Préface (du traducteur)
La renaissance de la philosophie expérimentale fait de Lucrèce un contemporain. Il semble que l’antique poète de la nature, longtemps retiré dans sa gloire solitaire, en dehors et au-dessus d’un monde livré aux fureurs du mysticisme, aux stériles querelles de la scolastique, aux froides rêveries de la métaphysique, redescende enfin parmi nous, pour s’associer au triomphe définitif de la science. Et voyez, c’est à qui ne sera pas le dernier à saluer le retour du philosophe.
Les traductions et les commentaires se succèdent. Hier, M. Sully-Prudhomme esquissait d’une plume facile, une interprétation en vers du premier livre, ajoutant à son essai une dissertation plus sincère que précise, sorte de déclaration de neutralité entre la métaphysique et la méthode expérimentale. Après lui, M. Ernest Lavigne nous offrait, en prose, une version très littéralement exacte, précédée d’un fort bon travail sur la Physique de Lucrèce. Entre deux, si nous ne nous trompons, Pongerville rééditait son Lucrèce académique, trait d’audace qu’on eût admiré sans doute, s’il ne s’était trouvé presque aussitôt dépassé.
Croirait-on que l’Université, alma mater, s’est décidée à mettre entre les mains de ses tendres nourrissons des morceaux choisis du De Natura? Peut-être pour les préparer aux cours de M. Martha et leur faire mieux goûter son intéressant volume, Le poëme de Lucrèce, hommage d’autant plus précieux qu’il émane d’un adversaire. Après la Sorbonne, la Revue des Deux Mondes, puis l’Académie française. Il a été donné aux quarante immortels de voir Lucrèce traité de haut par l’incompétence de M. Marmier, et corrigé, oui corrigé, avec une indulgence dont il ne se soucie guère, par le bon ton de M. Cuvillier-Fleury.
Enfin la Revue de MM. Littré et Wyrouboff, la Philosophie positive, publie depuis deux ans, des fragments étendus d’une traduction complète, en vers, œuvre de dix années, celle-là même qui est aujourd’hui soumise au jugement des lettrés. Ainsi donc, admis dans les collèges, reçu avec faveur à la Sorbonne, critiqué à l’Académie, Lucrèce est désormais un classique. Il est vrai qu’il n’a jamais cessé de l’être pour les amis de la grande poésie et pour les esprits émancipés. Mais tout ce mouvement qui se produit autour de son nom n’est-il pas un signe des temps ? De là, en tout cas, l’opportunité d’une étude où seront résumés quelques renseignements biographiques, trop peu nombreux, et les principaux traits d’une grande doctrine, dont Lucrèce a été, dans l’antiquité, le plus éloquent interprète.
Au commencement du dernier siècle de la République, Rome, maîtresse du monde, instruite par la conquête, affinée d’ailleurs par l’éducation grecque, avait rompu avec les grossières et naïves croyances de sa forte jeunesse. Ses propres dieux ne lui faisaient plus illusion elle en avait vaincu, elle en avait domestiqué tant d’autres, dont les cultes bizarres allaient bientôt éveiller la curiosité blasée des femmes, des affranchis, du peuple arraché par l’empire aux affaires publiques! Le polythéisme, comme les religions vouées à une mort prochaine, ne comportait plus que des pratiques sans foi.
Mais, si les poètes pouvaient prendre avec Janus ou Jupiter d’étranges licences, les habitudes religieuses demeuraient encore intimement liées à l’existence publique et privée. Elles étaient officielles et domestiques. Les convenances, les intérêts, l’hypocrite gravité de ces augures qui ne se regardaient pas sans rire, devaient prohiber, comme complicité d’athéisme, tout commerce avoué avec l’audacieux dont la puissante ironie a relégué les dieux hors du monde et des choses humaines. Sur le livre et sur l’auteur planait une terreur superstitieuse.
Aussi est-ce en vain que l’on demanderait aux contemporains de Lucrèce et à ses successeurs immédiats le moindre document certain sur sa personne et sa vie. Ils l’admirent, ils l’imitent, ils le désignent, sans le nommer. Pour fixer approximativement la date de sa naissance et celle de sa mort, il faut recourir à des compilateurs ou à des polémistes chrétiens, Eusèbe de Césarée, Jérôme, sources plus que suspectes, où l’on ne doit puiser qu’avec réserve.
Lucrèce, Titus Lucretius Carus, naquit à Rome vers 90 ou 95 avant notre ère, et mourut jeune encore, vers l’an 50 ou 51. Si l’on ajoute qu’il était d’une famille équestre, dont plusieurs membres ont été honorés de fonctions publiques, et qu’il vécut dans l’intimité d’une maison patricienne, les Memmius, on aura réuni en peu de lignes tout ce que l’histoire sait de lui. Les biographes, à court, se sont naturellement, comme eût fait le Simonide de la Fontaine, rejetés sur ce Memmius Gemellus, auquel est dédié le De Natura, et dont la destinée n’a pas été étrangère à quelques-unes des plus belles inspirations du poète.
