
La découverte de l’introversion et de l’extraversion par Jung suivie des quatre fonctions d’orientation de la psyché humaine
par Michelle Nahon, psychologue jungienne
Introduction
Lors d’une réunion de travail récente, l’une des fonctions jungiennes a été décrite par l’un des participants mais lorsque je lui ai précisé qu’il présentait son vécu de la fonction « intuition », j’ai compris que le terme de fonction ne lui « parlait » pas, pas plus qu’aux autres personnes présentes, encore moins lorsque les noms des trois autres fonctions ont été précisées.
Cherchant dans l’Espace francophone Jungien, je trouve un article intitulé Les types psychologiques de C.G. Jung écrit par Ariane Callot. Les fonctions sont indiquées et précisées de façon générale, elles méritent cependant d’être approfondies et concrétisées ce que je vais tenter de rédiger maintenant.
Après sa rupture avec Sigmund Freud, en les années 1913, Jung va approfondir et préciser sa compréhension de la psyché humaine. Ce ne sera pas facile car il veut aller au fond des choses et d’abord connaître son propre fonctionnement psychique. Nous ne découvrirons que plus tard, bien longtemps après sa mort, arrivée en 1961, tout ce travail d’élaboration personnelle et expérimentale qui ne sera publié en allemand qu’en 2009 et deux ans plus tard en français, sous le titre de Livre Rouge.
Cependant, Jung nous fait connaître une grande partie de ses recherches, car il travaille sur son intériorité mais aussi et parallèlement sur le fonctionnement général de la psyché des humains. Lors de l’année de sa rupture avec Freud, il interviendra sur ce sujet dans un congrès psychologique car il a déjà perçu et découvert un point très important qui n’a pas été souligné, selon lui, par Sigmund Freud (1856-1939) ni par Alfred Adler (1870-1937) et que ces deux chercheurs n’étudieront pas ultérieurement. Précisons d’abord sa découverte sur ce fonctionnement de la psyché humaine.
Première découverte fondamentale sur l’un des caractères de la psyché
Dans son premier poste d’assistant psychiatre à la clinique psychiatrique universitaire qui porte le nom de Burghölzli, Jung rencontre évidemment des malades mentaux dont des hystériques et des déments précoces (vocables que l’on utilisait à son époque) et il souligne la différence fondamentale d’attitude vis-à-vis du monde extérieur. Jung dit dans son exposé au Congrès: « On sait que l’hystérie et la démence précoce (terminologie utilisée à son époque) présentent dans leur physionomie générale un contraste frappant, résultant surtout de l’attitude des malades vis-à-vis du monde extérieur…émotivité exagérée d’un côté, apathie de l’autre » et il propose de nommer les uns extravertis, les autres introvertis, soulignant brièvement que cette attitude se trouve aussi chez l’homme normal.¹
Entretiens avec Richard Evans, professeur d’Université à Houston
Cette première découverte se répand assez vite dans le monde intellectuel et même l’homme de la rue emploiera rapidement les termes d’extraverti et d’introverti, comme le souligne Richard Evans, professeur d’Université à Houston, venu en Europe dans le cadre d’une expérience pédagogique universitaire pour rencontrer et questionner Jung à Zurich en 1957² : « Ce sont, dit-il à Jung, les termes psychologiques les plus utilisés par le profane aujourd’hui. »
La réponse de Jung est intéressante et je la reprends ici: « Comme le mot ‘complexe’ -que j’ai créé à partir de l’expérience des associations- ceux-ci [extraverti et introverti] sont simplement d’un usage commode. Il y a des gens qui sont plus influencés par leur entourage que par leurs propres intentions, tandis que d’autres sont plus influencés par des facteurs subjectifs. Le facteur subjectif était considéré par Freud comme une sorte d’auto centrisme. C’est une erreur. Il y a deux éléments dans la vie psychique l’un est constitué par l’influence de l’environnement, et l’autre est la psyché comme donnée innée.³ »
Le professeur Evans continue à poser des questions et je relève : « L’une des erreurs d’interprétation les plus répandues concernant votre œuvre parmi les auteurs américains est, à mon sens, de vous prêter la pensée que le monde est divisé en deux catégories… » Jung développe sa réponse et il la précise nettement: «…Il n’existe pas d’introverti pur ou d’extraverti pur. Un tel homme serait dans un asile de fous. Ce sont des termes qui désignent seulement une certaine disposition, une certaine tendance…Il y a des gens qui sont très équilibrés à ce point de vue et qui sont aussi sensibles aux réalités extérieures qu’aux réalités intérieures. »
Ces réalités intérieures, Jung les nomment « fantasmes ». Il faut bien différencier ici l’usage que Jung fait de ce mot avec la conception de « fantasme » chez Freud.
