Article # 302 – Philosophical practice, Édition spéciale, Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, 2023

RAPPORT DE LECTURE


Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, 2023


Voici un rapport de lecture approfondi et rigoureusement structuré analysant les contributions majeures du volume 7 (2023) de la revue Tetsugaku, consacré au thème de la Pratique Philosophique (Philosophical Practice). Ce rapport respecte scrupuleusement les données textuelles fournies, sans extrapolation, et intègre des citations bilingues pour en garantir la fidélité académique.

Introduction générale du volume

Le volume 7 de Tetsugaku s’inscrit dans un continuum thématique direct avec les deux numéros précédents : le volume 5 dédié au « Soin » (Care) en 2021 et le volume 6 dédié à la « Catastrophe » (Catastrophe) en 2022. Comme le souligne la préface de BABA Tomokazu, la pratique philosophique au Japon s’est fortement développée hors des cercles académiques au cours de la dernière décennie. Ce mouvement a été stimulé à la fois par l’essor des cafés philosophiques urbains et par les réformes éducatives du ministère de l’Éducation (MEXT) visant un « apprentissage profond, interactif et proactif » pour surmonter l’incertitude sociétale (l’ère VUCA) née des catastrophes comme celle du 11 mars 2011.

1. Analyse de l’article de Susan T. Gardner

Education After Auschwitz: Take Two

Résumé et Thèse Centrale

Susan T. Gardner réactualise le plaidoyer formulé en 1966 par Theodor Adorno dans son essai « L’éducation après Auschwitz ». Elle soutient que les tendances à la barbarie (tribalisme, conformisme, pensée de groupe) restent biologiquement ancrées chez l’être humain et continuent de menacer nos sociétés démocratiques. La thèse de Gardner est que la seule véritable immunisation contre cette barbarie réside dans le renforcement de l’autonomie critique par une éducation dialogique structurée, inspirée notamment de la Philosophy for Children (P4C).

Développement et Arguments Factuels

  • La propension biologique au tribalisme : En s’appuyant sur les travaux de Joshua Greene et de Paul Bloom, l’autrice rappelle que les êtres humains sont évolutivement programmés pour favoriser leur propre groupe (Us) au détriment des autres (Them). La rationalité est alors souvent détournée pour filtrer les informations discordantes afin de rationaliser des biais idéologiques préexistants.

  • La structure de l’éducation de l’autonomie : Gardner insiste sur le fait que l’autonomie n’est pas le simple non-conformisme individualiste (qui peut s’avérer tout aussi dogmatique), mais la soumission volontaire de sa propre pensée à la force de la raison objective et impartiale.

  • Les garde-fous éducatifs face aux modèles dominants :

    • Critique de l’éducation hiérarchique : Le modèle traditionnel du « sage sur scène » (sage on the stage) est inefficace pour former l’autonomie, car il habitue l’élève à ingérer des messages d’autorité plutôt qu’à évaluer leur valeur de vérité.

    • Critique de la promotion de l’empathie : Contrairement aux idées reçues, Gardner (rejoignant Paul Bloom) critique les programmes centrés uniquement sur l’empathie. L’empathie fonctionne comme un projecteur à faisceau étroit et peut biaiser le jugement moral en faveur d’un individu au détriment du collectif, là où une compassion rationnelle distancée s’avère bien plus juste.

Citations Textuelles Illustratives

« The premier demand upon all education is that Auschwitz not happen again. » / « La demande première imposée à toute éducation est qu’Auschwitz ne se reproduise plus. »

« Autonomy indeed requires conformity, but conformity to the demanding force of objective or impartial reasoning. » / « L’autonomie exige en effet une forme de conformité, mais une conformité à la force exigeante du raisonnement objectif ou impartial. »

Notice Bibliographique

GARDNER, Susan T. « Education After Auschwitz: Take Two ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 13–34.

2. Analyse de l’article de Peter B. Raabe

On Self-Defeating ‘Mental Viruses’: An Interdisciplinary Study in Philosophy, Psychiatry, & Mental Healthcare

Résumé et Thèse Centrale

Peter B. Raabe remet radicalement en question le paradigme réductionniste de la psychiatrie biologique contemporaine (ou bio-psychiatrie). Il soutient que la détresse mentale, qualifiée à tort de « maladie mentale », relève d’abstractions conceptuelles, de conflits existentiels ou de traumatismes environnementaux plutôt que de dysfonctionnements organiques ou de « déséquilibres chimiques » cérébraux. À l’aide de la métaphore du « virus mental », Raabe démontre que la thérapie par la parole (talk therapy), ancrée dans le dialogue philosophique et la logique informelle, s’avère plus efficace et moins nocive que les traitements psychotropes.

Développement et Arguments Factuels

  • L’erreur de catégorie esprit/cerveau : En convoquant Berkeley, Ryle et Damasio, Raabe rappelle que le cerveau est le support physique (le livre), tandis que l’esprit est l’activité cognitive non matérielle (l’histoire). Attribuer des intentions ou des sentiments au cerveau biologique constitue une erreur de catégorie majeure.

  • L’étude de cas (Khalida) : L’auteur illustre son propos par le cas clinique d’une étudiante brillante en philosophie, expulsée temporairement pour ses désaccords passionnés avec un professeur paternaliste. Diagnostiquée hâtivement par le psychiatre de l’université comme souffrant de dépression clinique, d’anxiété et de paranoïa, elle a vu sa détresse exacerbée par des médicaments qui altéraient sa perception. Quelques séances de consultation philosophique axées sur la déconstruction de ses jugements et la distinction entre sa responsabilité et l’injustice institutionnelle ont permis d’éliminer ces « virus mentaux » autodestructeurs.

  • La logique informelle contre les virus mentaux : Raabe inclut un appendice détaillant les paralogismes (fallacies) qui obscurcissent le raisonnement des patients et génèrent des souffrances (fausse analogie, conclusion hâtive, pente glissante, etc.). La philosophie agit ici comme un agent antiviral en restaurant l’autonomie cognitive et l’autosuffisance du sujet.

