce qu’elle signale sans se soumettre immédiatement à l’histoire qu’elle semble confirmer.
Une célèbre maxime de Socrate dit « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien ». Nous pourrions simplement la transposer aux situations qui semblent trop fortement nous affecter, en nous disant: « Je ressens cela, mais je ne sais pas encore ce que cela signifie. »
Cette ignorance momentanée peut sembler inconfortable. Elle est pourtant beaucoup plus féconde que la certitude précipitée. Socrate nous appelait à l’humilité, car celle-ci permet de laisser la situation ouverte. Elle empêche le ressenti de se transformer immédiatement en accusation, en verdict ou en définition de soi.
Percevoir consiste donc à reconnaître la coloration particulière de notre regard. Nos récits ne sont pas des obstacles dont nous pourrions nous débarrasser. Ils nous donnent des repères, une continuité et une manière d’habiter le monde. Mais ils favorisent aussi ce qui nous est familier et se méfient souvent de ce qui menace nos certitudes.
Nous percevons le monde depuis une position. L’attention philosophique ne supprime pas cette position; elle nous aide à en prendre conscience, à lui donner du contraste.
À partir de là, nous ne sommes plus seulement traversés par ce que nous ressentons. Nous commençons à (a)percevoir la manière dont nous le recevons.
Prendre du recul sans fuir ce que l’on vit
Mais être attentif ne suffit pas toujours pour faire face à une situation. On a beau être conscient de ce qui se passe, parfois les circonstances nous rattrapent. Il existe donc une différence entre être concentré sur une situation et en comprendre pleinement les tenants et les aboutissants.
Lorsque nous sommes absorbés par l’urgence, nous pouvons être entièrement occupés par ce qui arrive tout en n’en voyant qu’une faible partie. Notre attention se resserre autour de ce qui nous inquiète, nous blesse ou nous donne l’impression de perdre le contrôle. Nous cherchons l’issue avant même d’avoir reconnu la forme du problème. Ce n’est pas une faute d’attention, mais de précipitation. Nous pouvons être conscients de nos affects, mais nous n’en sommes pas moins assujettis.
Percevoir nécessite alors un pas de côté. Ce retrait n’est pas une fuite. Il ne consiste pas à se détacher de tout, à ne plus ressentir ou à observer sa vie comme si elle concernait quelqu’un d’autre. Il s’agit de suspendre, autant que possible, l’urgence de la réponse.
Lorsque la tension monte, ce simple arrêt peut devenir le premier acte de pensée: STOP. Mais, il ne s’agit pas de stopper pour fuir la situation ou, au contraire, de statuer prématurément. Il s’agit de figer notre jugement temporairement.
Je ne maîtrise peut-être pas ce qui arrive. Je ne décide pas de l’émotion qui vient de surgir. Je ne peux pas toujours modifier immédiatement la situation ni la réaction de l’autre. Mais je peux tenter de ne pas laisser ma première impulsion décider seule de la suite. Plus la machine s’emballe, plus il est difficile de la stopper. Plus tôt, on dit stop, moins nous prenons le risque de perdre le contrôle de nos réactions.
C’est le passage du mode automatique au mode manuel.
Le mot pourrait laisser croire qu’il suffirait désormais de prendre le contrôle. Ce n’est pas ce qui est en jeu. Il s’agirait surtout de ne pas perdre tout contrôle, toute capacité d’agir sur la situation. Réfléchir ne permet pas de maîtriser ce qui se passe, mais de travailler la manière dont nous regardons les choses, pour agir au mieux, aussi bien pour nous que pour les autres.
Cette différence change profondément la direction de l’effort. Au lieu de vouloir forcer la situation à redevenir conforme à nos attentes, nous examinons la position depuis laquelle elle nous apparaît. Au lieu de chercher immédiatement à dominer l’autre, à obtenir une réponse ou à faire disparaître le trouble, nous revenons vers ce qui est effectivement en train de se produire.
Cependant, soyons honnêtes, cela n’est pas toujours possible. Nos affects peuvent nous rattraper et analyser la situation vécue ne se fait pas toujours au moment même où la tension surgit. Une charge émotionnelle trop forte peut rendre l’examen impossible. Elle nous plonge dans un état de cécité, d’incapacité à regarder les choses en face. C’est pourquoi la pensée a parfois besoin de souffler, de reporter, de laisser une idée en jachère avant d’y revenir. Savoir interrompre n’est donc pas seulement savoir arrêter sa réaction; c’est aussi reconnaître le moment où l’on n’est pas encore disponible pour penser.
Nous confondons facilement cette maturation avec l’attente passive pour laquelle dire stop reviendrait à attendre que les choses passent d’elles-mêmes. Ce serait une erreur. Il ne s’agit ici ni de se précipiter ni d’abandonner, mais, au contraire, d’attendre le moment opportun. Laisser une pensée reposer peut être une manière de continuer à la travailler. Lorsque nous sommes trop plongés dans une idée, nous ne distinguons plus ses contours. Prendre de la distance lui rend parfois une forme.
Percevoir demande ainsi du temps, mais surtout une qualité particulière de présence. Il ne suffit pas de passer une heure à tourner autour de la même question. La durée ne produit pas à elle seule l’attention. Nous pouvons ruminer longtemps sans jamais quitter le même chemin.
L’attention véritable revient, examine et accepte de se corriger. Elle écoute les mots employés, observe les glissements, reconnaît les exagérations, distingue un fait d’une anticipation. Elle ne cherche pas encore à produire une réponse brillante. Elle tente de voir.
Ce mouvement paraît modeste. Il est pourtant le point de départ du philosopher. Savoir de quoi nous parlons. Savoir ce que nous ressentons. Savoir prendre le temps de faire la part des choses entre ce que nous pensons, ce que nous interprétons et ce que nous souhaitons en faire.
Percevoir ne nous donne pas encore la vérité. Cela nous rend seulement un peu plus présents à ce qui est. C’est une forme de sagesse. Aristote la nommait tempérance: la capacité à adopter un regard et un comportement juste en toute circonstance.
Mais, il ne s’agit que de la première étape. Si nous pouvons observer minutieusement ce qui se passe autour de nous, nous le faisons, malgré tout, et malgré nous, toujours depuis le même point de vue, les mêmes idées, les mêmes récits. Pour éviter que la pensée tourne en rond sur elle-même, il faut donc aller plus loin et accepter l’irruption d’un autre regard.
Deuxième partie
QUESTIONNER
Ouvrir ce qui semble évident
Face à toute situation, une première interprétation est nécessaire. Nous ne pouvons pas demeurer indéfiniment devant le réel sans lui donner une forme. Pour nous repérer, il nous faut formuler des hypothèses, construire des récits et stabiliser certaines idées. Elles nous permettent de prendre des décisions et d’avancer malgré l’incertitude.
Le problème ne vient donc pas du fait que nous ayons des opinions, des croyances ou des certitudes. Sans elles, notre expérience resterait dispersée. Le problème commence lorsque nous oublions leur origine et que ce qui nous aide à comprendre devient ce qui nous empêche de regarder.
Une hypothèse qui semble fonctionner gagne en solidité. À mesure qu’elle se répète, elle devient familière, puis rassurante. Nous finissons par ne plus penser: « Il est possible que… », mais « Je sais que… ».
Ce passage est souvent invisible. Pourtant, il modifie notre rapport à tout ce qui pourrait contredire notre lecture. Tout d’abord, notre opinion accepte d’être discutée. En se renforçant, elle devient une croyance qui commence à se défendre, et en se figeant progressivement, elle finit par devenir une certitude qui tend à s’imposer.
Plus une idée devient évidente, moins elle tolère la contradiction.
Ce qui la dérange n’apparaît plus comme une information à examiner, mais comme une menace contre la cohérence de notre récit. Nous cherchons alors moins à comprendre ce qui se présente qu’à maintenir ce que nous savons déjà. Nous sélectionnons les signes qui nous donnent raison, interprétons de simples hésitations comme des approbations et rejetons ce qui ne trouve pas sa place dans notre système de pensée.
La raison peut elle-même participer à cette fermeture. Nous élaborons des explications cohérentes, trouvons des arguments et relions les faits entre eux. Pourtant, toute cohérence n’est pas une pensée ouverte. Il arrive que nous utilisions la raison après coup pour justifier une position déjà adoptée.
C’est ce que l’on nomme la rationalisation. Cette rationalisation ressemble à s’y méprendre à la rationalité, mais elle en inverse le mouvement. La rationalité part d’hypothèses et examine une idée sans décider à l’avance de ce qu’elle doit trouver. La rationalisation, elle, part d’une idée et organise tout son discours pour protéger et favoriser cette idée.
C’est pourquoi, nous avons parfois l’impression de beaucoup raisonner, sans pour autant vraiment nous questionner.
Questionner commence précisément lorsque nous cessons de nous demander: « Comment puis-je expliquer ce que je pense ? » et que nous acceptons une autre interrogation plus déroutante: « Me serait-il possible de penser autrement ? »
Ce déplacement ne vise pas à installer un doute permanent ni à détruire toute conviction. Une pensée incapable de prendre position resterait dans un flottement stérile. Mais une pensée qui ne rencontre jamais ses limites se fige.
La pensée critique n’est pas seulement l’art de critiquer les autres. Elle est la capacité d’introduire une crise dans la pensée (principalement la sienne), de soumettre ce qui paraît évident à l’épreuve de la raison.
Cette crise n’est pas nécessairement spectaculaire. Elle peut commencer par une nuance, une distinction ou un détail qui résiste. Elle apparait dès qu’une idée, un discours ou une opinion paraissent suspects. Une phrase que nous pensions claire révèle deux sens possibles. Une intention que nous attribuions à quelqu’un n’est finalement qu’une interprétation. Une règle que nous pensions universelle ne fonctionne plus dès que le contexte change. À cet instant, une ouverture apparaît.
Questionner, c’est préserver une ouverture assez longtemps pour que notre pensée puisse l’explorer.
Nous pouvons bien sûr refermer cette porte en prétextant que cette piste est une exception ou une erreur. Ce serait plus simple et moins risqué. Mais, nous pouvons aussi profiter de cette opportunité pour aller à la rencontre de nouvelles possibilités. Pour cela, il nous faut alors sortir du cadre.
S’ouvrir à ce qui nous est étranger
Tout regard possède un cadre. Ce cadre est notre référence, il définit les limites de ce que l’on sait. C’est lui qui distingue ce qui nous est familier de ce qui nous est étranger. C’est ce cadre qui nous permet de penser et de nous repérer. Mais, à l’inverse, ce cadre détermine aussi ce que nous ne sommes pas en mesure de voir. Il s’agit de cette zone grise, inconnue, qui devient si souvent l’objet de nos craintes. Mais cette frontière ne doit pas être rejetée pour autant, c’est elle qui peut nous permettre d’évoluer et de découvrir d’autres manières de voir les choses.
C’est ce qui nous est étranger qui nous permet de rencontrer les limites de nos récits. L’étranger ne désigne pas seulement une personne venue d’ailleurs, aux coutumes bizarres. Il s’agit d’un concept plus vaste, qui représente tout ce qui n’entre pas spontanément dans notre manière de comprendre les choses une objection, une autre logique, une expérience ou une opinion différente. L’étranger représente, avant tout, une possibilité que nous n’avions pas envisagée.
Ce qui est étranger paraît souvent inquiétant parce qu’il déstabilise notre identité. Il ne menace pas nécessairement la vérité de ce que nous pensons, mais il nous oblige à en éprouver les limites. Il montre que notre récit ne suffit pas à expliquer le monde qui nous entoure.
Questionner consiste donc à inviter cet étranger dans notre pensée.
Mais attention, il ne s’agit pas de remplacer systématiquement notre point de vue par son contraire. Penser autrement ne signifie pas avoir raison autrement. Une contradiction automatique serait de nouveau précipitée. Elle ne ferait que déplacer la rigidité d’un côté vers l’autre, du dogmatisme vers un scepticisme radical.
En philosophie pratique, le questionnement cherche plutôt à mettre une idée à l’épreuve. Dans quelles conditions est-elle valable? Qu’exclut-elle ? Que se passerait-il si l’inverse était vrai? Fonctionne-t-elle dans toutes les situations? Quelle difficulté apparaît dès que nous la poussons un peu plus loin ?
Ces questions ne servent pas à accumuler des explications. Elles déplacent le regard.
Nous demandons souvent « pourquoi ? » pour obtenir une justification. Quelqu’un affirme quelque chose, puis donne les raisons qui expliquent cette affirmation. Cette démarche ne problématise pas sa pensée, elle ne fait que l’approfondir par l’argumentation. Ainsi, nous pouvons toujours expliquer précisément pourquoi nous avons raison sans jamais vraiment explorer les limites de notre affirmation. Comment pourrions-nous avoir tort, si nous ne faisons que décrire les facteurs et les cas de figure pour lesquels notre récit fonctionne ?
Questionner demande davantage: accepter que le fondement même de notre discours soit éprouvé.
