Article # 364 – De la norme formelle à la vigilance dialogique : les lois du raisonnement dans les Nouvelles Pratiques Philosophiques

Article rédigé avec l'Intelligence artificielle GEMINI de Google
Article rédigé avec l’Intelligence artificielle GEMINI de Google

De la norme formelle à la vigilance dialogique : les lois du raisonnement dans les Nouvelles Pratiques Philosophiques

Résumé

Loin d’appartenir au seul domaine de la logique formelle ou de l’ontologie spéculative, les principes traditionnels du raisonnement — identité, non-contradiction, tiers exclu et raison suffisante — constituent l’armature épistémologique des Nouvelles Pratiques Philosophiques (NPP). Dans les dispositifs d’ateliers pour enfants (Philosophy for Children), de discussion à visée philosophique (DVP) ou de consultation maïeutique, ces lois sont investies d’une fonction régulatrice pragmatique. Cet article examine comment la transposition didactique et dialogique de ces normes logiques permet de prévenir la dérive relativiste du débat d’opinion, d’instituer une véritable « communauté de recherche » et d’exercer le sujet à l’auto-correction critique.

1. Introduction : La réhabilitation pratique de la logique

L’essor, à partir du dernier tiers du XX? siècle, des « Nouvelles Pratiques Philosophiques » (ateliers philosophiques dès l’école primaire, cafés-philo, consultations individuelles, pratiques délibératives en institutions) a profondément déplacé l’axe pédagogique de la discipline. Alors que l’enseignement secondaire et universitaire privilégie traditionnellement la transmission historico-doctrinale des grands systèmes, les NPP s’attachent à la philosophie comme acte vivant, démocratique et situé.

Toutefois, cette horizontalité délibérative expose les pratiques à un écueil récurrent : celui de la simple juxtaposition doxique, où la parole s’enlise dans le « à chacun sa vérité » ou le partage d’affects sans examen. Face à ce risque, les théoriciens et praticiens des NPP ont réarticulé l’exercice dialogique aux lois canoniques du raisonnement. Celles-ci ne sont plus abordées comme des formules d’algèbre propositionnelle, mais comme des règles du jeu intersubjectif, garantes de l’intelligibilité mutuelle et de la probité intellectuelle.

2. Le socle canonique : statut ontologique et discursif des lois de la pensée

Pour saisir leur opérationnalisation contemporaine, il convient d’expliciter le statut fondateur des trois principes aristotéliciens et du complément leibnizien dans l’histoire de la rationalité :

Le principe de non-contradiction

Formulé au livre $\Gamma$ de la Métaphysique, ce principe constitue pour Aristote la condition préalable à toute signification possible :

« Il est impossible que le même attribut appartienne et n’appartienne pas en même temps, au même sujet et sous le même rapport. »

— Aristote, Métaphysique, Livre\Gamma, chap. 3, 1005b 19-20 (trad. Jules Tricot).

Ce principe n’est pas seulement une règle de cohérence déductive ; il est ontologique. Sans lui, le langage s’annule lui-même : signifier tout, c’est ne rien signifier.

Le principe d’identité

Corollaire direct de la non-contradiction, l’identité astreint le locuteur à maintenir la stabilité univoque de ses prédicats durant l’acte de parole :

« Ne pas signifier une seule chose, c’est ne rien signifier du tout ; et si les mots n’ont pas de signification, la possibilité de dialoguer les uns avec les autres est anéantie, et même, à la vérité, la possibilité de dialoguer avec soi-même. »

— Aristote, Métaphysique, Livre $\Gamma$, chap. 4, 1006b 7-9 (trad. Jules Tricot).

Le principe du tiers exclu

Complémentaire des deux premiers, il exclut l’existence d’une position intermédiaire entre l’affirmation et la négation d’un même prédicat au sein de la logique propositionnelle bivalente :

« Mais il n’est pas possible non plus qu’il y ait aucun intermédiaire entre des contradictoires, mais il est nécessaire, ou d’affirmer, ou de nier, un seul prédicat, quel qu’il soit, d’un seul sujet. »

— Aristote, Métaphysique, Livre $\Gamma$, chap. 7, 1011b 23-24 (trad. Jules Tricot).

Le principe de raison suffisante

Leibniz lui confère au début du XVIII? siècle sa portée métaphysique et épistémologique définitive, reliant la logique à la quête des causes :

« Nos raisonnements sont fondés sur deux grands principes, celui de la contradiction, en vertu duquel nous jugeons faux ce qui en enveloppe, et vrai ce qui est opposé ou contradictoire au faux ; et celui de la raison suffisante, en vertu duquel nous considérons qu’aucun fait ne saurait se trouver vrai, ou existant, aucune énonciation véritable, sans qu’il y ait une raison suffisante pourquoi il en soit ainsi et non pas autrement, quoique ces raisons le plus souvent ne puissent point nous être connues. »

— Gottfried Wilhelm Leibniz, Monadologie, § 31-32, 1714.

3. Matthew Lipman et la « pensée complexe » : la logique au sein de la communauté de recherche

Le philosophe américain Matthew Lipman (1922-2010), fondateur de la philosophie pour enfants (Philosophy for Children – P4C), assigne à l’éducation le but de développer une pensée d’ordre supérieur (higher-order thinking), articulant dimension critique, dimension créative et dimension attentive ou éthique (caring thinking).

Dans Thinking in Education (Cambridge University Press, 1991, 2? éd. 2003), Lipman formule une définition devenue classique :

« Critical thinking is skillful, responsible thinking that facilitates good judgment because it (1) relies upon criteria, (2) is self-correcting, and (3) is sensitive to context. »

(La pensée critique est une pensée habile et responsable qui facilite le bon jugement parce qu’elle : 1) s’appuie sur des critères, 2) s’auto-corrige, et 3) est sensible au contexte.)

