Article # 346 – De la contemplation à la consultation : explorer la pratique philosophique par la stratégie d’engagement constructif de la philosophie comparée / From Contemplation to Counseling: Exploring Philosophical Practice by Constructive-Engagement Strategy of Comparative Philosophy

From Contemplation to Counseling: Exploring Philosophical Practice by Constructive-Engagement Strategy of Comparative Philosophy

(De la contemplation à la consultation : explorer la pratique philosophique par la stratégie d’engagement constructif de la philosophie comparée )


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DING, Xiaojun; YANG, Chao; HARTELOH, Peter; and YU, Feng (2024) DOI: https://doi.org/10.31979/2151-6014(2024).150209  « From Contemplation to Counseling: Exploring Philosophical Practice by Constructive-Engagement Strategy of Comparative Philosophy, » Comparative Philosophy: Vol. 15: Iss. 2, Article 9. Available at: https://scholarworks.sjsu.edu/comparativephilosophy/vol15/iss2/9


Résumé

Traduction de l’anglais au français par Gemini Google

Cet article applique la stratégie d’engagement constructif en philosophie comparée (Constructive-Engagement Strategy of Comparative Philosophy, CESCP) de Bo Mou afin d’explorer la pratique philosophique en tant que nouveau paradigme appliquant la philosophie à la vie quotidienne. L’étude préconise une méthodologie transformatrice qui recherche la vérité par l’engagement critique, les contributions conjointes et des outils méthodologiques diversifiés, faisant ainsi progresser la discipline vers une philosophie mondiale globale. La pratique philosophique, caractérisée par son ancrage dans l’expérience humaine et les questionnements existentiels, intègre les philosophies orientales et occidentales pour guider les individus dans l’art de vivre. Elle propose une alternative philosophique au counseling psychologique en mettant l’accent sur le raisonnement pour faire face aux défis de l’existence et aux dilemmes éthiques. L’article examine l’intégration de la philosophie chinoise, en particulier du confucianisme, dans la pratique philosophique, tout en soulignant sa pertinence pour la consultation contemporaine. Il aborde l’impact du confucianisme sur la pratique philosophique, les avancées relatives aux théories de la culture de soi et du gong-fu, ainsi que la vision holistique confucéenne de l’intégration corps-esprit, en la mettant en contraste avec certaines approches occidentales. Nous concluons que les dimensions pratiques du confucianisme s’opposent à la philosophie théorique occidentale, mais s’harmonisent avec la pratique philosophique occidentale. En mobilisant la CESCP, cette recherche enrichit la pratique philosophique en intégrant des philosophies diverses tout en respectant le contexte propre à chaque tradition. Cette démarche combine les perspectives relationnelles orientales avec la profondeur analytique occidentale, bonifiant le conseil philosophique et contribuant à un dialogue philosophique mondial. Cette fusion d’horizons vise à favoriser la compréhension interculturelle et à développer une sagesse d’une portée universelle.

Abstract

Texte original en anglais

This paper applies Bo Mou’s Constructive-Engagement Strategy of Comparative Philosophy (CESCP) to explore philosophical practice as a novel paradigm that applies philosophy to everyday life. The study advocates for a transformative methodology that seeks truth through critical engagement, joint contributions, and diverse methodological tools, advancing the discipline towards a comprehensive world philosophy. Philosophical practice, characterized by its engagement with human experience and existential inquiries, integrates Eastern and Western philosophies to guide individuals in the art of living. It offers a philosophical alternative to psychological counseling, focusing on reasoning to address life’s challenges and ethical dilemmas. The paper examines the integration of Chinese philosophy, particularly Confucianism, into philosophical practice, highlighting its relevance for contemporary counseling. It discusses Confucianism’s impact on philosophical practice, advances in self-cultivation and gong-fu theory, and the holistic Confucian view of body-mind integration, contrasting it with some Western approaches. We conclude that the practical dimensions of Confucianism oppose Western theoretical philosophy but align with Western philosophical practice. By employing CESCP, this research enriches philosophical practice, integrating diverse philosophies while respecting each tradition’s context. The approach combines Eastern relational perspectives with Western analytical depth, enhancing philosophical counseling and contributing to a global philosophical dialogue. This fusion of horizons aims to foster cross-cultural understanding and develop universally relevant wisdom.

Source : Comparative Philosophy: Vol. 15: Iss. 2, Article 9.


Introduction

Traduction de l’anglais au français par Gemini Google

Voici une traduction soignée, rigoureuse et adaptée au registre académique francophone, respectant fidèlement la structure, la terminologie et les nuances du texte d’origine :

1. INTRODUCTION
Le champ de la philosophie embrasse un vaste spectre, allant de la pensée abstraite aux expériences humaines les plus tangibles. La philosophie comparée s’est imposée comme un domaine capital à la faveur des interactions entre perspectives orientales et occidentales. Les fondements de cette discipline ont été posés dès le XVI? siècle avec les missions jésuites en Chine, inaugurant un dialogue entre des traditions philosophiques et culturelles divergentes. Au fil du temps — tout particulièrement à travers les bouleversements des guerres de l’opium, le mouvement réformateur de la fin de la dynastie Qing, ainsi que le mouvement de la Nouvelle Culture —, un effort concerté a vu le jour pour redécouvrir et régénérer la culture chinoise en réévaluant son passé. Des chercheurs pionniers tels que Hu Shi et Liang Shuming se sont attachés par la suite à synthétiser des éléments issus de ces diverses traditions, marquant une avancée décisive dans ce domaine. Vers la fin du XX? siècle, la littérature consacrée à la philosophie et à la culture comparées a connu un véritable essor, portée par les contributions majeures de Li (1988), Zhang (1998), Hall et Ames (2005), Xu (2014b), ainsi que par la collection « Comparative Philosophy Translation and Research », dirigée par Genyou Wu et Bryan W. van Norden.

Le XX? siècle a également été le théâtre d’un « tournant pratique » de la philosophie (Ding et al. 2024b), avec des penseurs comme Hadot (1995) et Nussbaum (1994) qui l’ont définie comme une « manière de vivre » ou une « thérapie du désir », orientée vers l’intégration de l’épanouissement personnel, de l’engagement sociétal et de notre rapport à l’univers. L’idée selon laquelle la philosophie théorique s’était éloignée des visées originelles de la philosophie classique — devenant trop abstraite et coupée des expériences vécues du monde réel — a rallié un consensus grandissant. La pratique philosophique (PP), qui a acquis une visibilité prépondérante dans les années 1980 sous l’impulsion de figures telles que Pierre Grimes aux États-Unis et Gerd Böttcher Achenbach en Allemagne, a cherché à y remédier en appliquant la philosophie selon des modalités plus accessibles, notamment par le dialogue socratique et la consultation philosophique (PC).

La pratique philosophique constitue une évolution déterminante de la philosophie académique vers la philosophie appliquée, témoignant d’une volonté affirmée de répondre aux défis existentiels auxquels les individus sont quotidiennement confrontés (Ding et al. 2024b). Dans cet article, nous introduisons tout d’abord le concept de philosophie comparée ainsi que sa portée, notamment à travers la stratégie d’engagement constructif en philosophie comparée (Constructive-Engagement Strategy of Comparative Philosophy) théorisée par Bo Mou (Section 2). Nous nous tournons ensuite vers la PP en tant que paradigme émergent au sein de la philosophie occidentale (Section 3). L’exposé s’articule autour de l’émergence et de l’évolution de la PP, en retraçant ses racines historiques et son développement à partir des années 1980. L’article examine les thématiques d’intérêt commun en PP, parmi lesquelles la quête de sens, l’usage de la philosophie comme outil pédagogique et la philosophie comme mode de vie. Il aborde également l’articulation entre la consultation philosophique et la psychothérapie, en mettant en lumière leurs divergences et leurs complémentarités potentielles (Section 4). L’article explore ensuite des aspects spécifiques de la PP, tels que la consultation philosophique et ses méthodologies, dont le dialogue socratique. Nous analysons l’intégration des philosophies orientales, et singulièrement du confucianisme, au sein de la PP, en examinant la manière dont ces différentes traditions philosophiques peuvent nourrir et enrichir la pratique (Section 5). Tout au long de l’étude, cet article maintient une démarche comparative, établissant des passerelles entre les traditions philosophiques occidentales et orientales et leurs applications dans le champ de la PP.

Dans l’ensemble, notre analyse plaide pour une approche holistique de la philosophie, qui conjugue exigence académique et valorisation des applications pratiques. Notre objectif est de démontrer que la valeur fondamentale de la philosophie ne réside pas seulement dans une intelligence contemplative, mais également dans une sagesse opératoire capable d’éclairer les individus à travers les complexités de l’existence.


Introduction

Texte original en anglais

The domain of philosophy spans a broad spectrum from abstract thought to tangible human experiences. Comparative philosophy has evolved as a crucial field through the interplay of Eastern and Western perspectives. This discipline’s foundations were laid during the 16th century with the Jesuit missions to China, initiating a dialogue between divergent philosophical and cultural traditions. Over time, especially through the upheavals of the Opium Wars and the Reform Movement of the late Qing Dynasty, as well as the New Culture Movement, there was a concerted effort to rediscover and rejuvenate Chinese culture by reevaluating its past. Pioneering scholars like Hu Shi and Liang Shuming later worked on synthesizing elements from these diverse traditions, marking a significant advancement in the field. By the late 20th century, the literature on comparative philosophy and culture flourished, with notable contributions from Li (1988), Zhang (1998), Hall and Ames (2005), Xu (2014b), and the « Comparative Philosophy Translation and Research » series edited by Genyou Wu and Bryan W. van Norden.

The 20th century also saw a practical turn in philosophy (Ding et al. 2024b), with philosophers like Hadot (1995) and Nussbaum (1994) framing it as a ‘way of life’ or ‘therapy of desire’, aimed at integrating personal growth, societal engagement, and our relationship with the universe. There was a growing consensus that theoretical philosophy had drifted from classical philosophy’s original goals, becoming too abstract and detached from real-world human experiences. Philosophical practice (PP), which gained prominence in the 1980s through figures like Pierre Grimes in the United States and Gerd Böttcher Achenbach in Germany, sought to remedy this by applying philosophy in more accessible ways, such as through Socratic dialogue and philosophical counseling (PC).

PP represents an important evolution from academic to applied philosophy, demonstrating a commitment to addressing the existential challenges individuals face daily (Ding et al. 2024b). In this paper, we begin by introducing the concept of comparative philosophy and its significance, including the Constructive-Engagement Strategy of Comparative Philosophy proposed by Bo Mou (Section 2). We then transition to focus on PP as an emerging paradigm in Western philosophy (Section 3). The issues are structured around the rise and development of PP, tracing its historical roots and evolution from the 1980s onwards. The paper discusses jointly concerned issues in PP, including the search for meaning, the use of philosophy as an educational tool, and philosophy as a way of life. It also addresses the relationship between PC and psychotherapy, highlighting the differences and potential complementarities (Section 4). The paper then delves into specific aspects of PP, such as PC and its methodologies, including Socratic dialogue. We explore the integration of Eastern philosophies, particularly Confucianism, into PP, examining how these different philosophical traditions can contribute to and enrich the practice (Section 5). Throughout, this paper maintains a comparative approach, drawing connections between Western and Eastern philosophical traditions and their applications in PP.

Overall, our analysis advocates for a holistic approach to philosophy that honors academic rigor while also valuing practical applications. We aim to demonstrate that the true value of philosophy lies not only in contemplative understanding but also in actionable wisdom that can guide individuals through the complexities of life.

Source : Comparative Philosophy: Vol. 15: Iss. 2, Article 9.


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Cet article universitaire, intitulé « From Contemplation to Counseling: Exploring Philosophical Practice by Constructive-Engagement Strategy of Comparative Philosophy » (publié en 2024 dans la revue Comparative Philosophy par Xiaojun Ding, Chao Yang, Peter Harteloh et Feng Yu), étudie la manière dont la philosophie comparée et la pratique philosophique (notamment la consultation ou le conseil philosophique) peuvent s’enrichir mutuellement, en s’appuyant en particulier sur la tradition confucéenne.

Voici une synthèse détaillée de son contenu :

1. La stratégie d’engagement constructif en philosophie comparée (CESCP)

  • Les auteurs s’appuient sur le modèle proposé par Bo Mou (Constructive-Engagement Strategy of Comparative Philosophy), qui dépasse la simple comparaison des ressemblances et différences entre traditions.
  • Cette approche repose sur trois dimensions : le caractère (une manière générale de philosopher), l’approche (un engagement dialogique entre traditions) et la direction (l’avancement vers une philosophie mondiale).
  • Elle prône un examen critique et collaboratif où différentes traditions apportent leurs outils conceptuels pour répondre à des préoccupations humaines communes.

2. L’essor de la pratique philosophique (PP) en Occident

  • Le texte retrace le « tournant pratique » de la philosophie, qui cherche à reconnecter la théorie aux réalités de l’existence quotidienne (dans la lignée de Pierre Hadot pour qui la philosophie est un « mode de vie »).
  • Réactivée dans les années 1980 (notamment par Gerd Achenbach en Allemagne et Lou Marinoff aux États-Unis), la pratique philosophique englobe des formes comme le dialogue socratique, les cafés philosophiques et la consultation philosophique (Philosophical Counseling).
  • Alternative à la psychothérapie : Face à la médicalisation et à la pharmacologisation croissantes des crises existentielles, la consultation philosophique propose d’aborder les doutes éthiques, la quête de sens et les choix de vie par la réflexion critique et le raisonnement, sans pathologiser l’individu.

3. Les convergences et tensions philosophiques

L’article analyse plusieurs dichotomies au sein de la discipline :

  • Théorique vs Pratique : la quête de connaissances pures versus l’action éthique et vécue (praxis).
  • Continentale vs Analytique : herméneutique et phénoménologie versus clarté logique et rigueur d’argumentation.
  • Orientale vs Occidentale : recherche d’harmonie, d’équilibre relationnel et de culture de soi versus quête occidentale de vérité universelle et de justice.

4. L’apport du confucianisme à la pratique philosophique

Le cœur de la contribution de l’article réside dans l’intégration de la pensée chinoise, en particulier confucéenne, dans le conseil philosophique contemporain :

  • Une éthique pratique et relationnelle : Les vertus confucéennes fondamentales (humanité/bienveillance Ren, justice Yi, convenance/rites Li, sagesse Zhi, confiance/intégrité Xin) fournissent une boussole éthique pour analyser les problèmes interpersonnels des consultants. Les Entretiens de Confucius constituent eux-mêmes des exemples ancestraux d’accompagnement et de dialogue personnalisé.
  • La théorie du « Gong-fu » (??) et la culture de soi (Self-cultivation) : Le confucianisme conçoit la sagesse comme un savoir-faire incarné acquis par un effort soutenu et une pratique quotidienne visant la transformation morale et spirituelle.
  • Intégration corps-esprit (Body-mind integration) : Contrairement à certains dualismes occidentaux qui ont parfois dévalorisé le corps ou prôné le détachement du monde temporel, le confucianisme « sacralise le profane » : le corps et la vie sociale quotidienne constituent le lieu même de l’accomplissement moral et de la résonance avec l’ordre cosmique (Tian).

Conclusion des auteurs

La rencontre entre traditions orientale et occidentale trouve son point d’ancrage fondamental dans l’amélioration et le soin de soi (la maxime socratique « prendre soin de soi » rejoignant l’injonction confucéenne de « se cultiver avec révérence »). En combinant la profondeur analytique occidentale et l’approche holistique et relationnelle de la pensée chinoise, la pratique philosophique gagne en universalité et répond plus finement aux défis existentiels contemporains.


Article rédigé avec l'Intelligence artificielle GEMINI de Google
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Modèle proposé par Bo Mou

Constructive-Engagement Strategy of Comparative Philosophy

La stratégie d’engagement constructif en philosophie comparée (Constructive-Engagement Strategy of Comparative Philosophy, abrégée en CESCP) a été élaborée et théorisée par le philosophe Bo Mou (professeur à la San José State University et rédacteur en chef de la revue internationale Comparative Philosophy).

1. Qu’est-ce que la stratégie CESCP ?

Traditionnellement, la philosophie comparée se limitait souvent à juxtaposer des traditions (par exemple, la pensée chinoise et la pensée occidentale) pour en dresser la liste des ressemblances et des différences, ou pour expliquer une tradition à travers le prisme de l’autre de manière descriptive ou historiciste.

Bo Mou propose un changement de paradigme méthodologique :

Définition de l’objectif :

Examiner comment, par la critique réflexive (y compris l’autocritique) et le dialogue constructif, différentes approches et ressources issues de diverses traditions philosophiques peuvent apporter une contribution conjointe à la compréhension et à la résolution de questions, thèmes ou problèmes d’intérêt commun (jointly concerned issues).