Le mot allemand phantasma est employé par Freud par exemple dans Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci. Ce livre, qu’il publie en 1910, est proche de leur rupture et Jung s’est affirmé depuis lors sur sa notion d’attitude. Freud, au début de sa compréhension des mécanismes psychiques, pense à de véritables traumatismes dans les névroses, pour découvrir par la suite que « les scènes traumatiques ne seraient que des Fantasmes produits par les patients eux-mêmes, dans l’après-coup, à partir de souvenirs infantiles. »? Ce point est très important d’ailleurs et il est souligné dans ce même article : « Les historiens de la psychanalyse ont toujours reconnu que c’était au moment où Freud découvrait la nature fantasmatique de ces scènes qu’il inaugura la pensée psychanalytique proprement dite. »?
Le fait et la réalité
Jung utilise aussi le mot de fantasme car il veut souligner que ce qu’il perçoit et qu’il nomme fantasme est un fait, un fait pour l’introverti, se démarquant de l’usage qu’en fait Freud. Il explique à Richard Evans que ce fait arrive à la psyché de l’introverti et celle-ci n’est pas une tabula rasa : « Vu de l’extérieur, c’est un facteur subjectif. Mais si vous voyez les choses de l’intérieur, c’est comme si vous observiez le monde. »? Plus loin dans l’échange avec Richard Evans, Jung ajoute: « Le fantasme est, comme vous le voyez, une sorte d’énergie, quoique vous ne puissiez le mesurer. Il est la manifestation de quelque chose et il est une réalité.? ». Un peu plus loin dans sa réponse, il souligne ce point important pour comprendre l’originalité de sa psychologie : « les événements psychologiques sont des faits, des réalités.? »
Les quatre fonctions
Le professeur Evans questionne alors Jung sur le sens des termes définissant les quatre fonctions établies par Jung en liaison avec sa typologie extraversion-introversion. « On peut, répond Jung, donner une explication tout à fait simple, qui montre en même temps comment je suis arrivé à formuler cette typologie. La sensation vous dit qu’il y a quelque chose. La pensée, pour parler grossièrement, vous dit ce que c’est. Le sentiment vous dit si c’est agréable ou non, acceptable ou non, reçu ou rejeté. Et l’intuition il y a là une difficulté parce que nous ne savons pas comment fonctionne l’intuition. Quand un homme a une intuition, vous ne pouvez pas dire exactement comment il l’a eue…. »?
