De l’université à l’action : la pratique philosophique comme profession émergente et paradigme dans la société contemporaine
From Academia to Action: Philosophical Practice as an Emerging Profession and Paradigm in Contemporary Society
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Xiaojun Ding, Jiayi Xin, Peter Harteloh, Caifeng Xie, Sirui Fu et Minqiang Xu
Dialogue: Canadian Philosophical Review / Revue canadienne de philosophie, 2025, 1–32. https://doi.org/10.1017/S0012217325100723.
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© The Author(s), 2025. Published by Cambridge University Press on behalf of the Canadian Philosophical Association/Publié par Cambridge University Press au nom de l’Association canadienne de philosophie
Résumé
La pratique philosophique a émergé en tant que discipline transformative qui fait le lien entre la recherche théorique et la vie quotidienne. Apparu à la fin du XXe siècle, ce domaine intègre le conseil, la thérapie et d’autres applications pratiques des perspectives philosophiques permettant de répondre aux défis existentiels et pragmatiques auxquels sont confrontés les individus, les groupes et les organisations dans la société contemporaine. Cet article examine la définition, l’évolution historique, les bases théoriques et les méthodologies de la pratique philosophique, tout en discutant des perspectives de professionnalisation — y compris la certification, les directives éthiques et l’intégration au sein des systèmes de santé et d’éducation. En fin de compte, cette étude souligne le potentiel de la pratique philosophique à revitaliser la pertinence de la philosophie, à favoriser l’épanouissement personnel et à améliorer le bien-être de la société.
Source : Cambridge University Press.

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Titre : From Academia to Action: Philosophical Practice as an Emerging Profession and Paradigm in Contemporary Society
Auteurs : Xiaojun Ding, Jiayi Xin, Peter Harteloh, Caifeng Xie, Sirui Fu, Minqiang Xu
Affiliations : Département de philosophie, École des humanités et sciences sociales, Université Jiaotong de Xi’an (Chine) ; Institut Érasme pour la pratique philosophique, Rotterdam (Pays-Bas)
Publication : Dialogue: Canadian Philosophical Review / Revue canadienne de philosophie, Cambridge University Press, 2025, p. 1–32
1. Problématique et thèse centrale
L’article aborde la crise de pertinence de la philosophie universitaire contemporaine, souvent qualifiée d’« armchair philosophy » (philosophie de fauteuil), caractérisée par une spéculation abstraite, métaphysique ou analytique, isolée des défis vécus par les individus. Face aux mutations sociétales accélérées, à la dissolution des repères traditionnels et aux limites du paradigme biomédical de la santé mentale (qui tend à médicaliser et pathologiser des angoisses purement existentielles sous le terme d’états dépressifs), les auteurs soutiennent la thèse suivante :
Thèse centrale : La pratique philosophique contemporaine (Philosophical Practice) ne constitue pas une simple déclinaison vulgarisée ou appliquée de la philosophie théorique, mais incarne un véritable changement de paradigme épistémologique (au sens kuhnien réinterprété sociologiquement) et une profession émergente autonome, restaurant la philosophie comme « mode de vie » (art of living) et dialogue dialectique non pathologisant.
2. Archéologie historique et clarification conceptuelle
Les auteurs établissent une généalogie rigoureuse de la discipline en distinguant trois échelles temporelles et conceptuelles :
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? PHILOSOPHIE COMME MODE DE VIE (Antiquité / Transculturel)?
? Hadot, Socrate, Stoïciens, Confucius, Daoïsme ?
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? DIALOGUE SOCRATIQUE DE GROUPE (Début du XXe siècle) ?
? Nelson & Heckmann (ouvriers, espace public) ?
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? CONSULTATION PHILOSOPHIQUE PRIVÉE (Années 1980) ?
? Achenbach (1981), Hoogendijk (hors académie/thérapie)?
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La temporalité immémoriale et transculturelle : En référence explicite aux travaux de Pierre Hadot (1995), la philosophie antique (grecque, romaine, mais également chinoise confucéenne ou taoïste) n’était pas un discours universitaire sur des concepts, mais un ensemble d’exercices spirituels et un art de vivre. Les auteurs rappellent la transition historique : la philosophie socratique se tenait sur l’agora (marché public), s’est sédimentée dans des écoles (l’Académie de Platon, le Portique), avant d’être confinée dans l’espace universitaire médiéval (charte de Bologne, 1158) et moderne, devenant une discipline scientifique coupée du profane.
