Article # 306 – La Philosophie du non, Gaston Bachelard, Les Presses universitaires de France, Paris, 1966

Rendu disponibles en libre accès par Les classiques des sciences sociales, Université du Québec à Montréal - Université du Québec à Chicoutimi (Québec - Canada)
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RAPPORT DE LECTURE


Bachelard, G. (1966). La philosophie du non : Essai d’une philosophie du nouvel esprit scientifique (4e éd.). Presses Universitaires de France. (Ouvrage original publié en 1940)


Notice bibliographique

  • Auteur : Gaston Bachelard (1884-1962)

  • Titre complet : La Philosophie du non. Essai d’une philosophie du nouvel esprit scientifique

  • Première édition : 1940

  • Édition de référence : 4ème édition, Paris, Les Presses universitaires de France, 1966, 147 pages. Collection : « Bibliothèque de philosophie contemporaine ».

  • Numérisation : Produit par Daniel Boulognon, bénévole et professeur de philosophie, dans le cadre de la bibliothèque numérique « Les classiques des sciences sociales » dirigée par Jean-Marie Tremblay.

Introduction générale et thèse de l’ouvrage

Dans La Philosophie du non, Gaston Bachelard propose une refondation épistémologique visant à surmonter les rigidités des systèmes philosophiques traditionnels face au dynamisme et aux ruptures de la science contemporaine (physique relativiste, microphysique, mécanique quantique). La thèse centrale de l’ouvrage soutient que la pensée scientifique ne saurait se figer dans un cadre métaphysique immuable ou a priori. L’esprit scientifique progresse en niant, en dialectisant et en englobant ses concepts antérieurs.

Cette « philosophie du non » n’est pas un refus ou un nihilisme, mais une démarche constructive de conciliation et de dépassement dialectique, qui élargit les cadres de l’entendement. Bachelard y défend un pluralisme philosophique ordonné et une « philosophie dispersée » capable de mesurer l’évolution fine de chaque concept scientifique.

I. Pensée philosophique et esprit scientifique : les deux pôles du savoir

Bachelard débute son analyse en constatant la rupture et l’incompatibilité entre l’attitude des philosophes et celle des scientifiques face à la connaissance.

  • Le réductionnisme des savants et des philosophes : Le savant, souvent positiviste et empiriste, a tendance à concevoir la philosophie des sciences uniquement comme un « bilan de résultats généraux » , accumulant les faits sans se soucier de l’unité spirituelle. À l’inverse, le philosophe utilise la science comme un simple recueil d’exemples illustratifs de fonctions spirituelles qu’il prétend analyser a priori. Le philosophe s’égare alors souvent en métaphores et en généralisations hâtives : « sous la plume du philosophe, la Relativité dégénère en relativisme, l’hypothèse en supposition, l’axiome en vérité première ».

  • L’obstacle du général et de l’immédiat : La philosophie des sciences traditionnelle s’épuise entre deux écueils opposés : « le général et l’immédiat ». Bachelard affirme que la pensée scientifique contemporaine exige une union intime entre le rationalisme et l’empirisme :

« l’empirisme a besoin d’être compris; le rationalisme a besoin d’être appliqué. »

  • Le rôle du rationalisme appliqué : Bachelard valorise particulièrement le mouvement allant du rationalisme à l’expérience, propre à la physique mathématique contemporaine. Ce « rationalisme appliqué » ne subit pas l’application comme une défaite ou un compromis, mais comme une réalisation ordonnée et exempte d’irrationalité.

II. Le profil épistémologique et l’analyse spectrale des concepts

Pour analyser la complexité et l’évolution de la pensée scientifique, Bachelard introduit le concept méthodologique de profil épistémologique. Ce profil permet de mesurer la fréquence et l’importance des diverses doctrines philosophiques qui coexistent au sein d’un même esprit pour un concept donné.

Bachelard prend pour exemple le concept de masse, qu’il déploie sur cinq niveaux philosophiques ordonnés et progressifs:

Niveau Doctrine associée Caractérisation du concept de masse
1 Animisme

Appréciation quantitative brute, subjective et gourmande (évaluation visuelle, désir de possession, métaphores affectives).