Dans une relation, cette exigence devient particulièrement difficile et souvent désagréable. L’autre n’est pas une simple idée abstraite. Il agit sur nous, nous affecte et projette ses propres attentes. Sa vision ne se contente pas de contredire notre position elle touche carrément notre représentation de nous-mêmes, de notre place, de nos convictions et de ce que l’on attend de la relation.
Nous réagissons alors souvent par sympathie ou antipathie, c’est-à-dire en fonction de notre pathos, de notre affect. Quelque chose « passe ou « ne passe pas ». Nous nous sentons en phase, heurtés, attirés, irrités ou indifférents. Cette résonance nous renseigne sur le lien, mais elle ne suffit pas à interroger notre discours: nous serons toujours d’accord avec ce qui nous ressemble et en désaccord avec ce qui s’oppose à nous.
Questionner demande une distance qui n’est ni froideur ni indifférence. Il s’agit de percevoir la logique de l’autre sans devoir la partager, de reconnaître ce qu’il éprouve sans fusionner avec son état, d’entendre ce qu’il dit sans le réduire à l’effet que ses paroles produisent en nous. Il ne s’agit plus de sympathie ni d’antipathie, mais d’empathie, la capacité à percevoir une idée indépendamment de notre propre affect.
Cette capacité introduit une véritable altérité et demande un vrai travail sur soi. L’autre cesse momentanément d’être celui qui nous rassure, nous contrarie ou nous déçoit. Il redevient un être dont la pensée est légitime et possède son propre chemin.
Bien entendu, cela ne nous oblige pas à être d’accord. Cela nous oblige seulement à nous comprendre.
Questionner ouvre ainsi un espace où plusieurs regards peuvent exister sans être immédiatement ramenés à un verdict. La pensée gagne en contraste, en perspective. Ce qui paraissait uniforme retrouve des reliefs; ce qui semblait simple révèle sa complexité; ce qui paraissait définitivement figé redevient vivant.
Mais questionner ne s’arrête pas là. Si nous ne savons pas pourquoi nous questionnons, l’acte perd alors tout son sens.
Le dialogue ne sert pas à gagner
Questionner pour questionner n’aurait aucun sens. Si nous décidons de questionner, c’est qu’il y a un enjeu. Nous questionnons parce que quelque chose nous échappe, ou nous étonne. Nous rentrons donc dans un dialogue avec l’autre ou avec nous-mêmes, pour tenter de lever le voile sur ce qui ne fait pas sens.
Malheureusement, nous appelons trop souvent dialogue une succession de prises de parole. Chacun explique, répond, se défend ou ajoute son expérience. Pourtant, parler à tour de rôle ne garantit pas que nous examinions la même chose et encore moins que nous réussissions à faire émerger le moindre sens.
De nombreux échanges échouent parce que les interlocuteurs ne parlent pas de la même chose. Ils ne partagent pas le même quoi. Les mots recouvrent des interprétations différentes, chacun s’approprie le discours de l’autre et la conversation bascule vers un dialogue de sourds. Plus on avance, plus l’écart se creuse et cela sans que l’on comprenne pourquoi. La situation devient facilement ironique, car les interlocuteurs sont très souvent de bonne foi.
D’autres échanges échouent parce que les interlocuteurs n’ont pas les mêmes intentions. Ils ne partagent pas le même pourquoi. L’un cherche à être rassuré, l’autre à établir les faits. L’un veut prendre une décision, l’autre souhaite seulement être entendu. L’un tente de comprendre, l’autre veut convaincre. Les paroles se croisent, mais elles ne suivent pas la même direction. Une nouvelle fois, il s’agit rarement d’une mauvaise volonté mais plutôt d’une mauvaise compréhension vis-à-vis des enjeux de la discussion. On parle bien de la même chose, mais on ne le fait pas pour les mêmes raisons.
Dialoguer implique donc une règle tacite chercher à faire sens ensemble.
Cela suppose de renoncer, au moins momentanément, à plusieurs réflexes ordinaires. Nous ne dialoguons pas pour faire plaisir, défendre notre image ou obtenir la victoire. Comme nous l’avons dit plus haut, nous ne cherchons pas nécessairement à parvenir à un accord, nous cherchons à nous comprendre.
Comprendre ne signifie pas approuver, ni cautionner. Cela signifie reconnaître ce qui est dit, la logique qui le porte et les limites auxquelles cette logique se heurte. Se comprendre, c’est accepter que le discours de l’autre ait une valeur, qu’il soit tout aussi légitime que le nôtre. Mais c’est aussi reconnaitre que chaque discours est problématisable et peut être menacé à tout moment.
Le questionnement devient alors le moteur du dialogue. Il empêche les positions de se figer et oblige la pensée à préciser son chemin. Une question juste ne donne pas la réponse à l’autre. Elle ouvre une difficulté qu’il devra lui-même traverser.
C’est le principe de la maïeutique socratique faire émerger les idées par le questionnement pour faire apparaître ce qu’un discours contient, ce qui se cache derrière, y compris ce que l’on ne voudrait pas voir.
Cette pratique peut surprendre. Dans nos conversations ordinaires, nous attendons souvent qu’une personne soit d’accord, qu’elle confirme, nous conseille ou même raconte à son tour. Une question qui arrête le récit, revient sur un mot ou exige un choix peut paraître abrupte. Pourtant, une telle question ne vise pas directement la personne mais son discours.
Nos mots en disent davantage sur nous que nous pouvons l’imaginer. Les répétitions, les hésitations, les contradictions et les glissements de sens dévoilent notre manière de penser. C’est pour cette raison que les observer nous met si mal à l’aise. Cela met au jour ce que nous sommes réellement. Pourtant, il ne s’agit ni d’épier ni de juger. Il s’agit juste de prendre la parole au sérieux, ici et maintenant, sans jamais la prendre pour argent comptant.
L’autre devient alors un miroir particulier. Il ne nous renvoie pas simplement l’image que nous voudrions voir. Par ses questions, il nous expose à la structure de notre propre récit. Il remarque ce que nous ne remarquons plus, maintient une idée là où nous aurions changé de sujet et introduit une alternative là où notre pensée s’était refermée.
C’est pourquoi le dialogue philosophique peut être parfois déstabilisant. Il exige attention, rigueur et courage. Il faut accepter de ne pas comprendre immédiatement, de laisser une conviction perdre sa substance et parfois de reconnaître que nous ne répondons pas à la question que nous pensions traiter.
Mais ce questionnement n’en reste pas moins fondamental, puisqu’il cherche à empêcher la pensée de mourir dans ses évidences.
Mais questionner ne suffit pas encore. Une pensée constamment ouverte peut finir par se disperser. Les alternatives se multiplient, les contradictions demeurent, et nous ne savons plus quelle direction suivre. Le doute, lorsqu’il n’est pas constructif, peut très vite devenir une nouvelle manière de ne pas choisir.
Il faut alors se diriger vers une troisième étape: remettre de l’ordre dans toutes ses idées.
Troisième partie
CLARIFIER
Remettre de l’ordre pour avancer
On croit souvent que penser se résume au simple fait de réfléchir. Il est vrai que de nombreuses personnes ne manquent pas de réflexion. Elles analysent, anticipent, reviennent sur les événements et perçoivent plusieurs dimensions d’une même situation. Cependant, elles ne s’avèrent pas toujours plus avancées que les autres lorsque les choses deviennent complexes. Ce n’est pas qu’elles pensent mal. Elles pensent simplement de manière maladroite.
Le problème n’est donc pas toujours une absence de pensée. Il peut venir d’une pensée qui se déploie sans parvenir à s’organiser.
Les idées se mêlent aux émotions, les faits aux hypothèses, les inquiétudes aux décisions à prendre. Une question en contient souvent plusieurs autres. Chaque tentative de réponse doit alors faire face à une nouvelle difficulté. L’esprit travaille, mais il ne trouve plus de point d’appui.
Cette expérience est souvent décrite comme une situation « compliquée ». Le mot mérite d’être interrogé.
Une situation peut être complexe parce qu’elle est faite d’interactions, de contradictions et d’incertitudes. Cette complexité appartient au réel lui-même, à la Nature même de l’univers qui nous entoure. Elle ne disparaîtra pas simplement parce que nous aurons mieux réfléchi.
Les choses deviennent compliquées lorsque nous ne parvenons plus à voir comment ces éléments s’articulent. C’est cette perte de repère qui complique notre compréhension de ces choses, pas la nature même de ces choses.
Confondre les deux nous pousse à attendre de la clarification qu’elle rende le monde simple. Nous cherchons alors une cause unique, une réponse définitive ou une règle qui supprimerait l’incertitude. Mais, si une pensée simpliste rend parfois les choses plus claires, elle le fait au prix de ce qu’elles sont réellement. Elle isole, réduit et élimine ce qui résiste. Elle supprime l’ambivalence, les paradoxes, la complexité. En évitant les détails, il est vrai qu’elle s’allège, mais elle s’appauvrit tout autant.
Clarifier ne signifie pas réduire la complexité.
Clarifier revient donc à relier sans confondre, à distinguer sans séparer et à accepter que plusieurs dimensions puissent demeurer vraies en même temps. Une relation peut être précieuse et épuisante. Une décision peut être nécessaire et douloureuse. Nous pouvons être responsables de notre attitude sans être responsables de tout ce qui arrive. Reconnaître ces tensions ne condamne pas la pensée à l’indécision; cela lui évite seulement de résoudre artificiellement ce qui demanderait à être étudié.
Mais clarifier n’est pas toujours simple. Souvent, la complication laisse place à la confusion. Ce qui se complique finit par nous faire perdre pied. Ce qui semblait encore à notre portée finit par se diluer dans un océan de confusion. La confusion, elle, ne relie plus. Elle superpose, elle cumule, elle entasse.
Clarifier commence lorsque nous cessons d’ajouter impulsivement et que nous cherchons à recoller les morceaux.
Quelle idée cherchons-nous vraiment à questionner? Quelles réponses s’offrent à nous ? Quelles solutions décidons de prendre ? Quelles en sont réellement les conséquences?
La clarté n’est pas l’omniscience. Elle est la capacité de savoir où nous nous trouvons dans ce que nous pensons.
Ce travail ne vise pas à découvrir une vérité absolue. Ce serait absurde puisque toute connaissance demeure incomplète et tout regard possède ses limites. Ce travail cherche seulement à produire une pensée suffisamment ordonnée et sensée, pour devenir explicite, partageable et utile.
Mais le processus de clarification est très paradoxal. Avant de recoller les morceaux entre eux, il est nécessaire de les séparer.
Distinguer pour mieux relier
Il est un constat étrange: on ne peut penser sans discriminer. Poser des limites, reconnaître des différences, séparer momentanément notre expérience de notre ressenti. Penser demande avant tout de séparer les idées pour pouvoir les comparer, les opposer ou les relier.
Cette opération peut sembler réductrice. Pourtant, nous ne pouvons relier avec justesse que ce que nous sommes capables de distinguer. C’est très contre-intuitif, mais c’est par le contraste, la nuance, donc la séparation, que nous pouvons rassembler, réunir.
Par exemple, lorsque nous affirmons « Cette situation me met en colère», plusieurs niveaux d’expression peuvent être présents. Il y a ce qui s’est produit, l’émotion ressentie, l’interprétation donnée à l’événement, le jugement porté sur l’autre et l’action envisagée. Un sentiment de colère revêt donc plusieurs visages. Ces niveaux de lecture se répondent, mais ils ne sont pas interchangeables.
Si nous les confondons, nous perdons toute chance d’apaiser cette tension. Ce qui s’est produit est différent de ce que nous avons ressenti, de ce que nous avons interprété, de ce dont nous sommes convaincus et de ce que nous jugeons nécessaire de faire. Tout réduire à ce que nous ressentons nous enferme dans des projections et nous empêche de réellement comprendre la situation.
Distinguer permet de sortir de ces oppositions immédiates. Nous pouvons reconnaître qu’une émotion est réelle sans faire de l’interprétation qui l’accompagne une vérité. Nous pouvons admettre qu’un comportement nous a blessés sans affirmer connaître l’intention de celui qui l’a produit. Nous pouvons constater que les circonstances nous ont fortement influencés sans conclure que nous n’avions aucune possibilité de réagir autrement.
Pour réaliser cette distinction, il nous faut utiliser des mots. Ces mots ont une importance cruciale, car ils nous permettent d’exprimer et transmettre notre pensée. Mais ces mots sont aussi dangereux, car s’ils ne sont pas bien choisis, ils peuvent prêter à confusion et empêcher toute clarification.
Dans le discours ordinaire, nous utilisons les termes comme s’ils possédaient un sens universel, évident et partagé. Respect, croyance, liberté, confiance, justice, écoute: chacun semble savoir de quoi il parle, jusqu’au moment où le dialogue révèle que les mêmes mots n’expriment pas les mêmes intentions.
Un terme n’est qu’un vecteur de notre pensée, il n’en est pas l’essence. C’est pour cela que, contrairement à ce que nous croyons communément, nous ne pensons pas avec des mots, mais avec des concepts. Le mot nous sert de point d’appui, là où le concept définit une forme et des limites à ce que nous pensons.
