Article # 291 – Au-delà du nihilisme juvénile ; la philosophie et l’autonomisation des jeunes « sans emploi, ne suivant ni études ni formation » (NEET), Mario Lupoli, Journal of Philosophical Investigations, 2026

RAPPORT DE LECTURE


Lupoli, M. (2026). Beyond youth nihilism; Philosophy and the empowerment of young people « not in education, employment or training ». Journal of Philosophical Investigations, 19(53), 757–776.


1. Identification du document

  • Auteur : Mario Lupoli, Professeur à la Faculté de Philosophie de l’Université Pontificale Antonianum (Italie).

  • Titre de l’article : Beyond Youth Nihilism; Philosophy and the Empowerment of Young People « Not in Education, Employment or Training ».

  • Revue : Journal of Philosophical Investigations (JPI), Volume 19, Numéro 53, 2026, pages 757-776.

  • Données éditoriales : Reçu le 25 décembre 2025, accepté le 30 décembre 2025, publié en ligne le 20 janvier 2026.

  • Mots-clés : NEET, Dialogue socratique, Pratiques philosophiques, Entraînement au dilemme.

2. Problématique et contextualisation du phénomène NEET

L’article de Mario Lupoli s’attaque à la problématique multidimensionnelle des jeunes NEET (Not in Education, Employment or Training). L’auteur propose de dépasser la seule lecture économique de ce phénomène pour y déceler une crise existentielle et culturelle plus profonde : le nihilisme juvénile.

Les dimensions structurelles et genrées du phénomène

  • Le statut de NEET découle d’une exclusion progressive des parcours éducatifs et professionnels, menant à un abandon de la recherche d’opportunités.

  • Il existe une forte disparité de genre au niveau européen : 20,9 % des femmes âgées de 20 à 34 ans sont NEET, contre 12,2 % des hommes.

  • Cette vulnérabilité accrue des femmes s’explique par des facteurs structurels et culturels selon Eurostat : les pressions sociales qui dévaluent le rôle économique des femmes, l’orientation professionnelle genrée, les écarts de rémunération, l’insécurité de l’emploi et les difficultés de réinsertion après un congé maternité.

La racine philosophique : la crise du futur

  • Lupoli conteste le récit économique dominant qui enferme les jeunes dans une fatalité systémique imperméable à la réflexion critique.

  • La difficulté d’insertion n’est pas qu’un manque d’opportunités, mais une méfiance radicale envers les institutions et l’avenir.

  • L’avenir n’est plus perçu comme une « promesse » mais comme une « menace », annihilant toute motivation et tout projet existentiel.

3. Cadre théorique et conceptuel

L’auteur construit un modèle d’intervention émancipateur à l’intersection de plusieurs influences philosophiques et sociologiques :

  • Umberto Galimberti (Le nihilisme et la crise de la temporalité) : L’être humain n’habite pas directement le monde, mais la description (philosophique, mythologique, scientifique) qu’il s’en fait. Lorsque l’attente est vidée d’espoir, le nihilisme surgit, le temps vécu devient inerte et l’ennui s’installe.

  • Gerd Achenbach (Lebenskönnerschaft) : Concept défini comme « l’art de bien vivre ». La pratique philosophique (Philosophische Praxis) ne vise pas à résoudre des problèmes de manière thérapeutique, mais à aider les sujets à s’orienter de façon autonome et d’une manière qui les rende dignes du bonheur.

  • Mark Fisher (L’impuissance réflexive) : Les jeunes intériorisent le fait que la situation est mauvaise tout en se déclarant incapables d’agir pour la changer, créant une prophétie autoréalisatrice de l’échec.

  • Paulo Freire (Pédagogie de l’émancipation) : Le travail sur le logos (la pensée et la parole) permet aux exclus de sortir de la « culture du silence » pour conscientiser leur situation et anticiper un monde meilleur par l’imagination critique.

4. Démarche méthodologique et étude de cas

Protocole de recherche

L’étude repose sur une recherche-action qualitative prenant la forme d’une étude de cas critique située dans le sud de l’Italie :

Paramètre Description
Échantillon

20 jeunes NEETs âgés de 18 à 29 ans.

Durée & Cadre

Programme intensif de deux semaines à temps plein dans un laboratoire civique (cadre non scolaire).

Approche globale

Éducation non formelle (ENF) combinant le learning by doing, l’apprentissage coopératif et la réflexion existentielle.

Posture du chercheur

Double posture d’observateur et de facilitateur.

