Article # 241 – Prise de parole lors du congrès de la Société de philosophie du Québec – Hommage à Claude Collin

Hommage à Claude Collin

(1925 – 2018)

Pionnier québécois de la didactique de l’enseignement de la philosophie au collégial

Société de philosophie du Québec, Laval, 3 juin 2026

Chers collègues, chers passionnés de la réflexion et de la sagesse,

Nous sommes réunis aujourd’hui pour honorer la mémoire, le parcours et l’héritage d’un véritable bâtisseur de notre système d’éducation. Un homme né un 10 septembre 1925 et qui nous a quittés le 19 décembre 2018, en laissant derrière lui une empreinte indélébile : Monsieur Claude Collin.

Professeur au Cégep du Vieux-Montréal, chercheur rigoureux et cofondateur de l’Institut de recherches didactiques de Laval, Claude Collin fait partie de cette génération d’universitaires en philosophie qui, dans la foulée de la Révolution tranquille et de la création des cégeps au cours des années 1960, ont dû relever un défi colossal. Ils ont dû inventer, à partir de rien, une toute nouvelle manière d’enseigner la philosophie à des jeunes qui arrivaient au début du collégial.

Pourtant, malgré l’ampleur de sa contribution, le nom de Claude Collin est longtemps resté dans l’ombre. Dans sa thèse de Maîtrise en enseignement à l’Université de Sherbrooke, le chercheur Romain Beaulieu a mis le doigt sur cette injustice institutionnelle en écrivant, et je le cite :

« On peut comprendre le désarroi des professeurs de philosophie du collégial qui retrouvent très peu à l’intérieur de leur discipline les dispositifs pédagogiques pour enseigner la pensée critique. C’est comme si les considérations pédagogiques entourant le développement de la pensée critique étaient naturellement psychologiques. On connaît bien, au Québec, les travaux de Jacques Boisvert, professeur de psychologie au Cégep St-Jean-sur-Richelieu… Il faut cependant regretter que les travaux de pionnier de Claude Collin, professeur de philosophie, maintenant à la retraite du Cégep du Vieux-Montréal n’aient pas été aussi remarqués. »

Le Cœur de l’Œuvre et la Méthode

Il n’en fallait pas plus pour nous inciter à plonger dans les archives et à redécouvrir les écrits de ce professeur d’exception. Au cours de sa prolifique carrière, Claude Collin a couché sa vision dans quatre essais majeurs qui posent les bases de sa pensée :

  • En 1974 : L’enseignement de la philosophie : essai de didactique expérimentale ;
  • En 1978 : Son traité de référence, L’expérience philosophique : essai de didactique expérimentale ;
  • En 1979 : Initiation philosophique en quatre leçons ;
  • Et en 1990 : Méthode de recherche philosophique.

Aujourd’hui, nous avons l’immense fierté de faire revivre ce patrimoine intellectuel en rééditant ces quatre essais, désormais accessibles à tous en libre téléchargement sur notre site web.

En relisant Claude Collin, on comprend à quel point sa position didactique, dite « expérimentale », était visionnaire. Elle est centrée sur l’expérience philosophique et sur le processus de penser, plutôt que sur un simple apprentissage technique et passif de contenus. Pour lui, le cours de philosophie ne doit pas être une succession d’exercices formels ou de compétences purement mesurables, mais une mise en situation réflexive où l’étudiant engage son expérience intérieure et son propre rapport au sens.

Cette vision prend sa source dans les grands débats qui ont secoué le Québec moderne. Dès avril 1971, dans la revue L’Action Nationale, Claude Collin signe avec son complice Z.-A. Osana une critique incisive du Rapport Roquet, ce document charnière publié le 1er décembre 1970 qui allait redéfinir le collégial. Inspiré par l’esprit de ce rapport, mais soucieux d’aller plus loin, Collin défendait l’idée que l’enseignement ne doit pas être une transmission passive, mais une expérience globale où l’étudiant « apprend à être » à travers le savoir. Cette expertise unique le mènera d’ailleurs à intervenir fièrement lors du XVIIe Congrès mondial de la philosophie à Montréal, en 1983, sur les conditions mêmes de cet enseignement.

L’Héritage et la Conclusion

Quelle est donc cette méthode Collin qui fait si magnifiquement le pont entre les fondements des cégeps et le cursus universitaire actuel ? Elle repose, nous l’avons vu, sur une triple organisation de la pensée — un mouvement fluide en trois étapes :

  1. La formulation d’une expérience vécue : On part toujours du concret, du terrain de l’étudiant et de sa description des faits.
  2. L’analyse propositionnelle : On creuse cette matière brute pour faire surgir le problème philosophique sous-jacent.
  3. La vérification philosophique : On invite enfin les auteurs classiques à la table, permettant à l’étudiant de comparer sa pensée personnelle avec les grands de l’histoire par une discussion par discrimination.

Ce point de vue, longtemps resté marginal dans les programmes officiels, retrouve aujourd’hui ses lettres de noblesse. Enseigner la méthode Collin, c’est redonner du sens à l’acte de philosopher.

Claude Collin nous a quittés en 2018, mais son œuvre est plus vivante que jamais. Alors que nos sociétés contemporaines s’accélèrent, que le prêt-à-penser submerge nos écrans, son approche inductive brille comme un phare de résistance intellectuelle. Ce n’est pas un hasard si, aujourd’hui encore, de futurs enseignants étudient sa didactique expérimentale dans les programmes universitaires, notamment à l’Université de Sherbrooke.

Grâce aux efforts récents de numérisation et de réédition, ses essais sont désormais accessibles gratuitement à la relève. C’est le plus beau cadeau que nous puissions faire à sa mémoire : continuer à faire vivre ses textes, continuer à croire que chaque étudiant possède en lui le point de départ d’une grande réflexion. Car au fond, pour citer l’esprit même de sa vision : l’apprentissage d’une méthode de réflexion ne remplace pas le savoir, mais il lui donne des ailes.

En terminant, nous voulons dire un immense merci à Claude Collin. Merci d’avoir refusé la froideur des grilles techniques pour lui préférer la chaleur de l’expérience humaine. En mettant ses livres à la disposition de la relève, nous nous assurons que sa voix, sa rigueur, sa bienveillance et son amour du « philosophique » continueront d’habiter nos classes et d’apprendre aux générations futures non pas quoi penser, mais comment penser.

Je vous remercie.

Serge-André Guay
Observatoire des nouvelles pratiques philosophiques