Article # 291 – Au-delà du nihilisme juvénile ; la philosophie et l’autonomisation des jeunes « sans emploi, ne suivant ni études ni formation » (NEET), Mario Lupoli, Journal of Philosophical Investigations, 2026

RAPPORT DE LECTURE


Lupoli, M. (2026). Beyond youth nihilism; Philosophy and the empowerment of young people « not in education, employment or training ». Journal of Philosophical Investigations, 19(53), 757–776.


1. Identification du document

  • Auteur : Mario Lupoli, Professeur à la Faculté de Philosophie de l’Université Pontificale Antonianum (Italie).

  • Titre de l’article : Beyond Youth Nihilism; Philosophy and the Empowerment of Young People « Not in Education, Employment or Training ».

  • Revue : Journal of Philosophical Investigations (JPI), Volume 19, Numéro 53, 2026, pages 757-776.

  • Données éditoriales : Reçu le 25 décembre 2025, accepté le 30 décembre 2025, publié en ligne le 20 janvier 2026.

  • Mots-clés : NEET, Dialogue socratique, Pratiques philosophiques, Entraînement au dilemme.

2. Problématique et contextualisation du phénomène NEET

L’article de Mario Lupoli s’attaque à la problématique multidimensionnelle des jeunes NEET (Not in Education, Employment or Training). L’auteur propose de dépasser la seule lecture économique de ce phénomène pour y déceler une crise existentielle et culturelle plus profonde : le nihilisme juvénile.

Les dimensions structurelles et genrées du phénomène

  • Le statut de NEET découle d’une exclusion progressive des parcours éducatifs et professionnels, menant à un abandon de la recherche d’opportunités.

  • Il existe une forte disparité de genre au niveau européen : 20,9 % des femmes âgées de 20 à 34 ans sont NEET, contre 12,2 % des hommes.

  • Cette vulnérabilité accrue des femmes s’explique par des facteurs structurels et culturels selon Eurostat : les pressions sociales qui dévaluent le rôle économique des femmes, l’orientation professionnelle genrée, les écarts de rémunération, l’insécurité de l’emploi et les difficultés de réinsertion après un congé maternité.

La racine philosophique : la crise du futur

  • Lupoli conteste le récit économique dominant qui enferme les jeunes dans une fatalité systémique imperméable à la réflexion critique.

  • La difficulté d’insertion n’est pas qu’un manque d’opportunités, mais une méfiance radicale envers les institutions et l’avenir.

  • L’avenir n’est plus perçu comme une « promesse » mais comme une « menace », annihilant toute motivation et tout projet existentiel.

3. Cadre théorique et conceptuel

L’auteur construit un modèle d’intervention émancipateur à l’intersection de plusieurs influences philosophiques et sociologiques :

  • Umberto Galimberti (Le nihilisme et la crise de la temporalité) : L’être humain n’habite pas directement le monde, mais la description (philosophique, mythologique, scientifique) qu’il s’en fait. Lorsque l’attente est vidée d’espoir, le nihilisme surgit, le temps vécu devient inerte et l’ennui s’installe.

  • Gerd Achenbach (Lebenskönnerschaft) : Concept défini comme « l’art de bien vivre ». La pratique philosophique (Philosophische Praxis) ne vise pas à résoudre des problèmes de manière thérapeutique, mais à aider les sujets à s’orienter de façon autonome et d’une manière qui les rende dignes du bonheur.

  • Mark Fisher (L’impuissance réflexive) : Les jeunes intériorisent le fait que la situation est mauvaise tout en se déclarant incapables d’agir pour la changer, créant une prophétie autoréalisatrice de l’échec.

  • Paulo Freire (Pédagogie de l’émancipation) : Le travail sur le logos (la pensée et la parole) permet aux exclus de sortir de la « culture du silence » pour conscientiser leur situation et anticiper un monde meilleur par l’imagination critique.

