Article # 287 – La pratique philosophique comme expérience et voyage / Philosophical practice as experience and travel, Barrientos Rastrojo José PhD, Professor of the University of Seville, Spain, 2019

RAPPORT DE LECTURE


Barrientos Rastrojo, J. (2019). Philosophical practice as experience and travel. Socium i vlas?, ? 4 (78), pp. 29-44.


L’article intitulé « Philosophical practice as experience and travel » est un travail de recherche fondamentale rédigé par José Barrientos Rastrojo, docteur et professeur à l’Université de Séville (Espagne). Cette étude a été publiée en 2019 dans la revue scientifique russe Socium i vlas? (?????? ? ??????), au sein du numéro 4 (78), précisément des pages 29 à 44. Enregistré sous les classifications thématiques académiques UDC 101.8 + 101.9, ce texte rédigé principalement en espagnol (et introduit par un résumé détaillé en anglais et en russe) s’inscrit dans les champs de la philosophie appliquée, de la phénoménologie de l’expérience et du conseil philosophique (philosophical counseling). L’auteur y examine de manière critique les dérives méthodologiques des animateurs non formés à la discipline, tout en posant les jalons théoriques et épistémologiques d’une « Philosophie Appliquée Expérientielle » capable d’opérer une véritable transformation métaphysique chez le sujet


1. Introduction et Problématique générale

Dans cet article, le professeur José Barrientos Rastrojo examine les fondements conceptuels et épistémologiques de la philosophie appliquée (ou pratique philosophique).

L’auteur part d’un constat contrasté : d’un côté, il existe un intérêt croissant et une forte demande de formations en philosophie appliquée de la part de professionnels extérieurs à la discipline. De l’autre, cette popularité génère une vive inquiétude quant au risque de dilution de la nature philosophique de ces pratiques. L’auteur cite notamment le philosophe Ran Lahav pour illustrer cette dérive :

« Personally, I acknowledge that many of the activities presented […] are very valuable. But please, let us not call « philosophy » what is obviously very different from the philosophy which philosophers throughout history have been doing. »

(« Personnellement, je reconnais que beaucoup des activités présentées […] sont très précieuses. Mais s’il vous plaît, n’appelons pas « philosophie » ce qui est manifestement très différent de la philosophie que les philosophes ont pratiquée tout au long de l’histoire. »)

De nombreux praticiens non formés réduisent la philosophie à l’usage d’un simple dialogue ou à l’emploi superficiel de concepts isolés (comme la « liberté » ou le « genre »). L’auteur s’interroge sur cette légitimité en citant Lydia Amir :

« Philosophical practitioners should take philosophy seriously and avoid setting philosophy short, misrepresenting it, or passing it for what it is not. To take philosophy seriously is to be loyal to its objectives. […] However, not every conversation with a philosopher is philosophical. »

(« Les praticiens de la philosophie devraient prendre la philosophie au sérieux et éviter de la rabaisser, de la dénaturer ou de la faire passer pour ce qu’elle n’est pas. Prendre la philosophie au sérieux, c’est être fidèle à ses objectifs. […] Cependant, toute conversation avec un philosophe n’est pas nécessairement philosophique. »)

L’objectif de l’auteur est de réaffirmer la nécessité d’une formation rigoureuse et de proposer un modèle alternatif novateur : la Philosophie Appliquée Expérientielle.

2. Cartographie de la Philosophie Appliquée

L’auteur structure le champ de la philosophie en trois grandes catégories : la philosophie théorique (métaphysique, logique, épistémologie), la philosophie pratique (éthique, philosophie politique) et enfin, la philosophie appliquée.

