Article # 337 – Connaissez-vous la solastalgie, l’autre visage de l’éco-anxiété ?

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Comment la philosophie peut aider les jeunes au prise avec l’éco-anxiété ?

Face à l’éco-anxiété, la philosophie n’offre pas de remède magique ou de pensée magique, mais des cadres conceptuels pour transformer une angoisse paralysante en lucidité active.

Distinguer ce qui dépend de soi (Le stoïcisme) L’anxiété écologique provient souvent d’un sentiment d’impuissance face à des forces mondiales écrasantes.

  • La dichotomie du contrôle (Épictète) : Les politiques internationales, la trajectoire climatique globale ou l’inaction d’autrui ne dépendent pas entièrement d’une seule personne. En revanche, ses propres choix, ses engagements locaux et sa posture intérieure en dépendent.

  • Application : Recentrer l’attention sur sa zone d’influence directe évite l’épuisement moral causé par la volonté de porter seul le poids de la biosphère.

Retisser le lien au vivant (L’éthique environnementale) Une part de la souffrance écologique vient du sentiment d’aliénation et de coupure entre l’humain et la nature.

  • L’écologie profonde (Arne Næss) : Dépasser l’anthropocentrisme pour développer un « soi écologique ». L’anxiété est alors comprise non comme une pathologie individuelle, mais comme une réaction lucide et empathique envers un écosystème en crise.

  • Le vivant en commun (Baptiste Morizot) : Penser la cohabitation avec les autres espèces comme des partenaires plutôt que comme des ressources à exploiter, redonnant du sens à l’action au quotidien.

Faire face à la liberté et à l’angoisse (L’existentialisme) Pour Jean-Paul Sartre, l’angoisse naît de la prise de conscience de notre liberté et de la responsabilité totale de nos actes face à un avenir indéterminé.

  • Sortir du fatalisme : Le fatalisme (« tout est déjà perdu ») est une forme de « mauvaise foi » qui sert d’excuse pour abandonner l’action.

  • L’engagement constructif : Même dans un monde incertain ou abîmé, le sens n’est pas prédéterminé : il s’invente à travers l’engagement collectif et la cohérence éthique.

Nommer la douleur pour la traverser (La pensée critique et la « solastalgie ») Mettre des mots précis sur le mal-être empêche la solitude psychologique.

  • Les travaux philosophiques contemporains (comme le concept de solastalgie développé par Glenn Albrecht) permettent de valider l’éco-anxiété comme une réaction de deuil légitime face aux pertes environnementales, et non comme un simple trouble anxieux isolé.

  • La philosophie permet de déconstruire le modèle consumériste dominant pour imaginer d’autres définitions de la vie bonne (simplicité volontaire, sobriété heureuse, convivialité).

En déplaçant le regard du constat passif vers la réflexion lucide, la philosophie aide à troquer la panique contre une éthique de la résistance et du soin.


Au sujet de Glenn A. Albrecht

Glenn A. Albrecht est associé honoraire au sein de l’École des géosciences de l’Université de Sydney, en Nouvelle-Galles du Sud (Australie). Il a pris sa retraite de son poste de professeur de durabilité à la Walter Murdoch University à la mi-2014. Il poursuit ses travaux en tant que philosophe de l’environnement et a publié un livre, Earth Emotions, aux presses universitaires de Cornell en 2019. Earth Emotions est paru en français et en espagnol en 2020, puis en néerlandais en 2024. Une version livre audio de l’édition anglaise est également disponible.

Au fil de nombreuses publications et conférences publiques données au cours des deux dernières décennies, le Dr Albrecht a développé le thème du « psychoterratique » (psyché-terre), c’est-à-dire les états émotionnels, négatifs comme positifs, liés à l’état de la Terre. Les nouveaux concepts qu’il a élaborés sont désormais bien établis dans la littérature universitaire internationale, au sein de nouvelles thèses de recherche, et servent d’inspiration à de nombreux créateurs dans les arts et la musique. S’il est surtout connu pour avoir créé le concept de « solastalgie », ou l’expérience vécue d’un changement environnemental néfaste, ses travaux les plus récents développent le méga-mème du « Symbiocène », un état futur où les humains se réintègrent au reste de la nature. Un livre, The Symbiocene: Our Only Future, est achevé et sera publié (Cornell University Press) d’ici la fin de l’année 2026.

Source : page LinkedIn de Glenn Albrecht

Voir aussi

Site web personnel de Glenn Albrecht


Le concept de solastalgie développé par Glenn Albrecht

Le philosophe de l’environnement australien Glenn Albrecht a forgé le concept de solastalgie au début des années 2000 pour désigner la détresse psychologique ressentie face à la dégradation de son propre milieu de vie.

C’est une forme de « mal du pays sans quitter la maison » : on reste chez soi, mais l’environnement immédiat se transforme au point de devenir étranger, hostile ou abîmé.

Étymologie Le mot combine trois racines :

  • Solacium (latin) : la consolation, le réconfort (ce qu’un foyer familier apporte).

  • Desolare (latin) : abandonner, ravager, désoler.

  • Algos (grec) : la douleur, la souffrance.

Origine de la découverte Albrecht a développé cette notion en étudiant les habitants de la vallée de l’Upper Hunter, en Nouvelle-Galles du Sud (Australie). Cette communauté rurale a vu son paysage, sa faune et ses collines bouleversés par l’expansion massive de mines de charbon à ciel ouvert et de sécheresses récurrentes. Les résidents éprouvaient un sentiment de deuil profond, d’impuissance et de dépossession, bien qu’ils n’aient jamais déménagé.

