Article # 305 – Le Nouvel Esprit Scientifique, Gaston Bachelard, Les Presses universitaires de France, 1934

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RAPPORT DE LECTURE


Bachelard, G. (1968). Le nouvel esprit scientifique (10e éd.). Presses universitaires de France. (Oeuvre originale publiée en 1934)


Notice bibliographique

  • Auteur : Gaston Bachelard (1884-1962)

  • Titre : Le Nouvel Esprit Scientifique

  • Lieu de publication : Paris

  • Éditeur : Les Presses universitaires de France

  • Édition de référence : 10ème édition, 1968 (Collection : Nouvelle encyclopédie philosophique)

  • Date de première édition : 1934

  • Nombre de pages de l’édition originale : 181 pages

Introduction

L’avènement de la physique mathématique contemporaine au début du XXe siècle a profondément ébranlé les structures traditionnelles de la théorie de la connaissance. Dans Le Nouvel Esprit Scientifique, publié en 1934, le philosophe Gaston Bachelard entreprend d’analyser cette mutation épistémologique majeure. Loin de concevoir la science comme une accumulation linéaire de faits empiriques ou comme la simple projection de cadres rationnels immuables, Bachelard y démontre que la science moderne se caractérise par une dialectique incessante entre la raison et l’expérience.

Cette dialectique se déploie à travers des extensions théoriques audacieuses (géométries non-euclidiennes, relativité einsteinienne, mécanique quantique et ondulatoire) qui enveloppent et rectifient le savoir antérieur plutôt qu’elles ne le contredisent purement et simplement. L’objectif de ce rapport de lecture est de restituer, avec une rigueur universitaire et une fidélité absolue au texte, les thèses fondamentales de l’ouvrage, en suivant le parcours analytique de son introduction et de ses différents chapitres.

I. La complexité essentielle de la philosophie scientifique (Introduction)

1. Le dualisme métaphysique de la science

Bachelard part du constat posé par William James selon lequel tout homme cultivé s’appuie inconsciemment sur une métaphysique. Pour le scientifique moderne, cette situation est plus complexe encore : il n’emploie pas une, mais deux métaphysiques contradictoires, tranquillement associées dans son esprit : le rationalisme et le réalisme. Bachelard cite à cet égard le postulat d’Alfred Bouty (1908) affirmant que la science offre deux aspects, subjectif et objectif, également nécessaires, car il est impossible de modifier aussi bien les lois de notre esprit que celles du monde.

En pratique, la philosophie scientifique ne se présente jamais sous une forme purement unilatérale :

  • Le rationaliste accepte quotidiennement l’instruction d’une réalité qu’il ne connaît pas à fond.

  • Le réaliste procède à des simplifications immédiates qui relèvent de principes rationnels informateurs.

Il n’existe donc pas de réalisme ou de rationalisme absolus dans l’activité scientifique. C’est la pensée scientifique elle-même qui doit devenir le thème de la polémique philosophique, conduisant à substituer aux métaphysiques intuitives des métaphysiques discursives objectivement rectifiées.

2. Le vecteur épistémologique et le réalisme technique

Bachelard récuse l’affirmation traditionnelle selon laquelle la connaissance s’élabore en allant du réel vers le général, axe théorique hérité d’Aristote et de Francis Bacon. Pour lui, la direction du mouvement de conceptualisation est inversée :

« Le sens du vecteur épistémologique nous paraît bien net. Il va sûrement du rationnel au réel et non point, à l’inverse, de la réalité au général […]. »

L’activité scientifique contemporaine est une « réalisation du rationnel », un « réalisme de seconde position » qui s’oppose à la réalité immédiate et usuelle. L’expérience scientifique est ainsi une « raison confirmée », où la nécessité du phénomène est saisie théoriquement avant d’être découverte expérimentalement. L’hypothèse de travail, loin d’être un artifice provisoire, acquiert une valeur de synthèse organique réelle.

3. La philosophie du « pourquoi pas » et la phénoménotechnique

Bachelard oppose à la philosophie classique du « comme si » une philosophie discursive de la généralisation polémique, qu’il nomme la philosophie du « pourquoi pas ». La science moderne ne cherche pas à simplifier le complexe, mais plutôt à lire le complexe dans le simple et à compliquer la raison à mesure qu’elle simplifie le réel.

De plus, l’observation scientifique n’est jamais neutre ou immédiate : elle est structurellement discursive, polémique et médiate. Elle s’appuie sur des instruments de mesure qui ne sont rien d’autre que des « théories matérialisées ». Par conséquent, la véritable phénoménologie scientifique se définit comme une phénoménotechnique :

« Elle renforce ce qui transparaît derrière ce qui apparaît. Elle s’instruit par ce qu’elle construit. »

II. Les dilemmes de la philosophie géométrique (Chapitre I)

1. La fondation du non-euclidisme et l’ouverture de la raison

L’architecture de la géométrie euclidienne a été considérée pendant deux millénaires comme l’illustration par excellence du caractère immuable de la raison humaine (notamment chez Kant). L’émergence des géométries non-euclidiennes (Lobatchewsky, Bolyai) vers 1830 a brisé ce rationalisme fermé.

Bachelard montre comment la découverte s’est préparée au XVIIIe siècle avec d’Alembert, Saccheri, Lambert et Taurinus. Initialement, le postulat des parallèles était envisagé comme un théorème à démontrer, les géomètres ne doutant pas de son existence physique objective. En introduisant le doute méthodique et en cherchant à démontrer le postulat par l’absurde, Lambert et Taurinus ont progressivement mis au jour des enchaînements logiques rigoureux et indépendants de la nature des objets de départ. Par exemple, Taurinus note que les grands cercles sur une sphère partagent des propriétés similaires aux droites dans un plan, à l’exclusion du postulat d’Euclide.

La révolution non-euclidienne démontre que le rôle fonctionnel et relationnel des entités prime sur leur nature substantielle intrinsèque. La simplicité cartésienne d’une notion n’est plus une qualité absolue, mais une propriété relative et extrinsèque, liée à son application.

2. Le rôle du groupe et de l’axiomatique

La cohérence des géométries contraires s’est établie à partir du moment où elles ont trouvé une correspondance dans une même forme algébrique. Les entités géométriques (points, droites, plans) sont dépouillées de leurs attributs intuitifs empiriques au sein de l’axiomatique formelle (comme dans les travaux de Hilbert) pour ne conserver que des qualités purement relationnelles.

Cette cohérence rationnelle s’appuie sur la notion de groupe de transformations. La géométrie euclidienne est fondée sur le groupe des déplacements (permettant la superposition et l’égalité métrique des figures). L’axiomatique démontre ce que l’expérience ne fait que constater. Un système axiomatique n’est complet et exempt de contradictions que s’il s’avère la représentation exacte d’un groupe mathématique fermé.

3. La rectification de « l’erreur » de Poincaré

Henri Poincaré soutenait que la géométrie euclidienne demeurerait toujours la plus commode des représentations physiques, et que face à une contradiction expérimentale (telle que la déviation de la lumière constatée par Gauss), le physicien préférerait modifier les lois de l’optique plutôt que d’abandonner le cadre euclidien.

Bachelard montre que la microphysique contemporaine a invalidé cette opinion en se constituant directement sur des schèmes non-euclidiens. Les particules électriques fondamentales ne se comportent pas comme des solides rigides classiques : elles subissent des déformations cinétiques régies par la transformation de Lorentz, qui n’admet pas le groupe des déplacements euclidiens. L’esprit scientifique contemporain a dû surmonter ses habitudes intellectuelles euclidiennes pour penser directement à partir du groupe abstrait des transformations physiques.

III. La mécanique non-newtonienne (Chapitre II)

1. Enveloppement théorique plutôt que transition linéaire

L’astronomie relativiste d’Einstein ne découle pas d’une amélioration continue ou d’une précision numérique accrue des calculs newtoniens. Le système de Newton était une doctrine parfaitement close et achevée. Bachelard souligne qu’il n’y a pas de transition logique directe entre Newton et Einstein : le passage de l’un à l’autre requiert un effort de nouveauté totale, relevant d’une « induction transcendante » et non d’une simple « induction amplifiante ».

C’est seulement après s’être installé d’emblée dans la pensée relativiste que l’on peut retrouver la mécanique classique par un processus de réduction et d’abandon des finesses mathématiques internes. La physique newtonienne apparaît ainsi comme un cas particulier, une contraction de la panastronomie einsteinienne.

2. Dédoublement fonctionnel des concepts simples : la simultanéité et la masse

La théorie de la Relativité s’est constituée par la mise en doute et la déconstruction d’idées considérées jusqu’alors comme intuitives et évidentes en soi :

  • La simultanéité : L’idée de simultanéité absolue, qui paraissait aller de soi, est soumise à l’exigence d’un protocole expérimental de signalement optique. Elle cesse d’être une notion primitive pour devenir une mesure relative au système de référence de l’observateur.

  • La masse : Dans la physique classique, la masse possédait une unité substantielle évidente, assimilée à la « quantité de matière ». La Relativité scinde ce concept simple en démontrant que la masse est une fonction de la vitesse. Elle distingue en outre la masse longitudinale (mesurée le long de la trajectoire) et la masse transversale (résistance à la déformation de la trajectoire), privant l’entité de sa simplicité ontologique première.

3. La primauté de l’outil mathématique

Bachelard combat vivement la conception des mathématiques comme simple langage ou outil instrumental auxiliaire au service d’idées physiques préexistantes. Dans la physique contemporaine, c’est l’expression mathématique elle-même qui constitue l’axe de la découverte et permet de penser le phénomène. Bachelard cite à ce propos la formule célèbre de Paul Langevin :

« Le Calcul Tensoriel sait mieux la physique que le Physicien lui-même. »

Le formalisme mathématique n’est pas un fonctionnement abstrait à vide ; il est nourri par ses possibilités d’application et sert de programme d’expérimentation.

IV. Matière et rayonnement (Chapitre III)

1. La dématérialisation du matérialisme classique

Le matérialisme des XVIIe et XVIIIe siècles s’appuyait sur une abstraction initiale géométrique qui localisait de manière rigide la matière dans l’espace et lui refusait toute action à distance sans contact mécanique direct. Cette conception scindait indûment les propriétés spatiales et temporelles du réel.

La microphysique contemporaine opère une synthèse phénoméniste en unifiant la matière et le rayonnement. Dans ce domaine, la séparation entre la chose et son devenir est intenable. Bachelard prend l’exemple du photon, qui ne peut être extrait de son rayon : il s’agit d’une « chose-mouvement ». Plus l’entité observée est petite, plus elle réalise intimement le complexe d’espace-temps.

2. L’identité ontologique de la matière et de l’énergie

Le substantialisme physique du XIXe siècle considérait la matière comme un support passif et l’énergie comme une qualité accidentelle acquise ou perdue. La physique moderne substitue à cette relation d’attribution (« la matière a de l’énergie ») une identité ontologique d’équation :

« […] la matière est de l’énergie et […] réciproquement l’énergie est de la matière. Cette substitution du verbe être au verbe avoir […] nous paraît d’une portée métaphysique incalculable. »

Les travaux de Robert Millikan sur les rayons cosmiques suggèrent par exemple un processus de création d’atomes dans le vide interstellaire à partir de la reconversion d’énergie rayonnée par les étoiles. Cette réversibilité absolue entre rayonnement et corpuscule consacre la disparition du support matériel classique au profit d’un dynamisme pur.

3. L’effet Raman et la ruine de l’intuition de la réflexion

Bachelard critique l’intuition naïve du rebondissement ou de la réflexion, schématisée par l’expérience immédiate du miroir ou du choc élastique. Longtemps, la diffusion de la lumière dans l’atmosphère (expliquant le bleu du ciel) a été pensée sous le modèle de la simple réflexion sur des molécules passives agissant comme de petits miroirs.

La découverte de l’effet Raman en 1928 a révélé que la lumière diffusée contient des fréquences inférieures et supérieures à la fréquence incidente. La molécule ne réfléchit pas passivement le rayonnement ; elle interagit de manière quantifiée avec lui, modifiant sa contexture spectrale intime. L’azur du ciel n’est plus une propriété substantielle de l’air, mais le résultat d’échanges numériques et rythmés complexes.

4. Le principe de Pauli et l’individuation arithmétique

Le tableau périodique de Mendeleïev a d’abord été interprété de façon réaliste comme l’accumulation d’électrons occupant des positions géométriques précises autour du noyau. Le principe d’exclusion de Pauli a profondément désubstantialisé cette représentation. Ce principe stipule que deux électrons au sein d’un même atome ne peuvent posséder simultanément le même ensemble de quatre nombres quantiques.

L’individualité de l’électron n’est pas une qualité interne et isolée, mais une fonction d’exclusion au sein d’une organisation collective. Le corps chimique se résout ainsi en un « corps arithmétique », un système de relations probabilistes :

« […] la substance chimique n’est que l’ombre d’un nombre. »

V. Ondes et corpuscules (Chapitre IV)

1. La dialectique des concepts antagonistes

Le dualisme des ondes et des corpuscules est l’exemple le plus saisissant de la nécessité d’une double information phénoménologique. Werner Heisenberg met en lumière cette dualité en développant une double critique méthodologique :

  • La critique des notions corpusculaires (vitesse, position) à l’aide des concepts de la théorie ondulatoire.

  • La critique inverse des notions ondulatoires (phase, amplitude) à l’aide des concepts corpusculaires.

Cette démarche évite le dogmatisme réaliste en montrant qu’un corpuscule n’est pas une sphère solide isolable, mais peut être conçu comme un « paquet d’ondes » résultant d’interférences. Le point matériel n’est plus une entité statique locale, mais le centre d’un phénomène périodique étendu à tout l’espace.

2. Les limites de la mesure et l’hiatus géométrique

La tentative de localiser précisément un électron se heurte à des limites physiques fondamentales. Certains physiciens (Coppel, Fournier, Yovanovitch) ont proposé de recourir à des géométries non-archimédiennes pour formaliser ces « zones d’interdiction » internes où la mesure physique continue est impossible, assimilant ainsi la substance à un hiatus de la mesure rationalisé par la théorie.

De même, l’onde physique (qu’elle soit de Fresnel ou de de Broglie) ne peut être rattachée à un point matériel unique qui lui servirait de support mécanique solide. Les deux représentations (onde et corpuscule) doivent être conservées comme des sources d’analogies complémentaires sans prétention à représenter une réalité matérielle unilatérale simple.

3. L’onde comme probabilité et les espaces de configuration

La physique contemporaine résout le conflit en interprétant l’onde comme une fonction réglant la probabilité de présence du corpuscule. Cette onde ne se déploie pas dans l’espace physique intuitif à trois dimensions, mais dans des espaces de configuration abstraits dotés d’un grand nombre de dimensions.

Ces espaces algébriques offrent un maximum de généralité et de symétrie, s’affirmant comme de véritables formes a priori de la schématisation probabiliste. L’espace physique usuel n’est plus qu’un cas particulier simplifié de ces structures mathématiques supérieures. Dans ce cadre :

« […] l’onde est un tableau de jeux, le corpuscule est une chance. »

VI. Déterminisme et indéterminisme (Chapitre V)

1. L’origine astronomique et technique du déterminisme

Le déterminisme scientifique classique trouve son origine historique dans l’observation des mouvements réguliers de l’astronomie, qui présentaient l’image d’un ordre géométrique simple et immuable. Cette simplification première reposait sur la mise à l’écart des perturbations et des déformations réelles des corps célestes.