4. Démarche méthodologique et étude de cas

Protocole de recherche

L’étude repose sur une recherche-action qualitative prenant la forme d’une étude de cas critique située dans le sud de l’Italie :

Paramètre Description
Échantillon

20 jeunes NEETs âgés de 18 à 29 ans.

Durée & Cadre

Programme intensif de deux semaines à temps plein dans un laboratoire civique (cadre non scolaire).

Approche globale

Éducation non formelle (ENF) combinant le learning by doing, l’apprentissage coopératif et la réflexion existentielle.

Posture du chercheur

Double posture d’observateur et de facilitateur.

Validité scientifique et limites

  • Stratégies de triangulation (Lincoln & Guba) : Tenue d’un journal de recherche quotidien, retranscription textuelle (verbatim) des définitions des participants pour éviter les surinterprétations, et analyse intersubjective avec le coordinateur externe du projet.

  • Limites méthodologiques : Absence de groupe de contrôle et manque de mesures longitudinales à long terme pour évaluer la durabilité des effets.

  • Justification épistémologique : En s’appuyant sur Bent Flyvbjerg et la théorie des savoirs situés de Donna Haraway, l’auteur défend la valeur de cette étude de cas comme « cas critique » permettant de tester la viabilité de l’approche dans des conditions de vulnérabilité extrême.

5. Analyse des ateliers et des dynamiques dialogiques

Lupoli présente trois dispositifs méthodologiques complémentaires mis en œuvre durant le séminaire :

A. L’exercice d’éthique narrative : Le cas d’Abigail

Les participants ont travaillé sur une adaptation de l’histoire morale d’Abigail en anglais.

  • Processus : Traduction collective vers l’italien, suivie d’un travail en sous-groupes pour classer les personnages du plus moral au plus répréhensible.

  • Objectifs linguistiques et philosophiques : L’anglais a été utilisé comme outil d’ouverture à une autre vision du monde (selon l’approche de Wilhelm von Humboldt) et comme ressource partagée horizontalement.

  • Résultats et résistances : Le groupe a conscientisé le caractère socialement construit et fluide de la morale. Deux cas de résistance ont émergé : un participant peu enclin à la coopération et un autre rattaché à une doctrine religieuse rigide. Ces résistances ont servi de révélateurs des tensions entre dogmatisme et pluralisme au sein de l’espace de discussion.

B. L’entraînement au dilemme : « Le Violoniste » de Judith Jarvis Thomson

  • Dispositif : Confrontation avec le dilemme éthique de la perte d’autonomie corporelle au profit de la survie d’un tiers.

  • Méthode : Application rigoureuse de la grille en 7 étapes de Henk van Luijk (formulation, identification des acteurs, évaluation des arguments, prise de décision).

  • Impact : Ce processus de problématisation a permis de déconstruire les certitudes binaires initiales. Un participant très réservé et s’estimant incapable de s’exprimer a réussi à déployer des compétences d’argumentation rationnelle complexes. L’exercice s’est positionné aux antipodes du simple problem solving managérial en cultivant l’inconfort intellectuel comme moteur d’apprentissage.

C. Le Dialogue socratique : « Qu’est-ce que l’espoir ? »

Inspiré de la méthode de Leonard Nelson, cet atelier visait à redéfinir collectivement l’espoir à partir d’expériences vécues.

  • Formulation progressive : Les sous-groupes ont produit cinq définitions initiales reliant l’espoir à la motivation, à la survie, ou au désir de vivre.

  • Synthèse collective : Après délibération plénière, les participants ont formulé la définition universelle suivante :

    « L’espoir est la recherche individuelle et universelle de quelque chose de positif qui peut se réaliser. »

  • Portée pédagogique : Cette transition d’un ressenti émotionnel subjectif à un principe d’action universel illustre le concept d’apprentissage transformateur de Jack Mezirow, redonnant du pouvoir d’agir (agency) face au sentiment d’impuissance.

