Article # 212 – Troubles de l’âme, défaillances de la raison : deux études en philosophie hellénistique, Julie Minas, ELTE Eötvös József Collegium, Budapest 2022

Introduction

Les philosophies hellénistiques sont des philosophies de la conquête et de la conservation du bonheur, mais il est intéressant d’étudier la façon dont elles traitent les obstacles à ce bonheur. La maladie de l’âme en est un. Il nous est apparu particulièrement intéressant de se pencher sur cette question dans le cadre de la philosophie épicurienne. D’une part, la démarche même de cette philosophie a quelque chose de thérapeutique ou d’analgésique, une certaine proximité et/ou rivalité avec la médecine. D’autre part, c’est une philosophie matérialiste : il s’agit de voir ce que cela signifie mais surtout ce que cela implique pour le concept de maladie de l’âme. L’expression désigne en effet davantage un problème qu’un phénomène univoque et clairement identifié, c’est ce qui fait son intérêt.

Plusieurs questions s’articulent autour de cette notion. En quel sens parler de maladie de l’âme en contexte épicurien ? Puisque l’âme est un corps, en quoi est-elle malade d’une façon spécifique et non comme le reste du corps ? On touche ici au cœur de la notion : qu’est-ce qu’une maladie de l’âme, en quoi se distingue-t-elle d’une maladie tout court ? Traiter ce problème suppose d’avoir en tête de façon assez claire la théorie épicurienne de l’âme, c’est pourquoi nous prendrons le temps de l’exposer de façon assez précise afin de voir ensuite à quel niveau la maladie intervient, et quels mécanismes dysfonctionnent du fait de sa présence. Le corps souffre de multiples façons, a priori l’âme également. Pourtant il paraît intéressant d’étudier le lien entre ces maladies de l’âme : y a-t-il parmi elles une façon d’être malade qui est davantage propre à l’âme ? Qu’est-ce que cela signifierait ?

Tout d’abord, il n’est pas évident de situer le problème de la maladie de l’âme au sein du corpus et de la doctrine. Les éléments concernant la théorie de l’âme elle-même sont dispersés dans le corpus. Et la philosophie épicurienne est orientée vers le but pratique du bonheur : pourquoi et à quel titre est-il question de maladie de l’âme dans la doctrine épicurienne ? Cela renvoie en fait à une problématique plus générale dans l’Antiquité : celle du rapport entre médecine et philosophie et entre maladie et santé somatiques, et maladie et santé psychiques. Nous commencerons donc par donner quelques éléments de contexte, puis nous nous demanderons en quel sens la philosophie épicurienne est un remède et le philosophe épicurien un médecin. (I)

Ensuite, nous procéderons à une synthèse de la doctrine épicurienne de l’âme : l’avoir en tête nous paraît essentiel pour comprendre comment la maladie qui affecte l’âme vient troubler le fonctionnement normal ou sain de l’âme. En effet, redémontrer la corporéité de l’âme, son lien essentiel au reste du corps, et sa capacité à percevoir par la sensation les corps extérieurs par l’intermédiaire des simulacres permet de faire apparaître différents phénomènes pathologiques qui affectent l’âme. Nous tenterons de montrer que parmi les sources possibles de la maladie de l’âme il y a le corps et les corps extérieurs. Nous soutiendrons que les simulacres émanant des corps extérieurs ne sont en fait que des occasions d’être troublé, et que l’âme est en mesure de ne pas souffrir de la contagion de la maladie du corps. (II)

Enfin, nous étudierons la maladie qui trouve son origine dans l’âme elle-même, dans la psychicité, i.e. dans la pensée, la sensation ou les actions volontaires. Comment les phénomènes pathologiques causés par l’âme peuvent-ils se réduire à une maladie ? Quelle est exactement son origine ? Est-ce que certains individus sont prédisposés à cette maladie ? Se manifeste-t-elle chez tous les individus de la même façon ? Nous verrons comment la philosophie naturelle des épicuriens est le remède contre cette maladie. Nous tenterons de montrer que cette maladie et sa guérison, si elles se manifestent par des pensées troublées ou apaisées, trouvent une « traduction » physique au niveau des atomes et de la constitution de l’âme. (III)