Citations Textuelles Illustratives

« Biochemical formulas are only effective within biological tissues, while ‘mental illnesses’ and mental viruses are non-biological metaphors. » / « Les formules biochimiques ne sont efficaces qu’au sein des tissus biologiques, alors que les ‘maladies mentales’ et les virus mentaux sont des métaphores non biologiques. »

« A dose of philosophy generates no negative side-effects, and does not leave the patient to deal with agonizing withdrawal symptoms. » / « Une dose de philosophie ne génère aucun effet secondaire négatif et ne laisse pas le patient face à de douloureux symptômes de sevrage. »

Notice Bibliographique

RAABE, Peter B. « On Self-Defeating ‘Mental Viruses’: An Interdisciplinary Study in Philosophy, Psychiatry, & Mental Healthcare ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 35–54.

3. Analyse de l’article de NISHIMURA Takahiro

Words as « Fibers of the Mind »: « Re-narrative » of the Earthquake Disaster through Philosophical Dialogue

Résumé et Thèse Centrale

Nishimura Takahiro explore les possibilités de la pratique philosophique au sein des zones dévastées par le Grand tremblement de terre de l’Est du Japon du 11 mars 2011. S’appuyant sur l’écrivain Yo Henmi et le philosophe Kiyokazu Washida, il avance que la crise la plus profonde après une catastrophe d’une telle ampleur est le « manque de mots » ou le « vide verbal » pour exprimer l’indicible. L’objectif des « cafés philosophiques » mis en place à Sendai (Thinking Table) est d’offrir un espace horizontal sécurisé permettant aux survivants de retrouver les mots considérés comme les « fibres de l’esprit », indispensables pour reconstruire leur vision du monde brisée.

Développement et Arguments Factuels

  • La nécessité de la re-narration : La perte de repères fondamentaux et de proches pousse les individus vers un déséquilibre existentiel profond. Washida explique que les émotions se tissent à travers les mots ; sans eux, la douleur reste informe et impossible à apaiser.

  • Le traitement de la culpabilité des survivants : Au cours de plus de 70 sessions organisées depuis 2011, le thème récurrent a été la culpabilité intense éprouvée par les rescapés face à ceux qui ont été emportés par le tsunami. Le café philosophique permet de verbaliser cette dette morale sans l’enfermer instantanément sous l’étiquette clinique ou réductionniste de « culpabilité du survivant ».

  • La structure de la méthodologie dialogique : L’auteur formalise le déroulement des séances en 7 étapes précises :

    1. Mise en place d’un espace de dialogue horizontal sans hiérarchie.

    2. Choix de thèmes ancrés dans la vie quotidienne.

    3. Garantie de la sécurité intellectuelle des participants.

    4. Processus de prise de parole, d’écoute bienveillante et de critique (krinein, diviser/distinguer).

    5. Partage et extraction collective de mots-clés conceptuels.

    6. Examen minutieux et mise à distance critique de ces mots-clés.

    7. Établissement d’un « axe de référence » conceptuel provisoire (au tableau) sans recherche de consensus forcé.

Citations Textuelles Illustratives

« Emotions are woven with words, and without words, all emotions would be amorphous and indistinguishable. » / « Les émotions sont tissées avec des mots, et sans mots, toutes les émotions seraient amorphes et indistinctes. »

« We should not rephrase this guilt using technical terms such as « survivor’s guilt » and pretend to comprehend it. » / « Nous ne devrions pas reformuler cette culpabilité en utilisant des termes techniques tels que ‘la culpabilité du survivant’ pour prétendre la comprendre. »

Notice Bibliographique

NISHIMURA, Takahiro. « Words as ‘Fibers of the Mind’: ‘Re-narrative’ of the Earthquake Disaster through Philosophical Dialogue ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 55–76.

4. Analyse de l’article de MURASE Tomoyuki

What makes us P4C teachers?

Résumé et Thèse Centrale

Murase Tomoyuki s’interroge sur la nature de la compétence spécifique requise pour être un enseignant efficace au sein du programme Philosophy for Children (P4C). Enseignants et élèves y bâtissent ensemble une Communauté de Recherche (Community of Inquiry, CoI). L’auteur s’appuie sur la distinction théorique de Gilbert Ryle entre « savoir-que » (knowing-that) et « savoir-faire » (knowing-how). Sa thèse centrale est que l’attribut distinctif d’un enseignant de P4C n’est pas la connaissance propositionnelle de la philosophie académique, mais une compétence intelligente et adaptative qu’il nomme le savoir-faire du questionnement (Questioning Know-How, QKH).

Développement et Arguments Factuels

  • Limites du savoir philosophique propositionnel : Si l’approche par les contenus philosophiques classiques (justice, esprit, vérité) est importante, la simple érudition académique ne garantit pas la capacité à animer une CoI. Le savoir propositionnel décrit des états de fait mais n’offre aucun levier méthodologique pour faciliter une discussion dynamique.

  • Les deux dimensions du Knowing-How : Le QKH combine une dimension pratique (ajuster ses interventions en fonction des retours complexes du groupe) et une dimension épistémique (l’acquisition d’une « oreille philosophique »). Cette oreille permet de percevoir la portée philosophique sous-jacente des propos parfois maladroits des enfants.

  • La double nature paradoxale du QKH : Le savoir-faire du questionnement possède une double valence :

    • Un aspect intelligent : Formuler la bonne question au bon moment et clarifier les axes de recherche.

    • Un aspect ignorant : Adopter une posture socratique de non-savoir, car l’ignorance authentique face à l’inconnu est la condition même de la continuité de la recherche. Les questions d’évaluation traditionnelles des enseignants ne sont donc pas de vraies questions philosophiques.

Citations Textuelles Illustratives

« The ‘something’ that P4C teachers should have belongs to the category of knowing-how or intelligent skills, not the propositional knowledge of academic philosophy. » / « Le ‘quelque chose’ que les enseignants de P4C doivent posséder appartient à la catégorie du savoir-faire ou des compétences intelligentes, et non à la connaissance propositionnelle de la philosophie académique. »

« The paradoxical nature of QKH is interesting in itself […] those who possess QKH are the ‘intelligent ignorant’. » / « La nature paradoxale du QKH est intéressante en soi […] ceux qui possèdent le QKH sont les ‘ignorants intelligents’. »

Notice Bibliographique

MURASE, Tomoyuki. « What makes us P4C teachers? ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 79–96.

