Article composé par l’Intelligence artificielle Gemini Google à ma demande à la suite de ma lecture du texte intitulé « The Myth of Self-Interest » (publié dans la revue Philosophy en 2026), et signé par le philosophe Kieran Setiya (professeur au MIT).
Philosophy , Volume 101 , Issue 2 , April 2026 , pp. 349 – 373
DOI: https://doi.org/10.1017/S0031819126101326
© The Author(s), 2026. Published by Cambridge University Press on behalf of The Royal Institute of Philosophy.
Et si l’« intérêt personnel » n’existait pas ?
Le grand malentendu de la morale moderne
Dans notre vie quotidienne comme dans les débats de société, une opposition semble couler de source : d’un côté, nos obligations morales (ce que nous devons aux autres, la générosité, la justice) ; de l’autre, notre intérêt personnel (notre confort individuel, nos désirs, ce qui nous profite directement). Nous tenons ce face-à-face pour évident, au point de nous demander régulièrement : « Pourquoi devrais-je agir moralement si cela va à l’encontre de mon propre intérêt ? »
Pourtant, d’après le philosophe Kieran Setiya, professeur au MIT, cette question repose sur une illusion d’optique. Dans un essai retentissant intitulé The Myth of Self-Interest, il soutient une thèse provocatrice : en philosophie éthique, la notion d’« intérêt personnel » est un pseudo-concept vide de sens, issu d’un contresens historique vieux de trois siècles.
1. Le miroir d’Elizabeth Anscombe
Pour comprendre cette attaque, il faut remonter à 1958. La philosophe britannique Elizabeth Anscombe publiait alors un article fondateur dans lequel elle affirmait que notre vocabulaire moral moderne (notamment la notion d’« obligation morale absolue » ou de loi morale universelle) était devenu incohérent. Selon elle, prétendre conserver l’idée d’une loi morale contraignante tout en abandonnant la foi en un Dieu législateur équivaut à vouloir conserver l’idée d’un « verdict de justice » dans une société sans code pénal ni tribunal.
Kieran Setiya reprend exactement cette méthode de déconstruction historique, mais en la retournant contre l’autre pôle de la réflexion éthique : l’intérêt personnel. Si les philosophes ont passé des décennies à questionner la validité de la morale, ils ont naïvement considéré l’intérêt individuel comme une donnée brute, naturelle et évidente de la rationalité humaine. Or, il s’avère tout aussi bancal.
2. Chez les Grecs anciens : une seule question, pas deux
Dans l’Antiquité grecque, en particulier chez Aristote, le dualisme entre devoir moral et calcul égoïste n’existe tout simplement pas. Les penseurs antiques ne disposent pas d’un concept correspondant à notre « intérêt personnel » distinct.
Leur réflexion s’articule autour d’une notion maîtresse : l’eudaimonia, souvent traduite imparfaitement par « bonheur », mais qui désigne en réalité la vie la plus désirable dans son ensemble ou l’accomplissement humain.
| Critère | L’éthique antique (Aristote) | L’éthique moderne (depuis le XVII? siècle) |
|---|---|---|
| Question centrale | Qu’est-ce qui rend une vie humaine globalement accomplie et désirable (eudaimonia) ? | Comment concilier les devoirs moraux envers autrui et la recherche de mon intérêt personnel ? |
| Statut de la vertu | Agir avec justice, courage et loyauté fait partie intégrante de ce qui rend une vie bonne. | La vertu est souvent vue comme un sacrifice imposé à l’individu au détriment de ses gains personnels. |
| Raison pratique | Unifiée : ce qui est bon et noble contribue directement au bien-vivre de l’agent. | Déchirée : il existerait une « raison morale » et une « raison égoïste » en compétition permanente. |
Pour un Grec ancien, se demander si la justice « rapporte » ou si elle sert un intérêt séparé n’a pas de sens : être une personne juste et fiable fait partie de la perfection de notre nature sociale. On ne peut pas plus dissocier la vertu du bien-vivre qu’on ne peut dissocier la bonne santé du bon fonctionnement du corps.
3. La naissance d’un mythe : le piège du XVII? siècle
Comment en sommes-nous arrivés à opposer systématiquement morale et intérêt ? La rupture s’est jouée au tournant des XVII? et XVIII? siècles :
- La réduction du bien par Hobbes et Locke : Thomas Hobbes et John Locke rompent avec la téléologie antique et affirment qu’il n’y a pas de souverain bien objectif. Le bien-être est réduit à des données purement subjectives : l’assouvissement perpétuel de nos désirs ou la recherche du plaisir contre la douleur.