L’engagement n’est ni un syncrétisme aveugle (« tout se vaut ») ni une simple curiosité historique : c’est une recherche de vérité et un effort conjoint orienté vers la constitution progressive d’une « philosophie mondiale » (World Philosophy).

2. Les 3 dimensions d’identité de la philosophie comparée selon Bo Mou

Bo Mou structure l’identité de la philosophie comparée autour de trois axes :

  1. Le caractère (Character) : La philosophie comparée n’est pas une sous-discipline marginale, mais une « manière générale de faire de la philosophie ».
  2. L’approche (Approach) : L’engagement dialogique et critique à travers les traditions (cross-tradition engagement), permettant de dépasser les biais ethnocentriques ou locaux.
  3. La direction (Direction) : La marche vers une philosophie mondiale, unissant les sagesses collectives de l’humanité pour aborder des questions universelles.

3. Les 6 principes / accents majeurs du cadre méthodologique

Dans ses travaux de référence (notamment en 2010 et 2022), Bo Mou détaille six orientations clés :

  1. L’engagement critique (Critical engagement) : La comparaison exige une évaluation critique et rationnelle rigoureuse dans la quête de la vérité, à l’image du dialogue socratique.
  2. La contribution conjointe constructive (Constructive joint contribution) : Deux traditions distinctes s’éclairent mutuellement afin de produire une compréhension nouvelle impossible dans l’isolement (ce que Gadamer appelle une « fusion des horizons »).
  3. L’interprétation philosophique vivante (Philosophical interpretation) : Aller au-delà de la description historique des textes anciens pour expliciter leurs arguments et leur pertinence contemporaine face à des problèmes actuels.
  4. La complémentarité des perspectives (Complementary nature) : Reconnaître le pluralisme de valeurs et de points de vue, où chaque tradition offre un éclairage singulier sur un même problème.
  5. L’application d’outils et de principes adéquats (Eligible perspectives & effective instruments) : Utiliser méthodiquement les concepts opératoires et cadres explicatifs développés dans une tradition pour enrichir la réflexion dans une autre.
  6. L’attention aux questions implicites et explicites (Implicit and explicit issues) : Ne pas se contenter des problèmes déjà formulés, mais dévoiler les présupposés et les questions sous-jacentes.

Voici les publications de référence de Bo Mou accompagnées de leurs liens d’accès direct :


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Article # 344 – Le souci de soi à l’épreuve de l’Orient

De la contemplation à la consultation : explorer la pratique philosophique par la stratégie d’engagement constructif de la philosophie comparée

From Contemplation to Counseling: Exploring Philosophical Practice by Constructive-Engagement Strategy of Comparative Philosophy

Xiaojun Ding, Chao Yang, Peter Harteloh et Feng Yu

Revue : Comparative Philosophy, vol. 15, n° 2, 2024, pp. 88-112


Ding, Xiaojun, Chao Yang, Peter Harteloh, et Feng Yu. 2024. « From Contemplation to Counseling: Exploring Philosophical Practice by Constructive-Engagement Strategy of Comparative Philosophy ». Comparative Philosophy 15, n? 2 : 88–112. https://doi.org/10.31979/2151-6014(2024).150209.


Références bibliographiques de l’étude

  • Titre original : From Contemplation to Counseling: Exploring Philosophical Practice by Constructive-Engagement Strategy of Comparative Philosophy
  • Auteurs : Xiaojun Ding, Chao Yang, Peter Harteloh et Feng Yu
  • Revue : Comparative Philosophy, vol. 15, n° 2, 2024, pp. 88-112
  • DOI : 10.31979/2151-6014(2024).150209[cite: 1]

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1. Introduction et synthèse générale

L’article publié en 2024 par Xiaojun Ding, Chao Yang, Peter Harteloh et Feng Yu étudie la manière dont la pratique philosophique contemporaine — tout particulièrement la consultation philosophique (Philosophical Counseling) — peut être profondément enrichie par un dialogue rigoureux entre pensées occidentale et orientale, notamment le confucianisme.

Pour mener cette mise en relation, les auteurs s’appuient sur l’appareil méthodologique élaboré par le philosophe Bo Mou : la « stratégie d’engagement constructif de la philosophie comparée » (Constructive-Engagement Strategy of Comparative Philosophy ou CESCP)[cite: 1]. Loin d’un inventaire passif de similitudes ou de dissemblances, cette démarche conçoit la philosophie comparée comme une recherche active et conjointe de la vérité, orientée vers l’édification d’une philosophie mondiale (world philosophy) capable de répondre aux défis concrets de l’existence.

L’étude s’articule autour de quatre grands axes :

  1. L’assise méthodologique de la CESCP : une manière globale de philosopher qui dépasse les cloisonnements identitaires et favorise l’apport mutuel entre traditions.
  2. Le renouveau de la pratique philosophique en Occident : une réactivation de la philosophie comme mode de vie et un contrepoids à la psychiatrisation systématique du mal-être existentiel.
  3. Le dépassement des dichotomies traditionnelles : la mise en tension féconde entre théories et pratiques, approches analytiques et continentales, paradigmes orientaux et occidentaux.
  4. L’apport de la matrice confucéenne : l’articulation entre l’éthique des cinq vertus fondamentales, la discipline du gong-fu (??) et une vision holistique de l’unité corps-esprit.

2. Problématique et thèse centrale

L’article prend acte d’une double fracture au sein du paysage philosophique contemporain :

  • Une fracture interne entre théorie et pratique : la philosophie institutionnelle occidentale s’est largement repliée sur une spéculation académique abstraite, s’éloignant de sa vocation antique d’« art de vivre » (way of life) ou de « thérapeutique du désir », telle que mise en lumière par Pierre Hadot ou Martha Nussbaum.
  • Une fracture géographique et épistémologique entre Orient et Occident : les approches comparatives traditionnelles se bornent fréquemment à un comparatisme muséal et descriptif, incapable de faire dialoguer les concepts au présent.

Face à ce constat, les auteurs posent une thèse centrale : la pratique philosophique contemporaine constitue le terrain d’élection pour surmonter ces clivages. Grâce au cadre méthodologique de Bo Mou, les dimensions relationnelles, somatiques et éthiques du confucianisme viennent équilibrer les penchants intellectualistes et rationalistes de la pensée occidentale. Il devient alors possible de co-construire une pratique philosophique d’envergure globale, centrée sur l’auto-culture (self-cultivation) et l’accompagnement des dilemmes existentiels.

3. Architecture argumentative et concepts clés

A. La stratégie d’engagement constructif (CESCP) de Bo Mou

L’identité de la philosophie comparée repose, selon Bo Mou, sur une structure tripartite : son caractère (une modalité générale de l’acte de philosopher), son approche (l’engagement dialogique entre traditions distinctes) et sa direction (la visée d’une philosophie mondiale intégrée).

Cette démarche s’incarne à travers six exigences fondamentales :

  • Un engagement critique orienté vers la découverte de la vérité (filiation socratique).
  • Une contribution constructive partagée, pensée comme une « fusion d’horizons » au sens de Gadamer.
  • Une réactualisation interprétative des textes canoniques au regard des enjeux du présent.
  • La prise en compte de la complémentarité des perspectives sur des interrogations universelles.
  • La mobilisation conjointe d’outils et de démarches méthodologiques variés.
  • Une double vigilance accordée aux aspects manifestes comme aux prémisses implicites des problématiques traitées.

B. L’essor de la pratique philosophique et la critique de la surmédicalisation

Le texte retrace l’émergence contemporaine de la pratique philosophique depuis le début des années 1980, sous l’impulsion pionnière de Gerd Achenbach en Allemagne et de Pierre Grimes aux États-Unis, relayée plus tard par des initiatives néerlandaises et les écrits grand public de Lou Marinoff (Platon, pas le Prozac !).

L’un des apports majeurs réside dans la distinction rigoureuse entre consultation philosophique et cadre psychiatrique ou psychothérapeutique conventionnel :

  • Refus de la pathologisation systématique : les déchirements moraux, le sentiment de vide ou la quête de sens ne relèvent pas intrinsèquement d’une anomalie clinique ou d’un désordre neurochimique nécessitant une prise en charge pharmacologique.
  • Intervention au niveau de la vision du monde : la consultation philosophique ne cherche pas le simple soulagement des symptômes, mais une clarification réflexive de la Weltanschauung de l’individu, reconnectant ses souffrances à ses croyances, ses postulats et ses choix éthiques.

C. Le dépassement dialectique des grandes polarités

Les auteurs soumettent quatre dichotomies classiques à la méthode comparative :

  1. Théorique vs Pratique : réhabilitation de la praxis et de la phronesis aristotéliciennes face au monopole de l’épistémologie purement contemplative.
  2. Courant continental vs Courant analytique : synthèse féconde entre l’acuité herméneutique-phénoménologique et la clarté logique propre à l’analyse du langage ordinaire.
  3. Orient vs Occident : dépassement de la fausse frontière entre autonomie individuelle occidentale et harmonie collective asiatique, réunies autour de questionnements humains partagés.
  4. Accompagnement philosophique vs Psychothérapie : réaffirmation de l’antériorité historique de la philosophie dans le soin de l’âme (matrice stoïcienne des thérapies cognitives, schème platonicien de la psychanalyse).

D. L’apport du confucianisme : éthique, incarnation et Gong-fu

L’originalité première de l’article se situe dans la mobilisation directe des ressources confucéennes au sein de la consultation :

  • Un compas éthique opératoire : les cinq vertus constantes — Ren (bienveillance/humanité), Yi (droiture/justice), Li (rites/convenance), Zhi (discernement/sagesse) et Xin (intégrité/parole tenue) — constituent un cadre de repérage et de discernement pour examiner les impasses du consultant.
  • La notion de Gong-fu (??) : réévalué par la philosophie chinoise contemporaine (Peimin Ni, Lisheng Chen), le gong-fu désigne un art de vivre et un entraînement continu alliant effort moral, maîtrise technique et transformation existentielle.
  • L’unité corps-esprit et la sacralité de l’immanence : à l’opposé d’une tradition intellectualiste occidentale marquée par le dualisme et l’idéal de désincarnation (« s’exercer à mourir » chez Platon), le confucianisme conçoit le corps comme le réceptacle premier de l’expérimentation éthique. Suivant la thèse d’Herbert Fingarette, le sacré s’actualise au cœur même des relations ordinaires et profanes (« the secular as sacred »).

E. La convergence : l’auto-culture (Self-Cultivation)

Le point d’ancrage fondamental entre Orient et Occident réside dans l’auto-transformation du sujet. L’injonction confucéenne de se perfectionner par une attention vigilante (cultivate oneself in reverential carefulness / ????) résonne directement avec le « souci de soi » (epimeleia heautou) gréco-romain réactualisé par Michel Foucault et Pierre Hadot. Dans les deux cas, philosopher ne consiste pas à accumuler un savoir livresque, mais à opérer une métamorphose de son être au monde.

4. Évaluation critique de l’étude

Forces conceptuelles

  • Déprovincialisation de la pratique : l’article décentre la pratique philosophique hors de son berceau occidental exclusif (socratisme, stoïcisme, existentialisme) pour lui donner une assise planétaire.
  • Précision méthodologique : l’usage strict des préceptes de Bo Mou prévient les dérives syncrétiques ou les comparaisons hâtives dépourvues de fondement théorique[cite: 1].
  • Réhabilitation de l’incarnation : la perspective confucéenne protège la consultation philosophique du piège d’un intellectualisme désincarné, en réintégrant le corps et les relations sociales au cœur du processus.

Limites et zones de tension

  • Risque de généralisation culturelle : opposer un Occident dualiste et individualiste à un Orient holiste et relationnel comporte une part de schématisation, même si les auteurs nuancent leur propos par des rappels à la tradition aristotélicienne ou stoïcienne[cite: 1, 1].
  • Frontières cliniques incertaines : si la critique de la psychiatrisation à outrance est légitime, l’article n’explicite pas les critères de discernement clinique indispensables pour réorienter un individu vers la médecine en cas de pathologie psychiatrique sévère (décompensation psychotique, dépression majeure).
  • Transposition des normes relationnelles : l’application de devoirs relationnels comme la piété filiale (Xiao) ou la stricte observance rituelle (Li) pose d’importants défis d’adaptation auprès d’individus formés aux valeurs de l’individualisme contemporain.

5. Focus théorique : qui est Bo Mou (??) ?

Pour apprécier la portée de cette étude, il convient de situer Bo Mou, dont les travaux constituent le socle épistémologique du texte.

Professeur de philosophie à l’Université d’État de San José (San José State University, Californie) et directeur du Center for Comparative Philosophy, Bo Mou est également le rédacteur en chef de la revue internationale Comparative Philosophy. Spécialiste à la croisée de la philosophie comparée, de la philosophie analytique (langage, logique, métaphysique) et de la pensée chinoise classique (confucianisme, taoïsme, moïsme), il s’est imposé comme un théoricien méthodologique majeur.

Ses publications déterminantes comprennent notamment :

  • Substantive Perspectivism (2009)
  • Cross-Tradition Engagement in Philosophy: A Constructive-Engagement Account (Routledge, 2020)
  • Cross-Tradition Engagement on the Laws of Logic (Routledge, 2024)

Dans les travaux de Ding et ses coauteurs, la grille de Bo Mou remplit une fonction décisive : elle légitime le fait que la sagesse confucéenne ne soit pas simplement traitée comme une archive historique, mais mobilisée comme un réservoir d’instruments vivants pour la pratique philosophique contemporaine.

6. Conclusion : vers une philosophie mondiale incarnée

L’article de Xiaojun Ding, Chao Yang, Peter Harteloh et Feng Yu offre un manifeste pour une philosophie concrète, incarnée et véritablement internationale[cite: 1]. En faisant se rencontrer la maïeutique socratique et l’exigence confucéenne du gong-fu, il illustre la puissance du dialogue transculturel.

Par-delà l’érudition académique, cette étude redonne à la philosophie sa mission première : ne pas se confiner à une contemplation abstraite, mais accompagner lucidement les êtres humains dans l’apprentissage exigeant de l’art de vivre.


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Article # 325 – De l’université à l’action : la pratique philosophique comme profession émergente et paradigme dans la société contemporaine / From Academia to Action: Philosophical Practice as an Emerging Profession and Paradigm in Contemporary Society, Xiaojun Ding, Jiayi Xin, Peter Harteloh, Caifeng Xie, Sirui Fu et Minqiang Xu, Dialogue: Canadian Philosophical Review / Revue canadienne de philosophie

De l’université à l’action : la pratique philosophique comme profession émergente et paradigme dans la société contemporaine


From Academia to Action: Philosophical Practice as an Emerging Profession and Paradigm in Contemporary Society

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Xiaojun Ding, Jiayi Xin, Peter Harteloh, Caifeng Xie, Sirui Fu et Minqiang Xu

Dialogue: Canadian Philosophical Review / Revue canadienne de philosophie, 2025, 1–32. https://doi.org/10.1017/S0012217325100723.


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© The Author(s), 2025. Published by Cambridge University Press on behalf of the Canadian Philosophical Association/Publié par Cambridge University Press au nom de l’Association canadienne de philosophie


Résumé

La pratique philosophique a émergé en tant que discipline transformative qui fait le lien entre la recherche théorique et la vie quotidienne. Apparu à la fin du XXe siècle, ce domaine intègre le conseil, la thérapie et d’autres applications pratiques des perspectives philosophiques permettant de répondre aux défis existentiels et pragmatiques auxquels sont confrontés les individus, les groupes et les organisations dans la société contemporaine. Cet article examine la définition, l’évolution historique, les bases théoriques et les méthodologies de la pratique philosophique, tout en discutant des perspectives de professionnalisation — y compris la certification, les directives éthiques et l’intégration au sein des systèmes de santé et d’éducation. En fin de compte, cette étude souligne le potentiel de la pratique philosophique à revitaliser la pertinence de la philosophie, à favoriser l’épanouissement personnel et à améliorer le bien-être de la société.

Source : Cambridge University Press.