Clarifier demande donc parfois de revenir à une question apparemment élémentaire qu’entendons-nous ici par ce mot? Non pas pour produire une définition absolue, mais pour déterminer le sens précis qu’il prend dans le contexte présent. Dépasser les mots pour clarifier les concepts nous permet ainsi de distinguer les différents niveaux de contraste de notre pensée.
Mais lorsque nous distinguons, nous n’en découpons pas, pour autant, le réel en morceaux indépendants. Ce n’est pas le Réel qui change, mais notre manière de le percevoir, de le raconter, de le vivre. Ce sont les rapports entre les choses qui nous permettent alors de discerner ces choses et non l’inverse.
Quelle différence faisons-nous entre être compris et être approuvé? Entre poser une limite et contrôler l’autre ? Entre se protéger et fuir? Entre être responsable et être coupable? Il n’y a pas de frontières claires entre ces nuances. Elles dépendent énormément de la situation. Sans remettre ces questions dans leur contexte, il devient impossible d’espérer y répondre correctement.
À ces questions, nous avons tous des réponses évidentes qui nous viennent à l’esprit. C’est ce que j’observe régulièrement dans les ateliers collectifs. Les participants abordent systématiquement le thème à travers leurs propres prismes de vision. Ils ne cherchent pas à observer et comprendre les différentes dimensions de la question. Ils se précipitent et veulent avant tout répondre à cette question, et leur analyse, ainsi que leurs possibles réponses, sont conditionnées par leur manière d’aborder le sujet, par la charge émotionnelle que ce sujet suscite en eux.
Mais lorsque nous creusons un peu, un phénomène intéressant apparaît. D’abord, leur pensée se tend. Ils luttent pour garder le sujet dans leur zone de confort. Puis, l’esprit se relâche et leurs convictions deviennent floues. La pensée s’ouvre enfin. C’est seulement, à partir de ce moment, qu’ils sont en mesure de distinguer les différentes manières de considérer le sujet.
Cependant, distinguer ne fournit pas automatiquement une réponse. Distinguer empêche seulement des idées différentes de continuer à se confronter sous un même terme. Ce n’est qu’une fois qu’on a identifié ces différentes idées que le travail de liaison peut commencer.
Comment ces idées s’organisent-elles ? Qu’est-ce qui provoque quoi? Quelles émotions conditionnent notre lecture des choses? Quelles attitudes semblent fermer le dialogue ?
Relier ne consiste pas à établir une chaîne causale parfaite. Nos expériences s’influencent de manière rétroactive: nous sommes affectés par une situation, nous y réagissons, notre réaction la modifie, puis cette modification agit de nouveau sur nous. La pensée doit pouvoir suivre ce mouvement sans se perdre dans sa circularité.
Le concept joue ici le rôle de liant. Il rassemble des expériences différentes autour d’une idée commune et donne une cohérence à ce qui paraissait dispersé. Sans cette mise en ordre, les mots deviennent des pièges. Ils semblent expliquer, alors qu’ils ne font que nommer.
Penser et dialoguer avec des mots et non des concepts peut facilement nous perdre, nous empêcher de nous comprendre et finir par nous épuiser dans des conflits inutiles. Pourtant, il ne manque parfois pas grand-chose, qu’un peu de discernement et de clarté entre ce que l’on dit et ce que l’on pense.
Clarifier consiste donc à discerner et relier pour s’assurer que notre pensée est en ordre. Ces deux étapes antagonistes sont pourtant complémentaires et nécessaires dans notre quête de sens.
Savoir s’engager
Les idées étant reliées, elles n’en sont pas moins envahissantes. Mettre de l’ordre dans sa pensée ne se limite pas à identifier les idées entre elles, mais demande également de les hiérarchiser selon le contexte. Nous vivons souvent sous le poids de questions nombreuses, urgentes, que nous avons du mal à prioriser.
Pourquoi cela m’arrive-t-il? Comment faire pour que l’autre change? Est-ce que je dois continuer à vivre ainsi ? Pourquoi suis-je incapable de passer à autre chose? Que dois-je répondre ? Comment puis-je gérer tout ça ?
Ces questions expriment chacune un trouble réel. Mais elles ne le rendent pas nécessairement plus clair. Certaines contiennent déjà leur réponse, d’autres déplacent toute la difficulté vers ce qui nous arrive, d’autres encore mélangent plusieurs niveaux sans que nous puissions savoir lequel traiter.
La pensée circonstancielle se construit facilement dans cet espace. Face à certaines difficultés, il est plus simple d’accuser les circonstances. Nous justifions alors notre comportement par ce qui nous est arrivé : la journée difficile, la parole de l’autre, notre caractère, le manque de temps, l’absence de choix. Les circonstances deviennent la cause de nos malheurs. C’est une manière habile d’expliquer la situation et de se déresponsabiliser. Ça nous décharge temporairement mais ça ne règle pas vraiment le problème de fond.
Certes, les circonstances comptent. Les nier serait irréaliste. Mais lorsqu’elles deviennent l’explication systématique de tous nos problèmes, elles finissent par nous rendre impuissants.
Le mécanisme peut prendre différentes formes, il n’en reste pas moins le même. Puisque nous subissons, cela ne peut pas être notre faute. Nous attendons donc que quelque chose change autour de nous; puisque c’est notre nature d’agir ainsi, cela ne peut pas être notre faute. Nous affirmons donc que rien ne peut changer en nous. Ainsi, comme nous ne sommes pas responsables des circonstances, nous ne sommes pas responsables de la situation. Nous renonçons, par conséquent, à examiner la manière dont nous y réagissons.
Mais, si l’idée d’être esclave des circonstances ne nous convient plus, rassurons-nous, une autre manière d’aborder les choses existe: la pensée ontologique. C’est une « pensée de l’Être », c’est-à-dire une pensée qui s’assume et se responsabilise. Elle est , parce qu’elle choisit de ne pas être spectatrice mais actrice. Elle ne demande pas seulement: « Qu’est-ce qui m’arrive ? », mais surtout: « Qui suis-je dans ce qui m’arrive ? », « Qu’ai-je envie d’être ? ».
Il ne s’agit pas de dire que tout ce qui arrive est de notre responsabilité. Il s’agit de faire la part des choses, d’y faire face et de s’y adapter. On est alors acteur, pas parce que l’on contrôle la situation, mais parce qu’on décide d’y participer, au lieu de se résoudre au fatalisme de la pensée circonstancielle.
Par exemple: « Je me suis énervé parce que l’autre m’a provoqué » rejette toute la responsabilité vers l’extérieur. « Je suis colérique, c’est comme ça » enferme la responsabilité dans une identité immuable. Des formulations plus précises sembleraient pourtant plus honnêtes, même si celles-ci ne sont pas à notre avantage: « il est vrai que certaines paroles me touchent particulièrement » ; « lorsque je me sens jugé, particulièrement dans un état de fatigue, j’ai tendance à devenir agressif ».
Cette clarification ne résout pas encore le problème. Mais elle transforme notre manière de l’aborder. Nous décidons de ne plus seulement être victimes d’un événement ni condamnés par notre nature profonde. Nous reconnaissons notre implication dans la situation. Certes, cela nous attribue une certaine responsabilité, mais cela nous donne surtout une liberté d’action, donc le pouvoir d’agir sur ce qui nous arrive.
La pensée ontologique nous permet de retrouver une place au cœur de la situation et de laisser de côté toutes les raisons secondaires qui nous hantent inconsciemment. Il s’agit d’identifier ce qui est nécessaire à la résolution du problème présent, pas de sombrer dans des solutions séduisantes et soulageantes, mais souvent illusoires.
Cependant, cela exige de faire un choix qui n’est pas toujours facile: regarder la situation en face.
L’esprit aime se réfugier dans une sorte de zone grise, ni blanche, ni noire. Cela lui permet de maintenir une certaine indécision, de ne pas trancher, de ne pas s’engager. Ainsi, on ne prend pas de risque, ou on tente de les minimiser, du moins en apparence.
Le fameux « oui, mais », que nous utilisons abusivement, illustre parfaitement ce repli de l’esprit. Nous acquiesçons, tout en ne fermant pas la porte. Nous sommes d’accord, sans être d’accord. C’est un habile tour de l’esprit, qui nous donne l’illusion d’être à l’abri. Cependant, nous refusons encore de nous engager. À nouveau, nous nous retrouvons passifs.
Refuser de choisir rejoint la pensée circonstancielle, à travers l’état de dépendance et de déresponsabilisation envers ce qui advient. Choisir rejoint la pensée ontologique, à travers l’état d’autonomie et d’engagement.
Mais attention, choisir ne signifie pas nier le reste, pour autant. Cela signifie donner momentanément une direction à notre pensée. Il s’agit d’accepter d’explorer un chemin, plutôt que de rester bloqué à l’intersection.
Bien sûr, on prend le risque de se tromper, de devoir revenir en arrière. De plus, face à une question dérangeante, la réponse peut malgré tout rester inconfortable. Elle peut même révéler une ambivalence déroutante que nous ne saurons pas résoudre immédiatement. Mais, ce qui est important, c’est que la pensée n’est plus figée. Elle s’est mise en mouvement, elle explore et progresse, ce qui lui permet d’évoluer et de s’adapter.
Le comment vient en dernier
Nous en arrivons maintenant à la question qui nous brûle les lèvres depuis le commencement: comment agir?
Cette question n’était pas mauvaise. Elle arrivait simplement trop tôt.
Chercher le comment avant d’avoir perçu et questionné revient à choisir une destination sans savoir où l’on est, ni par où l’on va passer. On ne peut pas savoir où l’on va, si on ne sait pas d’où l’on part, ni les chemins qui s’offrent à nous. Agir impulsivement, en prenant une décision sous le coup des émotions ou en répondant sans réfléchir, nous permet rarement d’avancer. La plupart du temps, cela nous fait rester sur place et tourner en rond.
Cependant, clarifier ne garantit pas de prendre la bonne décision pour autant. Aucun travail de pensée ne peut supprimer l’incertitude, ni prévoir toutes les conséquences d’une action. Nous décidons toujours avec une connaissance partielle, depuis une position limitée et au milieu de circonstances qui ne dépendent pas entièrement de nous. Nous l’avons dit, que nous choisissions l’action ou l’inaction, nous n’aurons aucune certitude de prendre le bon chemin.
Donc, clarifier nous permet d’agir de manière plus ou moins adéquate vis-à-vis de la situation, seulement à partir de ce que nous en avons compris. Certes, une action adéquate n’est pas une action parfaite. Mais, c’est une réponse qui tient compte du contexte, de ce qu’il produit en nous, de nos limites, de celles de l’autre et de la direction que nous souhaitons donner à notre engagement. C’est donc une réponse qui dépend pleinement de nous. Et c’est crucial, car si nous ne pouvons pas choisir les possibilités qui s’offrent à nous, nous pouvons, tout de même, choisir laquelle nous semble la plus juste.
Le comment n’est plus une réponse simple et rapide. Il prend alors des formes très différentes. Parfois, agir consiste simplement à expliquer. Parfois, cela demande plus d’effort: reformuler une demande, poser une limite, reconnaître une erreur ou renoncer à obtenir ce qui ne dépend pas de nous. Parfois encore, l’action juste consiste à ne pas agir tout de suite, à reporter le dialogue ou à laisser sa pensée mûrir.
D’ailleurs, le non-agir n’est pas synonyme de passivité. Il devient même une façon de faire le choix juste, lorsqu’il est le fruit d’une clarification, plutôt qu’une fuite ou une inhibition, lorsque les choses deviennent déconcertantes. Le non-agir n’est pas une non action, c’est une action mesurée, réfléchie, adaptée.
Clarifier, c’est aussi réaliser qu’une même action peut avoir différentes significations et qu’elle ne se réduit pas seulement au geste visible. Deux personnes peuvent se taire l’une parce qu’elle est paralysée de stupeur, l’autre parce qu’elle choisit de ne pas nourrir l’emballement. Deux personnes peuvent partir: l’une pour éviter toute confrontation, l’autre parce qu’elle a reconnu une limite qu’elle ne veut pas franchir. Deux personnes peuvent insister: l’une pour reprendre frénétiquement le contrôle, l’autre parce qu’elle a identifié un point crucial qui mérite d’être pris en compte.
C’est la relation entre le geste et la pensée qui donne à l’action tout son sens. Ce n’est donc pas l’action qui nous qualifie vraiment mais notre manière d’agir, englobant bien entendu l’acte que nous commettons, mais également tout ce qui nous pousse à sa réalisation.
Clarifier ne consiste donc pas seulement à comprendre, mais aussi à agir. Cela oblige à prendre position. Penser devient alors un acte d’engagement. Nous ne souhaitons plus nous réfugier aussi facilement dans le flou, les circonstances ou une succession d’explications contradictoires. Nous voulons faire la lumière sur ce qui est dit, pensé ou ressenti.