La tendance logico-argumentative (analytique)

L’article rappelle que la philosophie appliquée s’est d’abord structurée autour d’approches discursives et logiques. L’auteur définit traditionnellement sa propre conception de cette tendance ainsi :

« La Filosofía Aplicada es un proceso de conceptualización y/o clarificación acerca de cuestiones relevantes y/o esenciales cuyo objetivo es la mejora del acto de pensamiento del consultante y de sus contenidos veritativos y cuyo resultado acostumbra a ser el bien-estar. »

(« La philosophie appliquée est un processus de conceptualisation et/ou de clarification de questions pertinentes et/ou essentielles dont l’objectif est l’amélioration de l’acte de pensée du consultant et de ses contenus de vérité, et dont le résultat est habituellement le bien-être. »)

Cette démarche repose sur les travaux de figures majeures du courant analytique, telles que Warren Shibles ou encore Oscar Brenifier, qui résume la pratique philosophique à l’exercice d’habiletés critiques :

« [La Filosofía Aplicada] se centra en habilidades de pensamiento crítico como identificar (reconocer las fronteras de una realidad), criticar o problematizar […] y conceptualizar (dar nombre a una realidad). »

(« [La philosophie appliquée] se concentre sur des compétences de pensée critique telles que identifier (reconnaître les frontières d’une réalité), critiquer ou problématiser […] et conceptualiser (nommer une réalité). »)

3. La Philosophie Appliquée Expérientielle : Vers une transformation globale

Au-delà de la seule dimension analytique et discursive, l’auteur soutient que la philosophie appliquée doit engager la totalité de la personne afin de susciter une véritable transformation interne (métamorphose). Il définit cinq caractéristiques majeures de cette approche expérientielle :

A. Une épistémologie anagogique

L’anagogie postule que la connaissance authentique exige une synchronisation existentielle avec l’objet connu. L’auteur s’appuie sur la formule d’Antón Pacheco pour définir ce processus :

« La anagogía […] implica la coincidencia de los modi essendi, los modi cognoscendi y los modi interpretandi. »

(« L’anagogie […] implique la coïncidence des modes d’être, des modes de connaissance et des modes d’interprétation. »)

Il cite également Martín Velasco pour illustrer la transition d’un savoir théorique à un savoir vécu :

« « Quien lo ha visto, comprende », decía Plotino. « Quien no ha experimentado esto no lo comprenderá bien ». »

(« « Celui qui l’a vu comprend », disait Plotin. « Celui qui n’en a pas fait l’expérience ne le comprendra pas bien ». »)

B. L’ouverture à des rationalités alternatives

La rationalité d’une telle philosophie ne se réduit pas à l’exercice logico-argumentatif. S’inspirant de María Zambrano, l’auteur aspire à une raison plus ouverte :

« [Algo] que sea razón, pero más ancho. »

(« [Quelque chose] qui soit de la raison, mais plus large. »)

Elle fait également appel à l’art et à l’esthétique. S’appuyant sur John Dewey, l’auteur rappelle que :

« El artista realiza su pensamiento en los medias cualitativos mismos con que trabaja, y sus fines se encuentran tan cerca del objeto que produce que se fundan directamente con él. »

(« L’artiste réalise sa pensée dans les supports qualitatifs mêmes avec lesquels il travaille, et ses fins sont si proches de l’objet qu’il produit qu’elles se fondent directement avec lui. »)

C. L’expérience conçue comme un voyage et un danger

Faire l’expérience implique d’accepter le risque d’abandonner ses anciennes certitudes pour laisser advenir son être authentique. L’auteur cite à ce sujet María Zambrano :

« Se precisa una cierta aventura y hasta una cierta perdición en la experiencia, un cierto andar perdido el sujeto en quien se va formando. »

(« Il faut une certaine aventure et même une certaine perdition dans l’expérience, un certain égarement du sujet chez qui elle est en train de se former. »)

D. Une vérité évidentielle et événementielle

La validité de l’expérience philosophique repose sur la force de sa vérité « évidentielle ». Comme le souligne Xavier Zubiri :

« Experiencia significa algo adquirido en el transcurso real y efectivo de la vida. No es un conjunto de pensamientos que el intelecto forja, con verdad o sin ella, sino el haber que el espíritu cobra en su comercio efectivo con las cosas. »

