Article # 299 – La logothérapie comme pratique philosophique / Logotherapy as philosophical practice, Stephen J. Costello, Institure of Ireland, Dublin, 2016

RAPPORT DE LECTURE


Stephen J. Costello, Institure of Ireland, Dublin, (2016). Logotherapy as philosophical practice, Philosophical Practice, March 2016, 11.1: 1684-1703.


Éléments détaillés de la notice :

  • Auteur : Costello, Stephen J.

  • Année de publication : 2016

  • Titre de l’article : Logotherapy as philosophical practice

  • Nom de la revue : Philosophical Practice (Journal of the APPA)

  • Volume & Numéro : Volume 11, Numéro 1

  • Plage de pages : p. 122–153

Introduction

Dans cet article académique, le philosophe et logothérapeute Stephen J. Costello démontre que la logothérapie et l’analyse existentielle (LTEA) de Viktor Frankl gagnent à être appréhendées non pas uniquement comme une branche de la psychothérapie moderne, mais fondamentalement comme une forme de pratique philosophique. En rattachant les thèses de Frankl aux traditions platonicienne et stoïcienne, l’auteur met en lumière la manière dont la logothérapie réactive l’idéal antique de la philosophie comme therapeia — un soin et une guérison de l’âme par la raison et la quête de sens.

I. L’héritage platonicien : La philosophie comme Therapeia

Costello commence par situer la logothérapie dans le sillage de la pensée de Platon, pour qui la philosophie est un mode de vie et une thérapie des troubles de l’âme (therapeia).

  • Santé mentale et harmonie intérieure : Pour Platon, la santé de l’esprit est assimilée à une harmonie musicale résultant de l’intégration des différentes parties de la personnalité. Chez Frankl, cette quête d’unité se traduit par l’intégration des dimensions somatique, psychique et noétique (spirituelle) de l’être humain.

  • La conversion (metanoia) vers le Bien : Le passage des ombres de la caverne à la lumière du Bien (Agathon) s’apparente à une conversion de l’âme vers le sens et le mystère de l’Être.

  • La maïeutique socratique : Socrate est décrit comme le premier « logothérapeute » occidental. Sa méthode maïeutique, visant à faire accoucher ses interlocuteurs de leur propre vérité, constitue l’essence même du dialogue socratique employé en logothérapie.

« We can therefore surely say that Socrates was the first logotherapist in the West and Plato its preeminent philosophical practitioner… »

(« Nous pouvons donc assurément affirmer que Socrate fut le premier logothérapeute de l’Occident et Platon son praticien philosophique prééminent… »)

II. L’écoute du Logos et la quête d’un bonheur véritable (Eudaimonia)

L’article explore la richesse sémantique du terme Logos, qui dépasse largement la simple rationalité instrumentale moderne.

  • Les visages du Logos : À travers l’histoire, le Logos a été défini comme source de l’ordre cosmique (Héraclite) , discours rationnel (Aristote) , principe divin animant l’univers (Stoïciens) et Verbe incarné (Évangile de Jean). Costello rappelle que le Logos inclut indissociablement la raison et l’amour comme piliers de la réalité.

  • L’Eudaimonia contre le bonheur hédoniste : Contrairement aux conceptions contemporaines qui réduisent le bonheur à un sentiment subjectif de plaisir , l’épanouissement spirituel (eudaimonia) grec s’obtient par l’harmonisation de l’âme avec le Logos.

  • Le « credo psychiatrique » de Frankl : Costello souligne un principe clinique fondamental de Frankl : la dimension noétique (l’esprit humain) peut être entravée, mais elle ne peut jamais être malade en soi. Il y a toujours une personne entière et saine derrière chaque pathologie.

III. De la psychopathologie à la pneumapathologie

Costello introduit une distinction conceptuelle rigoureuse entre la psychopathologie (l’étude des troubles mentaux) et la pneumapathologie (le trouble ou la maladie de l’esprit).

1. La Pneumapathologie selon Voegelin et Frankl

Le terme, conceptualisé par Schelling puis repris par Eric Voegelin, désigne une fermeture ou une révolte de la conscience contre le Fondement divin de l’existence. Toutefois, Costello précise que Frankl est plus rigoureux à cet égard : puisque l’esprit ne peut pas être malade , la frustration de la quête de sens produit une névrose noogène (une maladie issue de l’esprit blessé dans ses aspirations, et non une maladie dans l’esprit).

2. Le refus de la confusion religieuse (Hagiothérapie vs Logothérapie)

L’auteur insiste sur la nécessité de préserver le caractère laïque et autonome de la logothérapie face aux dérives théologiques :

  • Rejet de la « thérapie chrétienne » : Costello s’oppose à l’appellation de « logothérapie chrétienne » (Donald Tweedie). La logothérapie est une science séculaire. Ses praticiens peuvent être théistes, athées ou agnostiques.

  • Distinction d’avec l’Hagiothérapie : Contrairement à l’hagiothérapie (Tomislav Ivan?i?) qui implique l’Esprit Saint et la prière dans la cure , la logothérapie s’occupe de la santé de l’âme (guérison par le sens), tandis que la religion s’occupe du salut de l’âme.

IV. La logothérapie face aux exigences institutionnelles de la psychothérapie

Un point saillant de l’analyse de Costello réside dans la confrontation entre la logothérapie et la réglementation bureaucratique moderne de la psychothérapie en Europe (notamment les critères de l’Association Européenne de Psychothérapie).

  • Ces normes imposent des critères quantitatifs stricts (heures de formation, thérapie personnelle obligatoire de type psychanalytique).

  • Or, Frankl s’opposait à l’obligation d’une thérapie personnelle imposée pour les praticiens. De plus, la logothérapie part de l’esprit humain , utilise la bibliothérapie et des exercices comme l’autobiographie dirigée.

  • La logothérapie s’efforce de purger la psychothérapie de son « psychologisme » réductionniste. C’est pourquoi l’auteur plaide pour qu’elle soit officiellement reconnue et pratiquée sous la bannière de la conseil philosophique (philosophical counselling) plutôt que de la psychologie clinique standardisée.

V. Stoïcisme et Logothérapie : Parallèles conceptuels et pratiques

Costello consacre une partie majeure de son travail à démontrer l’affinité profonde entre l’éthique stoïcienne et la logothérapie de Frankl. Bien qu’il n’y ait pas de lien de causalité direct, les points de convergence structurels sont saisissants.

Tableau comparatif des principes fondamentaux

Sur la base des analyses de Costello, les correspondances s’articulent ainsi :

Stoïcisme Logothérapie

Cosmopolis : Le monde est une communauté unique où tous les hommes sont frères.

Monanthropisme : L’humanité est une et universelle.

Logos cosmique : L’univers est régi par une providence ou raison suprême.

Conscience : Elle est l’organe du sens, perçue comme un « message du Ciel ».

Dichotomie du contrôle : Certaines choses dépendent de nous, d’autres non (Épictète). Ce ne sont pas les choses qui nous troublent, mais l’opinion que nous en avons.

Liberté d’attitude : Face à un destin inchangeable, l’homme conserve la liberté ultime de choisir son attitude.

Ascèse des passions : La raison doit guider et réguler les instincts.

Autotranscendance : Le noyau noétique transcende le biologique et le psychique.

Le bonheur comme sous-produit : L’ataraxie et la joie découlent de la vertu, elles ne doivent pas être recherchées pour elles-mêmes.

Intention paradoxale : Le bonheur fuit à mesure qu’on le recherche ; il doit demeurer l’effet collatéral d’une vie pleine de sens.

Les techniques clés de la logothérapie — telles que la déreflection (détourner l’attention de soi), la modification des attitudes et l’intention paradoxale — trouvent ainsi leurs précurseurs directs dans les exercices spirituels des Stoïciens (comme l’examen de conscience du soir ou la « vue d’en haut »).

VI. Le Sens Ultime et l’Inconscient Spirituel

En conclusion, Costello aborde la métaphysique de la logothérapie. Frankl a découvert l’existence d’un inconscient spirituel et, en son sein, d’une relation inconsciente à la transcendance qu’il nomme « l’Inconscient divin » (the unconscious God).

  • Le Dieu intime : Pour Frankl, Dieu n’est pas un archétype impersonnel (comme chez Jung) , mais le destinataire de nos dialogues intérieurs les plus secrets:

    « God is the partner of our most intimate soliloquies. »

    (« Dieu est le partenaire de nos soliloques les plus intimes. »)

  • Le mystère de la souffrance : Face aux pires tragédies humaines (les camps de concentration), la foi dans un sens inconditionnel de la vie postule que ce qui semble impossible dans une dimension inférieure devient parfaitement intelligible dans une dimension supérieure.

Conclusion du rapport

L’article de Stephen J. Costello démontre avec rigueur que la logothérapie de Viktor Frankl ne se limite pas à un ensemble de protocoles cliniques pour traiter les névroses. Elle s’inscrit pleinement dans la grande tradition de la philosophie thérapeutique occidentale, reliant Platon et les Stoïciens à la phénoménologie contemporaine. En rappelant que « l’amour est notre salut » et que l’esprit humain est doté d’un pouvoir de résistance inaliénable face au destin , Costello redonne à la logothérapie son statut de philosophie pratique majeure pour le XXIe siècle.

Article # 288 – Expliquer la nécessité du conseil philosophique en logothérapie / Explaining the Necessity of Philosophical Counseling in Logotherapy, Roham Sharaf, Assiatant Professor of philosophy, University of Zanjan, Zanjan. Iran, 2021

RAPPORT DE LECTURE


Sharaf, R. (2021). Explaining the Necessity of Philosophical Counseling in Logotherapy. The Quarterly Journal of Philosophical Investigations, University of Tabriz, Vol. 15, Issue 34, pp. 198-223.


1. Introduction et Problématique générale

Dans cet article, le professeur Roham Sharaf examine l’intersection entre le conseil philosophique (philosophical counseling) et la logothérapie (thérapie par le sens). Bien que la logothérapie, fondée par Viktor Frankl, repose historiquement sur des influences philosophiques majeures (notamment l’existentialisme et la phénoménologie de Max Scheler, Nietzsche, Heidegger et Jaspers), l’auteur formule une hypothèse novatrice : les logothérapeutes ont un besoin structurel et continu de collaborer avec des conseillers philosophiques dans leur pratique clinique.

La problématique centrale de l’article repose sur le fait que la logothérapie adopte certaines propositions philosophiques comme des postulats de départ. Or, lorsque les consultants remettent en question la rationalité même de ces postulats (le libre arbitre, l’existence de Dieu, l’objectivité des valeurs), le psychothérapeute se retrouve démuni sur le plan technique et conceptuel. Sharaf cherche ainsi à démontrer l’importance fondamentale du conseil philosophique comme discipline interactive et indispensable à la mise en œuvre de la logothérapie.

2. Cartographie conceptuelle : Conseil philosophique vs Logothérapie

L’auteur commence par clarifier les distinctions et les points de contact entre ces deux approches de la relation d’aide :

  • Le Conseil Philosophique : Apparu sous sa forme contemporaine avec Gerd Achenbach dans les années 1980, il se concentre sur la vision du monde (worldview) et le réseau de croyances fondamentales du consultant. Contrairement aux thérapies cognitives qui corrigent des croyances pour apaiser une émotion négative, le conseil philosophique cherche d’abord à approfondir la perspective existentielle et à développer l’examen critique de soi (self-examination).

  • La Logothérapie : Fondée par Viktor Frankl, elle repose sur l’affirmation que la motivation première de l’homme est la « volonté de sens ». Elle postule que l’être humain possède une dimension spirituelle ou noétique (noetic dimension) distincte de ses dimensions physique et psychologique, lui permettant de s’élever au-dessus des déterminismes environnementaux ou biologiques.

3. La nécessité du conseil philosophique pour clarifier les fondements de la logothérapie

La contribution majeure de Sharaf est de mettre en lumière les failles épistémologiques de la logothérapie lorsque ses postulats de base sont contestés par le patient. Dans ces situations, seul le philosophe dispose des outils théoriques pour dialoguer de manière rigoureuse. L’auteur identifie trois grands axes de vulnérabilité conceptuelle :

A. Le postulat du libre arbitre et de la responsabilité

La logothérapie présuppose que l’être humain est fondamentalement libre de choisir son destin. Or, Frankl introduit ce principe comme un axiome, sans en fournir de démonstration métaphysique rigoureuse. Si un patient oppose à son thérapeute des arguments déterministes (qu’ils soient biologiques, sociologiques ou physiques), le clinicien ne dispose pas de la formation nécessaire pour arbitrer ce débat complexe qui agite l’histoire de la philosophie depuis l’Antiquité.

« Under circumstances where the client is looking for serious reasons to avoid self-centeredness, a professional philosophical counselor is needed to assist meaning therapist in counseling. »

(« Dans des circonstances où le client recherche des raisons sérieuses d’éviter l’égocentrisme, un conseiller philosophique professionnel est requis pour assister le thérapeute par le sens dans son accompagnement. »)

B. Le dualisme corps-esprit (La dimension noétique)

La logothérapie sépare l’esprit (mind/spirit) du corps. Ce dualisme s’oppose frontalement aux théories matérialistes et physicalistes contemporaines en philosophie de l’esprit, qui réduisent les états mentaux à des processus cérébraux. Lorsqu’un consultant éduqué conteste l’existence d’une « dimension noétique » indépendante, le conseiller philosophique est indispensable pour présenter et défendre la rationalité du dualisme ou de la phénoménologie de l’esprit.

C. L’objectivité des valeurs et l’existence de Dieu

Pour Frankl, le sens de la vie ne s’invente pas, il se découvre, ce qui implique que les valeurs sont objectives et garanties par un « sens ultime » (ultimate meaning) souvent assimilé à Dieu. Face à un patient nihiliste, sceptique ou relativiste, le logothérapeute doit faire appel à la philosophie de la religion (pour discuter de l’existence de Dieu ou du problème du mal soulevé par des auteurs comme J.L. Mackie) et à la méta-éthique (pour réfuter le relativisme moral).

4. L’impact du conseil philosophique sur les techniques logothérapeutiques

L’article démontre également que l’application concrète des techniques de Frankl requiert une médiation philosophique :

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             ?         LOGOTHÉRAPIE (Clinique)              ?
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                      [ Croyances du Patient ]
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             ?       COLLABORATION INTERACTIVE (Sharaf)     ?
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             ?      CONSEIL PHILOSOPHIQUE (Analyse)         ?
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             ? * Examen de la vision du monde               ?
             ? * Clarification des concepts éthiques        ?
             ? * Réfutation des sophismes et du relativisme ?
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  • L’intention paradoxale (Paradoxical Intention) : Cette technique demande au patient de faire face à ses peurs en adoptant une attitude de détachement et d’humour. Pour y parvenir, le patient doit opérer un changement radical de sa vision du monde, acceptant l’insignifiance de ses possessions matérielles à l’échelle du cosmos. Ce décentrement relève directement d’une conversion philosophique de type stoïcienne.

  • La déréflexion (Dereflection) : Elle incite le patient à détourner son attention de ses propres symptômes pour s’orienter vers les autres ou vers des valeurs transcendantes. Cette technique présuppose un arbitrage entre l’égoïsme rationnel (défendu par des philosophes comme Ayn Rand) et l’altruisme éthique. Le conseiller philosophique intervient ici pour aider le sujet à conceptualiser son rapport à autrui, notamment à travers des grilles de lecture comme la philosophie dialogique de Martin Buber.

5. Conclusion et Typologie de Sharaf

En conclusion, Roham Sharaf propose de structurer l’apport du conseil philosophique à deux niveaux distincts :

« At first level, philosophical counseling can be regarded as an independent counseling whose purpose is not to solve problems in life or personality disorders […] The second level is where the philosophical counselor has come to help the meaning therapist in personality problems… »

(« Au premier niveau, le conseil philosophique peut être considéré comme un accompagnement indépendant dont le but n’est pas de résoudre les problèmes de la vie ou les troubles de la personnalité […] Le second niveau est celui où le conseiller philosophique vient en aide au thérapeute par le sens pour traiter les problèmes de personnalité… »)

Par cette typologie, l’article démontre avec brio que la philosophie n’est pas seulement l’ancêtre théorique de la psychothérapie, mais qu’elle demeure un partenaire clinique interactif et indispensable à la réussite thérapeutique de la logothérapie.

Article # 287 – La pratique philosophique comme expérience et voyage / Philosophical practice as experience and travel, Barrientos Rastrojo José PhD, Professor of the University of Seville, Spain, 2019

RAPPORT DE LECTURE


Barrientos Rastrojo, J. (2019). Philosophical practice as experience and travel. Socium i vlas?, ? 4 (78), pp. 29-44.


L’article intitulé « Philosophical practice as experience and travel » est un travail de recherche fondamentale rédigé par José Barrientos Rastrojo, docteur et professeur à l’Université de Séville (Espagne). Cette étude a été publiée en 2019 dans la revue scientifique russe Socium i vlas? (?????? ? ??????), au sein du numéro 4 (78), précisément des pages 29 à 44. Enregistré sous les classifications thématiques académiques UDC 101.8 + 101.9, ce texte rédigé principalement en espagnol (et introduit par un résumé détaillé en anglais et en russe) s’inscrit dans les champs de la philosophie appliquée, de la phénoménologie de l’expérience et du conseil philosophique (philosophical counseling). L’auteur y examine de manière critique les dérives méthodologiques des animateurs non formés à la discipline, tout en posant les jalons théoriques et épistémologiques d’une « Philosophie Appliquée Expérientielle » capable d’opérer une véritable transformation métaphysique chez le sujet


1. Introduction et Problématique générale

Dans cet article, le professeur José Barrientos Rastrojo examine les fondements conceptuels et épistémologiques de la philosophie appliquée (ou pratique philosophique).