Précisons tout de même que cet engagement n’est pas définitif; il reste révisable. Philosopher n’aboutit pas à une certitude irrévocable. C’est un processus d’exploration de la pensée, où chaque étape permet de passer à la suivante. Philosopher, c’est accepter de laisser une partie de nous de côté, pour nous permettre d’en construire une nouvelle et ainsi de nous adapter aux situations.
L’acte de penser trouve ici son accomplissement. Percevoir, Questionner, Clarifier. L’acte juste ne peut être le fruit que d’une pensée juste.
BILAN
Une autre manière de penser
PQC repose sur une structure simple. Cette simplicité ne doit pas masquer son exigence.
Percevoir, c’est revenir vers ce qui est présent, ce qui est devant nous. Suspendre l’urgence de la réponse, reconnaître ce qui nous affecte, observer les mots, les faits et les interprétations.
C’est le moment de se demander: de quoi parlons-nous réellement ?
Questionner, c’est mettre notre récit à l’épreuve. Introduire du contraste, rencontrer l’altérité, examiner les limites d’une idée et accepter qu’une autre possibilité puisse apparaître.
C’est le moment de se demander: sur quoi ma pensée repose-t-elle, et jusqu’où est-elle valable ?
Clarifier, c’est remettre de l’ordre dans nos idées. Distinguer, relier, trancher, s’engager pour retrouver une direction avant d’agir.
C’est le moment de se demander: quelles solutions s’offrent à moi et laquelle je souhaite choisir ?
Cette progression reprend une structure ancienne de la pensée: la dialectique.
Une idée est d’abord posée. Elle est ensuite confrontée à ce qui la limite ou la contredit. Enfin, ce travail permet de produire une pensée nouvelle, qui ne se contente ni de répéter la première position ni de basculer mécaniquement dans son contraire.
Cette structure dialectique, nous la rencontrons tous à l’école, sous le nom de thèse, antithèse, synthèse. En pratique philosophique, on parle plutôt d’approfondissement, de problématisation et de conceptualisation. Quelle que soit la formulation, le mouvement reste le même.
En voici une présentation simple:
Dialectique
Mouvement
Question
PQC
Pratique philosophique
Thèse
Poser et approfondir
Quoi ?
Percevoir
Approfondir
Antithèse
Mettre à l’épreuve
Pourquoi ?
Questionner
Problématiser
Synthèse
Mettre en ordre et choisir
Comment?
Clarifier
Conceptualiser
Cette structure n’en est pas pour autant une mécanique rigide. La pensée doit rester vivante, c’est-à-dire imprévisible. Le dialogue ne suit pas toujours une ligne parfaite, seulement une certaine discipline.
Les 3 gestes du PQC ne font pas disparaître la complexité du monde, ils ne retirent pas nos problèmes. Ils nous permettent juste d’aborder les choses autrement, de manière plus mesurée, pour ne plus dépendre de nos automatismes. C’est une manière de reprendre pleinement part à notre vie et à nos relations. C’est une manière de ne plus être spectateur impuissant, mais acteur conscient.
Votre boussole PQC
Pour vous aider à mettre en place la méthode PQC au quotidien, je vous propose une boussole. Cette boussole n’a pas vocation à devenir un questionnaire figé. Elle propose simplement quelques réflexes à adopter lorsqu’on sent que la situation nous échappe. Intégrer ces quelques questions peut vous permettre de faire un pas de côté et d’éviter l’emballement.
Étapes
Questions repères
Percevoir
Que s’est-il réellement passé ?
Qu’est-ce que je ressens ?
Qu’est-ce qui fait partie des faits, de mon ressenti, de mon interprétation?
Questionner
La situation est-elle si évidente?
Certaines choses pourraient-elles m’échapper ?
Quel autre regard pourrais-je adopter?
Clarifier
Quelle est la véritable question, le véritable problème ?
Qu’est-ce qui dépend réellement de moi ?
Qu’est-ce que je souhaite réellement ?
Étapes | Questions repères Percevoir | Que s’est-il réellement passé ? Qu’est-ce que je ressens ? Qu’est-ce qui fait partie des faits, de mon ressenti, de mon interprétation? Questionner | La situation est-elle si évidente? Certaines choses pourraient-elles m’échapper ? Quel autre regard pourrais-je adopter? Clarifier | Quelle est la véritable question, le véritable problème ? Qu’est-ce qui dépend réellement de moi ? Qu’est-ce que je souhaite réellement ?
Ces questions n’apportent pas automatiquement une réponse. Elles permettent de vérifier si nous avons réellement observé, élargi suffisamment notre point de vue et remis suffisamment d’ordre dans nos idées avant d’agir.
Pour aller plus loin
Une méthode peut être simple à comprendre mais pas toujours simple à appliquer. Savoir ce qu’il faut faire et le faire sont deux choses différentes. Cette difficulté ne vient pas seulement d’un manque de volonté.
Comprendre la méthode PQC ne signifie pas encore savoir la pratiquer.
Dans mon travail, je rencontre régulièrement des clients qui ont l’impression d’avoir compris la pratique du philosopher, à travers une expérience inspirante, une certitude renversée, un mécanisme révélé. Cette impression n’est pas fausse, elle est juste trompeuse. Une fois la séance passée, l’esprit retourne très souvent dans ses biais et le sentiment se dissipe jusqu’à notre rencontre suivante où l’exercice peut recommencer.
Que se passe-t-il? Philosopher ne s’apprend pas en suivant une méthode décrite dans un livre, ou dans un débat d’opinion lors d’un café philo. Cela demande une vraie pratique, une discipline précise. On ne s’invente pas philosophe, on le devient.
Qu’est-ce qui nous bloque? Philosopher, nous l’avons dit, c’est accueillir l’étranger. Il est cependant difficile de sortir de sa propre pensée. Nous ne voyons pas spontanément les mots que nous employons, les contradictions que nous exprimons, les comportements que nous adoptons. Nous nous retrouvons souvent victimes de nous-mêmes, sans nous en apercevoir.
Nous avons besoin d’un regard extérieur.
C’est pourquoi la pratique philosophique s’accomplit pleinement à travers le dialogue, dans l’échange avec l’autre. C’est le rôle du philopraticien mettre au jour notre manière de penser, de ressentir, d’interpréter, de réagir et ensuite transmettre les outils nécessaires pour philosopher en toute autonomie.
Ce livre constitue donc une première étape vers l’apprentissage du philosopher. Mais ces quelques pages ne pourront remplacer l’expérience d’un dialogue ni un travail progressif et guidé.
C’est dans cette perspective que j’ai construit un programme d’accompagnement individuel, pour permettre à celles et ceux qui le souhaitent de développer en quelques mois leur capacité à philosopher et à mieux faire face aux situations parfois complexes qu’ils vivent.
Ce programme va donc plus loin que ce livre. Il vous propose de découvrir comment: ? Ralentir et observer ce qui se passe, pour ne plus réagir sous le coup des émotions. ? Regarder les choses autrement, pour prendre du recul et mieux comprendre ce qui vous bloque. Remettre de l’ordre dans vos idées, pour vous réconcilier avec vos réactions et vos choix.
Si ce livre vous a parlé, ce programme d’accompagnement pourrait vous permettre de poursuivre ce travail de manière plus personnelle et approfondie.
From Knowledge to Wisdom: A Revolution for Science and the Humanities (Basil Blackwell, 1984 ; 2? éd. Pentire Press, 2007, 396 p., ISBN 978-0-9552240-0-3)
* * *
Cette seconde édition de l’ouvrage (publié pour la première fois en 1984 chez Basil Blackwell) a fait l’objet d’une révision intégrale. Elle s’enrichit d’une nouvelle introduction, d’un chapitre 6 augmenté, ainsi que de trois nouveaux chapitres qui abordent successivement : l’évolution du monde universitaire depuis 1984 ; les critiques adressées à la première édition ; et les développements, depuis 1984, de l’« empirisme orienté vers les finalités » (aim-oriented empiricism, la philosophie des sciences défendue dans ce livre).
Traduction de l’anglais au français par Gemini Google
À propos de l’auteur
Nicholas Maxwell a consacré l’essentiel de sa carrière universitaire à plaider pour une refonte en profondeur du monde académique, afin que celui-ci ne se contente plus d’accumuler du savoir, mais cherche à promouvoir activement la sagesse. Outre le présent ouvrage, il a publié quatre livres sur ce sujet : What’s Wrong With Science? (Bran’s Head Books, 1976), The Comprehensibility of the Universe (Oxford University Press, 1998), The Human World in the Physical Universe (Rowman & Littlefield, 2001) et Is Science Neurotic? (Imperial College Press, 2004). Il a également collaboré à plusieurs ouvrages collectifs et fait paraître de nombreux articles dans des revues de sciences et de philosophie, portant sur des domaines variés allant de la question de la conscience à la théorie quantique. Pendant près de trente ans, il a enseigné la philosophie des sciences à l’University College de Londres (UCL), où il est aujourd’hui maître de conférences émérite (Emeritus Reader) en philosophie des sciences et chercheur associé honoraire (Honorary Senior Research Fellow). Il a donné des conférences dans des universités et des colloques à travers toute la Grande-Bretagne, l’Europe et l’Amérique du Nord, et est intervenu dans l’émission Start the Week sur BBC Radio 4. En 2003, il a fondé Friends of Wisdom, un collectif international réunissant des personnalités favorables à ce que la recherche universitaire aide l’humanité à gagner en sagesse par des voies rationnelles (voir www.knowledgetowisdom.org). Pour de plus amples informations sur sa vie et ses travaux, vous pouvez consulter son site internet : https://www.nicholasmaxwell.net/.
Résumé
Cet ouvrage plaide pour la mise en œuvre d’une révolution intellectuelle profonde et globale, appelée à toucher, à des degrés divers, l’ensemble de la recherche scientifique et technologique, de la vie universitaire et de l’enseignement. Cette révolution intellectuelle se distingue toutefois des révolutions scientifiques désormais familières décrites par Kuhn : elle ne réside pas au premier chef dans un bouleversement de ce que nous tenons pour acquis sur tel ou tel aspect du monde — c’est-à-dire un changement de paradigme. Elle exige plutôt une refonte radicale des finalités intellectuelles fondamentales et des méthodes mêmes de la recherche. Aujourd’hui, la quête intellectuelle est tout entière vouée à l’accroissement des connaissances. Il convient de la muer en une démarche rationnelle dont le dessein premier soit d’enrichir la sagesse, tant individuelle que collective. Cette nouvelle forme de recherche accorde la primauté intellectuelle aux problèmes personnels et sociaux auxquels nous nous heurtons lorsque nous nous efforçons de réaliser ce qui est souhaitable et digne de valeur — les questions d’ordre cognitif et technique lui étant intellectuellement subordonnées et secondaires. Pour cette nouvelle discipline de l’esprit, ce sont nos actes et notre être qui comptent en dernier ressort : notre savoir n’est qu’une dimension de notre vie et de notre condition. L’auteur soutient qu’une condition nécessaire — bien que non suffisante — pour bâtir de concert un monde meilleur et plus humain est l’avènement d’une tradition d’investigation rationnelle de cette nature, centrée sur la vie et ses enjeux, et dévouée à l’épanouissement de la sagesse. Une telle tradition fait aujourd’hui défaut. En conséquence, notre capacité à résoudre de manière juste et féconde les difficultés rencontrées dans notre existence personnelle et sociale s’en trouve plus ou moins gravement entravée. Nombre de nos défis sociétaux et planétaires contemporains procèdent, pour une part, de notre incapacité séculaire à faire éclore une pensée véritablement rationnelle, engagée dans la cité et tournée vers la maturation de la sagesse. Cet idéal socratique fondamental ayant été trahi, nous nous trouvons confrontés à de graves périls engendrés par nos propres actes : réchauffement climatique, prolifération nucléaire, caractère létal de la guerre moderne, terrorisme, explosion démographique ou encore extinction accélérée des espèces. Dès lors, il ne saurait y avoir de tâche plus urgente, pour tous les acteurs gravitant autour du monde universitaire — scientifiques, ingénieurs, chercheurs, enseignants, administrateurs, étudiants, parents et bailleurs de fonds —, que de concourir à instaurer cette nouvelle démarche intellectuelle, rationnellement dédiée à l’élévation de la sagesse.
Préface à la première édition (1984)
Cet ouvrage plaide pour la mise en œuvre d’une révolution intellectuelle profonde et globale, appelée à toucher, à des degrés divers, l’ensemble de la recherche scientifique et technologique, de la vie universitaire et de l’enseignement. Cette révolution intellectuelle se distingue toutefois des révolutions scientifiques désormais familières décrites par Kuhn : elle ne consiste pas au premier chef en un bouleversement de ce que nous tenons pour un savoir sur tel ou tel aspect du monde — un changement de paradigme. Elle exige bien plutôt une refonte radicale des finalités intellectuelles fondamentales et des méthodes mêmes de la recherche. À l’heure actuelle, l’investigation intellectuelle est tout entière vouée à l’accroissement des connaissances. Il convient de la muer en une démarche rationnelle dont le dessein premier soit d’enrichir la sagesse, tant individuelle que collective. Cette nouvelle forme de recherche accorde la primauté intellectuelle aux problèmes personnels et sociaux auxquels nous nous heurtons lorsque nous nous efforçons de réaliser ce qui est souhaitable et digne de valeur — les questions d’ordre cognitif et technique lui étant intellectuellement subordonnées et secondaires. Pour cette nouvelle démarche, ce sont nos actes et notre être qui importent en dernier ressort : notre savoir n’est qu’une dimension de notre vie et de notre condition.
