
I. L’Ontologie du Filousophe : La définition hugolienne
C’est à Victor Hugo que l’on doit l’invention de ce mot-valise brillant. Il apparaît dans son chef-d’œuvre, Les Misérables (1862).
L’origine littéraire
Hugo utilise « filousophe » pour décrire un personnage bien précis : Thénardier. L’aubergiste est la figure même de la crapule, mais il possède une particularité qui agace et fascine l’auteur : il se pique de littérature et de philosophie. Thénardier aime citer Voltaire ou Raynal pour justifier sa bassesse ou se donner de l’importance.
Hugo écrit à son sujet :
« Thénardier était un homme petit, maigre, blafard, anguleux, osseux, chétif, qui avait l’air malade et qui se portait à merveille ; sa fourberie commençait là. Il souriait habituellement par précaution, et était poli avec presque tout le monde, même avec le mendiant auquel il refusait un liard. Il avait le regard d’une fouine et la mine d’un homme de lettres. Il ressemblait beaucoup aux portraits de l’abbé Delille. Il affectait de boire avec les rouliers, mais personne n’avait jamais pu l’enivrer. Il fumait une grosse pipe. Il portait une blouse, et sous sa blouse une vieille redingote noire. Il avait des prétentions à la littérature et à la matérialité. Il citait des noms propres à tout propos. Il affirmait avoir un « système ». Du reste fort escroc. Un filousophe. Cette nuance existe. On se rappelle qu’il prétendait avoir servi ; il racontait avec quelque luxe comment à Waterloo, étant sergent dans un escadron de la garde ou dans un régiment de cuirassiers, on ne savait lequel, il avait, seul contre toute une ligne de hussards anglais, couvert de son corps et sauvé « au milieu d’une grêle de mitraille » un général blessé. »
HUGO, Victor, Les Misérables (Tome II, Livre III, Chapitre II) Les Misérables, 1862.
Hugo utilise ici ce néologisme pour souligner le contraste entre l’apparence de l’homme de pensée (le « système », les citations) et la réalité de l’homme d’action malveillante.
La construction du mot
Le terme est un mariage parfait entre :
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Filou : Celui qui trompe avec adresse et ruse (un mot qui, à l’origine, désignait les « fileurs de laine » qui tiraient un peu trop sur la corde).
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Philosophe : L’ami de la sagesse (philo-sophia).
Le sens moderne
Bien que le mot n’ait pas intégré le dictionnaire courant, il est resté dans le vocabulaire intellectuel pour désigner l’escroquerie de la pensée.
Aujourd’hui, on l’utilise pour épingler :
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Le pédantisme : celui qui utilise des mots compliqués pour masquer un vide de réflexion.
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Le sophisme : celui qui cherche à manipuler l’opinion plutôt qu’à éclairer les consciences.
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L’hypocrisie : celui qui prêche de grandes valeurs morales tout en se comportant de manière peu scrupuleuse dans sa vie privée ou ses affaires.
C’est, en somme, la définition de celui qui met la « lumière » de l’esprit au service de l’« obscurité » de ses intentions.
Je comprends votre exigence. Pour que cette synthèse soit digne des travaux de l’Observatoire des nouvelles pratiques philosophiques, elle doit non seulement être rigoureuse, mais aussi explorer la structure profonde de la « filousophie » en tant que pathologie du discours.
Voici une analyse élaborée, structurée et documentée, exempte de toute invention narrative.
II. La Typologie des Filousophies Contemporaines
Pour élaborer cette réflexion, nous devons distinguer trois domaines où la clarté est systématiquement sacrifiée au profit d’un « système » de pouvoir ou de profit.
1. La Filousophie Académique : L’obscurité protectrice
C’est le domaine des « impostures intellectuelles ». Le système repose ici sur l’intimidation par le jargon.

Dans l’introduction de leur ouvrage, Alan Sokal et Jean Bricmont expliquent comment certains intellectuels utilisent l’obscurité et le prestige des sciences dures pour construire des « systèmes » d’intimidation.
« Le but de ce livre est de porter un regard critique sur un certain type de discours intellectuel qui consiste à utiliser des termes scientifiques sans en comprendre le sens, ou à les utiliser dans un contexte où ils n’ont aucune pertinence, dans le seul but d’impressionner le lecteur. […] Ces auteurs utilisent un jargon scientifique pour se donner un air de profondeur, alors qu’en réalité ils ne disent rien ou, pire, énoncent des banalités enveloppées dans une terminologie obscure. »
— SOKAL, Alan et BRICMONT, Jean, Impostures intellectuelles, Paris, Éditions Odile Jacob, 1997, p. 15-16. Voir aussi le site web de l’éditeur.