L’auteur part d’un constat contrasté : d’un côté, il existe un intérêt croissant et une forte demande de formations en philosophie appliquée de la part de professionnels extérieurs à la discipline. De l’autre, cette popularité génère une vive inquiétude quant au risque de dilution de la nature philosophique de ces pratiques. L’auteur cite notamment le philosophe Ran Lahav pour illustrer cette dérive :

« Personally, I acknowledge that many of the activities presented […] are very valuable. But please, let us not call « philosophy » what is obviously very different from the philosophy which philosophers throughout history have been doing. »

(« Personnellement, je reconnais que beaucoup des activités présentées […] sont très précieuses. Mais s’il vous plaît, n’appelons pas « philosophie » ce qui est manifestement très différent de la philosophie que les philosophes ont pratiquée tout au long de l’histoire. »)

De nombreux praticiens non formés réduisent la philosophie à l’usage d’un simple dialogue ou à l’emploi superficiel de concepts isolés (comme la « liberté » ou le « genre »). L’auteur s’interroge sur cette légitimité en citant Lydia Amir :

« Philosophical practitioners should take philosophy seriously and avoid setting philosophy short, misrepresenting it, or passing it for what it is not. To take philosophy seriously is to be loyal to its objectives. […] However, not every conversation with a philosopher is philosophical. »

(« Les praticiens de la philosophie devraient prendre la philosophie au sérieux et éviter de la rabaisser, de la dénaturer ou de la faire passer pour ce qu’elle n’est pas. Prendre la philosophie au sérieux, c’est être fidèle à ses objectifs. […] Cependant, toute conversation avec un philosophe n’est pas nécessairement philosophique. »)

L’objectif de l’auteur est de réaffirmer la nécessité d’une formation rigoureuse et de proposer un modèle alternatif novateur : la Philosophie Appliquée Expérientielle.

2. Cartographie de la Philosophie Appliquée

L’auteur structure le champ de la philosophie en trois grandes catégories : la philosophie théorique (métaphysique, logique, épistémologie), la philosophie pratique (éthique, philosophie politique) et enfin, la philosophie appliquée.

La tendance logico-argumentative (analytique)

L’article rappelle que la philosophie appliquée s’est d’abord structurée autour d’approches discursives et logiques. L’auteur définit traditionnellement sa propre conception de cette tendance ainsi :

« La Filosofía Aplicada es un proceso de conceptualización y/o clarificación acerca de cuestiones relevantes y/o esenciales cuyo objetivo es la mejora del acto de pensamiento del consultante y de sus contenidos veritativos y cuyo resultado acostumbra a ser el bien-estar. »

(« La philosophie appliquée est un processus de conceptualisation et/ou de clarification de questions pertinentes et/ou essentielles dont l’objectif est l’amélioration de l’acte de pensée du consultant et de ses contenus de vérité, et dont le résultat est habituellement le bien-être. »)

Cette démarche repose sur les travaux de figures majeures du courant analytique, telles que Warren Shibles ou encore Oscar Brenifier, qui résume la pratique philosophique à l’exercice d’habiletés critiques :

« [La Filosofía Aplicada] se centra en habilidades de pensamiento crítico como identificar (reconocer las fronteras de una realidad), criticar o problematizar […] y conceptualizar (dar nombre a una realidad). »

(« [La philosophie appliquée] se concentre sur des compétences de pensée critique telles que identifier (reconnaître les frontières d’une réalité), critiquer ou problématiser […] et conceptualiser (nommer une réalité). »)

3. La Philosophie Appliquée Expérientielle : Vers une transformation globale

Au-delà de la seule dimension analytique et discursive, l’auteur soutient que la philosophie appliquée doit engager la totalité de la personne afin de susciter une véritable transformation interne (métamorphose). Il définit cinq caractéristiques majeures de cette approche expérientielle :

A. Une épistémologie anagogique

L’anagogie postule que la connaissance authentique exige une synchronisation existentielle avec l’objet connu. L’auteur s’appuie sur la formule d’Antón Pacheco pour définir ce processus :

« La anagogía […] implica la coincidencia de los modi essendi, los modi cognoscendi y los modi interpretandi. »

(« L’anagogie […] implique la coïncidence des modes d’être, des modes de connaissance et des modes d’interprétation. »)

Il cite également Martín Velasco pour illustrer la transition d’un savoir théorique à un savoir vécu :

« « Quien lo ha visto, comprende », decía Plotino. « Quien no ha experimentado esto no lo comprenderá bien ». »

(« « Celui qui l’a vu comprend », disait Plotin. « Celui qui n’en a pas fait l’expérience ne le comprendra pas bien ». »)

B. L’ouverture à des rationalités alternatives

La rationalité d’une telle philosophie ne se réduit pas à l’exercice logico-argumentatif. S’inspirant de María Zambrano, l’auteur aspire à une raison plus ouverte :

« [Algo] que sea razón, pero más ancho. »

(« [Quelque chose] qui soit de la raison, mais plus large. »)

Elle fait également appel à l’art et à l’esthétique. S’appuyant sur John Dewey, l’auteur rappelle que :

« El artista realiza su pensamiento en los medias cualitativos mismos con que trabaja, y sus fines se encuentran tan cerca del objeto que produce que se fundan directamente con él. »

(« L’artiste réalise sa pensée dans les supports qualitatifs mêmes avec lesquels il travaille, et ses fins sont si proches de l’objet qu’il produit qu’elles se fondent directement avec lui. »)

C. L’expérience conçue comme un voyage et un danger

Faire l’expérience implique d’accepter le risque d’abandonner ses anciennes certitudes pour laisser advenir son être authentique. L’auteur cite à ce sujet María Zambrano :

« Se precisa una cierta aventura y hasta una cierta perdición en la experiencia, un cierto andar perdido el sujeto en quien se va formando. »

(« Il faut une certaine aventure et même une certaine perdition dans l’expérience, un certain égarement du sujet chez qui elle est en train de se former. »)

D. Une vérité évidentielle et événementielle

La validité de l’expérience philosophique repose sur la force de sa vérité « évidentielle ». Comme le souligne Xavier Zubiri :

« Experiencia significa algo adquirido en el transcurso real y efectivo de la vida. No es un conjunto de pensamientos que el intelecto forja, con verdad o sin ella, sino el haber que el espíritu cobra en su comercio efectivo con las cosas. »

(« L’expérience signifie quelque chose d’acquis dans le cours réel et effectif de la vie. Ce n’est pas un ensemble de pensées que l’intellect forge, à tort ou à raison, mais l’avoir que l’esprit acquiert dans son commerce effectif avec les choses. »)

Cette évidence, bien que parfois dépouillée sur le plan discursif, est le seul véritable moteur de changement, car elle est :

« …terriblemente pobre en contenido intelectual; sin embargo, opera en la vida una transformación sin igual que otros pensamientos más ricos y complicados no fueron capaces de hacer. » (M. Zambrano)

(« …terriblement pauvre en contenu intellectuel ; pourtant, elle opère dans la vie une transformation sans pareille que d’autres pensées plus riches et plus complexes n’ont pas été capables de produire. »)

E. Un niveau de compréhension ontologique (métaphysique)

Enfin, la philosophie expérientielle dépasse le cadre purement psychologique ou personnel. C’est l’expérience elle-même qui façonne le sujet, et non l’inverse. Pour étayer cette thèse ontologique, l’auteur convoque le philosophe Kitaro Nishida :

« No hay experiencia porque exista un individuo sino que existe un individuo porque hay experiencia. »

(« Il n’y a pas d’expérience parce qu’un individu existe, mais un individu existe parce qu’il y a de l’expérience. »)

4. Conclusion et Implications pratiques

Le rapport de José Barrientos Rastrojo démontre que la pratique de la philosophie ne s’improvise pas à l’aide de simples outils de communication. Elle exige une maîtrise rigoureuse de l’histoire de la pensée combinée à un engagement existentiel profond. En définitive, si pour María Zambrano, philosopher consistait à « déchiffrer le sentiment originel », l’auteur conclut qu’une philosophie appliquée digne de ce nom doit :

« …implicar el despliegue de la experiencia originaria en el sujeto, es decir, convertir a la persona en un Da-Sein Experiencial o, si se me permite, en un Da-Erfahrung. »

(« …impliquer le déploiement de l’expérience originelle chez le sujet, c’est-à-dire convertir la personne en un Da-Sein Expérientiel ou, si l’on me permet l’expression, en un Da-Erfahrung. »)

Article # 276 – Essais sur la philosophie, la pratique et la culture : Une collection éclectique, provocante et prémonitoire / Essays on Philosophy, Praxis and Culture: An Eclectic, Provocative and Prescient Collection (R. Repetti, Intro.), Lou Marinoff, Anthem Press, 2022

Essays on Philosophy, Praxis and Culture: An Eclectic, Provocative and Prescient Collection, Lou Marinoff (R. Repetti, Intro.). Anthem Press, Wimbledon Publishing Company, Londres - New York, 2022 (Illustration de couverture : Belvedere de M.C. Escher (© 2020 The M.C. Escher Company, Pays-Bas).
Essays on Philosophy, Praxis and Culture: An Eclectic, Provocative and Prescient Collection, Lou Marinoff (R. Repetti, Intro.). Anthem Press, Wimbledon Publishing Company, Londres – New York, 2022 (Illustration de couverture : Belvedere de M.C. Escher (© 2020 The M.C. Escher Company, Pays-Bas).

Essays on Philosophy, Praxis and Culture

An Eclectic, Provocative and Prescient Collection

Lou Marinoff

Professor of Philosophy at The City College of New York, and founding President of the American Philosophical Practitioners Association.

Introduction by Rick Repetti


Présentation par l’éditeur

Traduit de l’anglais au français par Google Gemini

Voici une traduction de ce texte de présentation, réalisée avec la rigueur terminologique, la précision conceptuelle et l’élégance stylistique requises dans le milieu académique des nouvelles pratiques philosophiques :

Cette collection offre une perspective panoramique des intuitions de la philosophie pratique, couvrant un large spectre de thèmes humanistes. Ces essais jettent une lumière critique sur l’imperfection pérenne de notre condition humaine. Ils sont rédigés à partir des points de vue complémentaires d’un érudit libéral classique ayant un pied ancré dans l’académie, et d’un pionnier péripatéticien que le New York Times a qualifié de « vendeur de conseils philosophiques le plus prospère au monde ». Ces écrits embrassent ainsi un espace au sein duquel la théorie et la praxis s’informent mutuellement et collaborent de manière transparente.

La collection s’étend de la sémantique générale d’Alfred Korzybski au pronostic de Thomas Mann pour la civilisation occidentale ; du scepticisme moral de Hume appliqué à la mondialisation à la synchronicité jungienne et aux rencontres avec Irvin Yalom ; du principe de non-préjudice (harm principle) de J.S. Mill appliqué au cyberespace à l’apocalypse prophétique d’Ayn Rand. Elle aborde également la pratique philosophique en tant qu’activisme dadaïste ; les thérapies fondées sur les sciences humaines comme remèdes aux maladies induites par la culture ; les racines biologiques des conflits humains ; la déconstruction et la critique du « développement durable » ; les dangers et les inconvénients des modes de vie et d’apprentissage sur-numérisés et hyper-virtualisés ; et, enfin, les appels à la réémergence de la philosophie — pour l’extraire de son enterrement académique inactif et la mener vers des modes proactifs d’orientation personnelle, d’influence sociale, de défense des consommateurs et d’engagement politique. L’un des fils conducteurs de cette anthologie réside dans sa mise en garde : les situations critiques, récurrentes et conflictuelles de l’humanité ne sont qu’exacerbées par des analyses myopes, des idéologies toxiques et des prescriptions opportunistes. Si la philosophie n’est guère une panacée pour les afflictions humaines, son exercice adéquat éclaire notre compréhension de celles-ci, suggérant ainsi des voies d’avenir meilleures plutôt que pires.

Dans l’ensemble, l’idée maîtresse de ce recueil peut être considérée comme la concrétisation de la vision claire de John Dewey, exprimée en 1917 : « La philosophie se rétablit lorsqu’elle cesse d’être un moyen de traiter les problèmes des philosophes et devient une méthode, cultivée par les philosophes, pour traiter les problèmes des hommes. » En effet, ces essais traitent des problèmes de l’humanité dans son ensemble. Ils constituent également une réponse convaincante à l’appel claironné par Mortimer Adler en 1965, selon lequel la philosophie « doit cesser d’être une activité menée par des taupes, chacune creusant dans son propre trou, pour devenir une entreprise publique et coopérative ». Comme le révèlent ces essais, Marinoff a accompli la mission d’Adler, transformant la philosophie et la ramenant sur l’agora, ce qui, dans le langage contemporain, équivaut au village planétaire. Le fait que ses ouvrages de vulgarisation sur la philosophie au quotidien se soient vendus à des millions d’exemplaires dans des dizaines de langues a détourné certains philosophes — peut-être trop — de l’exploration de ce qu’il a écrit pour le public philosophique lui-même. Ce livre contribue à remédier à cette omission.

Texte original en anglais

This collection provides a panoramic view of practical philosophical insight, ranging across a spectrum of humanistic themes. These essays cast light on our perennially imperfect human condition. They are written from the complementary standpoints of a classical liberal scholar with one foot planted in the academy, and of a peripatetic pioneer whom The New York Times called « the world’s most successful marketer of philosophical counseling. » These writings, therefore, span space in which theory and praxis are mutually informative and seamlessly collaborative.

The collection ranges from Alfred Korzybski’s general semantics; Thomas Mann’s prognosis for Western civilization; Hume’s moral skepticism applied to globalization; Jungian synchronicity and encounters with Irvin Yalom; J.S. Mill’s harm principle applied to cyberspace; Ayn Rand’s prophetic apocalypse; philosophical practice as Dadaist activism; humanities-based therapies as remedies for culturally induced illnesses; biological roots of human conflict; deconstruction and critique of « sustainable development »; dangers and detriments of over-digitalized and hyper-virtualized lifestyles and learning methods; and calls for the re-emergence of philosophy from inactive academic entombment to pro-active modes of personal guidance, social influence, consumer advocacy, and political engagement. A unifying claim of this anthology is the cautionary tale that humanity’s recurrent and conflict-ridden predicaments are only exacerbated by myopic analyses, toxic ideologies, and expedient prescriptions. While philosophy is scarcely a panacea for human afflictions, its proper exercise illuminates our understanding of them, thereby suggesting better as opposed to worse ways forward.

Overall, the thrust of this collection can be viewed as a realization of John Dewey’s forthright vision, expressed in 1917: « Philosophy recovers itself when it ceases to be a device for dealing with the problems of philosophers and becomes a method, cultivated by philosophers, for dealing with the problems of men. » Indeed, these essays deal with problems of humanity writ large. They also constitute a compelling response to Mortimer Adler’s clarion call in 1965, that philosophy « must cease to be an activity conducted by moles, each burrowing in its own hole, and become a public and cooperative enterprise. » As these essays reveal, Marinoff has accomplished Adler’s mission, transforming and returning philosophy to the agora, which in contemporary parlance amounts to the global village. That his popular books on philosophy for everyday life have sold millions of copies in dozens of languages has distracted some—perhaps too many—philosophers from exploring what he has written for a philosophical audience itself. This book helps remedy that distraction.


Table des matières

Traduction de l’anglais au français par Google Gemini

REMERCIEMENTS

PRÉFACE

  • Premier groupe, 1995–2000 : Études de cas

  • Deuxième groupe, 2001–2008 : Essais mondiaux

  • Troisième groupe, 2009–2015 : Essais maïeutiques

  • Notes

INTRODUCTION

    1. Quoi et pourquoi ?

    1. Les essais

    1. Conclusion

  • Note

ÉTUDES DE CAS, 1995–2000

  • Essai nº 1 Sur l’émergence du conseil éthique : considérations et deux études de cas

    • Considérations historiques

    • Considérations théoriques

    • Considérations méthodologiques

    • Considérations professionnelles

    • Notes

  • Essai nº 2 Ce que le conseil philosophique ne peut pas faire

    • Introduction

    • Le CP ne peut pas diagnostiquer ou traiter une maladie physique non noétique

    • Le CP ne peut pas traiter les maladies cérébrales

    • Le CP ne peut pas approuver la postulation ou la réification de la « maladie mentale »

    • Le CP ne peut pas prédire son succès dans tous les cas

    • Le CP ne peut pas prédire sa défaillance dans tous les cas

    • Le CP ne peut pas s’établir au mépris des autres traditions de conseil

    • Le CP ne peut pas nécessairement raisonner avec la philosophie analytique

    • Notes

  • Essai nº 3 Sur la liberté virtuelle : offense, préjudice et censure dans le cyberespace

    • Introduction

    • Offense et préjudice

    • Liberté positive et liberté négative

    • Tribalisme virtuel

    • Le despotisme virtuel, ou la tyrannie d’étain

    • Préjudice virtuel

    • Cybertarianisme

    • Le rideau cybernétique

    • Pornographie virtuelle

    • Conclusion

    • Notes

  • Essai nº 4 Égalité des chances contre équité en matière d’emploi

    • Introduction

    • Prélude à la critique

    • Critique de l’équité en matière d’emploi

    • La Constitution orwellienne du Canada

    • Idéologie anti-kantienne

    • Une étude de cas : L’Association canadienne de philosophie

    • L’intolérance au mérite

    • Notes

ESSAIS MONDIAUX, 2001–2008

  • Essai nº 5 Sémantique générale et philosophie pratique : les contributions de Korzybski au Village planétaire (Conférence commémorative Alfred Korzybski)

    • Préface

    • Des cartes et des territoires

    • Korzybski et la mondialisation

    • Sémantique générale et pratique philosophique

    • Liaison temporelle

    • Paradoxe : le rôle de la fonction linguistique

    • Notes

  • Essai nº 6 Ainsi parlait Settembrini : un méta-dialogue sur la philosophie et la psychiatrie

    • Qu’est-ce qui unit la philosophie et la psychiatrie ?

    • Qu’est-ce qui sépare la philosophie et la psychiatrie ?

    • Qu’est-ce qui transcende la philosophie et la psychiatrie ?

    • Thérapeutes philosophes

    • Ainsi parlait Settembrini

    • Notes

  • Essai nº 7 Matrix et la caverne de Platon : pourquoi les suites ont échoué

    • La matrice et la philosophie

    • Comment The Matrix fait la différence

    • Pourquoi la matrice fait la différence

    • La matrice et la caverne de Platon

    • Pourquoi les suites échouent

  • Essai nº 8 Éthique, mondialisation et faim : le point de vue d’un éthicien

    • Introduction

    • Populations non humaines et antinaturalisme moral

    • Les populations humaines et les fondements de l’éthique

    • Quelles éthiques normatives sont viables ?

    • Déontologie

    • Téléologie

    • Éthique de la vertu

    • Éthique corrélative

    • Que devrions-nous faire ?