- La concession fatale des moralistes : Face à cette vision réductrice, des penseurs comme Francis Hutcheson et Joseph Butler veulent sauver l’éthique. Ils reconnaissent que nous avons des devoirs de bienveillance et une conscience morale. Mais au lieu de contester la définition étriquée du bonheur avancée par Hobbes, ils la lui concèdent. Ils acceptent que le bien-être individuel consiste effectivement à satisfaire ses pulsions et désirs privés, tout en ajoutant que nous avons « en plus » des raisons morales distinctes.
C’est ici que le piège s’est refermé. La modernité a créé de toutes pièces un compartiment étanche appelé « intérêt personnel », puis s’est désespérée pendant trois cents ans de ne pas réussir à le raccorder aux exigences éthiques.
4. Des marchés à l’éthique : une importation abusive
Kieran Setiya ne prétend pas que l’expression « intérêt personnel » est bannie de tous les contextes. Dans une négociation salariale, la signature d’un contrat commercial ou l’analyse des marchés financiers, parler de mes « intérêts » par rapport aux vôtres possède une signification locale et pratique tout à fait claire.
Le drame philosophique a été de transposer le modèle économique de l’homo economicus (l’individu cherchant à maximiser ses ressources privées face aux concurrents) au cœur même de l’existence humaine. Dès qu’on quitte le vocabulaire contractuel pour évaluer ce qui donne du sens et de la valeur à une vie humaine, cette étiquette s’effondre.
5. Quelles leçons pour aujourd’hui ?
Déconstruire le mythe de l’intérêt personnel permet d’éclairer deux enjeux très contemporains :
- Repenser le « développement personnel » : Tant que le développement personnel est pensé sous le prisme de l’intérêt individuel, il dérive facilement vers une optimisation narcissique de soi ou une course aux gratifications immédiates. Mais s’il renoue avec l’eudaimonia antique, il redevient ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : l’apprentissage d’une vie accomplie, où l’attention portée aux relations, à l’intégrité et au bien commun est la condition même de l’épanouissement individuel.
- Sortir du chantage au sacrifice : L’idée qu’agir moralement est toujours synonyme de « sacrifice de soi » repose sur la fausse croyance qu’il existerait un bonheur égoïste parfaitement autonome. En réalité, une vie coupée de la justice et du respect d’autrui n’est pas une vie « gagnante sur le plan de l’intérêt personnel » : c’est une vie humaine mutilée et dégradée.
En congédiant le mythe de l’intérêt personnel, la philosophie ne nous demande pas de nous oublier au profit des autres : elle nous rappelle simplement que nous ne pouvons véritablement nous épanouir qu’en vivant en êtres raisonnables, intègres et profondément reliés au monde qui nous entoure.
Ce texte, intitulé « The Myth of Self-Interest » (publié dans la revue Philosophy en 2026), est un article du philosophe Kieran Setiya (professeur au MIT).
L’auteur y soutient une thèse radicale : l’« intérêt personnel » (self-interest), au sens où la philosophie morale moderne l’entend (comme une source distincte de raisons d’agir ou un sous-ensemble spécifique du bien), est un pseudo-concept vide de sens issu d’une confusion historique.
Voici les principaux points développés par le texte :
1. Le point de départ : Williams et Anscombe
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Inspiration historique : S’appuyant sur Bernard Williams, Setiya rappelle que nos concepts éthiques ont une histoire contingente. Cependant, l’examen de cette histoire peut parfois révéler qu’un concept est en réalité incohérent ou vide (debunking).
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Le parallèle avec Elizabeth Anscombe : Dans son article célèbre de 1958 (Modern Moral Philosophy), Anscombe affirmait que le concept moderne d’« obligation morale » est vide de sens car il s’agit d’une tentative incohérente de séculariser une éthique de commandement divin sans législateur divin. Setiya transpose la même démarche critique, non pas vers la morale, mais vers le pôle opposé du dualisme moderne : l’intérêt personnel.
2. La thèse négative : L’absence du concept chez Aristote
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Aristote et l’eudaimonia : Chez Aristote et les Anciens, le concept central est l’eudaimonia (la vie la plus désirable dans son ensemble, le fait de « bien vivre »), et non un « intérêt personnel » subjectif ou restreint.