Jung complète son explication sur cette dernière fonction par un exemple¹? et il conclut: « Mon idée, c’est que l’intuition est une perception par des voies ou des moyens inconscients.[…]C’est une fonction très importante car lorsque vous vivez dans des conditions primitives, il vous arrive constamment des choses imprévisibles. Vous avez alors besoin de votre intuition, parce que vous ne pouvez pas apprendre par la perception ce qui va vous arriver.¹¹ » Dans les conditions de vie ordinaire, l’intuition ne se manifeste pas forcément. « Il m’a fallu un an pour m’assurer de l’existence du type ‘intuitif’. » Et Jung ajoute: « Le dernier et le plus inattendu fut le type ‘sensation’. Je compris seulement plus tard que ce sont là les quatre aspects du conscient. ¹²»
Il aurait été souhaitable de donner ici, présenté par Jung, un exemple d’utilisation des quatre fonctions devant un objet nouveau ou une idée nouvelle car l’approche est la même, mais il ne l’a pas écrit, estimant qu’il vaut mieux ne pas s’enfermer dans des raisonnements schématiques. Le dernier paragraphe de cet article reprendra en quatre schémas les fonctions jungiennes ainsi que les mots de vocabulaire associés à la recherche et à la prise en compte de chaque fonction.
Cependant précisons ici que, devant un objet nouveau, notre fonction principale va en général « s’exprimer » la première. Elle sera suivie par l’une des fonctions secondaires, puis par l’autre et, enfin, la fonction dite inférieure, opposée à la fonction principale pourra enfin être sollicitée.
Dans ses réponses à Richard Evans, relevons une phrase de Jung qui souligne son ouverture d’esprit, sa quête incessante de compréhension de la psyché humaine: « Si vous pouvez m’indiquer un autre aspect de l’être humain, je vous en serais très reconnaissant. Je n’ai pas encore trouvé et je cherche. Ce sont les quatre fonctions que je connaisse. »
Rappelons ici que cet entretien avec Richard Evans a lieu en 1957. Jung, né en 1875, a 82 ans et il a publié la plupart de ses travaux. L’une de ses premières publications concernait déjà les sujets qu’il aborde avec son interlocuteur, il s’agit de l’ouvrage Les Types psychologiques¹³ et, depuis sa première intervention, citée plus haut, au Congrès de Psychologie en 1913, il approfondit les attitudes relationnelles humaines et le fonctionnement de la psyché.
Jung ajoute que l’on peut ajouter des éléments « mais je trouve que le schéma le plus simple est celui que je viens de vous exposer: la quaternité, la division simple et naturelle du cercle. Je n’ai pas inventé le symbolisme de cette classification. Quand j’ai étudié les archétypes je me suis aperçu qu’il y avait là une forme archétypique très importante¹?. »
Distinctions entre les quatre fonctions
Jung différencie les fonctions selon un critère qu’il est bon de souligner dès à présent: deux fonctions sont rationnelles et deux fonctions sont irrationnelles. Que veut-il nous transmettre dans cette distinction? Et quelles définitions donne-t-il à ces deux adjectifs ?
Reprenons la présentation qu’il en fait dans L’homme à la découverte de son âme, ¹? et rappelons le rôle fondamental de la conscience : « La conscience, organe d’orientation, utilise certaines fonctions pour s’orienter dans l’espace extérieur, dans son ambiance. (Elle a en outre à charge l’orientation de l’espace intérieur; nous y reviendrons) ». Effectivement, comme déjà dit, l’examen d’une idée nouvelle, une question intérieure, passeront par la même approche. Il présente alors deux fonctions: la fonction sensation, irrationnelle, et la pensée, rationnelle.
« La sensation nous indique, par exemple, si l’espace dans lequel nous nous trouvons est vide ou s’il y figure quelque objet, si celui-ci est à l’état de repos ou s’il se meut. La sensation, en tant que fonction psychique, est par essence irrationnelle. Pourquoi? Vous allez le comprendre. Si vous désirez percevoir une sensation de façon aussi spontanée et pure que possible, vous devez faire abstraction de toute attente relative à ce que vous allez percevoir…La sensation pour être pure et vive, ne doit inclure aucun jugement, ni être influencée ou dirigée, elle doit être irrationnelle. »
« Une deuxième fonction nous dit, après que la sensation a constaté la présence d’un objet dans l’espace où nous sommes, ce qu’est cet objet. Cet acte, cette fonction de connaissance est, sur un plan primitif, ce qu’on appelle la pensée. La pensée est une fonction rationnelle: elle juge, elle exclut; c’est une charge primordiale, puisqu’elle doit préciser ce qu’une chose est. ¹? »
Jung continue son texte en présentant l’intuition.