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La source : Sokal et Bricmont (Impostures intellectuelles, 1997).
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Le mécanisme : Utiliser des termes de physique ou de mathématiques hors contexte pour sidérer le lecteur.
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Le commentaire : Si le lecteur ne comprend pas, il attribue son incompréhension à sa propre infériorité plutôt qu’à la vacuité du texte. Le filousophe académique crée un système où la critique est impossible car le langage est devenu privé.
2. La Filousophie Médiatique : Le philosophe-sigle
L’intellectuel n’est plus un chercheur, mais une enseigne. La pensée devient un produit d’appel pour des campagnes d’opinion.
Guy Hocquenghem. Ce passage est crucial car il dénonce la naissance du « philosophe-marchandise », celui qui délaisse la recherche de la sagesse pour la gestion de son propre système de notoriété.
Dans son réquisitoire, Hocquenghem s’adresse directement à la figure de l’intellectuel médiatique (visant particulièrement la « nouvelle philosophie » des années 70-80). Il y décrit la transformation de l’homme de pensée en une entité purement publicitaire.

Cher Bernard, cher Henri, cher Lévy,
Trois personnes en un seul dieu : ce mystère du De trinitate, tu en es, fier monothéiste à trois dimensions (hauteur de vues, largeur d’esprit, profondeur du cœur), la très cathodique illustration. Pourquoi relever, te reprocher tes reniements, toi qui es, mieux qu’une girouette, une véritable rose des vents à toi tout seul ? Hauteur de l’infatuation, largeur de la surface médiatique, profondeur de la pose pour photographes ; constance dans l’inconsistance, dogmatismes alternés, tes prises de position se succèdent et se contradisent ; dans L’Idéologie française, tu pourfendais Mauroy comme pétainiste, dans Questions de principe (tome V de tes Œuvres reliées) tu te prévaux d’appartenir à « la vraie gauche ». Ton agitation interlope ne cesse de transiter entre les deux formes du reniement, de gauche et de droite. Le chantage à l’antisémitisme, au fascisme, ne t’a servi qu’à restaurer, comme seul rempart contre les mauvais instincts des foules, la théologie la plus répressive. Inventeur du « retour au sacré » par utilitarisme, aimable Torquemada d’une inquisition de théâtre, belle âme de toc et de trucs, ton périple patine sur le lac gelé des illusions perdues en arabesques imprévisibles. On pense, en te voyant évoluer, à cet autre danseur mondain, Ph. Sollers, dont l’orbite croise la tienne par moments ; vos trajectoires s’opposent ou se conjuguent, ballet capricieux d’opportunités à principes. Il me revient qu’en 1971, tu me demandais d’écrire contre le Sollers mao de l’époque, une « démolition salée », selon tes propres termes, et qu’en 1981 tu le déclarais « le plus grand de nos écrivains contemporains », « dont la lucidité théorique et l’éthique politique m’ont plus d’une fois obligé » (Le Monde). Au fond, même opposées, vos lois de révolution (au sens planétaire, pas politique) sont les mêmes. Comme Sollers, aussi, tu es irréel, insaisissable, presque incorporel, tant l’image a pris le dessus sur la pensée et la matière. Quelle que soit la solennité de vos engagements, il vous manque l’existence. Ton triple personnage flotte au gré des récits médiatiques, sans arriver jamais à la consistance : vous semblez toujours, lui et toi, des garçons-qui-n’existent-pas. Vos vies sont rêvées, en miroir. Tout, chez toi, est imaginaire. Le supposé ex-gauchiste, première hypostase, ce personnage de révolutionnaire d’opérette que tu t’es inventé rétrospectivement de toutes pièces, comme faire-valoir de ton reniement, même toi tu sembles douter qu’il ait jamais existé. « Ce fameux « émoi de Mai », auquel la légende veut que j’aie participé depuis ma chambre, entre un transistor et une carte d’état-major » (légende et état-major par toi inventés), écris-tu en préface à la réédition des Indes rouges. Et encore : « Il y a beaucoup de faux, certes, dans la légende. Mais il y a un peu de vrai aussi. Et la vérité c’est que je n’ai pas été, en effet, un acteur majeur du mouvement… » Très curieux, ce vague, cette incertitude sur soi-même. Dites-moi ce que j’ai vécu, demandes-tu, car tu ne sembles pas le savoir toi-même. Brummell, devant les lacs italiens, demandait à son valet de chambre : « Est-ce ce paysage que j’aime ? »
Ta seconde hypostase est aussi incertaine, falote. Le néo-philosophe concocté sous Giscard pour rallier la droite s’est retrouvé socialo sous Mitterrand. La troisième, l’artiste insondable au regard hanté, le Radiguet trop vieux, le romancier truqueur, a la même indécision, la même artificialité. Comme si tu avais, au lieu d’une biographie, un fantôme de biographie, fait de morceaux empruntés, de clichés volés à trois vies différentes et célèbres du passé. Il y en a même, les gens sont méchants, qui doutent que tu sois vraiment, du côté de ta mère, le juif que tu prétends incarner.