L’articulation avec les lois du raisonnement s’effectue ici à travers la notion de critère et le processus d’auto-correction :

  1. L’évaluation par critères logiques : Les lois d’identité et de non-contradiction fournissent les critères immanents dont le groupe use pour éprouver la validité des propositions formulées par les pairs.

  2. Le fonctionnement de la communauté de recherche : L’apprentissage de la logique ne s’effectue pas par l’assimilation préalable d’un métalangage formalisé, mais par la régulation sociale du dialogue. L’application du principe de raison suffisante se matérialise par l’interpellation systématique du groupe demandant à un participant d’expliciter les raisons et les prémisses qui sous-tendent une affirmation.

4. Michel Tozzi et la didactique de l’apprentissage du philosopher (DVP)

En France, les travaux de Michel Tozzi ont constitué une didactique rigoureuse de la réflexion philosophique. Tozzi théorise que « philosopher » n’est pas une intuition indéterminée, mais l’interaction dynamique de trois processus intellectuels fondamentaux : problématiser, conceptualiser et argumenter.

Chacun de ces gestes cognitifs est l’héritier direct d’une norme logique classique :

  • La conceptualisation et le principe d’identité : L’effort pour définir une notion suppose d’en fixer la compréhension et l’extension. Conceptualiser consiste à clarifier le terme pour éviter les glissements polysémiques inconscients qui paralysent le dialogue.

  • La problématisation et la non-contradiction : Le problème naît souvent de la mise au jour d’une contradiction interne au sens commun ou entre deux thèses apparemment recevables. La reconnaissance de cette tension logique contraint l’esprit à dépasser l’opinion spontanée.

  • L’argumentation et la raison suffisante : L’obligation d’argumenter est la traduction directe de l’exigence leibnizienne de justification rationnelle. Une assertion n’acquiert de valeur philosophique que si le locuteur en déploie les fondements et répond aux objections possibles.

5. La consultation philosophique : le choix méthodologique de la logique chez Oscar Brenifier

Dans le domaine de la consultation philosophique, il convient de distinguer clairement deux orientations épistémologiques divergentes :

  • D’un côté, le modèle pionnier initié en Allemagne par Gerd Achenbach (Philosophische Praxis, 1981) se caractérise par un refus délibéré de toute méthode prescriptive et de tout formalisme logique rigide, privilégiant une écoute herméneutique ouverte et narrative de l’existence.

  • D’un autre côté, la démarche développée en France par Oscar Brenifier (Institut de Pratiques Philosophiques) prend le contre-pied de cette posture narrative en revendiquant une méthode explicitement socratique, maïeutique et fondée sur l’analyse logique.

C’est spécifiquement dans le cadre méthodologique de Brenifier que les lois du raisonnement deviennent l’instrument opératoire de l’examen de soi :

  • L’épreuve de la non-contradiction : Le praticien philosophique pousse le sujet à formaliser clairement ses jugements pour faire émerger les contradictions internes qui traversent son discours. Loin d’être vécue comme une simple faute technique, la mise en évidence de l’incompatibilité logique force le sujet à sortir de la complaisance subjective et à éprouver la crise réflexive (l’aporie socratique).

  • L’exigence d’identité contre la fuite sémantique : Face aux glissements constants de sens par lesquels le locuteur tente d’esquiver la rigueur de son propre propos, le praticien exige le respect strict du principe d’identité : répondre précisément à la question posée sans substituer un concept à un autre.

  • La déconstruction des faux dilemmes : L’examen logique permet de repérer l’usage abusif du tiers exclu lorsque le consultant s’enferme dans des polarisations artificielles (confondant contraires et contradictoires). L’analyse rétablit la distinction conceptuelle et restaure l’éventail des nuances possibles.

6. Conclusion : Portée politique et éthique des lois logiques

L’intégration des lois du raisonnement au sein des Nouvelles Pratiques Philosophiques démontre que la rigueur logique ne s’oppose ni à la démocratisation de la parole ni à l’exercice vivant de l’esprit critique. Bien au contraire, elle en est la condition fondamentale.

Dans un espace public contemporain marqué par l’accélération communicative, la polarisation affective et la prolifération de sophismes rhétoriques, ces lois fonctionnent comme des garde-fous éthiques de l’intersubjectivité. Elles rappellent qu’un débat n’est authentiquement philosophique que si les participants consentent à se soumettre à des contraintes communes de rationalité : définir ce dont on parle (identité), refuser d’affirmer simultanément une chose et son contraire sous le même rapport (non-contradiction) et assumer la charge d’étayer rationnellement ses jugements (raison suffisante).

Références bibliographiques

  • Aristote, Métaphysique, tomes 1 et 2, traduction et commentaire par Jules Tricot, Paris, Librairie Philosophique J. Vrin, coll. « Bibliothèque des Textes Philosophiques », 1933 (rééd. 1991).

  • Brenifier, Oscar, La pratique de la philosophie à l’école primaire, Paris, Alcofribas Nasier, 2002.

  • Brenifier, Oscar, La consultation philosophique, Paris, Institut de Pratiques Philosophiques, 2018.

  • Leibniz, Gottfried Wilhelm, Principes de la nature et de la grâce fondés en raison. Monadologie, édité par André Robinet, Paris, PUF, 1954 (texte original de 1714).

  • Lipman, Matthew, Thinking in Education, Cambridge, Cambridge University Press, 1991 (2nd ed., 2003).