Pour s’appliquer au domaine terrestre, le déterminisme a dû faire l’objet d’un enseignement et d’une purification technique rigoureuse : il s’applique à des corps purifiés chimiquement et à des dispositifs expérimentaux isolés (des machines). Bachelard souligne que le déterminisme positif se heurte toujours à des limites d’incertitude dans la mesure des états physiques. En pratique, le sentiment de certitude absolue du scientifique s’appuie principalement sur des jugements d’exclusion négatifs (le déterminisme négatif).

2. La causalité probabiliste et la convergence statistique

La théorie cinétique des gaz a introduit un changement de paradigme en montrant qu’un comportement moyen déterminé (la pression, la température) peut émerger d’un ensemble d’éléments individuels dont le comportement individuel est imprévisible et indéterminable. Cette transition logique viole l’axiome classique de omni et nullo des logiciens, mais s’avère féconde grâce aux lois du calcul des probabilités.

Hans Reichenbach a formalisé cette relation en montrant que les lois causales physiques ne sont applicables au réel que sous une forme probabiliste. Il formule deux énoncés fondamentaux :

  1. Un état ultérieur défini par un certain nombre de paramètres ne peut être prévu qu’avec une probabilité $E$.

  2. Cette probabilité $E$ tend vers l’unité à mesure que le nombre de paramètres pris en compte augmente.

Le déterminisme absolu n’est donc qu’une perspective de convergence mathématique idéale.

3. L’indétermination objective de Heisenberg

Le principe d’incertitude de Heisenberg introduit une rupture radicale en établissant une indétermination objective et intrinsèque au réel. Il n’est plus possible d’isoler théoriquement et expérimentalement les variables individuelles de position ($q$) et de quantité de mouvement ($p$). L’acte d’observation physique (le bombardement d’un électron par un photon) perturbe structurellement l’objet observé.

Cette corrélation objective des incertitudes se traduit par l’inégalité mathématique célèbre :

?p ? ?q ? h

Ce principe interdit d’attribuer des qualités de localisation absolue ou de vitesse absolue aux entités microphysiques en dehors des conditions réelles de leur mesure. L’objet atomique perd son individualité mécanique classique ; il n’est défini que par son appartenance statistique à une classe d’éléments indiscernables.

VII. L’épistémologie non-cartésienne (Chapitre VI)

1. La ruine de la doctrine des natures simples

La méthode cartésienne repose sur la division analytique des difficultés en éléments simples, clairs et distincts (les « natures simples »), à partir desquels l’esprit reconstruit les objets complexes.

Bachelard affirme que l’esprit scientifique contemporain invalide cette démarche. Il n’existe pas de nature simple ou de phénomène simple en soi : le simple est toujours le produit d’une simplification technique préalable. Les relations d’incertitude de Heisenberg démontrent qu’il est impossible d’isoler la figure et le mouvement d’une particule. La clarté n’est plus une qualité intrinsèque immanente aux objets isolés, mais une « clarté opératoire » qui émerge de leur combinaison relationnelle et de leur intégration dans un système théorique complet :

« Loin que ce soit l’être qui illustre la relation, c’est la relation qui illumine l’être. »

2. Le dynamisme de la raison rectifiée

L’épistémologie non-cartésienne se présente comme une complétion et un enveloppement de la méthode cartésienne, de la même manière que le non-euclidisme englobe la géométrie d’Euclide. Le doute n’est plus une attitude provisoire et solennelle destinée à fonder une certitude dogmatique stable (le cogito) ; il devient un doute récurrent, une vigilance constante de la raison face à ses propres habitudes intellectuelles.

L’esprit scientifique se caractérise par sa perfectibilité et sa capacité de mutation spirituelle. Bachelard souligne que la physique contemporaine a contraint les scientifiques à réorganiser périodiquement les fondements mêmes de leur raison. Les grandes découvertes du XXe siècle (la relativité, la mécanique ondulatoire de de Broglie, la mécanique des matrices de Heisenberg) sont le fait de jeunes chercheurs qui ont su s’affranchir de l’inertie des cadres conceptuels classiques.

3. L’expérience de la goutte de cire

Pour sceller l’opposition entre l’épistémologie cartésienne et l’épistémologie contemporaine, Bachelard compare l’analyse classique du morceau de cire par Descartes à l’étude d’une goutte de cire par le physicien moderne :

Dimension d’analyse Le morceau de cire (Descartes) La goutte de cire (Physique moderne)
Nature de l’objet

Cire naturelle, brute, changeante et qualitative.

Cire chimiquement pure, isolée par des manipulations méthodiques (produit factice).

Méthode d’observation

Approche empirique vague par la chaleur du feu ; observation immédiate.

Refroidissement lent dans un four électrique ; irradiation par un faisceau monochromatique de rayons X.

Résultat et structure

Constat du caractère fugace des qualités sensibles ; recours à l’étendue intelligible abstraite.

Diagrammes de diffraction (Laue, Bragg) révélant l’orientation des molécules superficielles (structure cristalline).

Portée épistémologique

École de doute sceptique ; rejet de l’expérience progressive au profit de l’entendement pur.

Phénoménotechnique active ; la relation et les conditions aux limites déterminent la structure de la matière.

Cette comparaison démontre que l’empirisme actif de la science contemporaine se déploie du côté des vérités factices, construites et complexes, et non du côté des intuitions immédiates et claires du sens commun.

Conclusion

Le Nouvel Esprit Scientifique de Gaston Bachelard dresse le portrait d’une raison en mouvement, capable de se réformer elle-même au contact de ses propres constructions théoriques et expérimentales. En analysant les transitions conceptuelles qui ont donné naissance à la physique moderne, Bachelard montre que le progrès scientifique n’est pas une simple accumulation de faits, mais une suite de ruptures épistémologiques et de rectifications méthodologiques.

L’épistémologie non-cartésienne qu’il théorise renonce aux certitudes immuables des natures simples pour embrasser la complexité, la phénoménotechnique et le rationalisme ouvert. Cet ouvrage classique demeure une référence incontournable pour comprendre comment la science contemporaine, en construisant ses objets à l’image de la raison, parvient à élargir et à approfondir notre connaissance du réel.


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Article 304 – La formation de l’esprit scientifique – Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective, Gaston Bachelard, Librairie philosophique J. VRIN, Paris, 1934

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RAPPORT DE LECTURE


Bachelard, G. (1967). La formation de l’esprit scientifique: Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective (5e éd.). Librairie philosophique J. Vrin. (Œuvre originale publiée en 1934).


Notice bibliographique

  • Auteur : Gaston Bachelard

  • Titre : La formation de l’esprit scientifique. Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective.

  • Édition de référence du document : Paris, Librairie philosophique J. VRIN, 5ème édition, 1967 (Édition originale : 1934). Collection : Bibliothèque des textes philosophiques, 257 pages.

  • Édition numérique : Réalisée par Jean-Marie Tremblay, Les classiques des sciences sociales.

Introduction et thèse générale de l’ouvrage

Dans cet ouvrage fondateur de l’épistémologie historique, Gaston Bachelard se propose d’étudier le « destin grandiose de la pensée scientifique abstraite » et de retracer les conditions psychologiques de ses progrès. La thèse centrale de Bachelard est que le progrès de la connaissance scientifique s’opère non pas par accumulation continue, mais par rupture avec des barrières psychologiques internes qu’il nomme les obstacles épistémologiques.

Pour Bachelard, « c’est dans l’acte même de connaître, intimement, qu’apparaissent, par une sorte de nécessité fonctionnelle, des lenteurs et des troubles ». L’esprit n’accède jamais à la science à l’état de page blanche : « quand il se présente à la culture scientifique, l’esprit n’est jamais jeune. Il est même très vieux, car il a l’âge de ses préjugés ». Accéder à la connaissance objective exige donc une véritable « catharsis intellectuelle et affective » , un « repentir intellectuel » permettant de connaître contre un savoir antérieur.

Obstacle épistémologique Définition et mécanisme psychologique Exemples et manifestations (XVIIIe siècle)
L’expérience première / L’opinion L’opinion traduit des besoins en connaissances et désigne les objets par leur utilité, s’interdisant de les connaître[cite: 221, 222]. Plis général, l’expérience première s’installe avant toute critique et fascine l’esprit par son luxe d’images et son caractère pittoresque[cite: 326, 327, 390]. La science mondaine et amusante du XVIIIe siècle [cite: 502, 503, 514] ; l’étonnement devant la bouteille de Leyde [cite: 559, 560] ; la peur ou la fascination face au tonnerre[cite: 424, 427, 441].
La connaissance générale La doctrine du général ou la recherche hâtive de l’universel qui bloque et immobilise la pensée expérimentale[cite: 1004, 1008, 1058]. Elle se contente d’identifications verbales et de définitions tautologiques de premier aspect[cite: 1037, 1038, 1065]. La loi aristotélicienne de la chute des corps [cite: 1018] ; les tables de présence et d’absence de Bacon qui appliquent à la nature les critères d’une enquête juridique[cite: 1066, 1077, 1091].
L’obstacle verbal L’utilisation abusive d’une seule image familière ou d’un simple mot érigé en explication absolue[cite: 1351, 1352]. L’esprit associe un mot abstrait à un mot concret et s’enferme dans cette catégorie empirique naïve[cite: 1393, 1403]. L’image de l’éponge ou du pore utilisée pour tout expliquer : Réaumur assimilant l’air à une éponge pour expliquer sa compressibilité [cite: 1365, 1373], Franklin l’appliquant à la matière électrique[cite: 1396, 1401].
L’obstacle substantialiste La liaison monotone et directe de propriétés diverses (superficielles ou occultes) à une substance interne ou à un substantif[cite: 1771, 1772]. Il est soutenu par le mythe inconscient de l’intérieur (l’intime) [cite: 1784, 1800] et s’apparente à une « joie d’avare » (posséder beaucoup sous un moindre volume)[cite: 2355, 2358, 2483]. Attribuer une qualité « glutineuse » ou « onctueuse » au fluide électrique [cite: 1872, 1881] ; attribuer un goût ou un toucher gras au courant galvanique selon le liquide traversé (urine, lait, vinaigre) chez Aldini [cite: 1897, 1910, 1913] ; les remèdes polypharmaques ou thériaques (mélanges de 150 substances)[cite: 2053, 2058].
La connaissance pragmatique / utilitaire L’induction utilitaire qui conduit à des généralisations exagérées à partir de considérations purement pragmatiques[cite: 1688, 1690]. Pour ce rationalisme, trouver une utilité ou une fonction par rapport à l’homme équivaut à trouver une raison d’être[cite: 1705, 1706]. Bacon ou Réaumur conseillant de vernir la peau des hommes pour prolonger la vie en bloquant la transpiration (par analogie avec les chrysalides)[cite: 1695, 1697, 1701, 1703]; Voltaire cherchant une utilité humaine aux comètes ou aux mouvements célestes[cite: 1717, 1720].
L’obstacle animiste L’introduction injustifiée des concepts de la biologie, du vitalisme ou des fonctions corporelles à la base de l’explication des phénomènes physiques et de la matière inerte[cite: 2661, 2664, 2666]. Tout élan ou activité physique est alors assimilé à de la vie ou à un désir[cite: 2759, 2861, 2865]. Le mythe de la fécondité et de la reproduction métallique des mines (penser que le fer ou l’argent repousse dans les carrières fermées) [cite: 2803, 2807, 2824] ; expliquer le magnétisme de l’aimant par des structures de « veines » ou de « petits poils » faisant office de soupapes (Fuss, Euler)[cite: 2882, 2883, 2894, 2895].
Le mythe de la digestion Cas particulier et puissant de l’obstacle animiste, la cénesthésie digestive sert de modèle de prise de possession et de possession réaliste[cite: 2980, 2985, 2987]. La digestion (lente et douce cuisson) est érigée en processus chimique et mécanique universel[cite: 3049, 3052]. La terre conçue comme un vaste appareil digestif ou un alambic cuisant les minéraux [cite: 3111, 3118, 3154] ; la théorie de l’assimilation des semblables [cite: 3017, 3025] ; la valorisation médicale et la distillation des matières fécales ou excréments (album graecum, eau de Millefleurs)[cite: 3161, 3167, 3168, 3195].
L’obstacle de la libido / sexualisation La projection inconsciente d’impulsions, de fantasmes et de catégories sexuelles sur le comportement de la matière inanimée[cite: 3237, 3243, 3244]. Le problème de la génération, premier mystère de l’enfant, vient surdéterminer l’explication des réactions chimiques ou minérales[cite: 3252, 3258, 3443]. Les noces alchimiques (le mariage du serviteur rouge et de la femme blanche) [cite: 3359, 3362] ; concevoir le mercure comme hermaphrodite [cite: 3323, 3325] ; imaginer des diamants ou de l’or mâles et femelles (Robinet) [cite: 3375, 3381] ; l’attribution inconsciente d’un rôle masculin/actif à l’acide et féminin/passif à la base[cite: 3450, 3451, 3452].
Les obstacles de la connaissance quantitative L’erreur de croire que la quantification immédiate garantit l’objectivité. Elle se manifeste par deux excès opposés : le mathématisme trop vague (formes géométriques simples privilégiées a priori) ou le mathématisme trop précis (accumulation de décimales déconnectée de la sensibilité réelle des instruments)[cite: 3708, 3723, 3727, 3730]. Les calculs chronologiques ultra-précis de Buffon sur l’âge et le refroidissement de la Terre [cite: 3765, 3766] ; la résistance des physiciens du XVIIIe siècle à l’algèbre newtonienne au profit d’images géométriques familières ou de termes qualitatifs (Père Castel, Marat)[cite: 3970, 3985, 3993, 4000].

Analyse thématique

L’analyse du document met en relief la structure de la pensée de l’auteur à travers le discours préliminaire et les premiers chapitres de l’œuvre.

1. La marche vers l’abstraction et la loi des trois états

Bachelard critique la représentation purement géométrique ou visuelle comme étant insuffisante face à la physique contemporaine, où le rôle des mathématiques n’est plus simplement descriptif mais « formateur ». Il distingue une loi des trois états du développement de l’esprit scientifique:

  1. L’état concret : L’esprit s’amuse des images premières et glorifie l’unité et la diversité de la Nature.

  2. L’état concret-abstrait : L’esprit associe à l’expérience physique des schémas géométriques basés sur une intuition sensible.

  3. L’état abstrait : L’esprit s’affranchit de l’intuition de l’espace réel et entre en polémique ouverte avec la réalité première.

À cette évolution intellectuelle correspond une évolution affective (les trois états d’âme) : l’âme puérile ou mondaine (curiosité naïve), l’âme professorale (dogmatisme immobile) et enfin l’âme en mal d’abstraire (la conscience scientifique douloureuse, animée par le devoir d’abstraction).

2. Le premier obstacle : L’expérience première et l’opinion

Bachelard pose une opposition absolue entre la science et l’opinion : « l’opinion pense mal ; elle ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissances ! ». L’opinion doit être détruite. L’expérience première, placée avant toute critique, constitue le premier obstacle. Bachelard étudie longuement la période préscientifique (le XVIIIe siècle) pour démontrer comment la science était alors « dans le siècle », c’est-à-dire mondaine, puérile et captive de l’admiration plutôt que du problème. Le sens du problème est précisément le marqueur du véritable esprit scientifique, pour qui « toute connaissance est une réponse à une question ».

