Article # 218 – Le détournement du précepte « Connais-toi toi-même » à d’autres fins que philosophiques

Le célèbre précepte « Connais-toi toi-même » (Gnothi seauton), gravé sur le fronton du temple de Delphes et popularisé par Socrate, avait initialement une visée profondément philosophique et spirituelle. Il s’agissait de prendre conscience de sa condition de mortel face aux dieux, de mesurer ses limites et d’accéder à la sagesse par l’introspection.

Cependant, au fil des siècles — et particulièrement à notre époque —, cette maxime a été extraite de son cadre initial pour être mise au service d’objectifs bien plus pragmatiques, économiques ou politiques.

1. Le détournement marchand : Le néo-management et le développement personnel

C’est sans doute la récupération la plus flagrante aujourd’hui. La connaissance de soi est devenue un produit de consommation et un outil de performance en entreprise.

  • La marchandisation de l’introspection : Tests de personnalité (MBTI, Ennéagramme), coachs de vie, applications de méditation… Se connaître n’est plus une quête de vérité, mais un moyen d’optimiser son « capital humain ».

  • Le culte de la performance : En entreprise, le « connais-toi toi-même » est devenu « connais tes forces et tes faiblesses pour être plus productif ». On cherche à l’instrumentaliser pour mieux gérer son stress, éviter le burn-out (pour continuer à produire) et devenir un manager « empathique » mais efficace.

  • L’individualisation des problèmes sociaux : En centrant tout sur l’individu (« si tu souffres, c’est que tu ne te connais pas assez »), on occulte les dysfonctionnements systémiques ou managériaux.

2. Le détournement technologique : Le capitalisme de surveillance

À l’ère du numérique, les géants de la Tech (GAFAM, réseaux sociaux) ont inversé la maxime. Le précepte est devenu : « Laisse-nous te connaître, pour mieux te manipuler. »

  • Le profilage algorithmique : En analysant nos clics, nos temps de regard et nos likes, les algorithmes nous connaissent parfois mieux que nous-mêmes (nos peurs inconscientes, nos biais, nos désirs impulsifs).

  • L’illusion de la découverte de soi : Les réseaux sociaux nous enferment dans des « bulles de filtre » en nous renvoyant une image flatteuse ou réactive de nous-mêmes, sous prétexte de nous proposer du contenu « personnalisé ». Ce n’est plus une connaissance de soi libératrice, mais une aliénation par le flux de données.

3. Le détournement politique : Le marketing électoral et la manipulation des masses

La connaissance psychologique des individus est devenue l’arme absolue des stratèges politiques.

  • Le psychociblage (Micro-targeting) : L’affaire Cambridge Analytica en a été l’exemple parfait. En s’appuyant sur les profils psychologiques de millions d’utilisateurs (obtenus via des tests de personnalité apparemment anodins), des messages politiques ultra-ciblés ont été conçus pour exploiter les peurs et les colères de chacun.

  • La séduction sur-mesure : Le personnel politique ne cherche plus à élever le citoyen par un idéal commun (visée philosophique de la Cité), mais à s’adapter au profil psychologique exact de son électorat pour récolter des voix.

4. Le détournement individualiste : L’égocentrisme et le narcissisme

Enfin, sur le plan culturel, la recherche de soi a parfois glissé de l’introspection socratique vers le nombrilisme.

  • Le repli sur soi : Là où le précepte delphique menait à l’universel (comprendre l’humain à travers soi), sa version moderne pousse souvent à l’obsession de sa propre singularité, de son image, et à la mise en scène de son « authenticité » (notamment sur les plateformes visuelles).

En résumé

Initialement, « Connais-toi toi-même » était une invitation à la libération par la sagesse. Aujourd’hui, il est souvent retourné en un impératif d’aliénation : s’adapter au marché du travail, céder au marketing, ou alimenter les bases de données des algorithmes.


La dénonciation par des penseurs contemporains

Plusieurs penseurs contemporains — issus de la sociologie, de la philosophie et de la psychologie — ont brillamment décortiqué ce phénomène. Ils qualifient souvent cette dérive d’« industrialisation de l’âme » ou de « technocratie du bien-être ».

Voici trois figures incontournables et leurs angles d’attaque :

1. Eva Illouz : La « Happycratie » et le capitalisme émotionnel

La sociologue franco-israélienne Eva Illouz (notamment dans son livre Happycratie, coécrit avec Edgar Cabanas) est sans doute l’une des critiques les plus féroces du développement personnel moderne.