  • Lipman, Matthew, Philosophy Goes to School, Philadelphie, Temple University Press, 1988.

  • Tozzi, Michel, Penser par soi-même : Initiation à la philosophie, Lyon, Chronique Sociale, 1994.

  • Tozzi, Michel (dir.), Apprendre à philosopher par la discussion : débats de la classe, Bruxelles,


Lois du raisonnement : Tableau comparatif

1. Tableau synthétique : Aristote, Leibniz et Hegel

Aspect Aristote Leibniz Hegel
Contexte Philosophie antique, logique comme science de l’être et du discours Philosophie classique, métaphysique rationaliste Philosophie dialectique, pensée du devenir
Loi d’identité A est A : une chose est ce qu’elle est, essence fixe Identité = fondement des vérités nécessaires (essences immuables) Identité = relative, chaque chose porte en elle son autre, sa négation
Loi de non-contradiction Impossible qu’une chose soit et ne soit pas en même temps et sous le même rapport La contradiction rend une chose logiquement impossible (Dieu ne crée pas l’absurde) La contradiction est réelle et productive, moteur du devenir (thèse ? antithèse ? synthèse)
Loi du tiers exclu Toute proposition est vraie ou fausse (pas de milieu) Maintenue comme principe de clarté logique Dépassée : le devenir est un “tiers inclus” qui unit être et non-être
Principe de raison suffisante Implicite chez Aristote (chaque chose a une cause) Formellement ajouté : tout a une explication rationnelle Relativisé : la raison est historique et se réalise dans le processus dialectique
Rapport à l’être L’être est déterminé et stable L’être est harmonieux et rationnel, reflet de l’ordre divin L’être est dynamique, en devenir permanent
Vision du raisonnement Logique = reflet de l’ordre immuable de l’être Logique = outil pour comprendre la rationalité du monde Logique = dialectique, mouvement de l’esprit se réalisant dans l’histoire
Exemple “Socrate est assis” ne peut être vrai et faux en même temps Si César franchit le Rubicon, il y a une raison suffisante La graine est et n’est pas l’arbre ? contradiction résolue dans le devenir

2. Tableau enrichi avec citations clés

Aspect Aristote Leibniz Hegel
Loi d’identité

« Ce qui est, est. »

(Métaphysique, ?, 1005b)

« Les vérités nécessaires reposent sur le principe d’identité. »

(Nouveaux essais sur l’entendement humain)

« L’identité abstraite est morte ; la véritable identité est l’unité du différent. »

(Science de la logique)

Loi de non-contradiction

« Il est impossible qu’un même attribut appartienne et n’appartienne pas en même temps et sous le même rapport à une même chose. »

(Métaphysique, ?, 1005b)

« La contradiction est le signe de la fausseté. »

(Monadologie, §31)

« La contradiction est la racine de tout mouvement et de toute vitalité ; quelque chose se meut seulement en ce qu’il contient une contradiction en lui. »

(Science de la logique)

Loi du tiers exclu

« Entre l’affirmation et la négation d’une même chose, il n’y a pas de milieu. »

(Métaphysique, ?, 1011b)

« Toute vérité est ou bien affirmative ou bien négative. »

(Correspondance avec Clarke)

« Le devenir est l’unité de l’être et du non-être. »

(Science de la logique)

Principe de raison suffisante

(Implication causale : « Rien n’advient sans cause. »)

« Rien n’est sans raison, ou il n’y a aucun effet sans cause. »

(Principes de la nature et de la grâce fondés en raison, §7)

« La raison n’est pas immobile, elle est dans le processus dialectique, dans l’histoire du monde. »

(Philosophie de l’histoire)

Rapport à l’être

« Être, c’est être quelque chose de déterminé. »

(Métaphysique, ?)

« Les vérités de raison expriment les essences éternelles. »

(Monadologie, §33)

« L’être pur et le néant sont le même ; leur vérité est le devenir. »

(Science de la logique)

Vision du raisonnement

« La logique est l’instrument de toute science. »

(Organon)

« Dieu a choisi le meilleur des mondes possibles, selon la raison suffisante. »

(Théodicée)

« La logique est la science de l’idée pure, l’auto-développement du concept. »

(Science de la logique)

Exemple « Socrate est assis » : vrai ou faux, mais pas les deux à la fois. « Si César a franchi le Rubicon, il y a une raison suffisante pour qu’il en soit ainsi. » « La graine est et n’est pas l’arbre ; elle se dépasse elle-même dans le devenir. »

MON COMMENTAIRE

Le problème, c’est que Brenifier est brutal.

RÉPONSE DE GEMINI GOOGLE

C’est une critique centrale et récurrente adressée à Oscar Brenifier, tant par les praticiens de la consultation philosophique que par les observateurs de ses ateliers.

Cette « brutalité » perçue n’est d’ailleurs pas un simple trait de caractère accidentel : elle est intrinsèquement liée à sa conception de la logique et de la posture socratique, ce qui pose des questions éthiques et pédagogiques fondamentales.

1. La logique transformée en instrument de contrainte

Chez Brenifier, les lois du raisonnement (non-contradiction, identité) cessent d’être de simples balises régulatrices bienveillantes pour devenir un dispositif d’acculation.

  • L’enfermement dans l’alternative : Il somme souvent son interlocuteur de répondre par « oui » ou par « non », interdisant les nuances immédiates, les anecdotes ou les hésitations (considérées comme des fuites ou des défenses de l’ego).

