Réponse de Ovidiu Stoica au texte « L’ambiguïté du ad hominem » proposé par Oscar Brenifier

Le philosophe praticien Oscar Brenifier, Président et Co-fondateur de l’Institut de Pratiques Philosophiques, a publié un texte intitulé « L’ambiguïté du ad hominem » sur son compte LinkedIn le 24 juillet 2026. Ovidiu Stoica, Titulaire d’un master en conseil et consultation philosophiques (2020-2022) de la West University of Timi?oara (UVT), a souhaité répondre à monsieur Brenifier dans un texte intitulé « Abduction in Philosophical Practice : An Epistemological Critique of Brenifier’s Method » le jour même sur son compte LinkedIn. Nous vous offrons la traduction de l’anglais au français de cette réponse.


Traduction de la réponse de Ovidiu Stoica à Oscar Brenifier

par Google Gemini

L’abduction en pratique philosophique : critique épistémologique de la méthode de Brenifier

Concernant la défense par Oscar Brenifier de sa démarche en pratique philosophique, et plus particulièrement son recours au raisonnement abductif dans « L’ambiguïté de l’ad hominem » (LinkedIn, 24 juillet 2026)

Le recours de Brenifier à l’abduction constitue sans doute l’aspect le plus solide de la défense de sa propre approche de la pratique philosophique. Il soutient que la recherche philosophique peut légitimement dépasser ce qui est explicitement énoncé dans le discours pour examiner les conditions sous-jacentes, les présupposés ou les dispositions qui rendent possible une certaine façon de penser. Sur le principe, ce type d’investigation ne soulève aucune objection. Toutefois, le recours de Brenifier à l’abduction met également au premier plan la question méthodologique.

Charles Sanders Peirce (1839–1914) ne concevait pas l’abduction comme une forme de raisonnement autosuffisante. Elle représente le point de départ de la recherche : le moment où une hypothèse explicative plausible est proposée. Or, formuler une hypothèse ne revient pas à l’établir. L’hypothèse doit ensuite s’inscrire dans le processus plus large de la recherche. Par la déduction, on en tire les conséquences qui devraient s’ensuivre si l’hypothèse était exacte ; par l’induction, ces conséquences sont confrontées à l’observation afin d’évaluer, de réviser ou de rejeter l’hypothèse. L’abduction ouvre des possibles ; elle ne saurait, à elle seule, justifier des conclusions. La question fondamentale n’est donc pas de savoir si de telles interprétations sont possibles, mais comment elles sont produites, comparées et mises à l’épreuve.

Cette question méthodologique est étroitement liée à la distinction établie par Brenifier entre une attaque ad hominem illégitime — qui s’en prend à la personne pour esquiver l’examen de l’argument — et un examen philosophique légitime des conditions qui façonnent la pensée d’un individu. Le passage de l’argument à la personne peut, dans certaines circonstances, être philosophiquement légitime. Cependant, dès lors qu’un tel passage est opéré, la charge de la justification change de nature : le philosophe ne se contente plus d’analyser des arguments, il propose des hypothèses explicatives sur la personne. Ces hypothèses réclament des exigences méthodologiques.

Dans les consultations philosophiques examinées ici, le dialogue s’amorce par un élément authentiquement philosophique : une contradiction, une équivoque, une incohérence ou une difficulté à définir un concept. Ce sont là des caractéristiques directement observables dans l’échange. Le problème surgit lorsque la discussion glisse du problème conceptuel lui-même vers une explication des raisons pour lesquelles la personne pense de cette manière. La question cruciale est de savoir si le processus abductif demeure ouvert à des explications concurrentes. Une hésitation, par exemple, peut manifester une résistance ou un réflexe de protection, mais elle peut tout aussi bien traduire une prudence intellectuelle, la complexité d’une pensée, une incompréhension ou simplement le souci d’une plus grande précision. Le dialogue observable ne suffit pas, à lui seul, à déterminer quelle explication est exacte. Pourtant, dans les consultations analysées ici, aucune hypothèse alternative n’est formulée ni comparée. Le mouvement interprétatif s’effectue essentiellement dans une seule direction : à partir de traits observés dans le dialogue vers une explication fondée sur les dispositions sous-jacentes de la personne — une explication qui se trouve privilégiée et renforcée tout au long de la consultation, sans examen équivalent d’autres possibilités ni tentative sérieuse de dégager des observations susceptibles de la contredire.