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Le tournant socio-critique du début du XX? siècle : L’essor des dialogues néo-socratiques initiés en Allemagne par Leonard Nelson et Gustav Heckmann auprès de travailleurs et d’ouvriers a démontré la capacité de l’investigation philosophique à exister comme activité démocratique, collective et publique.
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L’institutionnalisation contemporaine (fin du XX? siècle) : L’acte de naissance de la consultation philosophique individuelle moderne est fixé en 1981 en Allemagne avec Gerd B. Achenbach (fondation de l’IGPP en 1982), suivi par Adriaan Hoogendijk aux Pays-Bas. Ce geste a consisté à ouvrir des cabinets de consultation privés en dehors des institutions académiques et psychiatriques.
3. Typologie des modalités d’intervention
| Modalité | Contextes & Dispositifs | Méthodologies représentatives | Finalités visées |
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Consultation individuelle (Individual Counselling / Consultation)
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Cabinet privé, téléconsultation (Zoom, Tencent Meeting)
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• Méthode « Beyond-Method » (Achenbach)
• Modèle FIIT (Raabe)
• Analytic Philosophical Practice (APP, Ding)
• Approche réflexive (Harteloh)
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Examen des visions du monde (worldview), clarification conceptuelle, autocompréhension, alignement existentiel (« thérapie pour les personnes saines » selon Marinoff).
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Facilitation de groupe (Group Facilitation)
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Cafés philosophiques (Marc Sautet), bibliothèques, écoles (Philosophie pour enfants / P4C de Lipman) |
• Dialogue néo-socratique (Nelson-Heckmann)
• Méthode maïeutique interrogative (Brenifier)
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Élucidation coopérative, développement des vertus intellectuelles, délibération publique, déconstruction des présupposés non examinés. |
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Conseil organisationnel (Organizational Consulting)
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Entreprises, hôpitaux, administrations gouvernementales |
• Modèle P.E.A.C.E. (Marinoff)
• Délibérations morales d’entreprise (van Luijk)
• Marches philosophiques (philosophical walks, Harteloh)
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Résolution des dilemmes éthiques d’entreprise, clarification des valeurs institutionnelles, gestion de la souffrance au travail, gouvernance éthique. |
4. La modélisation méthodologique : l’exemple du protocole P.E.A.C.E.
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P (Problem) : Identification dialectique du problème fondamental soulevé par le client.
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E (Emotion) : Reconnaissance et verbalisation constructive des réactions émotionnelles (point d’intersection avec la psychothérapie).
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A (Analysis) : Évaluation rationnelle, logique et argumentation critique des options envisageables (la philosophie ne cherche pas à anesthésier la douleur, mais à clarifier les implications logiques).
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C (Contemplation) : Élargissement de la perspective ; identification des cadres interprétatifs globaux et intégration des philosophies existentielles ou éthiques pertinentes.
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E (Equilibrium) : Atteinte d’un équilibre réflexif où la situation de départ cesse d’être vécue comme une aporie paralysante.
5. Démarcation épistémologique : Consultation philosophique vs Psychothérapie
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? AXES DE DIFFÉRENCIATION ?
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? PSYCHOTHÉRAPIE CLINIQUE ? ? CONSULTATION PHILOSOPHIQUE ?
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? Modèle médicalisé / Pathologique ? ? Examen philosophique / Non-médical ?
? Statut : Thérapeute vs Patient ? ? Statut : Co-penseurs symétriques ?
? Cible : Dysfonctionnement mental ? ? Cible : Apories existentielles ?
? Objectif : Disparition du symptôme ? ? Objectif : Lucidité et autonomie ?
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La question des fondements cachés de la psychothérapie :Les auteurs rappellent que les grandes psychothérapies reposent sur des postulats philosophiques implicites :
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Freud et l’ontologie des pulsions (Éros et Thanatos).
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Carl Rogers et la perspective humaniste/phénoménologique de l’authenticité et de l’autoréalisation.
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Les thérapies cognitives comportementales (TCC de Beck, REBT d’Ellis), directement issues du stoïcisme antique (Épictète) et du doute méthodique cartésien.
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Le refus de la médicalisation : Les souffrances modernes (perte de sens, anxiété face à la mort, crises éthiques, sentiment d’absurdité) ne relèvent généralement pas de dysfonctionnements neurobiologiques, mais d’incohérences de vision du monde ou de crises de valeurs. Traiter ces questions exclusivement sous l’angle de la dépression biochimique constitue une erreur de catégorie épistémologique.