  • Sa thèse : La psychologie positive a été détournée pour créer une nouvelle marchandise : le bonheur et la connaissance de soi.

  • L’impact en entreprise : Illouz explique que les entreprises utilisent ces outils pour fabriquer des « travailleurs résilients ». Si un employé fait un burn-out ou souffre au travail, la « happycratie » lui fait croire que c’est sa faute, un manque de connaissance de ses limites ou une mauvaise gestion de ses émotions.

  • La citation clé : Elle résume cela en montrant que le bonheur est devenu une injonction individuelle qui décharge les institutions et les entreprises de leurs responsabilités structurelles.

« Le bonheur est devenu une injonction individuelle qui décharge les institutions et les entreprises de leurs responsabilités structurelles. »

« La quête de soi n’est plus une démarche de libération spirituelle, mais une technique d’auto-optimisation conçue pour aligner les désirs de l’individu sur les besoins de productivité du marché. »

CABANAS, Edgar et ILLOUZ, Eva. Happycratie : Comment l’industrie du bonheur contrôle nos vies. Traduit de l’anglais par Frédéric Joly. Paris : Premier Parallèle, 2018.

Voir notre rapport de lecture de ce livre

2. Gilles Deleuze : Les « Sociétés de contrôle »

Bien qu’il ait écrit cela à la fin du XXe siècle, le philosophe français Gilles Deleuze a anticipé avec une précision chirurgicale le management moderne dans son texte court mais fondamental : Post-scriptum sur les sociétés de contrôle.

  • Sa thèse : Nous sommes passés des sociétés « disciplinaires » (où l’on contraignait les corps par l’usine ou la prison) aux sociétés de « contrôle » (où l’entreprise gère les esprits).

  • L’impact en entreprise : Deleuze explique que l’entreprise moderne cherche à substituer la motivation personnelle à la contrainte brute. Le « connais-toi toi-même » devient le carburant de l’auto-exploitation. On demande au salarié de s’analyser, de se fixer ses propres objectifs, de gérer son propre « capital humain ». Le contrôle n’est plus extérieur, il est intériorisé.

« L’usine constituait les individus en corps, pour le double avantage du patronat qui surveillait chaque élément dans la masse […] ; mais l’entreprise ne cesse d’introduire une rivalité inexpiable comme saine émulation, excellente motivation qui oppose les individus entre eux et traverse chacun, le divisant en lui-même. »

« On nous apprend que les entreprises ont une âme, ce qui est bien la nouvelle la plus terrifiante du monde. »

DELEUZE, Gilles. « Post-scriptum sur les sociétés de contrôle ». In : Pourparlers (1972-1990). Paris : Les Éditions de Minuit, 1990, p. 240-247.

3. Byung-Chul Han : La « Société de la fatigue »

Le philosophe germano-coréen Byung-Chul Han pousse l’analyse de Deleuze encore plus loin dans son ouvrage La Société de la fatigue.

  • Sa thèse : L’individu moderne se croit libre, mais il est le sujet d’un « impératif de performance ».

  • L’impact en entreprise : Pour Han, les techniques de connaissance de soi (comme la mindfulness ou la méditation de pleine conscience, très populaire dans la Silicon Valley) sont utilisées comme des outils de maintenance psychologique. On ne se connaît pas pour se libérer, mais pour se « réinitialiser » et retourner productif au travail. L’auto-exploitation est d’autant plus efficace qu’elle se drape dans les pures couleurs de la liberté et de l’épanouissement personnel.

« L’auto-exploitation est plus efficace que l’exploitation par autrui, car elle s’accompagne d’un sentiment de liberté. »

« Le sujet de la performance se croit libre, mais il est en réalité un esclave qui s’exploite lui-même volontairement, sans maître absolu. Il est à la fois bourreau et victime. »

« Le burn-out n’est pas le signe d’un manque de volonté, mais la conséquence d’une quête pathologique d’optimisation de soi où l’individu finit par se consumer lui-même. »

HAN, Byung-Chul. La Société de la fatigue. Traduit de l’allemand par Julie Stroz. Paris : Éditions du Seuil, 2014.


Le constat commun

Pour ces auteurs, la tragédie du détournement moderne du précepte socratique est que le sujet est devenu son propre contremaître. L’introspection n’est plus le chemin vers l’émancipation, mais le moyen d’optimiser une machine humaine au travail.