  • L’usage agressif du principe de non-contradiction : Dès qu’un participant fait une nuance ou esquisse un paradoxe, Brenifier l’arrête net : « Tu disais blanc il y a deux minutes, maintenant tu dis noir. Tu te contredis. » La contradiction n’est pas accueillie comme une tension féconde à explorer (dans l’esprit du devenir ou de la dialectique), mais comme un flagrant délit de mensonge à soi-même.

2. Le paradoxe de l’aporie socratique

Brenifier revendique ouvertement l’héritage de Socrate, comparé dans le Ménon à la raie torpille qui paralyse ceux qui l’approchent :

  • Pour lui, philosopher doit faire mal à l’ego. La pensée ne commence que lorsque le sujet est dépouillé de son narcissisme, de ses certitudes confortables et de son discours narratif complaisant.

  • Mais là où le Socrate de Platon manie l’ironie avec une courtoisie aristocratique et chemine avec son interlocuteur, la méthode de Brenifier verse souvent dans le réquisitoire, mettant le sujet sous tension permanente, voire en situation d’humiliation publique en atelier.

3. La critique des autres courants des NPP

Cette approche a créé une rupture nette au sein du monde des Nouvelles Pratiques Philosophiques :

  • Face à Matthew Lipman et la pensée bienveillante (caring thinking) : Pour Lipman, la pensée critique ne peut pas fonctionner sans la pensée attentive aux autres et la sécurité psychologique du groupe. Traumatiser ou rudoyer un participant détruit la communauté de recherche au lieu de la construire.

  • Face à Gerd Achenbach : Pour le fondateur de la Philosophische Praxis, la violence logique de Brenifier passe totalement à côté de la personne humaine. Achenbach dénonce cette prétention du philosophe à se poser en tribunal logique qui « corrige » le consultant, réduisant l’existence humaine à un système de propositions formelles.

  • Face à Michel Tozzi et la didactique scolaire : En milieu éducatif, cette confrontation abrupte est souvent disqualifiée car elle inhibe la parole des plus timides et favorise un rapport de domination intellectuelle entre l’animateur et les apprenants.

En conclusion

Brenifier pousse les lois du raisonnement jusqu’à leur versant le plus inquisitorial : la logique n’y est plus seulement un outil d’émancipation, mais un ciseau qui taille à vif dans la parole du sujet. Cela illustre parfaitement la limite d’un rationalisme formel exclusif lorsqu’il est coupé de l’empathie, de l’herméneutique et de l’éthique de la relation.


MON COMMENTAIRE

DANS CE CONTEXTE comment appliquez les lois du raisonnement dans une approche respectueuse de la nature humaine et de la personne ?

LA RÉPONSE DE GEMINI GOOGLE

Appliquer les lois du raisonnement sans verser dans la violence discursive ou l’inquisition logique suppose de changer de paradigme : la logique ne doit plus être le glaive du maître qui sanctionne, mais un tiers médiateur partagé au service de l’émancipation du sujet.

Pour concilier la rigueur des principes rationnels et le respect absolu de la personne, plusieurs modèles des Nouvelles Pratiques Philosophiques — inspirés notamment par Matthew Lipman, Michel Tozzi, la tradition socratique non belliqueuse (la maïeutique bienveillante) ou la méthode de Leonard Nelson — proposent des voies concrètes et fécondes :

1. Remplacer la traque par l’hospitalité du paradoxe (Loi de non-contradiction)

  • Ce que fait la méthode inquisitoriale : Prendre la personne en flagrant délit (« Tu t’es contredit, tu as tort »), assimilant l’erreur logique à une indignité intellectuelle ou morale.

  • L’approche respectueuse : Traiter la contradiction non pas comme une faute, mais comme le symptôme d’une complexité vécue.

    • L’être humain est fait de tensions, de conflits de devoirs, d’ambivalences réelles.

    • Au lieu de dire : « C’est contradictoire », l’animateur ou le consultant reformule sous forme de tension philosophique :

      « Tu affirmes d’un côté que la liberté exige l’autonomie totale, et de l’autre que l’amour implique la dépendance envers l’autre. C’est une tension très féconde : comment ces deux désirs peuvent-ils coexister en toi ? »

    • Effet sur la personne : Le sujet ne se sent pas pris au piège ; la contradiction devient le tremplin d’une enquête commune (dans un esprit presque hégélien où la contradiction engendre la nuance et le mouvement de la pensée).

2. De l’injonction binaire à la clarification des nuances (Loi d’identité)

  • Ce que fait la méthode inquisitoriale : Exiger des définitions immédiates, univoques et figées, refusant à l’interlocuteur le droit de chercher ses mots ou d’hésiter.

  • L’approche respectueuse : Accompagner la personne dans la stabilisation progressive de son vocabulaire, au rythme de son discernement.

    • Le principe d’identité (« A est A ») est utilisé comme une boussole pour dissiper la confusion intérieure, jamais pour forcer à un choix prématuré.

    • L’attitude consiste à poser des questions de discernement :

      « Quand tu emploies le mot « respect », parles-tu de tolérance ou d’admiration ? »

      « Prenons le temps de distinguer ces deux idées pour voir laquelle correspond vraiment à ton expérience. »

    • Effet sur la personne : Elle fait l’expérience de la clarté conceptuelle comme d’un soulagement intérieur, et non comme d’un carcan sémantique imposé.

3. Désamorcer la tyrannie des dilemmes (Loi du tiers exclu)

  • Ce que fait la méthode inquisitoriale : Bloquer le locuteur dans des impasses manichéennes (« C’est soit l’un, soit l’autre, réponds par oui ou par non ! »).