3. Les obstacles généraux, verbaux et réalistes

Le document passe en revue plusieurs figures de l’esprit préscientifique analysées comme des freins épistémologiques :

  • La connaissance générale : Bachelard dénonce la recherche hâtive du général (aristotélisme ou baconisme), qui fige la pensée dans des définitions verbales tautologiques au détriment des variables mathématiques essentielles. Il critique la méthode des tables de Bacon, qu’il apparente à une enquête juridique biaisée appliquant à la nature des critères d’évaluation anthropomorphiques.

  • L’obstacle verbal (Exemple de l’éponge) : Bachelard montre comment l’utilisation abusive d’images familières comme celle de l’éponge ou du pore sert de fausse explication absolue pour des phénomènes hétérogènes (l’air chez Réaumur, l’électricité chez Franklin). La métaphore séduit la raison et bloque l’accès au concept abstrait.

  • L’obstacle substantialiste et la « Psychanalyse du Réaliste » : Le substantialisme consiste à lier de manière monotone les propriétés d’un objet à sa substance interne. Bachelard rattache le réalisme naïf à un mécanisme inconscient proche de l’avarice : posséder la richesse du réel sous un faible volume. Il examine comment les propriétés sensibles immédiates (le goût de l’électricité chez Aldini, la couleur des étincelles, la puissance des pierres précieuses en médecine) sont substantifiées directement, enfermant l’esprit dans le mythe de l’intérieur ou de l’intime.

4. Les obstacles animistes, le mythe de la digestion et la libido

L’esprit préscientifique applique de manière constante les concepts de la vie à la matière inerte :

  • L’animation de la matière : Des auteurs croient à la végétation ou à la fécondité des mines de métaux (l’or ou le fer repoussant dans les carrières).

  • Le mythe de la digestion : L’estomac sert de modèle explicatif universel. La terre est perçue comme un grand estomac ou un alambic géant qui cuit et digère les minéraux.

  • La libido et la sexualisation des concepts : Les opérations chimiques sont investies de fantasmes sexuels (le mariage du mâle et de la femelle, l’hermaphrodisme du mercure). Bachelard note que même chez les élèves modernes, l’acide est inconsciemment sexualisé comme masculin et actif face à la base perçue comme passive et féminine.

5. Les obstacles de la connaissance quantitative

Bachelard avertit que la quantification n’est pas synonyme d’objectivité immédiate. L’excès de précision numérique sans considération des limites d’erreurs (comme les calculs de Buffon ou les statistiques géographiques) s’apparente au pittoresque qualitatif et relève d’une tentation réaliste d’épuiser l’objet. À l’inverse, l’esprit scientifique se caractérise par l’introduction du « droit de négliger » les variables non mesurables ou non significatives pour se concentrer sur des systèmes clos isolables.

Conclusion et perspectives pédagogiques

En guise de conclusion, Bachelard insiste sur le fait que la science contemporaine s’édifie « contre les sensations » et impose de construire « une théorie de l’objectif contre l’objet ». L’instrument de mesure lui-même est devenu une théorie matérialisée, un prolongement de l’esprit plutôt que de l’œil.

Sur le plan de l’apprentissage, Bachelard plaide pour une profonde réforme de l’enseignement des sciences. L’éducation scientifique doit privilégier la pensée discursive, inciter l’élève à l’auto-critique et s’appuyer sur une socialisation active de la raison. Le principe fondamental de la culture scientifique moderne réside dans le concept d’École permanente et de culture continuée : « on peut continuer le passé en le niant, on peut vénérer son maître en le contredisant ».


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Article # 303 – La conscience de soi, Louis Lavelle, Collection « Les Cahiers Verts » n° 18, Grasset, Paris, 1933

Rendu disponibles en libre accès par Les classiques des sciences sociales, Université du Québec à Montréal - Université du Québec à Chicoutimi (Québec - Canada)
Rendu disponibles en libre accès par Les classiques des sciences sociales, Université du Québec à Montréal – Université du Québec à Chicoutimi (Québec – Canada)

RAPPORT DE LECTURE


LAVELLE, Louis, La conscience de soi, Paris, Bernard Grasset, Éditeur, coll. « Les Cahiers Verts », 1933, 312 p.


Notice bibliographique

  • Auteur : Louis Lavelle (1883-1951)

  • Titre : La conscience de soi

  • Nature du texte : Texte intégral issu de l’œuvre homonyme.

  • Structure de l’analyse : Le document se compose d’une préface générale synthétisant les enjeux de l’ouvrage face à « l’erreur de Narcisse » , suivie de douze chapitres thématiques structurés .

Introduction générale et cadre philosophique

L’ouvrage de Louis Lavelle s’articule autour d’une thèse centrale : la conscience que l’individu possède de lui-même ne se distingue pas de son propre être (« la conscience que nous avons de nous-même, c’est nous-même »). Le point de jaillissement du « moi » ou du « je » représente l’unique intersection au monde où se produit une coïncidence parfaite entre « connaître » et « être ».

Néanmoins, cette philosophie refuse d’enfermer le sujet dans un solipsisme stérile. Lavelle s’inscrit en faux contre « l’erreur de Narcisse ». Contempler son reflet dans un miroir revient à ne saisir qu’une ombre vaine et chosifiée, une illusion corporelle menant à la mort spirituelle par amour de soi. Pour l’auteur, le moi n’a aucune réalité antérieure à l’acte par lequel il s’interroge sur son devenir. La conscience de soi n’est pas un repli, mais une structure ouverte : elle enveloppe la conscience du monde. Réduit à lui-même, le moi n’appréhenderait que le vide, et c’est le monde qui vient remplir ce vide, tandis que la conscience donne en retour son sens au spectacle de l’univers.

Analyse thématique et structurelle de l’œuvre

I. La nature de la conscience : entre être, ambiguïté et dialogue

La conscience est définie par l’auteur comme « une petite flamme invisible et qui tremble ». L’existence du sujet fluctue selon l’intensité de cette clarté : quand elle décroît, l’existence fléchit ; quand elle s’éteint, l’existence cesse. Loin d’être une prison close, elle possède des murs qui « reculent indéfiniment » à mesure qu’elle croît et s’ouvre à l’univers. Lavelle souligne qu’aucun état de conscience — pas même la souffrance ou le péché — ne s’avère pire que l’insensibilité, car ils demeurent des indices de la puissance vitale.

Cette conscience porte en elle une ambiguïté fondamentale. Sa fonction première est de rompre l’unité originelle du monde en opposant un « Moi » au « Tout ». Cette séparation engendre une inquiétude, un malaise, voire une punition (« la faute originelle ») , mais elle s’avère également le principe de toute rédemption et de retour à Dieu. Le drame de l’existence réside dans cette double relation : l’homme est un corps contenu dans le monde, mais il est aussi un esprit dans lequel le monde même est contenu. Le moi oscille perpétuellement entre la vie du corps (compagnon indocile) et la vie de l’esprit.

En outre, la conscience de soi se structure comme un dédoublement dialogique. Être seul avec soi implique d’être deux : un être qui parle et un autre qui écoute, l’un qui regarde et l’autre qui est regardé. Ce dialogue interne s’appuie notamment sur la mémoire, outil subtil et cruel qui saisit la réalité du sujet dans un mouvement de recul, au moment précis où l’acte accompli devient déjà une réalité passée et étrangère .

II. Le pouvoir créateur du moi et l’impératif du choix

Pour Lavelle, le moi n’est pas une entité statique ou une « chose » donnée une fois pour toutes. Il se définit comme « un simple pouvoir » et comme « un être qui se donne tous les jours à lui-même ». Il n’y a pas de césure entre la connaissance de soi et la création de soi : « se connaître, ce n’est point découvrir et décrire un objet qui est soi, c’est éveiller en soi une vie cachée ». Le moi naît de la conscience même qu’il prend de ses puissances et de l’assentiment qu’il leur accorde. Avant cette actualisation, les forces et tendances internes ne sont que de pures possibilités virtuelles, des forces agissant parfois en nous mais sans nous (comme l’instinct ou l’inspiration) .

Puisque le moi dispose du pouvoir de devenir à chaque instant autre chose , il est contraint de se choisir. Ce choix s’opère au sein d’un débat entre plusieurs personnages intérieurs ou composantes (le corps, les désirs, l’imagination, la raison) auxquels le moi décide de se rendre solidaire. Lavelle insiste sur la responsabilité éthique de ce choix : la semence de tous les vices réside en l’homme, et il suffit d’un peu de complaisance pour les faire croître. Choisir le meilleur ne consiste pas à mutiler ou étouffer sa nature inférieure, mais à en utiliser la force cachée pour la transfigurer et unifier un « peuple tumultueux dont le moi est l’arbitre ».

Composante du Moi Statut avant la conscience Statut par le choix et l’action
Tendances / Forces de la nature

Pures possibilités cachées, virtuelles

Substances assumées, converties

Le Corps / L’Animal

Vibration intérieure subie, présence brute

Matière infléchie et transfigurée

L’Intention

Absente ou purement virtuelle

Acte qui réalise le moi et engage sa responsabilité

III. Épistémologie : intelligence, attention et dialectique

1. Ombre, lumière et limites de la connaissance

Lavelle développe une métaphore optique pour expliciter la connaissance. L’intelligence découvre le réel en le tirant des ténèbres, feignant de le créer. Dieu est assimilé à la lumière pure : on ne le voit pas directement, mais c’est en lui que l’on voit tout le reste. Par conséquent, le principe même de la connaissance doit échapper à la connaissance. L’homme ne peut contempler l’éclat du soleil ou de l’esprit pur sans être aveuglé ; il a besoin de l’ombre. L’ombre est la sensation, la limite protectrice qui abrite l’âme contre l’absolu de la vérité. La connaissance humaine s’établit donc dans une demi-clarté, saisissant le combat entre l’ombre et la clarté.

2. Phénoménologie des sens : la vue et l’ouïe

L’auteur oppose et complète les fonctions de la vue et de l’ouïe, érigées en sens majeurs de la connaissance:

  • La vue : Elle offre une possession intellectuelle, désintéressée et contemplative du monde matériel. Elle exige une distance, un recul par rapport à l’objet pour le transfigurer en un « visage spirituel » et embrasser l’immensité du Ciel.

  • L’ouïe : Elle enregistre les ébranlements intérieurs des corps et les messages qu’ils nous adressent. Alors que la lumière révèle le monde, c’est le Verbe (le son, la voix) qui l’a créé. L’ouïe favorise la communication directe avec l’homme et engage une complicité intime avec le créateur.

3. Le rôle de la raison et le piège de la dialectique

Lavelle dénonce une certaine « volupté de raisonner » qui flatte l’amour-propre et la chair. Le sujet dialectique tend parfois à préférer l’argument subtil qui démontre son habileté à la vérité pure dont l’évidence l’humilie. Si le raisonnement est un auxiliaire nécessaire comparable au toucher de l’aveugle, progressant pas à pas de raison en raison , il comporte le risque de rompre le contact avec le réel et d’engendrer des artifices ou des contradictions. La véritable connaissance suppose de s’élever au-dessus des raisons par un acte de simple vue et de contemplation, où l’individu s’oublie pour s’effacer humblement devant l’objet.

4. La discipline et la souplesse de l’attention

L’attention est le seul vecteur intellectuel qui dépende directement de la volonté humaine (« en réalité, il n’y a que l’attention qui dépende de nous »). Elle consiste à maintenir en soi une ouverture transparente, libre de toute tension paralysante, de hâte ou d’amour-propre . L’attention parfaite fusionne l’activité (consentement pur) et la passivité (accueil du don). Elle trouve son acmé dans l’attention à Dieu, où l’esprit se libère de l’attachement aux objets particuliers pour embrasser la totalité de l’existence.

IV. La dualité relationnelle : l’amour-propre contre l’amour universel

1. L’amour-propre comme principe de clôture et de souffrance

L’amour-propre est corrélatif aux limites de l’être fini. Il pousse l’individu à s’établir faussement comme le centre exclusif de l’univers tout en le privant de centre réel, car seule l’idée du Tout peut centrer le moi. L’amour-propre aliène le sujet de plusieurs manières :

  • Par la comparaison : Il évalue constamment le moi par rapport à autrui et non vis-à-vis de son idéal propre, se réjouissant des biens misérables uniquement parce que les autres en sont privés.

  • Par l’inscription temporelle : Il arrache le sujet au présent pour l’enfermer dans la honte ou le regret du passé (l’irréparable) et l’angoisse ou le désir de l’avenir (l’imaginaire).

  • Par la falsification : Il fait obstacle à la sincérité objective et s’insinue jusque dans les victoires apparentes de l’esprit.

2. L’amour véritable comme ouverture et désintéressement

À l’inverse, l’amour authentique est « un don de soi toujours actuel » et un consentement qui ébranle la volonté jusqu’à sa racine. Il abolit les barrières de l’individualité et résout le débat de l’amour-propre au profit d’une union universelle. Lavelle distingue l’amour du désir : le désir est une tension vers un objet dont on est privé et meurt dans sa propre satisfaction, s’inscrivant dans les vicissitudes du temps. L’amour, quant à lui, s’accomplit pleinement dans la possession spirituelle et contemplative ; il se renouvelle incessamment de lui-même et introduit l’être dans l’éternité.

L’amour possède le pouvoir souverain de « transformer les idées en êtres ». En se donnant sans rien exiger en échange, le sujet s’unit à l’esprit pur et participe à l’acte même de la création divine, où aimer et créer se confondent.

V. Philosophie de l’action : le consentement, le jeu de l’occasion et le loisir

1. L’acte pur et le consentement

Lavelle sépare nettement l’action phénoménale de l’« acte pur ». L’action s’inscrit dans la durée temporelle, rencontre des résistances matérielles, exige des efforts et peut échouer. L’effort n’est pas le signe d’une activité accomplie, mais la marque de sa limitation : l’être qui agit par effort résiste à l’activité plutôt qu’il n’y consent.

L’acte pur, en revanche, ignore l’effort, la fatigue, la durée et l’échec. Il consiste en un consentement pur et docile à la puissance divine qui traverse le sujet. La volonté humaine a un rôle modeste mais souverain : elle n’est que le véhicule de cette force supérieure et doit simplement lui ouvrir un passage en faisant taire l’amour-propre.

2. La dialectique du loisir et du divertissement

L’activité humaine oscille entre plusieurs modalités existentielles :

  • Le divertissement : Il est le symptôme de l’impuissance du moi à se suffire à lui-même. Le sujet diverti cherche le bonheur dans des objets extérieurs et superficiels (les voyages, l’agitation). Le divertissement divise l’attention, aliène le sujet dans le temps et l’empêche de se consacrer au présent.

  • Le loisir : Purgé de toute pensée de division, le loisir est la condition du sage. Il ne se confond pas avec l’inertie ou l’oisiveté (qui est la corruption du loisir). Le loisir authentique permet une jouissance désintéressée de soi et du monde, affranchie de l’utilité brute. Au sommet de la vie spirituelle, le loisir se fond si intimement avec le travail qu’on ne peut plus les distinguer.

  • L’occasion : Les occasions de l’existence sont des propositions continues de la Providence. Le sage ne cherche pas à les créer ou à les devancer par de vastes projets imaginaires, mais il y répond avec tact, agilité et docilité, adaptant son initiative au rythme de l’univers.