Analyse académique par l’Intelligence artificielle Gemini Google

Titre : From Academia to Action: Philosophical Practice as an Emerging Profession and Paradigm in Contemporary Society

Auteurs : Xiaojun Ding, Jiayi Xin, Peter Harteloh, Caifeng Xie, Sirui Fu, Minqiang Xu

Affiliations : Département de philosophie, École des humanités et sciences sociales, Université Jiaotong de Xi’an (Chine) ; Institut Érasme pour la pratique philosophique, Rotterdam (Pays-Bas)

Publication : Dialogue: Canadian Philosophical Review / Revue canadienne de philosophie, Cambridge University Press, 2025, p. 1–32

1. Problématique et thèse centrale

L’article aborde la crise de pertinence de la philosophie universitaire contemporaine, souvent qualifiée d’« armchair philosophy » (philosophie de fauteuil), caractérisée par une spéculation abstraite, métaphysique ou analytique, isolée des défis vécus par les individus. Face aux mutations sociétales accélérées, à la dissolution des repères traditionnels et aux limites du paradigme biomédical de la santé mentale (qui tend à médicaliser et pathologiser des angoisses purement existentielles sous le terme d’états dépressifs), les auteurs soutiennent la thèse suivante :

Thèse centrale : La pratique philosophique contemporaine (Philosophical Practice) ne constitue pas une simple déclinaison vulgarisée ou appliquée de la philosophie théorique, mais incarne un véritable changement de paradigme épistémologique (au sens kuhnien réinterprété sociologiquement) et une profession émergente autonome, restaurant la philosophie comme « mode de vie » (art of living) et dialogue dialectique non pathologisant.

2. Archéologie historique et clarification conceptuelle

Les auteurs établissent une généalogie rigoureuse de la discipline en distinguant trois échelles temporelles et conceptuelles :

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             ? PHILOSOPHIE COMME MODE DE VIE (Antiquité / Transculturel)?
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             ?  DIALOGUE SOCRATIQUE DE GROUPE (Début du XXe siècle)    ?
             ?   Nelson & Heckmann (ouvriers, espace public)           ?
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             ?  CONSULTATION PHILOSOPHIQUE PRIVÉE (Années 1980)        ?
             ?   Achenbach (1981), Hoogendijk (hors académie/thérapie)?
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  1. La temporalité immémoriale et transculturelle : En référence explicite aux travaux de Pierre Hadot (1995), la philosophie antique (grecque, romaine, mais également chinoise confucéenne ou taoïste) n’était pas un discours universitaire sur des concepts, mais un ensemble d’exercices spirituels et un art de vivre. Les auteurs rappellent la transition historique : la philosophie socratique se tenait sur l’agora (marché public), s’est sédimentée dans des écoles (l’Académie de Platon, le Portique), avant d’être confinée dans l’espace universitaire médiéval (charte de Bologne, 1158) et moderne, devenant une discipline scientifique coupée du profane.
  2. Le tournant socio-critique du début du XX? siècle : L’essor des dialogues néo-socratiques initiés en Allemagne par Leonard Nelson et Gustav Heckmann auprès de travailleurs et d’ouvriers a démontré la capacité de l’investigation philosophique à exister comme activité démocratique, collective et publique.
  3. L’institutionnalisation contemporaine (fin du XX? siècle) : L’acte de naissance de la consultation philosophique individuelle moderne est fixé en 1981 en Allemagne avec Gerd B. Achenbach (fondation de l’IGPP en 1982), suivi par Adriaan Hoogendijk aux Pays-Bas. Ce geste a consisté à ouvrir des cabinets de consultation privés en dehors des institutions académiques et psychiatriques.

3. Typologie des modalités d’intervention

L’étude cartographie l’exercice de la discipline selon trois grands axes opérationnels :
Modalité Contextes & Dispositifs Méthodologies représentatives Finalités visées
Consultation individuelle (Individual Counselling / Consultation)
Cabinet privé, téléconsultation (Zoom, Tencent Meeting)
• Méthode « Beyond-Method » (Achenbach)
• Modèle FIIT (Raabe)
• Analytic Philosophical Practice (APP, Ding)
• Approche réflexive (Harteloh)
Examen des visions du monde (worldview), clarification conceptuelle, autocompréhension, alignement existentiel (« thérapie pour les personnes saines » selon Marinoff).
Facilitation de groupe (Group Facilitation)
Cafés philosophiques (Marc Sautet), bibliothèques, écoles (Philosophie pour enfants / P4C de Lipman)
• Dialogue néo-socratique (Nelson-Heckmann)
• Méthode maïeutique interrogative (Brenifier)
Élucidation coopérative, développement des vertus intellectuelles, délibération publique, déconstruction des présupposés non examinés.
Conseil organisationnel (Organizational Consulting)
Entreprises, hôpitaux, administrations gouvernementales
• Modèle P.E.A.C.E. (Marinoff)
• Délibérations morales d’entreprise (van Luijk)
• Marches philosophiques (philosophical walks, Harteloh)
Résolution des dilemmes éthiques d’entreprise, clarification des valeurs institutionnelles, gestion de la souffrance au travail, gouvernance éthique.

4. La modélisation méthodologique : l’exemple du protocole P.E.A.C.E.

Pour surmonter le reproche de flou méthodologique souvent adressé aux philosophes, Lou Marinoff a développé un modèle universel en cinq étapes articulé par les auteurs :
  • P (Problem) : Identification dialectique du problème fondamental soulevé par le client.
  • E (Emotion) : Reconnaissance et verbalisation constructive des réactions émotionnelles (point d’intersection avec la psychothérapie).
  • A (Analysis) : Évaluation rationnelle, logique et argumentation critique des options envisageables (la philosophie ne cherche pas à anesthésier la douleur, mais à clarifier les implications logiques).
  • C (Contemplation) : Élargissement de la perspective ; identification des cadres interprétatifs globaux et intégration des philosophies existentielles ou éthiques pertinentes.
  • E (Equilibrium) : Atteinte d’un équilibre réflexif où la situation de départ cesse d’être vécue comme une aporie paralysante.
En miroir, l’article met en évidence la méthode du « Beyond-Method » d’Achenbach ou la méthode réflexive de Harteloh : ici, l’imposition d’un protocole standardisé est rejetée car elle risquerait de transformer le client en un simple sous-produit d’une technique comportementale, au détriment de sa singularité existentielle et de son auto-reconstruction.

5. Démarcation épistémologique : Consultation philosophique vs Psychothérapie

L’un des apports majeurs de l’article réside dans la déconstruction des frontières entre psychothérapie clinique et consultation philosophique :
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                          ?     AXES DE DIFFÉRENCIATION   ?
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 ?       PSYCHOTHÉRAPIE CLINIQUE        ?    ?      CONSULTATION PHILOSOPHIQUE      ?
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 ? Modèle médicalisé / Pathologique     ?    ? Examen philosophique / Non-médical   ?
 ? Statut : Thérapeute vs Patient       ?    ? Statut : Co-penseurs symétriques     ?
 ? Cible : Dysfonctionnement mental     ?    ? Cible : Apories existentielles       ?
 ? Objectif : Disparition du symptôme   ?    ? Objectif : Lucidité et autonomie     ?
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  1. La question des fondements cachés de la psychothérapie :
    Les auteurs rappellent que les grandes psychothérapies reposent sur des postulats philosophiques implicites :
    • Freud et l’ontologie des pulsions (Éros et Thanatos).
    • Carl Rogers et la perspective humaniste/phénoménologique de l’authenticité et de l’autoréalisation.
    • Les thérapies cognitives comportementales (TCC de Beck, REBT d’Ellis), directement issues du stoïcisme antique (Épictète) et du doute méthodique cartésien.
  2. Le refus de la médicalisation : Les souffrances modernes (perte de sens, anxiété face à la mort, crises éthiques, sentiment d’absurdité) ne relèvent généralement pas de dysfonctionnements neurobiologiques, mais d’incohérences de vision du monde ou de crises de valeurs. Traiter ces questions exclusivement sous l’angle de la dépression biochimique constitue une erreur de catégorie épistémologique.
  3. La relation dialogique : Contrairement à la relation clinique asymétrique (soignant/patient diagnostiqué), la relation en consultation philosophique est une maïeutique horizontale entre co-penseurs (co-thinkers).

6. La pratique philosophique comme nouveau paradigme kuhnien

S’appuyant sur les travaux de Peter Harteloh (2013), l’article soutient que la pratique philosophique remplit les critères d’un paradigme scientifique et intellectuel au sens de Thomas Kuhn (adapté par la sociologie des sciences de Merton) :
  • Rupture épistémologique : Dépassement du dogme positiviste séparant l’observateur de l’objet observé (analogie avec le principe d’incertitude d’Heisenberg en physique ou l’effet Hawthorne en sociologie). La pratique philosophique postule que la philosophie est inséparable de la subjectivité et de la conduite de vie de celui qui l’énonce.
  • Communauté et institutions dédiées : 
    Réseau mondial de conférences biennales initié à Vancouver en 1994 par Lahav et Marinoff (tenu à Paris, Leusden, New York, Oxford, Oslo, Mexico, Timi?oara, et Zagreb en 2025).
    • Revues académiques à comité de lecture spécialisées (Philosophical Practice: Journal of the APPA, International Journal of Philosophical Practice, HASER, etc.).
    • Sociétés professionnelles certifiantes (APPA et NPCA aux États-Unis, sociétés nationales en Allemagne, aux Pays-Bas, en Corée du Sud, etc.).

7. Professionnalisation : Critères, tensions éthiques et cursus

L’article consacre un développement approfondi à la transition du statut de mouvement intellectuel vers celui de profession réglementée :
  1. La controverse du prérequis académique : Faut-il exiger un Master ou un Doctorat en philosophie pour pratiquer ?
    • Arguments corporatistes/qualitatifs (APPA) : Nécessité d’une rigueur herméneutique et logique pour éviter les dérives de coaching superficiel ou pseudo-thérapeutique.
    • Arguments d’ouverture : L’érudition livresque ne confère pas l’écoute bienveillante, l’agilité communicative ou l’empathie maïeutique nécessaires au dialogue en cabinet ; certains non-universitaires possèdent des vertus dialogiques remarquables.
  2. Le concept de Bildung et la formation clinique supervisée : La formation (généralement sur 1 à 2 ans) ne repose pas uniquement sur l’acquisition de théories, mais sur l’auto-transformation du praticien (Bildung), l’étude de biographies exemplaires, et des stages pratiques supervisés avec enregistrement et analyse de consultations réelles. L’article cite en exemple la Corée du Sud (Société coréenne de consultation philosophique), qui impose des conditions strictes : Master minimum, 240 h de cours magistraux, 160 h d’ateliers, 70 h de pratique supervisée, présentation d’études de cas et publication d’au moins 3 articles de recherche.

8. Évaluation critique et portée prospective

Forces et apports épistémologiques

  • Décloisonnement culturel : Les auteurs intègrent un corpus transculturel équilibré, combinant traditions analytiques/continentales occidentales et sagesses chinoises (confucianisme avec l’articulation gongfu [effort]/jingjie [état spirituel], taoïsme), enrichissant l’assise théorique du dialogue.
  • Alternative concrète à la précarité des humanités : L’article valorise un débouché professionnel légitime pour les diplômés en philosophie, en dehors du goulet d’étranglement des postes universitaires ou de l’enseignement secondaire.

Limites et défis non résolus

  • Absence de régulation publique et d’intégration assurantielle : Les consultations philosophiques demeurent des actes privés non remboursés par la sécurité sociale ou les assurances maladie, limitant leur accessibilité financière aux classes socio-économiques favorisées.
  • Frontière pathologique et risque de responsabilité légale (malpractice) : Bien que l’article délimite la « thérapie pour personnes saines », le repérage précoce de troubles psychotiques ou de conduites suicidaires exige des compétences diagnostiques que la formation philosophique classique n’inclut pas, exposant le praticien à des dilemmes éthico-légaux sévères.
  • Tension entre commercialisation et authenticité : Le risque de voir la consultation philosophique dériver vers un « néo-coaching » néolibéral dépolitisé, axé sur l’optimisation des performances individuelles ou la pacification du mécontentement au sein de l’entreprise, demeure un point de vigilance éthique essentiel

Conclusion de l’analyse

L’étude de Ding et al. (2025) formalise un tournant fondamental : la pratique philosophique n’est plus une périphérie contestée, mais un paradigme structuré qui réconcilie la rigueur du concept universitaire et l’urgence de l’existence concrète, proposant une redéfinition démocratique et séculière du rôle du philosophe au XXI? siècle.


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Article # 300 – Aspects de la communication dans le conseil philosophique, Vasile Hategan, Institutul de Cercetari Social-Politice, 2019

RAPPORT DE LECTURE


HA?EGAN, Vasile. Aspecte ale comunic?rii în consilierea filosofic?. Revista de filosofie, Bucure?ti, 2019, tomul LXVI, nr. 6, pp. 783-794.


Titre de l’article : Aspecte ale comunic?rii în consilierea filosofic? (Aspects de la communication dans le conseil philosophique)

Auteur : Vasile Hategan

Affiliation : Institut de Recherches Socio-Politiques, Université de l’Ouest de Timi?oara, Roumanie

Publication : Revista de filosofie, LXVI, 6, p. 783-794, Bucarest, 2019


1. Introduction et contextualisation

Le travail de recherche de Vasile Ha?egan s’inscrit dans l’analyse des liens interdisciplinaires récemment formalisés entre les sciences de la communication et les nouvelles formes de la pratique philosophique, à savoir le conseil (consilierea) et la consultation (consultan?a) philosophiques. L’auteur constate une relative rareté des sources académiques roumaines sur ce sujet spécifique, tout en s’appuyant sur les travaux précurseurs d’Anton Ilica (2007), Oana Barbu, Vasile Macoviciuc (2002) et Sandu Frunz? (2019). L’objectif principal est de démontrer la réciproque de la thèse de Barbu (« nous avons besoin de philosophie dans l’approche de la communication ») en arguant que la communication est une partie active et essentielle de la pratique philosophique.

2. Formes de communication dans la pratique philosophique

Ha?egan dresse une typologie rigoureuse des modalités par lesquelles la communication s’opérationnalise dans le conseil philosophique, qu’elle soit individuelle, groupale ou organisationnelle.

A. La communication interpersonnelle et non-verbale

La communication interpersonnelle constitue le socle des interactions entre le praticien et le client (qu’il s’agisse d’un individu, d’un groupe ou d’une équipe managériale). L’auteur souligne l’importance des éléments non-verbaux (vêtements, mimique, gestuelle, tonalité) comme actes de communication indirecte. Cette analyse intègre :

  • La sémiotique (via Roland Barthes, Umberto Eco et Ferdinand de Saussure) pour le décodage des signes.

  • L’impératif catégorique de Kant, instaurant l’obligation morale de dire la vérité dans l’échange.

  • La thérapie centrée sur le client de Carl Rogers, qui utilise la communication pour créer un climat de confiance et d’empathie.

  • L’éthique dialogique de Martin Buber (relation Je-Tu) et la communication face-à-face étudiée par Aurel Codoban.

B. La communication réflexive ou intrapersonnelle

Liée à la philosophie existentialiste (Kierkegaard, Sartre, Camus) et aux pratiques méditatives , ce type de communication intervient lorsque le conseiller soutient le sujet pour clarifier une dilemme intérieur. Le conseil philosophique agit ici comme un processus de médiation de la personne face à elle-même.

3. Typologies de dialogue et outils de groupe

L’auteur examine la classification en trois types de dialogues développée par le praticien américain Lou Marinoff :

  1. Dialogue de type A : Une recherche philosophique spontanée et générique de la problématique par la conversation entre le spécialiste et le client.

  2. Dialogue de type B : Un dialogue à effet thérapeutique face aux troubles existentiels, guidé par la vision d’un grand penseur.

  3. Dialogue de type C (Bibliothérapie) : Recommandation de lectures philosophiques spécifiques suivies de discussions réflexives régulières.

Pour les groupes, la communication s’articule autour d’outils tels que le dialogue socratique de type nelsonien (visant une définition universelle d’un concept) , les cafés philosophiques (initiés par Marc Sautet) , ou encore le concept de « conseil philosophique appréciatif » d’Antonio Sandu, qui s’étend aujourd’hui au virtuel via internet.

4. Communication publique, organisationnelle et institutionnelle

Au niveau macroscopique, la communication philosophique s’applique aux organisations à travers :

  • La consultation éthique et l’audit éthique (création de codes de déontologie, gestion des dilemmes via le Dilema Training de Henk van Luik ou la méthode PEACE de Marinoff).

  • La Responsabilité Sociale des Entreprises (RSE), incluant la communication interculturelle et publique.

  • Le milieu communautaire (milieu carcéral, pédiatrique, bioéthique médicale).

Enfin, Ha?egan identifie une dimension essentielle de la communication publique liée au processus de reconnaissance légale de la profession en Roumanie. Celle-ci nécessite une communication active avec les autorités étatiques (rédaction de documentations, enregistrements à l’ORC et à l’ANAF) et des stratégies de marketing/branding personnel via des associations professionnelles.