  • L’approche respectueuse : Utiliser la rigueur logique pour libérer la personne des fausses alternatives.

    • Dans la vie quotidienne et existentielle, les souffrances naissent souvent d’un usage abusif et anxiogène du tiers exclu (« Soit je réussis tout, soit je suis nul », « Soit on est avec moi, soit on est contre moi »).

    • Le philosophe bienveillant rappelle avec rigueur la distinction logique entre :

      • Les contradictoires stricts ($A$ et $\text{non-}A$, où le tiers exclu s’applique rigoureusement).

      • Les contraires (le noir et le blanc, entre lesquels existe tout le dégradé des gris et des couleurs).

    • Effet sur la personne : La logique devient un remède thérapeutique : elle brise la polarisation mentale et rouvre le champ des nuances et de la liberté.

4. Solliciter les raisons sans disqualifier le sentiment (Principe de raison suffisante)

  • Ce que fait la méthode inquisitoriale : Exiger des preuves déductives froides et mépriser toute subjectivité, émotion ou intuition sensible.

  • L’approche respectueuse : Accueillir l’intuition ou l’émotion comme le point de départ légitime de la recherche, puis inviter délicatement à l’étayage rationnel.

    • On ne disqualifie pas l’émotion (« Ce n’est pas un argument »), on l’aide à accoucher d’une pensée :

      « Tu ressens de l’injustice dans cette situation : quelle raison ou quel principe moral sous-tend ce sentiment ? »

    • Le principe de raison suffisante n’est plus une sommation de tribunal, mais une invitation à l’auto-fondation : aider la personne à comprendre pourquoi elle croit ce qu’elle croit, pour qu’elle devienne le véritable auteur de ses jugements.

5. Les conditions éthiques et pédagogiques fondamentales

Pour que ces lois s’exercent dans le respect de la personne, trois principes régulateurs doivent encadrer la pratique :

  1. L’alliance de la pensée critique et de la pensée attentive (Caring thinking de Lipman) :

    La rigueur argumentative n’a aucune valeur si elle s’exerce au détriment de l’empathie, de l’écoute active et de la sécurité psychologique du groupe. On argumente avec autrui, jamais contre son intégrité.

  2. La vulnérabilité partagée du facilitateur (Le modèle de Leonard Nelson) :

    Dans le dialogue socratique selon Nelson, l’animateur ne joue pas les omniscients qui toisent son auditoire. Il se soumet aux mêmes règles logiques que le reste du groupe et reconnaît lui-même la difficulté d’énoncer une pensée rigoureuse.

  3. Le temps de la pensée :

    La brutalité naît presque toujours de la précipitation rhétorique. Le respect de la nature humaine exige d’honorer la lenteur : laisser le temps du silence, du balbutiement, de la reformulation et du doute.

En somme, appliquée avec humanisme, la logique n’est pas une police de la pensée : c’est un miroir bienveillant. Elle ne sert pas à vaincre un adversaire, mais à éclairer, pas à pas et fraternellement, le chemin vers la vérité et la connaissance de soi.


Voir tous nos articles

Article # 310 – Le Counseling Philosophique : Synthèse de l’Essence et des Tendances Modernes de la Philosophie, Dmytro Shevchuk, Kateryna Shevchuk et Tetiana Matusevych, Journal for the Study of Religions and Ideologies, 2022


RAPPORT DE LECTURE


SHEVCHUK, Dmytro, SHEVCHUK, Kateryna, et MATUSEVYCH, Tetiana. « Counseling philosophique: synthèse de l’essence et des tendances modernes de la philosophie ». Journal for the Study of Religions and Ideologies, vol. 21, nº 61 (printemps 2022), p. 48-60.


1. Introduction et Problématique

Dans cet article académique, Dmytro Shevchuk, Kateryna Shevchuk et Tetiana Matusevych examinent les fondements conceptuels et les manifestations institutionnelles contemporaines du counseling et du coaching philosophiques. Les auteurs s’inscrivent d’emblée dans le constat d’une profonde restructuration de la discipline à l’ère postmoderne, marquée par ce que Jean-François Lyotard a qualifié de « fin des grands récits » et par un abandon progressif des ambitions métaphysiques traditionnelles. Selon l’étude, la philosophie subit un changement radical car elle cesse d’être une « gardienne de la vérité et de la rationalité » (Bronk 1998, 67). Au contraire, elle opère une série de mutations décisives — à savoir les tournants linguistique, communicatif, pratique et public — qui convergent pour redéfinir la pratique philosophique non plus comme un savoir ésotérique et doctrinal, mais comme une discipline de l’intersubjectivité et de l’analyse a priori.

La problématique centrale de la recherche consiste à démontrer que le counseling philosophique n’est pas une simple mode thérapeutique ou une dérive instrumentale moderne, mais bien l’aboutissement logique des transformations contemporaines de la pensée combiné à une réactualisation de l’essence originelle de la philosophie. En effet, les auteurs postulent que « l’idée de « la philosophie comme mode de vie » définit l’essence de la pratique philosophique ». La thèse défendue soutient que pour saisir l’essence du conseil philosophique, il convient d’opérer une synthèse entre ses manifestations historiques universelles et les conditions épistémologiques nées des théories de la communication au XXe siècle. Comme le soulignent les chercheurs :

« …pour comprendre l’essence du conseil philosophique et en définir les principes, nous devrions nous tourner vers les particularités du développement de la philosophie à l’ère moderne et certains principes universels de la philosophie, manifestés tout au long de l’histoire de la pensée philosophique. »