5. Analyse de l’article de Nimet KÜÇÜK

The Role of Experience for the Participants in Socratic Dialogue

Résumé et Thèse Centrale

Nimet Küçük examine le rôle de l’expérience vécue au sein du Dialogue Néo-Socratique (NSD) formalisé dans la tradition de Leonard Nelson et Gustave Heckmann. Le NSD est une enquête philosophique collective rigoureuse où les participants partent obligatoirement d’un exemple concret extrait de leur vie réelle pour répondre à une question philosophique générale. Küçük démontre que l’expérience vécue sert de fondement indispensable au processus d’abstraction régressive. Ce parcours permet d’extraire les principes conceptuels obscurs qui guident nos jugements quotidiens.

Développement et Arguments Factuels

  • La structure opérationnelle du NSD : Contrairement aux débats académiques, le NSD interdit l’usage d’exemples hypothétiques ou d’expériences de pensée. Les participants doivent raconter un événement réel, complet et clos où ils ont été acteurs et non simples spectateurs. Le groupe sélectionne ensuite par consensus un seul exemple qui servira de base de falsification et de clarification tout au long du processus, lequel peut durer plusieurs jours.

  • Le concept d’Elenchus de groupe : Inspiré de Platon, le NSD confronte les préjugés et les incohérences de l’opinion superficielle par l’examen minutieux de l’exemple. Ce moment de réfutation ou de honte constructive génère la conscience collective de l’ignorance, point de départ incontournable de la recherche de la vérité.

  • L’abstraction régressive : En inversant le processus logique habituel (qui part des prémisses pour déduire les conséquences), la méthode régressive part du jugement d’expérience singulier pour remonter vers la proposition générale ou le principe métaphysique fondamental sur lequel repose ce jugement.

Citations Textuelles Illustratives

« Concepts without content are empty […] the term content refers to empirical content. » / « Les concepts sans contenu sont vides […] le terme contenu fait ici référence au contenu empirique. »

« The regressive method consists in rooting the consequence in experience by asking participants to describe an actual event in which they experienced their belief. » / « La méthode régressive consiste à enraciner la conséquence dans l’expérience en demandant aux participants de décrire un événement réel au cours duquel ils ont fait l’expérience de leur croyance. »

Notice Bibliographique

KÜÇÜK, Nimet. « The Role of Experience for the Participants in Socratic Dialogue ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 97–106.

6. Analyse de l’article de Flavia Baldari

Does Philosophical Practice Help? An Inquiry through a Philosophical Dialogue in Medical Settings

Résumé et Thèse Centrale

Flavia Baldari interroge le statut de la pratique philosophique en tant que profession d’aide au sein des milieux de la santé. Elle prend pour objet d’étude l’OncoloCafé, un café philosophique fondé en 2016 à l’hôpital universitaire d’Osaka pour les patients atteints de cancer ou de maladies incurables (comme la SLA), leurs familles et les soignants. Baldari soutient que si la philosophie produit des effets bénéfiques indéniables sur le bien-être, elle ne saurait être qualifiée de « thérapeutique » au sens médical d’un traitement curatif à court terme. Son aide est indirecte : elle offre un cadre phénoménologique permettant de restructurer le rapport du sujet à sa propre existence bouleversée par la maladie.

Développement et Arguments Factuels

  • La déstructuration existentielle par la maladie : En mobilisant la phénoménologie du « corps vécu » (Lived Body) d’Husserl et le concept de projection du Dasein chez Heidegger, l’autrice explique que la maladie ne se réduit pas à une défaillance organique isolée. L’annonce d’un cancer modifie radicalement les possibilités temporelles et relationnelles de l’individu, déstructurant totalement l’identité et la vision du monde antérieures du patient.

  • Le protocole de l’OncoloCafé : Pour rompre le dualisme rigide entre « bien portants » et « malades », les thèmes choisis à l’OncoloCafé ne portent jamais directement sur la pathologie, mais sur des concepts existentiels larges (ex. : « Qu’est-ce que le bonheur ? », « Que signifie faire de son mieux ? »). Le dialogue y est strictement horizontal : médecins et patients y disposent d’une dignité rationnelle égale.

  • Le passage de la narration à la réflexion : La narration biographique sert uniquement de point de départ pour ancrer la réflexion. Le rôle du facilitateur est de guider le groupe pour dégager une conscience partagée et de nouvelles significations, ce qui s’avère parfois inconfortable voire douloureux (en mettant l’individu face à l’imminence de sa mortalité) mais indispensable pour reconstruire de nouveaux appuis existentiels.

Citations Textuelles Illustratives

« The goal of a philosophical practice […] is, rather, to think together, to clarify our thoughts and narrations, or in other words, to try to understand and make sense of our lives and experiences. » / « Le but d’une pratique philosophique […] est plutôt de penser ensemble, de clarifier nos pensées et nos narrations, ou en d’autres termes, d’essayer de comprendre et de donner un sens à nos vies et à nos expériences. »

« It cannot be therapeutic if we understand its meaning as ‘relating to the treatment of disease or disorders by remedial agents or methods’. » / « Elle ne peut être thérapeutique si l’on entend par là ce qui ‘se rapporte au traitement d’une maladie ou de troubles par des agents ou des méthodes d’atténuation’. »

Notice Bibliographique

BALDARI, Flavia. « Does Philosophical Practice Help? An Inquiry through a Philosophical Dialogue in Medical Settings ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 106–123.

7. Analyse de l’article de Pablo Muruzabal Lamberti et K?NO Tetsuya

Fighting for Sophia: The Intimate Relationship between Martial Arts and Philosophy as a Way of Life

Résumé et Thèse Centrale

Les auteurs examinent les liens étroits et interculturels existant entre les arts martiaux et la philosophie envisagée comme mode de vie (philosophy as a way of life) en Grèce classique et dans le Japon féodal. S’appuyant sur les travaux de Pierre Hadot relatifs aux « exercices spirituels », ils défendent la thèse selon laquelle les arts martiaux (la lutte grecque ou le sabre japonais) constituent des exercices spirituels actifs fondamentaux. Loin d’être de simples techniques de violence ou de destruction, ces pratiques corporelles agissent comme des compléments indispensables à la dialectique conceptuelle pour harmoniser l’âme, tester les vertus cardinales et soutenir la quête de la sagesse (Sophia).