Je soutiendrai qu’une condition nécessaire — bien que non suffisante — pour que nous bâtissions de concert un monde meilleur et plus humain est l’avènement d’une tradition de recherche rationnelle de cette nature, centrée sur la vie et ses enjeux, et dévouée à l’épanouissement de la sagesse. Une telle tradition fait aujourd’hui défaut. En conséquence, notre capacité à résoudre de manière juste et féconde les difficultés rencontrées dans notre existence personnelle et sociale s’en trouve plus ou moins gravement entravée. Nombre de nos défis sociétaux et planétaires contemporains procèdent, pour une part, de notre incapacité séculaire à faire éclore une pensée véritablement rationnelle, engagée dans la cité et tournée vers la maturation de la sagesse. Cet idéal socratique fondamental a été trahi et, pour formuler les choses de la manière la plus radicale, nous nous trouvons désormais au bord de l’autodestruction.
Dès lors, il ne saurait y avoir de tâche plus urgente, pour quiconque participe de près ou de loin à l’entreprise universitaire — scientifiques, ingénieurs, chercheurs, enseignants, administrateurs, étudiants, parents et bailleurs de fonds —, que de concourir à instaurer cette nouvelle démarche intellectuelle, rationnellement dédiée à l’élévation de la sagesse.
Texte original en anglais
About the Author
Nicholas Maxwell has devoted much of his working life to arguing that we need to bring about a revolution in academia so that it comes to seek and promote wisdom and does not just acquire knowledge. Apart from the present book, he has published four others on this theme: What’s Wrong With Science? (Bran’s Head Books, 1976), The Comprehensibility of the Universe (Oxford University Press, 1998), The Human World in the Physical Universe (Rowman and Littlefield, 2001) and Is Science Neurotic? (Imperial College Press, 2004). He has also contributed to a number of other books, and has published numerous papers in science and philosophy journals on problems that range from consciousness to quantum theory. For nearly thirty years he taught philosophy of science at University College London, where he is now Emeritus Reader in Philosophy of Science and Honorary Senior Research Fellow. He has given lectures at Universities and Conferences all over Britain, Europe and north America, and has taken part in the BBC Programme ‘Start the Week’ on Radio 4. In 2003 he founded Friends of Wisdom, an international group of people sympathetic to the idea that academic inquiry should help humanity acquire more wisdom by rational means (see www.knowledgetowisdom.org). More information about his life and work can be found on his website: see https://www.nicholasmaxwell.net/.
Abstract
This book argues for the need to put into practice a profound and comprehensive intellectual revolution, affecting to a greater or lesser extent all branches of scientific and technological research, scholarship and education. This intellectual revolution differs, however, from the now familiar kind of scientific revolution described by Kuhn. It does not primarily involve a radical change in what we take to be knowledge about some aspect of the world, a change of paradigm. Rather it involves a radical change in the fundamental, overall intellectual aims and methods of inquiry. At present inquiry is devoted to the enhancement of knowledge. This needs to be transformed into a kind of rational inquiry having as its basic aim to enhance personal and social wisdom. This new kind of inquiry gives intellectual priority to the personal and social problems we encounter in our lives as we strive to realize what is desirable and of value – problems of knowledge and technology being intellectually subordinate and secondary. For this new kind of inquiry, it is what we do and what we are that ultimately matters: our knowledge is but an aspect of our life and being. The book argues that a necessary, though not a sufficient, condition for us to develop cooperatively a better, more humane world is that we have in existence a tradition of rational inquiry of this new kind, giving priority to life and its problems, devoted to the enhancement of wisdom. At present we have no such tradition. As a result we are all more or less severely handicapped in our capacity to resolve in desirable and good ways problems we encounter in our personal and social lives. Many of our present-day social and global problems are in part due to our long-standing failure to develop such a tradition of genuinely rational, socially active thought, devoted to the growth of wisdom. This basic Socratic idea has been betrayed, and as a result we are confronted by grave dangers of our own making, such as global warming, nuclear proliferation, the lethal character of modern war, terrorism, rapid population growth, rapid extinction of species. In the circumstances, there can scarcely be any more urgent task for all those associated in any way with the academic enterprise – scientists, technologists, scholars, teachers, administrators, students, parents, providers of funds – than to help put into practice the new kind of inquiry, rationally devoted to the growth of wisdom.
Preface to the First Edition 1984
This book argues for the need to put into practice a profound and comprehensive intellectual revolution, affecting to a greater or lesser extent all branches of scientific and technological research, scholarship and education. This intellectual revolution differs, however, from the now familiar kind of scientific revolution described by Kuhn. It does not primarily involve a radical change in what we take to be knowledge about some aspect of the world, a change of paradigm. Rather it involves a radical change in the fundamental, overall intellectual aims and methods of inquiry. At present inquiry is devoted to the enhancement of knowledge. This needs to be transformed into a kind of rational inquiry having as its basic aim to enhance personal and social wisdom. This new kind of inquiry gives intellectual priority to the personal and social problems we encounter in our lives as we strive to realize what is desirable and of value – problems of knowledge and technology being intellectually subordinate and secondary. For this new kind of inquiry, it is what we do and what we are that ultimately matters: our knowledge is but an aspect of our life and being.
I shall argue that a necessary, though not a sufficient, condition for us to develop cooperatively a better, more humane world is that we have in existence a tradition of rational inquiry of this new kind, giving priority to life and its problems, devoted to the enhancement of wisdom. At present we have no such tradition. As a result we are all more or less severely handicapped in our capacity to resolve in desirable and good ways problems we encounter in our personal and social lives. Many of our present-day social and global problems are in part due to our long-standing failure to develop such a tradition of genuinely rational, socially active thought, devoted to the growth of wisdom. This basic Socratic idea has been betrayed, and as a result, to put it at its most extreme, we now stand on the brink of self-destruction.
In the circumstances, there can scarcely be any more urgent task for all those associated in any way with the academic enterprise – scientists, technologists, scholars, teachers, administrators, students, parents, providers of funds – than to help put into practice the new kind of inquiry, rationally devoted to the growth of wisdom
Article rédigé avec l’Intelligence artificielle GEMINI de Google
De la connaissance à la sagesse : Pourquoi l’université doit changer de mission
Fiche d’identité du livre
Titre original : From Knowledge to Wisdom: A Revolution for Science and the Humanities
Auteur : Nicholas Maxwell (philosophe des sciences à University College London)
Parution : 1984 (1?? édition chez Blackwell) ; 2007 (2? édition révisée et augmentée chez Pentire Press)
1. Le point de départ : Une énigme moderne
Regardons le monde d’aujourd’hui. D’un côté, nos prouesses scientifiques et technologiques sont spectaculaires : nous décodons le génome, explorons l’espace lointain et connectons la planète entière en une fraction de seconde. D’un autre côté, nous semblons incapables de régler nos crises les plus graves : réchauffement climatique, guerres destructrices, prolifération des armes, misère et épuisement de la planète.
Pourquoi une telle contradiction ? Comment une humanité dotée d’autant de savoir peut-elle agir de façon aussi autodestructrice ?
La réponse de Nicholas Maxwell est simple et décapante : notre système universitaire et scientifique a confondu « accumuler du savoir » et « devenir sage ».
2. Le diagnostic : La « science sans boussole »
Pour Maxwell, le monde intellectuel moderne s’est enfermé dans ce qu’il nomme l’enquête du savoir (knowledge-inquiry) :
Les chercheurs s’efforcent d’accumuler des faits purs, des mesures, des formules et des technologies, tout en maintenant une stricte neutralité.
On apprend aux scientifiques à tenir les émotions, les valeurs éthiques, les désirs humains et la politique à distance des laboratoires pour rester « objectifs ».
Ce modèle a certes permis des avancées techniques inouïes, mais il a créé un piège gigantesque : la science augmente démesurément notre pouvoir d’action (notre puissance de frappe matérielle et industrielle), mais refuse d’examiner collectivement ce qu’il est bon et juste d’en faire.
Résultat : la puissance technique s’emballe au service de ceux qui la financent (l’armement, les intérêts industriels, la quête du profit), sans que personne n’ait pour métier intellectuel de réfléchir à la manière de bâtir un monde vivable et équitable.
3. L’erreur historique des Lumières
Comment en est-on arrivé là ? Maxwell remonte au XVIII? siècle, à l’époque des Lumières (Voltaire, Diderot, Condorcet). Ces penseurs voulaient tirer les leçons du succès des sciences de la nature pour transformer la société.
Mais selon Maxwell, ils ont commis une erreur d’aiguillage :
Au lieu d’aider les humains à résoudre coopérativement leurs dilemmes de vie, ils ont créé les « sciences sociales » (économie, sociologie, psychologie) sur le modèle des sciences physiques : observer les humains comme des objets passifs régis par des lois mécaniques.
Ce faisant, les sciences sociales ont cherché à décrire ou manipuler les comportements au lieu d’apprendre aux citoyens à dialoguer rationnellement pour mieux vivre ensemble.
4. La solution : L’« enquête de la sagesse »
Face à cette impasse, Maxwell propose une véritable révolution copernicienne pour l’école et l’université : passer de la simple connaissance à l’enquête de la sagesse (wisdom-inquiry).
Qu’est-ce que la « sagesse » pour Maxwell ? Ce n’est pas une méditation mystique isolée, ni un prêche moralisateur. C’est tout simplement :
La capacité de discerner et de réaliser ce qui a réellement de la valeur dans l’existence, pour soi-même et pour les autres.
Dans cette nouvelle université :
La priorité intellectuelle absolue est donnée aux problèmes de vie réels : comment enrayer la crise écologique ? comment partager justement les richesses ? comment faire grandir l’amitié, l’art, la justice et la paix ?
Le savoir technique redevient un moyen, non une fin en soi : les mathématiques, la physique ou la biologie ne disparaissent pas, mais elles sont au service de la réalisation du bien commun.
L’université devient un service civique ouvert à tous : elle ne s’enferme plus dans un jargon impénétrable d’experts, mais joue le rôle d’un grand forum démocratique aidant les citoyens à discuter clairement de leur avenir.
Réconcilier le cœur et la raison : la raison n’est pas une machine froide et insensible ; une pensée véritablement rationnelle écoute nos aspirations, nos peurs et notre bienveillance pour trouver les meilleures solutions d’action.
En résumé : Pourquoi ce livre est-il essentiel ?
From Knowledge to Wisdom est un cri d’alarme philosophique d’une grande lucidité. Nicholas Maxwell ne rejette pas la rationalité : il affirme au contraire que notre système actuel est profondément irrationnel parce qu’il produit des moyens gigantesques tout en restant aveugle sur les fins.
Pour lui, sauver l’avenir de l’humanité passe par une transformation de l’esprit : faire de l’intelligence un instrument d’apprentissage de la vie bonne et collective.
Article rédigé avec l’Intelligence artificielle GEMINI de Google
Comment faire ce passage de De la connaissance à la sagesse au sein de la population ?
Pour diffuser le passage de la « quête du savoir » à la « quête de la sagesse » au sein de la population générale, Nicholas Maxwell propose une transformation concrète des pratiques éducatives, citoyennes et culturelles. Selon lui, ce changement ne doit pas rester confiné aux cercles universitaires spécialisés, mais irriguer directement la vie quotidienne et sociale.
Voici les axes majeurs définis dans l’ouvrage pour concrétiser cette transition au niveau populaire :
1. Refonder l’éducation dès le plus jeune âge : « apprendre à vivre »
Un enseignement centré sur les problèmes de vie : Maxwell souligne que dès l’enfance, l’éducation ne doit plus être un simple gavage de faits mémorisés ou d’exercices techniques désincarnés. L’apprentissage doit partir des questionnements réels des enfants sur le monde, sur la vie collective, sur leurs émotions et sur ce qui a du sens ou de la valeur.
Entraîner à la résolution coopérative de problèmes : L’école doit initier les jeunes à formuler clairement leurs difficultés et à imaginer, tester et critiquer ensemble des actions pour les surmonter pacifiquement.
2. Transformer l’Université en un service public citoyen (People’s Civil Service)
Remplacer l’élitisme par un forum ouvert : Maxwell affirme que le monde académique doit agir comme une sorte de service public ouvert, dont le rôle premier est d’alimenter le débat démocratique.
