Article # 312 – La pratique philosophique chinoise vers la culture de soi : l’intégration de la sagesse confucéenne dans le counseling philosophique / Chinese Philosophical Practice toward Self-Cultivation: Integrating Confucian Wisdom into Philosophical Counseling, Xiaojun Ding, Sirui Fu, Chengcheng Jiao & Feng Yu, 2024

RAPPORT DE LECTURE


Ding, X., Fu, S., Jiao, C., & Yu, F. (2024). Chinese Philosophical Practice toward Self-Cultivation: Integrating Confucian Wisdom into Philosophical Counseling. Religions, 15(1), Article 69. https://doi.org/10.3390/rel15010069


Revue : Religions (MDPI, Impact Factor: 0.6, CiteScore: 1.3).

Historique éditorial : Reçu le 19 novembre 2023 ; Révisé le 1 janvier 2024 ; Accepté le 2 janvier 2024 ; Publié le 4 janvier 2024.

Affiliations : Université Xi’an Jiaotong (Département de Philosophie) et Université de Wuhan (Département de Psychologie), Chine.


1. Introduction et Problématique Existentielle Moderne

L’article de Ding et al. (2024) s’inscrit au cœur d’un tournant épistémologique majeur : l’adaptation de la pratique philosophique contemporaine — née en Occident sous l’impulsion de Gerd B. Achenbach en 1981 — aux crises de sens spécifiques de la société asiatique moderne. Le modèle occidental s’est traditionnellement appuyé sur la méthode socratique, les cafés philosophiques ou la philosophie pour enfants (P4C) afin de recalibrer les biais cognitifs individuels par l’analyse logique.

Les auteurs justifient l’intégration des sagesses orientales par une lecture fine de la désorientation spirituelle de la jeunesse chinoise contemporaine. Cette détresse se manifeste à travers deux concepts socioculturels clés : l’« involution » (neijuan), qui désigne une compétition systémique acharnée et psychologiquement destructrice, et son contre-pied réactif, le « couchage à plat » (tangping), caractérisé par un retrait volontaire de la course à la productivité. Amplifiés par les « cocons d’information » du cyberespace, ces phénomènes génèrent un « vide de valeur » et un épuisement de l’ego (ego depletion) que la prise en charge psychologique standard peine à résoudre. L’alternative proposée repose sur l’opérationnalisation thérapeutique de l’auto-culture (self-cultivation) confucéenne, une approche centrée sur le sujet jusqu’ici délaissée par la littérature académique internationale.

2. Les Racines Pragmatiques de la Philosophie Chinoise : Confucius et Mengzi

Contrairement aux traditions occidentales modernes, souvent axées sur la construction de systèmes théoriques et abstraits, la philosophie traditionnelle chinoise se déploie entièrement dans le « monde de la vie » (life-world). Confucius et Mengzi (Mencius) sont ainsi relus par les auteurs comme de véritables pionniers du dialogue de terrain.

Les Analectes de Confucius révèlent un ancrage systématique du discours philosophique dans des situations banales ou triviales. Face à un disciple l’interrogeant sur les traits de l’homme supérieur (junzi), Confucius affirme :

« L’homme supérieur n’a ni anxiété ni peur » (Analectes 12.4).

Loin de clore le débat, cette réponse force l’interlocuteur à une introspection continue (self-reflection) afin d’obtenir une conscience morale limpide, condition minimale de l’absence de crainte. De la même façon, Mengzi formalise une méthode argumentative persuasive et analogique, plutôt que conflictuelle. Pour contrer l’érudit Gaozi, qui soutenait que la nature humaine est moralement neutre à la naissance, Mengzi déploie sa célèbre métaphore hydraulique :

« L’eau coulera indifféremment vers l’est ou l’ouest, mais couler-t-elle indifféremment vers le haut ou vers le bas ? La tendance de la nature humaine au bien est comme la tendance de l’eau à s’écouler vers le bas. Il n’y en a pas qui n’aient cette tendance au bien, tout comme toute l’eau coule vers le bas » (Mengzi 6A2).