Développement et Arguments Factuels

  • La notion d’Ag?n (la lutte constructive) : En analysant Hésiode et la lecture qu’en fait Nietzsche, l’article distingue deux visages de la discorde : la haine destructrice (Eris) et l’émulation compétitive salutaire (Neid). C’est cette seconde force qui innerve le concept d’ag?n, cadre où s’inscrivent la gymnastique et la lutte au sein de la palestre. Pour Platon (lui-même lutteur émérite), la lutte debout incarne les valeurs de loyauté, de courage et d’endurance (perseverantia) nécessaires aux gardiens de la cité, la maîtrise du corps témoignant directement de la santé rationnelle de l’âme.

  • La philosophie du sabre de Yagy? Munenori : Dans le Japon de l’ère Tokugawa pacifiée, Munenori redéfinit le maniement du sabre à la lumière du zen (ichinyo, unité du sabre et du zen). Il substitue au sabre qui tue (setsunin t?) le sabre qui donne la vie (katsunin ken). Gagner ne consiste plus à terrasser l’adversaire par la force brute, mais à ajuster l’intervalle d’espace-temps (ma’ai) pour canaliser, esquiver et éveiller le mouvement de l’autre de manière bénéfique. Cette attention immédiate s’apparente au concept contemporain de « tact pédagogique ».

  • L’application contemporaine (Rotterdam Skillcity) : Le programme éducatif néerlandais RSC, conçu par Henk Oosterling, intègre la pratique du judo/aikido avec des leçons de philosophie socratique au sein de quartiers défavorisés. L’objectif est de développer une « spiritualité physique » globale et une autonomie relationnelle chez les enfants en les confrontant aux dimensions physiques et mentales du conflit.

Citations Textuelles Illustratives

« Martial arts and philosophy can both be seen as agonistic arts that share a concern for a perfection of order and form. » / « Les arts martiaux et la philosophie peuvent tous deux être considérés comme des arts agonistiques partageant le souci d’une perfection de l’ordre et de la forme. »

« In the practice of martial arts, the truth is in the pudding, one cannot take refuge in words, which can be a humbling and insightful experience. » / « Dans la pratique des arts martiaux, la vérité est dans le concret (l’action), on ne peut se réfugier dans les mots, ce qui peut s’avérer être une expérience d’humilité et d’introspection. »

Notice Bibliographique

MURUZABAL LAMBERTI, Pablo et K?NO, Tetsuya. « Fighting for Sophia: The Intimate Relationship between Martial Arts and Philosophy as a Way of Life ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 124–142.

8. Analyse de l’article de Felipe Cuervo Restrepo

A Sketch of Kogui Metaphysics

Résumé et Thèse Centrale

Felipe Cuervo Restrepo réalise un exercice de philosophie pratique interculturelle en traduisant les structures conceptuelles des mythes du peuple autochtone Kogui de Colombie à l’aide des outils formels de la logique modale et du réalisme modal contemporain. Sa thèse est que la métaphysique Kogui, loin d’être un ensemble d’allégories naïves ou relativistes, constitue un système perspectiviste rigoureux où la Réalité n’est autre que la Nature définie comme l’intersection trans-mondaine d’individus dotés de perspectives à la première personne.

Développement et Arguments Factuels

  • L’analyse philosophique des mythes Kogui : L’auteur extrait cinq principes directeurs de trois récits fondamentaux (la création de Gaulchováng, le voyage de Máma Nuhúna parmi les animaux et le masque de Duginávi):

    1. La réalité est perspectivale (l’esprit premier ou alúna précède les objets factuels).

    2. Ce perspectivisme n’est pas un relativisme absolu, car les entités restent réidentifiables à travers le changement de point de vue.

    3. Les perspectives réelles dépassent le seul cadre du règne humain ou animal (ex. : la rivière qui se révèle être une femme capable d’aimer).

    4. La multiplication et la découverte des perspectives constituent l’essence même de la connaissance vraie.

    5. Il n’existe aucune réalité absolue indépendante ou « nouménale » en dehors de ces perspectives.

  • La sémantique des mondes possibles comme outil de traduction : Cuervo Restrepo utilise la désignation rigide de Kripke pour expliquer comment nous pouvons suivre l’identité d’un sujet (ex. : Tartini) dans plusieurs mondes possibles bien que ses attributs y changent du tout au tout. Dans l’analogie spatio-temporelle qu’il propose, les individus possèdent des extensions ou « parties modales ».

  • Implications éthiques : En refusant de lier le statut de « sujet éthique » à la possession exclusive de la rationalité factuelle humaine dans notre monde actuel, le système Kogui permet d’attribuer une subjectivité intrinsèque aux entités naturelles (montagnes, cours d’eau). Cela place de facto l’être humain sur un pied d’égalité morale absolue avec la Nature.

Citations Textuelles Illustratives

« The metaphysical worldview behind Kogui myths can be understood as advocating for a very specific kind of modal realism, in which different possible worlds […] actually intersect at individuals. » / « La vision métaphysique du monde qui sous-tend les mythes Kogui peut être comprise comme la défense d’un type très spécifique de réalisme modal, dans lequel les différents mondes possibles […] s’intersectent réellement au niveau des individus. »

« Lacking these traits in our actual world does not imply that an individual lacks subjectivity in all possible worlds. » / « Le fait de ne pas posséder ces traits dans notre monde actuel n’implique pas qu’un individu soit dépourvu de subjectivité dans tous les mondes possibles. »

Notice Bibliographique

RESTREPO, Felipe Cuervo. « A Sketch of Kogui Metaphysics ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 143–164.

9. Analyse de l’article de Leonardo Marques Kussler

Roots of philosophical hermeneutics in Gadamer’s reading of the Philebus: ethics, practical knowledge and understanding

Résumé et Thèse Centrale

L’auteur met en lumière les racines éthiques et platoniciennes de l’herméneutique philosophique de Hans-Georg Gadamer. Bien que la critique associe couramment les concepts fondamentaux de Wahrheit und Methode (1960) à la réappropriation gadamérienne de la phronesis aristotélicienne, Kussler démontre que cette assise éthique est déjà présente de manière décisive dans sa thèse d’habilitation de 1929 (Platos dialektische Ethik), consacrée au dialogue du Philèbe de Platon. La thèse centrale est que l’herméneutique comme « art de la compréhension » naît directement de la dialectique existentielle socrato-platonicienne, où la vérité survient non par une posture de domination théorique, mais au sein de l’interaction dialogique engagée entre les êtres humains.

