Introduction
Les philosophies hellénistiques sont des philosophies de la conquête et de la conservation du bonheur, mais il est intéressant d’étudier la façon dont elles traitent les obstacles à ce bonheur. La maladie de l’âme en est un. Il nous est apparu particulièrement intéressant de se pencher sur cette question dans le cadre de la philosophie épicurienne. D’une part, la démarche même de cette philosophie a quelque chose de thérapeutique ou d’analgésique, une certaine proximité et/ou rivalité avec la médecine. D’autre part, c’est une philosophie matérialiste : il s’agit de voir ce que cela signifie mais surtout ce que cela implique pour le concept de maladie de l’âme. L’expression désigne en effet davantage un problème qu’un phénomène univoque et clairement identifié, c’est ce qui fait son intérêt.
Plusieurs questions s’articulent autour de cette notion. En quel sens parler de maladie de l’âme en contexte épicurien ? Puisque l’âme est un corps, en quoi est-elle malade d’une façon spécifique et non comme le reste du corps ? On touche ici au cœur de la notion : qu’est-ce qu’une maladie de l’âme, en quoi se distingue-t-elle d’une maladie tout court ? Traiter ce problème suppose d’avoir en tête de façon assez claire la théorie épicurienne de l’âme, c’est pourquoi nous prendrons le temps de l’exposer de façon assez précise afin de voir ensuite à quel niveau la maladie intervient, et quels mécanismes dysfonctionnent du fait de sa présence. Le corps souffre de multiples façons, a priori l’âme également. Pourtant il paraît intéressant d’étudier le lien entre ces maladies de l’âme : y a-t-il parmi elles une façon d’être malade qui est davantage propre à l’âme ? Qu’est-ce que cela signifierait ?
Tout d’abord, il n’est pas évident de situer le problème de la maladie de l’âme au sein du corpus et de la doctrine. Les éléments concernant la théorie de l’âme elle-même sont dispersés dans le corpus. Et la philosophie épicurienne est orientée vers le but pratique du bonheur : pourquoi et à quel titre est-il question de maladie de l’âme dans la doctrine épicurienne ? Cela renvoie en fait à une problématique plus générale dans l’Antiquité : celle du rapport entre médecine et philosophie et entre maladie et santé somatiques, et maladie et santé psychiques. Nous commencerons donc par donner quelques éléments de contexte, puis nous nous demanderons en quel sens la philosophie épicurienne est un remède et le philosophe épicurien un médecin. (I)
Ensuite, nous procéderons à une synthèse de la doctrine épicurienne de l’âme : l’avoir en tête nous paraît essentiel pour comprendre comment la maladie qui affecte l’âme vient troubler le fonctionnement normal ou sain de l’âme. En effet, redémontrer la corporéité de l’âme, son lien essentiel au reste du corps, et sa capacité à percevoir par la sensation les corps extérieurs par l’intermédiaire des simulacres permet de faire apparaître différents phénomènes pathologiques qui affectent l’âme. Nous tenterons de montrer que parmi les sources possibles de la maladie de l’âme il y a le corps et les corps extérieurs. Nous soutiendrons que les simulacres émanant des corps extérieurs ne sont en fait que des occasions d’être troublé, et que l’âme est en mesure de ne pas souffrir de la contagion de la maladie du corps. (II)
Enfin, nous étudierons la maladie qui trouve son origine dans l’âme elle-même, dans la psychicité, i.e. dans la pensée, la sensation ou les actions volontaires. Comment les phénomènes pathologiques causés par l’âme peuvent-ils se réduire à une maladie ? Quelle est exactement son origine ? Est-ce que certains individus sont prédisposés à cette maladie ? Se manifeste-t-elle chez tous les individus de la même façon ? Nous verrons comment la philosophie naturelle des épicuriens est le remède contre cette maladie. Nous tenterons de montrer que cette maladie et sa guérison, si elles se manifestent par des pensées troublées ou apaisées, trouvent une « traduction » physique au niveau des atomes et de la constitution de l’âme. (III)