(« L’expérience signifie quelque chose d’acquis dans le cours réel et effectif de la vie. Ce n’est pas un ensemble de pensées que l’intellect forge, à tort ou à raison, mais l’avoir que l’esprit acquiert dans son commerce effectif avec les choses. »)

Cette évidence, bien que parfois dépouillée sur le plan discursif, est le seul véritable moteur de changement, car elle est :

« …terriblemente pobre en contenido intelectual; sin embargo, opera en la vida una transformación sin igual que otros pensamientos más ricos y complicados no fueron capaces de hacer. » (M. Zambrano)

(« …terriblement pauvre en contenu intellectuel ; pourtant, elle opère dans la vie une transformation sans pareille que d’autres pensées plus riches et plus complexes n’ont pas été capables de produire. »)

E. Un niveau de compréhension ontologique (métaphysique)

Enfin, la philosophie expérientielle dépasse le cadre purement psychologique ou personnel. C’est l’expérience elle-même qui façonne le sujet, et non l’inverse. Pour étayer cette thèse ontologique, l’auteur convoque le philosophe Kitaro Nishida :

« No hay experiencia porque exista un individuo sino que existe un individuo porque hay experiencia. »

(« Il n’y a pas d’expérience parce qu’un individu existe, mais un individu existe parce qu’il y a de l’expérience. »)

4. Conclusion et Implications pratiques

Le rapport de José Barrientos Rastrojo démontre que la pratique de la philosophie ne s’improvise pas à l’aide de simples outils de communication. Elle exige une maîtrise rigoureuse de l’histoire de la pensée combinée à un engagement existentiel profond. En définitive, si pour María Zambrano, philosopher consistait à « déchiffrer le sentiment originel », l’auteur conclut qu’une philosophie appliquée digne de ce nom doit :

« …implicar el despliegue de la experiencia originaria en el sujeto, es decir, convertir a la persona en un Da-Sein Experiencial o, si se me permite, en un Da-Erfahrung. »

(« …impliquer le déploiement de l’expérience originelle chez le sujet, c’est-à-dire convertir la personne en un Da-Sein Expérientiel ou, si l’on me permet l’expression, en un Da-Erfahrung. »)

Artcile # 286 – Le counselling philosophique : une pratique en quête d’identité et de normes, Philippe Leblanc, Mémoire, Université de Sherbrooke, Québec, Canada, 2008

RAPPORT DE LECTURE


Leblanc, Philippe, Le counselling philosophique : une pratique en quête d’identité et de normes, mémoire présenté comme exigence partielle de la maîtrise ès arts (philosophie), Université de Sherbrooke, juin 2008, 227 pages (ISBN : 978-0-494-42978-5).


Détails du document :

  • Auteur : Philippe Leblanc

  • Titre : Le counselling philosophique : une pratique en quête d’identité et de normes

  • Type de document : Mémoire présenté comme exigence partielle de la maîtrise ès arts (Philosophie)

  • Institution : Université de Sherbrooke, Faculté de théologie, d’éthique et de philosophie

  • Lieu de publication : Sherbrooke (Québec, Canada)

  • Date de publication : Juin 2008

  • Pagination : vi, 227 pages

  • Directeur de recherche : André Duhamel

  • Membres du jury / correcteurs : M. Létourneau et M. Nisole

  • Identifiant (ISBN) : 978-0-494-42978-5 (Bibliothèque et Archives Canada)


1. Introduction et mise en contexte

Ce mémoire de maîtrise est le premier rédigé en langue française à s’intéresser spécifiquement à l’identité du counselling philosophique parmi les autres pratiques en relation d’aide. L’auteur inscrit cette étude dans le cadre d’une discipline pré-paradigmatique et préscientifique au sens de Thomas Kuhn, caractérisée par une absence de consensus unificateur sur ses concepts, ses méthodes et ses buts. L’objectif principal de l’ouvrage est de démontrer que le counselling philosophique possède une place légitime et distincte dans le domaine de la relation d’aide, tout en s’inspirant de l’idéal antique de la philosophie comme art de vivre.