2. L’Ancrage Théorique : Les Quatre Tournants de la Philosophie

L’analyse s’articule autour de quatre mutations structurelles qui légitiment l’émergence des pratiques de consultation. En premier lieu, le tournant linguistique réoriente la discipline vers l’élucidation de l’usage établi du langage. Les auteurs mobilisent ici la définition de la Routledge Encyclopedia of Philosophy pour caractériser ce mouvement :

« …une reconception radicale de la nature de la philosophie et de ses méthodes, selon laquelle la philosophie n’est ni une science empirique ni une enquête supraempirique sur les caractéristiques essentielles de la réalité; il s’agit plutôt d’une discipline conceptuelle a priori qui vise à élucider les interrelations complexes entre les concepts philosophiquement pertinents, tels qu’ils sont incarnés dans l’usage linguistique établi, et ce faisant, dissiper les confusions conceptuelles et résoudre les problèmes philosophiques. » (Glock et Kalhat, 2018).

En second lieu, le tournant communicatif, notamment porté par Jürgen Habermas, propose une relecture de l’idéalisme transcendantal classique sur les principes de l’intersubjectivité, ce qui implique « le passage de la philosophie de la conscience à la philosophie de la communication ».

En troisième lieu, le tournant pratique opère une sécularisation méthodologique en s’intéressant aux « façons quotidiennes de faire les choses qui sont limited dans le temps et l’espace » (Vries & Leezenberg 2019, 269). Il transforme l’enseignement universitaire en faisant de la philosophie « un domaine de connaissance pratique qui fournit une réflexion et, d’une part, une protection fiable contre les manipulations et les mensonges du monde moderne, et d’autre part – aide à trouver le bonheur et l’harmonie dans la vie de chacun et dans le monde » (Homilko 2011, 338). Enfin, le tournant public répond à une demande sociétale croissante en démocratisant la réflexion philosophique, la faisant passer d’une érudition de cabinet à une pratique interactive et ouverte, matérialisée par de multiples modalités que Sandu Frunz? inventorie ainsi :

« …cette pratique du dialogue et de la sagesse que l’on retrouve sous forme de conseils éthiques et déontologiques, de counseling interpersonnel, de counseling de groupe, de counseling de développement personnel basé sur des principes philosophiques, de cafés philosophiques, de débats philosophiques, de mentorat philosophique, de counseling philosophique en ligne, sous forme d’interventions philosophiques de pensée critique, etc. » (Frunz? 2019, 74).

3. La Communication par le Dialogue : De la Maïeutique à l’Intersubjectivité

Les auteurs insistent sur le fait que la communication constitue à la fois un impératif moderne lié à la révolution technologique — « Le développement sans précédent de la communication et de ses moyens déclenche des changements fondamentaux dans la structure relationnelle des êtres humains » (Frunz? 2019a, 9) — et un universel culturel propre à la tradition occidentale. Citant Aurel Codoban (2021), l’article rappelle que l’évolution de la pensée occidentale mène inexorablement à la thématisation du langage : « Dans la variante heideggerienne de cette thématisation, notre existence même est communication parce qu’elle est basée sur notre communication authentique avec l’Être » (Codoban 2021, 267).

Le texte oppose et nuance les modèles de communication : là où John Durham Peters critique l’idéalisation du dialogue en affirmant que « le dialogue n’est qu’un scénario communicatif parmi tant d’autres » et qu’il « ne devrait pas être élevé au rang de statut unique ou suprême » (Peters 2000, 34), les auteurs rappellent que c’est le dialogue sous la forme socratique qui démontre le type de communication fournissant une relation directe « d’âme à âme ».

Face aux critiques de Jacques Rancière (Le maître ignorant, 1991), qui dépeint un Socrate directif agissant « dans le rôle d’un formateur » guidant habilement l’élève pour lui faire croire qu’il n’aurait pas réussi seul, les auteurs objectent que cette autorité n’est pas coercitive mais rectificative, visant à « corriger la pensée de l’élève, de le motiver à réfléchir et de l’orienter ». La consultation philosophique se configure comme un processus conversationnel guidé par un raisonnement dialectique (Šulavíková 2014, 576). Sur le plan phénoménologique et existentiel, ce dialogue s’appuie sur la relation Je-Tu théorisée par Martin Buber (1958), postulant que l’essentiel dans l’existence humaine est de « se tourner vers l’Autre et de répondre à l’appel de l’Autre ». Durant la séance de counseling, un cercle herméneutique issu de la version de Hans-Georg Gadamer se déploie :

« …chaque participant passe de la compréhension à la compréhension de soi et vice versa – de la compréhension de soi à la compréhension. Le dialogue est mené afin de comprendre les différences dans les points de vue et les perceptions des participants au processus. […] Le résultat du dialogue est l’acceptation par les participants des expériences de chacun. »

4. L’Auto-Examen comme Thérapeutique Existentielle

Un apport capital de l’article réside dans la délimitation claire des frontières entre le counseling philosophique et la psychothérapie clinique. Les auteurs posent comme axiome déontologique que « les méthodes philosophiques ne peuvent pas guérir la maladie mentale ». En revanche, le counseling s’avère particulièrement efficace pour traiter certaines situations existentielles, notamment le fait de « vivre des « situations limites », selon Karl Jaspers, le sentiment de perte de sens à la vie ou la conscience de l’absurdité de la vie ».