Certes les sens et la pensée nous ont aidés pour connaître cet objet mais « en outre, il y a le domaine des suppositions, des pressentiments, des ‘impressions vagues’ comme nous les nommons. Nous avons un certain flair pour l’origine des choses et nous présentons leur évolution, leur devenir futur : c’est là la sphère de l’intuition. »
Et la 4e fonction, le sentiment, termine cet approfondissement : « Après avoir constaté les choses dans leur objectivité, nous ne devons pas perdre de vue qu’elles ne sont pas seules dans l’univers, nous y sommes également inclus. De la chose à moi et de moi à la chose existent des rapports, des liens ; d’une façon ou d’une autre je me trouve affecté par tout objet, qui est agréable ou désagréable, attachant ou repoussant, que je désire ou que je hais. C’est ici la sphère du sentiment. Le sentiment me dicte la valeur qu’a un objet pour moi. C’est une fonction rationnelle qui formule un jugement précis, alors que l’intuition, perception spontanée de possibilités vagues, est une fonction irrationnelle.
Voilà donc situées les deux fonctions rationnelles la pensée et le sentiment et les deux fonctions irrationnelles: la sensation et l’intuition.
On peut se poser la question de l’insistance de Jung à définir les quatre fonctions. Peut-être a-t-il remarqué des erreurs d’interprétation, par exemple, croire que le sentiment est une fonction irrationnelle ou que la sensation est une fonction rationnelle.
Jung précise bien ce qu’il entend par irrationnel pour éviter des dérives de compréhension: « J’emploie ce terme pour désigner non pas ce qui est contraire à la raison, mais ce qui est en dehors d’elle, ce qu’on ne peut pas motiver par la raison.¹? »
Ces quatre fonctions nous orientent dans notre espace psychique; elles peuvent aussi s’exercer automatiquement; une sensation fait tout à coup irruption dans notre passivité ou s’impose à nous, par exemple, un coup de tonnerre. Enfin, ces fonctions ne s’exercent pas seulement dans la conscience mais aussi dans l’inconscient. Par exemple, si le coup de tonnerre retentit pendant le sommeil, il peut être intégré dans un rêve.
Jung continue sa présentation des fonctions telles qu’il les a perçues dans leur fonctionnement quotidien soit sur les patients qu’il rencontre soit dans sa propre psyché et telles qu’il les a élaborées: « Ces quatre fonctions sont dotées chacune d’énergie psychique […] Si l’une de ces fonctions n’est pas employée, elle se déroule et se perd dans l’inconscient; elle suscite alors une activation peu naturelle de celui-ci, car l’évolution humaine a atteint un stade où ces fonctions peuvent et doivent être exercées dans la conscience. ¹?»
Ici Jung souligne un point très important: le stade atteint par l’évolution humaine.
L’évolution de l’homme occidental
Faisons ici un très bref raccourci de l’évolution humaine (précisons, européenne) qui a aidé aux prises de conscience, sans parler de l’évolution technique qui a progressé parallèlement ou plus vite.
Après le dualisme de Descartes qui a séparé l’âme et le corps, la métaphysique et la physique, le doute méthodique et la vérité de Dieu, Spinoza ouvre cette dualité dans un monisme: une seule substance qu’il nomme Dieu ou plus souvent la Nature qui contient l’âme et le corps et propose une éthique sans oublier les affects; Kant soulève le problème des limites de la raison; Hegel élargit la dualité dans une dialectique en trois parties avec une ouverture sur le devenir que Marx développe Nietzsche remet en question les valeurs de l’Occident; Janet, avec ses recherches sur l’hystérie, ouvre la voie de Freud et de l’inconscient Jung pressent la complexité qui sera fort bien développée durant la fin du XXe siècle par Edgar Morin.