2. Définition, critères d’éligibilité et spécificité (Chapitre 1)

Définition du counselling philosophique

Le counselling philosophique se définit comme l’intervention d’un philosophe qualifié qui aide un client à résoudre une question ou un problème embarrassant par le biais d’un dialogue réflexif et critique. Cette démarche s’appuie sur deux postulats fondamentaux :

  • Les individus vivent selon des valeurs ou suppositions préjugées et conscientes qui affectent leurs pensées ou comportements lors de moments critiques.

  • L’individu est nourri par son enfance mais n’est pas déterminé par celle-ci.

Quatre critères d’éligibilité du client

Pour s’engager dans ce processus, le client doit obligatoirement satisfaire à quatre critères :

  • Penser par soi-même : Le candidat doit accepter d’être le seul maître de sa quête intellectuelle et en assumer la responsabilité.

  • Consistance et non-contradiction : La pensée du client doit respecter les règles élémentaires de la logique. Les personnes atteintes de troubles altérant cette cohérence (comme la schizophrénie) doivent être réorientées.

  • Ouverture au dialogue : Le candidat doit vouloir communiquer et expliciter l’architecture de ses principes fondamentaux.

  • Acceptation de la critique : Le client doit accepter d’être questionné, confronté et stimulé dans ses convictions dogmatiques.

Distinctions antinomiques (Les six fronts)

Le counselling philosophique se positionne de manière exclusive face aux autres disciplines :

  • Contre les « psy » : Le but est la clarification conceptuelle et non la guérison clinique. Il rejette le modèle médical, ne s’occupe pas de l’inconscient et refuse d’établir une norme objective de santé mentale.

  • Contre la philosophie académique : Contrairement à l’académicien qui traite les problèmes de manière abstraite et impersonnelle, le conseiller s’ancre toujours dans le contexte concret et subjectif du client.

  • Contre la philosophie et l’éthique appliquées : Le counselling philosophique est plus englobant ; il traite de questions existentielles, métaphysiques ou logiques pour elles-mêmes, sans être restreint aux seuls impératifs éthiques.

  • Contre le counselling pastoral : Il ne s’appuie sur aucun dogme religieux ni herméneutique confessionnelle, garantissant une totale liberté de pensée (incluant l’athéisme ou le scepticisme).

  • Contre la philo-pop et la psycho-pop : Il rejette les recettes toutes faites, le « prêt-à-penser » et la simplification dogmatique au profit du doute constructif et de la rigueur critique.

  • Contre les coachs de vie : Le conseiller philosophique ne peut adopter une posture neutre sur le contenu (comme le fait le coach) ; il doit posséder une expertise de haut niveau dans le domaine des idées pour stimuler et confronter le dialogue.

3. Techniques, approches et méthodes (Chapitre 2)

Quatre techniques fondamentales

Ces outils logiques constituent la base de l’intervention :

  • L’analyse conceptuelle : Clarifier et délimiter les concepts fondamentaux du client par des exemples et contre-exemples.

  • L’examen des présupposés : Mettre en lumière et évaluer la cohérence des prémisses implicites d’un raisonnement.

  • La pensée critique : Garantir la validité des arguments et débusquer les raisonnements fallacieux ou tautologiques.

  • L’examen des conséquences : Extrapoler les implications logiques ou pratiques des affirmations du client.