Cette dimension thérapeutique s’enracine historiquement dans l’Antiquité, à l’instar de la figure allégorique de la Philosophie consolatrice dans l’œuvre de Boèce, qui déclare de manière très figurative au malade : « Mais c’est le moment de se faire soigner… et pas de se plaindre » (Boèce 2008, 2-7). Sur le plan contemporain, les auteurs citent l’adaptation de l’analyse dasein (Daseinsanalyse) développée par Ludwig Binswanger et Medard Boss à partir de l’ontologie fondamentale de Martin Heidegger, où le Dasein est interprété comme « la façon dont une personne se comprend elle-même; l’ouverture au monde, la compréhension de l’être, la connaissance de soi; « Coexistence-monde-avec-d’autres peuples » ». Selon cette approche prospective :

« …le consultant doit constamment porter attention à l’ensemble des capacités humaines. Ainsi, la personne qui a besoin de l’appui d’un conseiller est confrontée à la question « Pourquoi pas? » au lieu de la question causale de la psychanalyse « Pourquoi? ». La question « Pourquoi pas? » détermine le client pendant la séance thérapeutique à tenir compte de l’ensemble des possibilités et à assumer la responsabilité de choisir ces options. »

Comme le synthétise Ran Lahav en mobilisant l’allégorie de la caverne de Platon, l’objectif du philosophe n’est pas d’aider le sujet à explorer les ombres de son quotidien :

« …le but de la philosophie dans le counseling ne devrait pas être d’aider ces habitants des cavernes à explorer les ombres au milieu desquelles ils vivent, mais plutôt de les aider à sortir de la caverne et à grimper vers la plus grande lumière du monde extérieur. » (Lahav 2001, 10).

5. Distinctions Conceptuelles : Counseling et Coaching

L’article propose un éclaircissement conceptuel indispensable en ce qui concerne les rapports entre counseling et coaching, deux termes souvent confondus. Si tous deux reposent sur des postulats anthropologiques optimistes quant au potentiel humain — rappelant « la conception de Platon de l’anamnèse (le souvenir) ou la compréhension aristote de la nature humaine comme la réalisation du potentiel intérieur selon la perfection » (Woszczyk 2013, 128) —, ils diffèrent fondamentalement :

  1. Le coaching philosophique : Il se caractérise par le fait qu’il « se concentre sur un objectif clairement défini, qui fait l’objet de séances individuelles avec le client ». Il possède une structure claire visant à libérer « le potentiel des gens pour maximiser leur rendement » (Whitmore 2009, 10). Agnieszka Woszczyk note qu’il se caractérise par « l’expression de la réflexion et de l’approfondissement de la compréhension de soi en accord avec des objectifs instrumentaux et adaptatifs ».

  2. Le counseling philosophique : Contrairement au coaching, il « peut être un champ de discussion libre qui n’a pas d’objectif clairement défini » et « se concentre sur les besoins spirituels d’une personne, exprimés dans des questions métaphysiques ».

Malgré cette distinction, des points de convergence émergent à travers le « coaching existentiel » théorisé par Yannick Jacob, défini comme :

« …une approche qui est enracinée et informée par la philosophie existentielle, une branche de la philosophie qui s’intéresse aux questions de l’existence – c’est-à-dire ce que cela signifie d’exister, d’être humain et d’être en vie dans un monde avec d’autres personnes. » (Jacob 2019, 16).

Cette approche s’avère particulièrement essentielle pour les personnes contemporaines confrontées à des « problèmes d’identification (Shevchuk & Matusevych 2017) et de satisfaction des besoins spirituels (Frunz? 2018) à l’époque de la modernité liquide et de l’ère numérique ».

6. Perspectives Pédagogiques et Conclusion

En conclusion, Shevchuk, Shevchuk et Matusevych plaident pour l’institutionnalisation de programmes de formation interdisciplinaires combinant philosophie et psychologie. Ils mettent en avant le programme mis en œuvre à l’Université nationale d’Ostroh Academy en Ukraine, dont le but est :

« …de former des spécialistes dans le domaine de la philosophie pratique qui ont une connaissance systématique de la théorie et de la pratique des processus sociopolitiques, axiologiques, moraux et éthiques, éducatifs, juridiques, économiques, religieux, nationaux, géopolitiques; capable de s’adapter rapidement et de manière créative aux conditions changeantes de la société moderne… »

Ce profil académique permet de démontrer que le counseling philosophique ne se limite pas à être un outil de dialogue ou de psychothérapie alternative, mais qu’il « peut également être largement utilisé dans les affaires ou la politique pour former de meilleurs concepts et pratiques » en combinant les dimensions universelles de la pensée aux défis du monde contemporain.

Références Bibliographiques (Sélection)

  • AMIR, L. B. 2004. « Trois hypothèses douteuses du conseil philosophique ». International Journal of Philosophical Practice, volume 2, nº 1, p. 58–81.

  • BOÈCE. 2008. La consolation de la philosophie. Cambridge : Harvard University Press.

  • BRONK, Andrzej. 1998. Zrozumie? ?wiat wspó?czesny. Lublin : Towarzystwo Naukowe KUL.

  • BUBER, Martin. 1958. Moi et toi. New York.

  • CODOBAN, Aurel. 2021. « Le contexte de la communication du counseling philosophique ». In : Innovative Instruments for Community Development in Communication and Education, éd. M. Micle, G. Clitan. Trivent Publishing, p. 265-276.

  • FRUNZ?, Sandu. 2019a. Counseling philosophique et communication. Cluj-Napoca : Presa Universitar? Clujean?.

  • JACOB, Yannick. 2019. An Introduction to Existential Coaching: How philosophy can help your clients live with greater awareness, courage and ownership. New York : Routledge.

  • LAHAV, Ran. 2001. « Le counseling philosophique comme quête de sagesse ». Philosophie pratique, p. 7-19.