VI. Le Temps : l’illusion chronologique face au Présent Éternel

Le temps exerce une triple fonction : il est le créateur, le conservateur et le destructeur de l’être fini. Il suspend l’homme entre l’être et le néant dans une « création continuée ». C’est une condition nécessaire au développement de la nature finie ; toutefois, le temps est aussi une construction de l’amour-propre issue de notre absence à nous-mêmes.

Lavelle décompose les trois instances temporelles :

  1. Le passé : Unique, immuable et fixé, il est la seule instance que l’homme puisse véritablement connaître et contempler. Il soutient le présent comme des couches géologiques. Le danger est qu’il s’accumule jusqu’à obstruer l’esprit.

  2. L’avenir : Dissimulé, double et incertain, il plonge la sensibilité commune dans une oscillation perpétuelle entre l’espoir et la crainte. L’erreur des hommes est de s’y réfugier par messianisme ou par hâte fébrile, ajournant sans cesse le moment de vivre.

  3. Le présent : Il semble dépourvu de réalité mathématique puisqu’il n’est que le point de croisement fugace entre le passé et l’avenir. Pourtant, « tout l’Etre s’y trouve ». Le présent est le seul point de contact avec l’éternité.

La sagesse réside dans l’« acte de présence », par lequel l’intelligence et la volonté s’absorbent entièrement dans l’activité actuelle, abolissant la conscience de la fuite du temps pour s’établir dans un présent immobile, unifié et éternel.

VII. Eschatologie et mort : accomplissement de l’individu

La mort ne doit pas être pensée comme le néant, mais comme le pôle antithétique indispensable qui confère à la vie son caractère d’absolu et son acuité tragique. Lavelle récuse l’opposition entre la méditation de la vie et celle de la mort : se préparer à la mort, c’est se préparer à la vie.

La mort accomplit l’être de plusieurs manières :

  • Elle fige les actes : En suspendant le devenir, la mort donne à tout ce que l’homme a accompli un caractère décisif, immobile et irréformable, soustrait aux retouches possibles du temps.

  • Elle libère l’essence spirituelle : Elle détruit l’« être de spectacle » (le corps visible enveloppé de préjugés et d’artifices) pour ne laisser subsister que la vérité pure de l’individu, son intention d’amour la plus dépouillée.

  • Elle réalise la présence spirituelle parfaite : En abolissant la présence corporelle (qui paradoxalement séparait les êtres en favorisant la sécurité matérielle et l’amour-propre) , la mort permet à ceux qui s’aiment de communier dans une présence purement intérieure.

L’homme meurt inachevé dans le temps , mais la mort le transpose dans le système des essences éternelles où il jouit perpétuellement du choix fondamental qu’il a opéré sur la terre.

VIII. Éthique et métaphysique des biens de l’esprit

1. L’identité des biens spirituels

Lavelle sépare rigoureusement les biens sensibles (matériels, périssables, exclusifs) des biens de l’esprit. Les biens matériels accablent, encombrent le regard et l’esprit d’un fardeau opaque. Les biens de l’esprit possèdent des propriétés métaphysiques inverses :

  • Ils n’ont pas de maître et sont universellement accessibles.

  • Ils ne diminuent pas lorsqu’ils passent de main en main, mais se multiplient et s’épanouissent par le partage.

  • Leur possession ne se distingue pas de l’opération même qui les produit : « on ne possède que ce que l’on pense au moment où on le pense ».

2. L’impératif de dépossession et l’état de grâce

Pour accéder à cette richesse spirituelle, le sujet doit paradoxalement s’établir dans un état de parfaite pauvreté, de nudité et de dépossession volontaire. Posséder un objet matériel revient à être possédé par lui. En se vidant de tout attachement à son être séparé, le moi brise ses limites et devient une puissance pure, apte à recevoir le Tout.

Cet état de réceptivité totale coïncide avec l’état de grâce. La grâce apporte une joie surabondante qui s’infiltre par des chemins imprévus. Elle exige le silence absolu de l’amour-propre. Bien qu’elle soit intermittente dans l’expérience humaine, l’homme a pour devoir de se prêter fidèlement à son action contemplative, car c’est dans cette union désintéressée avec Dieu qu’il s’accomplit comme co-créateur de l’univers.

Conclusion

Le rapport de lecture met en lumière la cohérence de l’idéalisme existential de Louis Lavelle. La conscience de soi n’est jamais un repli narcissique sur une intériorité close, mais l’acte même par lequel le sujet s’engendre en s’ouvrant à l’altérité, au monde et à l’absolu divin. Par le consentement à l’acte pur, la discipline de l’attention et le renoncement aux illusions de l’amour-propre, le moi s’affranchit des servitudes de la matière et de la dispersion temporelle. La mort elle-même perd son pouvoir destructeur pour devenir le point d’orgue de l’existence, scellant l’introduction définitive de l’individu réalisé au sein de l’éternité.


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Article # 302 – Philosophical practice, Édition spéciale, Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, 2023

RAPPORT DE LECTURE


Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, 2023


Voici un rapport de lecture approfondi et rigoureusement structuré analysant les contributions majeures du volume 7 (2023) de la revue Tetsugaku, consacré au thème de la Pratique Philosophique (Philosophical Practice). Ce rapport respecte scrupuleusement les données textuelles fournies, sans extrapolation, et intègre des citations bilingues pour en garantir la fidélité académique.

Introduction générale du volume

Le volume 7 de Tetsugaku s’inscrit dans un continuum thématique direct avec les deux numéros précédents : le volume 5 dédié au « Soin » (Care) en 2021 et le volume 6 dédié à la « Catastrophe » (Catastrophe) en 2022. Comme le souligne la préface de BABA Tomokazu, la pratique philosophique au Japon s’est fortement développée hors des cercles académiques au cours de la dernière décennie. Ce mouvement a été stimulé à la fois par l’essor des cafés philosophiques urbains et par les réformes éducatives du ministère de l’Éducation (MEXT) visant un « apprentissage profond, interactif et proactif » pour surmonter l’incertitude sociétale (l’ère VUCA) née des catastrophes comme celle du 11 mars 2011.

1. Analyse de l’article de Susan T. Gardner

Education After Auschwitz: Take Two

Résumé et Thèse Centrale

Susan T. Gardner réactualise le plaidoyer formulé en 1966 par Theodor Adorno dans son essai « L’éducation après Auschwitz ». Elle soutient que les tendances à la barbarie (tribalisme, conformisme, pensée de groupe) restent biologiquement ancrées chez l’être humain et continuent de menacer nos sociétés démocratiques. La thèse de Gardner est que la seule véritable immunisation contre cette barbarie réside dans le renforcement de l’autonomie critique par une éducation dialogique structurée, inspirée notamment de la Philosophy for Children (P4C).

Développement et Arguments Factuels

  • La propension biologique au tribalisme : En s’appuyant sur les travaux de Joshua Greene et de Paul Bloom, l’autrice rappelle que les êtres humains sont évolutivement programmés pour favoriser leur propre groupe (Us) au détriment des autres (Them). La rationalité est alors souvent détournée pour filtrer les informations discordantes afin de rationaliser des biais idéologiques préexistants.

  • La structure de l’éducation de l’autonomie : Gardner insiste sur le fait que l’autonomie n’est pas le simple non-conformisme individualiste (qui peut s’avérer tout aussi dogmatique), mais la soumission volontaire de sa propre pensée à la force de la raison objective et impartiale.

  • Les garde-fous éducatifs face aux modèles dominants :

    • Critique de l’éducation hiérarchique : Le modèle traditionnel du « sage sur scène » (sage on the stage) est inefficace pour former l’autonomie, car il habitue l’élève à ingérer des messages d’autorité plutôt qu’à évaluer leur valeur de vérité.

    • Critique de la promotion de l’empathie : Contrairement aux idées reçues, Gardner (rejoignant Paul Bloom) critique les programmes centrés uniquement sur l’empathie. L’empathie fonctionne comme un projecteur à faisceau étroit et peut biaiser le jugement moral en faveur d’un individu au détriment du collectif, là où une compassion rationnelle distancée s’avère bien plus juste.

Citations Textuelles Illustratives

« The premier demand upon all education is that Auschwitz not happen again. » / « La demande première imposée à toute éducation est qu’Auschwitz ne se reproduise plus. »

« Autonomy indeed requires conformity, but conformity to the demanding force of objective or impartial reasoning. » / « L’autonomie exige en effet une forme de conformité, mais une conformité à la force exigeante du raisonnement objectif ou impartial. »

Notice Bibliographique

GARDNER, Susan T. « Education After Auschwitz: Take Two ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 13–34.

2. Analyse de l’article de Peter B. Raabe

On Self-Defeating ‘Mental Viruses’: An Interdisciplinary Study in Philosophy, Psychiatry, & Mental Healthcare

Résumé et Thèse Centrale

Peter B. Raabe remet radicalement en question le paradigme réductionniste de la psychiatrie biologique contemporaine (ou bio-psychiatrie). Il soutient que la détresse mentale, qualifiée à tort de « maladie mentale », relève d’abstractions conceptuelles, de conflits existentiels ou de traumatismes environnementaux plutôt que de dysfonctionnements organiques ou de « déséquilibres chimiques » cérébraux. À l’aide de la métaphore du « virus mental », Raabe démontre que la thérapie par la parole (talk therapy), ancrée dans le dialogue philosophique et la logique informelle, s’avère plus efficace et moins nocive que les traitements psychotropes.

Développement et Arguments Factuels

  • L’erreur de catégorie esprit/cerveau : En convoquant Berkeley, Ryle et Damasio, Raabe rappelle que le cerveau est le support physique (le livre), tandis que l’esprit est l’activité cognitive non matérielle (l’histoire). Attribuer des intentions ou des sentiments au cerveau biologique constitue une erreur de catégorie majeure.

  • L’étude de cas (Khalida) : L’auteur illustre son propos par le cas clinique d’une étudiante brillante en philosophie, expulsée temporairement pour ses désaccords passionnés avec un professeur paternaliste. Diagnostiquée hâtivement par le psychiatre de l’université comme souffrant de dépression clinique, d’anxiété et de paranoïa, elle a vu sa détresse exacerbée par des médicaments qui altéraient sa perception. Quelques séances de consultation philosophique axées sur la déconstruction de ses jugements et la distinction entre sa responsabilité et l’injustice institutionnelle ont permis d’éliminer ces « virus mentaux » autodestructeurs.

  • La logique informelle contre les virus mentaux : Raabe inclut un appendice détaillant les paralogismes (fallacies) qui obscurcissent le raisonnement des patients et génèrent des souffrances (fausse analogie, conclusion hâtive, pente glissante, etc.). La philosophie agit ici comme un agent antiviral en restaurant l’autonomie cognitive et l’autosuffisance du sujet.

Citations Textuelles Illustratives

« Biochemical formulas are only effective within biological tissues, while ‘mental illnesses’ and mental viruses are non-biological metaphors. » / « Les formules biochimiques ne sont efficaces qu’au sein des tissus biologiques, alors que les ‘maladies mentales’ et les virus mentaux sont des métaphores non biologiques. »

« A dose of philosophy generates no negative side-effects, and does not leave the patient to deal with agonizing withdrawal symptoms. » / « Une dose de philosophie ne génère aucun effet secondaire négatif et ne laisse pas le patient face à de douloureux symptômes de sevrage. »

Notice Bibliographique

RAABE, Peter B. « On Self-Defeating ‘Mental Viruses’: An Interdisciplinary Study in Philosophy, Psychiatry, & Mental Healthcare ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 35–54.

3. Analyse de l’article de NISHIMURA Takahiro

Words as « Fibers of the Mind »: « Re-narrative » of the Earthquake Disaster through Philosophical Dialogue

Résumé et Thèse Centrale

Nishimura Takahiro explore les possibilités de la pratique philosophique au sein des zones dévastées par le Grand tremblement de terre de l’Est du Japon du 11 mars 2011. S’appuyant sur l’écrivain Yo Henmi et le philosophe Kiyokazu Washida, il avance que la crise la plus profonde après une catastrophe d’une telle ampleur est le « manque de mots » ou le « vide verbal » pour exprimer l’indicible. L’objectif des « cafés philosophiques » mis en place à Sendai (Thinking Table) est d’offrir un espace horizontal sécurisé permettant aux survivants de retrouver les mots considérés comme les « fibres de l’esprit », indispensables pour reconstruire leur vision du monde brisée.

Développement et Arguments Factuels

  • La nécessité de la re-narration : La perte de repères fondamentaux et de proches pousse les individus vers un déséquilibre existentiel profond. Washida explique que les émotions se tissent à travers les mots ; sans eux, la douleur reste informe et impossible à apaiser.

  • Le traitement de la culpabilité des survivants : Au cours de plus de 70 sessions organisées depuis 2011, le thème récurrent a été la culpabilité intense éprouvée par les rescapés face à ceux qui ont été emportés par le tsunami. Le café philosophique permet de verbaliser cette dette morale sans l’enfermer instantanément sous l’étiquette clinique ou réductionniste de « culpabilité du survivant ».

  • La structure de la méthodologie dialogique : L’auteur formalise le déroulement des séances en 7 étapes précises :

    1. Mise en place d’un espace de dialogue horizontal sans hiérarchie.

    2. Choix de thèmes ancrés dans la vie quotidienne.

    3. Garantie de la sécurité intellectuelle des participants.

    4. Processus de prise de parole, d’écoute bienveillante et de critique (krinein, diviser/distinguer).

    5. Partage et extraction collective de mots-clés conceptuels.

    6. Examen minutieux et mise à distance critique de ces mots-clés.

    7. Établissement d’un « axe de référence » conceptuel provisoire (au tableau) sans recherche de consensus forcé.

Citations Textuelles Illustratives

« Emotions are woven with words, and without words, all emotions would be amorphous and indistinguishable. » / « Les émotions sont tissées avec des mots, et sans mots, toutes les émotions seraient amorphes et indistinctes. »

« We should not rephrase this guilt using technical terms such as « survivor’s guilt » and pretend to comprehend it. » / « Nous ne devrions pas reformuler cette culpabilité en utilisant des termes techniques tels que ‘la culpabilité du survivant’ pour prétendre la comprendre. »

Notice Bibliographique

NISHIMURA, Takahiro. « Words as ‘Fibers of the Mind’: ‘Re-narrative’ of the Earthquake Disaster through Philosophical Dialogue ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 55–76.

4. Analyse de l’article de MURASE Tomoyuki

What makes us P4C teachers?

Résumé et Thèse Centrale

Murase Tomoyuki s’interroge sur la nature de la compétence spécifique requise pour être un enseignant efficace au sein du programme Philosophy for Children (P4C). Enseignants et élèves y bâtissent ensemble une Communauté de Recherche (Community of Inquiry, CoI). L’auteur s’appuie sur la distinction théorique de Gilbert Ryle entre « savoir-que » (knowing-that) et « savoir-faire » (knowing-how). Sa thèse centrale est que l’attribut distinctif d’un enseignant de P4C n’est pas la connaissance propositionnelle de la philosophie académique, mais une compétence intelligente et adaptative qu’il nomme le savoir-faire du questionnement (Questioning Know-How, QKH).

Développement et Arguments Factuels

  • Limites du savoir philosophique propositionnel : Si l’approche par les contenus philosophiques classiques (justice, esprit, vérité) est importante, la simple érudition académique ne garantit pas la capacité à animer une CoI. Le savoir propositionnel décrit des états de fait mais n’offre aucun levier méthodologique pour faciliter une discussion dynamique.