5. Citations bilingues (Régularité et fidélité)

Afin d’illustrer la rigueur de la thèse de l’auteur, voici des extraits clés dans leur langue d’origine (roumain) et traduits en français :

RO : „…dac? realitatea se construie?te în comunicare, via?a noastr? trebuie s? se bazeze pe acest echilibru: cât? tehnic?, atâta filosofie…”

FR : « …si la réalité se construit dans la communication, notre vie doit se baser sur cet équilibre : autant de technique, autant de philosophie… »

RO : „…comunicarea e în primul rând rela?ie pentru c? orice comunicare uman? este cu comunicarea cu cineva, înainte de a fi comunicarea despre ceva!”

FR : « …la communication est avant tout une relation, car toute communication humaine est une communication avec quelqu’un, avant d’être une communication sur quelque chose ! »

RO : „A înv??a s? filosofezi presupune ?i a înv??a s? comunici.”

FR : « Apprendre à philosopher implique aussi d’apprendre à communiquer. »

6. Conclusion du rapport

L’article de Vasile Ha?egan démontre avec succès que le conseil philosophique ne peut être dissocié des processus communicationnels. Qu’il s’agisse de l’expression sémiotique du corps du client, du dialogue thérapeutique ou des démarches administratives de légitimation de cette nouvelle profession distincte du « philosophe académique » traditionnel, la communication s’impose comme l’infrastructure même de la philosophie pratique.


Notice bibliographique (Format académique)

HA?EGAN, Vasile. Aspecte ale comunic?rii în consilierea filosofic?. Revista de filosofie, Bucure?ti, 2019, tomul LXVI, nr. 6, pp. 783-794.

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Articles # 298 – Philosophical counselling from « theoría » to « práxis », Adela Daniel, Technical University of Cluj-Napoca), 2023

RAPPORT DE LECTURE


Podin? (Moldovan), A. D. (2023). Philosophical counselling from « the?ría » to « práxis ». A hemography of contemporary man (PhD thesis abstract, Technical University of Cluj-Napoca).


1. Introduction et Prolégomènes conceptuels

Le travail doctoral présenté par Adela Daniela Podin? (Moldovan) sous la direction du Prof. Dan Gabriel Sîmbotin à l’Université Technique de Cluj-Napoca s’intitule : « Philosophical counselling from « the?ría » to « práxis ». A hemography of contemporary man » (Le conseil philosophique de la « théoria » à la « praxis ». Une hémographie de l’homme contemporain). Cette recherche examine en profondeur la transition entre les constructions conceptuelles abstraites de la philosophie et leurs applications thérapeutiques et pratiques contemporaines.

L’un des apports majeurs et novateurs de cette thèse réside dans l’introduction et la conceptualisation des termes « hémographie » (hemography) et « hémographe » (hemographer). Empruntant ce concept au poète roumain Nichita St?nescu, l’autrice le transpose dans le champ de la pratique philosophique :

  • L’hémographie ne relève pas ici d’un simple acte artistique, mais d’une intervention profonde sur le soi (« a deep intervention on the self »). Contrairement aux interventions psychosociales classiques, elle exige une auto-analyse et une auto-reconstruction radicales pour restaurer l’équilibre émotionnel.

  • L’hémographe définit tout individu qui, à travers l’effort d’auto-analyse, tente de se retrouver et se réécrit en tant qu’être (« rewrites himself as a being »).

2. Fondements théoriques et sources méthodologiques

La thèse structure sa démarche à travers une archéologie des ressources philosophiques antiques et modernes. La philosophie n’y est pas envisagée comme une théorie abstraite, mais comme l’assomption d’un style de vie global visant la métamorphose de soi (« a lifestyle, which engages the whole existence »).

L’Antiquité grecque comme ressource brute

  • Socrate et la maïeutique : Socrate incarne la figure de l’hémographe faisant face aux drames de l’existence. La triade socratique — introspection, questionnement, ironie — sert à accoucher de la vérité et du bien dans une relation de partenariat transformatrice entre le maître et le disciple.

  • Platon et l’usage thérapeutique du mythe : Dans la pratique du conseil philosophique, les dialogues et les mythes platoniciens (mythe de Gygès, de l’androgyne, d’Er) servent d’outils herméneutiques pour rationaliser l’irrationnel et faire émerger des perspectives négligées par le plan conscient.

  • Aristote et la causalité : La doctrine des quatre causes d’Aristote est mobilisée comme un modèle de développement personnel permettant de comprendre et de restructurer les comportements.

Les ancrages métaphysiques et les modèles roumains

La transition vers la philosophie moderne (de Descartes à Bergson) permet de lier la science du conseil à la métaphysique de l’être et du devenir. L’autrice fait notamment référence aux schémas philosophiques roumains, s’appuyant sur l’œuvre de Constantin Noica (« The Romanian feeling of being »). Elle y décrypte le cycle de l’être à travers la synergie : le temps qui passe – l’établissement (le dépôt de soi) – la recherche du sens – l’infini. Les trois étapes de l’existence identifiées dans la culture locale (le tumulte, le silence et la solitude) servent de jalons pour la reconstruction de l’unité du soi.

3. Pratique, interdisciplinarité et registres de problématisation

Le conseil philosophique se situe au carrefour de plusieurs disciplines cliniques et humaines, offrant des passerelles uniques avec la psychologie.

Champ disciplinaire Interférences et points de convergence identifiés
Thérapies cognitives et comportementales (TCC)

Partagent l’examen de la vie, le questionnement socratique et la restructuration des croyances irrationnelles. Les préscriptions stoïciennes y agissent comme des exercices de régulation des passions.

Psychanalyse

Convergence autour de la décryptation des symboles, des métaphores et des structures inconscientes. Le conseiller philosophique s’efforce d’établir la logique là où l’absurde ou le chaos domine.

Psychologie humaniste (Carl Rogers)

Partage l’accent mis sur la tendance à l’actualisation du potentiel (« drive for self-actualization ») au sein d’une relation d’aide authentique, empathique et transparente.

4. Études empiriques et données expérimentales

La force de cette thèse repose sur l’alliance entre la the?ría et la recherche quantitative et clinique appliquée aux enfants et aux adolescents.

A. Enquête sur les attentes du public (Investigative study)

Un questionnaire administré en ligne auprès de 187 sujets a permis d’évaluer la perception du conseil philosophique:

  • 48,3 % des personnes interrogées se disent prêtes à recourir à ce service.

  • Les motivations principales incluent le besoin d’apprendre des stratégies pour faire face aux difficultés (21,9 % à 22,9 %) , la résolution de dilemmes existentiels (13,3 %) et le développement des vertus (14,5 %).

  • 42,5 % des répondants solliciteraient un conseiller à des fins de développement personnel et 31 % pour développer leur esprit critique.

B. Étude expérimentale : Résilience face à la pandémie (Together again!)

Menée auprès de lycéens âgés de 15-16 ans durant la pandémie de Sars-Cov2, cette étude comparative s’est appuyée sur des échelles standardisées (anxiété, stress, dépression, peur).

  • Résultats : Les comparaisons intragroupes ont révélé des réductions statistiquement significatives de la dépression, de l’anxiété, de la peur et du stress au sein du groupe expérimental ayant suivi le programme de conseil philosophique. Cela valide l’efficacité de l’intervention philosophique en contexte de crise éducative et sanitaire.

C. Étude comparative : Conseil psychologique vs Conseil philosophique

Menée de janvier à mai 2022 sur 15 sessions auprès d’adolescents (15-17 ans) , cette étude a mesuré des variables telles que le contrôle de soi, la précaution, la moralité et la stabilité émotionnelle.

  • Conclusions : Les deux approches se révèlent également efficaces pour développer le contrôle de soi émotionnel. Néanmoins, le programme de conseil philosophique s’est avéré plus efficace pour modifier structurellement les attitudes et les croyances globales de l’individu sur lui-même, sur les autres et sur la vie (« more effective, in terms of changing the individual’s attitude and beliefs »).

5. Considérations finales et portée scientifique

En conclusion, la thèse d’Adela Daniela Podin? démontre avec rigueur la viabilité scientifique et l’actualité clinique du conseil philosophique. En faisant passer la discipline de la spéculation pure à l’expérimentation de terrain, l’autrice redéfinit l’espace thérapeutique comme un laboratoire d’auto-découverte. L’exercice de l’hémographie offre à l’homme contemporain, prisonnier du tumulte et des illusions de la modernité, une méthode transdisciplinaire rigoureuse pour unifier ses fractures internes et réécrire le sens de son existence.


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Article # 291 – Au-delà du nihilisme juvénile ; la philosophie et l’autonomisation des jeunes « sans emploi, ne suivant ni études ni formation » (NEET), Mario Lupoli, Journal of Philosophical Investigations, 2026

RAPPORT DE LECTURE


Lupoli, M. (2026). Beyond youth nihilism; Philosophy and the empowerment of young people « not in education, employment or training ». Journal of Philosophical Investigations, 19(53), 757–776.


1. Identification du document

  • Auteur : Mario Lupoli, Professeur à la Faculté de Philosophie de l’Université Pontificale Antonianum (Italie).

  • Titre de l’article : Beyond Youth Nihilism; Philosophy and the Empowerment of Young People « Not in Education, Employment or Training ».

  • Revue : Journal of Philosophical Investigations (JPI), Volume 19, Numéro 53, 2026, pages 757-776.

  • Données éditoriales : Reçu le 25 décembre 2025, accepté le 30 décembre 2025, publié en ligne le 20 janvier 2026.

  • Mots-clés : NEET, Dialogue socratique, Pratiques philosophiques, Entraînement au dilemme.

2. Problématique et contextualisation du phénomène NEET

L’article de Mario Lupoli s’attaque à la problématique multidimensionnelle des jeunes NEET (Not in Education, Employment or Training). L’auteur propose de dépasser la seule lecture économique de ce phénomène pour y déceler une crise existentielle et culturelle plus profonde : le nihilisme juvénile.

Les dimensions structurelles et genrées du phénomène

  • Le statut de NEET découle d’une exclusion progressive des parcours éducatifs et professionnels, menant à un abandon de la recherche d’opportunités.

  • Il existe une forte disparité de genre au niveau européen : 20,9 % des femmes âgées de 20 à 34 ans sont NEET, contre 12,2 % des hommes.

  • Cette vulnérabilité accrue des femmes s’explique par des facteurs structurels et culturels selon Eurostat : les pressions sociales qui dévaluent le rôle économique des femmes, l’orientation professionnelle genrée, les écarts de rémunération, l’insécurité de l’emploi et les difficultés de réinsertion après un congé maternité.

La racine philosophique : la crise du futur

  • Lupoli conteste le récit économique dominant qui enferme les jeunes dans une fatalité systémique imperméable à la réflexion critique.

  • La difficulté d’insertion n’est pas qu’un manque d’opportunités, mais une méfiance radicale envers les institutions et l’avenir.

  • L’avenir n’est plus perçu comme une « promesse » mais comme une « menace », annihilant toute motivation et tout projet existentiel.

3. Cadre théorique et conceptuel

L’auteur construit un modèle d’intervention émancipateur à l’intersection de plusieurs influences philosophiques et sociologiques :

  • Umberto Galimberti (Le nihilisme et la crise de la temporalité) : L’être humain n’habite pas directement le monde, mais la description (philosophique, mythologique, scientifique) qu’il s’en fait. Lorsque l’attente est vidée d’espoir, le nihilisme surgit, le temps vécu devient inerte et l’ennui s’installe.

  • Gerd Achenbach (Lebenskönnerschaft) : Concept défini comme « l’art de bien vivre ». La pratique philosophique (Philosophische Praxis) ne vise pas à résoudre des problèmes de manière thérapeutique, mais à aider les sujets à s’orienter de façon autonome et d’une manière qui les rende dignes du bonheur.

  • Mark Fisher (L’impuissance réflexive) : Les jeunes intériorisent le fait que la situation est mauvaise tout en se déclarant incapables d’agir pour la changer, créant une prophétie autoréalisatrice de l’échec.

  • Paulo Freire (Pédagogie de l’émancipation) : Le travail sur le logos (la pensée et la parole) permet aux exclus de sortir de la « culture du silence » pour conscientiser leur situation et anticiper un monde meilleur par l’imagination critique.

4. Démarche méthodologique et étude de cas

Protocole de recherche

L’étude repose sur une recherche-action qualitative prenant la forme d’une étude de cas critique située dans le sud de l’Italie :

Paramètre Description
Échantillon

20 jeunes NEETs âgés de 18 à 29 ans.

Durée & Cadre

Programme intensif de deux semaines à temps plein dans un laboratoire civique (cadre non scolaire).

Approche globale

Éducation non formelle (ENF) combinant le learning by doing, l’apprentissage coopératif et la réflexion existentielle.

Posture du chercheur

Double posture d’observateur et de facilitateur.

Validité scientifique et limites

  • Stratégies de triangulation (Lincoln & Guba) : Tenue d’un journal de recherche quotidien, retranscription textuelle (verbatim) des définitions des participants pour éviter les surinterprétations, et analyse intersubjective avec le coordinateur externe du projet.

  • Limites méthodologiques : Absence de groupe de contrôle et manque de mesures longitudinales à long terme pour évaluer la durabilité des effets.

  • Justification épistémologique : En s’appuyant sur Bent Flyvbjerg et la théorie des savoirs situés de Donna Haraway, l’auteur défend la valeur de cette étude de cas comme « cas critique » permettant de tester la viabilité de l’approche dans des conditions de vulnérabilité extrême.

5. Analyse des ateliers et des dynamiques dialogiques

Lupoli présente trois dispositifs méthodologiques complémentaires mis en œuvre durant le séminaire :

A. L’exercice d’éthique narrative : Le cas d’Abigail

Les participants ont travaillé sur une adaptation de l’histoire morale d’Abigail en anglais.

  • Processus : Traduction collective vers l’italien, suivie d’un travail en sous-groupes pour classer les personnages du plus moral au plus répréhensible.

  • Objectifs linguistiques et philosophiques : L’anglais a été utilisé comme outil d’ouverture à une autre vision du monde (selon l’approche de Wilhelm von Humboldt) et comme ressource partagée horizontalement.

  • Résultats et résistances : Le groupe a conscientisé le caractère socialement construit et fluide de la morale. Deux cas de résistance ont émergé : un participant peu enclin à la coopération et un autre rattaché à une doctrine religieuse rigide. Ces résistances ont servi de révélateurs des tensions entre dogmatisme et pluralisme au sein de l’espace de discussion.

B. L’entraînement au dilemme : « Le Violoniste » de Judith Jarvis Thomson

  • Dispositif : Confrontation avec le dilemme éthique de la perte d’autonomie corporelle au profit de la survie d’un tiers.

  • Méthode : Application rigoureuse de la grille en 7 étapes de Henk van Luijk (formulation, identification des acteurs, évaluation des arguments, prise de décision).

  • Impact : Ce processus de problématisation a permis de déconstruire les certitudes binaires initiales. Un participant très réservé et s’estimant incapable de s’exprimer a réussi à déployer des compétences d’argumentation rationnelle complexes. L’exercice s’est positionné aux antipodes du simple problem solving managérial en cultivant l’inconfort intellectuel comme moteur d’apprentissage.

C. Le Dialogue socratique : « Qu’est-ce que l’espoir ? »

Inspiré de la méthode de Leonard Nelson, cet atelier visait à redéfinir collectivement l’espoir à partir d’expériences vécues.

  • Formulation progressive : Les sous-groupes ont produit cinq définitions initiales reliant l’espoir à la motivation, à la survie, ou au désir de vivre.

  • Synthèse collective : Après délibération plénière, les participants ont formulé la définition universelle suivante :

    « L’espoir est la recherche individuelle et universelle de quelque chose de positif qui peut se réaliser. »

  • Portée pédagogique : Cette transition d’un ressenti émotionnel subjectif à un principe d’action universel illustre le concept d’apprentissage transformateur de Jack Mezirow, redonnant du pouvoir d’agir (agency) face au sentiment d’impuissance.

6. Évaluation des résultats et portée émancipatrice

L’évaluation s’est articulée autour de la méthodologie Youthpass (promue par la Commission européenne), basée sur l’auto-évaluation guidée par le facilitateur à la lumière des 8 compétences clés pour l’éducation et la formation tout au long de la vie.

Synthèse des acquis perçus par les participants

  • Compétences personnelles et relationnelles : Amélioration des capacités d’écoute active, de respect des différences et de dépassement des rigidités cognitives. Le groupe est devenu un « espace sécurisé » affranchi du jugement scolaire traditionnel.

  • Apprendre à apprendre : Prise de conscience que l’apprentissage s’effectue aussi hors des cadres formels par l’expérience et la réflexion critique.

  • Communication : Confiance accrue dans l’expression orale en public et dans la structuration de l’argumentation.