6. Évaluation des résultats et portée émancipatrice

L’évaluation s’est articulée autour de la méthodologie Youthpass (promue par la Commission européenne), basée sur l’auto-évaluation guidée par le facilitateur à la lumière des 8 compétences clés pour l’éducation et la formation tout au long de la vie.

Synthèse des acquis perçus par les participants

  • Compétences personnelles et relationnelles : Amélioration des capacités d’écoute active, de respect des différences et de dépassement des rigidités cognitives. Le groupe est devenu un « espace sécurisé » affranchi du jugement scolaire traditionnel.

  • Apprendre à apprendre : Prise de conscience que l’apprentissage s’effectue aussi hors des cadres formels par l’expérience et la réflexion critique.

  • Communication : Confiance accrue dans l’expression orale en public et dans la structuration de l’argumentation.

  • Esprit d’initiative et citoyenneté : Capacité à proposer des idées, à assumer des responsabilités partagées et à se concevoir comme un sujet actif au sein de la collectivité.

7. Conclusion de l’analyse

L’étude de Mario Lupoli démontre de manière convaincante que la philosophie pratique, lorsqu’elle s’associe à l’éducation non formelle, dépasse le cadre académique pour devenir un puissant outil d’émancipation politique et existentiel.

En redonnant une voix à des sujets marginalisés, le dispositif rompt l’isolement du « non-savoir » et du silence. L’exercice du dialogue critique permet de requalifier l’avenir : celui-ci cesse d’être subi comme une fatalité pour redevenir un espace de projet ouvert, redéfinissant ainsi la posture de ces jeunes dans le monde.

Voici l’intégration rigoureuse des citations bilingues (anglais et français) issues directement de l’article de Mario Lupoli, afin d’enrichir le rapport de lecture et d’en renforcer la portée académique.

8. Sélection de citations clés (Bilingual Quotes)

Pour appuyer l’analyse et illustrer les concepts fondamentaux de l’étude, voici une sélection de citations marquantes tirées du texte original, accompagnées de leur traduction ou de leur analyse en français.

A. Sur le diagnostic du phénomène NEET et la crise du futur

Original (EN) :

« Without waiting and without hope, time becomes a desert and, in the absence of a future, that disturbing guest we call nihilism reappears. »

Traduction (FR) :

« Sans attente et sans espoir, le temps devient un désert et, en l’absence d’avenir, cet invité dérangeant que nous appelons le nihilisme réapparaît. »

  • Portée théorique : Cette citation, empruntée par l’auteur à Umberto Galimberti, résume l’impact psychologique et temporel de l’inactivité forcée des NEETs. Le temps n’est plus un vecteur de projets, mais une épaisseur opaque et vide.

B. Sur la vision du monde comme prisme existentiel

Original (EN) :

« …human beings do not simply experience the world: they live a vision of the world. From this vision arises their perception of existence, of their capacity to change life and society for the better… »

Traduction (FR) :

« …les êtres humains ne font pas que faire l’expérience du monde : ils vivent une vision du monde. De cette vision découle leur perception de l’existence, de leur capacité à changer la vie et la société pour le mieux… »

  • Portée théorique : Lupoli pose ici le fondement de son intervention. Si l’on veut redonner du pouvoir d’agir (agency) aux jeunes, il faut d’abord travailler sur le logos et modifier les représentations mentales et culturelles qu’ils habitent.

C. Sur l’impuissance réflexive (Reflective Impotence)

Original (EN) :

« They ‘know things are bad, but more than that, they know they can’t do anything about it. But that « knowledge », that reflexivity, is not a passive observation of an already existing state of affairs. It is a self-fulfilling prophecy.' »

Traduction (FR) :

« Ils « savent que les choses vont mal, mais plus encore, ils savent qu’ils ne peuvent rien y faire. Pourtant, ce ‘savoir’, cette réflexivité, n’est pas une observation passive d’un état de fait déjà existant. C’est une prophétie autoréalisatrice. » »

  • Portée théorique : Citant Mark Fisher, l’auteur met en lumière le piège cognitif dans lequel se trouvent les NEETs. La conscience de leur situation se transforme en paralysie plutôt qu’en moteur de changement, d’où l’importance de déconstruire cette croyance par la problématisation philosophique.