  • Les deux dimensions du Knowing-How : Le QKH combine une dimension pratique (ajuster ses interventions en fonction des retours complexes du groupe) et une dimension épistémique (l’acquisition d’une « oreille philosophique »). Cette oreille permet de percevoir la portée philosophique sous-jacente des propos parfois maladroits des enfants.

  • La double nature paradoxale du QKH : Le savoir-faire du questionnement possède une double valence :

    • Un aspect intelligent : Formuler la bonne question au bon moment et clarifier les axes de recherche.

    • Un aspect ignorant : Adopter une posture socratique de non-savoir, car l’ignorance authentique face à l’inconnu est la condition même de la continuité de la recherche. Les questions d’évaluation traditionnelles des enseignants ne sont donc pas de vraies questions philosophiques.

Citations Textuelles Illustratives

« The ‘something’ that P4C teachers should have belongs to the category of knowing-how or intelligent skills, not the propositional knowledge of academic philosophy. » / « Le ‘quelque chose’ que les enseignants de P4C doivent posséder appartient à la catégorie du savoir-faire ou des compétences intelligentes, et non à la connaissance propositionnelle de la philosophie académique. »

« The paradoxical nature of QKH is interesting in itself […] those who possess QKH are the ‘intelligent ignorant’. » / « La nature paradoxale du QKH est intéressante en soi […] ceux qui possèdent le QKH sont les ‘ignorants intelligents’. »

Notice Bibliographique

MURASE, Tomoyuki. « What makes us P4C teachers? ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 79–96.

5. Analyse de l’article de Nimet KÜÇÜK

The Role of Experience for the Participants in Socratic Dialogue

Résumé et Thèse Centrale

Nimet Küçük examine le rôle de l’expérience vécue au sein du Dialogue Néo-Socratique (NSD) formalisé dans la tradition de Leonard Nelson et Gustave Heckmann. Le NSD est une enquête philosophique collective rigoureuse où les participants partent obligatoirement d’un exemple concret extrait de leur vie réelle pour répondre à une question philosophique générale. Küçük démontre que l’expérience vécue sert de fondement indispensable au processus d’abstraction régressive. Ce parcours permet d’extraire les principes conceptuels obscurs qui guident nos jugements quotidiens.

Développement et Arguments Factuels

  • La structure opérationnelle du NSD : Contrairement aux débats académiques, le NSD interdit l’usage d’exemples hypothétiques ou d’expériences de pensée. Les participants doivent raconter un événement réel, complet et clos où ils ont été acteurs et non simples spectateurs. Le groupe sélectionne ensuite par consensus un seul exemple qui servira de base de falsification et de clarification tout au long du processus, lequel peut durer plusieurs jours.

  • Le concept d’Elenchus de groupe : Inspiré de Platon, le NSD confronte les préjugés et les incohérences de l’opinion superficielle par l’examen minutieux de l’exemple. Ce moment de réfutation ou de honte constructive génère la conscience collective de l’ignorance, point de départ incontournable de la recherche de la vérité.

  • L’abstraction régressive : En inversant le processus logique habituel (qui part des prémisses pour déduire les conséquences), la méthode régressive part du jugement d’expérience singulier pour remonter vers la proposition générale ou le principe métaphysique fondamental sur lequel repose ce jugement.

Citations Textuelles Illustratives

« Concepts without content are empty […] the term content refers to empirical content. » / « Les concepts sans contenu sont vides […] le terme contenu fait ici référence au contenu empirique. »

« The regressive method consists in rooting the consequence in experience by asking participants to describe an actual event in which they experienced their belief. » / « La méthode régressive consiste à enraciner la conséquence dans l’expérience en demandant aux participants de décrire un événement réel au cours duquel ils ont fait l’expérience de leur croyance. »

Notice Bibliographique

KÜÇÜK, Nimet. « The Role of Experience for the Participants in Socratic Dialogue ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 97–106.

6. Analyse de l’article de Flavia Baldari

Does Philosophical Practice Help? An Inquiry through a Philosophical Dialogue in Medical Settings

Résumé et Thèse Centrale

Flavia Baldari interroge le statut de la pratique philosophique en tant que profession d’aide au sein des milieux de la santé. Elle prend pour objet d’étude l’OncoloCafé, un café philosophique fondé en 2016 à l’hôpital universitaire d’Osaka pour les patients atteints de cancer ou de maladies incurables (comme la SLA), leurs familles et les soignants. Baldari soutient que si la philosophie produit des effets bénéfiques indéniables sur le bien-être, elle ne saurait être qualifiée de « thérapeutique » au sens médical d’un traitement curatif à court terme. Son aide est indirecte : elle offre un cadre phénoménologique permettant de restructurer le rapport du sujet à sa propre existence bouleversée par la maladie.

Développement et Arguments Factuels

  • La déstructuration existentielle par la maladie : En mobilisant la phénoménologie du « corps vécu » (Lived Body) d’Husserl et le concept de projection du Dasein chez Heidegger, l’autrice explique que la maladie ne se réduit pas à une défaillance organique isolée. L’annonce d’un cancer modifie radicalement les possibilités temporelles et relationnelles de l’individu, déstructurant totalement l’identité et la vision du monde antérieures du patient.

  • Le protocole de l’OncoloCafé : Pour rompre le dualisme rigide entre « bien portants » et « malades », les thèmes choisis à l’OncoloCafé ne portent jamais directement sur la pathologie, mais sur des concepts existentiels larges (ex. : « Qu’est-ce que le bonheur ? », « Que signifie faire de son mieux ? »). Le dialogue y est strictement horizontal : médecins et patients y disposent d’une dignité rationnelle égale.

  • Le passage de la narration à la réflexion : La narration biographique sert uniquement de point de départ pour ancrer la réflexion. Le rôle du facilitateur est de guider le groupe pour dégager une conscience partagée et de nouvelles significations, ce qui s’avère parfois inconfortable voire douloureux (en mettant l’individu face à l’imminence de sa mortalité) mais indispensable pour reconstruire de nouveaux appuis existentiels.

Citations Textuelles Illustratives

« The goal of a philosophical practice […] is, rather, to think together, to clarify our thoughts and narrations, or in other words, to try to understand and make sense of our lives and experiences. » / « Le but d’une pratique philosophique […] est plutôt de penser ensemble, de clarifier nos pensées et nos narrations, ou en d’autres termes, d’essayer de comprendre et de donner un sens à nos vies et à nos expériences. »

« It cannot be therapeutic if we understand its meaning as ‘relating to the treatment of disease or disorders by remedial agents or methods’. » / « Elle ne peut être thérapeutique si l’on entend par là ce qui ‘se rapporte au traitement d’une maladie ou de troubles par des agents ou des méthodes d’atténuation’. »

Notice Bibliographique

BALDARI, Flavia. « Does Philosophical Practice Help? An Inquiry through a Philosophical Dialogue in Medical Settings ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 106–123.

7. Analyse de l’article de Pablo Muruzabal Lamberti et K?NO Tetsuya

Fighting for Sophia: The Intimate Relationship between Martial Arts and Philosophy as a Way of Life

Résumé et Thèse Centrale

Les auteurs examinent les liens étroits et interculturels existant entre les arts martiaux et la philosophie envisagée comme mode de vie (philosophy as a way of life) en Grèce classique et dans le Japon féodal. S’appuyant sur les travaux de Pierre Hadot relatifs aux « exercices spirituels », ils défendent la thèse selon laquelle les arts martiaux (la lutte grecque ou le sabre japonais) constituent des exercices spirituels actifs fondamentaux. Loin d’être de simples techniques de violence ou de destruction, ces pratiques corporelles agissent comme des compléments indispensables à la dialectique conceptuelle pour harmoniser l’âme, tester les vertus cardinales et soutenir la quête de la sagesse (Sophia).

Développement et Arguments Factuels

  • La notion d’Ag?n (la lutte constructive) : En analysant Hésiode et la lecture qu’en fait Nietzsche, l’article distingue deux visages de la discorde : la haine destructrice (Eris) et l’émulation compétitive salutaire (Neid). C’est cette seconde force qui innerve le concept d’ag?n, cadre où s’inscrivent la gymnastique et la lutte au sein de la palestre. Pour Platon (lui-même lutteur émérite), la lutte debout incarne les valeurs de loyauté, de courage et d’endurance (perseverantia) nécessaires aux gardiens de la cité, la maîtrise du corps témoignant directement de la santé rationnelle de l’âme.

  • La philosophie du sabre de Yagy? Munenori : Dans le Japon de l’ère Tokugawa pacifiée, Munenori redéfinit le maniement du sabre à la lumière du zen (ichinyo, unité du sabre et du zen). Il substitue au sabre qui tue (setsunin t?) le sabre qui donne la vie (katsunin ken). Gagner ne consiste plus à terrasser l’adversaire par la force brute, mais à ajuster l’intervalle d’espace-temps (ma’ai) pour canaliser, esquiver et éveiller le mouvement de l’autre de manière bénéfique. Cette attention immédiate s’apparente au concept contemporain de « tact pédagogique ».

  • L’application contemporaine (Rotterdam Skillcity) : Le programme éducatif néerlandais RSC, conçu par Henk Oosterling, intègre la pratique du judo/aikido avec des leçons de philosophie socratique au sein de quartiers défavorisés. L’objectif est de développer une « spiritualité physique » globale et une autonomie relationnelle chez les enfants en les confrontant aux dimensions physiques et mentales du conflit.

Citations Textuelles Illustratives

« Martial arts and philosophy can both be seen as agonistic arts that share a concern for a perfection of order and form. » / « Les arts martiaux et la philosophie peuvent tous deux être considérés comme des arts agonistiques partageant le souci d’une perfection de l’ordre et de la forme. »

« In the practice of martial arts, the truth is in the pudding, one cannot take refuge in words, which can be a humbling and insightful experience. » / « Dans la pratique des arts martiaux, la vérité est dans le concret (l’action), on ne peut se réfugier dans les mots, ce qui peut s’avérer être une expérience d’humilité et d’introspection. »

Notice Bibliographique

MURUZABAL LAMBERTI, Pablo et K?NO, Tetsuya. « Fighting for Sophia: The Intimate Relationship between Martial Arts and Philosophy as a Way of Life ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 124–142.

8. Analyse de l’article de Felipe Cuervo Restrepo

A Sketch of Kogui Metaphysics

Résumé et Thèse Centrale

Felipe Cuervo Restrepo réalise un exercice de philosophie pratique interculturelle en traduisant les structures conceptuelles des mythes du peuple autochtone Kogui de Colombie à l’aide des outils formels de la logique modale et du réalisme modal contemporain. Sa thèse est que la métaphysique Kogui, loin d’être un ensemble d’allégories naïves ou relativistes, constitue un système perspectiviste rigoureux où la Réalité n’est autre que la Nature définie comme l’intersection trans-mondaine d’individus dotés de perspectives à la première personne.

Développement et Arguments Factuels

  • L’analyse philosophique des mythes Kogui : L’auteur extrait cinq principes directeurs de trois récits fondamentaux (la création de Gaulchováng, le voyage de Máma Nuhúna parmi les animaux et le masque de Duginávi):

    1. La réalité est perspectivale (l’esprit premier ou alúna précède les objets factuels).

    2. Ce perspectivisme n’est pas un relativisme absolu, car les entités restent réidentifiables à travers le changement de point de vue.

    3. Les perspectives réelles dépassent le seul cadre du règne humain ou animal (ex. : la rivière qui se révèle être une femme capable d’aimer).

    4. La multiplication et la découverte des perspectives constituent l’essence même de la connaissance vraie.

    5. Il n’existe aucune réalité absolue indépendante ou « nouménale » en dehors de ces perspectives.

  • La sémantique des mondes possibles comme outil de traduction : Cuervo Restrepo utilise la désignation rigide de Kripke pour expliquer comment nous pouvons suivre l’identité d’un sujet (ex. : Tartini) dans plusieurs mondes possibles bien que ses attributs y changent du tout au tout. Dans l’analogie spatio-temporelle qu’il propose, les individus possèdent des extensions ou « parties modales ».

  • Implications éthiques : En refusant de lier le statut de « sujet éthique » à la possession exclusive de la rationalité factuelle humaine dans notre monde actuel, le système Kogui permet d’attribuer une subjectivité intrinsèque aux entités naturelles (montagnes, cours d’eau). Cela place de facto l’être humain sur un pied d’égalité morale absolue avec la Nature.

Citations Textuelles Illustratives

« The metaphysical worldview behind Kogui myths can be understood as advocating for a very specific kind of modal realism, in which different possible worlds […] actually intersect at individuals. » / « La vision métaphysique du monde qui sous-tend les mythes Kogui peut être comprise comme la défense d’un type très spécifique de réalisme modal, dans lequel les différents mondes possibles […] s’intersectent réellement au niveau des individus. »

« Lacking these traits in our actual world does not imply that an individual lacks subjectivity in all possible worlds. » / « Le fait de ne pas posséder ces traits dans notre monde actuel n’implique pas qu’un individu soit dépourvu de subjectivité dans tous les mondes possibles. »

Notice Bibliographique

RESTREPO, Felipe Cuervo. « A Sketch of Kogui Metaphysics ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 143–164.

9. Analyse de l’article de Leonardo Marques Kussler

Roots of philosophical hermeneutics in Gadamer’s reading of the Philebus: ethics, practical knowledge and understanding

Résumé et Thèse Centrale

L’auteur met en lumière les racines éthiques et platoniciennes de l’herméneutique philosophique de Hans-Georg Gadamer. Bien que la critique associe couramment les concepts fondamentaux de Wahrheit und Methode (1960) à la réappropriation gadamérienne de la phronesis aristotélicienne, Kussler démontre que cette assise éthique est déjà présente de manière décisive dans sa thèse d’habilitation de 1929 (Platos dialektische Ethik), consacrée au dialogue du Philèbe de Platon. La thèse centrale est que l’herméneutique comme « art de la compréhension » naît directement de la dialectique existentielle socrato-platonicienne, où la vérité survient non par une posture de domination théorique, mais au sein de l’interaction dialogique engagée entre les êtres humains.

Développement et Arguments Factuels

  • Le contexte de la rupture phénoménologique : Développée sous la supervision formelle de Heidegger à Marburg, la lecture gadamérienne du Philèbe s’écarte de l’approche néo-kantienne (qui privilégiait l’immortalité des Idées abstraites) pour envisager le dialogue comme une activité phénoménologique vivante. Gadamer s’éloigne cependant de Heidegger en refusant d’orienter la phronesis vers une pure ontologie de l’être, préférant l’enraciner dans la dynamique de la relation humaine et de l’éthique de l’altérité.

  • L’analyse du Philèbe : Le dialogue platonicien met en scène l’opposition entre la vie consacrée aux plaisirs physiques (Protarchos/Philèbe) et la vie vouée à la pure connaissance rationnelle (Socrate). La conclusion socratique est que la vie humaine authentiquement bonne réside dans une « vie mixte » (???? ???????), un alliage mesuré, proportionné et harmonieux entre raison et affect.

  • La fusion des horizons herméneutiques : Pour Gadamer, la structure de la dialectique platonicienne (division et combinaison d’arguments) préfigure le concept de « fusion des horizons ». Comprendre suppose l’acceptation de sa propre finitude et de ses préjugés (Vorurteile), afin de se laisser guider par la parole de l’interlocuteur, l’art de la mesure (Meßkunst) devenant ainsi le fondement d’une esthétique de l’existence où le dialogue authentique transforme l’être même des participants.