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Pas de dualisme raisons morales vs raisons égoïstes : Chez Aristote, si l’on a de bonnes raisons de faire quelque chose (par exemple agir avec justice ou vertu), cela fait automatiquement partie de ce qui rend la vie désirable (eudaimon). Il n’y a pas chez lui de sous-catégorie indépendante de raisons dites « prudentielles » ou « égoïstes » qui s’opposerait aux raisons morales.
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Par conséquent, Setiya affirme que qualifier les Anciens d’« égoïstes moraux » (comme le fait Roger Crisp) est un anachronisme : chez eux, la question « pourquoi être juste/moral ? » ne consiste pas à demander si la justice sert un intérêt personnel distinct, mais si elle constitue la vie la plus désirable.
3. La thèse positive : L’origine historique d’une confusion moderne
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Le tournant moderne (Hobbes, Locke) : Hobbes et Locke réduisent le bonheur/bien-être à des états subjectifs : la satisfaction continue des désirs ou le plaisir opposé à la douleur.
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L’erreur des anti-égoïstes (Butler, Hutcheson) : Pour contrecarrer Hobbes, des auteurs comme Joseph Butler et Francis Hutcheson ont défendu la moralité en concédant que le « bien-être » ou l’« intérêt » était bel et bien ce que décrivaient Hobbes et Locke (plaisir, désirs), tout en affirmant que nous avions d’autres raisons d’agir (la conscience, la bienveillance).
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Le piège conceptuel : Selon Setiya, cela a créé une illusion : celle de croire que les théories subjectives (hédonisme, satisfaction des désirs) étaient de « bonnes théories de quelque chose » d’éthiquement distinct appelé intérêt personnel. Or, Setiya montre qu’on ne peut pas inventer un objet d’étude éthique autonome simplement en soustrayant les raisons morales de l’eudaimonia. En philosophie morale, ce concept d’« intérêt personnel » n’est « même pas faux » : il est conceptuellement incohérent.
4. Clarifications théoriques
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Et l’égoïsme ordinaire / l’économie ? Setiya ne nie pas que le terme « intérêt personnel » ait un sens local et utile dans certains contextes (par exemple dans le commerce, la négociation de contrats ou certains modèles économiques formels). Il réfute uniquement son statut de catégorie éthique fondamentale et normative.
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De même, l’« égoïsme » en tant que défaut (manque d’égard pour autrui) est bien un vice réel, mais il ne valide pas pour autant le concept philosophique abstrait d’intérêt personnel.
5. Conclusion : Repenser l’épanouissement humain (Human Flourishing)
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Débarrassée de ce faux dualisme entre morale et intérêt personnel, la vieille question « Pourquoi être moral/juste ? » redevient ce qu’elle était chez les Grecs : la justice et la vertu mènent-elles à l’accomplissement réel d’une vie humaine désirable (eudaimonia) ?
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Cette question doit être explorée à travers la notion naturaliste d’épanouissement humain (human flourishing) — en continuité avec le fonctionnement des autres êtres vivants (animaux, plantes), comme le font les approches néo-aristotéliciennes (Philippa Foot) et néo-kantiennes (Christine Korsgaard).
Pourquoi une telle intervention au sujet de « l’intérêt personnel » ?
L’intervention de Kieran Setiya répond à un diagnostic précis : la philosophie morale contemporaine est prise au piège d’un faux dilemme hérité de l’époque moderne.
En s’attaquant au concept d’« intérêt personnel » (self-interest), Setiya poursuit plusieurs objectifs philosophiques et stratégiques majeurs :
1. Dissoudre le dualisme moderne qui paralyse l’éthique
Depuis le XVIII? siècle (notamment avec Henry Sidgwick), la philosophie morale est dominée par un modèle dualiste : d’un côté les exigences de la morale (altruisme, devoirs, règles), de l’autre les exigences de l’intérêt personnel (recherche de son bien propre, prudence).
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Les philosophes se sont épuisés à tenter de réconcilier les deux (prouver qu’être moral « paie » ou « rapporte ») ou à arbitrer leur conflit permanent (la raison pratique a-t-elle deux maîtres incompatibles ?).
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En démontrant que le pôle « intérêt personnel » ne renvoie en fait à aucun concept normatif cohérent, Setiya cherche à dissoudre ce faux problème plutôt que de continuer à lui chercher d’impossibles solutions.