Vulgarisation démocratique et langage clair : Pour que la population s’empare de ces réflexions, les universitaires ont le devoir d’exprimer les grands choix scientifiques et sociétaux dans un langage accessible et limpide (compréhensible dès l’adolescence), sans se retrancher derrière un jargon corporatiste.
Porter la voix des personnes vulnérables : La recherche doit contrecarrer l’influence disproportionnée des puissants et des bailleurs de fonds en donnant une visibilité publique aux besoins et aux problèmes des personnes défavorisées ou inarticulées.
3. Réhabiliter le débat socratique dans la vie quotidienne
Adopter la lucidité sur notre ignorance : S’inspirant directement de Socrate, Maxwell rappelle que la première étape vers la sagesse consiste à reconnaître nos limites et nos incohérences face aux questions existentielles fondamentales (« comment devrions-nous vivre ? »).
Soumettre nos buts collectifs à la critique rationnelle : Plutôt que de sacraliser des dogmes politiques, religieux ou marchands intouchables, les citoyens doivent prendre l’habitude d’interroger publiquement et sereinement les objectifs qu’ils poursuivent (croissance matérielle effrénée, consommation, compétition) pour vérifier s’ils mènent réellement à une vie bonne.
4. Réconcilier la pensée, l’art et les émotions
Décloisonner la raison et le cœur : Dans l’esprit populaire moderne hérité du rationalisme étroit, la raison est souvent perçue comme un mécanisme froid, insensible et bureaucratique. Maxwell insiste sur le fait que la sagesse requiert l’honnêteté émotionnelle, l’empathie et la sensibilité. Sans sentiment ni désir, nous sommes incapables de discerner ce qui a véritablement de la valeur.
Mobiliser les arts et la littérature : L’art, le théâtre et la littérature ne sont pas de simples divertissements décoratifs ; ils constituent des explorations fondamentales des dilemmes humains et nous permettent d’entrer avec bienveillance dans l’expérience d’autrui (person-to-person understanding).
5. Créer l’équivalent moderne d’une « assemblée tribale de l’humanité »
Créer des espaces de discussion coopérative : À l’époque des communautés réduites de chasseurs-cueilleurs, les décisions pouvaient être prises collectivement et de concert. Dans nos sociétés mondialisées et fragmentées, il est indispensable de forger de nouvelles institutions participatives locales, nationales et internationales pour permettre aux citoyens de délibérer de leurs intérêts communs.
Passer de l’intérêt personnel à la responsabilité partagée : Selon Maxwell, cultiver la sagesse au sein de la population exige d’élargir le cercle de nos préoccupations : faire en sorte que chaque individu apprenne à considérer les millions d’inconnus à l’autre bout de la planète avec la même humanité et la même sollicitude que celles qu’il réserve à ses proches.
Sarioglu, Huseyin (2026). Ontological Crises of the Neoliberal Era and al-Kindi’s Philosophical Counselling. Logos: Philosophical Counseling and Practices, 1(2), 125–143. https://doi.org/10.5281/zenodo.21172800
Copyright (c) 2026 Huseyin Sarioglu
Traduction de l’anglais au français par Gemini Google
Résumé
Cet article examine la manière dont le philosophe arabo-islamique du IXè siècle, al-Kind, envisageait le dépassement de l’affliction à travers sa philosophie, ainsi que les résonances de cette pensée avec le conseil philosophique contemporain. Les dix stratégies exposées dans son traité Sur l’art de dissiper les chagrins y sont analysées à la lumière des pratiques actuelles de consultation philosophique. L’étude retrace également les grandes lignes de l’évolution historique du conseil philosophique, ses démarches méthodologiques et ses liens avec la psychothérapie. En établissant des parallèles entre les vues d’al-Kind et les approches modernes, ce travail met en relief la pertinence durable de la sagesse philosophique pour affronter les épreuves de la condition humaine, au premier rang desquelles figurent le deuil et la souffrance.
Texte original en anglais
Abstract
This article examines the ninth-century Islamic philosopher al-Kindi’s understanding of coping with sorrow in his philosophy and its relationship to modern philosophical counselling. The ten strategies presented in Kindi’s treatise ‘On Dispelling Sorrows’ are analyzed in relation to contemporary philosophical counselling practices. The article also briefly touches upon the historical development of philosophical counselling, its methods, and its relationship with psychotherapy. By drawing parallels between Kindi’s ideas and modern approaches, the enduring importance of philosophical wisdom in coping with the difficulties of human existence, particularly sorrow and loss, is emphasized.
Article rédigé avec l’Intelligence artificielle GEMINI de Google
Crises ontologiques de l’ère néolibérale et le conseil philosophique d’al-Kindi
Analyse détaillée du texte de Huseyin Sarioglu, publié dans la revue Logos: Philosophical Counseling and Practices en 2026.
1. Contexte et problématique : Le malaise néolibéral et la crise ontologique contemporaine
L’auteur pose en préambule un constat sur le premier quart du XXIe siècle : le sommet du progrès technologique s’accompagne d’une crise de sens aiguë et d’une profonde érosion spirituelle.
L’hégémonie du modèle néolibéral : Le néolibéralisme ne constitue pas seulement un modèle économique ; il s’est érigé en autorité morale et en mode de gouvernementalité. Il impose à l’individu de se concevoir comme un entrepreneur de lui-même, soumis au culte de la performance et de la concurrence perpétuelle. L’échec social ou matériel y est perçu comme une défaillance purement individuelle, générant un sentiment chronique d’inadéquation et une dépendance maladive à la reconnaissance extérieure.
L’accélération temporelle et la précarité : La tyrannie de l’immédiateté et les conditions de travail précaires sapent la sécurité ontologique, c’est-à-dire la certitude intime de la continuité de son être et du sens de son existence.
Le paradoxe numérique : Bien qu’hyperconnecté, l’être humain contemporain souffre d’un déficit relationnel profond ; les interactions superficielles offertes par les réseaux sociaux créent un isolement affectif et une impression de solitude au milieu de la foule.
Face à ces pathologies de l’esprit, la philosophie doit quitter sa tour d’ivoire académique pour redevenir un art de vivre et un guide clinique et existentiel.
2. Le conseil philosophique : Origines et méthodes
L’article retrace l’émergence et la fonction du conseil philosophique contemporain :
Origine et légitimité : Bien qu’institutionnalisé à la fin du XXe siècle sous l’impulsion de pionniers comme Gerd Achenbach, le conseil philosophique s’enracine dans la tradition antique, notamment l’élenchos socratique, la quête d’ataraxie des stoïciens et les traités d’éthique spirituelle islamiques.
Méthodologie : Contrairement à une simple approche médicale, le conseil philosophique opère par le questionnement socratique, les expériences de pensée, l’analyse critique de textes et la déconstruction des présupposés axiologiques de la personne accompagnée.
Convergence avec Frankl et Marinoff : L’auteur relie cette démarche à la logothérapie de Viktor Frankl, axée sur le dépassement du vide existentiel par la recherche de sens, ainsi qu’aux travaux de Lou Marinoff, montrant que la clarification rationnelle des pensées restaure l’autonomie du sujet.
3. Les fondements métaphysiques et anthropologiques d’al-Kindi
Pour fonder sa proposition, l’auteur expose le système philosophique d’Abu Yusuf Yaqub ibn Ishaq al-Kindi, premier philosophe de langue arabe et membre de la Maison de la Sagesse à Bagdad sous le califat abbasside. Sa philosophie opère une synthèse rationnelle entre le platonisme, l’aristotélisme, le néoplatonisme et le monothéisme :
Être nécessaire et être contingent : Dieu seul est l’Être nécessaire subsistant par Lui-même, tandis que la totalité de l’univers matériel appartient au monde du possible, soumis à la finitude, à la création ex nihilo et aux lois de la causalité dont Dieu est la Cause Première.
Dualisme âme et corps : L’âme est une substance spirituelle, divine et immortelle, préexistante et survivant au corps physique périssable. L’âme humaine est traversée par trois puissances : la raison, le désir et la colère.
L’éthique et les vertus : Les passions conduisent à la déchéance et aux excès ; c’est à la raison qu’il revient de modérer ces pulsions pour faire émerger les vertus cardinales : la sagesse et le courage pour l’âme ; la tempérance et la modération pour réguler le corps et le comportement. Le but de la morale est d’assurer une existence vertueuse et sereine, seule condition du véritable bonheur.
4. Le traité Sur l’art de dissiper les chagrins
L’auteur analyse ce traité comme une authentique consultation philosophique épistolaire, rédigée par al-Kindi pour soulager un proche affligé. Al-Kindi y définit le chagrin comme une perturbation psychologique issue de la perte d’êtres ou d’objets chers, ou du non-accomplissement de désirs.
L’erreur fondamentale réside dans une illusion métaphysique : vouloir trouver la permanence dans un monde matériel instable. Désirer que ce qui est transitoire ne disparaisse pas équivaut à exiger l’impossible. Le soin de l’âme prime donc absolument sur celui du corps, car l’âme gouverne le corps et demeure éternelle.
Pour guérir cette douleur de l’esprit, al-Kindi énonce dix stratégies rationnelles :
Analyser et catégoriser la cause du chagrin : Distinguer l’origine du mal, qu’il soit causé par soi-même, causé par autrui, ou inévitable, afin d’agir sur les causes préalables plutôt que de subir passivement.
Se remémorer les chagrins passés : Observer comment nous avons surmonté des épreuves similaires autrefois, comment le temps a apaisé la peine et nous a rendus plus forts.
Considérer l’universalité de la peine : Prendre conscience que tout être humain partage cette vulnérabilité et affronte des deuils similaires brise l’isolement narcissique.
Admettre l’impossibilité d’une existence sans souffrance : Refuser tout malheur reviendrait à refuser les lois mêmes de la nature créée et donc à souhaiter le non-être, ce qui constitue une contradiction logique.
Cesser de s’affliger pour les biens communs et partagés : Les objets matériels extérieurs, les titres et la fortune sont accessibles à tous et sujets aux rivalités ; seuls nos attributs spirituels et nos vertus nous appartiennent en propre et méritent notre sollicitude.
Intégrer le concept de dépôt : Reconnaître que les biens matériels, le statut social ou les proches ne nous appartiennent pas mais nous sont seulement confiés en dépôt. Il est déraisonnable de se révolter lorsque le propriétaire légitime reprend ce qu’il a prêté.
Révéler la contradiction interne du chagrin : Si le chagrin provient de la perte ou du manque d’un objet extérieur, désirer posséder de plus en plus de choses revient à s’exposer mécaniquement à davantage de douleurs.
Détester le mal en lui-même et non la chose naturelle : À l’exemple de la mort, la mort en soi n’est pas un mal car elle relève de l’ordre naturel ; seule la peur de la mort est mauvaise.
Faire avec ce qui reste au lieu de ruminer ce qui est perdu : Réorienter l’attention sur les biens et facultés encore présents, ce qui nourrit la gratitude plutôt que l’amertume.
Comprendre que la perte allège les sources de tourment futur : Chaque bien matériel perdu est une dépendance en moins, un fardeau mental supprimé pour l’avenir, transformant la privation matérielle en un vecteur d’émancipation intérieure.
L’étude met en scène la méthode à travers quatre grands dilemmes typiques de la société postmoderne :
L’angoisse du statut et la compétition professionnelle : Un cadre supérieur effondré par un refus de promotion se voit rappeler la distinction entre son essence et les honneurs d’entreprise, qui ne sont qu’un statut extérieur prêté et soumis au bon vouloir d’autrui.
L’aliénation numérique et l’addiction aux mentions positives : Une créatrice de contenu dépressive face à la baisse de son audience apprend, par l’ascèse de la tempérance et le statut de dépôt, à dissocier son intégrité intellectuelle et morale du regard virtuel éphémère d’autrui.
Le culte de la vitesse et le surmenage : Face au sentiment de culpabilité d’un chef de projet dès qu’il s’arrête de travailler, le praticien utilise l’argument de la modération : c’est à l’âme rationnelle de guider le corps, et non à la cadence effrénée du marché d’asservir l’esprit.
Le nihilisme et l’angoisse du néant : Face à l’angoisse paralysante des crises globales futures, le praticien applique le principe selon lequel ce n’est pas l’incertitude du monde extérieur qui détruit le sujet, mais l’illusion de croire qu’il pouvait contrôler le contingent. La vertu de courage permet alors de sanctuariser un îlot de sens intérieur.
6. Bilan et synthèse méthodologique
Le modèle thérapeutique d’al-Kindi ne relève pas d’une simple consolation passive, mais d’une restructuration cognitive méthodique reposant sur trois piliers fondamentaux :
La hiérarchisation de l’être : Savoir distinguer métaphysiquement ce qui relève du contingent comme le marché, la matière ou l’approbation sociale, et ce qui relève du nécessaire comme la sagesse, l’âme immortelle et les vertus éthiques.
La réappropriation du temps : Remplacer l’illusion de la gratification instantanée par la modération et la patience réflexive.
L’authenticité relationnelle : Substituer aux réseaux virtuels superficiels de véritables liens humains fondés sur la communauté de sagesse et de vertu.
