Article # 292 – Penser les ambitions singulière et plurielle dans un atelier de philosophie. L’amor mundi d’Arendt, Lara Pierquin-Rifflet, Les cahiers du Centre de recherches sur la formation, l’éducation et l’enseignement (CERFEE), 2024,

RAPPORT DE LECTURE


Pierquin-Rifflet, L. (2024). Penser les ambitions singulière et plurielle dans un atelier de philosophie. L’amor mundi d’Arendt. Éducation et socialisation – Les cahiers du CERFEE, 73. DOI : 10.4000/12del.


I. Introduction et Problématique

L’article de Lara Pierquin-Rifflet s’inscrit au croisement de la philosophie de l’éducation, de la théorie politique arendtienne et des pratiques de terrain en Philosophie Pour Enfants (PPE). L’autrice part d’un constat : bien que le programme fondateur de Matthew Lipman et Ann Margaret Sharp (vers 1970) se soit nourri des concepts de Hannah Arendt (notamment la faculté de juger et la mentalité élargie), l’héritage de la philosophe au sein de la PPE fait aujourd’hui l’objet d’une profonde hétérogénéité et de controverses.

La double problématique de l’article est formulée ainsi :

  1. Dans quelle mesure le style réflexif, les distinctions et les visées théoriques d’Arendt constituent-ils une ressource pertinente pour féconder et clarifier les ambitions politiques de la PPE ?

  2. Comment l’intégration du concept d’amor mundi (amour du monde) peut-elle être opérationnalisée en une grille d’analyse qualitative pour évaluer des données issues d’ateliers de philosophie avec les enfants ?

Hypothèse centrale : L’hétérogénéité des usages d’Arendt révèle la complexité intrinsèque des enjeux de la PPE. En mobilisant d’autres textes que le classique et restrictif « La crise de l’éducation », une relecture arendtienne permet de dépasser les dualismes stériles et de revitaliser la portée politique de ces ateliers.

II. Cadre méthodologique

L’approche méthodologique repose sur le concept de « coups de projo philosophiques » (inspiré de Pierre Ansay et Gilles Deleuze), structuré en trois plateaux d’analyse superposés :

  • Plateau 1 : L’observation empirique de l’accompagnement des enfants à l’exercice de la pensée à l’école primaire.

  • Plateau 2 : L’analyse textuelle de l’œuvre d’Arendt (poèmes, métaphores, concepts) lue avec rigueur et méthode.

  • Plateau 3 : La subjectivité interprétative de la chercheuse, enrichie par sept années d’expérience pratique sur le terrain des ateliers philosophiques.

III. Analyse du contenu et discussion

L’article se déploie en trois mouvements majeurs : la déconstruction des objections adressées à la PPE, le repositionnement politico-philosophique d’Arendt, et le déploiement conceptuel de l’amor mundi.

A. Contester la Philosophie pour Enfants via Arendt

L’autrice synthétise trois postures critiques majeures qui s’appuient (parfois paradoxalement) sur la pensée d’Arendt pour rejeter ou limiter la PPE :

  1. Le projet « déplacé ou irréaliste » : Révélé par une correspondance inédite entre Lipman et Arendt (au moment de la crise de Little Rock en 1957-1958), Arendt elle-même qualifiait l’idée de philosopher avec les enfants d’inadaptée. L’autrice nuance cette critique : elle est valable si la philosophie est vue comme un corpus académique historique, mais s’effondre si on la définit comme une mobilisation d’opérations mentales (questionnement, problématisation) dont les enfants se montrent tout à fait capables.

  2. L’instrumentalisation politique : Portée notamment par Vansieleghem, cette critique dénonce le risque de réduire la PPE à une simple « ingénierie pédagogique » visant à fabriquer de parfaits petits citoyens démocratiques. Ce faisant, la pensée critique devient un dogme ou une opinion préconçue (un agenda politique), vidant l’atelier de sa liberté radicale.

  3. L’illusion de l’égalité intergénérationnelle : Relayée par Roux-Lafay, cette critique pointe l’asymétrie fondamentale de la relation éducative. L’enseignant qui feint de se positionner à égalité avec les élèves durant l’atelier commet une « imposture ». L’adulte doit assumer son autorité et son rôle de garant du cadre, sans quoi la relation de confiance s’étiole.

B. Penser les enjeux politiques : de l’ambivalence à la matrice d’intelligibilité

Pour répondre à ces objections, Pierquin-Rifflet invite à replacer Arendt dans sa propre trajectoire historique (l’après-Seconde Guerre mondiale, la rupture face aux égarements de la philosophie spéculative traditionnelle face au totalitarisme). Plutôt que de voir les distinctions conceptuelles arendtiennes (social/politique, privé/public) comme des catégories hermétiques ou hiérarchisées, l’autrice propose de les appréhender comme une matrice d’intelligibilité.

L’activité de penser est désintéressée par nature, mais elle acquiert une portée politique indirecte en ce qu’elle permet la déconstruction des préjugés et la suspension des jugements automatiques. La PPE ne doit pas nier les singularités sociohistoriques des enfants sous couvert d’une neutralité apolitique (qui maintiendrait un statu quo élitiste), mais plutôt offrir un espace de friction et de dialogue entre une pluralité de perspectives.

C. L’Amor Mundi comme structure ontologique paradoxale

Le cœur théorique de l’article réside dans la réhabilitation de l’amor mundi, concept qu’Arendt envisageait initialement comme titre pour l’ouvrage qui deviendra The Human Condition. Pierquin-Rifflet met en lumière la tension dialectique indépassable entre le singulier et le pluriel :

  • Le monde commun est une réalité unique vécue à travers une pluralité de points de vue, ce qui le rend intrinsèquement instable, imprévisible et inquiétant.

  • Pour endurer ce monde pluriel et s’y engager sans s’y perdre, l’individu a vitalement besoin d’« oasis singulières » (espaces de retrait, d’intimité, de pensée préservée). Or, ces oasis font momentanément disparaître la pluralité du monde.

L’oxymore de la « singularité plurielle » exige un équilibre constant. Transposé à l’éducation, le pari consiste à transmettre aux enfants le goût de cette tension sans en atténuer la charge problématique. L’école doit ménager un espace-temps où la nouveauté radicale apportée par les enfants (la natalité) rencontre les « trésors du passé », permettant le surgissement de la pensée en acte.

IV. Prolongements méthodologiques et conclusion

En conclusion, Lara Pierquin-Rifflet valide la fécondité de l’appareil théorique arendtien pour le terrain éducatif. Elle propose de dépasser l’approche purement déductive en adoptant une « théorisation ancrée hétérodoxe ».

Cette démarche propose de confronter des catégories conceptuelles issues d’une lecture approfondie d’Arendt – telles que [amour_de_la_pluralité], [amour_de_la_vérité], [amitié_politique] ou [amitié_intime] – à l’analyse a posteriori des verbatims issus d’ateliers menés en France et en Belgique. L’ambition ultime est d’offrir aux praticiens un arsenal théorico-pratique pour repérer les blocages et les points de friction dans les discussions, afin de concrétiser une véritable anthropologie politique de l’enfance fondée sur le soin apporté au monde commun.


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