Seize approches répertoriées

Les approches correspondent à des styles d’interaction combinant les techniques susmentionnées :

  1. Dialogue maïeutique : Questionner pour faire accoucher le client de ses propres réponses.

  2. Dialogue au pair : Échange horizontal d’idées d’égal à égal.

  3. Dialogue pédagogique : Transmission didactique de notions logiques nécessaires.

  4. Orientée sur le problème : Résolution spécifique du motif de consultation.

  5. Orientée sur un but précis : Réponse directe à un objectif défini, détaché de tout problème personnel.

  6. Orientée sur la personne : Focalisation globale sur les relations existentielles et l’autonomie du sujet.

  7. Orientée vers les textes (bibliothérapie) : Lecture critique d’œuvres philosophiques ciblées.

  8. Investigation critique : Questionnement systématique des prémisses du client.

  9. La quête d’équilibre : Résolution des conflits de valeurs internes ou externes pour retrouver la paix de l’âme.

  10. Autonomie du client : Neutralité du conseiller qui se limite à stimuler la réflexion autonome.

  11. Apport du conseiller : Interventions théoriques ponctuelles pour nourrir la discussion.

  12. Interprétation descriptive : Clarification de la situation pour rendre visible l’origine d’un malaise.

  13. Sans buts prédéterminés (open-ended) : Processus improvisé et sur mesure pour préserver l’étonnement.

  14. Demande d’approbation : Évaluation logique de la consistance de la pensée du client à sa demande.

  15. Analyse de la conception du monde : Examen de l’articulation globale du réseau d’idées et de croyances du client.

  16. La pensée utopique : Recours à l’imagination conceptuelle pour dépasser un blocage réel.

Analyse de trois méthodes structurées

Le mémoire confronte trois modèles d’application :

Caractéristiques Méthode Lou Marinoff (PEACE) PDF Méthode Peter B. Raabe PDF Méthode Anette Prins-Bakker PDF
Étapes

1. Problème


2. Émotion


3. Analyse


4. Contemplation


5. Équilibre.

1. Écoute maïeutique


2. Résolution du problème


3. Enseignement intentionnel


4. Transcendance.

1. Dis-moi…


2. Qui es-tu ?


3. À propos de ta vie ?


4. Dans quelle phase es-tu ?


5. À propos de ta relation ?


6. Poursuite du mariage ?

Public cible

Tout public.

Tout public.

Couples (Counselling conjugal).

Limites / Critiques

Critiquée pour sa simplification « philo-pop », son rejet excessif des psys, et l’absence de balises sur ses propres limites.

Méthode souple, rigoureuse et modulable selon les besoins spécifiques du client.

Met l’accent sur l’individu et brise avec succès l’identification de la personne à son problème.

Le travail de recherche du mémoire conclut à une préférence marquée pour la méthode de Peter B. Raabe en raison de sa flexibilité thérapeutique et de sa rigueur conceptuelle.

4. Limites, déontologie et formation (Chapitre 3)

Les quinze limites de la pratique

L’auteur répertorie quinze limites réparties en trois catégories que tout praticien se doit de respecter :

Épistémologiques

  1. Interdiction d’intervenir sur l’inconscient ou les conflits d’ordre psychanalytique.

  2. Impossibilité de fournir des réponses absolues ou dogmatiques aux grandes questions de l’existence.

Pratiques

  1. L’efficacité est nulle si le client est intentionnellement trompeur ou menteur.

  2. Le conseiller ne peut forcer ni imposer des changements de comportement chez le client.

  3. Le counselling ne produit pas directement d’états d’esprit positifs (bonheur, estime de soi) ; ceux-ci découlent indirectement de la résolution des conflits.

  4. Le processus est impossible si le client est émotionnellement absorbé par sa détresse et incapable de distance critique.

  5. Le diplôme universitaire ne garantit pas les compétences interpersonnelles (empathie, respect) requises.

  6. Risque de rupture de l’alliance si le conseiller est perçu comme une menace par un client en crise.

  7. Les blocages ou impasses personnelles du conseiller limitent sa capacité à aider le client sur ces mêmes sujets.

  8. Des divergences métaphysiques trop profondes entre le conseiller et le client peuvent empêcher l’établissement d’un terrain commun.

  9. Le conseiller ne peut se substituer au besoin d’affection et de relations amicales du client.

Éthiques

  1. Les thèmes de discussion doivent rester dans les limites de la légalité et de la moralité (interdiction de planifier des actes violents ou criminels).