Validité scientifique et limites

  • Stratégies de triangulation (Lincoln & Guba) : Tenue d’un journal de recherche quotidien, retranscription textuelle (verbatim) des définitions des participants pour éviter les surinterprétations, et analyse intersubjective avec le coordinateur externe du projet.

  • Limites méthodologiques : Absence de groupe de contrôle et manque de mesures longitudinales à long terme pour évaluer la durabilité des effets.

  • Justification épistémologique : En s’appuyant sur Bent Flyvbjerg et la théorie des savoirs situés de Donna Haraway, l’auteur défend la valeur de cette étude de cas comme « cas critique » permettant de tester la viabilité de l’approche dans des conditions de vulnérabilité extrême.

5. Analyse des ateliers et des dynamiques dialogiques

Lupoli présente trois dispositifs méthodologiques complémentaires mis en œuvre durant le séminaire :

A. L’exercice d’éthique narrative : Le cas d’Abigail

Les participants ont travaillé sur une adaptation de l’histoire morale d’Abigail en anglais.

  • Processus : Traduction collective vers l’italien, suivie d’un travail en sous-groupes pour classer les personnages du plus moral au plus répréhensible.

  • Objectifs linguistiques et philosophiques : L’anglais a été utilisé comme outil d’ouverture à une autre vision du monde (selon l’approche de Wilhelm von Humboldt) et comme ressource partagée horizontalement.

  • Résultats et résistances : Le groupe a conscientisé le caractère socialement construit et fluide de la morale. Deux cas de résistance ont émergé : un participant peu enclin à la coopération et un autre rattaché à une doctrine religieuse rigide. Ces résistances ont servi de révélateurs des tensions entre dogmatisme et pluralisme au sein de l’espace de discussion.

B. L’entraînement au dilemme : « Le Violoniste » de Judith Jarvis Thomson

  • Dispositif : Confrontation avec le dilemme éthique de la perte d’autonomie corporelle au profit de la survie d’un tiers.

  • Méthode : Application rigoureuse de la grille en 7 étapes de Henk van Luijk (formulation, identification des acteurs, évaluation des arguments, prise de décision).

  • Impact : Ce processus de problématisation a permis de déconstruire les certitudes binaires initiales. Un participant très réservé et s’estimant incapable de s’exprimer a réussi à déployer des compétences d’argumentation rationnelle complexes. L’exercice s’est positionné aux antipodes du simple problem solving managérial en cultivant l’inconfort intellectuel comme moteur d’apprentissage.

C. Le Dialogue socratique : « Qu’est-ce que l’espoir ? »

Inspiré de la méthode de Leonard Nelson, cet atelier visait à redéfinir collectivement l’espoir à partir d’expériences vécues.

  • Formulation progressive : Les sous-groupes ont produit cinq définitions initiales reliant l’espoir à la motivation, à la survie, ou au désir de vivre.

  • Synthèse collective : Après délibération plénière, les participants ont formulé la définition universelle suivante :

    « L’espoir est la recherche individuelle et universelle de quelque chose de positif qui peut se réaliser. »

  • Portée pédagogique : Cette transition d’un ressenti émotionnel subjectif à un principe d’action universel illustre le concept d’apprentissage transformateur de Jack Mezirow, redonnant du pouvoir d’agir (agency) face au sentiment d’impuissance.

6. Évaluation des résultats et portée émancipatrice

L’évaluation s’est articulée autour de la méthodologie Youthpass (promue par la Commission européenne), basée sur l’auto-évaluation guidée par le facilitateur à la lumière des 8 compétences clés pour l’éducation et la formation tout au long de la vie.

Synthèse des acquis perçus par les participants

  • Compétences personnelles et relationnelles : Amélioration des capacités d’écoute active, de respect des différences et de dépassement des rigidités cognitives. Le groupe est devenu un « espace sécurisé » affranchi du jugement scolaire traditionnel.

  • Apprendre à apprendre : Prise de conscience que l’apprentissage s’effectue aussi hors des cadres formels par l’expérience et la réflexion critique.

  • Communication : Confiance accrue dans l’expression orale en public et dans la structuration de l’argumentation.

  • Esprit d’initiative et citoyenneté : Capacité à proposer des idées, à assumer des responsabilités partagées et à se concevoir comme un sujet actif au sein de la collectivité.

7. Conclusion de l’analyse

L’étude de Mario Lupoli démontre de manière convaincante que la philosophie pratique, lorsqu’elle s’associe à l’éducation non formelle, dépasse le cadre académique pour devenir un puissant outil d’émancipation politique et existentiel.