Développement et Arguments Factuels

  • Le contexte de la rupture phénoménologique : Développée sous la supervision formelle de Heidegger à Marburg, la lecture gadamérienne du Philèbe s’écarte de l’approche néo-kantienne (qui privilégiait l’immortalité des Idées abstraites) pour envisager le dialogue comme une activité phénoménologique vivante. Gadamer s’éloigne cependant de Heidegger en refusant d’orienter la phronesis vers une pure ontologie de l’être, préférant l’enraciner dans la dynamique de la relation humaine et de l’éthique de l’altérité.

  • L’analyse du Philèbe : Le dialogue platonicien met en scène l’opposition entre la vie consacrée aux plaisirs physiques (Protarchos/Philèbe) et la vie vouée à la pure connaissance rationnelle (Socrate). La conclusion socratique est que la vie humaine authentiquement bonne réside dans une « vie mixte » (???? ???????), un alliage mesuré, proportionné et harmonieux entre raison et affect.

  • La fusion des horizons herméneutiques : Pour Gadamer, la structure de la dialectique platonicienne (division et combinaison d’arguments) préfigure le concept de « fusion des horizons ». Comprendre suppose l’acceptation de sa propre finitude et de ses préjugés (Vorurteile), afin de se laisser guider par la parole de l’interlocuteur, l’art de la mesure (Meßkunst) devenant ainsi le fondement d’une esthétique de l’existence où le dialogue authentique transforme l’être même des participants.

Citations Textuelles Illustratives

« Human understanding necessarily passes through the conversational interaction of human beings—and not through the deduction of a subject by a given object. » / « La compréhension humaine passe nécessairement par l’interaction conversationnelle des êtres humains — et non par la déduction d’un sujet à partir d’un objet donné. »

« The dialectics becomes ethics, for, in Gadamer’s view, it is about a conversation about shared understanding. » / « La dialectique devient éthique, car, selon Gadamer, il s’agit d’une conversation visant une compréhension partagée. »

Notice Bibliographique

KUSSLER, Leonardo Marques. « Roots of philosophical hermeneutics in Gadamer’s reading of the Philebus: ethics, practical knowledge and understanding ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 165–177.

10. Analyse de l’article de TANAKA Naomi

From Wonder to ‘Co-Existence’: Rosenzweig’s Concepts of Monologue and Dialogue

Résumé et Thèse Centrale

Tanaka Naomi mobilise la pensée dialogique du philosophe germano-juif Franz Rosenzweig (1886–1929) afin d’éclairer les fondements conceptuels du dialogue en P4C (Philosophy for Children). En théorisant l’opposition fondamentale entre le « monologue » philosophique traditionnel (de Thalès à Hegel) et le « dialogue » ancré dans la temporalité vécue, Rosenzweig démontre que la vérité n’est pas un système de connaissances universelles statiques que l’individu isolé peut s’approprier ou conclure. La thèse de Tanaka est que la véritable « co-existence » au sein d’une communauté de recherche philosophique émerge précisément lorsque les participants acceptent de partager l’inconnaissabilité d’une vérité conçue non comme un dogme, mais comme une question ouverte ou un « don ».

Développement et Arguments Factuels

  • La critique de la philosophie monologique : Rosenzweig reproche à l’histoire de la philosophie occidentale d’avoir extrait les objets de leur contexte temporel et existentiel réel pour en chercher abstraitement « l’essence » (ex. : se demander métaphysiquement « Qu’est-ce qu’essentiellement un gâteau ? » au lieu de l’expérimenter concrètement lors d’un anniversaire). Cette recherche solitaire produit une pensée figée et hostile à la vie.

  • La structure de l’appel et de la réponse : Le dialogue commence impérativement par l’interpellation de l’Autre. L’autrice rappelle la relecture de la Genèse faite par Rosenzweig : à la question de Dieu « Où es-tu ? », Adam échoue à entrer en dialogue car il se dérobe en rejetant la faute sur autrui à la troisième personne (« elle », « le serpent »), restant enfermé dans son Moi égoïste. C’est Abraham qui, appelé par son nom propre, initie le dialogue par un don de soi absolu en répondant « Me voici » (I am here), acceptant l’incertitude totale de la relation à l’Autre.

  • Application à la P4C : Dans une communauté de recherche avec les enfants, la question choisie collectivement incarne cette part de vérité insaisissable. Le dialogue n’est pas guidé par une logique pragmatique d’utilité immédiate, mais par le fait de s’installer durablement dans l’émerveillement et l’inconnu. C’est en partageant ce qu’ils ne comprennent pas que les enfants se confirment mutuellement comme des êtres équivalents et apprennent à coexister.

Citations Textuelles Illustratives

« We speak with others not because we recognize each other, but because we believe in their uncertainty. » / « Nous parlons avec les autres non pas parce que nous nous reconnaissons mutuellement, mais parce que nous croyons en leur incertitude. »

« By continuing through dialogue […] we can share this unknowability with others to imply that truth itself (the unknowable) ‘exists’, and at the same time, we can ‘co-exist’ with others. » / « En poursuivant à travers le dialogue […] nous pouvons partager cette inconnaissabilité avec les autres pour impliquer que la vérité elle-même (l’inconnaissable) ‘existe’, et en même temps, nous pouvons ‘coexister’ avec les autres. »

Notice Bibliographique

TANAKA, Naomi. « From Wonder to ‘Co-Existence’: Rosenzweig’s Concepts of Monologue and Dialogue ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 177–192.

11. Analyse de l’article hors-thème de NAKAYAMA Hirotaro

The Unity of Nature and the Regulative Use of Ideas in Kant’s Critique of Pure Reason

Résumé et Thèse Centrale

Nakayama Hirotaro résout un problème interprétatif classique posé par l’Appendice à la Dialectique Transcendantale de la Critique de la raison pure d’Immanuel Kant. Alors que le corps du texte kantien interdit formellement toute inférence a priori sur des objets non empiriques (les noumènes), l’appendice semble réintroduire la légitimité de l’idée d’une « unité de la nature » structurée rationnellement a priori. En rejetant à la fois les lectures réalistes (qui affirment que cette unité existe objectivement) et fictionnalistes (qui la réduisent à un simple « comme si » illusoire), Nakayama formule une lecture hypothétiste développée : l’unité de la nature est une croyance doctrinale (doctrinal belief), c’est-à-dire une hypothèse subjectivement nécessaire et a priori ancrée dans l’intérêt spéculatif intrinsèque de la Raison humaine.