À la fois homme politique, orateur et lettré, Memmius débuta par une préture en Bithynie. Il partit pour la province en compagnie d’un poète et d’un grammairien qui n’étaient pas les premiers venus, Catulle et Curtius Nicias. À son retour, il eut à triompher d’une accusation intentée par César, et parut avec éclat dans plusieurs procès, contre Gabinius, contre Rabirius Posthumus que défendait Cicéron lui-même, enfin contre le grand Lucullus, dont il voulait empêcher le triomphe. Son talent n’était point contesté. « Orateur ingénieux, à la parole séduisante, Memmius, dit Cicéron, (Brutus, 70) fuyait la peine, non seulement de parler, mais encore de penser ; consommé dans les lettres grecques, il était quelque peu dédaigneux des latines. » Ses mœurs étaient celles de son temps; ses galanteries furent illustres; s’il échoua contre la vertu de la fille de César, femme du vieux Pompée, il fut plus heureux, semble-t-il, en quelques aventures. Une, entre autres, se termina par un scandale public à la veille même d’une fête de la jeunesse, à laquelle il devait présider sans doute. « Cicéron, dit M. Martha, raconte le fait avec grâce: « Memmius a fait voir d‘autres mystères à la femme de M. Lucullus. Le nouveau Ménélas, ayant mal pris les choses, a répudié son Hélène. L’ancien Pâris n’avait offensé que Ménélas, mais le Pâris du jour a tenu à blesser encore Agamemnon » (le vainqueur de Mithridate, frère du mari supplanté).
La vie élégante et les intrigues amoureuses n’excluent pas l’ambition. Memmius brigua le consulat, mais avec tant d’ardeur qu’il fut convaincu de manœuvres et condamné à l’exil. Il alla tranquillement finir sa vie à Athènes, où il avait fait ses études, et dans les jardins même d’Épicure, dont la propriété lui fut contestée par le philosophe Patron, l’un des successeurs du maître.
Il est hors de doute que toutes ces vicissitudes d’une existence agitée, d’une carrière prématurément brisée, étaient présentes à la pensée de Lucrèce lorsqu’il opposait aux angoisses de l’ambition et de l’amour la sérénité de la philosophie, la paix de l’esprit et de la conscience. Maint passage fameux n’est pas un magnifique lieu commun; on y sent cette grande éloquence qui part du cœur. C’est le moraliste qui parle, mais c’est aussi l’ami qui conseille et qui console.
Il faut aller plus loin encore, et reconnaître dans l’austère mélancolie du poète l’écho d’un sentiment personnel, l’intense retentissement des souffrances, de luttes, partagées et ressenties aussi bien qu’observées. L’homme même se trahit ici et montre à nu ses plaies. Compagnon de Memmius, Lucrèce a peut-être rêvé les gloires de la vie publique, mais à coup sûr il a connu, il a éprouvé toutes les amertumes des passions vaines. S’il est revenu de l’amour, c’est qu’il y a plongé à corps perdu. S’il a implacablement sapé les autels de tous les dieux, les bases de toutes les religions, c’est qu’il s’y est réfugié en vain. S’il nie, c’est qu’il a cru. Voilà le secret de son génie. Ses ressentiments, ses douleurs et ses déceptions animent et transfigurent les déductions rigoureuses de l’école. Il a vécu son œuvre. Sa vénération pour Épicure est l’enthousiasme du naufragé pour son sauveur.
Nous l’avons dit ailleurs, la plus haute poésie est celle qui exprime sous la forme la plus personnelle les conceptions les plus vastes et les plus puissantes. C’est pourquoi Lucrèce conserve, à travers les âges, une de ces immortelles couronnes qu’il a si noblement réclamées.
Il faudra, je le sais, disputer la victoire.
Mais, frappant ma poitrine, un grand espoir de gloire
De son thyrse magique a fait vibrer mon cœur.
Fort du suave amour des muses, sans terreur
J’entre en ces régions que nul pied n’a foulées,
Fier de boire vos eaux, sources inviolées,
Heureux de vous cueillir, fleurs vierges qu’à mon front,
Je le sens, je le veux, les muses suspendront ;
Fleurs dont nul avant moi n’a couronné sa tête,
Digne prix des labeurs du sage et du poète
Qui, des religions brisant les derniers nœuds,
Sur tant de nuit épanche un jour si lumineux !
Sa mort prématurée, sur laquelle on ne sait rien, a exercé l’imagination inoffensive ou haineuse des critiques. On ne peut tenir compte de l’aimable tradition qui la place au jour et à l’heure même où Virgile fut revêtu de la robe virile. Elle a été attribuée avec une certaine vraisemblance soit à une maladie de langueur, soit aux effets délirants de philtres amoureux, soit encore, au chagrin causé par l’exil de Memmius.
Selon Eusèbe et Jérôme, Lucrèce se serait tué. Quoi d’étonnant, en effet, si ce grand cœur, blessé par le mensonge des passions, terrassé par un mal physique ou moral, si ce grand esprit, sentant au milieu des guerres inexpiables crouler la République romaine et s’effondrer le monde antique, avait désespéré de la patrie, de l’homme et de la vie. Puisque sa fin tragique supposée a servi de thème aux plus oiseuses déclamations, il n’est pas inutile de réfuter brièvement ces sophismes.