D. Sur la redéfinition de la philosophie face au Problem Solving

Original (EN) :

« …philosophical practices stand as the very opposite of problem solving, since philosophy, at best, multiplies problems. By adding new questions, philosophy dismantles narrow worldviews… »

Traduction (FR) :

« …les pratiques philosophiques se situent à l’opposé même de la résolution de problèmes, puisque la philosophie, au mieux, multiplie les problèmes. En ajoutant de nouvelles questions, la philosophie démantèle les visions du monde trop étroites… »

  • Portée théorique : Lupoli rejette l’instrumentalisation néolibérale de la philosophie ou des soft skills conçues uniquement sous l’angle de la performance. La philosophie sert à perturber les fausses certitudes et à ouvrir le champ des possibles, plutôt qu’à s’adapter passivement au système existant.

E. Sur l’émancipation par la prise de parole (Écho freirien)

Original (EN) :

« …accustomed to having little or no space to express their worldview, thoughts, or words, many young people tend to adopt the position of the student hidden in the back row… Within philosophical practices, the intention was that everyone’s voice should gain prominence. »

Traduction (FR) :

« …habitués à n’avoir que peu ou pas d’espace pour exprimer leur vision du monde, leurs pensées ou leurs mots, de nombreux jeunes ont tendance à adopter la position de l’étudiant caché au dernier rang… Au sein des pratiques philosophiques, l’intention était que la voix de chacun gagne en importance. »

  • Portée théorique : Ce passage souligne la dimension politique et démocratique de l’atelier. Sortir de la « culture du silence » implique de restaurer la valeur de la parole individuelle au sein d’une communauté de recherche.


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Article # 250 – WOLSKI, Murielle. Le boom de la philo en temps de crise : Motivation. Stratégies, 18 juin 2026, n° 2313, p. 36-37.

Intelligence artificielle GEMINI de Google

Ce texte, intitulé « Le boom de la philo en temps de crise » et publié dans le magazine Stratégies (n° 2313, juin 2026), propose une analyse très intéressante et contrastée de la place grandissante de la philosophie dans le monde de l’entreprise.

Voici une analyse des points clés, des forces et des limites de la situation décrite dans l’article :

1. Une tendance de fond portée par les crises

L’article montre bien que le retour en force de la philosophie n’est pas un simple effet de mode intellectuel, mais une réponse directe à un environnement perçu comme de plus en plus complexe, incertain et anxiogène. La superposition des crises (géopolitiques, climatiques, économiques et technologiques avec l’essor de l’intelligence artificielle) crée une perte de repères. Face à ce « millefeuille indigeste » évoqué par Xavier Pavie, les grilles de lecture managériales classiques (fondées sur la performance à court terme et les recettes toutes faites) s’avèrent insuffisantes.

2. Le passage d’un « divertissement » à un outil stratégique

C’est l’un des points les plus pertinents de l’enquête : les entreprises ne font plus appel aux philosophes pour s’offrir un simple moment de respiration ou un vernis culturel (« une bouffée d’air »). Elles les sollicitent désormais pour s’attaquer au concret :

  • Résoudre des conflits de valeurs : L’experte RH Béatrice Towarnicki souligne le désengagement des salariés lié à une perte de sens, qui impacte directement la performance.

  • Repenser l’organisation : L’exemple du groupe pharmaceutique montre que les philosophes remplacent parfois les cabinets de conseil traditionnels pour débloquer des crises de management générationnelles.

  • Ralentir pour mieux décider : Dans un monde qui va trop vite, la philosophie offre un contre-pouvoir indispensable : l’obligation de s’arrêter pour structurer une pensée et une décision intelligible.