  • RANCIÈRE, Jacques. 1991. Le maître ignorant : Cinq leçons d’émancipation intellectuelle. Paris : Fayard.

  • ŠULAVÍKOVÁ, Blanka. 2014. « Key concepts in philosophical counseling ». Human Affairs, 24, p. 574-583.

  • WOSZCZYK, Agnieszka. 2013. « Doradztwo filozoficznego a coaching. Adaptacja wybranych koncepcji do roli modeli i narz?dzi pracy z podopiecznym ». In : Filozofia jako sztuka ?ycia, Katowice, p. 127-142.


Voir tous nos articles

Article # 272 – L’Axiologie à l’épreuve de la condition humaine : Une lecture de la « Philosophie des Valeurs » de Jean Paumen (1949)

RAPPORT DE LECTURE


Paumen, J. (1949). Philosophie des Valeurs. Dans R. Bayer (Dir.), Philosophie (Chronique des années de guerre 1939-1945) : Tome X. Histoire de la philosophie, Métaphysique, Philosophie des valeurs (pp. 125-144). Hermann & Cie. (Actualités scientifiques et industrielles, n° 1088 / Enquête de l’Institut International de Philosophie).


Introduction

Publiée en 1949 dans le sillage immédiat de la Seconde Guerre mondiale, la chronique de Jean Paumen intitulée Philosophie des Valeurs offre un regard rétrospectif et critique saisissant sur la production philosophique des années de guerre (1939-1945). Loin de se limiter à un simple inventaire de bibliothèque, le texte d’ouverture pose un diagnostic lucide : « l’idée de valeur, en tant que telle, s’estompe davantage à mesure que se multiplient les définitions qu’on en donne ». Pour Paumen, l’axiologie contemporaine est en crise, déchirée par des querelles métaphysiques déguisées sous un symbolisme nouveau.

Pour rendre compte de ce « foyer diffracté » de la pensée, Paumen choisit de confronter deux trajectoires philosophiques majeures et radicalement opposées de l’époque : le probabilisme sociologique d’Eugène Dupréel et l’irréalisme existentiel de Raymond Polin.

1. Eugène Dupréel : Le Probabilisme Axiologique ou la force de la précarité

Le premier grand axe de l’article de Paumen s’arrête sur l’œuvre d’Eugène Dupréel (Esquisse d’une philosophie des valeurs, 1939). Dupréel opère une véritable révolution copernicienne en substituant au rationalisme rigide de la « nécessité » une logique du « probable ».

  • Critique de la nécessité : Pour Dupréel, l’ordre universel et contraignant est une illusion. Le jugement nécessaire est stérile (« il n’exprime rien dont on puisse tirer parti »).

  • Le couple Consistance / Précarité : La valeur chez Dupréel se définit par une tension constante entre sa consistance (son ordre, son autonomie) et sa précarité (sa fragilité, le risque permanent de sa disparition). Plus une valeur est haute (comme le Bien, le Beau, le Vrai), plus elle est précaire car elle dépend du choix libre et coûteux de l’individu.

  • Une philosophie de la liberté : En refusant de lier les valeurs à un absolu transcendant, Dupréel propose un humanisme de la tolérance où le tissu social et les relations intersubjectives deviennent les véritables incubateurs des valeurs.

2. Raymond Polin : La Création des Valeurs et la solitude transcendante

À l’exact opposé du conventionnalisme descriptif de Dupréel, Paumen introduit le travail de jeunesse de Raymond Polin (La création des valeurs, 1944). Ici, l’axiologie quitte le terrain de la sociologie pour épouser la phénoménologie existentielle.

  • L’irréalisme axiologique : Pour Polin, la valeur n’est ni connaissable ni ancrée dans l’être. Elle naît d’un acte d’imagination pure, d’une négation libre du réel donné. La valeur est par essence « irréelle et immatérielle ».

  • L’homme comme créateur absolu : En reprenant l’héritage nietzschéen, Polin place l’homme dans une solitude radicale. L’homme ne découvre pas les valeurs : il les crée ex nihilo par son élan de dépassement (transcendance).

  • Le tragique de l’action : Cette liberté totale engendre une « incertitude tonique » et une angoisse permanente. L’action est une aventure absolue où le créateur est le seul et unique responsable de son univers de significations.

3. Le diagnostic de Paumen : Deux destins pour l’axiologie

Dans la dernière partie de sa chronique, Jean Paumen dresse un parallèle saisissant entre ces deux penseurs qu’il admire mais que tout sépare. Le point de contact est presque introuvable:

  • Dupréel offre une philosophie des valeurs, une taxonomie sociale et probabiliste visant l’accord des consciences.

  • Polin propose une philosophie de l’évaluation, un manifeste héroïque préparant la doctrine de l’action individuelle.

Paumen conclut avec une pointe d’ironie et de lucidité métaphysique. Selon lui, ces tentatives de systématiser la valeur finissent toujours par s’effacer au profit d’autres disciplines. Qu’elle se dissolve dans la phénoménologie existentielle (Polin) ou qu’elle enrichisse la sociologie (Dupréel), l’axiologie pure semble condamnée à « naître de son propre sacrifice ».

Conclusion

Le texte de Jean Paumen demeure un témoignage philosophique précieux. Écrit au sortir d’un conflit mondial qui avait précisément vu l’effondrement des valeurs humanistes traditionnelles, il démontre que la réflexion sur le Bien, le Beau et le Vrai n’est pas un luxe académique. Qu’on la conçoive comme une construction sociale protectrice (Dupréel) ou comme un acte de création tragique face au néant (Polin), la valeur reste le miroir indépassable de notre condition humaine.


Voir tous nos articles