  • Esprit d’initiative et citoyenneté : Capacité à proposer des idées, à assumer des responsabilités partagées et à se concevoir comme un sujet actif au sein de la collectivité.

7. Conclusion de l’analyse

L’étude de Mario Lupoli démontre de manière convaincante que la philosophie pratique, lorsqu’elle s’associe à l’éducation non formelle, dépasse le cadre académique pour devenir un puissant outil d’émancipation politique et existentiel.

En redonnant une voix à des sujets marginalisés, le dispositif rompt l’isolement du « non-savoir » et du silence. L’exercice du dialogue critique permet de requalifier l’avenir : celui-ci cesse d’être subi comme une fatalité pour redevenir un espace de projet ouvert, redéfinissant ainsi la posture de ces jeunes dans le monde.

Voici l’intégration rigoureuse des citations bilingues (anglais et français) issues directement de l’article de Mario Lupoli, afin d’enrichir le rapport de lecture et d’en renforcer la portée académique.

8. Sélection de citations clés (Bilingual Quotes)

Pour appuyer l’analyse et illustrer les concepts fondamentaux de l’étude, voici une sélection de citations marquantes tirées du texte original, accompagnées de leur traduction ou de leur analyse en français.

A. Sur le diagnostic du phénomène NEET et la crise du futur

Original (EN) :

« Without waiting and without hope, time becomes a desert and, in the absence of a future, that disturbing guest we call nihilism reappears. »

Traduction (FR) :

« Sans attente et sans espoir, le temps devient un désert et, en l’absence d’avenir, cet invité dérangeant que nous appelons le nihilisme réapparaît. »

  • Portée théorique : Cette citation, empruntée par l’auteur à Umberto Galimberti, résume l’impact psychologique et temporel de l’inactivité forcée des NEETs. Le temps n’est plus un vecteur de projets, mais une épaisseur opaque et vide.

B. Sur la vision du monde comme prisme existentiel

Original (EN) :

« …human beings do not simply experience the world: they live a vision of the world. From this vision arises their perception of existence, of their capacity to change life and society for the better… »

Traduction (FR) :

« …les êtres humains ne font pas que faire l’expérience du monde : ils vivent une vision du monde. De cette vision découle leur perception de l’existence, de leur capacité à changer la vie et la société pour le mieux… »

  • Portée théorique : Lupoli pose ici le fondement de son intervention. Si l’on veut redonner du pouvoir d’agir (agency) aux jeunes, il faut d’abord travailler sur le logos et modifier les représentations mentales et culturelles qu’ils habitent.

C. Sur l’impuissance réflexive (Reflective Impotence)

Original (EN) :

« They ‘know things are bad, but more than that, they know they can’t do anything about it. But that « knowledge », that reflexivity, is not a passive observation of an already existing state of affairs. It is a self-fulfilling prophecy.' »

Traduction (FR) :

« Ils « savent que les choses vont mal, mais plus encore, ils savent qu’ils ne peuvent rien y faire. Pourtant, ce ‘savoir’, cette réflexivité, n’est pas une observation passive d’un état de fait déjà existant. C’est une prophétie autoréalisatrice. » »

  • Portée théorique : Citant Mark Fisher, l’auteur met en lumière le piège cognitif dans lequel se trouvent les NEETs. La conscience de leur situation se transforme en paralysie plutôt qu’en moteur de changement, d’où l’importance de déconstruire cette croyance par la problématisation philosophique.

D. Sur la redéfinition de la philosophie face au Problem Solving

Original (EN) :

« …philosophical practices stand as the very opposite of problem solving, since philosophy, at best, multiplies problems. By adding new questions, philosophy dismantles narrow worldviews… »

Traduction (FR) :

« …les pratiques philosophiques se situent à l’opposé même de la résolution de problèmes, puisque la philosophie, au mieux, multiplie les problèmes. En ajoutant de nouvelles questions, la philosophie démantèle les visions du monde trop étroites… »

  • Portée théorique : Lupoli rejette l’instrumentalisation néolibérale de la philosophie ou des soft skills conçues uniquement sous l’angle de la performance. La philosophie sert à perturber les fausses certitudes et à ouvrir le champ des possibles, plutôt qu’à s’adapter passivement au système existant.

E. Sur l’émancipation par la prise de parole (Écho freirien)

Original (EN) :

« …accustomed to having little or no space to express their worldview, thoughts, or words, many young people tend to adopt the position of the student hidden in the back row… Within philosophical practices, the intention was that everyone’s voice should gain prominence. »

Traduction (FR) :

« …habitués à n’avoir que peu ou pas d’espace pour exprimer leur vision du monde, leurs pensées ou leurs mots, de nombreux jeunes ont tendance à adopter la position de l’étudiant caché au dernier rang… Au sein des pratiques philosophiques, l’intention était que la voix de chacun gagne en importance. »

  • Portée théorique : Ce passage souligne la dimension politique et démocratique de l’atelier. Sortir de la « culture du silence » implique de restaurer la valeur de la parole individuelle au sein d’une communauté de recherche.


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Article # 288 – Expliquer la nécessité du conseil philosophique en logothérapie / Explaining the Necessity of Philosophical Counseling in Logotherapy, Roham Sharaf, Assiatant Professor of philosophy, University of Zanjan, Zanjan. Iran, 2021

RAPPORT DE LECTURE


Sharaf, R. (2021). Explaining the Necessity of Philosophical Counseling in Logotherapy. The Quarterly Journal of Philosophical Investigations, University of Tabriz, Vol. 15, Issue 34, pp. 198-223.


1. Introduction et Problématique générale

Dans cet article, le professeur Roham Sharaf examine l’intersection entre le conseil philosophique (philosophical counseling) et la logothérapie (thérapie par le sens). Bien que la logothérapie, fondée par Viktor Frankl, repose historiquement sur des influences philosophiques majeures (notamment l’existentialisme et la phénoménologie de Max Scheler, Nietzsche, Heidegger et Jaspers), l’auteur formule une hypothèse novatrice : les logothérapeutes ont un besoin structurel et continu de collaborer avec des conseillers philosophiques dans leur pratique clinique.

La problématique centrale de l’article repose sur le fait que la logothérapie adopte certaines propositions philosophiques comme des postulats de départ. Or, lorsque les consultants remettent en question la rationalité même de ces postulats (le libre arbitre, l’existence de Dieu, l’objectivité des valeurs), le psychothérapeute se retrouve démuni sur le plan technique et conceptuel. Sharaf cherche ainsi à démontrer l’importance fondamentale du conseil philosophique comme discipline interactive et indispensable à la mise en œuvre de la logothérapie.

2. Cartographie conceptuelle : Conseil philosophique vs Logothérapie

L’auteur commence par clarifier les distinctions et les points de contact entre ces deux approches de la relation d’aide :

  • Le Conseil Philosophique : Apparu sous sa forme contemporaine avec Gerd Achenbach dans les années 1980, il se concentre sur la vision du monde (worldview) et le réseau de croyances fondamentales du consultant. Contrairement aux thérapies cognitives qui corrigent des croyances pour apaiser une émotion négative, le conseil philosophique cherche d’abord à approfondir la perspective existentielle et à développer l’examen critique de soi (self-examination).

  • La Logothérapie : Fondée par Viktor Frankl, elle repose sur l’affirmation que la motivation première de l’homme est la « volonté de sens ». Elle postule que l’être humain possède une dimension spirituelle ou noétique (noetic dimension) distincte de ses dimensions physique et psychologique, lui permettant de s’élever au-dessus des déterminismes environnementaux ou biologiques.

3. La nécessité du conseil philosophique pour clarifier les fondements de la logothérapie

La contribution majeure de Sharaf est de mettre en lumière les failles épistémologiques de la logothérapie lorsque ses postulats de base sont contestés par le patient. Dans ces situations, seul le philosophe dispose des outils théoriques pour dialoguer de manière rigoureuse. L’auteur identifie trois grands axes de vulnérabilité conceptuelle :

A. Le postulat du libre arbitre et de la responsabilité

La logothérapie présuppose que l’être humain est fondamentalement libre de choisir son destin. Or, Frankl introduit ce principe comme un axiome, sans en fournir de démonstration métaphysique rigoureuse. Si un patient oppose à son thérapeute des arguments déterministes (qu’ils soient biologiques, sociologiques ou physiques), le clinicien ne dispose pas de la formation nécessaire pour arbitrer ce débat complexe qui agite l’histoire de la philosophie depuis l’Antiquité.

« Under circumstances where the client is looking for serious reasons to avoid self-centeredness, a professional philosophical counselor is needed to assist meaning therapist in counseling. »

(« Dans des circonstances où le client recherche des raisons sérieuses d’éviter l’égocentrisme, un conseiller philosophique professionnel est requis pour assister le thérapeute par le sens dans son accompagnement. »)

B. Le dualisme corps-esprit (La dimension noétique)

La logothérapie sépare l’esprit (mind/spirit) du corps. Ce dualisme s’oppose frontalement aux théories matérialistes et physicalistes contemporaines en philosophie de l’esprit, qui réduisent les états mentaux à des processus cérébraux. Lorsqu’un consultant éduqué conteste l’existence d’une « dimension noétique » indépendante, le conseiller philosophique est indispensable pour présenter et défendre la rationalité du dualisme ou de la phénoménologie de l’esprit.

C. L’objectivité des valeurs et l’existence de Dieu

Pour Frankl, le sens de la vie ne s’invente pas, il se découvre, ce qui implique que les valeurs sont objectives et garanties par un « sens ultime » (ultimate meaning) souvent assimilé à Dieu. Face à un patient nihiliste, sceptique ou relativiste, le logothérapeute doit faire appel à la philosophie de la religion (pour discuter de l’existence de Dieu ou du problème du mal soulevé par des auteurs comme J.L. Mackie) et à la méta-éthique (pour réfuter le relativisme moral).

4. L’impact du conseil philosophique sur les techniques logothérapeutiques

L’article démontre également que l’application concrète des techniques de Frankl requiert une médiation philosophique :

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             ?         LOGOTHÉRAPIE (Clinique)              ?
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                      [ Croyances du Patient ]
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             ?       COLLABORATION INTERACTIVE (Sharaf)     ?
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             ?      CONSEIL PHILOSOPHIQUE (Analyse)         ?
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             ? * Examen de la vision du monde               ?
             ? * Clarification des concepts éthiques        ?
             ? * Réfutation des sophismes et du relativisme ?
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  • L’intention paradoxale (Paradoxical Intention) : Cette technique demande au patient de faire face à ses peurs en adoptant une attitude de détachement et d’humour. Pour y parvenir, le patient doit opérer un changement radical de sa vision du monde, acceptant l’insignifiance de ses possessions matérielles à l’échelle du cosmos. Ce décentrement relève directement d’une conversion philosophique de type stoïcienne.

  • La déréflexion (Dereflection) : Elle incite le patient à détourner son attention de ses propres symptômes pour s’orienter vers les autres ou vers des valeurs transcendantes. Cette technique présuppose un arbitrage entre l’égoïsme rationnel (défendu par des philosophes comme Ayn Rand) et l’altruisme éthique. Le conseiller philosophique intervient ici pour aider le sujet à conceptualiser son rapport à autrui, notamment à travers des grilles de lecture comme la philosophie dialogique de Martin Buber.

5. Conclusion et Typologie de Sharaf

En conclusion, Roham Sharaf propose de structurer l’apport du conseil philosophique à deux niveaux distincts :

« At first level, philosophical counseling can be regarded as an independent counseling whose purpose is not to solve problems in life or personality disorders […] The second level is where the philosophical counselor has come to help the meaning therapist in personality problems… »

(« Au premier niveau, le conseil philosophique peut être considéré comme un accompagnement indépendant dont le but n’est pas de résoudre les problèmes de la vie ou les troubles de la personnalité […] Le second niveau est celui où le conseiller philosophique vient en aide au thérapeute par le sens pour traiter les problèmes de personnalité… »)

Par cette typologie, l’article démontre avec brio que la philosophie n’est pas seulement l’ancêtre théorique de la psychothérapie, mais qu’elle demeure un partenaire clinique interactif et indispensable à la réussite thérapeutique de la logothérapie.

Article # 287 – La pratique philosophique comme expérience et voyage / Philosophical practice as experience and travel, Barrientos Rastrojo José PhD, Professor of the University of Seville, Spain, 2019

RAPPORT DE LECTURE


Barrientos Rastrojo, J. (2019). Philosophical practice as experience and travel. Socium i vlas?, ? 4 (78), pp. 29-44.


L’article intitulé « Philosophical practice as experience and travel » est un travail de recherche fondamentale rédigé par José Barrientos Rastrojo, docteur et professeur à l’Université de Séville (Espagne). Cette étude a été publiée en 2019 dans la revue scientifique russe Socium i vlas? (?????? ? ??????), au sein du numéro 4 (78), précisément des pages 29 à 44. Enregistré sous les classifications thématiques académiques UDC 101.8 + 101.9, ce texte rédigé principalement en espagnol (et introduit par un résumé détaillé en anglais et en russe) s’inscrit dans les champs de la philosophie appliquée, de la phénoménologie de l’expérience et du conseil philosophique (philosophical counseling). L’auteur y examine de manière critique les dérives méthodologiques des animateurs non formés à la discipline, tout en posant les jalons théoriques et épistémologiques d’une « Philosophie Appliquée Expérientielle » capable d’opérer une véritable transformation métaphysique chez le sujet


1. Introduction et Problématique générale

Dans cet article, le professeur José Barrientos Rastrojo examine les fondements conceptuels et épistémologiques de la philosophie appliquée (ou pratique philosophique).

L’auteur part d’un constat contrasté : d’un côté, il existe un intérêt croissant et une forte demande de formations en philosophie appliquée de la part de professionnels extérieurs à la discipline. De l’autre, cette popularité génère une vive inquiétude quant au risque de dilution de la nature philosophique de ces pratiques. L’auteur cite notamment le philosophe Ran Lahav pour illustrer cette dérive :

« Personally, I acknowledge that many of the activities presented […] are very valuable. But please, let us not call « philosophy » what is obviously very different from the philosophy which philosophers throughout history have been doing. »

(« Personnellement, je reconnais que beaucoup des activités présentées […] sont très précieuses. Mais s’il vous plaît, n’appelons pas « philosophie » ce qui est manifestement très différent de la philosophie que les philosophes ont pratiquée tout au long de l’histoire. »)

De nombreux praticiens non formés réduisent la philosophie à l’usage d’un simple dialogue ou à l’emploi superficiel de concepts isolés (comme la « liberté » ou le « genre »). L’auteur s’interroge sur cette légitimité en citant Lydia Amir :

« Philosophical practitioners should take philosophy seriously and avoid setting philosophy short, misrepresenting it, or passing it for what it is not. To take philosophy seriously is to be loyal to its objectives. […] However, not every conversation with a philosopher is philosophical. »

(« Les praticiens de la philosophie devraient prendre la philosophie au sérieux et éviter de la rabaisser, de la dénaturer ou de la faire passer pour ce qu’elle n’est pas. Prendre la philosophie au sérieux, c’est être fidèle à ses objectifs. […] Cependant, toute conversation avec un philosophe n’est pas nécessairement philosophique. »)

L’objectif de l’auteur est de réaffirmer la nécessité d’une formation rigoureuse et de proposer un modèle alternatif novateur : la Philosophie Appliquée Expérientielle.

2. Cartographie de la Philosophie Appliquée

L’auteur structure le champ de la philosophie en trois grandes catégories : la philosophie théorique (métaphysique, logique, épistémologie), la philosophie pratique (éthique, philosophie politique) et enfin, la philosophie appliquée.