    • Notes

ESSAIS MAÏEUTIQUES, 2009–2015

  • Essai nº 9 Synchronicité, serpents et « quelque-chose-d’autre » : un méta-dialogue sur la philosophie et la psychothérapie

    • Synchronicité I

    • Synchronicité II

    • Serpents I

    • Synchronicité III

    • Synchronicité IV

    • Serpents II

    • Serpents III

    • « Quelque-chose-d’autre »

    • Notes

  • Essai nº 10 Thérapie en sciences humaines : restaurer le bien-être à une époque de maladies induites par la culture

    • Introduction

    • L’essor des sciences humaines en Occident

    • L’humanisme de la Renaissance

    • L’humanisme des Lumières

    • L’humanisme laïc

    • Les deux cultures

    • Le cerveau bicaméral : deux cultures, deux questions

    • Humanismes asiatiques

    • La Renaissance italienne rencontre le bouddhisme asiatique

    • Notes

  • Essai nº 11 Racines biologiques des conflits humains et leur résolution par le biais de l’évolution culturelle

    • La néguentropie et la lutte pour la survie

    • Régulation des conflits de nature via Optimum Numbers

    • Régulation et ritualisation des conflits intragroupes dans la nature

    • Absence de régulation et ritualisation des conflits humains

    • Sexualité et conflits violents

    • Le cerveau des primates est-il adaptatif ?

    • Le pouvoir de l’évolution culturelle

    • Notes

  • Essai nº 12 Une vision sceptique de la durabilité

    • Entités et systèmes physiques

    • Entités et systèmes biologiques

    • Considérations de la théorie du choix rationnel

    • Considérations anthropologiques

    • Considérations technologiques

    • Implications

    • Innovation

    • Éducation

    • Énergie

    • Environnement

    • Notes

ESSAIS HUMANISTES, 2016–2019

  • Essai nº 13 La Grève a tremblé, Akston a conseillé : comment Ayn Rand a réinventé la pratique philosophique

    • Introduction

    • Contexte philosophique

    • Contexte interpersonnel

    • Contexte contre-révolutionnaire

    • La séance de conseil philosophique

    • Conclusion

    • Notes

  • Essai nº 14 Dada comme pratique philosophique et vice-versa : réflexions sur le centenaire du Cabaret Voltaire

    • Introduction

    • Dimension linguistique

    • Dimension conceptuelle

    • Dimension esthétique

    • Dimension politique

    • Conclusion

    • Notes

  • Essai nº 15 Bien faire et bien vivre : réveiller le philosophe intérieur

    • Chez soi au « bord » de deux mondes : la contemplation et l’action

    • Désenchantement du public à l’égard de la philosophie comme contemplation

    • La clinique de l’argumentation

    • Que faisons-nous réellement ?

    • Faire le bien et bien vivre

    • De la philosophie occidentale au bouddhisme : un patchwork

    • Les praticiens philosophiques en tant que bodhisattvas

    • Éveiller le philosophe intérieur

    • Notes

  • Essai nº 16 La thérapie en sciences humaines comme remède aux inconvénients de la technosociété

    • Introduction

    • Qu’entendons-nous par « technosociété » ?

    • « Les deux cultures »

    • Monoculture : les sciences humaines en état de siège

    • Les inconvénients de la technosociété

    • Conclusions

LISTE DES TABLEAUX, DES ILLUSTRATIONS ET DES CRÉDITS

  • Tables

  • Figures

BIBLIOGRAPHIE

Texte original en anglais

TABLE OF CONTENTS

ACKNOWLEDGEMENTS

PREFACE

  • First Group, 1995–2000: Case Studies

  • Second Group, 2001–2008: Global Essays

  • Third Group, 2009–2015: Maieutic Essays

  • Notes

INTRODUCTION

  • What and Why?

  • The Essays

  • Conclusion

  • Note

CASE STUDIES, 1995–2000

  • Essay #1 On the Emergence of Ethical Counseling: Considerations and Two Case Studies

    • Historical Considerations

    • Theoretical Considerations

    • Methodological Considerations

    • Professional Considerations

    • Notes

  • Essay #2 What Philosophical Counseling Cannot Do

    • Introduction

    • PC Cannot Diagnose or Treat a Non-Noetic Physical Illness

    • PC Cannot Treat Brain Diseases

    • PC Cannot Endorse the Postulation or Reification of « Mental Illness »

    • PC Cannot Predict its Success in Every Case

    • PC Cannot Predict its Failure in Every Case

    • PC Cannot Establish Itself Regardless of Other Counseling Traditions

    • PC Cannot Necessarily Reason with Analytic Philosophy

    • Notes

  • Essay #3 On Virtual Liberty: Offense, Harm and Censorship in Cyberspace

    • Introduction

    • Offense and Harm

    • Positive Liberty and Negative Liberty

    • Virtual Tribalism

    • Virtual Despotism, or the Tin Tyranny

    • Virtual Harm

    • Cybertarianism

    • The Cyber Curtain

    • Virtual Pornography

    • Conclusion

    • Notes

  • Essay #4 Equal Opportunity versus Employment Equity

    • Introduction

    • Prelude to Critique

    • Critique of Employment Equity

    • Canada’s Orwellian Constitution

    • Anti-Kantian Ideology

    • A Case Study: The Canadian Philosophical Association

    • Intolerance of Merit

    • Notes

GLOBAL ESSAYS, 2001–2008

  • Essay #5 General Semantics and Practical Philosophy: Korzybski’s Contributions to the Global Village (The Alfred Korzybski Memorial Lecture)

    • Preface

    • Maps and Territories

    • Korzybski and Globalization

    • General Semantics and Philosophical Practice

    • Time-Binding

    • Paradox: The Role of Linguistic Function

    • Notes

  • Essay #6 Thus Spake Settembrini: a Meta-Dialogue on Philosophy and Psychiatry

    • What Unites Philosophy and Psychiatry?

    • What Divides Philosophy and Psychiatry?

    • What Transcends Philosophy and Psychiatry?

    • Philosophical Therapists

    • Thus Spake Settembrini

    • Notes

  • Essay #7 The Matrix and Plato’s Cave: Why the Sequels Failed

    • The Matrix and Philosophy

    • How The Matrix Makes a Difference

    • Why The Matrix Makes a Difference

    • The Matrix and Plato’s Cave

    • Why the Sequels Fail

  • Essay #8 Ethics, Globalization and Hunger: An Ethicist’s Perspective

    • Introduction

    • Non-Human Populations and Moral Anti-Naturalism

    • Human Populations and Foundations of Ethics

    • Which Normative Ethics are Viable?

    • Deontology

    • Teleology

    • Virtue Ethics

    • Correlative Ethics

    • What Ought We to Do?

    • Notes

MAIEUTIC ESSAYS, 2009–2015

  • Essay #9 Synchronicity, Serpents, and Something-Elseness: A Meta-Dialogue on Philosophy and Psychotherapy

    • Synchronicity I

    • Synchronicity II

    • Serpents I

    • Synchronicity III

    • Synchronicity IV

    • Serpents II

    • Serpents III

    • « Something-Elseness »

    • Notes

  • Essay #10 Humanities Therapy: Restoring Well-Being in an Age of Culturally Induced Illness

    • Introduction

    • The Rise of the Humanities in the West

    • Renaissance Humanism

    • Enlightenment Humanism

    • Secular Humanism

    • The Two Cultures

    • The Bicameral Brain: Two Cultures, Two Questions

    • Asian Humanisms

    • Italian Renaissance Meets Asian Buddhism

    • Notes

  • Essay #11 Biological Roots of Human Conflict and its Resolution via Cultural Evolution

    • Negentropy and the Struggle for Survival

    • Regulation of Conflict in Nature via Optimum Numbers

    • Regulation and Ritualization of Intra-Group Conflict in Nature

    • Lack of Regulation and Ritualization of Human Conflict

    • Sexuality and Violent Conflict

    • Is the Primate Brain Adaptive?

    • The Power of Cultural Evolution

    • Notes

  • Essay #12 A Skeptical View of Sustainability

    • Physical Entities and Systems

    • Biological Entities and Systems

    • Rational Choice-Theoretic Considerations

    • Anthropological Considerations

    • Technological Considerations

    • Implications

    • Innovation

    • Education

    • Energy

    • Environment

    • Notes

HUMANISTIC ESSAYS, 2016–2019

  • Essay #13 Atlas Shrugged, Akston Counseled: How Ayn Rand Reinvented Philosophical Practice

    • Introduction

    • Philosophical Context

    • Interpersonal Context

    • Counter-Revolutionary Context

    • The Philosophical Counseling Session

    • Conclusion

    • Notes

  • Essay #14 Dada as Philosophical Practice, and Vice Versa: Reflections on the Centenary of the Cabaret Voltaire

    • Introduction

    • Linguistic Dimension

    • Conceptual Dimension

    • Aesthetic Dimension

    • Political Dimension

    • Conclusion

    • Notes

  • Essay #15 Doing Good and Living Well: Awakening the Inner Philosopher

    • At Home on the « Edge » of Two Worlds: Contemplation and Action

    • Public Disenchantment with Philosophy as Contemplation

    • The Argument Clinic

    • What Do We Actually Do?

    • Doing Good and Living Well

    • From Western Philosophy to Buddhism: A Patchwork

    • Philosophical Practitioners as Bodhisattvas

    • Awakening the Inner Philosopher

    • Notes

  • Essay #16 Humanities Therapy as a Remedy for the Detriments of Technosociety

    • Introduction

    • What Do We Mean by « Technosociety »?

    • « The Two Cultures »

    • Monoculture: The Humanities under Siege

    • Detriments of Technosociety

    • Conclusions

LIST OF TABLES, ILLUSTRATIONS AND CREDITS

  • Tables

  • Figures

BIBLIOGRAPHY


REVUE DE PRESSE

par Anthem Press

Texte original en anglais

“Lou Marinoff is indeed one of a very few true Renaissance men and prophets of our age. His wit, societal criticism, and sense of humor are on a par with the likes of Lenny Bruce, George Carlin, and Dave Chappelle, while simultaneously channeling the spirits of the Buddha, Socrates, and Nietzsche.” — Professor Rick Repetti, Kingsborough College CUNY, USA.

“Professor Lou Marinoff is one of the prominent pioneers of modern philosophical practice.  Marinoff critiques western culture’s self-destruction and advocates the importance of philosophy, to individuals and societies, in the modern age. His writing is full of wit, wisdom, and humor.” — Professor Tianqun Pan, Nanjing University, China.

“Lou Marinoff’s books are not only well-known within the field of philosophical practice, but have also attracted citizens from across the social spectrum. This book is an unprecedented opportunity to access his hard-to-find writings. It will be a pleasant surprise both for Marinoff readers and for those who approach him for the first time.” — José Barrientos-Rastrojo, Professor at the University of Seville (Spain) and Director BOECIO (Center for Philosophical Practice with People at Social Risk).

“This unique book consisting of 16 essays characterizes the author as a brilliant writer-publicist, for whom philosophy is a way of life, a sphere of struggle and creativity. The book contains examples of specific cases of philosophical counseling, the author’s lectures given in different parts of the world, and critical and humanistic essays on various aspects of the social and spiritual life of modern society. Reading this book is a fascinating journey into the world of living thought, which helps to discover the ‘inner philosopher’ in every reader and gives faith in humanistic ideals. All this really allows us to consider the philosophical practice that the author actively promotes as the fourth historical phase of humanism (following the Renaissance, enlightenment, and secular phases).” —Professor Sergey Borisov, Department of Philosophy and Cultural Studies, South Ural State Humanitarian Pedagogical University, President of the Association of Philosophers-Practitioners “Ratio,” Russia.

“Lou Marinoff’s latest book is another germinal on grand precious collection of his intellectually exceptional contributions to philosophy seen as a fundamental aspect of our every day lives. This incisive volume delves into the details of the way in which philosophy, unlike psychiatry or the conventional helping professions, can effectively address our modern existential and identity conundrums—the way of philosophical counseling, of which Marinoff himself is the most widely recognized authority and standard-setter today.”—Professor Aleksandar Fati?, Institute for Philosophy and Social Theory, University of Belgrade, Director of Training, Integrative Counseling, Institute for Practical Philosophy.

“Lou Marinoff draws on a panoramic understanding of philosophy and contemporary culture to present a persuasive argument for philosophical practice. This collection of mostly previously published papers gathers in one place foundational and critical texts underlying the growing movement of philosophical practice. Though an expert in philosophy, Marinoff is also a polymath, as the best philosophers have always been. The way he expertly weaves the threads of his varying subjects is a pleasure to read and scholars of every stripe will find arguments that give pause for thought. Marinoff is often controversial but ultimately affirms the great benefits that philosophy can provide for general well-being.” — Professor Andrew Fitz Gibbon, State University of New York, Cortland, USA.

“Lou Marinoff is a pioneer in his own right, a philosopher with transdisciplinary and trans cultural interests and perspectives, as well as has a unique, independent, striking, even provocative voice. The breadth of his knowledge is impressive and he says new things in interesting ways.” —Professor Michael Picard, Douglas College, Canada.

Traduction de l’anglais au français par Google Gemini

« Lou Marinoff est en effet l’un des rares véritables hommes de la Renaissance et prophètes de notre époque. Son esprit, sa critique sociétale et son sens de l’humour sont à l’égal de figures telles que Lenny Bruce, George Carlin et Dave Chappelle, tout en canalisant simultanément les esprits du Bouddha, de Socrate et de Nietzsche. » — Professeur Rick Repetti, Kingsborough College CUNY, États-Unis.

« Le professeur Lou Marinoff est l’un des éminents pionniers de la pratique philosophique moderne. Marinoff critique l’autodestruction de la culture occidentale et défend l’importance de la philosophie, pour les individus comme pour les sociétés, à l’ère moderne. Ses écrits sont empreints d’esprit, de sagesse et d’humour. » — Professeur Tianqun Pan, Université de Nanjing, Chine.

« Les livres de Lou Marinoff sont non seulement célèbres dans le domaine de la pratique philosophique, mais ils ont également attiré des citoyens de tout le spectre social. Ce livre constitue une occasion sans précédent d’accéder à ses écrits difficiles à trouver. Ce sera une agréable surprise tant pour les lecteurs habituels de Marinoff que pour ceux qui l’abordent pour la première fois. » — José Barrientos-Rastrojo, Professeur à l’Université de Séville (Espagne) et Directeur de BOECIO (Centre de pratique philosophique auprès des populations en situation de risque social).

« Cet ouvrage unique composé de 16 essais caractérise l’auteur comme un brillant écrivain-publiciste, pour qui la philosophie est un mode de vie, une sphère de lutte et de créativité. Le livre contient des exemples de cas spécifiques de conseil philosophique, des conférences données par l’auteur dans différentes parties du monde, ainsi que des essais critiques et humanistes sur divers aspects de la vie sociale et spirituelle de la société moderne. La lecture de ce livre est un voyage fascinant dans le monde de la pensée vivante, qui aide à découvrir le « philosophe intérieur » de chaque lecteur et redonne foi dans les idéaux humanistes. Tout cela nous permet véritablement de considérer la pratique philosophique que l’auteur promeut activement comme la quatrième phase historique de l’humanisme (succédant aux phases de la Renaissance, des Lumières et de l’humanisme laïque). » — Professeur Sergey Borisov, Département de philosophie et d’études culturelles, Université pédagogique humanitaire d’État de l’Oural du Sud, Président de l’Association des philosophes-praticiens « Ratio », Russie.

« Le dernier livre de Lou Marinoff est un autre recueil séminal et d’une valeur inestimable qui rassemble ses contributions intellectuelles exceptionnelles à la philosophie, envisagée comme un aspect fondamental de notre vie quotidienne. Ce volume incisif plonge dans les détails de la manière dont la philosophie, contrairement à la psychiatrie ou aux professions d’aide conventionnelles, peut répondre efficacement à nos énigmes existentielles et identitaires modernes — la voie du conseil philosophique, dont Marinoff lui-même est aujourd’hui l’autorité la plus largement reconnue et la référence. » — Professeur Aleksandar Fati?, Institut de philosophie et de théorie sociale, Université de Belgrade, Directeur de la formation, Conseil intégratif, Institut de philosophie pratique.

« Lou Marinoff s’appuie sur une compréhension panoramique de la philosophie et de la culture contemporaine pour présenter un argument convaincant en faveur de la pratique philosophique. Ce recueil d’articles, pour la plupart déjà publiés, rassemble en un seul endroit les textes fondateurs et critiques qui sous-tendent le mouvement croissant de la pratique philosophique. Bien qu’expert en philosophie, Marinoff est aussi un polymathe, comme l’ont toujours été les meilleurs philosophes. La façon dont il tisse avec expertise les fils de ses différents sujets est un plaisir de lecture, et les chercheurs de tous horizons y trouveront des arguments qui incitent à la réflexion. Marinoff est souvent controversé, mais il affirme en fin de compte les grands bénéfices que la philosophie peut apporter au bien-être général. » — Professeur Andrew Fitz-Gibbon, Université d’État de New York, Cortland, États-Unis.

« Lou Marinoff est un pionnier à part entière, un philosophe aux intérêts et perspectives transdisciplinaires et transculturels, doté d’une voix unique, indépendante, percutante, voire provocante. L’étendue de ses connaissances est impressionnante et il dit des choses nouvelles d’une manière intéressante. » — Professeur Michael Picard, Douglas College, Canada.


RAPPORT DE LECTURE

L’Agora contre la Tour d’Ivoire : Clinique Noétique, Critique Postmoderne et Transculturalité chez Lou Marinoff

Résumé

Cet article propose une exégèse approfondie de la contribution théorique, méthodologique et politique de Lou Marinoff à partir de son œuvre somme Essays on Philosophy, Praxis and Culture (2022). En analysant ses seize essais cliniques et épistémologiques, nous mettons en lumière la manière dont Marinoff extrait le geste philosophique de son confinement académique pour le formaliser en une praxis noétique. Nous examinons l’architecture de sa méthode non interventionniste face aux dilemmes moraux, sa déconstruction radicale de l’appareil nosographique de la psychiatrie contemporaine (DSM), ainsi que sa charge politique contre la technosociété et le postmodernisme. Enfin, nous étudions l’hybridation transculturelle qu’il opère entre l’universalisme des Lumières et les sagesses orientales, positionnant les Nouvelles Pratiques Philosophiques (NPP) comme l’avant-garde d’un nouvel humanisme.

