La myopie temporelle
Didier Daloze
Analyseur systémique • Pensée critique • Cohérence psychique et structurelle.
Ce que nous vivons aujourd’hui résulte en grande partie de décisions, de comportements et de dynamiques engagés hier. Ce que nous vivrons demain se construit déjà dans ce que nous faisons aujourd’hui. Le présent porte les conséquences du passé, le futur portera celles du présent.
Cette continuité paraît évidente dès qu’on la formule. Pourtant, elle reste souvent absente de notre manière de penser, de décider ou d’agir. Nous regardons facilement un événement dans l’instant, nous réagissons à ses effets visibles, alors que les causes qui l’ont produit peuvent remonter loin et que les conséquences de nos réponses peuvent se prolonger bien au-delà de ce que nous percevons immédiatement. C’est une forme de myopie temporelle.
Nous voyons avec précision ce qui est proche, urgent et immédiatement perceptible. Les phénomènes lents, progressifs ou différés attirent beaucoup moins notre attention. Une dégradation peut s’installer pendant des années avant de devenir évidente. Une décision peut sembler anodine au moment où elle est prise et produire des effets importants bien plus tard. Notre attention privilégie naturellement ce qui se passe maintenant, alors qu’une grande partie du réel se construit sur des temporalités beaucoup plus longues.
Le temps forme une continuité de causes, d’effets, de réactions, d’accumulations et parfois de bifurcations. Une décision politique peut produire ses conséquences plusieurs années après avoir été prise. Une transformation écologique peut rester discrète pendant longtemps avant de devenir visible. Une manière de produire, de consommer, d’éduquer ou d’organiser une société peut s’installer progressivement jusqu’à devenir une réalité que les générations suivantes considéreront comme normale.
Nous héritons ainsi de situations construites bien avant nous. Les choix passés ont laissé des institutions, des infrastructures, des habitudes, des rapports économiques et des transformations du vivant qui influencent encore fortement ce qui est possible aujourd’hui. Cet héritage oriente les trajectoires sans les rendre immuables. Le présent reste un point d’inflexion possible. Une dynamique peut être corrigée, ralentie, renforcée ou réorientée. Chaque décision s’ajoute à ce qui existait déjà et modifie, parfois légèrement, parfois profondément, la suite du processus. Certaines conséquences apparaissent immédiatement. D’autres mettent des années à devenir visibles.
Ce décalage entre le temps de l’action et le temps des conséquences nourrit directement notre myopie temporelle. Nos sociétés renforcent souvent cette tendance. La politique avance au rythme des échéances électorales. L’économie valorise fréquemment les résultats rapides. Les médias suivent l’actualité immédiate. Les réseaux sociaux récompensent la réaction, la nouveauté et l’émotion du moment. Dans cet environnement, les phénomènes lents restent facilement en arrière-plan jusqu’au moment où leurs effets deviennent difficiles à ignorer.
Nous raisonnons alors davantage par événements que par trajectoires. Un incendie est un événement. L’assèchement progressif d’un milieu est une trajectoire. Une crise économique est un événement. L’accumulation des fragilités qui la précède est une trajectoire. Une disparition locale d’une espèce est un événement visible. La dégradation de son habitat, la raréfaction de ses ressources et la fragmentation de son territoire constituent une trajectoire. Lorsque la réflexion commence au moment de l’événement, une partie de l’histoire s’est déjà déroulée.
Élargir le regard demande de considérer ce qui précède autant que ce qui peut suivre. Comprendre une situation suppose de rechercher les mécanismes qui l’ont rendue possible, les dynamiques qui continuent à l’alimenter et les effets que nos réponses actuelles peuvent produire à leur tour.
La pensée à long terme garde aussi une part d’incertitude. Plus l’horizon s’éloigne, plus les interactions, les bifurcations et les événements imprévus rendent les projections fragiles. L’enjeu consiste alors à mieux lire les trajectoires, identifier les risques, préserver des possibilités d’adaptation et éviter autant que possible les choix dont les conséquences deviendraient difficilement réversibles.
Cette logique traverse nos vies individuelles, les sociétés, l’économie, l’environnement et le vivant. Nous avançons dans un monde déjà façonné par des décisions antérieures tout en participant, par nos choix présents, à la construction de ce qui viendra après nous. Le présent porte les traces du passé et contient déjà une part du futur.
Rien n’est totalement figé, mais rien n’est non plus sans conséquence.
Source : Post LinkedIn.
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Organisation · Résilience · Intégration · Cohérence
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