2 Réalisme (Empirisme positif)

Détermination objective liée à l’usage instrumental de la balance. Le concept est simple, pragmatique et figé.

3 Rationalisme classique

Définition relationnelle et corrélative établie par la mécanique newtonienne ($F = m \cdot a$). La masse devient un coefficient de devenir.

4 Rationalisme complet

Intégration dans la relativité einsteinienne où la masse devient une fonction de la vitesse et se trouve corrélée à l’énergie.

5 Surrationalisme dialectique

Émergence, notamment via la mécanique de Dirac, d’une dialectique interne et externe (concept de masse négative).

Le profil épistémologique montre qu’un même esprit (comme celui de Bachelard lui-même) utilise ces différents niveaux selon le contexte d’application. Les obstacles épistémologiques surmontés laissent leurs traces dans ce profil. L’analyse spectrale révèle ainsi qu’un concept n’est pas une entité figée mais « un moment de l’évolution d’une pensée ».

III. Le non-substantialisme et les fondements d’une chimie non-lavoisienne

Bachelard applique la méthode dialectique à la notion de substance, traditionnellement considérée comme le bastion du réalisme et du matérialisme.

1. La métachimie et l’inversion du réalisme

En chimie moderne, l’objet pur n’est pas simplement trouvé dans la nature, il est le produit d’une réalisation technique guidée par la théorie. Bachelard évoque ainsi une « métachimie » où le réel est défini par sa synthèse. Le noumène (la formule développée, la substructure de l’atome) précède et organise le phénomène.

2. Vers une chimie non-lavoisienne

Bachelard propose de dépasser les postulats de la chimie de Lavoisier (fondée sur la conservation de la masse et la stabilité des éléments) à travers deux directions majeures:

  • La dynamisation de la substance (La sur-stance) : La photochimie moderne montre que l’énergie et la radiation font partie intégrante de la substance. La matière ne peut plus être pensée indépendamment du temps et du bilan énergétique. La substance devient un « amas de rythmes » ou un groupe de résonances temporelles.

  • La relativité externe de la substance (L’ex-stance) : Inspiré par les travaux de Paul Renaud et Georges Champetier, Bachelard souligne que l’opération de purification d’une substance est intrinsèquement liée à ses conditions de détection. À la limite de la précision, l’isolement d’un corps pur devient ambigu:

« on connaît clairement ce qu’on connaît grossièrement. »

La substance pure est alors définie non pas de manière isolée et intime, mais de manière externe par un faisceau de relations opératoires : elle devient une « ex-stance ».

IV. La rupture spatiale : non-analyticité et microphysique

Le chapitre IV s’attaque à la forme a priori de l’espace et à l’intuition linéaire. Bachelard cherche à libérer l’espace de sa fonction purement mécanique pour en faire un espace de connexion fine adapté à l’infiniment petit.

S’appuyant sur les travaux d’Adolphe Buhl, Bachelard démontre qu’on peut concevoir des trajectoires non-analytiques (en dents de scie ou brisées à l’infini) qui conservent des propriétés de continuité et d’isométrie sans pour autant admettre de tangente ou de dérivée unique en chaque point.

Cette micromécanique géométrique permet d’intégrer l’ambiguïté et de conceptualiser le principe d’incertitude de Heisenberg à l’échelle d’une structure indéfiniment fine:

« conjointement, la tangente s’affole et l’espace a un grain […] Il y a opposition entre la précision ponctuelle et la précision directionnelle. »

L’intuition commune, paresseuse et unifiante, se révèle ainsi être un obstacle épistémologique qu’il faut réformer par des abstractions mathématiques.

V. La logique non-aristotélicienne et la sémantique générale

Le bouleversement des catégories physiques de substance et de localisation spatiale ébranle nécessairement les fondements de la logique classique.

1. La critique du système trinaire classique

La logique d’Aristote (fondée sur le principe d’identité), la géométrie euclidienne et la physique newtonienne formaient un « système trinaire » parfaitement cohérent mais fermé. L’avènement de la microphysique et de la relativité brise cette harmonie et exige une logique non-aristotélicienne. Les principes d’identité (« ce qui est, est ») et de mono-localisation ne sont plus des vérités a priori, mais des postulats approximatifs valables uniquement à l’échelle macroscopique.