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La relation dialogique : Contrairement à la relation clinique asymétrique (soignant/patient diagnostiqué), la relation en consultation philosophique est une maïeutique horizontale entre co-penseurs (co-thinkers).
6. La pratique philosophique comme nouveau paradigme kuhnien
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Rupture épistémologique : Dépassement du dogme positiviste séparant l’observateur de l’objet observé (analogie avec le principe d’incertitude d’Heisenberg en physique ou l’effet Hawthorne en sociologie). La pratique philosophique postule que la philosophie est inséparable de la subjectivité et de la conduite de vie de celui qui l’énonce.
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Communauté et institutions dédiées :Réseau mondial de conférences biennales initié à Vancouver en 1994 par Lahav et Marinoff (tenu à Paris, Leusden, New York, Oxford, Oslo, Mexico, Timi?oara, et Zagreb en 2025).
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Revues académiques à comité de lecture spécialisées (Philosophical Practice: Journal of the APPA, International Journal of Philosophical Practice, HASER, etc.).
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Sociétés professionnelles certifiantes (APPA et NPCA aux États-Unis, sociétés nationales en Allemagne, aux Pays-Bas, en Corée du Sud, etc.).
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7. Professionnalisation : Critères, tensions éthiques et cursus
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La controverse du prérequis académique : Faut-il exiger un Master ou un Doctorat en philosophie pour pratiquer ?
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Arguments corporatistes/qualitatifs (APPA) : Nécessité d’une rigueur herméneutique et logique pour éviter les dérives de coaching superficiel ou pseudo-thérapeutique.
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Arguments d’ouverture : L’érudition livresque ne confère pas l’écoute bienveillante, l’agilité communicative ou l’empathie maïeutique nécessaires au dialogue en cabinet ; certains non-universitaires possèdent des vertus dialogiques remarquables.
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Le concept de Bildung et la formation clinique supervisée : La formation (généralement sur 1 à 2 ans) ne repose pas uniquement sur l’acquisition de théories, mais sur l’auto-transformation du praticien (Bildung), l’étude de biographies exemplaires, et des stages pratiques supervisés avec enregistrement et analyse de consultations réelles. L’article cite en exemple la Corée du Sud (Société coréenne de consultation philosophique), qui impose des conditions strictes : Master minimum, 240 h de cours magistraux, 160 h d’ateliers, 70 h de pratique supervisée, présentation d’études de cas et publication d’au moins 3 articles de recherche.
8. Évaluation critique et portée prospective
Forces et apports épistémologiques
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Décloisonnement culturel : Les auteurs intègrent un corpus transculturel équilibré, combinant traditions analytiques/continentales occidentales et sagesses chinoises (confucianisme avec l’articulation gongfu [effort]/jingjie [état spirituel], taoïsme), enrichissant l’assise théorique du dialogue.
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Alternative concrète à la précarité des humanités : L’article valorise un débouché professionnel légitime pour les diplômés en philosophie, en dehors du goulet d’étranglement des postes universitaires ou de l’enseignement secondaire.
Limites et défis non résolus
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Absence de régulation publique et d’intégration assurantielle : Les consultations philosophiques demeurent des actes privés non remboursés par la sécurité sociale ou les assurances maladie, limitant leur accessibilité financière aux classes socio-économiques favorisées.
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Frontière pathologique et risque de responsabilité légale (malpractice) : Bien que l’article délimite la « thérapie pour personnes saines », le repérage précoce de troubles psychotiques ou de conduites suicidaires exige des compétences diagnostiques que la formation philosophique classique n’inclut pas, exposant le praticien à des dilemmes éthico-légaux sévères.
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Tension entre commercialisation et authenticité : Le risque de voir la consultation philosophique dériver vers un « néo-coaching » néolibéral dépolitisé, axé sur l’optimisation des performances individuelles ou la pacification du mécontentement au sein de l’entreprise, demeure un point de vigilance éthique essentiel
Conclusion de l’analyse
L’étude de Ding et al. (2025) formalise un tournant fondamental : la pratique philosophique n’est plus une périphérie contestée, mais un paradigme structuré qui réconcilie la rigueur du concept universitaire et l’urgence de l’existence concrète, proposant une redéfinition démocratique et séculière du rôle du philosophe au XXI? siècle.