La tendance logico-argumentative (analytique)

L’article rappelle que la philosophie appliquée s’est d’abord structurée autour d’approches discursives et logiques. L’auteur définit traditionnellement sa propre conception de cette tendance ainsi :

« La Filosofía Aplicada es un proceso de conceptualización y/o clarificación acerca de cuestiones relevantes y/o esenciales cuyo objetivo es la mejora del acto de pensamiento del consultante y de sus contenidos veritativos y cuyo resultado acostumbra a ser el bien-estar. »

(« La philosophie appliquée est un processus de conceptualisation et/ou de clarification de questions pertinentes et/ou essentielles dont l’objectif est l’amélioration de l’acte de pensée du consultant et de ses contenus de vérité, et dont le résultat est habituellement le bien-être. »)

Cette démarche repose sur les travaux de figures majeures du courant analytique, telles que Warren Shibles ou encore Oscar Brenifier, qui résume la pratique philosophique à l’exercice d’habiletés critiques :

« [La Filosofía Aplicada] se centra en habilidades de pensamiento crítico como identificar (reconocer las fronteras de una realidad), criticar o problematizar […] y conceptualizar (dar nombre a una realidad). »

(« [La philosophie appliquée] se concentre sur des compétences de pensée critique telles que identifier (reconnaître les frontières d’une réalité), critiquer ou problématiser […] et conceptualiser (nommer une réalité). »)

3. La Philosophie Appliquée Expérientielle : Vers une transformation globale

Au-delà de la seule dimension analytique et discursive, l’auteur soutient que la philosophie appliquée doit engager la totalité de la personne afin de susciter une véritable transformation interne (métamorphose). Il définit cinq caractéristiques majeures de cette approche expérientielle :

A. Une épistémologie anagogique

L’anagogie postule que la connaissance authentique exige une synchronisation existentielle avec l’objet connu. L’auteur s’appuie sur la formule d’Antón Pacheco pour définir ce processus :

« La anagogía […] implica la coincidencia de los modi essendi, los modi cognoscendi y los modi interpretandi. »

(« L’anagogie […] implique la coïncidence des modes d’être, des modes de connaissance et des modes d’interprétation. »)

Il cite également Martín Velasco pour illustrer la transition d’un savoir théorique à un savoir vécu :

« « Quien lo ha visto, comprende », decía Plotino. « Quien no ha experimentado esto no lo comprenderá bien ». »

(« « Celui qui l’a vu comprend », disait Plotin. « Celui qui n’en a pas fait l’expérience ne le comprendra pas bien ». »)

B. L’ouverture à des rationalités alternatives

La rationalité d’une telle philosophie ne se réduit pas à l’exercice logico-argumentatif. S’inspirant de María Zambrano, l’auteur aspire à une raison plus ouverte :

« [Algo] que sea razón, pero más ancho. »

(« [Quelque chose] qui soit de la raison, mais plus large. »)

Elle fait également appel à l’art et à l’esthétique. S’appuyant sur John Dewey, l’auteur rappelle que :

« El artista realiza su pensamiento en los medias cualitativos mismos con que trabaja, y sus fines se encuentran tan cerca del objeto que produce que se fundan directamente con él. »

(« L’artiste réalise sa pensée dans les supports qualitatifs mêmes avec lesquels il travaille, et ses fins sont si proches de l’objet qu’il produit qu’elles se fondent directement avec lui. »)

C. L’expérience conçue comme un voyage et un danger

Faire l’expérience implique d’accepter le risque d’abandonner ses anciennes certitudes pour laisser advenir son être authentique. L’auteur cite à ce sujet María Zambrano :

« Se precisa una cierta aventura y hasta una cierta perdición en la experiencia, un cierto andar perdido el sujeto en quien se va formando. »

(« Il faut une certaine aventure et même une certaine perdition dans l’expérience, un certain égarement du sujet chez qui elle est en train de se former. »)

D. Une vérité évidentielle et événementielle

La validité de l’expérience philosophique repose sur la force de sa vérité « évidentielle ». Comme le souligne Xavier Zubiri :

« Experiencia significa algo adquirido en el transcurso real y efectivo de la vida. No es un conjunto de pensamientos que el intelecto forja, con verdad o sin ella, sino el haber que el espíritu cobra en su comercio efectivo con las cosas. »

(« L’expérience signifie quelque chose d’acquis dans le cours réel et effectif de la vie. Ce n’est pas un ensemble de pensées que l’intellect forge, à tort ou à raison, mais l’avoir que l’esprit acquiert dans son commerce effectif avec les choses. »)

Cette évidence, bien que parfois dépouillée sur le plan discursif, est le seul véritable moteur de changement, car elle est :

« …terriblemente pobre en contenido intelectual; sin embargo, opera en la vida una transformación sin igual que otros pensamientos más ricos y complicados no fueron capaces de hacer. » (M. Zambrano)

(« …terriblement pauvre en contenu intellectuel ; pourtant, elle opère dans la vie une transformation sans pareille que d’autres pensées plus riches et plus complexes n’ont pas été capables de produire. »)

E. Un niveau de compréhension ontologique (métaphysique)

Enfin, la philosophie expérientielle dépasse le cadre purement psychologique ou personnel. C’est l’expérience elle-même qui façonne le sujet, et non l’inverse. Pour étayer cette thèse ontologique, l’auteur convoque le philosophe Kitaro Nishida :

« No hay experiencia porque exista un individuo sino que existe un individuo porque hay experiencia. »

(« Il n’y a pas d’expérience parce qu’un individu existe, mais un individu existe parce qu’il y a de l’expérience. »)

4. Conclusion et Implications pratiques

Le rapport de José Barrientos Rastrojo démontre que la pratique de la philosophie ne s’improvise pas à l’aide de simples outils de communication. Elle exige une maîtrise rigoureuse de l’histoire de la pensée combinée à un engagement existentiel profond. En définitive, si pour María Zambrano, philosopher consistait à « déchiffrer le sentiment originel », l’auteur conclut qu’une philosophie appliquée digne de ce nom doit :

« …implicar el despliegue de la experiencia originaria en el sujeto, es decir, convertir a la persona en un Da-Sein Experiencial o, si se me permite, en un Da-Erfahrung. »

(« …impliquer le déploiement de l’expérience originelle chez le sujet, c’est-à-dire convertir la personne en un Da-Sein Expérientiel ou, si l’on me permet l’expression, en un Da-Erfahrung. »)

Article # 269 – La pensée et la vie. Guide de la consultation et des pratiques philosophiques / Il pensiero e la vita. Introduzione alla consulenza e alle pratiche filosofiche, Neri Pollastri, Apogeo, 2020

Pollastri, N. (2004). Il pensiero e la vita. Guida alla consulenza e alle pratiche filosofiche. Apogeo.
Pollastri, N. (2004). Il pensiero e la vita. Guida alla consulenza e alle pratiche filosofiche. Apogeo.

Neri Pollastri

Il pensiero e la vita. Introduzione alla consulenza e alle pratiche filosofiche

Présentation de l’ouvrage par l’auteur

Édition originale 2020

C’est mon premier livre sur le sujet, paru en 2004 chez l’éditeur Apogeo. Il s’agit d’une introduction encore actuelle à bien des égards, qui comprend une partie très importante dans laquelle j’illustre comment le travail philosophique auprès des personnes est entièrement conforme au sens que possédait la philosophie à ses origines, avant Socrate.

L’ouvrage est pour l’essentiel d’une lecture aisée ; il présente une histoire synthétique de la pratique jusqu’à cette date (les choses ont évolué quelque peu par la suite, la profession s’étant par exemple diffusée dans des pays qu’elle n’avait pas encore atteints à l’époque, mais cela n’a pas changé grand-chose), une explication de sa genèse ainsi qu’un premier inventaire illustré de ses pratiques connexes — ce que l’on nomme les « pratiques philosophiques ».

Une riche bibliographie y est également jointe, elle aussi nullement obsolète au vu du temps passé.

Source : Site web de l’auteur Neri Pollastri.

  * * *

Réédition de 2020

Épuisé depuis longtemps, Il pensiero e la vita [La pensée et la vie] redevient disponible plus de quinze ans après sa parution. Première monographie italienne consacrée à la consultation philosophique, cet ouvrage inaugura la collection « Pratiche Filosofiche » [Pratiques Philosophiques] dirigée par Umberto Galimberti pour les éditions Apogeo, au sein de laquelle parurent ensuite les livres de pionniers tels qu’Achenbach, Lahav ou Schuster.

Dès 2004, Il pensiero e la vita dotait la consultation d’un solide fondement épistémologique en la distinguant nettement du counseling philosophique et des professions d’aide. L’auteur y démontrait son isomorphisme structurel avec la pensée philosophique dans son acception traditionnelle, à l’égard de laquelle la pratique s’inscrit en pleine continuité, n’étant « rien d’autre que de la philosophie ».

L’ouvrage inscrit également la discipline au sein du panorama plus vaste de ce que l’on nomme les « pratiques philosophiques », propose un bilan de ses vingt premières années d’existence à travers l’étude de certains de ses premiers protagonistes, et fixe les coordonnées de la pratique professionnelle.

Cette nouvelle édition, publiée par l’éditeur sicilien Algra, reprend l’intégralité du texte original en actualisant seulement quelques références bibliographiques et sitographiques, et s’enrichit d’une postface qui fait le point sur l’état de l’art actuel.

Outre le site de l’éditeur, le volume est disponible à l’achat sur les principales librairies en ligne (Mondadori, Hoepli, Amazon, Libreria Universitaria, etc.).

Source : Site web de l’auteur Neri Pollastri.


Extraits originaux et traductions — Neri Pollastri (2004)

1. Le refus du paradigme thérapeutique / Il rifiuto del paradigma terapeutico

« La consulenza filosofica non è terapeutica, può avere degli effetti terapeutici indiretti, ma non è compito del filosofo interessarsene. […] Il consulente deve muoversi con la sola intenzione di esaminare socraticamente il pensiero e la vita degli individui facendo chiarezza nelle loro concezioni del mondo, aumentandone la consapevolezza, fornendo ai consultanti nuove informazioni e nuove connessioni di senso. Deve escludere l’impiego sistematico di schemi o di teorie utilizzate come griglie interpretative, ogni forma di consiglio sapienziale e l’uso strumentale di esercizi e attività psicofisiche per mutare percezioni e stati d’animo. »

« La consultation philosophique n’est pas thérapeutique ; elle peut certes générer des effets thérapeutiques indirects, mais il n’appartient pas au philosophe de s’en préoccuper. […] Le consultant doit agir dans l’unique intention d’examiner socratiquement la pensée et la vie des individus, afin de clarifier leurs conceptions du monde, d’accroître leur lucidité, et de fournir aux consultants de nouvelles informations ainsi que de nouvelles connexions de sens. Il doit exclure l’usage systématique de schémas ou de théories employés comme grilles interprétatives, toute forme de conseil sapiential, ainsi que l’usage instrumental d’exercices et d’activités psycho-physiques destinés à modifier les perceptions et les états d’âme. »


2. Le concept de « Trans-formation » / Il concetto di « Tras-formazione »

« Sebbene il lavoro di razionalizzazione filosofica si svolga sul piano cognitivo il piano emotivo non ne rimane escluso. La scelta del modo in cui, concretamente, si opererà la razionalizzazione e ricostruzione della concezione del monde, spetta interamente al consultante. Il consulente è solo un accompagnatore, un esperto che fornisce strumenti e alternative e mette a disposizione il proprio esser filosofo per portare avanti l’esame. […] È un lavoro di « tras-formazione »: il sapere immediato del consultante viene messo in discussione, ricostruito e quindi « tras-formato » in visioni del mondo nuove e più coerenti. »

« Bien que le travail de rationalisation philosophique s’effectue sur le plan cognitif, la dimension émotive n’en demeure pas exclue. Le choix de la modalité selon laquelle s’opéreront, concrètement, la rationalisation et la reconstruction de la conception du monde appartient entièrement au consultant. Le consultant n’est qu’un accompagnateur, un expert qui fournit des outils et des alternatives, et qui met à disposition sa qualité de philosophe pour mener à bien l’examen. […] Il s’agit d’un travail de « trans-formation » : le savoir immédiat du consultant est mis en discussion, reconstruit, et se trouve ainsi « trans-formed » en des visions du monde nouvelles et plus cohérentes. »


Fiches de lecture : Neri Pollastri, La pensée et la vie. Guide de la consultation et des pratiques philosophiques, 2004 (sous la direction de Daria Filippi)

Neri Pollastri

Il se consacre à la consultation philosophique depuis 1998. Il a publié deux ouvrages sur le sujet, Il pensiero e la vita [La pensée et la vie] (Milan, Apogeo, 2004) et Consulente filosofico cercasi [Recherche consultant philosophique] (Milan, Apogeo, 2007), ainsi qu’une vingtaine d’articles. Il a été l’un des fondateurs de Phronesis – Association italienne pour la consultation philosophique, dont il est the président depuis 2005 et dont il codirige la revue éponyme. Depuis 2005, il enseigne la « Théorie et pratique de la consultation philosophique » à l’Université Ca’ Foscari de Venise. Il a également publié plusieurs études dans d’autres domaines de la philosophie, notamment le volume L’assoluto eternamente in sé cangiante. Interpretazione olistica del sistema hegeliano [L’absolu éternellement changeant en soi. Interprétation holistique du système hégélien] (Naples, La Città del Sole, 2001).

Autres ouvrages du même auteur

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Le discours de Pollastri s’amorce par une analyse politique et socioculturelle de notre époque, laquelle le conduit à postuler que le besoin de philosophie s’avère aujourd’hui de plus en plus prégnant. L’être humain éprouve le besoin de comprendre et, par voie de conséquence, formule des interrogations philosophiques. C’est précisément dans ce contexte qu’a émergé un nouveau type de spécialiste : le consultant philosophique.

La philosophie entretient des rapports peu directs avec la pratique ; elle est amour du savoir pour lui-même et a toujours apporté des réponses non définitives. Pour autant, Platon lui-même soutient que la philosophie consiste dans le « savoir se servir de ce que l’on fait ». Elle se présente comme un mouvement perpétuel, un agir, un faire — un philosopher, précisément — qui n’exerce pas ses effets sur le monde environnant l’agent, mais sur l’agent lui-même. C’est en ce sens que la philosophie peut être légitimement considérée comme une pratique.

Pollastri estime néanmoins nécessaire que la philosophie aille à la rencontre des non-philosophes : dès lors, il devient possible de parler de « Pratiques Philosophiques ». Parmi celles-ci, l’auteur recense :

  • La littérature philosophique pratique : une lecture accessible qui, tout en n’exigeant pas de compétences notionnelles de la part du lecteur, aborde philosophiquement des thèmes en prise directe avec la vie quotidienne ;

  • La « Philosophy for Children » (Philosophie pour enfants) : créée par le philosophe américain Matthew Lipman, elle vise, à travers la lecture de récits et le dialogue communautaire qui en découle, le développement des habiletés de pensée chez l’enfant ;

  • Les « Cafés Philo » : initiés en France par le philosophe Marc Sautet, ils consistent en des discussions portant sur divers sujets, menées dans des espaces publics délibérément ouverts à tous et non traditionnels (cafés, pubs, librairies et bibliothèques). Le philosophe n’y est pas le protagoniste, mais y exerce la fonction d’expert non pas du sujet — lequel est déterminé par les autres participants —, mais des modalités selon lesquelles celui-ci est abordé ;

  • Les séminaires de groupe : proches des précédents mais caractérisés par un niveau d’engagement supérieur, ils ont pour but de favoriser la participation de non-spécialistes à des recherches et à des confrontations philosophiques ;

  • Les vacances et voyages philosophiques ;

  • La « Philosophy of Management » (Philosophie du management) ;

  • La consultation philosophique, qui constitue la pratique philosophique par antonomasase.

Cette dernière naît en Allemagne en 1981, sous l’impulsion du philosophe Gerd Achenbach, sous l’appellation de « Philosophische Praxis ». Il s’agit d’une activité professionnelle exempte de visée thérapeutique, dans laquelle le philosophe se met à la disposition de quiconque ressent le besoin d’affronter avec rigueur, esprit de recherche et confrontation dialogique les problèmes et les questions posés par sa propre existence. Cette démarche constitue une nouveauté car, si les philosophes ont souvent eu l’occasion d’exercer une fonction de conseil par le passé — notamment à travers le rôle de précepteur —, le philosophe en tant que professionnel est une figure historiquement inexistante : même lorsqu’une autorité lui est reconnue, il survit principalement à travers la profession d’enseignant. Sous ce vocable, Achenbach inscrit la philosophie dans l’activité professionnelle et la vie quotidienne, s’efforçant de l’extraire — ou du moins de la différencier — du ghetto de la philosophie académique, tout autant que des psychothérapies. Il juge ces dernières inadéquates pour traiter les difficultés quotidiennes, dans la mesure où elles sont porteuses de solutions générales et technicistes, transforment tout problème en pathologie, et appréhendent l’individu dans une perspective médicale et non existentielle.

La consultation philosophique est donc, pour il son fondateur, essentiellement philosophie et non une profession d’aide. Elle s’offre comme un moyen de penser de façon productive, de réfléchir sur des problèmes concrets sans la prétention d’un résultat établi à l’avance et sans s’appuyer sur des formes déterminées de savoir. Il est par conséquent impossible d’en définir une méthode.

Achenbach a élevé la « sagesse » au rang de maître-mot de la discipline, créant un néologisme qui signifie « capacité de savoir-vivre ». Celle-ci ne relève pas de contenus sapientiaux, mais suppose comme condition préalable la vie authentique. L’homme ne connaissant jamais le tout, il ne peut affronter l’existence sur la base de règles ; il ne peut que « savoir qu’il ne sait pas ». Cela ne signifie pas que l’on ne puisse se fier à certains repères, mais ceux-ci conservent toujours un caractère provisoire.