Prises de conscience souhaitée par Jung
L’humanité ne peut renoncer à ces acquits là et l’évolution de la conscience est essentielle pour l’homo sapiens. Jung en est très conscient. Si nous relisons des pages de Ma vie¹?, relevons quelques phrases qui, quoique écrites dans les années 1955-60, sont toujours actuelles: « Notre époque a mis tout l’accent sur le monde d’ici-bas suscitant ainsi une imprégnation démoniaque de l’homme et de tout son monde….Une identification totalement illusoire à l’illimité… L’homme est devenu la proie de l’inconscience. Alors que la tâche majeure de l’homme devrait être tout au contraire de prendre conscience de ce qui, provenant de l’inconscient se presse et s’impose à lui, au lieu d’en rester inconscient ou de s’y identifier. Car dans ces deux cas, il est infidèle à sa vocation de créer de la conscience…Le seul sens de l’existence humaine est de créer de la lumière dans les ténèbres… »
Et Jung ajoute: «Il y a même lieu de supposer que tout comme l’inconscient agit sur nous, l’accroissement de notre conscience a, de même, une action en retour sur l’inconscient. »
Espérons que notre travail personnel sur les quatre fonctions agira sur l’inconscient collectif en action dans notre humanité actuelle.
Mise en œuvre des quatre fonctions :
Jung nous donne des méthodes pour mettre en action les quatre fonctions devant une chose nouvelle et pour nous orienter dans notre espace psychique. En suivant l’une des méthodes devant tout objet nouveau, avec régularité et constance, l’analyse demandera alors peu de temps.
Soit nous reprenons et suivons pas à pas la phrase que Jung dit à Evans et citée en début de ce texte: La sensation vous dit qu’il y a quelque chose. La pensée, pour parler grossièrement, vous dit ce que c’est. Le sentiment vous dit si c’est agréable ou non, acceptable ou non, reçu ou rejeté. Et nous écoutons la réponse intérieure devant cet objet nouveau qu’il soit matériel, intellectuel, spirituel. Puis nous laissons venir à nous l’intuition.
Dans l’Homme à la découverte de son âme, chapitre 3 « Du conscient et de l’inconscient», Jung développe chacune des fonctions avec précision diverses approches.
Soit nous préférons partir d’une série de verbes pour nous questionner devant une chose nouvelle et « utiliser les quatre fonctions à notre gré je veux regarder, remarquer, entendre (sensation); je veux savoir ce qu’est telle chose (pensée), quelle valeur elle a pour moi (sentiment) etc. ».
Soit encore « munis de ces quatre fonctions d’orientation qui nous disent si une chose existe, ce qu’elle est, d’où elle vient et où elle va, et enfin ce qu’elle représente pour nous, nous sommes orientés dans notre espace psychique. »
En fait, ces exemples montrent que, peu importe la première des quatre fonctions qui se présente à notre esprit (elle dépend de la construction de notre psyché), l’important est de faire successivement appel aux trois autres.
En effet, les circonstances de la vie nous font souvent favoriser l’une de ces fonctions. L’important est de savoir que la fonction opposée est défavorisée et, de fait, la plus difficile à cerner. Les deux autres sont complémentaires, l’une des deux étant plus active à se manifester que l’autre.
Le milieu humain
Nos recherches s’intègrent bien sûr dans une société et nos conclusions sur la chose étudiée sont souvent communiquées à une personne, partenaire, ami, parfois adversaire.
Souvent nous avons intérêt à être conscient de notre attitude, c’est-à-dire, présentons-nous la chose étudiée comme le fait un introverti ou un extraverti ? L’oreille d’écoute est-elle celle d’un introverti ou d’un extraverti²?? D’une personne qui a une fonction dominante forte? Et laquelle ? Souvent d’ailleurs sans que nous en ayons une conscience nette, nous ressentons que la psyché s’est mise en action et nous accommodons notre transmission à l’attitude d’écoute et la fonction dominante de l’autre.
