Philosophical counselling/therapy: Praxis and pedagogy, Bellarmine U. Nneji, Universidad Autónoma de Madrid, 2013.

Rapport de lecture
Résumé : Bon nombre des misères et des confusions qui assaillent les êtres humains dépassent parfois le cadre des traitements médicamenteux. Il s’agit là de maladies de l’âme qui défient la médecine conventionnelle. Il est nécessaire de recourir à nouveau aux anciennes approches pratiques face aux misères humaines et à la confusion entourant le sens de la vie. C’est là que réside toute la pertinence du conseil philosophique. Il s’avère nécessaire d’introduire cette démarche dans les salles de classe afin d’éclairer les individus et de former des praticiens à la mission de rendre les existences plus significatives, grâce à une meilleure appréciation de la vie et de son cours. Cela est d’autant plus indispensable dans le contexte africain, où son introduction rendrait un grand service.
Introduction
Dans cet article, Bellarmine U. Nneji soutient la nécessité d’institutionnaliser le conseil philosophique (philosophical counselling) en tant que discipline académique et pratique professionnelle. Face aux limites des approches médicales et psychologiques conventionnelles pour résoudre les crises existentielles ou ce qu’il qualifie de « maladies de l’âme », l’auteur plaide pour un retour à la fonction thérapeutique originelle de la philosophie. Ce rapport propose une analyse structurée de sa thèse, de ses fondements historiques, de ses modalités d’application et du curriculum pédagogique proposé, en portant une attention particulière au contexte africain (notamment nigérian) évoqué par l’auteur.
1. Définition et nature du conseil philosophique
Le conseil philosophique — également appelé thérapie philosophique ou philosophie thérapeutique — est présenté comme un champ émergent issu de la philosophie appliquée ou pratique.
L’auteur le définit de la manière suivante :
« Le conseil philosophique est l’utilisation ou l’application de principes et de méthodes philosophiques d’analyse et de compréhension des réalités ultimes de la vie et des humains dans la résolution de problèmes vécus au cours de l’existence. »
Distinction par rapport aux thérapies conventionnelles
Nneji établit une ligne de démarcation claire entre le conseil philosophique et les disciplines telles que la psychiatrie ou la psychothérapie classique:
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Le public cible : Contrairement à la psychiatrie qui traite des pathologies mentales graves (psychoses) ou des dysfonctionnements cérébraux, le conseil philosophique s’adresse exclusivement à des personnes saines d’esprit traversant des perturbations de la vie courante. C’est le fondement du paradigme résumé par l’expression « Platon plutôt que Prozac ».
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Le domaine d’intervention : Là où les thérapies médicales s’orientent vers les domaines affectifs ou psychomoteurs en négligeant parfois le cognitif, la philosophie appréhende l’être humain in toto (ontologique, épistémologique et éthique).
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La nature des troubles : De nombreuses souffrances humaines proviennent de conflits de valeurs, de perceptions erronées de la réalité ou de confusions conceptuelles, qui échappent aux traitements chimiques.
2. Histoire, développement et professionnalisation
Selon l’auteur, le conseil philosophique est aussi ancien que la discipline elle-même. Le texte retrace une trajectoire historique en trois grandes phases :
L’Antiquité comme âge d’or thérapeutique
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Socrate : Considéré comme le précurseur de cette pratique, il assimilait la philosophie à la médecine et à la maïeutique, visant à guérir l’âme humaine de ses idées fausses.
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L’Épicurisme : Épicure a jeté les bases de la philosophie comme thérapie, affirmant que les paroles d’un philosophe sont vaines si elles ne soulagent aucune souffrance humaine.
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Le Stoïcisme : Sénèque affirmait que le rôle de la philosophie est de conseiller l’humanité, tandis que Cicéron la définissait comme l’art de guérir l’âme. Le but ultime recherché était l’atteinte de la tranquillité de l’âme (ataraxia).
L’éclipse médiévale et la transition moderne
Cette approche thérapeutique s’est affaiblie au cours de la période médiévale, lorsque la philosophie est devenue plus abstraite et dogmatique. Bien que des penseurs modernes comme Descartes, Kant, Nietzsche, Dewey et Wittgenstein aient appelé à un retour aux questions de la vie quotidienne, la discipline est longtemps restée confinée aux murs de la salle de classe.