2. La logique trivalente de Paulette Février

Bachelard met en avant la logique formelle proposée par Paulette Février, qui lie l’indétermination de Heisenberg à une structure logique à trois valeurs (vrai, faux, absurde). Cette logique introduit l’idée de propositions vraies isolément mais logiquement « incomposables » lorsqu’elles sont appliquées simultanément au même micro-objet.

3. La sémantique générale d’Alfred Korzybski

L’analyse de l’œuvre d’Alfred Korzybski, Science and Sanity (1933), permet à Bachelard de poser les bases d’une pédagogie de la déformation et de l’ouverture psychique. Korzybski dénonce le monolinguisme et l’identification sémantique comme des facteurs de blocage mental et de régression neurologique. Pour préserver la santé intellectuelle et s’adapter au devenir, l’esprit humain doit acquérir un « shifting character » (pouvoir de plasticité et de division spirituelle). Les mathématiques s’imposent alors comme le langage fonctionnel suprême, capable de structurer l’esprit en accord avec le dynamisme du monde réel.

VI. La valeur synthétique de la « philosophie du non »

Le dernier chapitre synthétise la portée constructive de l’œuvre. Bachelard distingue rigoureusement la philosophie du non des autres courants dialectiques :

  • Rupture avec la dialectique hégélienne : Contrairement à Hegel chez qui la contradiction mène à une synthèse par négation absolue, la dialectique de la science contemporaine est complémentaire et enveloppante. Le « non » bachelardien ne détruit pas le passé scientifique, il l’intègre comme un cas particulier ou une première approximation :

« la géométrie non-euclidienne enveloppe la géométrie euclidienne ; la mécanique non-newtonienne enveloppe la mécanique newtonienne »

  • Le concept de surobjet : En détruisant ses images premières et intuitives, l’esprit scientifique construit un « surobjet » purifié. L’atome moderne est le surobjet par excellence, défini précisément par la somme des critiques apportées à son modèle planétaire initial.

  • Le théorème de conciliation de Destouches : Face à l’opposition entre théories (par exemple, l’aspect ondulatoire et corpusculaire de la matière), Jean-Louis Destouches démontre qu’on peut toujours construire une théorie unifiée en modifiant un postulat de base. Bachelard oppose cette démarche au « commodisme » sceptique de Henri Poincaré:

« Pour Poincaré, il s’agit de dire autrement la même chose. Pour Destouches, il s’agit de dire de la même façon autre chose. »

Conclusion : la raison instruite par la science

La conclusion de La Philosophie du non scelle une véritable révolution copernicienne de l’entendement. La raison humaine n’est pas une faculté immuable, innée ou définitive. C’est la science évoluante qui instruit et configure la structure de la raison:

« L’arithmétique n’est pas fondée sur la raison. C’est la doctrine de la raison qui est fondée sur l’arithmétique élémentaire. Avant de savoir compter, je ne savais guère ce qu’était la raison. »

Pour demeurer active, saine et adéquate au réel construit, la philosophie doit renoncer aux absolus métaphysiques et accepter de se disperser au gré des découvertes et des exigences de la science contemporaine.


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Article 304 – La formation de l’esprit scientifique – Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective, Gaston Bachelard, Librairie philosophique J. VRIN, Paris, 1934

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RAPPORT DE LECTURE


Bachelard, G. (1967). La formation de l’esprit scientifique: Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective (5e éd.). Librairie philosophique J. Vrin. (Œuvre originale publiée en 1934).


Notice bibliographique

  • Auteur : Gaston Bachelard

  • Titre : La formation de l’esprit scientifique. Contribution à une psychanalyse de la connaissance objective.

  • Édition de référence du document : Paris, Librairie philosophique J. VRIN, 5ème édition, 1967 (Édition originale : 1934). Collection : Bibliothèque des textes philosophiques, 257 pages.

  • Édition numérique : Réalisée par Jean-Marie Tremblay, Les classiques des sciences sociales.