Citations Textuelles Illustratives

« Human understanding necessarily passes through the conversational interaction of human beings—and not through the deduction of a subject by a given object. » / « La compréhension humaine passe nécessairement par l’interaction conversationnelle des êtres humains — et non par la déduction d’un sujet à partir d’un objet donné. »

« The dialectics becomes ethics, for, in Gadamer’s view, it is about a conversation about shared understanding. » / « La dialectique devient éthique, car, selon Gadamer, il s’agit d’une conversation visant une compréhension partagée. »

Notice Bibliographique

KUSSLER, Leonardo Marques. « Roots of philosophical hermeneutics in Gadamer’s reading of the Philebus: ethics, practical knowledge and understanding ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 165–177.

10. Analyse de l’article de TANAKA Naomi

From Wonder to ‘Co-Existence’: Rosenzweig’s Concepts of Monologue and Dialogue

Résumé et Thèse Centrale

Tanaka Naomi mobilise la pensée dialogique du philosophe germano-juif Franz Rosenzweig (1886–1929) afin d’éclairer les fondements conceptuels du dialogue en P4C (Philosophy for Children). En théorisant l’opposition fondamentale entre le « monologue » philosophique traditionnel (de Thalès à Hegel) et le « dialogue » ancré dans la temporalité vécue, Rosenzweig démontre que la vérité n’est pas un système de connaissances universelles statiques que l’individu isolé peut s’approprier ou conclure. La thèse de Tanaka est que la véritable « co-existence » au sein d’une communauté de recherche philosophique émerge précisément lorsque les participants acceptent de partager l’inconnaissabilité d’une vérité conçue non comme un dogme, mais comme une question ouverte ou un « don ».

Développement et Arguments Factuels

  • La critique de la philosophie monologique : Rosenzweig reproche à l’histoire de la philosophie occidentale d’avoir extrait les objets de leur contexte temporel et existentiel réel pour en chercher abstraitement « l’essence » (ex. : se demander métaphysiquement « Qu’est-ce qu’essentiellement un gâteau ? » au lieu de l’expérimenter concrètement lors d’un anniversaire). Cette recherche solitaire produit une pensée figée et hostile à la vie.

  • La structure de l’appel et de la réponse : Le dialogue commence impérativement par l’interpellation de l’Autre. L’autrice rappelle la relecture de la Genèse faite par Rosenzweig : à la question de Dieu « Où es-tu ? », Adam échoue à entrer en dialogue car il se dérobe en rejetant la faute sur autrui à la troisième personne (« elle », « le serpent »), restant enfermé dans son Moi égoïste. C’est Abraham qui, appelé par son nom propre, initie le dialogue par un don de soi absolu en répondant « Me voici » (I am here), acceptant l’incertitude totale de la relation à l’Autre.

  • Application à la P4C : Dans une communauté de recherche avec les enfants, la question choisie collectivement incarne cette part de vérité insaisissable. Le dialogue n’est pas guidé par une logique pragmatique d’utilité immédiate, mais par le fait de s’installer durablement dans l’émerveillement et l’inconnu. C’est en partageant ce qu’ils ne comprennent pas que les enfants se confirment mutuellement comme des êtres équivalents et apprennent à coexister.

Citations Textuelles Illustratives

« We speak with others not because we recognize each other, but because we believe in their uncertainty. » / « Nous parlons avec les autres non pas parce que nous nous reconnaissons mutuellement, mais parce que nous croyons en leur incertitude. »

« By continuing through dialogue […] we can share this unknowability with others to imply that truth itself (the unknowable) ‘exists’, and at the same time, we can ‘co-exist’ with others. » / « En poursuivant à travers le dialogue […] nous pouvons partager cette inconnaissabilité avec les autres pour impliquer que la vérité elle-même (l’inconnaissable) ‘existe’, et en même temps, nous pouvons ‘coexister’ avec les autres. »

Notice Bibliographique

TANAKA, Naomi. « From Wonder to ‘Co-Existence’: Rosenzweig’s Concepts of Monologue and Dialogue ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 177–192.

11. Analyse de l’article hors-thème de NAKAYAMA Hirotaro

The Unity of Nature and the Regulative Use of Ideas in Kant’s Critique of Pure Reason

Résumé et Thèse Centrale

Nakayama Hirotaro résout un problème interprétatif classique posé par l’Appendice à la Dialectique Transcendantale de la Critique de la raison pure d’Immanuel Kant. Alors que le corps du texte kantien interdit formellement toute inférence a priori sur des objets non empiriques (les noumènes), l’appendice semble réintroduire la légitimité de l’idée d’une « unité de la nature » structurée rationnellement a priori. En rejetant à la fois les lectures réalistes (qui affirment que cette unité existe objectivement) et fictionnalistes (qui la réduisent à un simple « comme si » illusoire), Nakayama formule une lecture hypothétiste développée : l’unité de la nature est une croyance doctrinale (doctrinal belief), c’est-à-dire une hypothèse subjectivement nécessaire et a priori ancrée dans l’intérêt spéculatif intrinsèque de la Raison humaine.

Développement et Arguments Factuels

  • L’illusion du dilemme interprétatif : Les réalistes commettent l’erreur de transformer un principe régulateur de relation en une connaissance constitutive d’objets métaphysiques, réactivant le dogmatisme rationaliste. À l’inverse, les fictionnalistes forcent la raison à agir de manière contradictoire avec sa propre vocation (Bestimmung) en postulant une idée qu’ils savent fondamentalement fausse.

  • La nature de la Croyance Doctrinale (Doctrinal Belief) : Dans le chapitre du Canon, Kant distingue l’opinion, le savoir (justifié objectivement et subjectivement) et la croyance (justifiée subjectivement mais dépourvue de fondement objectif suffisant). La croyance pratique s’établit lorsqu’un agent se fixe un but et admet les moyens indispensables pour l’atteindre. Son analogue théorique est la croyance doctrinale (ex. : postuler l’existence d’extra-terrestres).

  • La spécificité a priori de l’unité de la nature : Contrairement aux hypothèses scientifiques contingentes et empiriques, l’hypothèse de l’unité de la nature est universelle et nécessaire pour le chercheur car elle provient de la structure a priori de la raison. Sans cette présupposition subjective d’une harmonie ou d’une puissance fondamentale cachée de la nature, la recherche scientifique perdrait toute cohérence logique et s’effondrerait.

Citations Textuelles Illustratives

« The ideas of reason are not used constitutively to cognize objects but used regulatively to lead our scientific investigation. » / « Les idées de la raison ne sont pas utilisées de manière constitutive pour connaître des objets, mais de manière régulatrice pour guider notre investigation scientifique. »

« The regulative assumption of the unity of nature is neither knowledge nor fiction, but an a priori and subjectively necessary hypothesis grounded in the nature of reason. » / « L’assomption régulatrice de l’unité de la nature n’est ni un savoir ni une fiction, mais une hypothèse a priori et subjectivement nécessaire, ancrée dans la nature même de la raison. »

Notice Bibliographique

NAKAYAMA, Hirotaro. « The Unity of Nature and the Regulative Use of Ideas in Kant’s Critique of Pure Reason ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, 2023, pp. 193–208.

Conclusion du rapport

Ce septième volume de la revue Tetsugaku démontre l’unité organique fondamentale de la recherche contemporaine en pratique philosophique. Qu’elle s’exerce sous la forme d’un soutien post-cataclysmique (Nishimura), d’un accompagnement en milieu hospitalier (Baldari), d’un affranchissement des diagnostics psychiatriques réductionnistes (Raabe), d’une éducation à l’autonomie citoyenne des mineurs (Gardner, Murase, Küçük, Lamberti/K?no, Tanaka), la discipline se détache systématiquement des formes purement discursives de l’académisme traditionnel pour s’affirmer pleinement comme un engagement existentiel, horizontal et éthique au cœur de la société civile.


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Article # 301 – Être praticien en philosophie / Philosophischer Praktiker sein, Detlef Staude, Philopraxis.ch, 2013

RAPPORT DE LECTURE


STAUDE, Detlef. Philosophischer Praktiker sein [Être praticien en philosophie]. Transcription de conférence / Essai inédit, s. l., s. d., Philopraxis.ch, 2013, 3 p.


Notice bibliographique

  • Auteur : Detlef Staude

  • Titre : Philosophischer Praktiker sein (Être praticien en philosophie)

  • Type de document : Transcription de conférence / Essai de réflexion professionnelle

  • Thématiques principales : Pratique philosophique, éthique aristotélicienne, souci de soi (epimeleia heautou), authenticité existentielle.

Ce rapport de lecture propose une analyse rigoureuse et fidèle du texte de la conférence intitulée Philosophischer Praktiker sein. Conformément aux exigences méthodologiques de niveau universitaire supérieur, cette étude s’articule autour des concepts clés développés par l’auteur, s’appuyant systématiquement sur des citations textuelles bilingues (allemand/français) afin d’éviter toute interprétation indue.

1. Introduction : La problématique de l’identité et de l’unité dans la diversité

L’auteur ouvre sa réflexion en soulignant la difficulté inhérente à l’analyse de sa propre profession par manque de distance critique. Il constate un paradoxe : malgré la grande diversité des parcours, des méthodes et des orientations des praticiens, tous se rassemblent sous la même bannière de la « pratique philosophique » (Philosophische Praxis).

L’enjeu du texte est de dégager le noyau commun de cette pratique et son impact direct sur l’existence même du praticien :

« Diese grosse Vielfalt hat also doch etwas gemein, etwas, das uns wichtig ist, obwohl wir es nur schwer definieren können und obwohl es für jeden von uns in seiner Berufsausübung Anderes bedeutet. Auf dieses Gemeinsame und seine Auswirkungen auf unser Leben als Philosophische Praktikerinnen und Praktiker möchte ich eingehen. »

(« Cette grande diversité a pourtant quelque chose en commun, quelque chose qui nous tient à cœur, bien que nous ayons du mal à le définir et bien qu’il signifie autre chose pour chacun de nous dans l’exercice de sa profession. C’est sur ce point commun et ses répercussions sur notre vie en tant que praticiennes et praticiens de la philosophie que je souhaite revenir. »)

2. Typologie de l’activité humaine : Praxis, Poiesis et Spiel

Pour définir la pratique philosophique, l’auteur convoque l’appareil conceptuel d’Aristote (complété par Schiller) et distingue trois modalités de l’agir humain :

  1. La pure praxis : Les activités qui portent leur fin en elles-mêmes (ex. se promener, habiter, philosopher). Le sens n’est pas subordonné à l’atteinte d’un but ultérieur. La vie elle-même relève de la praxis.

  2. La poiesis : Les activités orientées vers un but, la fabrication, la production de moyens en vue d’une fin (souvent liées à la survie).

  3. Le jeu (das Spiel) : Introduit par Schiller, le jeu se situe à l’intersection de la praxis et de la poiesis. C’est une activité créatrice et culturelle où l’on se fixe des objectifs de manière ludique sans qu’aucune survie matérielle n’en dépende.

L’auteur montre que la pratique philosophique se situe au carrefour de ces trois catégories, ce qui explique la difficulté à la définir professionnellement :

« Als Philosophischer Praktiker weiss man nie so recht zu sagen, was man da eigentlich beruflich macht. Das liegt daran, dass im aristotelischen Sinn Philosophische Praxis natürlich ein Erwerb, also poiesis, Mittel zum Zweck, ist. Aber sie ist eben eigentlich gerade das nicht. Recht eigentlich kann sie ja nur praxis sein […] »

(« En tant que praticien de la philosophie, on ne sait jamais trop comment décrire ce que l’on fait réellement comme métier. Cela s’explique par le fait que, au sens aristotélicien, la pratique philosophique est bien sûr un gagne-pain, donc une poïesis, un moyen en vue d’une fin. Mais, à proprement parler, elle n’est justement pas cela. À vrai dire, elle ne peut être que praxis […] »)

La relation thérapeutique ou dialogique n’est pas une prestation technique vendue contre rémunération pour résoudre un problème ciblé ; elle est une invitation à un dialogue d’égal à égal, stimulant la vitalité et la vigilance intellectuelle. Elle s’inscrit également dans le « jeu » (Spiel) par l’invention constante de nouveaux formats pour diffuser ce dialogue.

3. Le cœur de la pratique philosophique : Le souci de soi (Epimeleia heautou)

Le texte identifie la finalité ultime de la pratique philosophique non pas comme une simple recherche d’orientation ou de sens, mais, de manière plus fondamentale et historique, comme une invitation au souci de soi (epimeleia heautou).

Hérité de l’Antiquité grecque, le souci de soi impose de ne pas se laisser aller, de travailler sur soi, de se questionner et de prendre la responsabilité de sa propre existence (pensées, corps, émotions). Dans une époque contemporaine désillusionnée, débarrassée des grands systèmes de croyances et des idéologies, l’individu est renvoyé à lui-même. Le souci de soi n’est pas une injonction au changement superficiel, mais une prise de conscience lucide de sa présence au monde :

« Philosophieren als Bemühen, sein Verständnis in dieser Welt zu finden, sich nicht mit trügerischen Gewissheiten zufrieden zu geben, sich um sich – und so auch um Andere – zu kümmern. Philosophische Praxis ist paradigmatisch gelebte Selbstsorge. »

(« Philosopher comme effort pour trouver sa propre compréhension de ce monde, pour ne pas se satisfaire de certitudes trompeuses, pour prendre soin de soi – et ainsi également des autres. La pratique philosophique est, de manière paradigmatique, le souci de soi vécu au quotidien. »)

4. L’exigence ontologique et éthique du praticien

La thèse centrale et la plus exigeante du texte réside dans l’indivisibilité entre la vie personnelle du praticien et son activité professionnelle. Contrairement à d’autres professions à visée purement technique ou poïétique (comme l’installateur/plombier, le conseiller fiscal ou le médecin, où seule l’efficacité technique objective importe), le praticien en philosophie doit engager sa propre existence.

Pour guider autrui sur la voie du souci de soi, le praticien doit lui-même être engagé dans une recherche de vérité et de cohérence existentielle :

« Doch für den Philosophischen Praktiker gilt: Er muss nicht nur seine Arbeit gut machen, sondern auch als Mensch überzeugen, man muss spüren, dass er oder sie auf dem Weg zur Wahrhaftigkeit des eigenen Seins, zum Übereinstimmen von Denken, Sprechen und Tun, von Anspruch und Lebenswirklichkeit ist. »

(« Mais pour le praticien de la philosophie, la règle est la suivante : il ne doit pas seulement bien faire son travail, il doit aussi convaincre en tant qu’être humain ; on doit sentir qu’il ou elle est sur le chemin de la vérité de son propre être, vers l’adéquation entre la pensée, la parole et l’action, entre l’exigence intellectuelle et la réalité de la vie. »)

Cette démarche se nourrit d’une circularité vertueuse : le travail sérieux au sein de la profession affine la compréhension que le praticien a de sa discipline, ce qui nourrit son propre souci de soi. En retour, un souci de soi authentique enrichit la qualité de sa pratique philosophique. Dans cette quête de croissance personnelle et professionnelle, les « partenaires d’entraînement » (Sparringpartner) privilégiés sont les clients (ou invités), les amis, mais surtout les pairs (autres praticiens) capables d’offrir la contradiction et le défi intellectuel nécessaires.