Notre propre évolution
L’ordre des quatre fonctions peut évoluer au cours de notre vie. L’arrivée dans la vie active, une épreuve, un deuil et notre approche de la psyché se modifie. Elle se modifie aussi en vieillissant. Je relève quelques phrases qui nous éclairent sur notre évolution avec l’âge et qui sont relevées dans le journal intime d’une patiente de Jung qui, entre 1951 et 1961, transcrivait leur échange après la séance. Ces notes ont été par la suite éditées²¹: « l’homme se féminise…la femme vit une élévation spirituelle… La femme veut aller directement au fait…l’homme recherche partout l’ambiance, l’atmosphère, le sentiment…. [Pour la femme] Seul le sens compte, tout le reste devient futile…L’homme au contraire aime le clair obscur, cherche à être bercé par l’éros…
Conclusion
Ayons d’abord conscience que ce travail de réflexion sur nous, notre attitude, notre approche de la psyché, tout cela est utile pour permettre à notre conscience d’être consciente tout simplement, de se construire, d’évaluer les possibles directions à prendre, de faire des choix réfléchis et d’éviter que la fonction inférieure ne s’enfouisse dans l’inconscient affaiblissant notre énergie psychique, notre prise de conscience d’un fait, d’une réalité nouvelle et provoquant à la longue des troubles physiques, psychologiques ou mentaux.
Grâce au niveau atteint par l’évolution humaine, cet effort d’analyse sur la psyché, auquel Jung nous invite et même nous presse, peut conduire déjà à diminuer la part d’inconscience qui est en chacun de nous mais aussi à une évolution générale des humains.
Je donnerai ici deux exemples de la réalité de la prise de conscience qui se diffuse lorsqu’elle a atteint un certain niveau.
Des chercheurs ont remarqué que souvent une découverte est déclarée simultanément à au moins deux endroits de la planète et elle a même parfois conduit à des polémiques ou des procès pour établir l’antériorité souvent de peu de jours. Wikipédia en a relevé depuis…1666 (la paternité du calcul infinitésimal est-elle à attribuer Leibniz ou à Newton?), jusqu’en 1974 (le méson PSI, Burton Richter ou Samuel Ting) en passant par 1876 (controverse sur l’invention du téléphone entre Bell et Gray) ou en 1905 (la relativité restreinte entre Einstein et Henri Poincaré)²².
Deuxième exemple: un livre paru vers 1980²³ avait fait grand bruit car il montrait qu’une amélioration trouvée, adoptée par un individu et remarquée par d’autres, finissait pas se répandre et être adoptée par tous. C’était une observation faite sur des singes vivant sur une île. Une guenon avait pensé à laver la nourriture terreuse (des patates douces), d’autres individus se sont mis à l’imiter, de plus en plus, jusqu’à ce que l’on s’aperçoive que le lavage des patates douces avait aussi été adopté même sur des îles voisines.
Cette histoire peut faire espérer que suffisamment d’individus, travaillant sur leur psyché, diminuent leur part d’inconscience personnelle au point d’amener plus de raison, plus de lumière chez d’autres humains et sur la planète.