Introduction : La Crise du sens et le geste de reconquête de la Praxis

Le mouvement contemporain des Nouvelles Pratiques Philosophiques (NPP) se trouve à la croisée des chemins : partagé entre une volonté d’institutionnalisation clinique et le risque d’une dilution dans l’industrie de l’animation culturelle ou du développement personnel. Face à ce péril, le recueil Essays on Philosophy, Praxis and Culture de Lou Marinoff (2022) s’impose non pas comme une simple anthologie, mais comme un véritable traité de refondation épistémologique. L’enjeu est clair : arracher la philosophie à son auto-référentialité byzantine – héritée de la domination de la philosophie analytique anglo-américaine du XXe siècle – pour lui restituer sa fonction d’outil de salubrité publique et de thérapeutique existentielle.

Marinoff place son entreprise sous l’auspice du logicien et philosophe John Dewey (1917), dont il cite l’axiome fondateur :

“Philosophy recovers itself when it ceases to be a device for dealing with the problems of philosophers and becomes a method, cultivated by philosophers, for dealing with the problems of men.”

Traduction : « La philosophie se rétablit lorsqu’elle cesse d’être un moyen de traiter les problèmes des philosophes et devient une méthode, cultivée par les philosophes, pour traiter les problèmes des hommes. »

Pour Marinoff, la détresse de l’homme contemporain ne relève pas d’un déficit de molécules, mais d’un « vide existentiel » (existential vacuum) provoqué par le déclin de la religion organisée et le réductionnisme d’une science instrumentale incapable de produire du sens. Le retour à l’Agora n’est donc pas une profanation de la discipline, mais son unique moyen de survie éthique.

I. L’Architecture Méthodologique de la Consultation : Non-Directivité, Logique Floue et Théorie de l’Utilité

L’essai #1 (On the Emergence of Ethical Counseling) offre une modélisation mathématique et logique de la décision humaine qui prémunit le counseling philosophique de toute dérive gourouesque ou moralisatrice. Face à un consultant plongé dans la « paralysie décisionnelle » (decision paralysis), Marinoff n’agit pas en directeur de conscience, mais en analyste des systèmes de croyances.

Il sépare rigoureusement deux modalités d’intervention :

  1. Le conseil non prescriptif : Le praticien aide le client à cartographier et ordonner qualitativement ses choix selon les principes de la théorie de l’utilité d’après von Neumann et Morgenstern. Le philosophe n’évalue pas la valeur morale intrinsèque des préférences du client, mais s’assure de leur cohérence interne.

  2. Le conseil prescriptif : Lorsque le client omet une variable ou s’enferme dans une impasse logique, le conseiller suggère l’ajout, la suppression ou la modification d’une option. Toutefois, cette prescription reste strictement modale et conditionnelle.

La déontologie de Marinoff repose sur un principe absolu d’inviolabilité de l’agent moral :

“The counselor must resist making decisions on behalf of the counselee. This ‘non-interventionist’ approach is justified primarily by regard for the counselee’s dignity, autonomy, and responsibility as a moral agent.”

Traduction : « Le conseiller doit s’abstenir de prendre des décisions au nom du conseillé. Cette approche « non interventionniste » est justifiée principalement par le respect de la dignité, de l’autonomie et de la responsabilité du conseillé en tant qu’agent moral. »

C’est ici que Marinoff introduit une avancée clinique majeure en adaptant la théorie de la dissonance cognitive de Festinger pour conceptualiser la « dissonance existentielle » (existential dissonance). Le conflit psychologique aigu n’est souvent que le symptôme de surface d’une contradiction logique sous-jacente entre plusieurs ensembles de prémisses hébergés par le sujet (par exemple, une prémisse théologique confrontée à une réalité empirique). La méthode de Marinoff utilise l’outil sémantique d’Alfred Korzybski : le mot n’étant pas la chose, le trouble provient de la confusion tragique entre la « carte » cognitive de l’individu et le « territoire » réel de son existence. La résolution de la souffrance s’opère donc par une reconfiguration rationnelle de l’univers des prémisses du sujet.

II. Épistémologie de la Rupture Thérapeutique : Le Conflit Noétique face à l’Empire du DSM

L’apport le plus polémique, et pourtant le plus rigoureux, de Marinoff au milieu des NPP se situe dans sa délimitation des frontières entre la médecine psychiatrique et la praxis philosophique. Dans l’essai #2 (What Philosophical Counseling Cannot Do), il s’aligne sur les thèses d’antipsychiatrie de Thomas Szasz pour dénoncer la psychiatrisation outrancière de la condition humaine normale.

Marinoff opère une césure épistémologique stricte : il y a des maladies cérébrales (organiques, neurologiques, telles que la maniaco-dépression) qui relèvent de la médecine, et il y a des troubles noétiques (existentiels, axiologiques) qui relèvent exclusivement de la philosophie. L’assimilation des seconds aux premières par l’appareil nosographique du DSM (Manual diagnostique et statistique) constitue, selon lui, une pure imposture commerciale et conceptuelle :

“In sum, mental illness is a myth, and mental health is its pernicious reflection. The entrenchment of mental health as a putative medical state has given rise to a leviathan industry, filled with agencies, bureaucracies, and emissaries calling themselves mental health professionals.”

Traduction : « En somme, la maladie mentale est un mythe, et la santé mentale en est le reflet pernicieux. L’enracinement de la santé mentale en tant qu’état médical putatif a donné naissance à une industrie léviathanienne, remplie d’agences, de bureaucraties et d’émissaires se faisant appeler professionnels de la santé mentale. »

Marinoff dénonce l’inflation exponentielle des diagnostics du DSM (passant de 112 troubles en 1962 à 374 en 1994), qualifiant cette dérive d’« envie de la physique » (physics envy) propre aux sciences sociales, où la création de pathologies (comme le TDAH chez l’enfant) répond directement aux impératifs financiers des cartels pharmaceutiques. Face à cela, le réductionnisme biologique commet une erreur de catégorie :

“Noetic problems, like existential despair, may induce physical ailments, but medications do not cure noetic problems.”

Traduction : « Les problèmes noétiques, comme le désespoir existentiel, peuvent induire des maladies physiques, mais les médicaments ne guérissent pas les problèmes noétiques. »

Lorsqu’un psychiatre traite un dilemme moral ou une crise de sens par des psychotropes, Marinoff affirme qu’il pratique la « non-médecine avec une licence » (non-medicine with a license). En restituant au consultant sa responsabilité face à ses nœuds existentiels, le counseling philosophique arrache l’individu à la zombification pharmacologique pour le ramener à sa condition d’agent libre.

III. La Critique Biopolitique de la Modernité : Technosociété, Postmodernisme et l’Esprit Dada

La force de l’ouvrage de Marinoff est de lier la clinique individuelle à une critique macro-sociale sans concession. Dans l’essai #16, il formalise les méfaits de la technosociété, caractérisée par la virtualisation des rapports humains et l’atrophie de la maîtrise linguistique (remplacée par les émojis et les acronymes). Cette réduction de la bande passante cognitive engendre, selon lui, une crise de l’attention et une incapacité chronique à la contemplation.

Marinoff reformule alors l’Allégorie de la Caverne de Platon à l’aune du numérique :

“In technosociety, perception has become reality. Thus the masses have been gathered into Plato’s cave. The dangers of turning people into sheep, and reflective citizens into a mob, cannot be overstated.”

Traduction : « Dans la technosociété, la perception est devenue réalité. Ainsi, les masses ont été rassemblées dans la caverne de Platon. On ne saurait trop insister sur les dangers de transformer les gens en moutons et les citoyens réfléchis en foule. »

Cette aliénation de masse trouve son pendant institutionnel dans ce que Marinoff nomme la « monoculture woke » et le déconstructionniste postmoderne qui colonisent les universités occidentales. Dans l’essai #4 (Employment Equity versus Equal Opportunity), il livre une charge virulente contre les politiques d’ingénierie sociale et de discrimination positive, qu’il qualifie de contrefaçons orwelliennes de la justice. S’appuyant sur l’impératif catégorique de Kant (traiter l’humanité toujours comme une fin et jamais simplement comme un moyen), Marinoff soutient que l’équité biologique des quotas humilie l’individu en le réduisant à ses déterminismes chromosomiques ou raciaux, détruisant ainsi l’idéal méritocratique des Lumières.

Face à ce qu’il perçoit comme une tyrannie bureaucratique et un harcèlement idéologique au sein de l’académie, Marinoff préconise une méthode de subversion politique : le Dadaïsme comme pratique philosophique (essai #14). À l’instar des artistes du Cabaret Voltaire en 1916 face aux massacres de la Grande Guerre, le philosophe praticien contemporain doit utiliser la satire, l’humour iconoclaste et le dynamitage des vaches sacrées pour libérer l’esprit public de la censure et du conformisme de groupe.

IV. Transculturalité et Synthèse Humaniste : Du Stoïcisme au Bodhisattva Séculier

Malgré la virulence de ses charges critiques, l’œuvre de Marinoff s’achève sur une proposition constructive et syncrétique de grande envergure. L’essai #10 (Humanities Therapy: Restoring Well-Being in an Age of Culturally-Induced Illness) postule que le counseling philosophique constitue la quatrième phase historique de l’humanisme (succédant à la Renaissance, aux Lumières et à l’humanisme laïque du XXe siècle).

Cette quatrième phase se caractérise par une hybridation féconde entre les traditions occidentales (le stoïcisme d’Épictète, l’existentialisme, le pragmatisme) et les sagesses orientales (le bouddhisme humaniste, le taoïsme). Marinoff rappelle que face au dukkha (l’insatisfaction inhérente à l’existence, exacerbée par la surconsommation technologique), les structures rationnelles de l’Orient et de l’Occident convergent.

Dans l’essai #15, issu de ses dialogues avec le penseur bouddhiste Daisaku Ikeda, Marinoff redéfinit l’identité profonde du philosophe praticien. Il n’est plus un technicien de la syntaxe logique, mais un Bodhisattva séculier ou une « sage-femme » socratique. Sa mission éthique est de descendre volontairement dans les cercles de la caverne hyper-virtualisée moderne pour aider les sujets à rompre leurs chaînes cognitives et à faire accoucher leur « philosophe intérieur » (inner philosopher).

Conclusion : Le Manifeste des « Cavaliers du Sens »

Dans son introduction magistrale, le professeur Rick Repetti synthétise la portée prophétique de la démarche de Lou Marinoff face à l’effondrement axiologique de l’Occident :

“Marinoff is a key horseman of meaning. […] This collection reveals that Lou Marinoff is indeed one of the very few true Renaissance men and prophets of our age.”

Traduction : « Marinoff est un cavalier clé du sens. […] Ce recueil révèle que Lou Marinoff est en effet l’un des rares véritables hommes de la Renaissance et prophètes de notre époque. »

Pour la communauté internationale des praticiens de la philosophie, Essays on Philosophy, Praxis and Culture s’impose comme un texte de référence. Il démontre que pour survivre et s’imposer face aux empires cliniques de la psychologie et aux dogmatismes idéologiques, la philosophie pratique doit allier la plus stricte rigueur analytique à un courage politique et mondain total. L’œuvre de Marinoff rappelle à l’ordre une discipline amnésique : la philosophie n’est pleinement elle-même que lorsqu’elle redevient un mode de vie.

Bibliographie Référencée

  • Bion, Wilfred. Experiences in Groups. London: Tavistock, 1961.

  • Dewey, John. Creative Intelligence: Essays in the Pragmatic Attitude. New York: Henry Holt and Co., 1917.

  • Festinger, Leon. A Theory of Cognitive Dissonance. Stanford: Stanford University Press, 1957.

  • Korzybski, Alfred. Science and Sanity: An Introduction to Non-Aristotelian Systems and General Semantics. Lancaster: International Non-Aristotelian Library, 1933.

  • Marinoff, Lou. Essays on Philosophy, Praxis and Culture: An Eclectic, Provocative and Prescient Collection. Introduction by Rick Repetti. London/New York: Anthem Press, 2022.

  • Szasz, Thomas. The Myth of Mental Illness. New York: Harper & Row, 1961.


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Article # 275 – La vie examinée en pratique : une généalogie du soin de soi philosophique / The Examined Life in Practice: A Genealogy of Philosophical Self-Care, Mohammed Zeinu Hassen, International Journal of Literature and Arts (Science Publishing Group), New York, 2025

The Examined Life in Practice: A Genealogy of Philosophical Self-Care

(La vie examinée en pratique : une généalogie du soin de soi philosophique)

Mohammed Zeinu Hassen

Département des sciences sociales, Université de science et de technologie d’Addis-Abeba, Addis-Abeba, Éthiopie

International Journal of Literature and Arts (Science Publishing Group), New York, 2025


Hassen, M. Z. (2025). The Examined Life in Practice: A Genealogy of Philosophical Self-Care [La vie examinée en pratique : une généalogie du soin de soi philosophique]. International Journal of Literature and Arts, 13(4), 99-103. https://doi.org/10.11648/j.ijla.20251304.15


Copyright : © The Author(s), 2025. Published by Science Publishing Group. This is an Open Access article, distributed under the terms of the Creative Commons Attribution 4.0 License (http://creativecommons.org/licenses/by/4.0/), which permits unrestricted use, distribution and reproduction in any medium, provided the original work is properly cited.

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Traduit de l’anglais au français par Google Gemini


Résumé

La consultation philosophique est une pratique contemporaine qui applique la philosophie aux dilemmes personnels. Bien que beaucoup la perçoivent comme une invention moderne, cet article remet en question cette idée reçue en retraçant l’histoire de la philosophie en tant qu’art pratique de vivre. La thèse centrale défendue ici est que la consultation philosophique ne constitue pas un domaine nouveau, mais représente plutôt une résurgence de la vocation originelle de la philosophie, laquelle fut largement éclipsée par la professionnalisation du milieu universitaire et l’essor de la psychologie. Cette histoire commence avec Socrate, qui fit de l’examen de soi la condition sine qua non d’une vie d’une pleine valeur. L’article explore ensuite les écoles hellénistiques — le stoïcisme, l’épicurisme et le scepticisme —, qui fonctionnaient explicitement comme des thérapies de l’âme, offrant des cadres conceptuels pour atteindre la tranquillité de l’esprit et l’épanouissement humain. L’article suit cette tradition au Moyen Âge, période où elle fut sublimée au sein de la théologie, avec des figures telles que Boèce qui employa la philosophie comme une consolation face à la souffrance. Un renouveau humaniste s’est ensuite produit à la Renaissance sous la plume de penseurs comme Montaigne. L’Époque moderne a quant à elle connu une « grande divergence », la philosophie devenant une discipline académique de plus en plus abstraite, abandonnant la gestion des problèmes personnels au domaine naissant de la psychologie. Le XXe siècle a toutefois vu éclore les germes d’un renouveau : l’existentialisme et la logothérapie se sont recentrés sur les questions de sens, de liberté et d’angoisse. Enfin, l’article détaille la réémergence formelle de cette pratique à la fin du XXe siècle, lorsque des pionniers comme Gerd Achenbach et Lou Marinoff ont rétabli la philosophie comme un service direct au public. L’article conclut que la consultation philosophique opère un retour aux sources, réaffirmant la valeur durable de la philosophie en tant que guide pour affronter les défis fondamentaux de l’existence humaine.

Mots-clés : Consultation philosophique, Stoïcisme, Eudémonisme, Existentialisme, Méthode socratique, Gerd Achenbach, Lou Marinoff, Philosophie pratique.

1. Introduction

À une époque marquée par des progrès technologiques sans précédent, les sociétés traversent ce que le philosophe Charles Taylor nomme un changement des « conditions de croyance », susceptible d’engendrer une crise de sens chez de nombreux individus qui se sentent à la dérive, s’interrogeant sur leur but, leurs valeurs et leur place dans le monde [1]. La réponse dominante à cette souffrance a été d’ordre psychothérapeutique et pharmacologique, s’inscrivant dans un modèle médical qui pathologise la détresse. Bien que ces approches soulagent un grand nombre de personnes, elles s’avèrent souvent insuffisantes lorsque le problème ne relève pas de la chimie cérébrale ou d’une distorsion cognitive, mais procède d’une angoisse existentielle ou d’une confusion éthique. La consultation philosophique est réapparue au sein de cette brèche comme une ressource essentielle.

Pour beaucoup, l’idée de consulter un philosophe pour des problèmes personnels relève de la nouveauté [2]. L’image moderne du philosophe est généralement celle d’un universitaire cloîtré, engagé dans des débats techniques très éloignés des contingences de la vie quotidienne. Cet article soutient que cette image constitue une aberration historique. Notre thèse centrale est que la consultation philosophique est une redécouverte, un retour à la mission originelle de la philosophie en tant qu’art de vivre. Comme l’a abondamment documenté le chercheur Pierre Hadot, la philosophie antique n’a jamais été un simple discours théorique, mais se présentait d’abord et avant tout comme un « mode de vie », une manière d’exister qui exigeait des « exercices spirituels » visant la transformation de soi [3]. Le but n’était pas simplement de connaître le monde, mais d’y bien vivre.

Le présent article retracera l’arc historique de cette tradition thérapeutique en démontrant sa présence persistante tout au long de la pensée occidentale. Ce parcours débutera par les origines de la philosophie occidentale en Grèce antique, où Socrate, Platon et Aristote jetèrent les bases d’une vie examinée. Les écoles hellénistiques, à l’instar du stoïcisme et de l’épicurisme, fonctionnaient comme de véritables thérapies de l’âme. Nous suivrons ensuite cette impulsion thérapeutique lorsqu’elle fut absorbée par la théologie chrétienne au Moyen Âge — survivant dans des œuvres telles que La Consolation de la philosophie de Boèce — avant d’être ravivée sous une forme séculière par des penseurs de la Renaissance comme Montaigne. Par la suite, l’article analysera la « Grande Divergence » de l’Époque moderne, où la professionnalisation de la philosophie et la naissance de la psychologie consommèrent son éloignement des préoccupations personnelles. Néanmoins, même au cours de cette période, les germes d’un renouveau furent semés, car des mouvements tels que l’existentialisme et la logothérapie de Viktor Frankl replacèrent les questions de sens au premier plan. Enfin, nous aborderons l’époque contemporaine en détaillant l’établissement formel du mouvement moderne de la consultation philosophique par des pionniers comme Gerd Achenbach en Allemagne et Lou Marinoff aux États-Unis. Comprendre cette riche histoire permet d’apprécier le fait que la consultation philosophique ne constitue pas une thérapie « alternative », mais bien la restauration de la philosophie dans son rôle le plus vital : celui de guide dans la quête humaine d’une vie épanouie.