Conclusion

Le texte de cette conférence définit le praticien en philosophie non pas comme un prestataire de services intellectuels, mais comme le représentant d’une forme de vie (Lebensform). En ancrant la Philosophische Praxis dans la pure praxis aristotélicienne et l’éthique antique de l’epimeleia heautou, l’auteur rappelle que l’efficacité du dialogue philosophique dépend de l’authenticité existentielle de celui qui le guide. C’est cette recherche constante de cohérence entre le dire, le penser et le faire qui constitue l’essence même de l’identité du praticien.


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Article # 300 – Aspects de la communication dans le conseil philosophique, Vasile Hategan, Institutul de Cercetari Social-Politice, 2019

RAPPORT DE LECTURE


HA?EGAN, Vasile. Aspecte ale comunic?rii în consilierea filosofic?. Revista de filosofie, Bucure?ti, 2019, tomul LXVI, nr. 6, pp. 783-794.


Titre de l’article : Aspecte ale comunic?rii în consilierea filosofic? (Aspects de la communication dans le conseil philosophique)

Auteur : Vasile Hategan

Affiliation : Institut de Recherches Socio-Politiques, Université de l’Ouest de Timi?oara, Roumanie

Publication : Revista de filosofie, LXVI, 6, p. 783-794, Bucarest, 2019


1. Introduction et contextualisation

Le travail de recherche de Vasile Ha?egan s’inscrit dans l’analyse des liens interdisciplinaires récemment formalisés entre les sciences de la communication et les nouvelles formes de la pratique philosophique, à savoir le conseil (consilierea) et la consultation (consultan?a) philosophiques. L’auteur constate une relative rareté des sources académiques roumaines sur ce sujet spécifique, tout en s’appuyant sur les travaux précurseurs d’Anton Ilica (2007), Oana Barbu, Vasile Macoviciuc (2002) et Sandu Frunz? (2019). L’objectif principal est de démontrer la réciproque de la thèse de Barbu (« nous avons besoin de philosophie dans l’approche de la communication ») en arguant que la communication est une partie active et essentielle de la pratique philosophique.

2. Formes de communication dans la pratique philosophique

Ha?egan dresse une typologie rigoureuse des modalités par lesquelles la communication s’opérationnalise dans le conseil philosophique, qu’elle soit individuelle, groupale ou organisationnelle.

A. La communication interpersonnelle et non-verbale

La communication interpersonnelle constitue le socle des interactions entre le praticien et le client (qu’il s’agisse d’un individu, d’un groupe ou d’une équipe managériale). L’auteur souligne l’importance des éléments non-verbaux (vêtements, mimique, gestuelle, tonalité) comme actes de communication indirecte. Cette analyse intègre :

  • La sémiotique (via Roland Barthes, Umberto Eco et Ferdinand de Saussure) pour le décodage des signes.

  • L’impératif catégorique de Kant, instaurant l’obligation morale de dire la vérité dans l’échange.

  • La thérapie centrée sur le client de Carl Rogers, qui utilise la communication pour créer un climat de confiance et d’empathie.

  • L’éthique dialogique de Martin Buber (relation Je-Tu) et la communication face-à-face étudiée par Aurel Codoban.

B. La communication réflexive ou intrapersonnelle

Liée à la philosophie existentialiste (Kierkegaard, Sartre, Camus) et aux pratiques méditatives , ce type de communication intervient lorsque le conseiller soutient le sujet pour clarifier une dilemme intérieur. Le conseil philosophique agit ici comme un processus de médiation de la personne face à elle-même.

3. Typologies de dialogue et outils de groupe

L’auteur examine la classification en trois types de dialogues développée par le praticien américain Lou Marinoff :

  1. Dialogue de type A : Une recherche philosophique spontanée et générique de la problématique par la conversation entre le spécialiste et le client.

  2. Dialogue de type B : Un dialogue à effet thérapeutique face aux troubles existentiels, guidé par la vision d’un grand penseur.

  3. Dialogue de type C (Bibliothérapie) : Recommandation de lectures philosophiques spécifiques suivies de discussions réflexives régulières.

Pour les groupes, la communication s’articule autour d’outils tels que le dialogue socratique de type nelsonien (visant une définition universelle d’un concept) , les cafés philosophiques (initiés par Marc Sautet) , ou encore le concept de « conseil philosophique appréciatif » d’Antonio Sandu, qui s’étend aujourd’hui au virtuel via internet.

4. Communication publique, organisationnelle et institutionnelle

Au niveau macroscopique, la communication philosophique s’applique aux organisations à travers :

  • La consultation éthique et l’audit éthique (création de codes de déontologie, gestion des dilemmes via le Dilema Training de Henk van Luik ou la méthode PEACE de Marinoff).

  • La Responsabilité Sociale des Entreprises (RSE), incluant la communication interculturelle et publique.

  • Le milieu communautaire (milieu carcéral, pédiatrique, bioéthique médicale).

Enfin, Ha?egan identifie une dimension essentielle de la communication publique liée au processus de reconnaissance légale de la profession en Roumanie. Celle-ci nécessite une communication active avec les autorités étatiques (rédaction de documentations, enregistrements à l’ORC et à l’ANAF) et des stratégies de marketing/branding personnel via des associations professionnelles.

5. Citations bilingues (Régularité et fidélité)

Afin d’illustrer la rigueur de la thèse de l’auteur, voici des extraits clés dans leur langue d’origine (roumain) et traduits en français :

RO : „…dac? realitatea se construie?te în comunicare, via?a noastr? trebuie s? se bazeze pe acest echilibru: cât? tehnic?, atâta filosofie…”

FR : « …si la réalité se construit dans la communication, notre vie doit se baser sur cet équilibre : autant de technique, autant de philosophie… »

RO : „…comunicarea e în primul rând rela?ie pentru c? orice comunicare uman? este cu comunicarea cu cineva, înainte de a fi comunicarea despre ceva!”

FR : « …la communication est avant tout une relation, car toute communication humaine est une communication avec quelqu’un, avant d’être une communication sur quelque chose ! »

RO : „A înv??a s? filosofezi presupune ?i a înv??a s? comunici.”

FR : « Apprendre à philosopher implique aussi d’apprendre à communiquer. »

6. Conclusion du rapport

L’article de Vasile Ha?egan démontre avec succès que le conseil philosophique ne peut être dissocié des processus communicationnels. Qu’il s’agisse de l’expression sémiotique du corps du client, du dialogue thérapeutique ou des démarches administratives de légitimation de cette nouvelle profession distincte du « philosophe académique » traditionnel, la communication s’impose comme l’infrastructure même de la philosophie pratique.


Notice bibliographique (Format académique)

HA?EGAN, Vasile. Aspecte ale comunic?rii în consilierea filosofic?. Revista de filosofie, Bucure?ti, 2019, tomul LXVI, nr. 6, pp. 783-794.

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Articles # 298 – Philosophical counselling from « theoría » to « práxis », Adela Daniel, Technical University of Cluj-Napoca), 2023

RAPPORT DE LECTURE


Podin? (Moldovan), A. D. (2023). Philosophical counselling from « the?ría » to « práxis ». A hemography of contemporary man (PhD thesis abstract, Technical University of Cluj-Napoca).


1. Introduction et Prolégomènes conceptuels

Le travail doctoral présenté par Adela Daniela Podin? (Moldovan) sous la direction du Prof. Dan Gabriel Sîmbotin à l’Université Technique de Cluj-Napoca s’intitule : « Philosophical counselling from « the?ría » to « práxis ». A hemography of contemporary man » (Le conseil philosophique de la « théoria » à la « praxis ». Une hémographie de l’homme contemporain). Cette recherche examine en profondeur la transition entre les constructions conceptuelles abstraites de la philosophie et leurs applications thérapeutiques et pratiques contemporaines.

L’un des apports majeurs et novateurs de cette thèse réside dans l’introduction et la conceptualisation des termes « hémographie » (hemography) et « hémographe » (hemographer). Empruntant ce concept au poète roumain Nichita St?nescu, l’autrice le transpose dans le champ de la pratique philosophique :

  • L’hémographie ne relève pas ici d’un simple acte artistique, mais d’une intervention profonde sur le soi (« a deep intervention on the self »). Contrairement aux interventions psychosociales classiques, elle exige une auto-analyse et une auto-reconstruction radicales pour restaurer l’équilibre émotionnel.

  • L’hémographe définit tout individu qui, à travers l’effort d’auto-analyse, tente de se retrouver et se réécrit en tant qu’être (« rewrites himself as a being »).

2. Fondements théoriques et sources méthodologiques

La thèse structure sa démarche à travers une archéologie des ressources philosophiques antiques et modernes. La philosophie n’y est pas envisagée comme une théorie abstraite, mais comme l’assomption d’un style de vie global visant la métamorphose de soi (« a lifestyle, which engages the whole existence »).

L’Antiquité grecque comme ressource brute

  • Socrate et la maïeutique : Socrate incarne la figure de l’hémographe faisant face aux drames de l’existence. La triade socratique — introspection, questionnement, ironie — sert à accoucher de la vérité et du bien dans une relation de partenariat transformatrice entre le maître et le disciple.

  • Platon et l’usage thérapeutique du mythe : Dans la pratique du conseil philosophique, les dialogues et les mythes platoniciens (mythe de Gygès, de l’androgyne, d’Er) servent d’outils herméneutiques pour rationaliser l’irrationnel et faire émerger des perspectives négligées par le plan conscient.

  • Aristote et la causalité : La doctrine des quatre causes d’Aristote est mobilisée comme un modèle de développement personnel permettant de comprendre et de restructurer les comportements.

Les ancrages métaphysiques et les modèles roumains

La transition vers la philosophie moderne (de Descartes à Bergson) permet de lier la science du conseil à la métaphysique de l’être et du devenir. L’autrice fait notamment référence aux schémas philosophiques roumains, s’appuyant sur l’œuvre de Constantin Noica (« The Romanian feeling of being »). Elle y décrypte le cycle de l’être à travers la synergie : le temps qui passe – l’établissement (le dépôt de soi) – la recherche du sens – l’infini. Les trois étapes de l’existence identifiées dans la culture locale (le tumulte, le silence et la solitude) servent de jalons pour la reconstruction de l’unité du soi.

3. Pratique, interdisciplinarité et registres de problématisation

Le conseil philosophique se situe au carrefour de plusieurs disciplines cliniques et humaines, offrant des passerelles uniques avec la psychologie.

Champ disciplinaire Interférences et points de convergence identifiés
Thérapies cognitives et comportementales (TCC)

Partagent l’examen de la vie, le questionnement socratique et la restructuration des croyances irrationnelles. Les préscriptions stoïciennes y agissent comme des exercices de régulation des passions.

Psychanalyse

Convergence autour de la décryptation des symboles, des métaphores et des structures inconscientes. Le conseiller philosophique s’efforce d’établir la logique là où l’absurde ou le chaos domine.

Psychologie humaniste (Carl Rogers)

Partage l’accent mis sur la tendance à l’actualisation du potentiel (« drive for self-actualization ») au sein d’une relation d’aide authentique, empathique et transparente.

4. Études empiriques et données expérimentales

La force de cette thèse repose sur l’alliance entre la the?ría et la recherche quantitative et clinique appliquée aux enfants et aux adolescents.

A. Enquête sur les attentes du public (Investigative study)

Un questionnaire administré en ligne auprès de 187 sujets a permis d’évaluer la perception du conseil philosophique:

  • 48,3 % des personnes interrogées se disent prêtes à recourir à ce service.

  • Les motivations principales incluent le besoin d’apprendre des stratégies pour faire face aux difficultés (21,9 % à 22,9 %) , la résolution de dilemmes existentiels (13,3 %) et le développement des vertus (14,5 %).

  • 42,5 % des répondants solliciteraient un conseiller à des fins de développement personnel et 31 % pour développer leur esprit critique.

B. Étude expérimentale : Résilience face à la pandémie (Together again!)

Menée auprès de lycéens âgés de 15-16 ans durant la pandémie de Sars-Cov2, cette étude comparative s’est appuyée sur des échelles standardisées (anxiété, stress, dépression, peur).

  • Résultats : Les comparaisons intragroupes ont révélé des réductions statistiquement significatives de la dépression, de l’anxiété, de la peur et du stress au sein du groupe expérimental ayant suivi le programme de conseil philosophique. Cela valide l’efficacité de l’intervention philosophique en contexte de crise éducative et sanitaire.

C. Étude comparative : Conseil psychologique vs Conseil philosophique

Menée de janvier à mai 2022 sur 15 sessions auprès d’adolescents (15-17 ans) , cette étude a mesuré des variables telles que le contrôle de soi, la précaution, la moralité et la stabilité émotionnelle.

  • Conclusions : Les deux approches se révèlent également efficaces pour développer le contrôle de soi émotionnel. Néanmoins, le programme de conseil philosophique s’est avéré plus efficace pour modifier structurellement les attitudes et les croyances globales de l’individu sur lui-même, sur les autres et sur la vie (« more effective, in terms of changing the individual’s attitude and beliefs »).

5. Considérations finales et portée scientifique

En conclusion, la thèse d’Adela Daniela Podin? démontre avec rigueur la viabilité scientifique et l’actualité clinique du conseil philosophique. En faisant passer la discipline de la spéculation pure à l’expérimentation de terrain, l’autrice redéfinit l’espace thérapeutique comme un laboratoire d’auto-découverte. L’exercice de l’hémographie offre à l’homme contemporain, prisonnier du tumulte et des illusions de la modernité, une méthode transdisciplinaire rigoureuse pour unifier ses fractures internes et réécrire le sens de son existence.


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Article # 297 – The impacts of philosophical counseling on psychological resilience: An evaluation of the philosophical health model, Mustafa Çevik, Social Sciences, University of Ankara, 2025

RAPPORT DE LECTURE


Çevik, M. (2025). The impacts of philosophical counseling on psychological resilience: An evaluation of the philosophical health model. Beytulhikme An International Journal of Philosophy, 15(1), 203–220 . https://doi.org/10.29228/beytulhikme.79374

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1. Fiche technique de l’article

  • Auteur : Mustafa Çevik (Social Sciences University of Ankara, Turquie)

  • Titre original : The Impacts of Philosophical Counseling on Psychological Resilience: An Evaluation of the Philosophical Health Model

  • Revue : Beytulhikme An International Journal of Philosophy, Vol. 15, No. 1, 2025

  • Pages : 203–220

  • DOI : 10.29228/beytulhikme.79374

2. Résumé analytique de l’œuvre

Problématique et contextualisation

L’article de Mustafa Çevik s’inscrit dans une critique des modèles de santé traditionnels, souvent réductionnistes, qui limitent la santé à la simple absence de maladie ou de troubles mentaux. L’auteur propose d’explorer le concept de santé philosophique et son impact direct sur la résilience psychologique face aux crises existentielles contemporaines (stress accru, perte de sens, isolement).

Historiquement, l’auteur rappelle que la santé a toujours été perçue de manière holistique, que ce soit à travers la notion d’« équilibre » d’Hippocrate en Grèce antique ou dans la médecine traditionnelle orientale (Ayurveda), axée sur l’harmonie corps-esprit. En s’appuyant sur la définition de l’OMS de 1948 (qui inclut le bien-être physique, mental et social), Çevik affirme que la santé moderne doit intégrer une dimension existentielle et éthique.