Par ces cadres dialogiques directs, l’école pré-Qin a établi les fondements d’une pratique clinique de l’esprit, visant à « nourrir le cœur » (yangxin) et à « réguler le souffle » (zhiqi).

3. Fondements Théoriques de la Culture de Soi

Les auteurs structurent l’édifice de l’auto-culture confucéenne appliquée au counseling philosophique au sein de trois piliers majeurs :

3.1. Ren : La Bienveillance Virtuose et Relationnelle

Le ren (généralement traduit par bienveillance ou humanité) n’est pas une entité statique, mais un processus relationnel dynamique, un « devenir humain » (human becoming). Confucius adapte sa définition aux besoins éthiques de chaque disciple. Pour Yan Yuan, le ren exige une autodiscipline rituelle rigoureuse :

« Ne regardez pas ce qui est contraire à la bienséance ; n’écoutez pas ce qui est contraire à la bienséance ; ne dites pas ce qui est contraire à la bienséance ; ne faites aucun mouvement qui est contraire à la bienséance » (Analectes 12.1).

Le perfectionnement de soi s’avère indissociable de l’élévation d’autrui : « Ils établissent les autres en cherchant à s’établir eux-mêmes et promeuvent les autres en cherchant à y parvenir eux-mêmes » (Analectes 6.30).

3.2. Le Sage Intérieur et le Roi Extérieur (Neisheng Waiwang)

Cet idéal de personnalité impose une double exigence : la culture d’une vie intérieure droite et spirituelle (neisheng) couplée à un impact éthique et politique dans la société (waiwang). Les auteurs opposent cette vision au modèle de perfectionnement individuel individualiste ou « narcissique » occidental critiqué par Pascal. La progression confucéenne, tirée du Grand Apprentissage (Daxue), fonctionne selon une logique fractale :

« Les anciens qui voulaient illustrer l’illustre vertu dans tout le royaume, ont d’abord bien ordonné leurs propres états. Désireux de bien ordonné leurs États, ils ont d’abord réglementé leurs familles. Désireux de réguler leur famille, ils cultivèrent d’abord leur personnalité… » (Livre des Rites 39.2).

3.3. L’Unité du Ciel et de l’Humanité (Tian Ren Heyi)

Ce principe métaphysique appréhende l’univers comme un tout unifié où l’homme et la nature coexistent harmonieusement. Mengzi en tire une éthique de l’extension de l’amour : de la piété filiale due aux parents jusqu’à la bienveillance due aux « créatures inférieures » (Mengzi 7A45).

4. Approches Méthodologiques : Gongfu, Jingjie et l’Unité du Savoir et de l’Action

La principale innovation théorique de l’article réside dans la modélisation thérapeutique construite à partir des catégories de l’école néo-confucéenne de l’esprit (Yangming Xinxue) :

  1. La théorie du Gongfu : Souvent réduit en Occident au domaine martial, le terme désigne l’expertise acquise par un investissement constant de temps et d’énergie. En contexte clinique, il s’agit de la discipline pratique requise pour intégrer les vertus au quotidien.

  2. La théorie du Jingjie : Elle correspond aux étapes progressives d’évolution spirituelle et de perspicacité morale atteintes par le sujet. Le gongfu est la méthode indispensable pour élever son jingjie.

  3. L’unité de la connaissance et de l’action (Zhi Xing He Yi) : Systématisé par Wang Yangming, ce principe affirme que la croyance morale (la connaissance) et la pratique éthique (l’action) forment un seul et même corps. Attendre d’avoir une connaissance absolue avant d’agir condamne à l’inaction spirituelle.