L’émergence du mouvement contemporain
Le renouveau contemporain s’est structuré à partir des années 1970:
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En 1978, Peter Koestenbaum publie un ouvrage séminal sur la philosophie clinique.
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En 1981, Gerd Achenbach ouvre le premier cabinet de consultation à Cologne (Allemagne), puis fonde la Société pour la Praxis Philosophique en 1982.
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En 1999, Lou Marinoff popularise le mouvement à l’échelle mondiale avec son best-seller Plato, Not Prozac.
3. Domaines d’application et enjeux socio-culturels
Le conseiller philosophique intervient par le biais d’un dialogue interactif et spéculatif utilisant un langage clair et accessible. L’auteur identifie plusieurs scénarios typiques d’intervention.
Les crises existentielles universelles
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La crise du milieu de vie (mid-life crisis) : Ce n’est pas une pathologie, mais un problème d’interprétation des événements de la vie, qui se manifeste soit par le sentiment d’avoir dépassé la moitié de son existence sans tout accomplir, soit par un sentiment de vide après avoir atteint tous ses objectifs.
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Le vieillissement et la finitude : Le conseil aide à concilier l’image de soi et la sénescence, tout en abordant des thématiques modernes liées à la technologie (bionique, cryonique) ou l’anxiété face à la mort.
Focus sur le contexte africain et la lutte contre les superstitions
Nneji souligne la pertinence cruciale de cette pratique en Afrique de l’Ouest. Il observe que de nombreuses pratiques culturelles et sociales (rites de veuvage, croyances sur l’infécondité, rites funéraires) sont ancrées dans des superstitions aux conséquences individuelles et collectives néfastes. La philosophie a dès lors pour mission de mener une critique interne de ces visions du monde pour libérer le soi intérieur et favoriser le développement social.
Cependant, l’introduction de cette pratique se heurte à d’importants obstacles bureaucratiques et institutionnels au Nigeria, où la philosophie fait l’objet d’un désintérêt marqué, voire d’un moratoire invisible hors des départements spécialisés.
4. Proposition d’un curriculum académique pour le conseil philosophique
Afin de professionnaliser la discipline au niveau de l’enseignement supérieur, l’auteur suggère une structure de formation rigoureuse répartie en quatre niveaux distincts:
| Niveau / Étape | Contenu du programme | Objectif pédagogique |
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1. Niveau Introductif |
Philosophie générale et Logique. |
Permettre aux néophytes de comprendre la pensée philosophique et de maîtriser un outil indispensable à l’analyse. |
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2. Niveau Intermédiaire |
Théodicy, Philosophie de la religion, Éthique et Anthropologie philosophique. |
Saisir la nature humaine dans ses dimensions culturelles et spirituelles, et comprendre le rapport des individus au surnaturel. |
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3. Niveau Supérieur (Apex) |
Étude approfondie des philosophies de la vie et de la mort (traditions occidentales et orientales : hellénistique, chrétienne, bouddhiste). |
Préparer le futur professionnel à affronter les perturbations des clients. Nécessite une formation en herméneutique et en déconstruction textuelle. |
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4. Niveau Pratique / Technique |
Méthodes d’entretien : Méthode socratique, les Four Guideposts d’Achenbach (1984), le processus PEACE de Marinoff (1999) et Déontologie/Éthique professionnelle. |
Maîtriser des techniques éprouvées et intégrer les codes de conduite internationaux, en veillant à ne jamais convertir le client à une idéologie. |
En parallèle, l’auteur mentionne que l’approche Philosophy for Children (P4C) de Matthew Lipman peut servir de propédeutique dès l’enfance pour poser les bases de la compréhension du sens de la vie.
Conclusion
L’article de Bellarmine U. Nneji démontre de manière convaincante que le progrès matériel, le développement technologique et le consumérisme capitaliste se font souvent au détriment du soin de l’âme, générant un décalage flagrant entre le niveau de vie et le bonheur réel. En réhabilitant la dimension clinique et thérapeutique de la philosophie, le conseil philosophique se présente comme une réponse adaptée aux maux existentiels contemporains. L’appel de l’auteur à l’institutionnalisation de cette pratique invite les décideurs politiques et académiques à dépasser les rigidités administratives pour mettre la rationalité critique directement au service du bien-être et de l’accomplissement humain.
