Article # 211 – Le plaisir qu’est vivre : cheminer consciemment entre les méthodes d’Épicure et de Spinoza, Léo Costes, Philosophie, 2018

RÉSUMÉ

Qu’elles soient religieuses, politiques, ou sociales, les croyances ont leur origine dans l’ignorance érigée comme démonstration ; leurs répercussions sont la superstition et l’aliénation d’où sourdent la peur et la crainte. La résultante est dramatique : l’individu, passif et soumis à ses croyances, n’affirme pas sa vie. L’éthique d’Épicure a ceci de commun avec celle de Spinoza qu’elles s’opposent aux délires de l’imagination pour éviter ses répercussions. Leur but est d’orienter la vie vers une démarche active et consciente continûment répétée. Par la pratique de cette éthique, nous analysons nos croyances, faisons tomber en désuétude nos peurs ineptes et nos désirs vains. En comprenant ce qui est et ce qui ne peut être, nos possibilités d’agir et nos limites, nous prenons conscience de ce qui provient de la réalité des choses et de ce qui n’est qu’une fantaisie de notre imagination. Le présent travail se propose donc de cheminer entre deux éthiques de la vie en relevant les symptômes qu’elles cherchent à combattre, diagnostiquant les troubles et les problèmes qu’ils peuvent amener, avant de présenter la méthode thérapeutique par laquelle la croyance délirante et le désir inepte sont vaincus et avec eux les causes qui nous rendent tristes, passifs, ou craintifs. Dans le même temps, cette analyse des rapports entre l’éthique d’Épicure et celle de Spinoza met en avant leurs points communs et fait discuter les deux auteurs sur leurs divergences dans le but de dépasser des difficultés propre à un seul. Former une telle synthèse des deux systèmes, peut-être quelque peu artificielle, se justifie par une visée pratique : par elle, le lecteur pourra à son tour réfléchir sur les croyances de son temps, ses conflits et leurs origines, dans l’unique but de les vaincre pour jouir activement du plaisir qu’est vivre.

INTRODUCTION

Cheminant d’un pas actif au sortir d’une leçon, je ruminais un discours fraîchement servi : « le rôle de l’université est de former des chercheurs ; si aujourd’hui vous faites de la philosophie, c’est uniquement pour produire du savoir ». Cette conception glaciale ne me convenait guère, car rien ne m’était plus étranger que cette idée sans vie. J’entrepris le mouvement de recul nécessaire pour interroger plus consciemment la visée qui m’avait mené ici : ne pouvait-on pas simplement philosopher… pour le plaisir ?

Il s’agit de savoir ce que l’on fait, et pourquoi nous le faisons. Qu’on nous réclame une tâche, et qu’en cela, celle-là possède déjà un sens, une raison d’être qui nous soit extérieure, ne doit pas nous dispenser de chercher également en nous-mêmes les raisons de faire ce que nous faisons. « On nous demande d’écrire, nous le faisons, parce que nous le devons ». Soit, mais reculons encore d’un pas : pourquoi acceptons-nous ce devoir ? Pourquoi faisons-nous ce que nous faisons ? Ici, s’interroger sur ce que nous faisons nous pousse – pour peu que l’on s’accorde à dire que nous entreprenons un travail philosophique – à nous interroger sur l’utilité de la philosophie. Quel est son rôle ? Que nous apporte-t-elle, en quoi consiste-t-elle et que pouvons-nous attendre d’elle ? Voilà des questions auxquelles il sera bienvenu de répondre. Car si elle ne sert à rien, nous pourrions tout bonnement remettre en question son enseignement. Si, au contraire, nous découvrons en elle une utilité fondamentale, c’est de l’étroitesse de la place qui lui est laissée dans l’enseignement dont il faudra s’étonner.

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