  2. Interdiction de traiter des pathologies physiologiques ou de se prononcer sur l’usage ou l’arrêt de la médication psychiatrique.

  3. Obligation de ne pas garantir le succès d’une démarche et de faire preuve de pondération sur les résultats.

  4. Obligation éthique de réorienter le client vers d’autres professionnels de la santé si ses besoins dépassent le cadre philosophique.

Codes d’éthique

L’analyse du code préliminaire proposé autrefois par la SCPP (Société Canadienne pour la Pratique Philosophique) montre des lacunes importantes : absence de définitions claires du client et du counselling, absence de procédure de plainte, et présence d’un désengagement complet de responsabilité juridique en cas d’abus. L’auteur valorise davantage les codes d’éthique hollandais et britannique, beaucoup plus structurés et exigeants en matière de protection du public et de formation continue.

Recommandations pour la formation

Pour assurer la crédibilité de la profession et minimiser les risques de dérapage, le mémoire soutient la nécessité d’une double compétence :

  • Niveau théorique : Une maîtrise universitaire en philosophie doublée d’études ou de compétences avérées en santé mentale ou en counselling.

  • Niveau pratique : Un long stage théorique et de simulation pratique, sur le modèle proposé par l’Hotel de Filosoof d’Amsterdam, favorisant l’écoute active, les jeux de rôles croisés (conseiller/conseillé), l’évaluation vidéo et la supervision de groupe.

La question de la rémunération

Le mémoire confronte les critiques de Socrate (dans les textes de Platon et de Xénophon) contre les sophistes qui vendaient leur savoir. L’auteur justifie la rémunération contemporaine des conseillers par le fait qu’ils ne vendent pas une vérité toute faite mais une technique d’accompagnement de la pensée, et que l’investissement financier du client favorise son autonomie et son engagement dans la démarche. Les honoraires habituels répertoriés se situent entre 50 $et 100$ par séance.

5. Conclusion générale du mémoire

Philippe Leblanc conclut que le counselling philosophique possède bel et bien une identité propre, à la fois unique et fragile. L’absence d’un paradigme commun exige un travail constant d’élaboration de normes éthiques, de codes professionnels et de formation rigoureuse. Pour combler le vide méthodologique de la discipline, l’auteur propose en ouverture de recherche la mise en œuvre d’études empiriques basées sur des questionnaires de rétroaction systématiques soumis directement aux praticiens et à leurs clients.

Article # 282 – « Pourquoi la pensée critique ne suffit pas dans la pratique philosophique ? » / Why Critical Thinking is not enough in Philosophical Practice? José Barrientos Rastrojo (Universidad de Sevilla / CECAPFI)

RAPPORT DE LECTURE CRITIQUE ET ANALYTIQUE


Barrientos Rastrojo, J. (2021). Why Critical Thinking is not enough in Philosophical Practice? Haser. Revista Internacional de Filosofía Aplicada / CECAPFI Papers, 51–57.


Why Critical Thinking is not enough in Philosophical Practice?

José Barrientos Rastrojo (Universidad de Sevilla / CECAPFI)


1. Introduction et Problématique Générale

Dans cet article, le professeur José Barrientos Rastrojo remet en question le paradigme dominant de la pratique philosophique contemporaine (PP). Il soutient que la majorité des praticiens et conseillers philosophiques actuels réduisent l’activité philosophique à un exercice purement logique, conceptuel et argumentatif, adossé à la pensée critique (en anglais : Critical Thinking ou PP-CT).

L’auteur pose le problème suivant : cette approche exclusivement intellectuelle est-elle suffisante pour accompagner un individu traversant une crise existentielle profonde ? Sa thèse est claire : la pensée critique ne suffit pas, car elle traite des idées, alors que les crises humaines s’enracinent dans des croyances et se résolvent uniquement par le biais de l’expérience vécue (Experience Philosophical Practice).