3. Le paradoxe de l’entreprise face au doute (L’interview de Benoît Heilbrunn)

L’entretien avec le philosophe Benoît Heilbrunn apporte un contrepoint indispensable et lucide à l’enthousiasme du reste de l’article. Il met en lumière une contradiction majeure :

  • La peur de la fragilité : Le management exige des dirigeants qu’ils affichent des certitudes, alors que la démarche philosophique repose intrinsèquement sur le doute, l’enquête et l’inconfort.

  • La critique des grandes écoles : Heilbrunn livre une critique sévère du système éducatif des élites économiques françaises (les grandes écoles), qu’il accuse d’avoir « abdiqué » face au courage de penser. Selon lui, elles forment au consensus et aux soft skills plutôt qu’à la véritable résistance intellectuelle.

  • Le risque de la « pseudo-philosophie » : Il alerte contre la récupération marketing de la discipline, menant à un discours managérial « gélatineux » plutôt qu’à une réflexion rigoureuse.

4. L’horizon de l’Intelligence Artificielle

La conclusion ouvre sur une statistique percutante : 88 % des actifs craignent de moins réfléchir à cause de l’IA. Cela démontre que le besoin d’esprit critique, de discernement et d’éthique — compétences proprement humaines et philosophiques — va devenir un enjeu crucial de différenciation et de survie pour les travailleurs et les organisations.

En conclusion

C’est un excellent article qui évite l’écueil de l’angélisme. Il démontre avec justesse que la philosophie est en train de devenir un outil opérationnel et de gestion des risques professionnels (RPS, quête de sens). Néanmoins, pour que ce « boom » soit salutaire, les entreprises doivent accepter de jouer le jeu jusqu’au bout : accepter d’être bousculées dans leurs certitudes, plutôt que d’utiliser la philosophie comme un nouvel outil de communication ou un simple « pansement » managérial.

Qui d'autres va dans le même sens que cet auteur ? 

L’idée que la philosophie est devenue un outil stratégique indispensable face aux crises modernes (économiques, managériales, technologiques) est partagée par de nombreux intellectuels, consultants et chercheurs contemporains.

Voici quelques grandes figures et courants de pensée qui vont exactement dans le même sens que les experts cités dans l’article :

1. Julia de Funès : La chasse au ridicule managérial

Philosophe et conférencière très sollicitée par les entreprises (autrice de Socratisez dans l’entreprise et La comédie humaine du travail), elle défend exactement la même thèse que Benoît Heilbrunn : le management moderne s’est enfermé dans des recettes toutes faites, des processus absurdes et un jargon creux (les fameux « mots d’ordre gélatineux »). Pour elle, la philosophie en entreprise sert à redonner du sens, à démasquer les impostures managériales et à libérer l’esprit critique des salariés.

2. Matthew Crawford : Le besoin du concret et le refus de la « pseudo-pensée »

Dans l’interview, Benoît Heilbrunn pose une question cruciale : « Est-ce que l’on peut penser si l’on ne fait plus rien de ses mains ? » Cette réflexion fait directement écho aux travaux du philosophe américain Matthew Crawford (auteur du best-seller Éloge du carburateur). Crawford critique vivement le monde des « cols blancs » et des cadres du tertiaire, souvent déconnectés de la réalité matérielle. Il montre que la vraie pensée et la responsabilité naissent de la confrontation avec le monde réel (le travail manuel, l’artisanat), là où le management moderne tend à virtualiser et à désincarner le travail.

3. Bernard Stiegler : La résistance face à l’automatisation de la pensée

La fin de l’article évoque la peur des actifs de « moins réfléchir avec l’intelligence artificielle ». Le philosophe français Bernard Stiegler (disparu en 2020) avait anticipé ce phénomène sous le concept de « prolétarisation des esprits ». Selon lui, confier nos décisions et nos réflexions aux machines et aux algorithmes détruit les savoir-faire et la capacité de penser par soi-même. La philosophie devient alors, comme le dit Heilbrunn, un « acte de résistance » pour préserver notre autonomie intellectuelle face aux technologies.