2. Corriger l’asymétrie critique initiée par Elizabeth Anscombe
En 1958, dans Modern Moral Philosophy, Elizabeth Anscombe avait frappé un grand coup en affirmant que le concept moderne d’« obligation morale » était vide de sens (un résidu d’éthique religieuse sans Dieu).
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Cette critique a engendré une immense littérature et nourri le scepticisme envers la morale ou les obligations déontologiques.
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En revanche, les philosophes ont continué à considérer le concept d’intérêt personnel comme une évidence naturelle, neutre, rationnellement indiscutable et non problématique.
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L’intervention de Setiya rétablit l’équilibre : la critique historique (debunking) ne doit pas s’arrêter à la morale ; le concept d’intérêt personnel est encore plus confus et contestable que celui de devoir moral.
3. Corriger une lecture anachronique des Anciens (Platon et Aristote)
Beaucoup de commentateurs modernes (comme Roger Crisp ou H. A. Prichard) accusent la philosophie grecque antique d’être un « égoïsme moralisateur » : selon eux, Socrate ou Aristote justifieraient la vertu uniquement parce qu’elle servirait l’intérêt personnel de l’agent.
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Setiya intervient pour montrer qu’il s’agit d’une grave erreur de traduction et de cadre conceptuel : pour Aristote, l’eudaimonia désigne simplement « la vie la plus désirable dans son ensemble » (a life desirable all told).
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Faire le bien ou être juste ne vient pas « au service » d’un intérêt séparé ; cela participe directement à ce qui rend la vie bonne et accomplie.
4. Dénoncer la contamination de l’éthique par l’économie
Le texte rappelle que l’idée d’« intérêt personnel » a émergé en même temps que le libéralisme moderne et la théorisation du marché économique, où l’individu est conçu comme un agent rationnel maximisant ses préférences privées face aux autres (homo economicus).
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Si cette notion a une utilité pratique ou locale (négocier un contrat, modéliser des marchés), l’importer en éthique pour en faire la boussole de la rationalité humaine est une dérive illégitime.
5. Réorienter le débat vers l’épanouissement humain (Human Flourishing)
En débarrassant l’éthique de la hantise de l’intérêt égoïste, Setiya veut ramener la réflexion philosophique vers la véritable question : « Qu’est-ce qu’une vie humaine accomplie ? »
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La vraie difficulté éthique n’est pas : « Pourquoi ferais-je ceci si cela ne me profite pas ? » (angoisse vide de sens), mais : « En quoi la justice, les relations aux autres et la vertu font-elles partie intégrante de notre nature et de notre épanouissement en tant qu’êtres vivants ? »
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Cela permet de reconnecter la morale aux travaux contemporains de l’éthique néo-aristotélicienne (comme Philippa Foot) et néo-kantienne (Christine Korsgaard), qui réfléchissent à l’épanouissement en lien avec notre nature biologique et rationnelle.
En somme, cette intervention est un acte d’« assainissement conceptuel » : l’auteur veut libérer l’éthique d’un mythe moderne qui encombre la pensée morale depuis trois siècles, afin de pouvoir reposer les vraies questions sur la vie bonne.
Comment définir alors « intérêt personnel » ? selon cette philosophe
Pour répondre précisément à votre question : selon Kieran Setiya, l’« intérêt personnel » ne peut pas recevoir de définition philosophique substantielle ou générale, car c’est un pseudo-concept vide de sens (nonsense).
L’un des arguments centraux du texte est précisément de montrer que chaque tentative de le définir en éthique échoue ou s’effondre dans la tautologie :
1. Pourquoi une définition générale en éthique est impossible selon lui
Dans le débat contemporain, on tente généralement de définir l’intérêt personnel de trois manières, que Setiya rejette successivement :
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Ce n’est pas le « bien-être » ou « ce qui est bon pour moi » : Dire qu’une chose est « bonne pour quelqu’un », c’est simplement dire qu’elle contribue à son accomplissement ou à une vie désirable dans son ensemble (eudaimonia). Si faire preuve de justice ou aider autrui rend ma vie meilleure et plus désirable, cela fait déjà partie de ce qui est « bon pour moi ». La notion de « bien pour moi » n’isole donc aucune catégorie distincte ou étroite qui correspondrait à un « intérêt » opposé à la morale.