À la suite de l’ouverture du cabinet d’Achenbach, des initiatives analogues ont vu le jour, initialement en Allemagne, puis progressivement au-delà de ses frontières. Pollastri en propose un panorama exhaustif et critique, décrivant la manière dont la discipline s’est développée au sein des différentes nations, selon quelles orientations, et quels en ont été les principaux promoteurs. Ce tour d’horizon s’achève sur la situation italienne, où la consultation philosophique est apparue avec un retard marqué (1998).

La posture radicale et originale d’Achenbach n’a pas été adoptée ni poursuivie par l’ensemble de ses épigones, en raison notamment de certains nœuds problématiques que le philosophe n’avait pas résolus : comment pallier les lacunes en matière de relations interpersonnelles, et comment déployer une pratique sans méthode ni objectif prédéfinis ? Dans le monde anglo-saxon, ces difficultés se sont traduites par un rapprochement de la consultation philosophique avec le Counseling, et donc par une assimilation aux professions d’aide. Un point nodal de la discipline réside en effet dans le rapport entre consultation philosophique et thérapie. L’efficacité de cette dernière ou l’existence de la maladie ne sont nullement niées ; toutefois, la consultation se désintéresse du paradigme thérapeutique pour appréhender les problèmes différemment, c’est-à-dire en faisant de la philosophie. Il existe une circularité entre les formes de la pensée et les processus psychologiques, mais l’agir philosophique doit faire un usage informatif et problématique des connaissances psychologiques, et non technique ou thérapeutique. Concernant la dimension du transfert et du contre-transfert, Pollastri rappelle que la discipline a fréquemment fait l’objet d’accusations quant au fait de négliger cet élément. Selon lui, le transfert se produit dans toute relation interpersonnelle : la consultation philosophique ne doit pas se focaliser sur cet aspect, sous peine de trahir sa propre posture et de basculer dans un registre psychologique instrumental.

Bien qu’avec des différences évidentes et nécessaires, Pollastri considère que le Counseling existentiel de Viktor Frankl (qui introduit la dimension noétique du sens) et le Counseling rogérien (avec le concept d’anti-modèle et la thérapie centrée sur le client) sont plus proches de la consultation philosophique que ne le sont la psychanalyse ou d’autres formes de thérapies.

L’auteur consacre une partie de son ouvrage à l’histoire de la philosophie, à ses origines et à ce qui l’a précédée, et donc influencée et guidée (le récit mythique, la tradition religieuse, certaines formes transmises de sagesse éthique et politique, ainsi que les écoles théâtrale et historique qui fleurissent en Grèce parallèlement à l’émergence de la philosophie). À travers cet excursus, il explicite l’identité de la philosophie, les éléments qui ont jalonné et caractérisé son développement au cours des siècles, ainsi que la spécificité de la jeune consultation philosophique.

Avec la naissance de la philosophie, l’énigme dépouille la signification d’obstacle qu’elle revêtait dans le récit mythique pour revêtir celle de formulation d’une recherche ; le logos rationnel continue néanmoins de graviter autour des mêmes interrogations, à savoir les aspects les plus complexes et inquiétants de l’existence humaine. Ce logos est qualifié de philo-sophia et l’homme de philo-sophos — jamais de sophos, car il ne pourra jamais s’approprier la sagesse-savoir, mais seulement la rechercher, cette recherche constituant en elle-même un mode de vie.

Socrate a souvent été érigé en modèle de la consultation philosophique, principalement en raison de son désaveu du savoir, c’est-à-dire le principe de l’ignorance consciente : le plus sage est celui qui sait qu’il ne sait pas. De surcroît, Socrate n’emploie jamais le terme de méthode et ne se soucie pas d’en définir le concept. Le philosopher est pour lui une mise en question de soi-même et une attitude à pratiquer dans toutes les circonstances du quotidien. La philosophie ne résout pas les problèmes : elle les contextualise et tente de leur conférer un sens. Le seul « outil » non strictement philosophique mobilisé par Socrate est l’ironie, laquelle vise à responsabiliser l’interlocuteur pour l’inciter à la recherche et à la réflexion personnelle. L’approche socratique, affirme Pollastri, semble ainsi poser les fondements de l’agir propre à la Consultation Philosophique et constituer un rempart contre toute hybridation possible avec les activités psychothérapeutiques. De l’avis de l’auteur, la philosophie de Hegel n’est pas éloignée de cet esprit : le mouvement du concept, la recherche de sens. Il en va de même pour la pensée philosophique orientale, caractérisée par le renoncement à la catégorie de Vérité, l’absence de fin, de moyens et de méthode, au profit de la seule voie (Tao) à suivre.

Dans la dernière partie de son traité, Pollastri s’attache à dessiner l’identité de la consultation philosophique en décrivant les rôles de ses protagonistes, ses moments fondamentaux et ses « visées ».

Celui qui conduit la consultation doit être un philosophe et non un simple expert en philosophie, dans la mesure où il s’agit de philosophie authentique, envisagée dans sa conception dynamique de recherche. Le consultant doit agir dans l’unique intention d’examiner socratiquement la pensée et la vie des individus, afin de clarifier leurs conceptions du monde, d’accroître leur lucidité, et de fournir aux consultants de nouvelles informations ainsi que de nouvelles connexions de sens. Il doit exclure l’usage systématique de schémas ou de théories employés comme grilles interprétatives, toute forme de conseil sapiential, ainsi que l’usage instrumental d’exercices et d’activités psycho-physiques destinés à modifier les perceptions et les états d’âme. Le consultant doit connaître les phénomènes de la sphère émotionnelle, mais ces connaissances doivent servir à objectiver la situation et à rendre le consultant conscient des dynamiques à l’œuvre au sein de la relation, et non à des fins thérapeutiques. Le consultant se doit d’écouter le récit de l’autre, de poser des questions pour comprendre et faire comprendre, et de veiller à la cohérence de la narration. Il s’agit de dialoguer en s’impliquant et en se remettant en question pour apprendre.

Les consultants sont généralement mus par des motivations très concrètes, relevant tendanciellement de la sphère relationnelle. Ils s’adressent à un consultant philosophique pour échanger avec une personne habituée à réfléchir sur des questions d’importance, pour évoquer leurs difficultés avec un tiers qui n’en médicalise pas le contexte, ou par déception à la suite d’expériences de psychothérapie. Leurs attentes s’avèrent également variables : certains aspirent à une résolution de leurs problèmes mais découvrent le caractère stimulant de leur problématisation, tandis que pour d’autres, cet aspect constitue un motif de rupture de la consultation.

La question de la santé du consultant n’intervient nullement dans le déroulement de la consultation philosophique, bien qu’une vigilance quant aux conditions de la personne en présence soit requise. La consultation philosophique n’est pas thérapeutique ; elle peut certes générer des effets thérapeutiques indirects, mais il n’appartient pas au philosophe de s’en préoccuper.

Le dialogue doit se déployer selon un standard de qualité élevé, exempt d’éléments faisant obstacle à l’écoute, à la compréhension et à l’interaction. Lorsque des limites de cette nature apparaissent, le consultant doit être prompt à interrompre son travail en actant son impossibilité, et à orienter le consultant vers d’autres professionnels.

L’initiation de la consultation philosophique procède d’un problème ; la première parole échoit au consultant, qui expose son expérience et ses difficultés. Le consultant écoute afin de comprendre. Cette narration se révélant souvent ambiguë, imprécise et porteuse d’implicites, le philosophe se doit d’introduire un ordre rationnel dans le discours du consultant en entrant en relation avec lui. Un rapport paritaire s’avère indispensable pour consentir un authentique dialogue philosophique. Le contrat est exclu de cette relation ; seuls doivent être signifiés le facteur économique, le fait que la philosophie ne vise pas de solutions préétablies, et le fait que le nombre de séances demeure limité. Il convient de ne pas fixer d’échéances, de fréquence ni de durée rigides pour les rencontres.

Au fil de la narration, les deux dialoguants dépassent le fait contingent : une réflexion progressive s’instaure, de nouvelles interrogations surgissent, et la conception du monde du consultant gagne en conscience pour s’élaborer progressivement en une philosophie.

Bien que le travail de rationalisation philosophique s’effectue sur le plan cognitif, la dimension émotive n’en demeure pas exclue. « Le choix de la modalité selon laquelle s’opéreront, concrètement, la rationalisation et la reconstruction de la conception du monde appartient entièrement au consultant. Le consultant n’est qu’un accompagnateur, un expert qui fournit des outils et des alternatives, et qui met à disposition sa qualité de philosophe pour mener à bien l’examen. » Manifestement, le philosophe possède lui aussi sa propre vision du monde, mais il se doit de ne pas la faire valoir comme une Vérité.

Il s’agit d’un travail de « trans-formation » : le savoir immédiat du consultant est mis en discussion, reconstruit, et se trouve ainsi « trans-formé » en des visions du monde nouvelles et plus cohérentes.

Pour Pollastri, la conclusion d’une consultation philosophique peut intervenir pour quatre motifs : le problème, à la faveur d’une conscience nouvelle, a perdu de sa pertinence ; d’autres voies s’avèrent requises pour sa résolution ; la poursuite du travail s’avère trop exigeante ; ou le consultant se sent en mesure de poursuivre le chemin seul, ayant assimilé l’importance de la philosophie.

Concernant la formation des consultants philosophiques, de nombreux problèmes subsistent, la discipline étant dépourvue de reconnaissance juridique. Pour la majeure partie des expériences étrangères, on constate des formations ad personam privées de programmes unifiés. En Italie, à l’inverse, divers cursus ont vu le jour, mais leur qualité n’est nullement garantie. Selon l’auteur, la formation devrait s’acquérir par l’étude, la recherche, la réflexion personnelle, la participation à des séminaires et à des confrontations de groupe, ainsi que par l’accomplissement d’un practicum.

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Voici la version révisée et minutieusement polie de la traduction du texte de Neri Pollastri.

Chaque phrase a été retravaillée pour garantir une précision conceptuelle absolue, en éliminant les calques de l’italien et en adoptant la terminologie consacrée par la philosophie pratique et l’épistémologie de la consultation en langue française.


ANNEXE I

RECENSION

Cahiers de la Comunicazione Filosofica 44 — www.sfi.it

par Augusto Cavadi

Neri Pollastri, Il pensiero e la vita. Guida alla consulenza e alle pratiche filosofiche, Algra, Viagrande, 2020, 264 p.

Cavadi, A. (2020). [Recension du livre Il pensiero e la vita. Guida alla consulenza e alle pratiche filosofiche, par N. Pollastri]. Comunicazione Filosofica, (44), 177-179. https://www.sfi.it

Traduction de l’italien au français par google Gemini

Si quiconque, intrigué par des articles de presse ou des personnages littéraires (à l’instar de l’un des protagonistes du roman La méthode Schopenhauer d’Irvin D. Yalom), souhaitait en savoir plus sur la consultation philosophique, il a désormais la possibilité de s’informer en puisant directement à l’une des sources les plus autorisées. En effet, seize ans après sa première édition (chez Apogeo), l’ouvrage Il pensiero e la vita. Guida alla consulenza e alle pratiche filosofiche (Algra, Viagrande, 2020) de Neri Pollastri vient d’être réédité, augmenté de quelques contributions significatives. Il s’agit de l’un des tout premiers volumes organiques sur le sujet, signé par le pionnier de la « philosophie en pratique » en Italie.

Le premier chapitre propose un panorama des principales « pratiques philosophiques » (de la Philosophy for children aux Cafés Philo, des séminaires de groupe aux vacances et voyages philosophiques, jusqu’aux initiatives dans le monde de l’entreprise) afin de contextualiser la « pratique » que l’auteur considère comme la plus révolutionnaire : la « consultation philosophique » telle qu’elle fut inventée en Allemagne en 1981 par Gerd Achenbach (qui, jouant sur une certaine ambivalence sémantique, l’avait baptisée Philosophische Praxis). Ce qui, selon l’auteur, s’avère le plus difficile à faire comprendre, c’est qu’elle ne constitue pas une « nouvelle profession de soin » (p. 45), mais une « authentique et pure philosophie » qui « ne doit pas s’hybrider avec d’autres formes d’agir et, par conséquent, ne doit pas se transformer en « philosophie appliquée » — c’est-à-dire en la mise en œuvre d’une philosophie déterminée, systématiquement théorisée et fondée — mais doit plutôt « penser les problèmes concrets de manière productive », sans jamais être intentionnellement orientée vers l’obtention de « résultats » ou la poursuite d’ »objectifs » ». Pas même celui du bonheur, du bien-être ou de l’harmonie de l’individu avec le monde, puisque, paradoxalement, « bien qu’elle constitue une aide, la philosophie ne sait pas ce que cela signifie, étant donné que « seule une conscience obtuse sait ce qu’est l’aide, seule la stupidité militante sait quand l’homme est aidé » » (p. 46). Ainsi comprise, la Philosophische Praxis (traduite en italien de façon peu heureuse par « consulenza filosofica », avant que la déferlante du counseling n’envahisse le… marché) a été importée en Italie en 1999, notamment grâce à la fondation de l’AICF (Association italienne de Counseling Philosophique). Après un bref parcours unitaire, celle-ci s’est scindée entre la SiCoF (Société italienne de Counseling Philosophique), dirigée par des psychologues et des philosophes orientés vers l’utilisation thérapeutique de la philosophie, et Phronesis (Association italienne pour la Consultation Philosophique, qui demeure l’association nationale la plus importante), résolue à sauvegarder la spécificité originelle de l’approche philosophique et son irréductibilité à un simple outil au service d’autre chose (pp. 84-86).

Le deuxième chapitre est précisément dédié à une confrontation serrée entre la philosophie (et donc, en particulier, la consultation philosophique) et la psychologie (et donc, en particulier, les approches psychothérapeutiques). Évidemment, cette comparaison s’opère avec la conscience que le monde du « phi » et le monde du « psi » sont, en leur sein, extrêmement diversifiés, et qu’il est par conséquent aisé de glisser vers des généralisations hâtives. D’où l’attention spécifique portée à des courants qui ressemblent le plus à la consultation philosophique, tels que la logothérapie de Viktor Frankl (pp. 110-115) ou le counseling psychologique de Carl Rogers (pp. 118-124). Neri Pollastri insiste, en raison même de ces points de contact, sur les divergences épistémologiques. Là où le psychothérapeute a développé « une certaine conception « scientifique » de la structure psychique de l’homme, suffisamment univoque et substantiellement stable », qu’il peut mobiliser pour « lire et interpréter les personnes » qui lui font face (« patients ») ainsi que leurs problématiques afin de « ramener ces difficultés dans le cadre « normal » censé caractériser les personnes « saines » », le philosophe en entretien avec le consultant (« l’invité »), au contraire, « tend à remettre en question une grande partie des connaissances consolidées, n’agit pas de manière finaliste et ne vise pas à « résoudre » les problèmes, mais plutôt à en élargir démesurément le nombre » (p. 124).

Cette posture de conscience de sa propre ignorance, qui « fonde la recherche inépuisable du savoir et conduit à la sagesse » (p. 128), le philosophe praticien ne l’invente certes pas : il l’hérite de toute la tradition de la pensée occidentale (pour ne pas élargir le regard aux traditions orientales, auxquelles l’auteur consacre pourtant les pages 188-194), de Socrate à nos jours. Mais là encore, il faut se garder de toute homologation schématique : l’histoire de la philosophie recèle des accentuations différentes. Dans le troisième chapitre, Pollastri s’arrête de manière critique sur certains exemples qui, dans le récit dominant, sont souvent racontés de façon emphatique, a-problématique, voire caricaturale : Socrate (pp. 151-168), Aristote et les écoles hellénistiques revisitées par Foucault, Hadot et Nussbaum (pp. 168-181), ou encore Hegel (pp. 182-188).

C’est seulement au terme de cette patiente exploration spatio-temporelle que l’auteur s’autorise — dans le quatrième chapitre — à exposer sa propre « conception de la consultation philosophique ». Il la définit comme une conversation au cours de laquelle le consultant expose une problématique spécifique (qui l’a poussé à solliciter un interlocuteur professionnellement qualifié) et où le consultant, réfléchissant sur la vision du monde de l’invité qui transparaît entre les lignes de sa narration, sollicite « sa re-compréhension, sa réélaboration, sa reconstruction » (p. 209). L’objectif tendanciel du dialogue serait ainsi de transformer progressivement la conception du monde, de la vie et de l’histoire du consultant, pour passer d’un « savoir immédiat et naïf » à une « « philosophie » explicite et consciente » (p. 209).