Introduction et thèse générale de l’ouvrage

Dans cet ouvrage fondateur de l’épistémologie historique, Gaston Bachelard se propose d’étudier le « destin grandiose de la pensée scientifique abstraite » et de retracer les conditions psychologiques de ses progrès. La thèse centrale de Bachelard est que le progrès de la connaissance scientifique s’opère non pas par accumulation continue, mais par rupture avec des barrières psychologiques internes qu’il nomme les obstacles épistémologiques.

Pour Bachelard, « c’est dans l’acte même de connaître, intimement, qu’apparaissent, par une sorte de nécessité fonctionnelle, des lenteurs et des troubles ». L’esprit n’accède jamais à la science à l’état de page blanche : « quand il se présente à la culture scientifique, l’esprit n’est jamais jeune. Il est même très vieux, car il a l’âge de ses préjugés ». Accéder à la connaissance objective exige donc une véritable « catharsis intellectuelle et affective » , un « repentir intellectuel » permettant de connaître contre un savoir antérieur.

Obstacle épistémologique Définition et mécanisme psychologique Exemples et manifestations (XVIIIe siècle)
L’expérience première / L’opinion L’opinion traduit des besoins en connaissances et désigne les objets par leur utilité, s’interdisant de les connaître[cite: 221, 222]. Plis général, l’expérience première s’installe avant toute critique et fascine l’esprit par son luxe d’images et son caractère pittoresque[cite: 326, 327, 390]. La science mondaine et amusante du XVIIIe siècle [cite: 502, 503, 514] ; l’étonnement devant la bouteille de Leyde [cite: 559, 560] ; la peur ou la fascination face au tonnerre[cite: 424, 427, 441].
La connaissance générale La doctrine du général ou la recherche hâtive de l’universel qui bloque et immobilise la pensée expérimentale[cite: 1004, 1008, 1058]. Elle se contente d’identifications verbales et de définitions tautologiques de premier aspect[cite: 1037, 1038, 1065]. La loi aristotélicienne de la chute des corps [cite: 1018] ; les tables de présence et d’absence de Bacon qui appliquent à la nature les critères d’une enquête juridique[cite: 1066, 1077, 1091].
L’obstacle verbal L’utilisation abusive d’une seule image familière ou d’un simple mot érigé en explication absolue[cite: 1351, 1352]. L’esprit associe un mot abstrait à un mot concret et s’enferme dans cette catégorie empirique naïve[cite: 1393, 1403]. L’image de l’éponge ou du pore utilisée pour tout expliquer : Réaumur assimilant l’air à une éponge pour expliquer sa compressibilité [cite: 1365, 1373], Franklin l’appliquant à la matière électrique[cite: 1396, 1401].
L’obstacle substantialiste La liaison monotone et directe de propriétés diverses (superficielles ou occultes) à une substance interne ou à un substantif[cite: 1771, 1772]. Il est soutenu par le mythe inconscient de l’intérieur (l’intime) [cite: 1784, 1800] et s’apparente à une « joie d’avare » (posséder beaucoup sous un moindre volume)[cite: 2355, 2358, 2483]. Attribuer une qualité « glutineuse » ou « onctueuse » au fluide électrique [cite: 1872, 1881] ; attribuer un goût ou un toucher gras au courant galvanique selon le liquide traversé (urine, lait, vinaigre) chez Aldini [cite: 1897, 1910, 1913] ; les remèdes polypharmaques ou thériaques (mélanges de 150 substances)[cite: 2053, 2058].