En redonnant une voix à des sujets marginalisés, le dispositif rompt l’isolement du « non-savoir » et du silence. L’exercice du dialogue critique permet de requalifier l’avenir : celui-ci cesse d’être subi comme une fatalité pour redevenir un espace de projet ouvert, redéfinissant ainsi la posture de ces jeunes dans le monde.

Voici l’intégration rigoureuse des citations bilingues (anglais et français) issues directement de l’article de Mario Lupoli, afin d’enrichir le rapport de lecture et d’en renforcer la portée académique.

8. Sélection de citations clés (Bilingual Quotes)

Pour appuyer l’analyse et illustrer les concepts fondamentaux de l’étude, voici une sélection de citations marquantes tirées du texte original, accompagnées de leur traduction ou de leur analyse en français.

A. Sur le diagnostic du phénomène NEET et la crise du futur

Original (EN) :

« Without waiting and without hope, time becomes a desert and, in the absence of a future, that disturbing guest we call nihilism reappears. »

Traduction (FR) :

« Sans attente et sans espoir, le temps devient un désert et, en l’absence d’avenir, cet invité dérangeant que nous appelons le nihilisme réapparaît. »

  • Portée théorique : Cette citation, empruntée par l’auteur à Umberto Galimberti, résume l’impact psychologique et temporel de l’inactivité forcée des NEETs. Le temps n’est plus un vecteur de projets, mais une épaisseur opaque et vide.

B. Sur la vision du monde comme prisme existentiel

Original (EN) :

« …human beings do not simply experience the world: they live a vision of the world. From this vision arises their perception of existence, of their capacity to change life and society for the better… »

Traduction (FR) :

« …les êtres humains ne font pas que faire l’expérience du monde : ils vivent une vision du monde. De cette vision découle leur perception de l’existence, de leur capacité à changer la vie et la société pour le mieux… »

  • Portée théorique : Lupoli pose ici le fondement de son intervention. Si l’on veut redonner du pouvoir d’agir (agency) aux jeunes, il faut d’abord travailler sur le logos et modifier les représentations mentales et culturelles qu’ils habitent.

C. Sur l’impuissance réflexive (Reflective Impotence)

Original (EN) :

« They ‘know things are bad, but more than that, they know they can’t do anything about it. But that « knowledge », that reflexivity, is not a passive observation of an already existing state of affairs. It is a self-fulfilling prophecy.' »

Traduction (FR) :

« Ils « savent que les choses vont mal, mais plus encore, ils savent qu’ils ne peuvent rien y faire. Pourtant, ce ‘savoir’, cette réflexivité, n’est pas une observation passive d’un état de fait déjà existant. C’est une prophétie autoréalisatrice. » »

  • Portée théorique : Citant Mark Fisher, l’auteur met en lumière le piège cognitif dans lequel se trouvent les NEETs. La conscience de leur situation se transforme en paralysie plutôt qu’en moteur de changement, d’où l’importance de déconstruire cette croyance par la problématisation philosophique.

D. Sur la redéfinition de la philosophie face au Problem Solving

Original (EN) :

« …philosophical practices stand as the very opposite of problem solving, since philosophy, at best, multiplies problems. By adding new questions, philosophy dismantles narrow worldviews… »

Traduction (FR) :

« …les pratiques philosophiques se situent à l’opposé même de la résolution de problèmes, puisque la philosophie, au mieux, multiplie les problèmes. En ajoutant de nouvelles questions, la philosophie démantèle les visions du monde trop étroites… »

  • Portée théorique : Lupoli rejette l’instrumentalisation néolibérale de la philosophie ou des soft skills conçues uniquement sous l’angle de la performance. La philosophie sert à perturber les fausses certitudes et à ouvrir le champ des possibles, plutôt qu’à s’adapter passivement au système existant.

E. Sur l’émancipation par la prise de parole (Écho freirien)

Original (EN) :

« …accustomed to having little or no space to express their worldview, thoughts, or words, many young people tend to adopt the position of the student hidden in the back row… Within philosophical practices, the intention was that everyone’s voice should gain prominence. »

Traduction (FR) :

« …habitués à n’avoir que peu ou pas d’espace pour exprimer leur vision du monde, leurs pensées ou leurs mots, de nombreux jeunes ont tendance à adopter la position de l’étudiant caché au dernier rang… Au sein des pratiques philosophiques, l’intention était que la voix de chacun gagne en importance. »

  • Portée théorique : Ce passage souligne la dimension politique et démocratique de l’atelier. Sortir de la « culture du silence » implique de restaurer la valeur de la parole individuelle au sein d’une communauté de recherche.


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