Solastalgie Nostalgie traditionnelle
Espace On ne bouge pas ; le lieu change autour de soi
Temps Liée au présent et aux dégradations en cours
Cause Crise écologique, extraction, urbanisation brutale

Différence avec l’éco-anxiété

  • L’éco-anxiété est une angoisse tournée vers le futur (peur des catastrophes à venir, incertitude du climat de demain).

  • La solastalgie est une peine ancrée dans le présent, face à une perte tangible déjà visible (une forêt familière rasée, un glacier disparu, un cours d’eau asséché).

La réponse d’Albrecht : la « symbiocène » Pour dépasser cet état, Albrecht propose de sortir de l’« Anthropocène » pour entrer dans le Symbiocène : une ère où les activités humaines sont réorganisées autour de la symbiose et du soutien mutuel avec l’ensemble des systèmes vivants, permettant de restaurer la santé psychique en restaurant les écosystèmes.

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RÉFÉRENCES

Publications fondatrices de Glenn Albrecht

Albrecht, G. (2005). « ‘Solastalgia’. A new concept in health and identity », PAN: Philosophy Activism Nature, n° 3, p. 41–55.

Dans cet article fondateur (2005), le philosophe Glenn Albrecht introduit le concept de solastalgie pour désigner la détresse psychologique causée par la dégradation de son propre milieu de vie.

    • Définition : Contrairement à la nostalgie classique liée à l’éloignement d’un lieu aimé, la solastalgie est un « mal du pays » éprouvé sans quitter sa maison, face à un environnement familier altéré ou dévasté.

    • Origine du terme : Il associe les notions de réconfort (solace), de dévastation (desolation) et de souffrance (algia).

    • Contextes étudiés : Le concept est né de l’observation des résidents de l’Upper Hunter (Australie) confrontés aux mines de charbon à ciel ouvert, mais s’applique aussi aux sécheresses touchant les agriculteurs et à la dépossession continue subie par les communautés autochtones.

    • Sortie de crise : Face aux risques de détresse mentale sévère et de dépression, Albrecht propose de dépasser la solastalgie par la résistance politique, l’action citoyenne et la restauration écologique collective des écosystèmes abîmés.

C’est l’article séminal où Albrecht introduit formellement le mot et sa racine étymologique.

Albrecht, G., Sartore, G. M., Connor, L., et al. (2007). « Solastalgia: the distress caused by environmental change », Australasian Psychiatry, 15(suppl 1), p. S95–S98.

Résumé

Objectif : La solastalgie est un nouveau concept élaboré pour donner davantage de sens et de clarté à la détresse d’origine environnementale. Par opposition à la nostalgie — la mélancolie ou le mal du pays éprouvé par les individus lorsqu’ils sont séparés d’un lieu de vie aimé —, la solastalgie désigne la détresse causée par des transformations environnementales touchant des personnes alors même qu’elles sont directement reliées à leur milieu familier. Cet article se concentre sur deux contextes où des équipes de recherche collaboratives ont mis en évidence cette solastalgie : le vécu d’une sécheresse persistante dans les zones rurales de Nouvelle-Galles du Sud (NSW) et les répercussions de l’exploitation minière de charbon à ciel ouvert à grande échelle sur les individus de la haute vallée de l’Hunter (NSW). Dans les deux cas, les personnes exposées à ces modifications de l’environnement ont éprouvé un affect négatif, exacerbé par un sentiment d’impuissance ou d’absence d’emprise sur le déroulement des transformations en cours.

Méthodes : Des recherches qualitatives (entretiens et groupes de discussion) et quantitatives (enquêtes communautaires) ont été menées sur l’expérience vécue de la sécheresse et de l’activité minière ; les résultats relatifs à la solastalgie sont ici présentés.

Résultats : Les auteurs explorent les usages et applications potentiels du concept de solastalgie pour appréhender l’impact psychologique de la fréquence croissante des dégradations environnementales à l’échelle mondiale.

Conclusions : Partout dans le monde, l’augmentation des syndromes de détresse écologique s’accompagne d’une hausse correspondante des syndromes de détresse humaine. Le rôle particulier joué par les enjeux écologiques globaux sur le « sentiment d’appartenance à un lieu » (sense of place) et l’identité fera l’objet de développements futurs autour du concept de solastalgie.

L’étude pivot coécrite avec des chercheurs en santé publique et psychiatrie, documentant l’impact des mines de charbon de l’Upper Hunter et de la sécheresse.

Ouvrages de synthèse

Albrecht, G. (2019). Earth Emotions: New Words for a New World, Cornell University Press.

Traduction française : Les émotions de la Terre : des nouveaux mots pour un nouveau monde, Éditions Les Liens qui Libèrent, 2020 (trad. Corinne Smith).

Le livre le plus complet pour citer Albrecht en français : il y détaille la solastalgie, la topophilie et le concept de Symbiocène.

Articles scientifiques pour approfondir la mesure et l’usage clinique

Warsini, S., Mills, J., & Usher, K. (2014). « Solastalgia: living with the environmental damage caused by natural disasters », Prehospital and Disaster Medicine, 29(1), p. 87–90.

Examen de la solastalgie après des catastrophes naturelles (éruptions volcaniques, feux de forêt).

Galway, L. P., Beery, T., Jones-Casey, K., & Tasala, K. (2019). « Mapping the Solastalgia Literature: A Scoping Review Study ». International Journal of Environmental Research and Public Health, 16(15), 2662.

Revue de littérature clé pour comparer méthodologiquement la solastalgie et l’éco-anxiété.

Watts, N., et al. (2015). « Health and climate change: policy responses to protect public health », The Lancet, 386(10006), p. 1861–1914.

La commission The Lancet a repris la solastalgie pour désigner l’un des impacts invisibles mais majeurs du climat sur la santé mentale.


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