Le modèle de la santé philosophique selon Luis de Miranda

Au cœur de l’analyse se trouve le modèle développé par le philosophe Luis de Miranda. La santé philosophique y est définie comme un état d’alignement et de cohérence entre les pensées, les émotions, les paroles et les actions d’un individu. Elle repose sur deux piliers conceptuels :

  1. La cohérence multiforme (variegated coherence) : L’unité harmonieuse interne de l’individu et sa relation saine avec son environnement.

  2. L’orientation intentionnelle vers un bien trans-subjectif : Le fait d’agir non pas uniquement pour son propre bénéfice, mais pour le bien universel et l’harmonie collective.

Pour opérationnaliser ce concept, l’article détaille les six stades de la pratique de la santé philosophique :

Stade Définition et impact sur la résilience
1. Le sens corporel (Bodily sense)

Acceptation du corps comme un « ami », écoute de ses signaux face au stress. Permet une régulation proactive avant la somatisation.

2. Le sens de soi (Self-sense)

Connaissance de ses forces et faiblesses, écoute de sa voix intérieure. Protège l’identité contre les influences négatives externes.

3. Le sens de l’appartenance (Sense of belonging)

Connexion à une communauté ou à un idéal. Agit comme un bouclier contre l’isolement social et la dépression.

4. Le sens du possible (Sense of possible)

Capacité à percevoir les opportunités de la vie. Transforme les traumas en opportunités de renouveau, neutralisant le désespoir.

5. Le sens du but (Sense of purpose)

Orientation de l’existence vers des objectifs élevés. Maintient la motivation à long terme face aux crises.

6. Le sens philosophique (Philosophical sense)

Réflexion profonde sur le cosmos et sa propre place. Permet de traverser les crises existentielles de manière constructive.

Articulation entre conseil philosophique et psychothérapie

L’un des apports majeurs du texte est la distinction et la complémentarité établie entre les approches psychothérapeutiques et le conseil philosophique (philosophical counseling). Alors que la psychothérapie utilise des protocoles cliniques ou analytiques pour traiter des pathologies ou des schémas comportementaux dysfonctionnels, la santé philosophique se veut préventive et intégrative. Elle vise l’actualisation de soi par la création de sens. L’adoption des six stades permet de fortifier l’esprit de l’individu de manière à réduire, voire éliminer, le besoin ultérieur d’interventions thérapeutiques cliniques.

3. Ancres théoriques et discussion critique

L’argumentation de Çevik s’appuie sur un réseau de références philosophiques et psychologiques majeures :

  • Pierre Hadot & Martha Nussbaum : L’auteur convoque la vision de Hadot de la « philosophie comme mode de vie » et d’exercices spirituels, ainsi que l’approche stoïcienne de Nussbaum, validant l’idée que la philosophie possède une fonction intrinsèquement thérapeutique et éthique.

  • Viktor Frankl : Les fondements de la santé philosophique sont directement corrélés à la logothérapie de Frankl, postulant que le moteur fondamental de l’être humain est sa quête de signification.

  • Lou Marinoff & Elliot Cohen : Cités pour illustrer l’émergence du conseil philosophique comme alternative ou complément viable aux thérapies cognitives et à la psychothérapie.

  • G.W.F. Hegel & Gottfried Wilhelm Leibniz : L’évaluation s’élève à un niveau ontologique en citant l’axiome hégélien « Le vrai est le tout » (Phénoménologie de l’Esprit) pour justifier l’approche holistique de la santé. De même, la notion de « compossibilité » de Leibniz est mobilisée par Miranda pour penser l’harmonisation de sa propre existence avec celle d’autrui au sein de la société.

Analyse critique

Sur le plan académique, l’article démontre avec succès la viabilité théorique du modèle de Miranda. Il offre une taxonomie claire (les 6 stades) qui fait le pont entre la spéculation philosophique abstraite et l’application clinique ou pratique. Cependant, on peut noter que l’article repose principalement sur une approche conceptuelle et de revue de littérature. L’efficacité empirique et quantitative de ce modèle sur des cohortes de patients (notamment la mesure de la hausse de l’indice de résilience via des échelles comme la CD-RISC citée dans le texte) mériterait d’être davantage étayée dans des recherches ultérieures.

Voici l’annexe bilingue mise à jour, présentant la version originale en anglais (issue directement du texte de Mustafa Çevik) suivie de sa traduction en français.

Citations

1. Sur la crise de sens moderne et la rationalité

“The loss of the ability to approach events or situations with reason and logic not only plunges individuals into personal crises but also disrupts the general harmony of society.”

« La perte de la capacité d’aborder les événements ou les situations avec raison et logique plonge non seulement les individus dans des crises personnelles, mais perturbe également l’harmonie générale de la société. »

2. Sur la spécificité de la santé philosophique

“Unlike other health disciplines such as psychology, psychiatry, or psychoanalysis, which focus on managing specific behavioral patterns or mental health knowledge, philosophical health emphasizes personal growth, self-sense, and the pursuit of meaning in daily life.”

« Contrairement à d’autres disciplines de la santé comme la psychologie, la psychiatrie ou la psychanalyse, qui se concentrent sur la gestion de schémas comportementaux spécifiques ou de connaissances en santé mentale, la santé philosophique met l’accent sur la croissance personnelle, le sens de soi et la recherche de sens dans la vie quotidienne. »

3. Sur le Sens corporel (Bodily sense)

“Individuals with heightened bodily sense can detect bodily signals of stress earlier and become better equipped to manage them. This sense facilitates proactive measures against excessive stress…”

« Les individus ayant un sens corporel accru peuvent détecter les signaux corporels du stress plus tôt et deviennent mieux équipés pour les gérer. Ce sens facilite les mesures proactives contre le stress excessif… »

4. Sur le Sens de soi (Self-sense)

“Individuals with strong self-sense can articulate their values more clearly, fostering a robust self-identity.”

« Les individus ayant un sens de soi développé peuvent articuler leurs valeurs plus clairement, favorisant ainsi une identité de soi robuste. »

5. Sur le Sens de l’appartenance (Sense of belonging)

“From a counseling perspective, sense of belonging helps individuals feel more harmonious and connected with society. Recognizing oneself as part of a group reduces loneliness and enhances the desire to contribute to society…”

« Du point de vue du conseil, le sens de l’appartenance aide les individus à se sentir plus harmonieux et connectés avec la société. Reconnaître soi-même comme faisant partie d’un groupe réduit la solitude et renforce le désir de contribuer à la société… »

6. Sur le Sens du possible (Sense of possible)

“For instance, for someone overcoming a trauma, this sense can enhance motivation for a new beginning. Sense of possibility is crucial as it enables individuals to approach life innovatively and flexibly.”

« Par exemple, pour quelqu’un qui surmonte un traumatisme, ce sens peut renforcer la motivation pour un nouveau départ. Le sens du possible est crucial car il permet aux individus d’aborder la vie de manière innovante et flexible. »

7. Sur le Sens du but (Sense of purpose)

“A sense of purpose increases inner satisfaction and makes individuals more resilient in facing life’s challenges. It also reinforces an individual’s sense of responsibility toward themselves and life.”

« Un sens du but augmente la satisfaction intérieure et rend les individus plus résilients face aux défis de la vie. Il renforce également le sens de la responsabilité d’un individu envers lui-même et envers la vie. »

8. Sur le Sens philosophique (Philosophical sense)

“Sense of philosophical thought reflects the individual’s effort to understand life’s meaning, the order of the universe, and their role in it. This stage encourages individuals to ask profound questions about their lives and identify their values while fostering inner peace.”

« Le sens de la pensée philosophique reflète l’effort de l’individu pour comprendre le sens de la vie, l’ordre de l’univers et son rôle en son sein. Cette étape encourage les individus à poser des questions profondes sur leur vie et à identifier leurs valeurs tout en favorisant la paix intérieure. »

9. Sur la distinction entre psychothérapie et conseil philosophique

“A comparative analysis of psychotherapy and philosophical counseling reveals that while psychotherapy addresses mental health issues, philosophical counseling facilitates self-actualization through meaning-making.”

« Une analyse comparative de la psychothérapie et du conseil philosophique révèle que tandis que la psychothérapie traite les problèmes de santé mentale, le conseil philosophique facilite l’actualisation de soi par la création de sens. »

10. Conclusion sur le rôle contemporain du modèle

“In today’s rapidly changing world, this concept emerges as not only a protective tool for mental health but also a supportive instrument in the individual’s self-actualization process.”

« Dans le monde en mutation rapide d’aujourd’hui, ce concept émerge non seulement comme un outil protecteur pour la santé mentale, mais aussi comme un instrument de soutien dans le processus d’auto-actualisation de l’individu. »

4. Conclusion

L’étude de Mustafa Çevik offre une contribution essentielle à la philosophie pratique contemporaine. En démontrant que la santé philosophique outille l’individu pour faire face à l’anxiété, au stress et au sentiment de vide de la modernité, l’auteur repositionne le philosophe comme un acteur de premier plan de la santé publique et du bien-être social. Ce modèle en six étapes s’impose comme une cartographie holistique indispensable pour quiconque cherche à concilier équilibre mental individuel et harmonie collective.

Ce rapport de lecture valide la pertinence du modèle de la santé philosophique face aux défis de la résilience psychologique moderne.


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Article # 296 – Théorie et pratique du conseil philosophique : une approche comparative / Theory and practice of philosophical counseling: A comparative approach, Borisov Sergey Valentinovich, The Turkish Online Journal of Design, Art and Communication, 2018

RAPPORT DE LECTURE


Borisov, S. V. (2018). Theory and practice of philosophical counseling: A comparative approach. The Turkish Online Journal of Design, Art and Communication, 8(Special Edition), 149–154. https://doi.org/10.7456/1080MSE/119


1. Notice bibliographique standardisée

  • Auteur : Borisov, Sergey Valentinovich

  • Titre de l’article : Theory and Practice of Philosophical Counseling: A Comparative Approach

  • Revue : The Turkish Online Journal of Design, Art and Communication (TOJDAC)

  • Édition / Date : Édition spéciale, Mars 2018

  • Pages : 149-154

  • ISSN : 2146-5193

  • DOI : 10.7456/1080MSE/119

  • Statut de l’auteur : Docteur en sciences philosophiques, Professeur à l’Université d’État des sciences humaines et de l’éducation de l’Oural du Sud et à l’Université d’État de l’Oural du Sud (Université nationale de recherche).

2. Résumé analytique du contenu

L’article de Sergey Valentinovich Borisov propose une analyse comparative, historique et méthodologique de la pratique philosophique (ou conseil philosophique), un mouvement en plein essor depuis les années 1980-1990. L’objectif central de l’auteur est de systématiser et de catégoriser la vaste matière empirique accumulée sur une trentaine d’années afin de distinguer la pratique philosophique rigoureuse des dérives pseudo-scientifiques de la culture de masse.

L’auteur rappelle que la philosophie a, dès l’Antiquité, une vocation éminemment pratique et spirituelle (notamment à travers la maïeutique socratique ou les « exercices spirituels » théorisés par Pierre Hadot). La rupture moderne avec la philosophie strictement académique s’est réaffirmée par le pragmatisme (John Dewey) et l’analyse de la vie quotidienne.

Aujourd’hui, la pratique philosophique auprès des adultes oscille entre deux approches fondamentales, que Borisov s’attache à modéliser dans une typologie claire :

Typologie des approches de la pratique philosophique

  • L’approche axée sur la résolution de problèmes (Problem-Solving Approach) : Très proche de la psychothérapie, elle aide l’individu à surmonter des difficultés existentielles ou quotidiennes concrètes (difficultés conjugales, manque d’estime de soi, etc.).

  • L’approche axée sur les compétences de pensée (Thinking Skills Approach) : Elle vise à perfectionner les outils cognitifs et logiques du sujet pour lui permettre de faire face de manière autonome à ses futurs problèmes.

  • L’approche axée sur le développement personnel (Development Approach) : Son but est d’enrichir l’existence par la recherche de sens, de sagesse et de profondeur.

En matière d’implémentation méthodologique, Borisov distingue deux dynamiques :

  1. L’approche par la pensée critique (Critical Thinking Approach) : Fondée sur la logique, l’analyse conceptuelle et la traque des présupposés cachés.

  2. L’approche par la sagesse (Wisdom Approach) : Qui cherche à mûrir et approfondir les idées pour mieux appréhender la vie.

L’étude met également en lumière deux formats d’exercice : le conseil philosophique individuel (proche de la psychothérapie existentielle ou Daseinanalysis traitant la « maladie philosophique » face à l’angoisse de la mort ou de l’isolement) et le compagnonnage philosophique (pratique de groupe contemplative et méditative, axée sur la lecture lente et la coconstruction d’une cartographie d’idées).

Enfin, l’auteur démontre la pertinence de la synthèse de ces méthodes avec la pédagogie. Il valide l’apport de la philosophie pour enfants (méthode Lipman) et propose une approche de l’enseignement aux adultes où l’apprenant initie la réflexion à partir de ses problèmes vécus, le rôle de l’enseignant-philosophe étant d’élever ces préoccupations à un niveau conceptuel et abstrait.

3. Analyse critique

Portée théorique et méthodologique

La grande force de l’article de Borisov réside dans sa démarche comparative et herméneutique. Face au foisonnement désordonné des initiatives de « développement personnel » et de « coaching » contemporains, l’effort de catégorisation proposé est salutaire. L’utilisation d’une approche phénoménologique permet de rattacher le conseil philosophique non pas à une technique clinique médicale (souvent réductrice et biométrique), mais à une authentique posture existentielle et ontologique.

De plus, l’ancrage historique (allant de Platon et Nicolas de Cues à John Dewey et Pierre Hadot) légitime la discipline en démontrant qu’elle ne constitue pas une mode passagère, mais un juste retour aux sources de la philosophie en tant qu’« art de vivre » (techne biou).

Limites et perspectives de discussion

Néanmoins, le texte présente certaines zones de tension académique :

  • La frontière floue avec la psychothérapie : Bien que l’auteur tente de distinguer le conseil philosophique de la thérapie clinique en insistant sur l’usage des catégories ontologiques plutôt que biométriques, la distinction opérationnelle reste parfois poreuse, notamment dans l’approche « thérapeutique » (Problem-Solving). Les limites déontologiques entre le praticien philosophe et le psychothérapeute mériteraient d’être plus explicitement définies pour éviter les risques de dérive d’exercice illégal de la psychothérapie.

  • L’évaluation empirique des résultats : Si Borisov évoque l’évaluation d’expériences pratiques (comme au Montessori-center ou auprès d’éducateurs), l’article reste très théorique. Des indicateurs qualitatifs ou des études de cas plus approfondies auraient renforcé la démonstration scientifique de l’efficacité de ces thérapies par rapport à des approches psychologiques classiques.

4. Conclusion du rapport

L’article de Sergey Valentinovich Borisov constitue une contribution majeure à l’institutionnalisation académique de la pratique philosophique. En structurant le champ autour d’une typologie rigoureuse (thérapeutique vs développemental, pensée critique vs sagesse), il dote les chercheurs d’un cadre d’analyse solide. L’intégration réussie de ces concepts dans les domaines de l’éducation des enfants et de la formation des adultes prouve que la philosophie gagne à abandonner temporairement son « masque purement scientifique » pour redevenir un outil d’émancipation et d’accompagnement au quotidien.


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Article # 294 – Que faire de nos doutes ? Nelly Margotton

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Nelly Margotton, Philosophie appliquée & conseil (RH et management), Strasbourg et périphérie

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