4. Hartmut Rosa : L’urgence de ralentir

Didier Janot explique dans l’article que la philosophie aide à « arrêter le temps » et qu’il y a une « urgence à ralentir ». C’est la thèse centrale du sociologue et philosophe allemand Hartmut Rosa (Accélération, Résonance). Rosa démontre que la modernité se caractérise par une accélération technique et sociale qui rend le monde indéchiffrable et épuise les individus (burn-out). Pour lui, le salut passe par des espaces de « résonance », des moments où l’on suspend l’urgence pour retrouver un rapport qualitatif au monde, ce que permet précisément la démarche philosophique en entreprise.

5. Charles Pépin : Le doute comme force de management

Dans son ouvrage Les Vertus de l’échec ou ses réflexions sur la confiance, le philosophe Charles Pépin intervient régulièrement en entreprise pour réhabiliter le doute. Alors que l’article souligne que « les dirigeants d’entreprise ont peur de la philosophie » parce qu’elle les rend « fragiles », Pépin démontre au contraire que la véritable confiance en soi et le bon leadership ne viennent pas des certitudes absolues, mais de la capacité à douter, à interroger ses pratiques et à accepter l’incertitude.

En somme, l’article de « le-boom-de-la-philo-en-temps-de-crise.pdf » s’inscrit dans un mouvement intellectuel plus large qui voit dans la philosophie non pas une discipline abstraite, mais une technologie de survie mentale et stratégique pour l’ère moderne.

Quel nom porte ce mouvement ?

Ce mouvement d’intégration de la philosophie sur le terrain de la vie quotidienne et professionnelle porte plusieurs noms selon l’angle sous lequel on le regarde, mais le terme le plus précis et le plus reconnu mondialement est la philosophie pratique (ou Philosophical Practice en anglais).

Dans le contexte spécifique décrit par l’article, ce mouvement se décline sous trois appellations complémentaires :

1. La philosophie pratique (ou « Pratique philosophique »)

C’est le terme générique. Historiquement, la philosophie était un « art de vivre » et une école de comportement (pensez au stoïcisme ou à Socrate dans la rue). Le mouvement de la philosophie pratique, né au début des années 1980 sous l’impulsion du philosophe allemand Gerd Achenbach, a réactivé cette tradition. Il postule que la philosophie ne doit pas rester confinée aux universités, mais doit redevenir une pratique concrète pour aider les individus et les organisations à élucider leurs problèmes.

2. Le conseil philosophique (ou Philosophical Counseling)

C’est la branche opérationnelle de ce mouvement. Elle désigne l’activité des professionnels (souvent appelés « philosophes consultants » ou « philosophes praticiens ») qui interviennent directement auprès des dirigeants et des comités de direction (Comex). Comme le mentionne l’article de Stratégies, ces consultants remplacent parfois les cabinets de conseil en transformation classiques pour aider à clarifier des dilemmes éthiques, managériaux ou des conflits de valeurs.

3. La philosophie du management (ou « Humanisme managérial »)

Dans le monde académique (notamment dans les écoles de commerce comme l’ESCP ou l’ESSEC citées dans le document), ce mouvement de recherche tente de croiser les sciences de gestion avec les concepts philosophiques. Il s’oppose à la vision purement technique et financière du travail pour promouvoir un management centré sur le sens, l’esprit critique et l’éthique des affaires (Business Ethics).

En résumé, ce que décrit le texte « Le boom de la philo en temps de crise « , c’est l’âge d’or de la pratique philosophique en entreprise, un mouvement qui fait sortir le philosophe de sa tour d’ivoire pour en faire un acteur de terrain face aux crises du siècle.

Quel est l'historique de ce mouvement ?

L’historique du mouvement de la philosophie pratique (et de son introduction dans le monde de l’entreprise) s’est construit en trois grandes vagues, passant d’un mode de vie antique à une discipline universitaire, avant de devenir un outil de gestion contemporain face aux crises économiques et managériales.