2. Les racines antiques : la philosophie comme thérapie de l’âme

Dans le monde gréco-romain antique, la distinction entre philosophie et thérapie n’existait pas. Les philosophes étaient considérés comme des médecins de l’âme, et leurs écoles s’apparentaient à des cliniques où les individus apprenaient à diagnostiquer et à traiter les passions ainsi que les fausses croyances génératrices de souffrance. Cette fonction thérapeutique constituait l’essence même de l’entreprise philosophique.

La pratique de la guérison philosophique commence avec Socrate. Tel qu’il est dépeint dans les dialogues de Platon, Socrate s’est vu investi d’une mission divine visant à éveiller ses concitoyens athéniens. Il ne dispensait pas de cours magistraux ; son laboratoire était la place publique et sa méthode était le dialogue. L’élenchos socratique se présentait comme un examen croisé rigoureux, conçu pour exposer l’ignorance de ses interlocuteurs. À mesure que leurs croyances s’effondraient sous le coup du contrôle logique, l’objectif était de provoquer l’aporie, un état douloureux de perplexité. Loin d’être destructive, cette démarche constituait un acte thérapeutique nécessaire. Socrate explique dans le Théétète de Platon qu’il agissait comme un « accoucheur des âmes » (maïeutique), aidant autrui à donner naissance à ses propres idées [4]. L’aporie était la catharsis requise pour libérer le terrain des fausses certitudes et ouvrir l’espace à une authentique enquête. Socrate croyait que toute mauvaise action découle de l’ignorance ; nous poursuivons ce que nous croyons être bon, de sorte que si nous sommes misérables, c’est que nos croyances sur le bien sont erronées. Le remède réside dans la connaissance, et plus spécifiquement dans la connaissance de soi. Son affirmation selon laquelle « une vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue » constitue la charte fondatrice de la consultation philosophique, établissant que l’épanouissement est impossible sans un examen continu de ses propres croyances [5].

Platon, disciple de Socrate, systématisa ces intuitions. Dans La République, il exposa sa théorie de l’âme tripartite, composée de la raison (l’intellect), du cœur (le courage ou l’ardeur) et de l’appétit (les désirs). Une âme saine existe dans l’harmonie, la raison guidant les autres parties. La détresse et le vice sont les symptômes d’une guerre civile psychique, où les parties indisciplinées ont renversé la raison [6]. Pour Platon, la philosophie s’imposait comme le régime thérapeutique ultime.

Aristote développa un système éthique tout aussi pratique, orienté vers l’eudaimonia, ou épanouissement humain. Pour Aristote, l’eudaimonia est la fin suprême de la vie humaine, une activité de l’âme en accord avec la vertu [7]. Les vertus sont des traits de caractère cultivés par l’exercice, et sa doctrine du Juste Milieu fournit un outil pratique, définissant chaque vertu comme un état d’équilibre entre deux vices opposés.

Après la mort d’Alexandre le Grand, l’instabilité politique engendra une angoisse généralisée, et les grandes écoles philosophiques se présentèrent dès lors comme des voies vers la paix de l’esprit. Martha Nussbaum soutient que ces philosophes considéraient les passions comme des erreurs cognitives susceptibles d’être corrigées [8]. Le stoïcisme fut sans doute la philosophie thérapeutique la plus influente. Sa puissance reposait sur la dichotomie du contrôle : comme l’enseignait Épictète, certaines choses dépendent de nous (nos jugements) et d’autres non (la santé, la richesse, la réputation) [9]. Les stoïciens soutenaient que la souffrance naît du désir de ce qui ne dépend pas de nous. Le remède consiste à s’entraîner à ne désirer qu’un caractère vertueux et à accepter les événements extérieurs avec équanimité. Les stoïciens développèrent à cette fin une boîte à outils d’exercices spirituels, un fait qui a conduit les psychothérapeutes modernes à identifier le stoïcisme comme une origine philosophique clé de la thérapie cognitivo-comportementale (TCC) [10].

L’épicurisme offrait une voie différente vers l’ataraxie, ou l’absence de trouble. Épicure identifia la peur des dieux et la peur de la mort comme les sources majeures d’anxiété, affirmant que la mort n’est « rien pour nous » [11]. La vie bonne consistait en un plaisir modeste et durable, que l’on atteignait au mieux en vivant simplement et en cultivant l’amitié. Le scepticisme proposa la thérapie la plus radicale : la suspension de tout jugement afin de libérer les individus des croyances dogmatiques génératrices d’anxiété. Pour tous ces penseurs antiques, la philosophie était une vie à mener, un ensemble de pratiques conçues pour guérir la condition humaine.

3. Le Moyen Âge et la Renaissance : sublimation et renouveau

À mesure que le christianisme s’imposait comme la force dominante en Europe, le centre de gravité de l’existence se déplaça vers le salut éternel, et la philosophie fut largement reléguée au rang de « servante de la théologie ». Son impulsion thérapeutique ne fut pas éteinte pour autant, mais intégrée dans de nouveaux cadres religieux. Les premiers penseurs chrétiens, à l’instar d’Augustin d’Hippone, s’inspirèrent du néoplatonisme ; l’ascension platonicienne vers le Bien devint le voyage de l’âme vers Dieu, et le « connais-toi toi-même » socratique se métamorphosa en une quête de Dieu au plus profond de l’âme.

L’exemple le plus saisissant du rôle thérapeutique de la philosophie se trouve chez Anicius Manlius Severinus Boethius (Boèce). Injustement emprisonné, il rédigea La Consolation de la philosophie, un dialogue entre lui-même et Dame Philosophie. Celle-ci lui administre un remède philosophique, démantelant son attachement aux « dons de la Fortune » en lui rappelant que les biens extérieurs sont inconstants et sans valeur réelle [12]. Le seul bien véritable est la vertu, qui réside en soi.

La Renaissance marqua une renaissance des études classiques et un recentrage de l’intérêt sur l’expérience humaine. Personne n’incarne mieux ce renouveau que Michel de Montaigne. Après s’être retiré des affaires publiques, Montaigne se consacra à ses Essais, se prenant lui-même comme sujet d’étude principal, convaincu que « chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition » [13]. Sa méthode consistait à éprouver ses propres pensées à l’aune de la sagesse des Anciens, non pour bâtir un système, mais pour apprendre à vivre. Sa devise, « Que sais-je ? », reflète un scepticisme profond qui nourrissait l’humilité et la résistance aux dogmes. Les Essais s’imposent comme un chef-d’œuvre de l’auto-consultation philosophique, déplaçant l’objet de la philosophie de l’abstrait vers la réalité concrète du soi individuel.

4. L’Époque moderne : la Grande Divergence

La période s’étendant du XVIIe au XIXe siècle fut le témoin d’un épanouissement sans précédent du génie philosophique, mais elle correspondit également au moment où la philosophie s’éloigna de sa mission thérapeutique. Deux développements majeurs forgèrent cette divergence : la réorientation de la philosophie vers l’épistémologie doublée de sa professionnalisation, et la naissance de la psychologie en tant que science indépendante.

L’aube de l’ère moderne est souvent associée à René Descartes, dont la quête d’un fondement indubitable de la connaissance déplaça le centre de gravité de la philosophie de l’éthique vers l’épistémologie. Bien que des penseurs comme Baruch Spinoza aient continué à proposer de grands systèmes éthiques, la tendance lourde s’orienta vers une abstraction accrue, une trajectoire cimentée par Emmanuel Kant. La densité technique de ses ouvrages les rendait inaccessibles au public profane, et la philosophie se mua en une discipline académique hautement spécialisée — un sujet d’étude universitaire plutôt qu’un mode de vie pratiqué au-dehors. Le philosophe n’était plus un guide de l’âme, mais un professeur [3].

À mesure que la philosophie désertait le champ des problèmes personnels, une nouvelle discipline s’appropria ce territoire. La fin du XIXe siècle vit la naissance formelle de la psychologie en tant qu’étude scientifique de l’esprit et du comportement. Comme le note l’historien Thomas Leahey, la psychologie fut l’une des dernières sciences spécialisées à s’émanciper de sa matrice originelle, la philosophie [14]. À travers des figures comme Wilhelm Wundt et Sigmund Freud, la psychologie se distingua en revendiquant un statut scientifique, adoptant un modèle médical qui appréhendait la détresse comme le symptôme d’un trouble sous-jacent. Durant la majeure partie du XXe siècle, le schéma culturel était sans équivoque : face à une difficulté personnelle, on consultait un professionnel formé à ce paradigme médico-scientifique. L’art antique du soin de l’âme s’était scindé : à la philosophie revenaient les concepts abstraits, à la psychologie revenait la personne concrète.

5. Le XXe siècle : les germes d’un renouveau philosophique

Malgré la domination de la philosophie académique et de la psychologie scientifique, de puissants courants philosophiques émergèrent au XXe siècle, préservant la vitalité de la tradition thérapeutique. Ces mouvements jetèrent les bases du renouveau de la pratique philosophique.

Dès le XIXe siècle, Søren Kierkegaard avait exploré l’angoisse non comme une pathologie, mais comme le « vertige de la liberté », une conséquence inéluctable du choix humain, préfigurant ainsi les préoccupations thérapeutiques de l’existentialisme [15]. L’existentialisme connut son apogée au lendemain des deux guerres mondiales, résonnant fortement auprès d’une génération confrontée à l’effondrement des valeurs traditionnelles. Des penseurs comme Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir et Albert Camus réorientèrent l’attention de la philosophie vers la réalité vécue de l’individu. Ses thèmes centraux — le fardeau de la liberté radicale, l’angoisse omniprésente et la quête de sens au sein d’un univers dénué de signification — constituent la matière même des crises personnelles. La célèbre formule de Sartre, « l’existence précède l’essence », signifiait que nous ne naissons pas avec un but prédéfini ; nous sommes « condamnés à être libres » de créer nos propres valeurs à travers nos choix [16]. Cette philosophie était profondément prescriptive, s’apparentant à un appel à forger un soi authentique, et ses idées possédaient une telle puissance thérapeutique qu’elles donnèrent naissance à la psychothérapie existentielle, portée par des figures telles que Rollo May et Irvin Yalom [17].

Une autre passerelle essentielle fut établie par Viktor Frankl, psychiatre et survivant de la Shoah, qui développa la logothérapie. S’appuyant sur son expérience des camps de concentration, consignée dans son ouvrage Découvrir un sens à sa vie, Frankl postula que la motivation première de l’être humain est une « volonté de sens » [18]. Il soutint que de nombreux problèmes modernes découlent d’un « vide existentiel » — un sentiment de vacuité. La logothérapie se définit comme une thérapie centrée sur l’aide apportée aux individus pour découvrir un sens unique à leur vie, que ce soit par le travail créateur, l’amour ou l’attitude adoptée face à une souffrance inévitable. Bien que théorisée par un médecin, la logothérapie s’avère fondamentalement être une pratique philosophique, dialoguant directement avec les questions intemporelles du but, de la valeur et de la responsabilité.

6. La réémergence : le mouvement moderne de la consultation philosophique

Au cours des dernières décennies du XXe siècle, les conditions étaient réunies pour une réémergence formelle de la philosophie en tant que service public. Le coup d’envoi officiel de ce renouveau est largement attribué à Gerd B. Achenbach, un philosophe allemand qui ouvrit son cabinet de consultation philosophique près de Cologne en 1981 [19]. Achenbach se fit le champion d’une « méthode sans méthode », consistant en un dialogue socratique ouvert, appréhendant le praticien non comme un expert détenteur de réponses, mais comme un interlocuteur qualifié qui aide le « visiteur » à envisager sa situation sous de multiples perspectives.

Si Achenbach a jeté les bases du mouvement, celui-ci a acquis une reconnaissance publique grâce à des philosophes américains dans les années 1990. Le plus éminent fut Lou Marinoff, dont le best-seller Plus de Platon, moins de Prozac ! introduisit la consultation philosophique auprès du grand public [2]. Contrairement à Achenbach, Marinoff proposa une méthode structurée baptisée le processus PEACE (Problem, Emotion, Analysis, Contemplation, Equilibrium — Problème, Émotion, Analyse, Contemplation, Équilibre). Une autre figure clé est Elliot D. Cohen, concepteur de la thérapie basée sur la logique (LBT pour Logic-Based Therapy), qui soutient qu’une grande part de la souffrance émotionnelle s’enracine dans une pensée irrationnelle [20]. La LBT offre aux clients une méthode pour identifier les sophismes au sein de leur discours intérieur et formuler un « antidote » philosophique. Ces différentes approches, tout en partageant un héritage commun, offrent des modèles distincts pour la pratique (voir Tableau 1).

Aujourd’hui, la consultation philosophique est un domaine mondial et diversifié, théorisé par des penseurs comme Peter Raabe qui s’efforcent d’en synthétiser les différents modèles [21]. Cette pratique s’unit autour de distinctions majeures qui la séparent de la psychothérapie : son but n’est pas de guérir une maladie mentale, mais d’aider les individus à parvenir à la compréhension de soi par le dialogue philosophique, s’appuyant ainsi sur un modèle éducatif et non médical. Elle s’attaque aux problèmes de vision du monde, de sens et de valeurs, offrant un complément vital à un système de santé mentale qui peine parfois à répondre aux questions les plus profondes de l’esprit humain.

Tableau 1. Comparaison des approches modernes de la consultation philosophique.

Caractéristique Gerd Achenbach Lou Marinoff (APPA) Elliot Cohen (LBT)
Méthode centrale « Méthode sans méthode » ; dialogue socratique ouvert. Accent mis sur la « compréhension » plutôt que sur la « résolution ». Processus PEACE : Problème, Émotion, Analyse, Contemplation, Équilibre. Thérapie basée sur la logique ; identification des biais logiques dans le discours intérieur et application d’antidotes philosophiques.
Rôle du praticien Partenaire de conversation ; co-philosophe qui aide à élargir la perspective du visiteur. Consultant philosophique ; apporte la sagesse des traditions philosophiques pour aider à résoudre le problème. Enseignant philosophe ; instruit le client sur les modes de pensée irrationnels et les principes vertueux.
Objectif principal « Aller au-delà » du problème en acquérant une compréhension plus riche et plus profonde de celui-ci et de soi-même. Atteindre l’« équilibre » en trouvant une solution viable à un problème donné. Surmonter les émotions et habitudes autodestructrices en cultivant une pensée rationnelle et un comportement vertueux.
Position face à la psychothérapie Fortement différenciée de la psychothérapie ; évite totalement les modèles de diagnostic et de traitement. Présentée comme une alternative à la psychothérapie pour les problèmes liés à l’existence, et non pour les maladies mentales [2]. Peut être perçue comme un pendant philosophique de la thérapie cognitivo-comportementale (TCC) [20].

7. Conclusion

L’histoire de la philosophie en tant que guide pour l’existence s’apparente au récit d’un retour cyclique chez soi. Cette pratique a débuté sur l’agora d’Athènes avec Socrate, qui pressait ses concitoyens d’examiner leur vie ; au terme d’un long voyage, elle a retrouvé la sphère publique sous la forme de la consultation philosophique moderne. L’impulsion thérapeutique de la philosophie était vibrante au sein des écoles hellénistiques, préservée au sein de la théologie chrétienne par des figures comme Boèce, et réinventée par l’humanisme de Montaigne. Même pendant son exil au sein des universités, l’esprit de la philosophie pratique fut maintenu vivant par les existentialistes et par des innovateurs tels que Viktor Frankl.

La réémergence formelle de la pratique philosophique à la fin du XXe siècle, à travers les travaux d’Achenbach, de Marinoff et de Cohen, a reconnecté les traditions philosophiques avec leur vocation première : servir non pas seulement de matières académiques, mais de ressources vivantes. Dans un monde du XXIe siècle empreint d’incertitude et d’aliénation, le besoin de cette pratique séculaire s’avère aigu. Les problèmes que les clients soumettent aujourd’hui aux conseillers — la quête de sens, un dilemme moral, un sentiment d’épuisement professionnel ou la douleur d’un deuil — ne sont pas fondamentalement des pathologies médicales ; ce sont des questions philosophiques. Le retour du conseiller-philosophe réaffirme une vérité intemporelle : la puissance de clarification et de rigueur de l’enquête philosophique constitue l’un de nos outils les plus essentiels, non seulement pour mieux penser, mais ultimement, pour mieux vivre.

Abréviations

  • APPA : American Philosophical Practitioners Association (Association américaine des praticiens de la philosophie)

  • TCC : Thérapie cognitivo-comportementale

  • LBT : Logic-Based Therapy (Thérapie basée sur la logique)

  • PEACE : Problem, Emotion, Analysis, Contemplation, Equilibrium (Problème, Émotion, Analyse, Contemplation, Équilibre)

Contributions de l’auteur

Mohammed Zeinu Hassen est l’unique auteur de cet article. L’auteur a lu et approuvé le manuscrit final.

Conflits d’intérêts

L’auteur déclare n’avoir aucun conflit d’intérêts.

Références

(Les références bibliographiques d’origine sont conservées à des fins de correspondance académique)

[1] Taylor, C. (2007). A secular age. The Belknap Press of Harvard University Press.

[2] Marinoff, L. (1999). Plato, not Prozac!: Applying eternal wisdom to everyday problems. HarperCollins.

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[4] Plato. (1989). Theaetetus (M. J. Levett, Trans.; M. Burnyeat, Rev.). Hackett Publishing Company.

[5] Plato. (2002). Five dialogues: Euthyphro, apology, crito, meno, phaedo (G. M. A. Grube, Trans.; J. M. Cooper, Rev.). Hackett Publishing Company.

[6] Plato. (1992). Republic (G. M. A. Grube, Trans.; C. D. C. Reeve, Rev.). Hackett Publishing Company.

[7] Aristotle. (2009). The Nicomachean ethics (L. Brown, Ed.; D. Ross, Trans.). Oxford University Press. (Original work c. 350 B.C.E.).

[8] Nussbaum, M. C. (1994). The therapy of desire: Theory and practice in Hellenistic ethics. Princeton University Press.

[9] Epictetus. (1983). The handbook (the encheiridion) (N. P. White, Trans.). Hackett Publishing Company. (Original work c. 135 C.E.).

[10] Robertson, D. (2010). The philosophy of cognitive-behavioural therapy (CBT): Stoic philosophy as rational and cognitive psychotherapy. Karnac Books.

[11] Diogenes Laertius. (1925). Lives of eminent philosophers (R. D. Hicks, Trans.). Loeb Classical Library.

[12] Boethius. (2008). The consolation of philosophy (P. G. Walsh, Trans.). Oxford University Press. (Original work c. 524 C.E.).