Développement et Arguments Factuels

  • L’illusion du dilemme interprétatif : Les réalistes commettent l’erreur de transformer un principe régulateur de relation en une connaissance constitutive d’objets métaphysiques, réactivant le dogmatisme rationaliste. À l’inverse, les fictionnalistes forcent la raison à agir de manière contradictoire avec sa propre vocation (Bestimmung) en postulant une idée qu’ils savent fondamentalement fausse.

  • La nature de la Croyance Doctrinale (Doctrinal Belief) : Dans le chapitre du Canon, Kant distingue l’opinion, le savoir (justifié objectivement et subjectivement) et la croyance (justifiée subjectivement mais dépourvue de fondement objectif suffisant). La croyance pratique s’établit lorsqu’un agent se fixe un but et admet les moyens indispensables pour l’atteindre. Son analogue théorique est la croyance doctrinale (ex. : postuler l’existence d’extra-terrestres).

  • La spécificité a priori de l’unité de la nature : Contrairement aux hypothèses scientifiques contingentes et empiriques, l’hypothèse de l’unité de la nature est universelle et nécessaire pour le chercheur car elle provient de la structure a priori de la raison. Sans cette présupposition subjective d’une harmonie ou d’une puissance fondamentale cachée de la nature, la recherche scientifique perdrait toute cohérence logique et s’effondrerait.

Citations Textuelles Illustratives

« The ideas of reason are not used constitutively to cognize objects but used regulatively to lead our scientific investigation. » / « Les idées de la raison ne sont pas utilisées de manière constitutive pour connaître des objets, mais de manière régulatrice pour guider notre investigation scientifique. »

« The regulative assumption of the unity of nature is neither knowledge nor fiction, but an a priori and subjectively necessary hypothesis grounded in the nature of reason. » / « L’assomption régulatrice de l’unité de la nature n’est ni un savoir ni une fiction, mais une hypothèse a priori et subjectivement nécessaire, ancrée dans la nature même de la raison. »

Notice Bibliographique

NAKAYAMA, Hirotaro. « The Unity of Nature and the Regulative Use of Ideas in Kant’s Critique of Pure Reason ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, 2023, pp. 193–208.

Conclusion du rapport

Ce septième volume de la revue Tetsugaku démontre l’unité organique fondamentale de la recherche contemporaine en pratique philosophique. Qu’elle s’exerce sous la forme d’un soutien post-cataclysmique (Nishimura), d’un accompagnement en milieu hospitalier (Baldari), d’un affranchissement des diagnostics psychiatriques réductionnistes (Raabe), d’une éducation à l’autonomie citoyenne des mineurs (Gardner, Murase, Küçük, Lamberti/K?no, Tanaka), la discipline se détache systématiquement des formes purement discursives de l’académisme traditionnel pour s’affirmer pleinement comme un engagement existentiel, horizontal et éthique au cœur de la société civile.


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Article # 216 – Le sens du premier « Connais-toi toi-même » ou, la connaissance de soi avant Socrate, Jean Provençal, mémoire de maîtrise, Université Laval, 2006

Le sens du premier « Connais-toi toi-même » ou, la connaissance de soi avant Socrate

Jean Provençal


Résumé

« II s’agit ici d’une enquête philosophique visant, par une relecture de documents historiques et littéraires, à retrouver le sens d’origine de la maxime de sagesse « Connais-toi toi-même ». Son sens authentique a été perdu dans le foisonnement d’interprétation qu’elle a suscité depuis que Socrate en a fait un des thèmes de sa philosophie. Par la reconstitution de l’esprit de sagesse qui inspira sa composition, nous tentons de retrouver son sens originel. Dans ce processus, l’histoire de Delphes, où vraisemblablement la maxime fut inscrite, sera revisitée. Homère, Hésiode, Solon, Théognis, Heraclite, Pindare et Eschyle seront ensuite abordés afin de retrouver l’esprit de cette sagesse initiale. En fin d’analyse, nous serons confrontés au double enseignement de la maxime, une bipolarité fondamentale que l’on rencontre tout au long du développement de la sagesse grecque : la tension entre la thématique du dépassement de soi, vers l’excellence, et la thématique de la modération. »


Table des matières

  • Introduction

  • Quelques considérations philosophiques : 1-2

  • Méthodologie : 3-5

Chapitre I – Les Débuts de Delphes

  • 1.1 – Autour de Delphes : 6-7

  • 1.2 – Le témoignage de l’archéologie : 7-9

  • 1.3 – La légende de l’installation d’Apollon à Delphes : 9-11

  • 1.4 – La Suite pythique : 11-16

Chapitre II – L’origine des maximes delphiques

  • 2.1 – Des maximes innombrables et anonymes : 17-18

  • 2.2 – Des maximes de sagesse : 18-19

  • 2.3 – Une sagesse d’un style aristocratique ? : 19-23

Chapitre III – Homère

  • 3.1 – Homère et les valeurs aristocratiques : 24-25

  • 3.2 – L’arèté : 25-283 (Note : probablement une erreur dans le document original pour 25-28)