Voici les grandes étapes de son évolution :

1. Les origines antiques : La philosophie comme « art de vivre » (Technê biou)

Dans l’Antiquité grecque et romaine (Socrates, Platon, Aristote, puis les courants stoïciens et épicuriens), la philosophie n’était pas une matière scolaire abstraite. C’était une pratique quotidienne, une discipline de terrain.

  • Socrate philosophait sur la place publique (l’Agora), interpellant les artisans, les hommes politiques et les citoyens pour interroger leurs certitudes (la maïeutique).

  • Les Stoïciens (comme Sénèque ou l’empereur Marc Aurèle) utilisaises la philosophie comme un guide de gestion de soi, du stress et des responsabilités politiques face à l’incertitude du monde.

  • Cependant, au fil des siècles (notamment à partir du Moyen-Âge avec la scolastique, puis au XIXe siècle), la philosophie s’est institutionnalisée et s’est enfermée dans les universités, devenant une discipline purement théorique, historique et textuelle.

2. Le tournant des années 1980 : La renaissance de la « Pratique philosophique »

Le mouvement moderne de la philosophie pratique naît en 1981 en Allemagne, sous l’impulsion du philosophe Gerd Achenbach.

  • Constatant que l’université a coupé la philosophie de la vraie vie, Achenbach ouvre le tout premier cabinet de consultation philosophique (Philosophische Praxis). Il propose à des particuliers (puis rapidement à des décideurs) de venir faire des séances pour éclairer leurs choix de vie ou leurs dilemmes moraux, non pas par la psychologie, mais par le questionnement philosophique.

  • Ce mouvement essaime partout dans le monde dans les années 1990 : aux États-Unis avec Lou Marinoff (auteur du best-seller Plus de Platon, moins de Prozac en 1999), en Europe, et en France avec le développement des Cafés-Philo (initiés par Marc Sautet à Paris en 1992) qui sortent la discipline dans l’espace public.

3. Les années 2000 : Le virage du monde économique et des entreprises

Comme le rappelle Benoît Heilbrunn, le mouvement de fond de l’arrivée de la philo dans le milieu professionnel a commencé à s’accélérer au tournant des années 2000. C’est à cette période (en 2006) qu’est créé Philosophie Magazine, qui servira de passerelle majeure entre le grand public et le monde économique.

  • Le besoin d’éthique : Les scandales financiers des années 2000 (comme l’affaire Enron aux États-Unis) poussent les entreprises à intégrer la notion d’éthique des affaires (Business Ethics). Les comités de direction commencent à s’adjoindre les services de philosophes pour rédiger des chartes éthiques.

  • La crise de sens du management : Le modèle managérial des années 1990-2000, ultra-financiarisé et focalisé sur « la performance à tout prix », montre ses limites (vague de burn-outs, désengagement des salariés). La philosophie est alors convoquée non plus comme un « divertissement », mais pour répondre à la souffrance au travail et à la quête de sens.

4. Les années 2020 : Le boom stratégique face au « millefeuille » des crises

L’article « Le boom de la philo en temps de crise » décrit l’aboutissement actuel de cet historique. Nous sommes passés de l’éthique de façade à une philosophie de crise et d’action :

  • Les crises systémiques mondiales s’enchaînent (guerres, climat, inflation, transformation des organisations post-Covid).

  • L’irruption massive de l’Intelligence Artificielle (qui fait craindre à 88 % des actifs de moins réfléchir) accélère le mouvement. Face à des machines qui calculent et exécutent des recettes à toute vitesse, la valeur ajoutée de l’humain devient sa capacité à problématiser, à douter, à fixer des limites morales et à ralentir.

En somme, l’histoire de ce mouvement est celle d’un éternel retour : après s’être égarée dans l’abstraction académique, la philosophie revient aujourd’hui à sa fonction première et socratique : être une boussole dans la tempête du monde réel.

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