À titre d’illustration, dans cette consultation (accessible à l’adresse : https://www.youtube.com/watch?v=h9NWYNowvTc ), il finit par caractériser son client ainsi :

« Vous vous séparez du monde. Vous vous placez « au-dessus » des autres en raison de votre orientation intellectuelle. Cela crée de l’arrogance et de la distance. La distance empêche une compréhension authentique, car comprendre exige de participer plutôt que d’observer. Votre désir de comprendre se détruit donc lui-même. Sous tout cela se cache un rejet du monde imperfectible (et, en fin de compte, de vous-même) au profit de la transcendance. »

Pourtant, de nombreux récits tout aussi plausibles auraient pu être construits à partir de la même question initiale — « Pourquoi est-ce si important pour moi de comprendre les choses ? » —, selon les questions que le philosophe choisit de poser et l’hypothèse explicative abductive qui oriente la recherche. Les questions étant elles-mêmes chargées de théorie, elles façonnent également les réponses du client. Ainsi, le même matériau initial aurait tout aussi bien pu donner lieu aux récits suivants :

Client : Pourquoi est-ce si important pour moi de comprendre les choses ?

Philosophe : Quelle est la meilleure partie du fait de comprendre ?

Client : Le moment où tout s’emboîte soudainement.

Philosophe : Qu’est-ce que cela fait ressentir ?

Client : De l’émerveillement. De l’enthousiasme.

Philosophe : Donc, peut-être que comprendre est gratifiant en soi ?

  • Récit : La motivation première est l’émerveillement intellectuel. Le défi consiste à équilibrer la contemplation et l’action.

Philosophe : Supposez que vous cessiez soudainement de vouloir comprendre. Que perdriez-vous ?

Client : Une partie de ce que je suis.

Philosophe : Plus que la sécurité ?

Client : Oui. Je ne me reconnaîtrais plus.

  • Récit : La compréhension est au cœur de l’identité du client.

Philosophe : Quand aimez-vous le plus comprendre ?

Client : Quand je découvre des liens cachés.

Philosophe : Que vous apportent ces liens ?

Client : Du sens.

  • Récit : La compréhension est avant tout un moyen de donner du sens à l’existence.

Philosophe : Que se passe-t-il si vous ne comprenez pas quelque chose ?

Client : Je me sens malhonnête de répéter des idées que je ne comprends pas.

Philosophe : Alors votre préoccupation est-elle la peur — ou la vérité ?

Client : La vérité.

  • Récit : Le moteur est l’intégrité intellectuelle : le refus d’accepter ou de répéter ce qu’on ne comprend pas véritablement.

Philosophe : Quand la compréhension est-elle la plus satisfaisante ?

Client : Quand je peux l’expliquer à quelqu’un d’autre.

Philosophe : Pourquoi ?

Client : Parce qu’alors nous partageons quelque chose.

  • Récit : La compréhension est principalement une manière d’entrer en relation avec autrui. Penser n’est pas une fuite loin des relations, mais un moyen de les créer.

La question initiale du client n’implique aucun de ces récits, pas plus que celui de Brenifier ; tous sont élaborés par abduction. Qu’est-ce qui justifie de préférer le récit de Brenifier à ces alternatives tout aussi plausibles ?

Le raisonnement abductif de Brenifier procède par empilement d’hypothèses successives. Au lieu de demeurer des possibilités explicatives provisoires, chaque interprétation abductive est progressivement traitée comme un fait découvert, sur lequel s’échafaudent d’autres hypothèses abductives. Au fur et à mesure que la consultation se déroule, la généralité et la portée explicative des interprétations s’élargissent, tandis que leur justification épistémique s’amoindrit proportionnellement. Ce qui commence comme l’interprétation spéculative d’une formulation linguistique s’étend peu à peu en un portrait de plus en plus englobant de la personnalité du participant, de ses motivations cachées et de sa vision du monde. Le résultat est une cascade interprétative dans laquelle les conjectures sont progressivement réifiées en faits avérés, donnant à la spéculation l’apparence de mettre au jour des traits déjà présents chez le participant.

Dans la consultation examinée ci-dessus, la cascade interprétative se déroule de la façon suivante :

« Pour moi »

?

cas particulier

?

différent des autres

?

au-dessus des autres

?

arrogant

?

égocentrique

?

narcissique

?

chosifie les autres

?

incapable de comprendre les autres comme des sujets

?

vit dans l’abstraction

?

évite le monde concret

?

rejette le monde

?

rejette l’imperfection

?

se rejette lui-même

Aucune de ces transitions ne découle logiquement ni factuellement de la précédente. Chacune est une hypothèse abductive que des explications concurrentes auraient pu tout aussi bien remplacer. Pourtant, une fois introduite, chaque hypothèse se voit promue du statut de conjecture provisoire à celui de prémisse admise, autorisant ainsi l’étape abductive suivante. Dès lors, l’investigation ne converge pas par l’accumulation de preuves indépendantes, mais par l’accumulation de spéculations psychologiques empilées les unes sur les autres. Le portrait psychologique final apparaît convaincant non pas parce que chaque étape inférentielle a été indépendamment justifiée, mais parce que les hypothèses successives créent collectivement l’illusion d’une nécessité explicative.