[13] Montaigne, M. de. (1958). The complete essays of Montaigne (D. M. Frame, Trans.). Stanford University Press. (Original work published 1580).

[14] Leahey, T. H. (2017). A history of psychology: From antiquity to modernity (8th ed.). Routledge.

[15] Kierkegaard, S. (1980). The concept of anxiety: A simple psychologically orienting deliberation on the dogmatic issue of hereditary sin (R. Thomte, Trans.). Princeton University Press. (Original work published 1844).

[16] Sartre, J.-P. (2007). Existentialism is a humanism (C. Macomber, Trans.). Yale University Press. (Original work published 1946).

[17] Yalom, I. D. (1980). Existential psychotherapy. Basic Books.

[18] Frankl, V. E. (1959). Man’s search for meaning. Beacon Press.

[19] Achenbach, G. B. (1994). Philosophische Praxis. Dinter.

[20] Cohen, E. D. (2016). Logic-based therapy and consultation: A philosophical practice. Rowman & Littlefield.

[21] Raabe, P. B. (2000). Philosophical counseling: Theory and practice. Praeger.


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Article # 269 – La pensée et la vie. Guide de la consultation et des pratiques philosophiques / Il pensiero e la vita. Introduzione alla consulenza e alle pratiche filosofiche, Neri Pollastri, Apogeo, 2020

Pollastri, N. (2004). Il pensiero e la vita. Guida alla consulenza e alle pratiche filosofiche. Apogeo.
Pollastri, N. (2004). Il pensiero e la vita. Guida alla consulenza e alle pratiche filosofiche. Apogeo.

Neri Pollastri

Il pensiero e la vita. Introduzione alla consulenza e alle pratiche filosofiche

Présentation de l’ouvrage par l’auteur

Édition originale 2020

C’est mon premier livre sur le sujet, paru en 2004 chez l’éditeur Apogeo. Il s’agit d’une introduction encore actuelle à bien des égards, qui comprend une partie très importante dans laquelle j’illustre comment le travail philosophique auprès des personnes est entièrement conforme au sens que possédait la philosophie à ses origines, avant Socrate.

L’ouvrage est pour l’essentiel d’une lecture aisée ; il présente une histoire synthétique de la pratique jusqu’à cette date (les choses ont évolué quelque peu par la suite, la profession s’étant par exemple diffusée dans des pays qu’elle n’avait pas encore atteints à l’époque, mais cela n’a pas changé grand-chose), une explication de sa genèse ainsi qu’un premier inventaire illustré de ses pratiques connexes — ce que l’on nomme les « pratiques philosophiques ».

Une riche bibliographie y est également jointe, elle aussi nullement obsolète au vu du temps passé.

Source : Site web de l’auteur Neri Pollastri.

  * * *

Réédition de 2020

Épuisé depuis longtemps, Il pensiero e la vita [La pensée et la vie] redevient disponible plus de quinze ans après sa parution. Première monographie italienne consacrée à la consultation philosophique, cet ouvrage inaugura la collection « Pratiche Filosofiche » [Pratiques Philosophiques] dirigée par Umberto Galimberti pour les éditions Apogeo, au sein de laquelle parurent ensuite les livres de pionniers tels qu’Achenbach, Lahav ou Schuster.

Dès 2004, Il pensiero e la vita dotait la consultation d’un solide fondement épistémologique en la distinguant nettement du counseling philosophique et des professions d’aide. L’auteur y démontrait son isomorphisme structurel avec la pensée philosophique dans son acception traditionnelle, à l’égard de laquelle la pratique s’inscrit en pleine continuité, n’étant « rien d’autre que de la philosophie ».

L’ouvrage inscrit également la discipline au sein du panorama plus vaste de ce que l’on nomme les « pratiques philosophiques », propose un bilan de ses vingt premières années d’existence à travers l’étude de certains de ses premiers protagonistes, et fixe les coordonnées de la pratique professionnelle.

Cette nouvelle édition, publiée par l’éditeur sicilien Algra, reprend l’intégralité du texte original en actualisant seulement quelques références bibliographiques et sitographiques, et s’enrichit d’une postface qui fait le point sur l’état de l’art actuel.

Outre le site de l’éditeur, le volume est disponible à l’achat sur les principales librairies en ligne (Mondadori, Hoepli, Amazon, Libreria Universitaria, etc.).

Source : Site web de l’auteur Neri Pollastri.


Extraits originaux et traductions — Neri Pollastri (2004)

1. Le refus du paradigme thérapeutique / Il rifiuto del paradigma terapeutico

« La consulenza filosofica non è terapeutica, può avere degli effetti terapeutici indiretti, ma non è compito del filosofo interessarsene. […] Il consulente deve muoversi con la sola intenzione di esaminare socraticamente il pensiero e la vita degli individui facendo chiarezza nelle loro concezioni del mondo, aumentandone la consapevolezza, fornendo ai consultanti nuove informazioni e nuove connessioni di senso. Deve escludere l’impiego sistematico di schemi o di teorie utilizzate come griglie interpretative, ogni forma di consiglio sapienziale e l’uso strumentale di esercizi e attività psicofisiche per mutare percezioni e stati d’animo. »

« La consultation philosophique n’est pas thérapeutique ; elle peut certes générer des effets thérapeutiques indirects, mais il n’appartient pas au philosophe de s’en préoccuper. […] Le consultant doit agir dans l’unique intention d’examiner socratiquement la pensée et la vie des individus, afin de clarifier leurs conceptions du monde, d’accroître leur lucidité, et de fournir aux consultants de nouvelles informations ainsi que de nouvelles connexions de sens. Il doit exclure l’usage systématique de schémas ou de théories employés comme grilles interprétatives, toute forme de conseil sapiential, ainsi que l’usage instrumental d’exercices et d’activités psycho-physiques destinés à modifier les perceptions et les états d’âme. »


2. Le concept de « Trans-formation » / Il concetto di « Tras-formazione »

« Sebbene il lavoro di razionalizzazione filosofica si svolga sul piano cognitivo il piano emotivo non ne rimane escluso. La scelta del modo in cui, concretamente, si opererà la razionalizzazione e ricostruzione della concezione del monde, spetta interamente al consultante. Il consulente è solo un accompagnatore, un esperto che fornisce strumenti e alternative e mette a disposizione il proprio esser filosofo per portare avanti l’esame. […] È un lavoro di « tras-formazione »: il sapere immediato del consultante viene messo in discussione, ricostruito e quindi « tras-formato » in visioni del mondo nuove e più coerenti. »

« Bien que le travail de rationalisation philosophique s’effectue sur le plan cognitif, la dimension émotive n’en demeure pas exclue. Le choix de la modalité selon laquelle s’opéreront, concrètement, la rationalisation et la reconstruction de la conception du monde appartient entièrement au consultant. Le consultant n’est qu’un accompagnateur, un expert qui fournit des outils et des alternatives, et qui met à disposition sa qualité de philosophe pour mener à bien l’examen. […] Il s’agit d’un travail de « trans-formation » : le savoir immédiat du consultant est mis en discussion, reconstruit, et se trouve ainsi « trans-formed » en des visions du monde nouvelles et plus cohérentes. »


Fiches de lecture : Neri Pollastri, La pensée et la vie. Guide de la consultation et des pratiques philosophiques, 2004 (sous la direction de Daria Filippi)

Neri Pollastri

Il se consacre à la consultation philosophique depuis 1998. Il a publié deux ouvrages sur le sujet, Il pensiero e la vita [La pensée et la vie] (Milan, Apogeo, 2004) et Consulente filosofico cercasi [Recherche consultant philosophique] (Milan, Apogeo, 2007), ainsi qu’une vingtaine d’articles. Il a été l’un des fondateurs de Phronesis – Association italienne pour la consultation philosophique, dont il est the président depuis 2005 et dont il codirige la revue éponyme. Depuis 2005, il enseigne la « Théorie et pratique de la consultation philosophique » à l’Université Ca’ Foscari de Venise. Il a également publié plusieurs études dans d’autres domaines de la philosophie, notamment le volume L’assoluto eternamente in sé cangiante. Interpretazione olistica del sistema hegeliano [L’absolu éternellement changeant en soi. Interprétation holistique du système hégélien] (Naples, La Città del Sole, 2001).

Autres ouvrages du même auteur

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Le discours de Pollastri s’amorce par une analyse politique et socioculturelle de notre époque, laquelle le conduit à postuler que le besoin de philosophie s’avère aujourd’hui de plus en plus prégnant. L’être humain éprouve le besoin de comprendre et, par voie de conséquence, formule des interrogations philosophiques. C’est précisément dans ce contexte qu’a émergé un nouveau type de spécialiste : le consultant philosophique.

La philosophie entretient des rapports peu directs avec la pratique ; elle est amour du savoir pour lui-même et a toujours apporté des réponses non définitives. Pour autant, Platon lui-même soutient que la philosophie consiste dans le « savoir se servir de ce que l’on fait ». Elle se présente comme un mouvement perpétuel, un agir, un faire — un philosopher, précisément — qui n’exerce pas ses effets sur le monde environnant l’agent, mais sur l’agent lui-même. C’est en ce sens que la philosophie peut être légitimement considérée comme une pratique.

Pollastri estime néanmoins nécessaire que la philosophie aille à la rencontre des non-philosophes : dès lors, il devient possible de parler de « Pratiques Philosophiques ». Parmi celles-ci, l’auteur recense :

  • La littérature philosophique pratique : une lecture accessible qui, tout en n’exigeant pas de compétences notionnelles de la part du lecteur, aborde philosophiquement des thèmes en prise directe avec la vie quotidienne ;

  • La « Philosophy for Children » (Philosophie pour enfants) : créée par le philosophe américain Matthew Lipman, elle vise, à travers la lecture de récits et le dialogue communautaire qui en découle, le développement des habiletés de pensée chez l’enfant ;

  • Les « Cafés Philo » : initiés en France par le philosophe Marc Sautet, ils consistent en des discussions portant sur divers sujets, menées dans des espaces publics délibérément ouverts à tous et non traditionnels (cafés, pubs, librairies et bibliothèques). Le philosophe n’y est pas le protagoniste, mais y exerce la fonction d’expert non pas du sujet — lequel est déterminé par les autres participants —, mais des modalités selon lesquelles celui-ci est abordé ;

  • Les séminaires de groupe : proches des précédents mais caractérisés par un niveau d’engagement supérieur, ils ont pour but de favoriser la participation de non-spécialistes à des recherches et à des confrontations philosophiques ;

  • Les vacances et voyages philosophiques ;

  • La « Philosophy of Management » (Philosophie du management) ;

  • La consultation philosophique, qui constitue la pratique philosophique par antonomasase.

Cette dernière naît en Allemagne en 1981, sous l’impulsion du philosophe Gerd Achenbach, sous l’appellation de « Philosophische Praxis ». Il s’agit d’une activité professionnelle exempte de visée thérapeutique, dans laquelle le philosophe se met à la disposition de quiconque ressent le besoin d’affronter avec rigueur, esprit de recherche et confrontation dialogique les problèmes et les questions posés par sa propre existence. Cette démarche constitue une nouveauté car, si les philosophes ont souvent eu l’occasion d’exercer une fonction de conseil par le passé — notamment à travers le rôle de précepteur —, le philosophe en tant que professionnel est une figure historiquement inexistante : même lorsqu’une autorité lui est reconnue, il survit principalement à travers la profession d’enseignant. Sous ce vocable, Achenbach inscrit la philosophie dans l’activité professionnelle et la vie quotidienne, s’efforçant de l’extraire — ou du moins de la différencier — du ghetto de la philosophie académique, tout autant que des psychothérapies. Il juge ces dernières inadéquates pour traiter les difficultés quotidiennes, dans la mesure où elles sont porteuses de solutions générales et technicistes, transforment tout problème en pathologie, et appréhendent l’individu dans une perspective médicale et non existentielle.

La consultation philosophique est donc, pour il son fondateur, essentiellement philosophie et non une profession d’aide. Elle s’offre comme un moyen de penser de façon productive, de réfléchir sur des problèmes concrets sans la prétention d’un résultat établi à l’avance et sans s’appuyer sur des formes déterminées de savoir. Il est par conséquent impossible d’en définir une méthode.

Achenbach a élevé la « sagesse » au rang de maître-mot de la discipline, créant un néologisme qui signifie « capacité de savoir-vivre ». Celle-ci ne relève pas de contenus sapientiaux, mais suppose comme condition préalable la vie authentique. L’homme ne connaissant jamais le tout, il ne peut affronter l’existence sur la base de règles ; il ne peut que « savoir qu’il ne sait pas ». Cela ne signifie pas que l’on ne puisse se fier à certains repères, mais ceux-ci conservent toujours un caractère provisoire.

À la suite de l’ouverture du cabinet d’Achenbach, des initiatives analogues ont vu le jour, initialement en Allemagne, puis progressivement au-delà de ses frontières. Pollastri en propose un panorama exhaustif et critique, décrivant la manière dont la discipline s’est développée au sein des différentes nations, selon quelles orientations, et quels en ont été les principaux promoteurs. Ce tour d’horizon s’achève sur la situation italienne, où la consultation philosophique est apparue avec un retard marqué (1998).

La posture radicale et originale d’Achenbach n’a pas été adoptée ni poursuivie par l’ensemble de ses épigones, en raison notamment de certains nœuds problématiques que le philosophe n’avait pas résolus : comment pallier les lacunes en matière de relations interpersonnelles, et comment déployer une pratique sans méthode ni objectif prédéfinis ? Dans le monde anglo-saxon, ces difficultés se sont traduites par un rapprochement de la consultation philosophique avec le Counseling, et donc par une assimilation aux professions d’aide. Un point nodal de la discipline réside en effet dans le rapport entre consultation philosophique et thérapie. L’efficacité de cette dernière ou l’existence de la maladie ne sont nullement niées ; toutefois, la consultation se désintéresse du paradigme thérapeutique pour appréhender les problèmes différemment, c’est-à-dire en faisant de la philosophie. Il existe une circularité entre les formes de la pensée et les processus psychologiques, mais l’agir philosophique doit faire un usage informatif et problématique des connaissances psychologiques, et non technique ou thérapeutique. Concernant la dimension du transfert et du contre-transfert, Pollastri rappelle que la discipline a fréquemment fait l’objet d’accusations quant au fait de négliger cet élément. Selon lui, le transfert se produit dans toute relation interpersonnelle : la consultation philosophique ne doit pas se focaliser sur cet aspect, sous peine de trahir sa propre posture et de basculer dans un registre psychologique instrumental.

Bien qu’avec des différences évidentes et nécessaires, Pollastri considère que le Counseling existentiel de Viktor Frankl (qui introduit la dimension noétique du sens) et le Counseling rogérien (avec le concept d’anti-modèle et la thérapie centrée sur le client) sont plus proches de la consultation philosophique que ne le sont la psychanalyse ou d’autres formes de thérapies.

L’auteur consacre une partie de son ouvrage à l’histoire de la philosophie, à ses origines et à ce qui l’a précédée, et donc influencée et guidée (le récit mythique, la tradition religieuse, certaines formes transmises de sagesse éthique et politique, ainsi que les écoles théâtrale et historique qui fleurissent en Grèce parallèlement à l’émergence de la philosophie). À travers cet excursus, il explicite l’identité de la philosophie, les éléments qui ont jalonné et caractérisé son développement au cours des siècles, ainsi que la spécificité de la jeune consultation philosophique.

Avec la naissance de la philosophie, l’énigme dépouille la signification d’obstacle qu’elle revêtait dans le récit mythique pour revêtir celle de formulation d’une recherche ; le logos rationnel continue néanmoins de graviter autour des mêmes interrogations, à savoir les aspects les plus complexes et inquiétants de l’existence humaine. Ce logos est qualifié de philo-sophia et l’homme de philo-sophos — jamais de sophos, car il ne pourra jamais s’approprier la sagesse-savoir, mais seulement la rechercher, cette recherche constituant en elle-même un mode de vie.

Socrate a souvent été érigé en modèle de la consultation philosophique, principalement en raison de son désaveu du savoir, c’est-à-dire le principe de l’ignorance consciente : le plus sage est celui qui sait qu’il ne sait pas. De surcroît, Socrate n’emploie jamais le terme de méthode et ne se soucie pas d’en définir le concept. Le philosopher est pour lui une mise en question de soi-même et une attitude à pratiquer dans toutes les circonstances du quotidien. La philosophie ne résout pas les problèmes : elle les contextualise et tente de leur conférer un sens. Le seul « outil » non strictement philosophique mobilisé par Socrate est l’ironie, laquelle vise à responsabiliser l’interlocuteur pour l’inciter à la recherche et à la réflexion personnelle. L’approche socratique, affirme Pollastri, semble ainsi poser les fondements de l’agir propre à la Consultation Philosophique et constituer un rempart contre toute hybridation possible avec les activités psychothérapeutiques. De l’avis de l’auteur, la philosophie de Hegel n’est pas éloignée de cet esprit : le mouvement du concept, la recherche de sens. Il en va de même pour la pensée philosophique orientale, caractérisée par le renoncement à la catégorie de Vérité, l’absence de fin, de moyens et de méthode, au profit de la seule voie (Tao) à suivre.

Dans la dernière partie de son traité, Pollastri s’attache à dessiner l’identité de la consultation philosophique en décrivant les rôles de ses protagonistes, ses moments fondamentaux et ses « visées ».

Celui qui conduit la consultation doit être un philosophe et non un simple expert en philosophie, dans la mesure où il s’agit de philosophie authentique, envisagée dans sa conception dynamique de recherche. Le consultant doit agir dans l’unique intention d’examiner socratiquement la pensée et la vie des individus, afin de clarifier leurs conceptions du monde, d’accroître leur lucidité, et de fournir aux consultants de nouvelles informations ainsi que de nouvelles connexions de sens. Il doit exclure l’usage systématique de schémas ou de théories employés comme grilles interprétatives, toute forme de conseil sapiential, ainsi que l’usage instrumental d’exercices et d’activités psycho-physiques destinés à modifier les perceptions et les états d’âme. Le consultant doit connaître les phénomènes de la sphère émotionnelle, mais ces connaissances doivent servir à objectiver la situation et à rendre le consultant conscient des dynamiques à l’œuvre au sein de la relation, et non à des fins thérapeutiques. Le consultant se doit d’écouter le récit de l’autre, de poser des questions pour comprendre et faire comprendre, et de veiller à la cohérence de la narration. Il s’agit de dialoguer en s’impliquant et en se remettant en question pour apprendre.