Complément; schémas et vocabulaire propre à l’étude de chaque fonction
Pour éclairer l’approche de chacun devant un objet nouveau, proposons des schémas à partir de la fonction principale qui va en général « s’exprimer » la première. Elle sera suivie par l’une des fonctions secondaires, puis par l’autre et, enfin, la fonction dite inférieure, opposée à la fonction principale devrait enfin être sollicitée :

Relevons aussi quelques mots de vocabulaire, quelques verbes aidant pour nous guider dans notre questionnement devant une chose nouvelle et pour mettre nos fonctions en action:
Fonction sensation (irrationnelle): perception, immédiat, présence, concret, spontanéité, détail, tactile, espace, mouvement, vide, plein, ouverture, tactile, mesurer, remarquer, entendre, écouter, toucher…
Fonction pensée (rationnelle): analyse, logique, hypothèse, argument, synthèse, conséquence, concept, classification, critique, élaboration, définir, classer, démontrer, déduire, vérifier…
Fonction sentiment (rationnelle): valeur, préférence, sensibilité, harmonie, attachement, aversion, appréciation, empathie, affect, chaleur, froid, juger, préférer, estimer, ressentir, évaluer…
Fonction intuition (irrationnelle): potentiel, possibilité, imagination, projection, vision, symbolique, connexion, tendance, perspective, deviner, anticiper, imaginer, projeter…
Michelle Nahon
Bibliographie
C. G. Jung, Types psychologiques, Genève, Librairie de L’Université, 1950.
C. G. Jung, L’homme à la découverte de son âme, Éditions Albin Michel, 1987, Préface de Roland Cahen.
C. G. Jung, Ma vie, Éditions Gallimard, 1973.
Richard Evans Entretiens avec Carl Gustav Jung avec des commentaires d’Ernest Jones, Petite Bibliothèque Payot. 2002, Reprise de l’édition française de 1964.
Ken Keyes Jr, The Hundredth Monkey (Le Centième Singe), 1984,
Sabi Tauber, Mon analyse avec Jung, La Fontaine de Pierre, 2019.
Le vocabulaire de Jung, ouvrage coordonné par Aimé Agnel, Ellipses Paris 2011.
Notes
¹ Cf. la préface d’Yves Le Lay à la traduction qu’il a réalisé du livre de Jung Types psychologiques, Genève, Librairie de L’Université, 1950.
² Richard Evans Entretiens avec Carl Gustav Jung avec des commentaires d’Ernest Jones, Petite Bibliothèque Payot. Reprise de l’édition française de 1964 en 2002 avec les commentaires de Jones.
³ Id. p. 71-72.
? https://www.universalis.fr/encyclopedie/fantasme-psychanalyse/(06-04-2026. L’auteur de l’article s’appuie sur la lettre de Freud à son ami W. Fliess du 21 septembre 1897.
? Idem.
? Richard Evans, Entretiens avec Carl Gustav Jung, 2002 p. 72.
? Id., 2002 p. 72.
? Id., 2002 p. 73.
? Id., 2002. p. 78.
¹? Il s’agit d’un couple, des patients de Jung: l’homme du type sensation fait un pari avec sa femme du type intuition alors qu’ils sont au bord du lac de Zurich et que des oiseaux plongent pour attraper des poissons: Qui des deux verra le premier la sortie de l’eau des oiseaux? L’épouse gagne largement alors qu’on aurait pu penser que le gagnant serait le type sensitif qui observe soigneusement la réalité.
¹¹ Id. p. 80.
¹² Id. p.81.
¹³ Types psychologiques, Genève, librairie de l’Université
¹? Entretiens, p.84-85.
¹? Éditions Albin Michel, 1987. Préface de Roland Cahen.
¹? 1987, p.106-107.
¹? 1968, p. 455.
¹? 1987, p.109-110.
¹? C. G. Jung, Ma vie, Éditions Gallimard, 1973, p. 320.
²? Cf. mon article sur ce sujet paru dans https://www.cgjung.net/ « Introverti et extraverti ».
²¹ Sabi Tauber, Mon analyse avec Jung, 2019, La Fontaine de Pierre.
²² https://fr.wikipedia.org/wiki/D%C3%A9couvertes_scientifiques_simultan%C3%A9es. (consulté le 27/04/2026).
²³ Ken Keyes Jr, The Hundredth Monkey (Le Centième Singe), 1984.
Référence : Espace francophone Jungien.
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ISBN : 979-1-02-420234-1
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Porto 2015
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