En conclusion, le texte soutient que le traité d’al-Kindi fournit une force rationnelle intemporelle capable de désamorcer les pathologies de l’ère néolibérale, redonnant à l’être humain la capacité d’être l’architecte autonome de sa propre vie intérieure.
Fisher, R. M. (2026). Philosophy of Fearism (Desh Subba) and Some Applications for Philosophical Counseling. Logos: Philosophical Counseling and Practices, 1(2), 79–96. https://doi.org/10.5281/zenodo.21084191
Traduction de l’anglais au français par Gemini Google
Notice biographique de l’auteur
R. Michael Fisher, Southwestern College
R. Michael Fisher, Ph. D., est membre du corps professoral permanent du programme doctoral en Pratiques visionnaires et leadership régénératif au Southwestern College de Santa Fe (Nouveau-Mexique). Ses recherches et ses écrits se situent au croisement de l’éducation, de la psychologie, de la philosophie, de la santé et de la politique. Depuis 1989, il a publié de nombreux travaux sur la peur et le dépassement de la peur (fearlessness). Il réside à Nanaimo, en Colombie-Britannique (Canada).
Résumé
L’émergence d’un nouveau champ d’études sur la « Peur » (Fear Studies) s’impose avec acuité aujourd’hui. Dans les années 1990 émergea, au cœur des campagnes du Népal, un romancier et poète publié de premier plan, habité par une réflexion philosophique sur la nature du comportement humain, articulée autour de la question des motivations. Son nom de plume est Desh Subba (1965-). Désormais établi à Hong Kong, cet intellectuel organique indépendant est le fondateur de la « philosophie du fearisme » (p. ex., Subba, 2014), qui formule une philosophie spéculative systématique. Il s’agit d’une branche novatrice de l’existentialisme, au sein de laquelle la « peur » se voit attribuer une place centrale (notamment aux dépens de l’anxiété) et s’articule selon une perspective onto-épistémique Est-Ouest singulière. Subba soutient que cette philosophie radicale offre un cadre naturel d’application à de multiples disciplines, des arts aux sciences humaines et naturelles, jusqu’aux domaines médicaux et du soin. Le présent article propose une première introduction fondamentale à cette philosophie subbaïenne du fearisme, ainsi qu’à quelques-unes de ses applications potentielles pour la consultation philosophique.
Texte original en anglais
Abstract
A new ‘Fear’ Studies is being called for today. Out of the rural lands of Nepal in the 1990s arose an important published novelist and poet with a philosophical interest in the nature of human behavior, focusing on motivation(s). His writer’s name is Desh Subba (1965-). Now living in Hong Kong, he is an organic-independent intellectual and founder of “philosophy of fearism” (e.g., Subba, 2014), which articulates a systematic speculative philosophy. It is a newer branch of existentialism, where “fear” is given central importance (e.g., over anxiety) and constituted in a unique E-W onto-epistemic way. Subba believes this radical philosophy provides a natural means for applications in various fields from the arts, humanities, sciences to the medical and caring fields. This article provides a first and basic introduction to this Subbaian fearism philosophy and some potential applications to philosophical counseling.
Author Biography
R. Michael Fisher, Southwestern College
R. Michael Fisher, Ph.D., is core faculty in the doctoral program of Visionary Practitioner and Regenerative Leadership, Southwestern College, Santa Fe, N.M. He researches and writes on the intersection of education with psychology, philosophy, health and politics. He has published extensively on fear and fearlessness since 1989. He lives in Nanaimo, BC., Canada.
Article rédigé avec l’Intelligence artificielle GEMINI de Google
Repenser la condition humaine par le prisme du fearisme : les apports de Desh Subba à la pratique philosophique
Introduction
Face à l’accumulation des crises contemporaines et au sentiment diffus d’insécurité qui traverse nos sociétés, la question de l’affectivité humaine revient au premier plan des réflexions philosophiques et thérapeutiques. C’est dans ce contexte que s’inscrit l’article de R. Michael Fisher, intitulé « Philosophy of Fearism (Desh Subba) and Applications for Philosophical Counseling », paru dans la revue Logos: Philosophical Counseling and Practices. L’auteur y propose une introduction systématique à la pensée de l’écrivain et penseur népalais Desh Subba, concepteur de la « philosophie du fearisme » (bhayabad), tout en explorant les passerelles possibles entre cette doctrine spéculative et la relation d’aide philosophique.
Le renversement de la tradition : de l’angoisse à la peur originaire
L’apport théorique central de l’article repose sur un renversement audacieux de la tradition philosophique occidentale. Depuis les stoïciens jusqu’aux figures de l’existentialisme (Kierkegaard, Heidegger, Sartre), la pensée européenne a largement valorisé l’angoisse ou l’anxiété (Angst), perçue comme un affect métaphysique « profond » révélateur du néant et de la liberté. À l’inverse, la peur y a souvent été reléguée au rang d’émotion secondaire, jugée superficielle car attachée à un objet déterminé.
S’appuyant sur les travaux de Subba, Fisher conteste radicalement cette hiérarchie. Pour le fearisme, la peur n’est pas une réaction triviale, mais la force motrice fondamentale (meta-motivation) qui gouverne l’évolution biologique, la structuration psychique et l’organisation sociale. L’anxiété n’est dès lors comprise que comme une manifestation dérivée, une « peur diluée » ou une rumination cognitive sans objet immédiat. S’intéresser à l’anxiété en occultant la peur reviendrait, selon l’expression de Subba, à vouloir étudier la fumée en ignorant le feu qui la produit.
Une lecture macro-sociale : architectures de la peur et dialectique historique
Au-delà de l’individu, l’article met en lumière la dimension éminemment collective et politique de la peur. Les institutions et les systèmes sociopolitiques sont appréhendés comme des « architectures de gestion de la peur ».
Fisher détaille également la fresque historique formulée par Subba, qui segmente l’histoire humaine en plusieurs « Âges de la Peur » (depuis les peurs primitives jusqu’à l’ère contemporaine de la cyber-peur et de la peur extrême). L’intérêt de ce schéma réside dans sa dynamique dialectique : le paroxysme de la peur extrême contient en germe son propre dépassement vers un « Âge sans Peur » (Fearless Age). Cette perspective évite le piège du pessimisme absolu en ouvrant la voie à une transformation consciente des rapports de force et des mécanismes sacrificiels (scapeghostism) qui empoisonnent le lien social.
Quelles implications pour la consultation philosophique ?
Bien que ni Subba ni Fisher ne revendiquent une pratique clinique directe, l’article esquisse des pistes stimulantes pour les praticiens du conseil et de l’accompagnement philosophique (philosophical counseling) :
Le recadrage des motifs profonds (Fearwork) : Inviter le consultant à relire ses difficultés non pas uniquement comme des troubles anxieux isolés, mais comme le résultat de dynamiques de peur plus profondes et structurelles façonnant son rapport au monde.
Le discernement éthique du comportement : L’analyse du concept de « basé sur la peur » (fear-based) offre une grille d’évaluation précieuse pour distinguer les démarches mues par le repli ou l’idéologie de celles orientées vers une recherche authentique de sagesse et de confiance.
Une redéfinition de la liberté : En accord avec les intuitions d’Erich Fromm sur la « peur de la liberté », le fearisme rappelle qu’une véritable émancipation ne peut être conquise par des méthodes elles-mêmes fondées sur la peur, posant ainsi les bases d’un travail d’émancipation lucide et durable.
Conclusion
En faisant dialoguer les intuitions de l’Est et les débats de l’Ouest, les travaux de Desh Subba relayés par R. Michael Fisher invitent praticiens et théoriciens à reconsidérer la peur non comme un simple symptôme à éradiquer, mais comme un révélateur anthropologique majeur. Dans un monde dominé par des incertitudes systémiques, l’intégration du fearisme au sein de la consultation philosophique offre un cadre novateur pour transformer la peur subie en un levier de conscience et de responsabilité partagée.
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Annexe : Résonances croisées entre le fearisme (Desh Subba) et Éloge de la fuite d’Henri Laborit
Éloge de la fuite est un essai de Henri Laborit publié en 1976. Il analyse plusieurs aspects fondamentaux de la vie en société (l’amour, la mort, le travail, etc.)1. Il insiste sur le besoin quasi permanent de l’être humain à vouloir fuir la situation dans laquelle il se trouve, à la recherche d’un nouvel état de plaisir et sur la difficulté pour lui de s’écarter des rapports de force et de pouvoir. L’auteur s’appuie sur ses connaissances en neurobiologie. Lecture en ligne : Internet Archive.
Introduction
L’analyse du fearisme initié par Desh Subba et commenté par R. Michael Fisher gagne une épaisseur théorique majeure lorsqu’on la confronte à l’essai fondamental du biologiste Henri Laborit, Éloge de la fuite (1976). Tous deux s’accordent sur le rôle pathogène des dominations sociales et le caractère trompeur des discours humanistes traditionnels. Toutefois, une lecture rigoureuse de Laborit met en lumière des divergences fondamentales sur la genèse de l’angoisse, le primat biologique des comportements et la possibilité même d’un dépassement historique des conflits.
1. Primat de la peur face au primat de la structure : une divergence neurobiologique
La philosophie du fearisme pose comme axiome absolu que la peur précède l’essence et constitue la première métamotivation de l’évolution. La grille de lecture de Laborit apporte une nuance physiologique décisive :
Le maintien de la structure comme finalité unique : Pour Laborit, un être vivant n’a pas d’autre raison d’être que d’être, c’est-à-dire de maintenir son équilibre homéostatique et de préserver sa structure organique. La motivation première de tout système nerveux est la recherche de l’action gratifiante (le principe de plaisir, soutenu par le faisceau de la récompense MFB).
Le statut fonctionnel de la peur : Chez Laborit, la peur n’est pas le moteur premier de la vie, mais un signal d’alarme lié au système périventriculaire (PVS), déclenché en réponse à un stimulus nociceptif ou à la menace d’une destruction de structure.
La genèse neurophysiologique de l’angoisse : Alors que Subba qualifie l’anxiété de simple peur diluée ou de rumination sans objet, Laborit lui assigne un mécanisme expérimental précis : l’angoisse naît de l’impossibilité d’agir. Lorsque ni la fuite motrice ni la lutte défensive ne sont possibles (soumission imposée par les règles sociales ou déficit total d’information), le Système Inhibiteur de l’Action (SIA) s’active de manière prolongée. C’est cette inhibition motrice qui met en alerte l’axe hypophyso-corticosurrénalien et engendre les désordres psychosomatiques (hypertension, ulcères, dépression).
2. Architectures sociales et dominations hiérarchiques
Sur le plan sociopolitique, l’accord entre Laborit et les théoriciens du fearisme est frappant :
Les règles sociales comme verrous de la soumission : Subba affirme que tous les systèmes sociaux sont des architectures de gestion de la peur. Laborit démontre exactement comment ces architectures fonctionnent : l’espace opérationnel contenant des objets et des êtres gratifiants, les individus entrent en compétition pour leur appropriation. Il en découle l’apparition des hiérarchies de dominance.
Le rôle mystificateur du langage conscient : Les deux approches dénoncent l’illusion des grands idéaux. Laborit montre que le langage conscient, né du cortex associatif, sert principalement à inventer des alibis logiques pour camoufler les pulsions de domination et rendre la soumission acceptable aux dominés sous les vocables flatteurs d’amour, de patrie, de devoir ou de sacrifice.
Le mécanisme du bouc émissaire : Le concept subbaïen de scapeghostism, où les êtres s’attaquent à des cibles moindres pour décharger leur peur, rejoint la description laboritienne de l’agressivité de détournement : dans l’impossibilité d’affronter le dominant direct sans risquer la destruction, l’agressivité refoulée se porte sur les subordonnés, les minorités ou le cercle familial.
3. Dialectique de l’« Âge sans Peur » face au scepticisme biologique laboritien
La divergence philosophique la plus nette concerne la trajectoire historique et l’issue proposée par chaque auteur.
Subba propose un schéma dialectique où l’humanité, après avoir traversé un Âge de la peur extrême, pourrait franchir un saut évolutif vers un Âge sans Peur (Fearless Age), caractérisé par l’abandon des rivalités, de la haine et des compétitions mortifères.
Laborit oppose une fin de non-recevoir formelle à toute vision d’une société idéale ou d’une harmonie définitive :
L’inaccessibilité de la société idéale : Pour le biologiste, l’Histoire ne se répète pas mais transforme sans cesse les éléments anciens pour en créer de nouveaux. Concevoir une société idéale relève du dogmatisme ou d’une projection narcissique close, car toute structure nouvelle voit immédiatement émerger de nouveaux rapports de force et de nouvelles technocraties de pouvoir.
L’absence de libre arbitre : L’être humain est façonné par les automatismes socioculturels enregistrés dans son système nerveux depuis sa naissance. Croire que l’on choisit librement son émancipation est une illusion nourrie par l’ignorance des déterminismes qui commandent l’action.