Pour illustrer le danger de la rupture entre paroles et actes (la « connaissance vide »), les auteurs rappellent la stricte exigence de cohérence du gentleman stipulée dans le Liji :

« Le supérieur (gentleman) ne prononce pas des paroles qui peuvent être dites en effet, mais qui ne devraient pas être incarnées dans des actes ; il ne fait pas non plus d’actions qui peuvent être faites en actes, mais qui ne devraient pas être exprimées en paroles » (Livre des Rites 30.7).

Le counseling philosophique doit ainsi être un processus réciproque : le conseiller doit guider par l’exemple et incarner la rectitude qu’il enseigne, transformant le dialogue en une co-évolution éthique.

5. Le Counseling Confucéen en Pratique et Critères Professionnels

Sur le plan méthodologique, le counseling confucéen s’appuie sur le « soi relationnel » et privilégie l’harmonie sociale face aux dérives de l’autonomie purement individualiste. Les thérapeutes mobilisent l’éthique des rôles, les paraboles classiques et des grilles de progression clinique standardisées à l’instar de la méthode Keh-Sheng-Shou-Sheh développée par Ying-Fen Su (2011), conçue pour structurer le dépassement de la souffrance égoïque.

En matière d’institutionnalisation de la profession, les auteurs s’inspirent des standards éthiques et académiques occidentaux fixés par l’American Philosophical Practitioners Association (APPA), fondée par Lou Marinoff, qui exige au minimum un Master ou un Doctorat en philosophie pour exercer. Ding et al. (2024) préconisent la création d’un système d’accréditation rigoureux, supervisé par des comités d’études confucéennes spécialisés, afin d’attester que les praticiens possèdent à la fois la technicité logique requise et une solide assise morale personnelle.

6. Analyse Critique et Conclusion

L’apport épistémologique de cet article est majeur : il propose de dépasser le paradigme universitaire occidental classique basé sur l’exercice exclusif de la « lecture-écriture » pour réhabiliter le modèle confucéen de la « parole-écoute ». Ce faisant, il replace la philosophie au rang d’art de vivre et de technique de soin de l’âme.

D’un point de vue critique, l’application concrète de ce modèle au cœur d’une société chinoise hyper-compétitive appelle à la vigilance. L’injonction confucéenne traditionnelle de soumission aux rituels (li) et de conformité stricte aux rôles familiaux (telle que la piété filiale) pourrait être reçue par certains consultants modernes comme une source d’oppression psychologique supplémentaire, alimentant précisément l’anxiété liée à l’involution sociale qu’elle prétend guérir. Il n’en demeure pas moins que la synthèse proposée entre le gongfu et le jingjie offre un cadre novateur et rafraîchissant, rappelant avec force la formule conclusive de l’étude : « cultiver l’esprit signifie cultiver le corps, et la croissance interne est synonyme de développement externe ».

Références Bibliographiques Sélectionnées (Style APA 7e éd.)

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  • Hadot, P. (1995). Philosophy as a Way of Life: Spiritual Exercises from Socrates to Foucault (M. Chase, Trans.). Wiley-Blackwell.

  • Hwang, K. K., & Chang, J. (2009). Self-cultivation: Culturally sensitive psychotherapies in Confucian societies. The Counseling Psychologist, 37(7), 1010–1032.

  • Ma, Y., Ding, X., & Yu, F. (2021). Horizontal Thinking vs. Vertical Thinking: A Comparison between Chinese and Western Philosophical Counseling based on Socrates and Confucius. Journal of Humanities Therapy, 12, 37–58.

  • Ni, P. (2022). Confucianism on Gongfu Philosophy. The Commercial Press.

  • Su, Y. F. (2011). The Confucian Philosophical Counseling Progress of « Keh-Sheng-Shou-Sheh ». Universitas: Monthly Review of Philosophy and Culture, 38(1), 39–54.

  • Wang, Y. (2004). Instructions for Practical Living (H. Zhang, Trans.). Yuelu Bookstore.


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