Chapitre IV – L’aidôs

  • 4.1 – L’aidôs dans la bataille : 29-31

  • 4.2 – L’aidôs dans les rapports sociaux : 32

  • 4.3 – L’origine de l’aidôs : 35-36

Chapitre V – La sophrosunê

  • 5.1 – Étymologie : 37

  • 5.2 – Cinq occurrences de la sophrosunê chez Homère : 37-41

— PAGE 2 —

Chapitre VI – La sagesse homérique

  • 6.1 – L’origine de la sagesse homérique : 42

  • 6.2 – Le combat de l’aidôs chez Homère : 42-44

  • 6.3 – La sophrosunê : 44-45

Chapitre VII – Hésiode

  • 7.1 – Le témoignage d’Hésiode : 46

  • 7.2 – La justice dans Les travaux et les jours : 46-47

  • 7.3 – Le travail, la justice et la volonté de Zeus : 48-50

Chapitre VIII – Solon

  • 8.1 – Solon, sa vie, son œuvre : 52-53

  • 8.2 – Solon et la justice : 53-56

Chapitre IX – Théognis

  • 9.1 – Sagesse et authenticité : 57-58

  • 9.2 – Aristocratie et modération : 58-62

Chapitre X – La nouvelle sagesse ionienne

  • 10.1 – La différence de l’Ionie : 63-65

  • 10.2 – Thalès le pionnier : 65-66

  • 10.3 – La naissance d’une école de pensée : 66-68

Chapitre XI – Héraclite

  • 11.1 – Héraclite et l’école de Milet : 69-72

  • 11.2 – Héraclite et la tradition : 72-74

  • 11.3 – Le mouvement éternel : 74-75

  • 11.4 – Le logos, le feu et le cosmos : 75-76

  • 11.5 – L’unité des opposés ou l’ordre du monde : 76-77

  • 11.6 – La sagesse : 77-79

Page de garde / Section : V

— PAGE 3 —

  • 11.7 – Héraclite et la connaissance de soi : 79-84

    • 11.7.1 – Comme révélatrice du destin de l’humanité : 79-80

    • 11.7.2 – Comme dépassement de la nature humaine : 80-81

    • 11.7.3 – Comme élément constitutif de la sagesse : 81-83

    • 11.7.4 – Conclusion : 83-84

Chapitre XII – Pindare

  • 12.1 – Deux poètes théologiens : 85-86

  • 12.2 – Pindare, Apollon et Delphes : 86-87

  • 12.3 – La théo-anthropologie de Pindare : 87-89

  • 12.4 – La théo-anthropologie et la connaissance de soi : 89-92

Chapitre XIII – Eschyle

  • 13.1 – Eschyle fondateur de la tragédie grecque : 93-94

  • 13.2 – La justice divine : 94-95

  • 13.3 – Les Suppliantes : 95-96

  • 13.4 – Les Perses : 96

  • 13.5 – Les Sept contre Thèbes : 96-97

  • 13.6 – L’Orestie : 98-104

  • 13.7 – La Prométhie et le « Connais-toi toi-même » : 104-114

Conclusion

  • La récolte de sens : 115-116

  • Le « Connais-toi toi-même » et l’arèté : 116

  • Le « Connais-toi toi-même » et l’aidôs : 117-118

  • Le « Connais-toi toi-même » et la modération : 118-119

  • Le « Connais-toi toi-même » et la nouvelle philosophie ionienne : 119-120

  • Le « Connais-toi toi-même » et l’anthropo-théologie de Pindare : 120-121

  • Le sens d’origine du « Connais-toi toi-même » : 121-125


Introduction

Quelques considérations philosophiques Cette enquête vise à retrouver le sens d’origine d’une maxime morale de la Grèce antique. Pour bien en comprendre l’intérêt, il faut la resituer dans un ensemble de préoccupations philosophiques plus générales. La quête du sens authentique de cette maxime delphique est envisagée ici comme un chemin privilégié pour accéder à la sagesse grecque, cette sagesse qui est au carrefour de toute la culture grecque ancienne et qui est à la source de la philosophie occidentale. Car, en effet, si la philosophie est bien ce que son nom indique, une quête, un désir de sagesse (philo-sophos), la première tâche du penseur qui veut s’inscrire dans la tradition philosophique consiste alors à définir cette sagesse. S’offre alors à lui deux chemins, soit il considère cette sagesse comme quelque chose qui exista mais fut perdue, soit il la considère comme quelque chose qui reste à atteindre. Dans cette recherche nous explorerons la première avenue et tenterons de saisir quelle était cette sagesse ancestrale, aïeule de la philosophie grecque, en analysant un de ses enseignements le plus retentissant: le « Connais-toi toi-même ». S’il est besoin de retourner aux sources, c’est que le Connais-toi toi-même » a suscité tellement d’interprétations qu’on ne sait plus ce qui était entendu par-là au départ. Comment alors pourrons-nous démêler le sens premier de la maxime des autres interprétations plus tardives? Sur ce sujet, deux auteurs ont contribué à orienter notre recherche au cœur de l’antiquité grecque, il s’agit de Jean Defradas et de Pierre Courcelle. Le premier précise que ce qui rend la tâche si difficile, c’est que la maxime a été si souvent reprises par les philosophes qu’il est presque devenu impossible de l’interpréter indépendamment de leurs systèmes (Voir Jean Defradas, Les thèmes de la propagande delphique, Paris, Les Belles Lettres, 1972, p.277). Le deuxième va plus loin et précise à partir de quel penseur, selon lui, la maxime perd son sens premier: «C’est Socrate qui infléchit le gnoti sauton du sens religieux au sens philosophique (…) » (Pierre Courcelle, Connais-toi toi-même de Socrate à St-Bernard, Tome 1, Paris: Études Augustiniennes, 1974, p.13.). On comprend mieux maintenant dans quelle mesure le titre et le sous-titre de cet ouvrage sont équivalents. Le sens premier de la maxime précède l’interprétation qu’en fit Socrate. C’est, en effet, dans l’œuvre de Platon, dans les dialogues socratiques, que le « Connais-toi toi-même » est pour la première fois mis en question et interprété (Platon, Alcibiade I, 130 e; Pmtagoras, 343 a; Charmide, 164 d-e; Phèdre, 229 e; Philèbe, 48 c; Timée, 72 a; Lois, XI, 923 a.), avant, il était cité sans que la question de sa signification soit posée: son sens, semble-t-il, allait de soi. Pour retrouver ce sens pré-philosophique de la maxime, J. Defradas nous indique que « C’est en nous référant aux sources les plus anciennes que nous aurons des chances d’en connaître la valeur authentique. » (Defradas, Les thèmes de la propagande delphique, 211). Tel sera donc notre approche: partant des tous premiers balbutiements de la sagesse grecque, nous remonteront lentement son évolution, à l’affût de tout ce qui pourrait se rapporter à la connaissance de soi; nous remonterons ainsi l’histoire jusqu’au temps où commence à apparaître la maxime dans les textes antiques. Chemin faisant, nous aborderons les œuvres de Homère, Hésiode, Solon, Théognis, Héraclite, Pindare et Eschyle. À travers ces auteurs, nous chercherons à parfaire notre connaissance de la sagesse pré-philosophique grecque. Ce bagage historique et culturel nous servira de contexte. Car, il faut le dire dès maintenant, il y a une difficulté inhérente à l’interprétation des maximes delphiques, c’est l’absence de contexte. En effet, ces maximes ne font pas partie d’une œuvre littéraire et on ne connaît pas non plus leur auteur. C’est why nous nous attarderons longuement à reconstruire le contexte géographique, historique et surtout littéraire, religieux et « philosophique » de la maxime afin de reconstituer autant que possible l’esprit dans lequel cette formule de sagesse fut composée et pensée. Nous serons ainsi mieux placés pour comprendre l’enseignement du «Connais-toi toi-même » et plus à même de distinguer son sens traditionnel des différentes significations philosophiques qui lui ont été données par la suite