Les consultants sont généralement mus par des motivations très concrètes, relevant tendanciellement de la sphère relationnelle. Ils s’adressent à un consultant philosophique pour échanger avec une personne habituée à réfléchir sur des questions d’importance, pour évoquer leurs difficultés avec un tiers qui n’en médicalise pas le contexte, ou par déception à la suite d’expériences de psychothérapie. Leurs attentes s’avèrent également variables : certains aspirent à une résolution de leurs problèmes mais découvrent le caractère stimulant de leur problématisation, tandis que pour d’autres, cet aspect constitue un motif de rupture de la consultation.

La question de la santé du consultant n’intervient nullement dans le déroulement de la consultation philosophique, bien qu’une vigilance quant aux conditions de la personne en présence soit requise. La consultation philosophique n’est pas thérapeutique ; elle peut certes générer des effets thérapeutiques indirects, mais il n’appartient pas au philosophe de s’en préoccuper.

Le dialogue doit se déployer selon un standard de qualité élevé, exempt d’éléments faisant obstacle à l’écoute, à la compréhension et à l’interaction. Lorsque des limites de cette nature apparaissent, le consultant doit être prompt à interrompre son travail en actant son impossibilité, et à orienter le consultant vers d’autres professionnels.

L’initiation de la consultation philosophique procède d’un problème ; la première parole échoit au consultant, qui expose son expérience et ses difficultés. Le consultant écoute afin de comprendre. Cette narration se révélant souvent ambiguë, imprécise et porteuse d’implicites, le philosophe se doit d’introduire un ordre rationnel dans le discours du consultant en entrant en relation avec lui. Un rapport paritaire s’avère indispensable pour consentir un authentique dialogue philosophique. Le contrat est exclu de cette relation ; seuls doivent être signifiés le facteur économique, le fait que la philosophie ne vise pas de solutions préétablies, et le fait que le nombre de séances demeure limité. Il convient de ne pas fixer d’échéances, de fréquence ni de durée rigides pour les rencontres.

Au fil de la narration, les deux dialoguants dépassent le fait contingent : une réflexion progressive s’instaure, de nouvelles interrogations surgissent, et la conception du monde du consultant gagne en conscience pour s’élaborer progressivement en une philosophie.

Bien que le travail de rationalisation philosophique s’effectue sur le plan cognitif, la dimension émotive n’en demeure pas exclue. « Le choix de la modalité selon laquelle s’opéreront, concrètement, la rationalisation et la reconstruction de la conception du monde appartient entièrement au consultant. Le consultant n’est qu’un accompagnateur, un expert qui fournit des outils et des alternatives, et qui met à disposition sa qualité de philosophe pour mener à bien l’examen. » Manifestement, le philosophe possède lui aussi sa propre vision du monde, mais il se doit de ne pas la faire valoir comme une Vérité.

Il s’agit d’un travail de « trans-formation » : le savoir immédiat du consultant est mis en discussion, reconstruit, et se trouve ainsi « trans-formé » en des visions du monde nouvelles et plus cohérentes.

Pour Pollastri, la conclusion d’une consultation philosophique peut intervenir pour quatre motifs : le problème, à la faveur d’une conscience nouvelle, a perdu de sa pertinence ; d’autres voies s’avèrent requises pour sa résolution ; la poursuite du travail s’avère trop exigeante ; ou le consultant se sent en mesure de poursuivre le chemin seul, ayant assimilé l’importance de la philosophie.

Concernant la formation des consultants philosophiques, de nombreux problèmes subsistent, la discipline étant dépourvue de reconnaissance juridique. Pour la majeure partie des expériences étrangères, on constate des formations ad personam privées de programmes unifiés. En Italie, à l’inverse, divers cursus ont vu le jour, mais leur qualité n’est nullement garantie. Selon l’auteur, la formation devrait s’acquérir par l’étude, la recherche, la réflexion personnelle, la participation à des séminaires et à des confrontations de groupe, ainsi que par l’accomplissement d’un practicum.

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Voici la version révisée et minutieusement polie de la traduction du texte de Neri Pollastri.

Chaque phrase a été retravaillée pour garantir une précision conceptuelle absolue, en éliminant les calques de l’italien et en adoptant la terminologie consacrée par la philosophie pratique et l’épistémologie de la consultation en langue française.


ANNEXE I

RECENSION

Cahiers de la Comunicazione Filosofica 44 — www.sfi.it

par Augusto Cavadi

Neri Pollastri, Il pensiero e la vita. Guida alla consulenza e alle pratiche filosofiche, Algra, Viagrande, 2020, 264 p.

Cavadi, A. (2020). [Recension du livre Il pensiero e la vita. Guida alla consulenza e alle pratiche filosofiche, par N. Pollastri]. Comunicazione Filosofica, (44), 177-179. https://www.sfi.it

Traduction de l’italien au français par google Gemini

Si quiconque, intrigué par des articles de presse ou des personnages littéraires (à l’instar de l’un des protagonistes du roman La méthode Schopenhauer d’Irvin D. Yalom), souhaitait en savoir plus sur la consultation philosophique, il a désormais la possibilité de s’informer en puisant directement à l’une des sources les plus autorisées. En effet, seize ans après sa première édition (chez Apogeo), l’ouvrage Il pensiero e la vita. Guida alla consulenza e alle pratiche filosofiche (Algra, Viagrande, 2020) de Neri Pollastri vient d’être réédité, augmenté de quelques contributions significatives. Il s’agit de l’un des tout premiers volumes organiques sur le sujet, signé par le pionnier de la « philosophie en pratique » en Italie.

Le premier chapitre propose un panorama des principales « pratiques philosophiques » (de la Philosophy for children aux Cafés Philo, des séminaires de groupe aux vacances et voyages philosophiques, jusqu’aux initiatives dans le monde de l’entreprise) afin de contextualiser la « pratique » que l’auteur considère comme la plus révolutionnaire : la « consultation philosophique » telle qu’elle fut inventée en Allemagne en 1981 par Gerd Achenbach (qui, jouant sur une certaine ambivalence sémantique, l’avait baptisée Philosophische Praxis). Ce qui, selon l’auteur, s’avère le plus difficile à faire comprendre, c’est qu’elle ne constitue pas une « nouvelle profession de soin » (p. 45), mais une « authentique et pure philosophie » qui « ne doit pas s’hybrider avec d’autres formes d’agir et, par conséquent, ne doit pas se transformer en « philosophie appliquée » — c’est-à-dire en la mise en œuvre d’une philosophie déterminée, systématiquement théorisée et fondée — mais doit plutôt « penser les problèmes concrets de manière productive », sans jamais être intentionnellement orientée vers l’obtention de « résultats » ou la poursuite d’ »objectifs » ». Pas même celui du bonheur, du bien-être ou de l’harmonie de l’individu avec le monde, puisque, paradoxalement, « bien qu’elle constitue une aide, la philosophie ne sait pas ce que cela signifie, étant donné que « seule une conscience obtuse sait ce qu’est l’aide, seule la stupidité militante sait quand l’homme est aidé » » (p. 46). Ainsi comprise, la Philosophische Praxis (traduite en italien de façon peu heureuse par « consulenza filosofica », avant que la déferlante du counseling n’envahisse le… marché) a été importée en Italie en 1999, notamment grâce à la fondation de l’AICF (Association italienne de Counseling Philosophique). Après un bref parcours unitaire, celle-ci s’est scindée entre la SiCoF (Société italienne de Counseling Philosophique), dirigée par des psychologues et des philosophes orientés vers l’utilisation thérapeutique de la philosophie, et Phronesis (Association italienne pour la Consultation Philosophique, qui demeure l’association nationale la plus importante), résolue à sauvegarder la spécificité originelle de l’approche philosophique et son irréductibilité à un simple outil au service d’autre chose (pp. 84-86).

Le deuxième chapitre est précisément dédié à une confrontation serrée entre la philosophie (et donc, en particulier, la consultation philosophique) et la psychologie (et donc, en particulier, les approches psychothérapeutiques). Évidemment, cette comparaison s’opère avec la conscience que le monde du « phi » et le monde du « psi » sont, en leur sein, extrêmement diversifiés, et qu’il est par conséquent aisé de glisser vers des généralisations hâtives. D’où l’attention spécifique portée à des courants qui ressemblent le plus à la consultation philosophique, tels que la logothérapie de Viktor Frankl (pp. 110-115) ou le counseling psychologique de Carl Rogers (pp. 118-124). Neri Pollastri insiste, en raison même de ces points de contact, sur les divergences épistémologiques. Là où le psychothérapeute a développé « une certaine conception « scientifique » de la structure psychique de l’homme, suffisamment univoque et substantiellement stable », qu’il peut mobiliser pour « lire et interpréter les personnes » qui lui font face (« patients ») ainsi que leurs problématiques afin de « ramener ces difficultés dans le cadre « normal » censé caractériser les personnes « saines » », le philosophe en entretien avec le consultant (« l’invité »), au contraire, « tend à remettre en question une grande partie des connaissances consolidées, n’agit pas de manière finaliste et ne vise pas à « résoudre » les problèmes, mais plutôt à en élargir démesurément le nombre » (p. 124).

Cette posture de conscience de sa propre ignorance, qui « fonde la recherche inépuisable du savoir et conduit à la sagesse » (p. 128), le philosophe praticien ne l’invente certes pas : il l’hérite de toute la tradition de la pensée occidentale (pour ne pas élargir le regard aux traditions orientales, auxquelles l’auteur consacre pourtant les pages 188-194), de Socrate à nos jours. Mais là encore, il faut se garder de toute homologation schématique : l’histoire de la philosophie recèle des accentuations différentes. Dans le troisième chapitre, Pollastri s’arrête de manière critique sur certains exemples qui, dans le récit dominant, sont souvent racontés de façon emphatique, a-problématique, voire caricaturale : Socrate (pp. 151-168), Aristote et les écoles hellénistiques revisitées par Foucault, Hadot et Nussbaum (pp. 168-181), ou encore Hegel (pp. 182-188).

C’est seulement au terme de cette patiente exploration spatio-temporelle que l’auteur s’autorise — dans le quatrième chapitre — à exposer sa propre « conception de la consultation philosophique ». Il la définit comme une conversation au cours de laquelle le consultant expose une problématique spécifique (qui l’a poussé à solliciter un interlocuteur professionnellement qualifié) et où le consultant, réfléchissant sur la vision du monde de l’invité qui transparaît entre les lignes de sa narration, sollicite « sa re-compréhension, sa réélaboration, sa reconstruction » (p. 209). L’objectif tendanciel du dialogue serait ainsi de transformer progressivement la conception du monde, de la vie et de l’histoire du consultant, pour passer d’un « savoir immédiat et naïf » à une « « philosophie » explicite et consciente » (p. 209).

Pollastri sait pertinemment que ceux qui abordent pour la première fois cette nouvelle profession ne se satisfont pas de lignes générales et sont curieux de savoir comment l’on opère concrètement. Dans le cinquième chapitre, intitulé La pratique en pratique, il prend acte de cette curiosité, mais essentiellement pour la décevoir : comme tout événement philosophique, les entretiens de consultation sont chaque fois inédits, chaque fois uniques. Quiconque souhaite embrasser cette profession, ou souhaite en bénéficier en tant que consultant-invité, ne peut que l’expérimenter et, au fil de l’expérience, y réfléchir rétrospectivement pour en évaluer les dynamiques et les issues. C’est trop simple et, partant, trop difficile : pour les mêmes raisons qui font que l’improvisation avec un instrument de musique est la chose la plus aisée pour un musicien, à la condition expresse que celui-ci soit extrêmement préparé. Comme l’énonce le très court sixième chapitre, Chaque conclusion est toujours un nouveau commencement : la consultation parfaite n’existe pas, il existe la bonne consultation, et on la reconnaît au fait qu’elle s’offre comme un tremplin pour s’élancer avec plus de confiance vers la suivante.

Il ressort de ces brefs éléments que la profession de consultant philosophique incarne la paradoxalité et l’inactualité de la philosophie tout court. Dès lors, on ne saurait s’étonner des pages de la Postface que l’auteur ajoute à cette seconde édition pour faire le point sur les nombreuses difficultés rencontrées jusqu’ici par la consultation philosophique — et pas seulement en Italie — pour s’affirmer comme une profession reconnue, non seulement sur le plan légal, mais surtout culturellement et socialement. À l’époque de la pensée stratégique, du paradigme de l’efficience productive et de l’hypertrophie du moi, il serait tout à fait singulier qu’une proposition reçût un accueil triomphal alors que son premier geste consiste précisément à remettre en question ce type de pensée instrumentale, ce paradigme pragmatique et cette concentration sur son propre nombril. Le pari est entièrement ouvert : la consultation philosophique réussira-t-elle — sans se travestir en autre chose (psychothérapie, formation professionnelle, counseling, guidance religieuse, coaching, embrigadement idéologique, magistère charismatique de chef d’école philosophique…) — à se faire reconnaître publiquement par une société qui en a un besoin réel inversement proportionnel à son besoin perçu ? Ou peut-être n’est-ce pas un hasard si les philosophes ont, d’ordinaire, été persécutés lorsqu’ils étaient en avance, et exaltés lorsqu’ils étaient en parfaite synchronie avec l’esprit du temps ?

Augusto Cavadi


ANNEXE II

Présente et avenir de la consultation philosophique

Presente e futuro della consulenza filosofica

par Neri Pollastri

Pollastri, N. (2006). Presente e futuro della consulenza filosofica. Comunicazione Filosofica, (16), 11-17. https://www.sfi.it

S.F.I. – SOCIETÀ FILOSOFICA ITALIANA

Traduction de l’italien au français par Google Gemini

Le terme de « consultation philosophique » (Consulenza Filosofica) a été introduit en Italie pour désigner la « Philosophische Praxis », une activité au sein de laquelle un praticien reçoit des personnes afin d’aborder avec elles leurs difficultés, sur le seul fondement de sa qualité de « philosophe ». Initiée en Allemagne en 1981 par Gerd Achenbach, cette activité s’est progressivement diffusée à travers le monde avant d’implanter ses premières expérimentations en Italie vers l’an 2000. En un laps de temps relativement court, elle y a suscité un intérêt croissant, d’abord confiné aux médias, puis étendu plus récemment aux sphères de la culture et de la recherche.

Le dépassement des perplexités initiales — par ailleurs légitimes — tient à plusieurs facteurs, au premier rang desquels figure la remarquable qualité de la recherche scientifique italienne dans ce domaine. Celle-ci a atteint en peu de temps un niveau supérieur à la moyenne des travaux menés à l’étranger, permettant ainsi de combler le retard accumulé dans la pratique professionnelle, tout en bénéficiant du crédit accordé par certaines institutions et par les universitaires qui y sont rattachés.

S’agissant du premier aspect, il convient de rappeler que l’Italie est le premier pays à avoir traduit (chez l’éditeur milanais Apogeo) les œuvres du fondateur Gerd Achenbach ainsi que celles de théoriciens et de praticiens majeurs de la discipline tels que Ran Lahav, Peter Raabe et Shlomit Schuster. Ce mouvement éditorial s’est accompagné de la création de revues entièrement consacrées à la matière, parallèlement à la publication de numéros monographiques par d’autres revues existantes. Concernant le second aspect, il importe de mentionner diverses initiatives de recherche menées au sein des universités italiennes : citons les journées d’étude de l’Université de Catane en 2003 et 2005, celle de l’Université d’Arezzo en 2005, ou encore les colloques organisés la même année par les Universités de Venise et de Cagliari. De surcroît, ces deux dernières institutions académiques ont formalisé des Masters dédiés à la consultation philosophique, tandis qu’un cursus similaire est en passe d’être inauguré à l’Université de Bari.

Parallèlement, certaines administrations publiques ont officiellement ouvert des espaces à cette pratique professionnelle en créant des guichets de consultation (à la municipalité de Florence et à l’hôpital Le Molinette en 2003, à l’Université de Cagliari en 2006, ainsi que dans plusieurs lycées à travers le pays) et en organisant des séminaires de pratique philosophique ouverts au grand public (notamment à Florence en 2003 et 2006, ou à Monfalcone en 2005). Bien que plus difficiles à quantifier, les nombreuses initiatives privées de formation professionnelle apparues dans diverses régions d’Italie — parfois adossées à des associations de praticiens ou d’aspirants praticiens — témoignent également de cet engouement.

Toutefois, ce succès théorique manifeste — qui a agréablement surpris les figures historiques étrangères invitées aux conférences et séminaires en Italie, à l’instar de Gerd Achenbach, Eckart Ruschmann, Ran Lahav ou Lydia Amir — ne se traduit pas encore par une réussite homologue sur le plan professionnel. En effet, il n’existe pas à ce jour en Italie de philosophes exerçant la consultation comme « activité principale », même si leur volume d’activité tend à s’étoffer et à se consolider de manière graduelle. Cet état de fait n’a rien de surprenant pour deux raisons fondamentales : d’une part, la profession est récente et sa délicatesse exige légitimement du temps pour dissiper les réticences des consultants potentiels ; d’autre part, même dans les pays où elle est implantée de longue date, comme l’Allemagne ou les Pays-Bas, la consultation philosophique n’a pas encore accédé à un statut professionnel pleinement reconnu. Une enquête journalistique allemande menée il y a environ quatre ans révélait ainsi qu’en Allemagne, seuls trois ou quatre praticiens parvenaient à vivre exclusivement de la consultation philosophique.

Cette dernière donnée, paradoxale de prime abord, s’explique rationnellement par le fait qu’à l’étranger, la consultation philosophique est demeurée globalement coupée de l’institution académique, ce qui a engendré de multiples dérives. En premier lieu, la démarche s’est souvent fragmentée en une nébuleuse d’approches individualisées, au détriment de la cohérence d’ensemble. C’est ainsi que dans le monde anglo-saxon, on a parfois assimilé sans recul critique la philosophie à certaines modalités psychothérapeutiques, qu’il s’agisse du counseling rogérien (auquel a été emprunté de manière ambiguë le terme de counseling philosophique), de la consultation existentielle de Frankl, de la thérapie rationnelle-émotive-comportementale, ou même de l’approche systémique-relationnelle. En second lieu, le temps et les compétences intellectuelles ont manqué pour asseoir les fondements épistémologiques de la discipline. Rappelons à cet égard qu’Eckart Ruschmann, auteur de l’une des études les plus stimulantes publiées à l’étranger (Philosophische Beratung), explicitait qu’il n’avait pu mener à bien son travail que grâce à une bourse de recherche octroyée par l’Université de Constance. Enfin, l’absence de légitimation institutionnelle par l’Université a ralenti l’émergence de la profession, laquelle requiert une image publique investie d’une autorité minimale.