2. Le Paradigme Dominant : La Pensique Critique (PP-CT)

L’auteur commence par cartographier les pratiques hégémoniques. Qu’il s’agisse de consultations individuelles ou de philocafés, les outils méthodologiques sont presque exclusivement analytiques : formuler des définitions, évaluer des hypothèses, identifier des contradictions logiques et lier les problèmes des consultants à des théories traditionnelles.

L’article cite plusieurs figures de proue pour illustrer cette hégémonie, notamment Warren Shibles, Oscar Brenifier, Tim LeBon, Roxana Kreimer, Peter Raabe et Elliot Cohen.

  • Citation (EN) : « Despite philosophical practitioners can have different methods and orientations (…) they facilitate activities as: (1) to examine arguments and justifications of their counselees; (2) to clarify, to analyse and to define important terms and concepts… » (Shibles, 2001, cité par Barrientos).

  • Traduction (FR) : « Bien que les praticiens philosophes puissent avoir des méthodes et des orientations différentes (…) ils facilitent des activités telles que : (1) examiner les arguments et les justifications de leurs consultants ; (2) clarifier, analyser et définir les termes et concepts importants… ».

Barrientos illustre ce modèle par un dialogue d’Elliot Cohen où le conseiller utilise l’analyse logique pour exposer les préjugés et les contradictions de son client à propos de l’origine géographique de son épouse. Bien que cette méthode soit efficace sur le plan formel, l’auteur affirme qu’elle ne touche pas le cœur de l’existence.

3. Les Limites et Frontières de l’approche logique-argumentative

L’analyse de Barrientos se fait ici hautement critique, s’appuyant sur l’École de Francfort et les travaux de Ran Lahav pour exposer deux écueils majeurs de la pensée critique :

A. Le piège de la normalisation et de la « petite » pratique philosophique

En se concentrant uniquement sur la résolution de problèmes spécifiques ou techniques, la PP-CT s’intègre au système capitaliste au lieu de le subvertir. Elle devient un outil de gestion du bien-être individuel plutôt qu’une quête de sagesse et de transformation profonde.

  • Citation (EN) : « This kind of philosophy is therefore basically a normalizer, a problem-solver, and a satisfaction-provider (…) It deals with problems but it doesn’t problematize the counselee purpose and therefore is an instrument to maintain social injustices. » (Lahav, 2006, cité par Barrientos).

  • Traduction (FR) : « Ce genre de philosophie est donc fondamentalement un normalisateur, un résolveur de problèmes et un fournisseur de satisfaction (…) Elle traite les problèmes mais ne problématise pas les intentions du consultant, et constitue de ce fait un instrument de maintien des injustices sociales. ».

  • Citation complémentaire (EN) : « Critical thinking seems to be more about smartness than wisdom, and smartness is not the sort of thing that in itself can transform us in a profound way » (Lahav, 2006a, cité par Barrientos).

  • Traduction (FR) : « La pensée critique semble relever davantage de l’astuce intellectuelle que de la sagesse, et l’astuce n’est pas le genre de chose qui, en soi, peut nous transformer de manière profonde. ».

B. Le divorce entre les Idées et la Vie (L’impasse existentielle)

L’auteur démontre qu’une solution parfaitement logique et rationnelle peut échouer lamentablement dans la réalité concrète. Pour ce faire, il s’appuie sur une étude de cas conceptuelle : un couple qui traverse une crise après la naissance d’un enfant (passage ontologique du statut de « femme » à celui de « mère »). Lors des séances, le conseiller aide le couple à trouver une solution rationnelle (allouer du temps au conjoint), mais six mois plus tard, le couple divorce car les idées et les sentiments allaient dans des directions opposées.