La connaissance pragmatique / utilitaire L’induction utilitaire qui conduit à des généralisations exagérées à partir de considérations purement pragmatiques[cite: 1688, 1690]. Pour ce rationalisme, trouver une utilité ou une fonction par rapport à l’homme équivaut à trouver une raison d’être[cite: 1705, 1706]. Bacon ou Réaumur conseillant de vernir la peau des hommes pour prolonger la vie en bloquant la transpiration (par analogie avec les chrysalides)[cite: 1695, 1697, 1701, 1703]; Voltaire cherchant une utilité humaine aux comètes ou aux mouvements célestes[cite: 1717, 1720].
L’obstacle animiste L’introduction injustifiée des concepts de la biologie, du vitalisme ou des fonctions corporelles à la base de l’explication des phénomènes physiques et de la matière inerte[cite: 2661, 2664, 2666]. Tout élan ou activité physique est alors assimilé à de la vie ou à un désir[cite: 2759, 2861, 2865]. Le mythe de la fécondité et de la reproduction métallique des mines (penser que le fer ou l’argent repousse dans les carrières fermées) [cite: 2803, 2807, 2824] ; expliquer le magnétisme de l’aimant par des structures de « veines » ou de « petits poils » faisant office de soupapes (Fuss, Euler)[cite: 2882, 2883, 2894, 2895].
Le mythe de la digestion Cas particulier et puissant de l’obstacle animiste, la cénesthésie digestive sert de modèle de prise de possession et de possession réaliste[cite: 2980, 2985, 2987]. La digestion (lente et douce cuisson) est érigée en processus chimique et mécanique universel[cite: 3049, 3052]. La terre conçue comme un vaste appareil digestif ou un alambic cuisant les minéraux [cite: 3111, 3118, 3154] ; la théorie de l’assimilation des semblables [cite: 3017, 3025] ; la valorisation médicale et la distillation des matières fécales ou excréments (album graecum, eau de Millefleurs)[cite: 3161, 3167, 3168, 3195].
L’obstacle de la libido / sexualisation La projection inconsciente d’impulsions, de fantasmes et de catégories sexuelles sur le comportement de la matière inanimée[cite: 3237, 3243, 3244]. Le problème de la génération, premier mystère de l’enfant, vient surdéterminer l’explication des réactions chimiques ou minérales[cite: 3252, 3258, 3443]. Les noces alchimiques (le mariage du serviteur rouge et de la femme blanche) [cite: 3359, 3362] ; concevoir le mercure comme hermaphrodite [cite: 3323, 3325] ; imaginer des diamants ou de l’or mâles et femelles (Robinet) [cite: 3375, 3381] ; l’attribution inconsciente d’un rôle masculin/actif à l’acide et féminin/passif à la base[cite: 3450, 3451, 3452].
Les obstacles de la connaissance quantitative L’erreur de croire que la quantification immédiate garantit l’objectivité. Elle se manifeste par deux excès opposés : le mathématisme trop vague (formes géométriques simples privilégiées a priori) ou le mathématisme trop précis (accumulation de décimales déconnectée de la sensibilité réelle des instruments)[cite: 3708, 3723, 3727, 3730]. Les calculs chronologiques ultra-précis de Buffon sur l’âge et le refroidissement de la Terre [cite: 3765, 3766] ; la résistance des physiciens du XVIIIe siècle à l’algèbre newtonienne au profit d’images géométriques familières ou de termes qualitatifs (Père Castel, Marat)[cite: 3970, 3985, 3993, 4000].