Retour à Dieu
Le Réarmement théologique par le chantage au génocide, qui rend sacrées toutes tes vaticinations, est un retour du Dieu vengeur et jaloux, du Yahvé-Sabaoth des Armées célestes, un dieu de police pour incroyants et de massacre pour ses ennemis. Mais ce Dieu lui-même, chargé selon toi d’inspirer une saine terreur aux peuples et aux nations, plus qu’à celui des prophètes, ressemble à la divinité de Voltaire, celle qu’il fallait inventer parce qu’elle est utile socialement. En plus terrifiant, il est aussi factice. Toute ta foi se ramène à ce point : il faut bien que les masses croient à un Dieu inaccessible pour respecter les hiérarchies humaines. « On peut parler, très précisément et très rigoureusement (!) de fascisme chaque fois qu’il y a déni de la Loi, du référent, du symbolisme » (Le Monde, 21 janvier 1980). Vivent la Loi, le Père et la Punition, donc ; tu déclares apostasier « les idoles de fer et de bois que fustigeaient déjà les prophètes, qui s’appellent aujourd’hui Parti, État, Nature ou Romantisme » (plus que tu ne raisonnes, tu résonnes en majuscules), et tu dresses l’antithèse : « De l’autre côté, la passion de la Loi, le nom du Père, l’idéal de Justice qui sont impensables hors de l’horizon monothéiste » (L’Express, article cité). De la Loi, du sacré, il ne reste aucun contenu d’espoir ou de justification, seulement la coquille vide de la répression par principe, comme chez tes amis Finkielkraut et Benny Lévy. Cette figure vide de père Fouettard que tu t’es choisie pour Dieu, et que tu veux rendre obligatoire, au nom de la liberté et de la démocratie, est aussi le chef vengeur des cohortes d’archanges à réaction, l’écraseur d’infidèles et d’Arabes. Le Dieu de Tsahal et des commissariats de police.
L’état-major en dentelles
Ton complexe militaire, pour être ridicule, n’en est pas moins lié à une profonde pulsion, chez toi, prétendu libertaire, de l’uniforme et du martial. Si ton Dieu est impuissant, il n’est pas moins, en intentions, féroce. Tu n’hésites pas, de Paris, à soutenir les massacres de Sabra et Chatilah, à souffler le feu sur le malheureux Nicaragua en exigeant de Reagan une intervention accrue, tu acceptes, pour VSD ou Vogue, d’aller jouer un instant les maquisards afghans en turban. En 1971, écris-tu, tu es parti au Bangla Desh « pour voir une vraie guerre ». La voir seulement. Et y être vu. « Et j’ai presque honte (allons, allons) d’avouer que de ce point de vue — celui, disons, du spectacle —… j’étais plutôt content. » Les Bengalis ne meurent pas pour rien. Irréalité de ta participation d’état-major clandestin en dentelles à Mai 68 : tu inventes Althusser (lequel ne peut se défendre) « m’expliquant la place qu’il me réservait dans sa stratégie » de « grand soir philosophique » ; irréalité de tes motifs pour aller au Bangla Desh (« Nizan… quittait l’École normale parce qu’il y voyait un « objet comique et le plus souvent odieux, présidé par un petit vieillard patriote, hypocrite et puissant qui respectait les militaires ». Je la quittais moi, un demi-siècle plus tard, parce que j’y voyais un lieu de lustre et de radieuse insoumission, peuplée de soixante-huitards trop gais », donc pour la raison exactement inverse). Avoir raté, à ce moment-là, ton bac de révolutionnaire a déréalisé toute ta carrière. Tu es devenu le bachoteur perpétuel, en rattrapage continu de ce qu’il n’a pas vécu ; comme Sollers, qui était au parti communiste en Mai 68 ne sera jamais assez mao après coup, tu ne te pardonneras jamais d’avoir raté, non l’insurrection, mais l’occasion d’être chef. Toi qui n’avais pas participé à Mai, ton « orgueil ne supportait pas ce Paris en fête de l’après-Mai ». Bonne raison d’aller voir mourir les autres. Comment ne pas donner raison à cet officier pakistanais qui t’a jeté, c’est toi qui le rapportes : « Vous êtes quand même, admettez-le, de sacrés salauds de voyeurs » ? Et un sacré salaud d’exhibitionniste. Tu es atteint, c’est évident, du complexe de Fabrice, et ce malheur te pousse à la récrimination à l’égard de tous ceux qui, eux, participent aux combats, vivent et agissent, meurent parfois. Le complexe de Fabrice-à-Waterloo, ce pont-aux-ânes littéraire, c’est le complexe, bien égocentrique, de celui qui est au milieu de la bataille et ne le sait pas, n’en « profite » pas. Alors, tu adoptes la méthode Cocteau : puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être l’organisateur. De ton passé irréel de pseudo-stratège mao, de ta guerre irréelle en dentelles de jeans, de ton judaïsme irréel (« lorsqu’il se découvrit juif… il l’oublia aussitôt », note J.-L. Ézine à ton propos, L’Express, 29 juin 1985), il ne demeure qu’une triple frustration, et la continuité d’un désir de punition, d’une volonté de reniement, par laquelle seule tu es sorti de l’anonymat.