Méthodologie

Quant à la méthode utilisée, notre recherche ne s’embarrasse d’aucun préjugé d’école. Elle emprunte ça et là (Je pense ici à la méthode diaporématique d’Aristote : « (…) quand on veut résoudre une difficulté, il est utile de l’explorer d’abord soigneusement en tous sens, car l’aisance où la pensée parviendra plus tard réside dans le dénouement des difficultés qui se posaient antérieurement, et il n’est pas possible de défaire un nœud sans savoir de quoi il s’agit. », dans Aristote, Métaphysique, traduction de Jean Tricot, livre B, 1, 995 a, 28-29, Paris : Vrin, 1962, p.121, voir aussi l’explication de la note 2 de Jean Tricot à la page 119 du même livre.) quelques éléments du questionnement philosophique traditionnelle, seulement parce que cela va de soi: elle pose une question, fait le tour des problèmes, élabore un chemin, une piste de solution, et le suit, tout simplement, enfin… aussi simplement que possible! Rien ici de magique, notre méthode ne contribuera à fournir une réponse à notre question que dans la mesure où elle structurera notre démarche, rien de plus.

Cependant, et vu l’importance de la question, notre réflexion ne peut être inconsciente d’elle-même et doit poser quelques exigences. En premier lieu, puisque notre questionnement philosophique s’articule autour de l’enseignement d’une maxime ancienne, la rigueur de notre recherche dépendra de notre capacité à reconstruire l’esprit de cet enseignement, à retrouver à partir de l’évolution de certaines tendances les véritables racines de cette sagesse. Cette première étape, qui consiste à replacer la maxime dans le contexte de sa création, nous permettra d’orienter notre quête, de savoir quelles voies s’ouvrent à nous et dans quelles directions nous pourrons chercher la réponse à notre question. Mais une telle reconstitution ne sera pas de tout repos. Ce sera comme vouloir trouver la place exacte d’une pièce de casse-tête incomplet à partir d’une image hypothétique. Car, en effet, l’antiquité est un casse-tête immense dont seules subsistent quelques pièces éparses épargnées par le temps.

En second lieu, la valeur de notre travail dépendra de la précision dialectique du questionnement. Une fois l’élément en question fixé dans son contexte, la justesse de notre Je pense ici à la méthode diaporématique d’Aristote: « (…) quand on veut résoudre une difficulté, il est utile de l’explorer d’abord soigneusement en tous sens, car l’aisance où la pensée parviendra plus tard réside dans le dénouement des difficultés qui se posaient antérieurement, et il n’est pas possible de défaire un nœud recherche reposera sur notre capacité logique à produire, à partir de la question première, un ensemble de sous questions susceptibles de réponses, chaque réponses partielles agissant naturellement comme stimulant pour une nouvelle question jusqu’à l’épuisement du questionnement, c’est-à-dire, jusqu’à ce que l’exploration des différentes possibilités de réponse ait épuisé les données en notre possession et qu’il ne reste plus qu’à conclure au mieux d’après ce qui ressort de tout ce périple philosophique. C’est là l’aspect proprement méditatif de notre recherche un tâtonnement philosophique qui forge, à force d’essais et d’erreurs, la difficile route de la pensée. La valeur de vérité de ce cheminement ne peut être garanti par aucune méthode à elle seule sans que le discernement, l’instinct et la sincérité du désir d’apprendre du philosophe n’y soient pleinement engagés…

Le troisième élément qui jouera dans l’orientation de notre démarche est sans contredit une certaine exigence de concision. Notre sujet embrasse un horizon infini, plongeant aux sources de l’histoire occidentale. Devant les lacunes navrantes de l’histoire de notre culture, souvent, les esprits trop curieux s’accrochent à des spéculations comme à des fantômes. Il nous faudra donc, devant de nombreuses hypothèses aussi attrayantes qu’improbables, savoir passer notre chemin, accepter notre ignorance et contenir notre curiosité, c’est la seule condition pour arriver à destination à temps: les méandres de l’histoire sont infinis, mais notre travail ne doit pas le rester. Ainsi, sans s’empêcher d’aborder parfois certaines conjectures raisonnables et utiles pour la progression de notre enquête, notre recherche devra toujours se limiter à l’essentiel; s’appuyer toujours sur ce qui est le plus sûr, c’est-à-dire, sur ce qui est le moins contesté et contestable, quitte à rebrousser chemin parfois et entreprendre l’ascension à partir d’un chemin nouveau.

Le danger le plus menaçant pour notre recherche sera sûrement l’attrait de certains raccourcis imaginaires qui, prenant un désir pour une réalité, simplifierait les choses sans prendre en compte certains faits contraires, c’est pourquoi d’ailleurs nous aborderons  d’entrée de jeu l’aspect légendaire de notre sujet afin certes, de ne pas ignorer le caractère sacré et religieux qui entoura la sagesse primitive et même, de s’en imprégner un peu, pour ensuite s’en distancer et tenter de nous former une interprétation à partir des faits que notre enquête réussira à dégager de la culture grecque. Il faudra donc, savoir user de sagesse avant même de pouvoir bénéficier de tous ses enseignements et toujours choisir la route du milieu, celle qui, ni trop hardie, ni trop négative, nous conduira le plus sûrement à la science.


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Université Laval (Québec, Québec) Bibliothèque.


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