Analyse thématique

L’analyse du document met en relief la structure de la pensée de l’auteur à travers le discours préliminaire et les premiers chapitres de l’œuvre.

1. La marche vers l’abstraction et la loi des trois états

Bachelard critique la représentation purement géométrique ou visuelle comme étant insuffisante face à la physique contemporaine, où le rôle des mathématiques n’est plus simplement descriptif mais « formateur ». Il distingue une loi des trois états du développement de l’esprit scientifique:

  1. L’état concret : L’esprit s’amuse des images premières et glorifie l’unité et la diversité de la Nature.

  2. L’état concret-abstrait : L’esprit associe à l’expérience physique des schémas géométriques basés sur une intuition sensible.

  3. L’état abstrait : L’esprit s’affranchit de l’intuition de l’espace réel et entre en polémique ouverte avec la réalité première.

À cette évolution intellectuelle correspond une évolution affective (les trois états d’âme) : l’âme puérile ou mondaine (curiosité naïve), l’âme professorale (dogmatisme immobile) et enfin l’âme en mal d’abstraire (la conscience scientifique douloureuse, animée par le devoir d’abstraction).

2. Le premier obstacle : L’expérience première et l’opinion

Bachelard pose une opposition absolue entre la science et l’opinion : « l’opinion pense mal ; elle ne pense pas : elle traduit des besoins en connaissances ! ». L’opinion doit être détruite. L’expérience première, placée avant toute critique, constitue le premier obstacle. Bachelard étudie longuement la période préscientifique (le XVIIIe siècle) pour démontrer comment la science était alors « dans le siècle », c’est-à-dire mondaine, puérile et captive de l’admiration plutôt que du problème. Le sens du problème est précisément le marqueur du véritable esprit scientifique, pour qui « toute connaissance est une réponse à une question ».

3. Les obstacles généraux, verbaux et réalistes

Le document passe en revue plusieurs figures de l’esprit préscientifique analysées comme des freins épistémologiques :

  • La connaissance générale : Bachelard dénonce la recherche hâtive du général (aristotélisme ou baconisme), qui fige la pensée dans des définitions verbales tautologiques au détriment des variables mathématiques essentielles. Il critique la méthode des tables de Bacon, qu’il apparente à une enquête juridique biaisée appliquant à la nature des critères d’évaluation anthropomorphiques.

  • L’obstacle verbal (Exemple de l’éponge) : Bachelard montre comment l’utilisation abusive d’images familières comme celle de l’éponge ou du pore sert de fausse explication absolue pour des phénomènes hétérogènes (l’air chez Réaumur, l’électricité chez Franklin). La métaphore séduit la raison et bloque l’accès au concept abstrait.

  • L’obstacle substantialiste et la « Psychanalyse du Réaliste » : Le substantialisme consiste à lier de manière monotone les propriétés d’un objet à sa substance interne. Bachelard rattache le réalisme naïf à un mécanisme inconscient proche de l’avarice : posséder la richesse du réel sous un faible volume. Il examine comment les propriétés sensibles immédiates (le goût de l’électricité chez Aldini, la couleur des étincelles, la puissance des pierres précieuses en médecine) sont substantifiées directement, enfermant l’esprit dans le mythe de l’intérieur ou de l’intime.

4. Les obstacles animistes, le mythe de la digestion et la libido

L’esprit préscientifique applique de manière constante les concepts de la vie à la matière inerte :

  • L’animation de la matière : Des auteurs croient à la végétation ou à la fécondité des mines de métaux (l’or ou le fer repoussant dans les carrières).

  • Le mythe de la digestion : L’estomac sert de modèle explicatif universel. La terre est perçue comme un grand estomac ou un alambic géant qui cuit et digère les minéraux.

  • La libido et la sexualisation des concepts : Les opérations chimiques sont investies de fantasmes sexuels (le mariage du mâle et de la femelle, l’hermaphrodisme du mercure). Bachelard note que même chez les élèves modernes, l’acide est inconsciemment sexualisé comme masculin et actif face à la base perçue comme passive et féminine.

5. Les obstacles de la connaissance quantitative

Bachelard avertit que la quantification n’est pas synonyme d’objectivité immédiate. L’excès de précision numérique sans considération des limites d’erreurs (comme les calculs de Buffon ou les statistiques géographiques) s’apparente au pittoresque qualitatif et relève d’une tentation réaliste d’épuiser l’objet. À l’inverse, l’esprit scientifique se caractérise par l’introduction du « droit de négliger » les variables non mesurables ou non significatives pour se concentrer sur des systèmes clos isolables.

Conclusion et perspectives pédagogiques

En guise de conclusion, Bachelard insiste sur le fait que la science contemporaine s’édifie « contre les sensations » et impose de construire « une théorie de l’objectif contre l’objet ». L’instrument de mesure lui-même est devenu une théorie matérialisée, un prolongement de l’esprit plutôt que de l’œil.

Sur le plan de l’apprentissage, Bachelard plaide pour une profonde réforme de l’enseignement des sciences. L’éducation scientifique doit privilégier la pensée discursive, inciter l’élève à l’auto-critique et s’appuyer sur une socialisation active de la raison. Le principe fondamental de la culture scientifique moderne réside dans le concept d’École permanente et de culture continuée : « on peut continuer le passé en le niant, on peut vénérer son maître en le contredisant ».


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