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Ce n’est pas réductible aux théories subjectives (hédonisme ou satisfaction des désirs) : On peut stipuler par convention : « J’appelle « intérêt personnel » le plaisir ou le fait d’obtenir ce que je désire ». Mais dès lors qu’on admet (comme la plupart des philosophes) que la vie bonne ne se résume pas à satisfaire n’importe quel désir trivial ou immoral, on ne peut pas prétendre que l’intérêt personnel constitue un domaine éthique indépendant et valable en soi. On ne peut pas fabriquer un concept normatif en disant simplement : « c’est ce dont parlent l’hédonisme et le désir, mais sans nous limiter à eux ».
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Ce n’est pas l’opposé de l’égoïsme : Être « égoïste » (selfish), c’est manquer d’empathie ou être indifférent à autrui. Mais une personne égoïste peut très bien ruiner sa propre vie ou agir contre ce qui lui est bénéfique. Le vice d’égoïsme ne permet donc pas de définir rationnellement ce que serait un « intérêt personnel » éthique.
Pour Setiya, empruntant la formule du physicien Wolfgang Pauli, les théories philosophiques qui tentent de définir l’intérêt personnel comme une catégorie éthique générale ne sont « même pas fausses » : elles n’ont pas de référent réel.
2. Les seules définitions légitimes : des définitions « locales »
Selon Setiya, on ne peut définir l’intérêt personnel que de façon locale, contextuelle et instrumentale, jamais comme une grande catégorie éthique :
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Dans le cadre socio-économique :
Dans la négociation d’un contrat ou l’analyse des marchés, l’intérêt personnel a un sens précis et opérationnel (ex. maximiser son gain financier ou ses parts de marché face à un partenaire commercial). L’auteur rappelle d’ailleurs que cette notion est née historiquement avec l’essor du capitalisme et la figure de l’homo economicus.
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Dans le cadre de modèles descriptifs précis :
Si, dans une étude psychologique ou sociologique donnée, on pose par convention que « l’intérêt » désigne la satisfaction de préférences déclarées ou le soulagement d’une douleur immédiate, cette définition stipulative fonctionne tant qu’elle reste confinée à ce modèle descriptif.
En résumé
Si vous demandez à Kieran Setiya de définir l’intérêt personnel en morale, sa réponse est : on ne peut pas, et on ne devrait pas essayer.
Il faut cesser d’utiliser ce terme en philosophie morale et le remplacer par le concept classique d’eudaimonia ou d’épanouissement humain (human flourishing), c’est-à-dire : qu’est-ce qui rend une vie humaine véritablement désirable et accomplie dans son ensemble ?
Pour approfondir la manière dont Kieran Setiya aborde la question de la vie bonne et de l’éthique au quotidien, vous pouvez regarder cet entretien : Exploring Midlife and Living Well Through Philosophy feat.
Cette vidéo est pertinente car le philosophe y développe de vive voix sa conception de l’accomplissement humain et de la vie désirable en dialogue avec l’éthique d’Aristote.
Dans ce contexte, le « développement personnel » ne peut pas se référer à l’ «intérêt personnel » ?
Si l’on applique la grille de lecture de Kieran Setiya, non, le « développement personnel » ne devrait absolument pas être pensé sous la catégorie de l’« intérêt personnel » (au sens moderne et étroit du terme), sous peine de tomber exactement dans les confusions qu’il dénonce.
Voici comment la thèse de l’article permet d’éclairer cette question :
1. Pourquoi le lier à l’« intérêt personnel » moderne est une impasse
Dans l’esprit moderne, associer le développement personnel à l’« intérêt personnel » l’enferme généralement dans deux dérives :
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La version hédoniste ou de satisfaction des désirs : Le développement personnel devient alors une quête d’optimisation de son propre plaisir, d’assouvissement de ses envies subjectives ou de recherche d’une « félicité » individuelle déconnectée des autres (ce que Setiya critique en reprenant Hobbes et Locke).
-
La version économico-individualiste : Le terme « intérêt » est historiquement lié au vocabulaire du marché et de l’homo economicus. Si le développement personnel est pensé en ces termes, il se réduit à une forme d’« auto-gestion de son capital humain », où l’individu optimise ses compétences et sa rentabilité personelle en concurrence avec les autres.
Pour Setiya, ces conceptions sont bancales parce qu’elles reposent sur l’illusion qu’il existerait une sphère éthique privée et autonome (« mon intérêt ») distincte de la question générale de savoir ce qui fait une vie bonne.