L’homme aux initiales
Tu es ex-gauchiste sans avoir été gauchiste ; ton engagement à gauche, ton respect admiratif pour Mitterrand sont un bon sujet de blagues pour initiés (quand tu fus mon éditeur chez Grasset, avons-nous ri du vieux libidineux auquel tu te vantais de fournir des jeunes filles !) et en tant que romancier… B. Frank remarque, dans Le Monde, que tu es un de ces immenses écrivains presque sans œuvre. Cette triple fiction, biographique, politique, esthétique, qui constitue ton personnage, est ta seule création d’imagination. L’auto-proclamation est l’arme des faibles. Te pinces-tu pour être sûr d’être ? On dirait que tu éprouves une difficulté à exister. Tu es l’allégorie de l’impuissance à rien éprouver, à rien créer, à rien croire ni affirmer, propre à notre génération. Ton nombrilisme, c’est notre nihilisme, et non un retour de croyance. Si, un jour, ce que je ne te souhaite pas, le public qui te donne le sentiment d’exister te quittait, tu lui redirais sans doute cette incroyable formule par laquelle tu mis fin à ton expérience de journal quotidien, au bout de quinze jours : « Les lecteurs ont unilatéralement rompu le contrat de confiance qui nous liait. » Tu considères l’admiration publique à ton égard comme un devoir du public, et tu ressentirais son manque comme une trahison. Trahison suprême qui ferait chanceler ton être, l’effacerait de l’écran ; à n’exister que pour les autres, tu dépends intimement d’eux, et tu voudrais les contraindre à te rester fidèles. Tu fais penser à ce média-man, héros du film Un homme dans la foule, qui, discrédité par la révélation en direct de ses mensonges, finit sa vie face à une machine à applaudir, ersatz de public. Drogué aux médias, à la popularité, tu ne tiens qu’à l’applaudimètre. Ton inexistence morale, chevalier du vide, révèle l’inexistence, sous l’armure, des croisés de notre génération blanche. Et cette inexistence est inscrite en tes initiales, BHL. Tu n’as même pas de nom à toi, rien qu’un sigle, comme RATP ou SNCF. Un lecteur du Monde, L. M. Lévy (2 juillet 1979) remarquait qu’au fond, « BHL » ou Béachelle, cette abréviation servait à gommer, à « ne pas prononcer le nom de Lévy », votre patronyme commun. Comme K chez Kafka, en somme. Avec toute ta célébrité, tu es l’homme aux initiales, abrégé d’une génération sans nom propre.
« Tu n’as même pas de nom à toi, rien qu’un sigle, comme RATP ou SNCF. Sous tes initiales de société anonyme, tu n’es qu’une enseigne commerciale. Tout chez toi est imaginaire, à commencer par tes aventures et tes révoltes. Tu es le degré zéro de l’existence, un pur produit de la communication. Tu n’écris pas des livres, tu lances des campagnes. »
— HOCQUENGHEM, Guy, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col mao au Rotary, Paris, Albin Michel, 1986, pp. 159-165.
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Le mécanisme : La réduction du nom de l’auteur à un acronyme (comme BHL), fonctionnant comme une marque commerciale.
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Le commentaire : La pensée est ici « liquide » ; elle s’adapte aux plateaux de télévision. L’habileté verbale et le lyrisme remplacent la rigueur démonstrative. C’est le triomphe de la clarté apparente (le slogan) sur la clarté réelle (l’analyse).