Une autre source d’inquiétude réside dans le fait que les mouvements abductifs de Brenifier sont de manière écrasante orientés vers des explications négatives ; il opère avec une herméneutique prédéterminée de la déficience : l’évitement, l’attachement, l’avidité, la peur de la vie, de la mort ou de la liberté, la protection de soi, le besoin de reconnaissance, la préservation de l’image de soi, le narcissisme, le caractère anal, l’arrogance, l’orgueil intellectuel, l’immaturité, l’imposture, l’impuissance, la mauvaise foi, l’incapacité à se remettre en question, le rejet de soi.

Ces explications peuvent certes s’avérer exactes dans certains cas. Le problème ne réside pas dans leur simple possibilité, mais dans les conditions méthodologiques selon lesquelles elles sont introduites et évaluées. En l’absence d’une comparaison suffisante avec des hypothèses alternatives — en particulier celles qui ne réduisent pas les caractéristiques observées du dialogue à de présumées déficiences personnelles —, de telles interprétations risquent de fonctionner moins comme une clarification philosophique que comme une forme de réduction caractérielle, où l’hésitation, le désaccord, la contradiction ou l’incertitude sont interprétés avant tout comme l’expression de dispositions défaillantes ou de défauts de caractère. L’espace abductif se trouve restreint au profit d’explications en termes de déficience personnelle, au lieu de demeurer une recherche ouverte et orientée vers la vérité. Les explications négatives peuvent, bien entendu, être correctes, mais elles exigent la même ouverture méthodologique que n’importe quelle autre hypothèse. En outre, ces explications négatives deviennent fréquemment autoconfirmantes, dans la mesure où l’accord est interprété comme une confirmation, tandis que le désaccord ou l’hésitation sont réinterprétés comme de la résistance, ce qui immunise les interprétations contre toute réfutation.

Un exemple de ce type d’autoconfirmation apparaît dans l’interprétation selon laquelle le client se considérerait comme « au-dessus » des autres. Après que le client a expliqué qu’il accorde plus d’importance aux préoccupations intellectuelles qu’aux questions pratiques (2:42–3:15), Brenifier lui demande : « Où êtes-vous ? Au-dessus d’eux, à côté, ou en dessous ? » (3:43–3:49). Au lieu de répondre directement, le client hésite, et Brenifier interprète cela comme suit : « Vous voyez, là vous compliquez encore les choses parce que c’est un peu évident, non ? » (3:58–4:03). Il ajoute ensuite : « C’est évident » (4:03–4:06), et le client finit par céder : « Je suis au-dessus. » Élément capital : l’hésitation initiale du client n’est pas traitée comme un élément de preuve potentiel à l’encontre de l’interprétation, ni comme le signe que la question elle-même simplifie à l’excès la perception qu’il a de lui-même. Au contraire, l’hésitation est elle-même intégrée à l’interprétation : « L’idée d’être au-dessus vous dérange. C’est pour cela que vous ne voulez pas le dire » (4:33–4:41). En d’autres termes, la réticence à souscrire à l’hypothèse ne joue pas contre elle ; elle est réinterprétée comme la preuve d’une résistance sous-jacente.

Une fois cette démarche accomplie, l’interprétation se trouve de fait à l’abri de toute disconfirmation. Que le client acquiesce immédiatement ou qu’il hésite, les deux réponses viennent étayer la même conclusion : l’accord confirme l’interprétation, tandis que l’hésitation est perçue comme le signe d’un refus de reconnaître une « vérité désagréable ».

Ceci soulève la question épistémologique centrale : qu’est-ce qui ferait preuve contre l’interprétation ? Quelle observation amènerait le philosophe à la réviser ? Sans possibilité de correction, une hypothèse abductive risque de devenir moins une recherche de la vérité qu’un cadre interprétatif autoconfirmant, où l’accord est pris pour une validation et le désaccord est réinterprété comme une résistance ou une fuite face à une vérité inconfortable (négative), préservant ainsi l’hypothèse de toute réfutation possible. Inviter les clients à expérimenter de nouvelles perspectives conceptuelles n’a rien de critiquable — la philosophie l’a toujours fait. Le problème survient lorsque l’émergence de la nouvelle perspective est elle-même prise comme preuve de sa vérité, tandis que l’hésitation ou le désaccord sont interprétés comme une résistance à voir ce qui est déjà présumé s’y trouver.

C’est également ici que la comparaison avec la psychologie (en particulier la psychologie clinique et la psychiatrie) prend tout son sens. La psychologie va de même des phénomènes observables vers des hypothèses explicatives portant sur des mécanismes sous-jacents, des croyances, des schémas cognitifs, des traits ou des dispositions. Cependant, en tant que discipline scientifique, elle a développé des méthodes destinées à réguler ce mouvement : la comparaison d’explications concurrentes, l’observation systématique, l’expérimentation empirique et la possibilité de révision. La philosophie n’a pas vocation à devenir purement et simplement de la psychologie, mais lorsque la pratique philosophique formule des affirmations sur les structures sous-jacentes de la pensée d’une personne, elle se heurte à des défis épistémologiques analogues.


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