4. La fuite créatrice comme réponse thérapeutique
Cette confrontation éclaire puissamment la pratique de l’accompagnement et de la consultation philosophique :
Déconstruire la culpabilité du fuyard : Pour Laborit, lorsque la lutte frontale mène à l’écrasement et la soumission à la destruction organique, la fuite est la seule attitude biologique saine pour préserver sa structure. Fuir les compétitions hiérarchiques et les honneurs factices n’est pas une lâcheté mais le moyen fondamental de rester normal par rapport à soi-même.
L’imaginaire comme territoire de libération : La seule véritable issue humaine réside dans la fuite en avant de l’imaginaire, de la démarche artistique, de la recherche scientifique et de la créativité désintéressée. Ce jardin intérieur n’a pas besoin de passeport et échappe à l’aliénation marchande.
L’apport à la relation d’aide : Le conseiller philosophique trouve dans la biologie des comportements de Laborit un outil démystificateur implacable. En apprenant au consultant à identifier les servitudes inconscientes auxquelles son éducation l’a soumis, la démarche thérapeutique ne cherche pas un héroïsme illusoire, mais enseigne l’art de déjouer les pièges de l’inhibition motrice et de transformer le malaise existentiel en impulsion créatrice.
Article rédigé avec l’Intelligence artificielle GEMINI de Google
Citations majeures sur la peur dans la tradition philosophique
Antiquité : la maîtrise des passions et la lucidité rationnelle
Épicure (Lettre à Ménécée) :
« Prends l’habitude de penser que la mort n’est rien pour nous. Car tout bien et tout mal résident dans la sensation : or la mort est privation de sensation. Dès lors, la juste connaissance de ce que la mort ne nous est rien nous fait jouir du caractère mortel de la vie. »
Sénèque (Lettres à Lucilius, Lettre XIII) :
« Il y a plus de choses qui nous font peur que de choses qui nous font mal, et nous souffrons plus souvent de l’imagination que de la réalité. »
Aristote (Éthique à Nicomaque, Livre III) :
« On définit la peur l’attente d’un mal […] Le courageux craint donc, lui aussi, ce qui est au-dessus des forces de l’homme, mais il y fait face comme il faut et comme la raison le prescrit, en vue du noble. »
Philosophie moderne : la peur comme fondement politique et affect à disséquer
Thomas Hobbes (Léviathan, 1651) :
« La cause finale, la fin, ou le dessein des hommes […] en s’imposant à eux-mêmes cette restriction dans laquelle on les voit vivre dans des républiques, est le soin de leur propre préservation et, par là, d’une vie plus heureuse, c’est-à-dire le désir de s’arracher à ce misérable état de guerre qui est la conséquence nécessaire des passions naturelles des hommes. »
Hobbes écrivait également dans son autobiographie : « Ma mère mit au monde des jumeaux : moi-même et la peur. »
Baruch Spinoza (Éthique, Partie III, Définitions des affects) :
« La peur est une tristesse inconstante, née de l’idée d’une chose future ou passée dont l’issue est en quelque mesure incertaine. »
Également dans la Partie IV : « Il n’est pas d’affect de peur sans espérance, ni d’espérance sans peur. »
Michel de Montaigne (Les Essais, Livre I, Chapitre 18) :
« La chose du monde que je crains le plus, c’est la peur. »
XIXe et XXe siècles : de la peur concrète à l’angoisse existentielle
Arthur Schopenhauer (Le Monde comme volonté et comme représentation, 1819) :
« La peur de la mort est indépendante de toute connaissance ; car l’animal a cette peur, quoiqu’il ne connaisse pas la mort. Tout ce qui naît l’apporte avec soi dans le monde. »
Søren Kierkegaard (Le Concept d’angoisse, 1844) :
« L’angoisse est le vertige de la liberté, qui apparaît quand l’esprit veut poser la synthèse et que la liberté plonge le regard dans son propre possible. »
Martin Heidegger (Être et Temps, 1927) :
« Ce devant quoi l’angoisse s’angoisse n’est rien de ce qui est intra-mondain […] Ce devant quoi s’angoisse l’angoisse, c’est l’être-au-monde même. »
Jean-Paul Sartre (L’Être et le Néant, 1943) :
« C’est dans l’angoisse que la liberté est dans son être en question pour elle-même. »
Bertrand Russell (Essais sceptiques, 1928) :
« La peur est la source principale de la superstition et l’une des sources principales de la cruauté. Vaincre la peur est le commencement de la sagesse. »
Traduction de l’anglais au français par Gemini Google
Résumé
Dans cet article, je présente une approche clinique de la pratique philosophique. Selon cette approche, un concept ou une idée philosophique fait office de diagnostic lors des consultations philosophiques. D’une part, il sert de classification et de description philosophique d’un problème, d’une question ou d’un thème ; d’autre part, il offre un enseignement sous la forme d’un nouveau regard porté sur soi-même et/ou sur les situations. Un diagnostic philosophique distingue la consultation philosophique de la psychothérapie. Il est essentiel pour la pratique philosophique d’expliciter de tels diagnostics et d’élaborer une sorte de guide de référence comparable au Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM). Un tel manuel permettrait de favoriser les échanges d’informations entre praticiens philosophes, de soutenir la formation, de rendre la pratique de la consultation plus lisible pour les clients comme pour les tiers, et, à terme, de contribuer au développement de la pratique philosophique en tant que discipline de conseil et de coaching.
Table des matières
Résumé
1. Introduction
2. Les consultations philosophiques
3. Une approche clinique des consultations philosophiques
4. Le diagnostic philosophique
5. Un cadre pour les diagnostics philosophiques
6. Le rôle du diagnostic philosophique
7. Conclusion
1. Introduction
La dixième thèse de mon doctorat s’énonce ainsi : « La qualité d’une théorie du sens en médecine pourrait être améliorée si l’interprétation d’un signe ou d’un symptôme ne s’effectuait pas uniquement dans le jargon mécaniste de la cause, de la matière et du mouvement, mais également au moyen d’une métaphore contribuant à une conscience réflexive. » L’observation des consultations cliniques d’un hématologue m’a inspiré cette thèse. Je le voyais annoncer ce diagnostic souvent fatal à des patients atteints d’affections malignes du sang ou de la moelle osseuse. J’observais leur stupeur, leur désespoir, leur désarroi et leur combat pour faire face à la situation. Je voyais un hématologue leur tenir un discours conforme au paradigme dominant de la pratique médicale, décrivant des cellules échappant à tout contrôle, se mettant à proliférer et détruisant le fonctionnement normal des tissus. J’étais frappé par la dimension existentielle de ces instants, moments de vérité où la fin de la vie se profilait et où surgissaient les questions relatives au sens de l’existence. Je m’interrogeais sur le récit livré par le médecin. Il pouvait être vrai, mais il manquait de sens. Les patients ne se perçoivent pas comme des cellules ou des réactions chimiques. Mieux encore, ils ne peuvent penser à la manière de cellules ou de réactions chimiques. Il n’existe aucune passerelle entre cette explication naturaliste et l’expérience de la vie quotidienne. C’est pourquoi les explications naturalistes s’avèrent souvent insuffisantes en médecine. La question « que m’arrive-t-il à présent ? » ne reçoit pas de réponse porteuse de sens. La quête de l’attitude juste face à une situation de crise existentielle n’est pas prise en charge. La médecine moderne semble manquer à la fois d’outils et de temps pour y répondre.
Au fil de mon exercice en tant que médecin, le modèle médical m’a de plus en plus troublé. Il m’a d’abord conduit à formuler la thèse précitée, puis m’a poussé, quelques années plus tard, à m’orienter vers la pratique philosophique. Au lieu de devenir médecin praticien, je suis devenu praticien de la philosophie. Au sein de la pratique philosophique, mon approche demeure inspirée du modèle médical. Sa structure réflexive sied à la philosophie et, en y adjoignant un contenu philosophique, elle peut également servir de modèle à une pratique philosophique.¹ ²
Je considère le diagnostic comme un élément commun à la pratique médicale et à la pratique philosophique. À l’instar d’un médecin, chaque praticien philosophe s’appuie sur une idée comme point d’ancrage tout au long de la consultation. Certains praticiens adoptent une posture logique ou épistémologique et limitent la consultation à la résolution d’énigmes intellectuelles ; d’autres privilégient un point de vue plus anthropologique ou phénoménologique et visent la connaissance de soi ou l’enrichissement de l’expérience. En pratique philosophique, l’éthique constitue fréquemment un cadre de référence partagé pour aborder les problématiques liées à l’agir, en identifiant les tendances utilitaristes ou déontologiques ainsi que les apories classiques que ces éthiques véhiculent. Le diagnostic philosophique diffère par son contenu et présente une variabilité bien plus grande qu’en médecine, mais il demeure identifiable au travers des diverses formes de consultation philosophique.
Dans cet article, je présenterai ma conception du diagnostic en pratique philosophique, j’en explorerai le contenu et j’en discuterai la portée. En clarifiant et en précisant la notion de diagnostic philosophique, j’espère contribuer à l’essor de la pratique philosophique en tant que nouveau paradigme de la relation d’aide et de la consultation.
Notes de bas de page :
¹ Harteloh, P.P.M. 1999. The meaning of quality in health care. From intuition to rational reconstruction. Alblasserdam: Haveka (En néerlandais, résumé en anglais).
² Harteloh, P.P.M. 2010. « On the competence of philosophical counselors ». Practical Philosophy 10, 36-48.
Abstract
1. Introduction
2. Philosophical Consultations
3. A Clinical Approach to Philosophical Consultations
4. The Philosophical Diagnosis
5. A Framework for Philosophical Diagnoses
6. The Role of the Philosophical Diagnosis
7. Conclusion
Abstract
In this paper, I present a clinical approach to philosophical practice. In such an approach, a philosophical concept or idea functions as a diagnosis in philosophical consultations. It serves as a classification and philosophical description of a problem, question or theme on the one hand and provides a lesson in terms of a new way to look at one self and/or situations on the other hand. A philosophical diagnosis distinguishes the philosophical consultation from psychotherapy. It is important for philosophical practice to make such diagnoses explicit and construct a kind of guidebook like the Diagnostic and Statistical Manual for Mental Disorders (DSM). Such a guidebook would enhance the exchange of information among philosophical consultants, serve teaching purposes, make the consultation practice more explicit to clients and third parties, and eventually contribute to the development of philosophical practice as a discipline in consultancy and coaching.
1. Introduction
The tenth thesis of my PhD reads: « The quality of a meaning theory in medicine could be improved if the interpretation of a sign or symptom is not only done in the mechanical jargon of cause, matter and movement, but in terms of a metaphor contributing to a reflexive consciousness as well. » Observing the clinical consultations of a haematologist inspired this thesis. I saw him telling the often-fatal diagnosis to patients suffering from malignancies of the blood or bone marrow. I saw their surprise, their desperation, their wondering and their struggle to cope with the situation. I saw a haematologist telling them a story in line with the current paradigm governing medical practice about cells going out of control, starting to multiply and destroying normal tissue functioning. I was impressed by the existential quality of the moments, moments of truth in which the end of life announced itself and questions about the meaning of life popped up. I wondered about the story that was told by the physician. It might be true, but there was a lack of sense. Patients do not think of themself as cells or chemical reactions. Or even stronger they cannot think like cells or chemical reactions. There is no connection between this naturalistic explanation and experience in daily life. Therefore, naturalistic explanations often do not suffice in medicine. The question « what is happening to me now? » is not answered meaningfully. The quest for the right attitude in a situation of existential crisis is not addressed. Modern medicine seems to lack the tools and time for that.
While working as a medical doctor, the medical model bothered me more and more. It inspired me first to the thesis mentioned, and second some years later to my move into philosophical practice. Instead of becoming a practicing physician, I became a philosophical practitioner. In philosophical practice my approach is still inspired by the medical model. Its reflexive format suits philosophy and by adding philosophical content it can be a model for a philosophical practice too.¹ ²
I consider the diagnosis common to both medical and philosophical practice. Just like a medical doctor, every philosophical practitioner works with an idea as anchor point in the consultation process. Some practitioners take a logical or epistemological stance and restrict the consultation to puzzle solving; others take a more anthropological or phenomenological point of view and aim at self-knowledge or an enrichment of experience. In philosophical practice, often ethics is a common frame of reference for problems on doing, identifying utilitarian or deontological tendencies and the standard problems these kind of ethics carry. A philosophical diagnosis differs in content and varies much more than in medicine, but is recognizable in different forms of philosophical consultations too.
In this paper, I will introduce my idea of a diagnosis in philosophical practice, explore its content and discuss its meaning. By making the idea of a philosophical diagnosis more clear and distinct, I hope to contribute to the development of philosophical practice as a new paradigm in counselling and consultations.
Footnotes :
¹ Harteloh, P.P.M. 1999. The meaning of quality in health care. From intuition to rational reconstruction. Alblasserdam: Haveka (In Dutch, English summary).
² Harteloh, P.P.M. 2010. « On the competence of philosophical counselors ». Practical Philosophy 10, 36-48.