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Article # 211 – Le plaisir qu’est vivre : cheminer consciemment entre les méthodes d’Épicure et de Spinoza, Léo Costes, Philosophie, 2018

RÉSUMÉ

Qu’elles soient religieuses, politiques, ou sociales, les croyances ont leur origine dans l’ignorance érigée comme démonstration ; leurs répercussions sont la superstition et l’aliénation d’où sourdent la peur et la crainte. La résultante est dramatique : l’individu, passif et soumis à ses croyances, n’affirme pas sa vie. L’éthique d’Épicure a ceci de commun avec celle de Spinoza qu’elles s’opposent aux délires de l’imagination pour éviter ses répercussions. Leur but est d’orienter la vie vers une démarche active et consciente continûment répétée. Par la pratique de cette éthique, nous analysons nos croyances, faisons tomber en désuétude nos peurs ineptes et nos désirs vains. En comprenant ce qui est et ce qui ne peut être, nos possibilités d’agir et nos limites, nous prenons conscience de ce qui provient de la réalité des choses et de ce qui n’est qu’une fantaisie de notre imagination. Le présent travail se propose donc de cheminer entre deux éthiques de la vie en relevant les symptômes qu’elles cherchent à combattre, diagnostiquant les troubles et les problèmes qu’ils peuvent amener, avant de présenter la méthode thérapeutique par laquelle la croyance délirante et le désir inepte sont vaincus et avec eux les causes qui nous rendent tristes, passifs, ou craintifs. Dans le même temps, cette analyse des rapports entre l’éthique d’Épicure et celle de Spinoza met en avant leurs points communs et fait discuter les deux auteurs sur leurs divergences dans le but de dépasser des difficultés propre à un seul. Former une telle synthèse des deux systèmes, peut-être quelque peu artificielle, se justifie par une visée pratique : par elle, le lecteur pourra à son tour réfléchir sur les croyances de son temps, ses conflits et leurs origines, dans l’unique but de les vaincre pour jouir activement du plaisir qu’est vivre.

INTRODUCTION

Cheminant d’un pas actif au sortir d’une leçon, je ruminais un discours fraîchement servi : « le rôle de l’université est de former des chercheurs ; si aujourd’hui vous faites de la philosophie, c’est uniquement pour produire du savoir ». Cette conception glaciale ne me convenait guère, car rien ne m’était plus étranger que cette idée sans vie. J’entrepris le mouvement de recul nécessaire pour interroger plus consciemment la visée qui m’avait mené ici : ne pouvait-on pas simplement philosopher… pour le plaisir ?

Il s’agit de savoir ce que l’on fait, et pourquoi nous le faisons. Qu’on nous réclame une tâche, et qu’en cela, celle-là possède déjà un sens, une raison d’être qui nous soit extérieure, ne doit pas nous dispenser de chercher également en nous-mêmes les raisons de faire ce que nous faisons. « On nous demande d’écrire, nous le faisons, parce que nous le devons ». Soit, mais reculons encore d’un pas : pourquoi acceptons-nous ce devoir ? Pourquoi faisons-nous ce que nous faisons ? Ici, s’interroger sur ce que nous faisons nous pousse – pour peu que l’on s’accorde à dire que nous entreprenons un travail philosophique – à nous interroger sur l’utilité de la philosophie. Quel est son rôle ? Que nous apporte-t-elle, en quoi consiste-t-elle et que pouvons-nous attendre d’elle ? Voilà des questions auxquelles il sera bienvenu de répondre. Car si elle ne sert à rien, nous pourrions tout bonnement remettre en question son enseignement. Si, au contraire, nous découvrons en elle une utilité fondamentale, c’est de l’étroitesse de la place qui lui est laissée dans l’enseignement dont il faudra s’étonner.

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