Pollastri sait pertinemment que ceux qui abordent pour la première fois cette nouvelle profession ne se satisfont pas de lignes générales et sont curieux de savoir comment l’on opère concrètement. Dans le cinquième chapitre, intitulé La pratique en pratique, il prend acte de cette curiosité, mais essentiellement pour la décevoir : comme tout événement philosophique, les entretiens de consultation sont chaque fois inédits, chaque fois uniques. Quiconque souhaite embrasser cette profession, ou souhaite en bénéficier en tant que consultant-invité, ne peut que l’expérimenter et, au fil de l’expérience, y réfléchir rétrospectivement pour en évaluer les dynamiques et les issues. C’est trop simple et, partant, trop difficile : pour les mêmes raisons qui font que l’improvisation avec un instrument de musique est la chose la plus aisée pour un musicien, à la condition expresse que celui-ci soit extrêmement préparé. Comme l’énonce le très court sixième chapitre, Chaque conclusion est toujours un nouveau commencement : la consultation parfaite n’existe pas, il existe la bonne consultation, et on la reconnaît au fait qu’elle s’offre comme un tremplin pour s’élancer avec plus de confiance vers la suivante.

Il ressort de ces brefs éléments que la profession de consultant philosophique incarne la paradoxalité et l’inactualité de la philosophie tout court. Dès lors, on ne saurait s’étonner des pages de la Postface que l’auteur ajoute à cette seconde édition pour faire le point sur les nombreuses difficultés rencontrées jusqu’ici par la consultation philosophique — et pas seulement en Italie — pour s’affirmer comme une profession reconnue, non seulement sur le plan légal, mais surtout culturellement et socialement. À l’époque de la pensée stratégique, du paradigme de l’efficience productive et de l’hypertrophie du moi, il serait tout à fait singulier qu’une proposition reçût un accueil triomphal alors que son premier geste consiste précisément à remettre en question ce type de pensée instrumentale, ce paradigme pragmatique et cette concentration sur son propre nombril. Le pari est entièrement ouvert : la consultation philosophique réussira-t-elle — sans se travestir en autre chose (psychothérapie, formation professionnelle, counseling, guidance religieuse, coaching, embrigadement idéologique, magistère charismatique de chef d’école philosophique…) — à se faire reconnaître publiquement par une société qui en a un besoin réel inversement proportionnel à son besoin perçu ? Ou peut-être n’est-ce pas un hasard si les philosophes ont, d’ordinaire, été persécutés lorsqu’ils étaient en avance, et exaltés lorsqu’ils étaient en parfaite synchronie avec l’esprit du temps ?

Augusto Cavadi


ANNEXE II

Présente et avenir de la consultation philosophique

Presente e futuro della consulenza filosofica

par Neri Pollastri

Pollastri, N. (2006). Presente e futuro della consulenza filosofica. Comunicazione Filosofica, (16), 11-17. https://www.sfi.it

S.F.I. – SOCIETÀ FILOSOFICA ITALIANA

Traduction de l’italien au français par Google Gemini

Le terme de « consultation philosophique » (Consulenza Filosofica) a été introduit en Italie pour désigner la « Philosophische Praxis », une activité au sein de laquelle un praticien reçoit des personnes afin d’aborder avec elles leurs difficultés, sur le seul fondement de sa qualité de « philosophe ». Initiée en Allemagne en 1981 par Gerd Achenbach, cette activité s’est progressivement diffusée à travers le monde avant d’implanter ses premières expérimentations en Italie vers l’an 2000. En un laps de temps relativement court, elle y a suscité un intérêt croissant, d’abord confiné aux médias, puis étendu plus récemment aux sphères de la culture et de la recherche.

Le dépassement des perplexités initiales — par ailleurs légitimes — tient à plusieurs facteurs, au premier rang desquels figure la remarquable qualité de la recherche scientifique italienne dans ce domaine. Celle-ci a atteint en peu de temps un niveau supérieur à la moyenne des travaux menés à l’étranger, permettant ainsi de combler le retard accumulé dans la pratique professionnelle, tout en bénéficiant du crédit accordé par certaines institutions et par les universitaires qui y sont rattachés.

S’agissant du premier aspect, il convient de rappeler que l’Italie est le premier pays à avoir traduit (chez l’éditeur milanais Apogeo) les œuvres du fondateur Gerd Achenbach ainsi que celles de théoriciens et de praticiens majeurs de la discipline tels que Ran Lahav, Peter Raabe et Shlomit Schuster. Ce mouvement éditorial s’est accompagné de la création de revues entièrement consacrées à la matière, parallèlement à la publication de numéros monographiques par d’autres revues existantes. Concernant le second aspect, il importe de mentionner diverses initiatives de recherche menées au sein des universités italiennes : citons les journées d’étude de l’Université de Catane en 2003 et 2005, celle de l’Université d’Arezzo en 2005, ou encore les colloques organisés la même année par les Universités de Venise et de Cagliari. De surcroît, ces deux dernières institutions académiques ont formalisé des Masters dédiés à la consultation philosophique, tandis qu’un cursus similaire est en passe d’être inauguré à l’Université de Bari.

Parallèlement, certaines administrations publiques ont officiellement ouvert des espaces à cette pratique professionnelle en créant des guichets de consultation (à la municipalité de Florence et à l’hôpital Le Molinette en 2003, à l’Université de Cagliari en 2006, ainsi que dans plusieurs lycées à travers le pays) et en organisant des séminaires de pratique philosophique ouverts au grand public (notamment à Florence en 2003 et 2006, ou à Monfalcone en 2005). Bien que plus difficiles à quantifier, les nombreuses initiatives privées de formation professionnelle apparues dans diverses régions d’Italie — parfois adossées à des associations de praticiens ou d’aspirants praticiens — témoignent également de cet engouement.

Toutefois, ce succès théorique manifeste — qui a agréablement surpris les figures historiques étrangères invitées aux conférences et séminaires en Italie, à l’instar de Gerd Achenbach, Eckart Ruschmann, Ran Lahav ou Lydia Amir — ne se traduit pas encore par une réussite homologue sur le plan professionnel. En effet, il n’existe pas à ce jour en Italie de philosophes exerçant la consultation comme « activité principale », même si leur volume d’activité tend à s’étoffer et à se consolider de manière graduelle. Cet état de fait n’a rien de surprenant pour deux raisons fondamentales : d’une part, la profession est récente et sa délicatesse exige légitimement du temps pour dissiper les réticences des consultants potentiels ; d’autre part, même dans les pays où elle est implantée de longue date, comme l’Allemagne ou les Pays-Bas, la consultation philosophique n’a pas encore accédé à un statut professionnel pleinement reconnu. Une enquête journalistique allemande menée il y a environ quatre ans révélait ainsi qu’en Allemagne, seuls trois ou quatre praticiens parvenaient à vivre exclusivement de la consultation philosophique.

Cette dernière donnée, paradoxale de prime abord, s’explique rationnellement par le fait qu’à l’étranger, la consultation philosophique est demeurée globalement coupée de l’institution académique, ce qui a engendré de multiples dérives. En premier lieu, la démarche s’est souvent fragmentée en une nébuleuse d’approches individualisées, au détriment de la cohérence d’ensemble. C’est ainsi que dans le monde anglo-saxon, on a parfois assimilé sans recul critique la philosophie à certaines modalités psychothérapeutiques, qu’il s’agisse du counseling rogérien (auquel a été emprunté de manière ambiguë le terme de counseling philosophique), de la consultation existentielle de Frankl, de la thérapie rationnelle-émotive-comportementale, ou même de l’approche systémique-relationnelle. En second lieu, le temps et les compétences intellectuelles ont manqué pour asseoir les fondements épistémologiques de la discipline. Rappelons à cet égard qu’Eckart Ruschmann, auteur de l’une des études les plus stimulantes publiées à l’étranger (Philosophische Beratung), explicitait qu’il n’avait pu mener à bien son travail que grâce à une bourse de recherche octroyée par l’Université de Constance. Enfin, l’absence de légitimation institutionnelle par l’Université a ralenti l’émergence de la profession, laquelle requiert une image publique investie d’une autorité minimale.

Sous cet angle, le modèle d’intégration observé en Italie constitue un signal particulièrement favorable à une reconnaissance professionnelle plus rapide : les universités y assument déjà une partie de la formation — la soustrayant aux dérives d’un secteur privé dont les compétences et la qualité échappent souvent à tout contrôle — et y impulsent une authentique recherche théorique. Cette dynamique est activement soutenue par le succès éditorial continu des publications scientifiques dans ce domaine, fait notable s’agissant d’essais philosophiques.

Dans ce paysage globalement encourageant — enrichi par des initiatives de diffusion culturelle de masse de plus en plus fréquentes (conférences sur la philosophie comme « soin » ou « style de vie », présence accrue des « pratiques philosophiques » dans la presse, à la radio et à la télévision) —, il demeure nécessaire de formuler certaines réserves critiques dans l’intérêt futur de la consultation et de la philosophie elle-même.

Comme l’ont souligné Domenico Massaro et Walter Bernardi, les premières tentatives de conceptualisation de la consultation philosophique se sont heurtées à la difficulté de définir rigoureusement les contours de cette profession. Si ce flou a pu être initialement imputé aux postures singulières de certains théoriciens — notamment Achenbach, qui a toujours réfuté l’idée d’une « méthode » formalisée — ou à la jeunesse de la recherche, il a fallu admettre que cette indétermination constitue en réalité un trait intrinsèque de la discipline. Elle découle de son lien consubstantiel avec la philosophie elle-même, savoir qu’il est impossible de définir de manière univoque sans verser dans un réductionnisme inacceptable. Pour simplifier une problématique complexe (développée dans mon ouvrage Il pensiero e la vita. Guida alla consulenza e alle pratiche filosofiche), comment pourrait-on définir une « méthode » unique susceptible d’unifier les pensées de Parménide et de Wittgenstein, d’Aristote et de Feyerabend, ou de Heidegger et de Carnap ?

Pour autant, si cette réalité nous contraint à acter l’impossibilité d’une unification méthodologique, elle exige un engagement accru de la recherche afin d’élaborer une solide intelligibilité philosophique de la discipline. Cette rigueur est indispensable pour prémunir la consultation d’un écueil relativiste ou d’un flou conceptuel, d’autant plus dangereux qu’il s’agit d’une activité professionnelle engageant des responsabilités déontologiques et sociales majeures.

Cette exigence se fait plus pressante dès lors que l’institution académique s’empare de la consultation. L’Université a beaucoup à y gagner, mais elle s’expose également à des dérives. Certes, l’émergence d’activités professionnelles ancrées dans la philosophie offre à cette dernière un surcroît de prestige social : la philosophie cesse d’être perçue comme une discipline purement spéculative et stérile sur le marché du travail ; elle gagne en attractivité auprès d’étudiants souvent découragés par l’absence de débouchés et peut légitimement prétendre à des soutiens institutionnels et financiers accrus. Néanmoins, pour éviter que ce prestige ne se retourne contre la discipline, l’Université ne doit pas appréhender la consultation comme une simple « application technique », mais l’accueillir comme un champ de recherche philosophique à part entière, en y allouant les ressources nécessaires à son développement doctrinal.

Bien que ces perspectives n’en soient qu’à leur phase de maturation, il convient d’en tracer dès à présent les contours et les lignes de force.

En Italie, la consultation philosophique est généralement rattachée au champ plus vaste des « pratiques philosophiques ». Cette catégorisation plurielle n’a pas d’équivalent exact à l’étranger où prédomine l’usage du singulier « philosophical practice », calqué sur l’allemand « Philosophische Praxis ». Comme j’ai pu le faire valoir lors du colloque de Cagliari, cette formulation au singulier met plus fidèlement en exergue le fait que ces démarches sont avant tout des modalités d’exercice de la philosophie : un philosopher principalement oral, ancré non pas dans des spéculations abstraites et hyperspécialisées, mais dans les questionnements concrets du quotidien. À l’inverse, l’usage du pluriel tend à réduire les « pratiques » à de simples applications instrumentales subordonnées à des finalités extrinsèques : une visée pédagogique pour la Philosophy for Children, une visée thérapeutique pour le counseling philosophique (qu’il convient de distinguer de la Philosophische Praxis), ou la recherche d’un consensus pour le dialogue socratique.

Ces finalités ne sont pas intrinsèquement philosophiques — l’unique horizon de la philosophie étant la quête de la connaissance. Dans ces démarches que j’ai qualifiées d’« hybrides » (en reprenant la typologie de Shlomit Schuster, sans intention dépréciative), l’agir philosophique se trouve subordonné à des méthodologies et des techniques importées de la pédagogie, de la thérapie ou de la psychologie. À l’opposé, la consultation philosophique selon Achenbach ou les Cafés Philo selon Sautet partagent la seule ambition d’opérer une élucidation plus profonde de la situation existentielle, du monde et de soi-même, y compris lorsque la démarche procède d’une souffrance personnelle. Elles n’intègrent que des finalités purement philosophiques. Le caractère « pratique » de la philosophie qui s’y déploie (le sens du terme Praxis) revêt une double dimension : d’une part, on y exerce effectivement la philosophie ; d’autre part, la restructuration cognitive et conceptuelle qui s’opère au fil du dialogue produit des effets tangibles sur l’existence. Comprendre les articulations profondes d’une difficulté implique nécessairement de la ressentir différemment.

Si la « pratique de la philosophie » est le noyau dur de ces démarches, elle requiert un ensemble de compétences qui dépassent la simple érudition scolaire : maîtrise des outils logiques du Critical Thinking, connaissance approfondie de l’histoire de la philosophie, aptitudes à l’abstraction, à la généralisation et à la conceptualisation transversale, ainsi qu’une posture critique et analogique. Or, l’accumulation de ces compétences ne suffit pas à faire un philosophe ; le philosopher relève d’un savoir-faire. Pour citer le Socrate platonicien, la philosophie est « une science de telle nature que le faire y coïncide avec la capacité de se servir de ce que l’on fait » (Euthydème, 289b). L’assimilation académique de contenus théoriques s’avère donc insuffisante si elle ne s’accompagne pas d’un apprentissage de la pratique.

S’il est vrai que l’Université offre déjà un espace d’initiation à la recherche à travers la rédaction du mémoire de fin d’études, l’introduction au sein des cursus universitaires et secondaires d’une pratique de la philosophie appliquée aux objets concrets de l’existence quotidienne recèle un potentiel pédagogique majeur. Elle permettrait aux étudiants d’opérationnaliser et de s’approprier les concepts abstraits dispensés dans les cours magistraux.

Plusieurs constats valident cette approche. Matthew Lipman a conçu la Philosophy for Children face à l’incapacité de ses étudiants d’université à manipuler les concepts logiques abstraits, attribuant cette lacune à un manque d’entraînement précoce à la conceptualisation. De même, mes interventions sous forme de séminaires de dialogue philosophique en milieu lycéen démontrent que les élèves, dès lors qu’ils se saisissent de thématiques quotidiennes investies d’un écho existentiel, déploient une remarquable aptitude à mobiliser leurs connaissances méthodologiques et littéraires.

Dans cette optique, l’inscription de cours de « Pratique Philosophique » au sein des maquettes ordinaires de la licence de philosophie répond à un triple enjeu :

  1. Légitimation théorique : Inscrire durablement la recherche sur la consultation philosophique dans le giron universitaire afin d’en consolider l’assise doctrinale.

  2. Régulation professionnelle : Offrir une garantie institutionnelle de qualité face aux dérives des formations privées, assurant ainsi la viabilité et la crédibilité des débouchés professionnels pour les diplômés.

  3. Renouvellement didactique : Dynamiser l’enseignement de la philosophie en permettant aux étudiants de passer de la simple histoire des idées à l’exercice vivant de la pensée.

J’ajouterais enfin un ultime bénéfice, qui fait écho à ce qu’Achenbach nomme le « défi » de la philosophie pratique lancé à l’institution académique, et que Ran Lahav explore sous le concept de « philosophie contemplative ». En s’exerçant sur les dimensions ordinaires, émotives, relationnelles et politiques de l’existence, la philosophie pratique fournit à la recherche fondamentale de nouveaux objets d’étude, de nouvelles intuitions et des perspectives inédites sur le réel. Loin de s’opposer à la recherche spéculative la plus haute, elle contribue directement à la renouveler et à l’enrichir.

Pour que ces dynamiques s’accomplissent, il est impératif que la pratique de la philosophie et la consultation investissent des espaces officiels de plus en plus larges. L’enjeu dépasse le seul avenir de l’institution philosophique ; il concerne plus largement la capacité de l’être humain à s’orienter au sein d’une réalité en constante mutation, face à laquelle les grilles de lecture traditionnelles se révèlent désormais obsolètes, tout comme elles l’étaient dans la Grèce du VIIe siècle av. J.-C.


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