2. Le développement personnel relève en réalité de l’eudaimonia (l’épanouissement)
Dans le cadre conceptuel préconisé par Setiya, ce que nous appelons « développement personnel » devrait être rattaché à l’eudaimonia ou à l’épanouissement humain (human flourishing) :
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Un accomplissement global : L’eudaimonia ne désigne pas une réussite égoïste ou un sentiment de bien-être subjectif passager, mais la réalisation d’une vie désirable dans son ensemble (a life desirable, all told).
-
L’indissociabilité de la vertu et des autres : Chez les Anciens (notamment Aristote), se « développer » en tant qu’être humain signifie cultiver ses excellences propres (la justice, le courage, l’amitié, la raison pratique). Or, pour un être social, on ne peut pas « bien fonctionner » ou s’épanouir en faisant abstraction de ses devoirs envers autrui ou de la vie collective.
3. La distinction cruciale entre « souci de soi » et « intérêt personnel »
Setiya apporte une nuance importante dans son texte :
Aristote reconnaît que l’agent vertueux vise son propre accomplissement (eudaimonia), ce qui implique une forme de souci de soi et de visée réflexive sur sa propre vie.
Mais Setiya insiste : il ne faut pas confondre le fait de chercher à vivre sa propre vie le mieux possible avec la notion moderne d’« intérêt personnel » (conçu comme un ensemble de raisons d’agir étriquées et rivales des exigences morales).
En résumé
Si l’on suit Kieran Setiya :
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Si par « développement personnel », on entend une optimisation de son profit individuel, de son confort ou de ses désirs subjectifs au détriment ou indépendamment des autres, on utilise une notion économique ou hédoniste étroite.
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Mais si le développement personnel signifie véritablement devenir un être humain meilleur et plus accompli, alors il ne s’agit pas d’« intérêt personnel », mais de la poursuite de l’épanouissement humain (human flourishing), où relations éthiques, vertu et réalisation de soi ne font qu’un.
1. L’intuition de départ (l’analogie avec Anscombe)
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Ce qu’a fait Anscombe en 1958 : Elle a affirmé que notre idée moderne d’« obligation morale absolue » (« tu dois faire ceci », « c’est un péché/une faute morale ») ne tient pas debout sans un Dieu législateur. Vouloir garder l’obligation sans le législateur divin, c’est comme garder le mot « crime » sans avoir de code pénal ni de juge. C’est un mot devenu vide.
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Ce que fait Setiya ici : Il applique exactement la même critique au pôle opposé : l’« intérêt personnel ». Il montre que nous utilisons « intérêt personnel » comme une notion évidente, alors qu’elle n’est née que d’une confusion historique récente au XVII?–XVIII? siècle.
2. Le cœur du blocage : deux manières différentes de voir la vie bonne
| Vision Ancienne (Aristote / Eudaimonia) | Vision Moderne (depuis Hobbes / Locke) |
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Une seule grande question : « Qu’est-ce qu’une vie accomplie et désirable dans son ensemble (eudaimonia) ? »
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Deux forces rivales : Mes devoirs moraux (envers les autres) VS mon intérêt personnel (pour moi seul).
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Si être juste, courageux ou généreux rend la vie noble et bonne, alors c’est déjà bon pour moi. Il n’y a pas d’« intérêt personnel » en dehors de ce qui rend la vie bonne.
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L’intérêt est réduit au subjectif : mon plaisir, la satisfaction de mes pulsions/désirs égoïstes.
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Il n’y a pas de conflit de nature entre morale et intérêt.
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On passe son temps à se demander : « Pourquoi être moral si cela va contre mon intérêt ? »
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3. Pourquoi Setiya dit que c’est un « mythe » (un pseudo-concept)
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Hobbes et Locke disent : « Le bien d’un individu, c’est juste d’avoir du plaisir et d’obtenir ce qu’il désire ».
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Les philosophes moralistes (comme Butler) répondent : « Non, la vie ne se résume pas à cela, nous avons aussi la conscience morale et l’amour d’autrui ».
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Le piège : Au lieu de dire à Hobbes qu’il se trompait sur ce qu’est une vie bonne, ces philosophes ont concédé : « D’accord, appelons « intérêt personnel » le plaisir et le désir égoïste, et appelons « morale » le reste ».





