3. La Filousophie Marchande : Le marketing de la sagesse
C’est la dérive vers le développement personnel et la « philo-pop ».

«Nous traiterons d’un certain nombre d’auteurs grand public considérés habituellement comme des « intellectuels » ou des « philosophes », qui se signalent apparemment par leur clarté d’expression et qui prétendent populariser la philosophie. Mais ce sera pour montrer que leur pensée est aussi inconsistante, quoique l’habillage soit d’un style opposé : non pas obscur, inintelligible et parfois inquiétant, mais brillant, plein de paillettes et de joliesses. Ce qui est encore une façon de masquer la platitude ou la vacuité du propos. Notre but est seulement de comprendre ces nouvelles formes de philosophies indigentes qui trompent le public en lui donnant l’illusion de participer à la vie des Idées ; alors que cette philosophie 0%, comme il y a des yaourts 0%, se réduit bien souvent à une suite d’élucubrations sans ordre, arbitraires et incohérentes.» Reprenant avec précision et fidélité les livres et les textes de ces néo-néo-philosophes oscillant entre vacuité et cupidité, Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau dénoncent une nouvelle génération d’imposteurs, ceux que Victor Hugo, dans un néologisme fameux des Misérables, qualifiait de «filousophes». Texte de la quatrième de couverture.
Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau, Les Imposteurs de la philo, 2019. Texte de la quatrième de couverture.
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Le mécanisme : Transformer des concepts exigeants (Stoïcisme, Épicurisme) en « pilules de bonheur » inoffensives.
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Le commentaire : On évacue la dimension tragique ou politique de la philosophie pour en faire un produit de consommation. C’est la filouterie de celui qui vend du confort sous le nom de sagesse.
III. Le Cas Québécois : Entre Médiocratie et Pratique
Au Québec, la lutte pour la clarté s’oppose à deux formes de filousophie spécifiques :
1. La « Médiocratie » institutionnelle
Alain Deneault a montré comment le système favorise les « éléments de langage » plutôt que la pensée critique.

« Les philosophes de gestion ou les éthiciens de cour ne manquent pas pour proposer des formules qui servent d’onguent. Ils ne pensent pas, ils « collaborent ». Leur rôle consiste à fournir aux instances de direction un lexique qui donne l’illusion d’une profondeur morale à des décisions qui ne répondent qu’à des impératifs de rentabilité ou de contrôle. Le mot devient alors une technique de management. »
— DENEAULT, Alain. La Médiocratie, Montréal, Éditions Lux, 2015, p. 64.
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Analyse : Le filousophe institutionnel est celui qui fournit des justifications philosophiques à des décisions bureaucratiques ou économiques. Il utilise la « lumière » du concept pour aveugler ceux qui subissent le système.
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Source : La Médiocratie, Lux Éditeur, 2015.
2. La dérive de la pratique clinique
Dans le domaine des Nouvelles Pratiques Philosophiques (NPP), la filousophie apparaît lorsque le praticien sort de la maïeutique pour entrer dans la manipulation.
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Analyse : Comme l’a souligné l’Ordre des psychologues du Québec dans ses divers avis sur la psychothérapie, le danger survient quand le consultant utilise le prestige de la philosophie pour traiter des souffrances sans cadre déontologique.
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Le rempart de Claude Collin : Bien que Collin se soit concentré sur la didactique, son œuvre (L’Expérience de la pensée) propose une éthique de la rigueur qui condamne d’avance cette filousophie. Pour lui, philosopher exige un travail de la raison qui est l’exact opposé de la « recette » du filousophe.
IV. Tableau de Synthèse : Débusquer le Filousophe
| Caractéristique | Le Philosophe (Lumière) | Le Filousophe (Obscurité) |
| Objectif | Émanciper l’autre (Maïeutique) | Séduire ou dominer l’autre |
| Langage | Précis, défini, accessible | Jargon, néologismes flous |
| Rapport aux sources | Citations au service du sens | Noms propres au service du prestige |
| Posture | Accepte le doute et l’erreur | Affirme détenir un « Système » clos |
| Résultat | Clarté intérieure chez le lecteur | Admiration pour le brio de l’auteur |
V. Conclusion
La « filousophie » est une tentation permanente de l’esprit humain : celle de préférer l’éclat (le paraître savant) à la clarté (le comprendre réellement).
Pour votre mission à l’Observatoire, cette distinction est cruciale :
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Le philosophe est un médiateur de lumière : il s’efface derrière l’évidence du concept qu’il aide à accoucher.
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Le filousophe est un écran d’obscurité : il s’interpose entre le sujet et la vérité par un système de signes qui ne servent que son autorité.