Le suicide a peu de chose à faire avec les doctrines. Celles qui l’ont favorisé, le stoïcisme par exemple, n’ont pas été les plus funestes à la nature humaine. Celles qui l’ont interdit, comme le christianisme, prêt à naître au moment où disparaissait Lucrèce, non seulement ne l’ont pas supprimé, mais, en rabaissant la terre et la vie, l’ont implicitement autorisé et légitimé. La philosophie enseignée par Lucrèce n’a jamais préconisé le suicide : Démocrite s’est tué, Épicure est mort plein de jours. Affaire de tempérament, contagion d’un certain milieu social, suggestions de la misère ou de la nécessité, il n’y a rien de plus dans le suicide.
La méthode scientifique ne permet sur la mort volontaire aucune opinion préconçue. Elle voit la mort telle qu’elle est, fait brutal aussi dépourvu de sens que la chute d’une pierre ou l’évolution d’un astre. Loin d’y pousser les hommes, elle concentre sur ce court et unique espace de la vie toutes les énergies de leur personne éphémère. Mais, tout en conseillant la lutte, c’est-à-dire le contraire de la résignation et du découragement, elle n’accuse pas à tout propos de lâcheté ceux qui ont cherché dans le néant le recours suprême et l’inaltérable paix. Parfois même il lui arrive d’honorer la force virile qui, du même coup, arrache aux fatalités conjurées leur arme et leur victime.
Lucrèce donc s’est tué s’il l’a voulu. Qu’importe ? Il vivra toujours. La véritable vie des grands hommes n’est-elle pas leur action sur la postérité? Et leur véritable histoire, celle de leurs sentiments et de leurs pensées ?
Fier de boire vos eaux, sources inviolées, Heureux de vous cueillir, fleurs vierges qu’à mon front, Je le sens, je le veux, les muses suspendront ; Fleurs dont nul avant moi n’a couronné sa tête, Digne prix des labeurs du sage et du poète Qui, des religions brisant les derniers nœuds, Sur tant de nuit épanche un jour si lumineux !
Sa mort prématurée, sur laquelle on ne sait rien, a exercé l’imagination inoffensive ou haineuse des critiques. On ne peut tenir compte de l’aimable tradition qui la place au jour et à l’heure même où Virgile fut revêtu de la robe virile. Elle a été attribuée avec une certaine vraisemblance soit à une maladie de langueur, soit aux effets délirants de philtres amoureux, soit encore, au chagrin causé par l’exil de Memmius.
Selon Eusèbe et Jérôme, Lucrèce se serait tué. Quoi d’étonnant, en effet, si ce grand cœur, blessé par le mensonge des passions, terrassé par un mal physique ou moral, si ce grand esprit, sentant au milieu des guerres inexpiables crouler la République romaine et s’effondrer le monde antique, avait désespéré de la patrie, de l’homme et de la vie. Puisque sa fin tragique supposée a servi de thème aux plus oiseuses déclamations, il n’est pas inutile de réfuter brièvement ces sophismes.
Le suicide a peu de chose à faire avec les doctrines. Celles qui l’ont favorisé, le stoïcisme par exemple, n’ont pas été les plus funestes à la nature humaine. Celles qui l’ont interdit, comme le christianisme, prêt à naître au moment où disparaissait Lucrèce, non seulement ne l’ont pas supprimé, mais, en rabaissant la terre et la vie, l’ont implicitement autorisé et légitimé. La philosophie enseignée par Lucrèce n’a jamais préconisé le suicide : Démocrite s’est tué, Épicure est mort plein de jours. Affaire de tempérament, contagion d’un certain milieu social, suggestions de la misère ou de la nécessité, il n’y a rien de plus dans le suicide.
La méthode scientifique ne permet sur la mort volontaire aucune opinion préconçue. Elle voit la mort telle qu’elle est, fait brutal aussi dépourvu de sens que la chute d’une pierre ou l’évolution d’un astre. Loin d’y pousser les hommes, elle concentre sur ce court et unique espace de la vie toutes les énergies de leur personne éphémère. Mais, tout en conseillant la lutte, c’est-à-dire le contraire de la résignation et du découragement, elle n’accuse pas à tout propos de lâcheté ceux qui ont cherché dans le néant le recours suprême et l’inaltérable paix. Parfois même il lui arrive d’honorer la force virile qui, du même coup, arrache aux fatalités conjurées leur arme et leur victime.
Lucrèce donc s’est tué s’il l’a voulu. Qu’importe ? Il vivra toujours. La véritable vie des grands hommes n’est-elle pas leur action sur la postérité? Et leur véritable histoire, celle de leurs sentiments et de leurs pensées ?
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SOURCE
C’est avec plaisir que nous annonçons que PhiloTR vient de s’enrichir d’une collection d’œuvres philosophiques libres de droits éditées par Les Échos du Maquis. On peut y accéder ven suivant ce lien :
https://philosophie.cegeptr.qc.ca/oeuvres-philosophiques-libres-de-droits/