  • Citation (EN) : « Ideas and feelings walked in opposed directions. Consultations were useful for deploying an analytical process, it wasn’t enough to manage the problem of life. Probably, ideas changed but lifes of husband and wife were the same. »

  • Traduction (FR) : « Les idées et les sentiments marchaient dans des directions opposées. Les consultations ont été utiles pour déployer un processus analytique, mais cela n’a pas suffi à gérer le problème de la vie. Probablement que les idées ont changé, mais les vies du mari et de la femme sont restées les mêmes. ».

Pour appuyer cette rupture entre la pensée et l’action, l’auteur mobilise la théologie paulinienne (Saint Paul dans l’Épître aux Romains, sachant le bien qu’il doit faire mais ne parvenant pas à l’accomplir) ainsi que la littérature existentielle d’Irvin Yalom. Face à la mort, les maximes philosophiques rationnelles (comme celles d’Épicure) échouent souvent à apaiser l’angoisse réelle.

4. Vers une alternative : L’Expérience et les Croyances (Beliefs)

La contribution théorique essentielle de Barrientos repose sur la distinction conceptuelle empruntée à José Ortega y Gasset entre les idées et les croyances (ideas y creencias).

  • Les Idées : Ce sont des constructions intellectuelles superficielles que l’on possède, que l’on peut analyser, modifier ou rejeter par le simple exercice de la pensée critique.

  • Les Croyances : Elles constituent le sol sur lequel nous nous tenons, le contenant invisible qui structure notre être global (sentiments, volonté, pensées). Nous ne pensons pas nos croyances ; nous vivons en elles.

  • Citation (EN) : « Ideas can be changed easily, believe are not because ‘we live on our beliefs’. What we are is based on our beliefs. Beliefs are the container that structures our lives (feeling, ideas, will). »

  • Traduction (FR) : « Les idées peuvent être changées facilement, mais pas les croyances, car « nous vivons de nos croyances ». Ce que nous sommes est fondé sur nos croyances. Les croyances sont le contenant qui structure nos vies (sentiments, idées, volonté). ».

L’auteur convoque une constellation de philosophes du XXe siècle (Martin Heidegger, María Zambrano, Claude Romano, Kitaro Nishida) pour définir ce qu’est une véritable expérience de vie (life experience / Ereignis / évenement / pure experience) : un événement existentiel qui transforme radicalement l’ontologie de l’individu. La crise existentielle n’est pas un manque d’information ou une faille logique, c’est l’effondrement d’un système de croyances. Dès lors, la rationalité froide est impuissante ; seule une pratique philosophique axée sur l’expérience (Experience Philosophical Practice) peut générer de nouvelles certitudes.

5. Conclusion et Portée Professionnelle

Le texte de José Barrientos Rastrojo se clôt sur une ouverture et une invitation à explorer une alternative méthodologique. Il conclut de manière définitive que la pensée critique est intrinsèquement insuffisante pour la pratique philosophique profonde.

  • Citation (EN) : « Since (1) a crisis is the reason to go to a Philosophical Counselor and (2) crisis are based on the need to find new beliefs (nor just ideas) (…) is it enough Critical Thinking for Philosophical Practice? Obviously, not. Experience Philosophical Practice proposes to complement CT-PP by working on experiences. »

  • Traduction (FR) : « Puisque (1) la crise est la raison pour laquelle on consulte un conseiller philosophique et (2) les crises reposent sur le besoin de trouver de nouvelles croyances (et non de simples idées) (…) la pensée critique est-elle suffisante pour la pratique philosophique ? Évidemment que non. La Pratique Philosophique Expérientielle propose de compléter la PP-Pensée Critique en travaillant sur les expériences. ».

Portée critique pour le professionnel

Pour le chercheur ou le praticien, ce texte est un avertissement contre la dérive techniciste de la philosophie appliquée. Il invite à réhabiliter des rationalités alternatives théorisées au XXe siècle (anagogique, poétique, symbolique, narrative, expérientielle) afin que la philosophie ne soit pas un simple outil d’ajustement psychologique ou social, mais demeure, conformément à son ambition socratique originelle, un vecteur de transformation de soi et de libération existentielle.


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