Sous cet angle, le modèle d’intégration observé en Italie constitue un signal particulièrement favorable à une reconnaissance professionnelle plus rapide : les universités y assument déjà une partie de la formation — la soustrayant aux dérives d’un secteur privé dont les compétences et la qualité échappent souvent à tout contrôle — et y impulsent une authentique recherche théorique. Cette dynamique est activement soutenue par le succès éditorial continu des publications scientifiques dans ce domaine, fait notable s’agissant d’essais philosophiques.

Dans ce paysage globalement encourageant — enrichi par des initiatives de diffusion culturelle de masse de plus en plus fréquentes (conférences sur la philosophie comme « soin » ou « style de vie », présence accrue des « pratiques philosophiques » dans la presse, à la radio et à la télévision) —, il demeure nécessaire de formuler certaines réserves critiques dans l’intérêt futur de la consultation et de la philosophie elle-même.

Comme l’ont souligné Domenico Massaro et Walter Bernardi, les premières tentatives de conceptualisation de la consultation philosophique se sont heurtées à la difficulté de définir rigoureusement les contours de cette profession. Si ce flou a pu être initialement imputé aux postures singulières de certains théoriciens — notamment Achenbach, qui a toujours réfuté l’idée d’une « méthode » formalisée — ou à la jeunesse de la recherche, il a fallu admettre que cette indétermination constitue en réalité un trait intrinsèque de la discipline. Elle découle de son lien consubstantiel avec la philosophie elle-même, savoir qu’il est impossible de définir de manière univoque sans verser dans un réductionnisme inacceptable. Pour simplifier une problématique complexe (développée dans mon ouvrage Il pensiero e la vita. Guida alla consulenza e alle pratiche filosofiche), comment pourrait-on définir une « méthode » unique susceptible d’unifier les pensées de Parménide et de Wittgenstein, d’Aristote et de Feyerabend, ou de Heidegger et de Carnap ?

Pour autant, si cette réalité nous contraint à acter l’impossibilité d’une unification méthodologique, elle exige un engagement accru de la recherche afin d’élaborer une solide intelligibilité philosophique de la discipline. Cette rigueur est indispensable pour prémunir la consultation d’un écueil relativiste ou d’un flou conceptuel, d’autant plus dangereux qu’il s’agit d’une activité professionnelle engageant des responsabilités déontologiques et sociales majeures.

Cette exigence se fait plus pressante dès lors que l’institution académique s’empare de la consultation. L’Université a beaucoup à y gagner, mais elle s’expose également à des dérives. Certes, l’émergence d’activités professionnelles ancrées dans la philosophie offre à cette dernière un surcroît de prestige social : la philosophie cesse d’être perçue comme une discipline purement spéculative et stérile sur le marché du travail ; elle gagne en attractivité auprès d’étudiants souvent découragés par l’absence de débouchés et peut légitimement prétendre à des soutiens institutionnels et financiers accrus. Néanmoins, pour éviter que ce prestige ne se retourne contre la discipline, l’Université ne doit pas appréhender la consultation comme une simple « application technique », mais l’accueillir comme un champ de recherche philosophique à part entière, en y allouant les ressources nécessaires à son développement doctrinal.

Bien que ces perspectives n’en soient qu’à leur phase de maturation, il convient d’en tracer dès à présent les contours et les lignes de force.

En Italie, la consultation philosophique est généralement rattachée au champ plus vaste des « pratiques philosophiques ». Cette catégorisation plurielle n’a pas d’équivalent exact à l’étranger où prédomine l’usage du singulier « philosophical practice », calqué sur l’allemand « Philosophische Praxis ». Comme j’ai pu le faire valoir lors du colloque de Cagliari, cette formulation au singulier met plus fidèlement en exergue le fait que ces démarches sont avant tout des modalités d’exercice de la philosophie : un philosopher principalement oral, ancré non pas dans des spéculations abstraites et hyperspécialisées, mais dans les questionnements concrets du quotidien. À l’inverse, l’usage du pluriel tend à réduire les « pratiques » à de simples applications instrumentales subordonnées à des finalités extrinsèques : une visée pédagogique pour la Philosophy for Children, une visée thérapeutique pour le counseling philosophique (qu’il convient de distinguer de la Philosophische Praxis), ou la recherche d’un consensus pour le dialogue socratique.

Ces finalités ne sont pas intrinsèquement philosophiques — l’unique horizon de la philosophie étant la quête de la connaissance. Dans ces démarches que j’ai qualifiées d’« hybrides » (en reprenant la typologie de Shlomit Schuster, sans intention dépréciative), l’agir philosophique se trouve subordonné à des méthodologies et des techniques importées de la pédagogie, de la thérapie ou de la psychologie. À l’opposé, la consultation philosophique selon Achenbach ou les Cafés Philo selon Sautet partagent la seule ambition d’opérer une élucidation plus profonde de la situation existentielle, du monde et de soi-même, y compris lorsque la démarche procède d’une souffrance personnelle. Elles n’intègrent que des finalités purement philosophiques. Le caractère « pratique » de la philosophie qui s’y déploie (le sens du terme Praxis) revêt une double dimension : d’une part, on y exerce effectivement la philosophie ; d’autre part, la restructuration cognitive et conceptuelle qui s’opère au fil du dialogue produit des effets tangibles sur l’existence. Comprendre les articulations profondes d’une difficulté implique nécessairement de la ressentir différemment.

Si la « pratique de la philosophie » est le noyau dur de ces démarches, elle requiert un ensemble de compétences qui dépassent la simple érudition scolaire : maîtrise des outils logiques du Critical Thinking, connaissance approfondie de l’histoire de la philosophie, aptitudes à l’abstraction, à la généralisation et à la conceptualisation transversale, ainsi qu’une posture critique et analogique. Or, l’accumulation de ces compétences ne suffit pas à faire un philosophe ; le philosopher relève d’un savoir-faire. Pour citer le Socrate platonicien, la philosophie est « une science de telle nature que le faire y coïncide avec la capacité de se servir de ce que l’on fait » (Euthydème, 289b). L’assimilation académique de contenus théoriques s’avère donc insuffisante si elle ne s’accompagne pas d’un apprentissage de la pratique.

S’il est vrai que l’Université offre déjà un espace d’initiation à la recherche à travers la rédaction du mémoire de fin d’études, l’introduction au sein des cursus universitaires et secondaires d’une pratique de la philosophie appliquée aux objets concrets de l’existence quotidienne recèle un potentiel pédagogique majeur. Elle permettrait aux étudiants d’opérationnaliser et de s’approprier les concepts abstraits dispensés dans les cours magistraux.

Plusieurs constats valident cette approche. Matthew Lipman a conçu la Philosophy for Children face à l’incapacité de ses étudiants d’université à manipuler les concepts logiques abstraits, attribuant cette lacune à un manque d’entraînement précoce à la conceptualisation. De même, mes interventions sous forme de séminaires de dialogue philosophique en milieu lycéen démontrent que les élèves, dès lors qu’ils se saisissent de thématiques quotidiennes investies d’un écho existentiel, déploient une remarquable aptitude à mobiliser leurs connaissances méthodologiques et littéraires.

Dans cette optique, l’inscription de cours de « Pratique Philosophique » au sein des maquettes ordinaires de la licence de philosophie répond à un triple enjeu :

  1. Légitimation théorique : Inscrire durablement la recherche sur la consultation philosophique dans le giron universitaire afin d’en consolider l’assise doctrinale.

  2. Régulation professionnelle : Offrir une garantie institutionnelle de qualité face aux dérives des formations privées, assurant ainsi la viabilité et la crédibilité des débouchés professionnels pour les diplômés.

  3. Renouvellement didactique : Dynamiser l’enseignement de la philosophie en permettant aux étudiants de passer de la simple histoire des idées à l’exercice vivant de la pensée.

J’ajouterais enfin un ultime bénéfice, qui fait écho à ce qu’Achenbach nomme le « défi » de la philosophie pratique lancé à l’institution académique, et que Ran Lahav explore sous le concept de « philosophie contemplative ». En s’exerçant sur les dimensions ordinaires, émotives, relationnelles et politiques de l’existence, la philosophie pratique fournit à la recherche fondamentale de nouveaux objets d’étude, de nouvelles intuitions et des perspectives inédites sur le réel. Loin de s’opposer à la recherche spéculative la plus haute, elle contribue directement à la renouveler et à l’enrichir.

Pour que ces dynamiques s’accomplissent, il est impératif que la pratique de la philosophie et la consultation investissent des espaces officiels de plus en plus larges. L’enjeu dépasse le seul avenir de l’institution philosophique ; il concerne plus largement la capacité de l’être humain à s’orienter au sein d’une réalité en constante mutation, face à laquelle les grilles de lecture traditionnelles se révèlent désormais obsolètes, tout comme elles l’étaient dans la Grèce du VIIe siècle av. J.-C.


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Article # 264 – Et si la philosophie n’avait rien à faire sur le divan ?‚Wise up!’ – Philosophical Practice as Lifelong Learning? Michael Noah Weiss, University of South-Eastern Norway, Journal Lessico di Etica Pubblica, 2017

Michael Noah Weiss est professeur associé au Département des sciences de l'éducation de l'Université du Sud-Est de la Norvège. Il est titulaire d'un doctorat en philosophie, a dirigé la publication de « The Socratic Handbook » (Le Manuel socratique) et est l'ancien vice-président de la Société norvégienne de pratique philosophique. Source : ICPP 2023 - 17e Conférence internationale sur la pratique philosophique
Michael Noah Weiss est professeur associé au Département des sciences de l’éducation de l’Université du Sud-Est de la Norvège. Il est titulaire d’un doctorat en philosophie, a dirigé la publication de « The Socratic Handbook » (Le Manuel socratique) et est l’ancien vice-président de la Société norvégienne de pratique philosophique. Source : ICPP 2023 – 17e Conférence internationale sur la pratique philosophique.

Et si la philosophie n’avait rien à faire sur le divan ?

Pourquoi le conseil philosophique doit quitter le modèle thérapeutique pour embrasser celui de l’éducation existentielle.


Source principale de cet article

Weiss, M. N. (2017). « Wise up! » – Philosophical Practice as Lifelong Learning? Journal Lessico di Etica Pubblica.

Au sujet de Michael Noah Weiss

Michael Noah Weiss est un enseignant-chercheur, auteur et praticien de la philosophie, spécialisé dans la philosophie de l’éducation, la pédagogie des adultes et les pratiques philosophiques appliquées (comme le dialogue socratique).

Voir à la fin de l’article pour en savoir plus


Et si la philosophie n’avait rien à faire sur le divan ?

Pourquoi le conseil philosophique doit quitter le modèle thérapeutique pour embrasser celui de l’éducation existentielle.

Le succès ne se dément pas. Depuis les années 1990 et le best-seller mondial de Lou Marinoff, Platon, pas le Prozac !, la « philosophie pratique » s’est imposée comme une alternative séduisante au prêt-à-penser. Partout dans le monde, des praticiens proposent de mettre les grands textes au service des crises du quotidien. Pourtant, cette discipline souffre d’un péché originel : en se calquant dès ses débuts sur le modèle du counseling (la consultation individuelle), elle s’est dangereusement rapprochée de la psychothérapie.

Une impasse, tant sur le plan théorique que juridique. Comment prouver la spécificité de la philosophie face aux thérapies par la parole existantes ? De plus, la réglementation de plus en plus stricte du secteur de la santé (comme en Autriche ou aux États-Unis) interdit souvent à des non-médecins de prétendre soigner le mal-être psychologique.

Dans un article universitaire majeur intitulé « Wise up ! », le chercheur Michael Noah Weiss propose une recontextualisation salutaire : et si la philosophie n’avait rien à faire dans le cabinet d’un thérapeute ? Et si sa véritable place était dans le champ de l’éducation des adultes et de l’apprentissage tout au long de la vie ?

La sagesse ne s’enseigne pas, elle s’apprend

Pour opérer ce basculement, il faut d’abord redéfinir ce qu’est la philosophie. En s’appuyant sur les travaux de l’historien Pierre Hadot, Weiss rappelle que dans l’Antiquité, la philosophie n’était pas un discours académique abstrait, mais une paideia : une autoformation, un mode de vie exigeant guidé par un idéal régulateur, la sagesse (phronesis).

Or, la sagesse n’est pas un stock de connaissances que l’on peut accumuler. Citant le célèbre dialogue du Ménon de Platon, l’auteur rappelle ce paradoxe fondamental : la vertu et la sagesse pratique sont impossibles à enseigner par un professeur. Aucun maître ne peut vous dicter qui vous êtes. La sagesse ne s’enseigne pas : elle s’apprend, uniquement par l’introspection, l’auto-réflexion et l’expérience vécue. La pratique philosophique devient alors une démarche d’éducation existentielle, et non un traitement.

Briser le « périmètre » : la feuille de route pour sortir de la caverne

Quelle est alors la mission du praticien philosophe s’il n’est ni prof, ni psy ? Le texte propose une « feuille de route » stimulante, articulée autour du concept de « vision du monde » théorisé par Ran Lahav.

Chacun d’entre nous possède une philosophie personnelle inconsciente faite de valeurs, de croyances et d’attitudes. C’est ce que Lahav appelle notre « périmètre ». D’un côté, ce périmètre nous rassure : c’est notre zone de confort. De l’autre, il nous enferme : c’est notre prison mentale, notre propre caverne platonicienne.

Le processus de transformation philosophique se déroule alors en deux étapes cruciales :

  1. L’auto-investigation : Cartographier son périmètre pour prendre conscience de la philosophie que l’on vit concrètement (et pas seulement de celle que l’on prétend avoir).

  2. La transcendance de soi : Oser franchir la frontière de ce périmètre pour sortir de la caverne.

C’est ici que la rupture avec la psychothérapie est la plus radicale. Là où la thérapie cherche bien souvent à réparer le périmètre pour que l’individu s’y sente à nouveau « bien au chaud et confortable » (comfy and cozy), la philosophie pousse à l’évasion. Elle ne cherche pas à rendre la prison plus agréable, mais à donner la force de s’en échapper.

L’éloge de l’incertitude : l’ignorance socratique comme boussole

Faire le choix de sortir de sa caverne mentale implique un prix à payer : s’exposer à l’inconnu et embrasser son non-savoir. C’est le retour à la célèbre posture de Socrate : « Je sais que je ne sais rien ».

Dans une société moderne obsédée par la performance, le contrôle et les réponses immédiates, se retrouver ainsi « projeté dans le grand ouvert » face au mystère de l’existence peut provoquer ce que Heidegger appelait une anxiété existentielle. Mais pour la philosophie pratique, cette anxiété n’est pas un symptôme à éradiquer : elle est la source même de notre édification. C’est au moment exact où nos certitudes s’effondrent que le véritable apprentissage commence.

En acceptant de vivre dans l’incertitude, l’individu est forcé de développer des attitudes de vie fondamentales que Weiss et Hansen mettent en lumière :

  • La responsabilité : N’ayant plus de dogmes sur lesquels se reposer, l’individu devient pleinement responsable de ses choix.

  • L’humilité : Reconnaître son ignorance, c’est accepter l’idée que l’on peut se tromper et s’ouvrir aux autres perspectives.

  • Le courage : Se tenir debout dans l’incertain exige une véritable force d’âme.

Conclusion : Une nécessité pour notre siècle

À l’ère de la mondialisation et du relativisme généralisé, la tentation est grande de se replier sur des certitudes rigides ou de chercher un soulagement rapide sur le divan des thérapeutes.

La force de la thèse de Michael Noah Weiss est de nous rappeler la dignité originelle de la démarche philosophique. Elle n’est pas une béquille médicale, mais un voyage d’autoformation qui dure toute la vie. En cultivant une conscience aiguë de notre non-savoir, la philosophie ne nous guérit pas de nos questions : elle nous rend enfin capables de les vivre.


Au sujet de l’auteur

Michael Noah Weiss est un enseignant-chercheur, auteur et praticien de la philosophie, spécialisé dans la philosophie de l’éducation, la pédagogie des adultes et les pratiques philosophiques appliquées (comme le dialogue socratique).

Profil académique et universitaire

  • Éducation : Originaire d’Autriche, il a fait ses études universitaires à l’Université de Vienne, où il a obtenu un master, puis un doctorat (Dr. phil.) en philosophie des sciences en 2007.

  • Professeur au sein de l’USN : Il est professeur au Département des sciences de l’éducation de l’Université du Sud-Est de la Norvège (University of South-Eastern Norway – USN). Ses enseignements et ses compétences couvrent la philosophie des sciences, l’éducation des adultes, la philosophie de l’éducation et la didactique du dialogue.

Spécialiste de la « Philosophie pratique »

Michael Noah Weiss s’est fait connaître à l’échelle internationale pour ses contributions théoriques et pratiques à la philosophie appliquée (le fait d’utiliser la philosophie en dehors des cercles académiques, dans la vie courante et professionnelle).

  • Recherche réflexive : Ses recherches portent sur la manière dont le dialogue philosophique peut aider à développer la phronesis (la sagesse pratique aristotélicienne), les compétences de vie (life skills) et la citoyenneté démocratique chez les étudiants et les adultes.

  • Le manuel socratique : Il est notamment le directeur de publication (éditeur) de l’ouvrage de référence The Socratic Handbook: Dialogue Methods for Philosophical Practice (Le Manuel Socratique, 2015), qui réunit différentes méthodologies de dialogue philosophique.

  • Engagement associatif : Il a été le vice-président de la Société norvégienne de pratique philosophique (Norwegian Society for Philosophical Practice).

Thèse principale (en lien avec le texte étudié)

Comme le montre l’article « Wise Up ! » (2017) que vous avez partagé, sa ligne directrice consiste à sortir la philosophie pratique de l’ombre de la psychologie et de la thérapie. Il défend fermement l’idée que s’asseoir avec un philosophe praticien ne sert pas à « soigner » un trouble mental (ce qui relève de la médecine), mais s’inscrit dans un processus éducatif continu et existentiel visant à cultiver l’émerveillement et l’humilité face à ce que l’on ne sait pas.

(Note : Ne pas le confondre avec Michael Weiss, un journaliste d’investigation et auteur américain spécialisé dans les affaires internationales et la Russie, qui est une tout autre personne).


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