La sanction philosophique du détournement du précepte « Connais-toi toi-même »

Le terme de « sanction » doit être entendu ici dans son double sens philosophique et juridique : à la fois comme la conséquence logique (le châtiment) d’une transgression, mais aussi, selon son étymologie latine (sancire), comme la limite, la frontière sacrée qui sépare le légitime de l’illégitime.

Lorsque la philosophie « sanctionne » le détournement du « Connais-toi toi-même », elle pose un diagnostic clinique sur le prix existentiel que l’humanité paie pour avoir transformé une quête de sagesse en un outil de rendement.

Cette sanction se décline en trois condamnations majeures.

1. La sanction existentielle : L’aliénation sous masque de liberté

La première sanction est un paradoxe psychologique violent : l’épuisement de soi.

  • Le diagnostic : En Occident, le précepte delphique invitait à découvrir sa juste place dans le cosmos (ne pas se prendre pour un dieu). Le détournement managérial et individualiste, au contraire, pousse à l’illusion d’une plasticité infinie (« tu peux devenir qui tu veux si tu te gères bien »).

  • Le châtiment : En croyant pratiquer l’introspection pour s’émanciper (méditation, auto-évaluation), l’individu moderne devient son propre tyran. La sanction philosophique ici est celle formulée par Byung-Chul Han : le passage de la libération à l’auto-exploitation. La conséquence directe de cette liberté illusoire n’est pas la sagesse, mais le burn-out — le point où la machine humaine se consume elle-même faute d’avoir respecté ses limites ontologiques (sa nature de mortel).

2. La sanction politique : La dissolution du commun

La deuxième sanction frappe la cité (la communauté) et marque le passage de la philosophie à la manipulation de masse.

  • Le diagnostic : Chez Socrate, se connaître soi-même était le préalable obligatoire pour bien gouverner et interagir avec les autres. C’était une ouverture vers l’universel. Le détournement par le capitalisme de surveillance et le micro-ciblage politique fait exactement l’inverse : il isole.

  • Le châtiment : Les algorithmes utilisent notre profil psychologique pour nous enfermer dans des « bulles de filtres » cognitives. La sanction philosophique est la perte du monde commun (ce que Hannah Arendt appelait l’espace public). On ne cherche plus à convaincre un citoyen par la raison (le Logos), on stimule ses biais inconscients. La démocratie se dissout alors dans une juxtaposition d’égoïsmes psychologiques manipulés.

3. La sanction éthique : Le contresens de l’injonction socratique

La troisième sanction est une condamnation logique et morale : l’inversion radicale des valeurs.

  • Le diagnostic : Pour la philosophie antique, la connaissance de soi est une fin en soi (une valeur intrinsèque) : on se connaît pour être juste et libre. Dans le détournement contemporain, elle est ravalée au rang de moyen (une valeur instrumentale) : on se connaît pour être employable, vendable, efficace ou séduisant.

  • Le châtiment : C’est la violation directe de la seconde formulation de l’impératif catégorique de Kant : « « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen. » En transformant l’âme humaine en un actif comptable à optimiser (le « capital humain »), le néo-management opère une prostitution spirituelle.

En conclusion (La sentence philosophique)

La sanction ultime de ce détournement est une tragique ironie : l’homme n’a jamais mis autant d’énergie à « se connaître » (mesures biométriques, tests de personnalité, thérapies de performance) et il ne s’est jamais autant perdu.

En transformant le temple de Delphes en un laboratoire d’optimisation ou en un marché de données, l’époque moderne a transformé un remède à l’orgueil (l’introspection) en la cause profonde de son aliénation.


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Article # 216 – Le sens du premier « Connais-toi toi-même » ou, la connaissance de soi avant Socrate, Jean Provençal, mémoire de maîtrise, Université Laval, 2006

Le sens du premier « Connais-toi toi-même » ou, la connaissance de soi avant Socrate

Jean Provençal


Résumé

« II s’agit ici d’une enquête philosophique visant, par une relecture de documents historiques et littéraires, à retrouver le sens d’origine de la maxime de sagesse « Connais-toi toi-même ». Son sens authentique a été perdu dans le foisonnement d’interprétation qu’elle a suscité depuis que Socrate en a fait un des thèmes de sa philosophie. Par la reconstitution de l’esprit de sagesse qui inspira sa composition, nous tentons de retrouver son sens originel. Dans ce processus, l’histoire de Delphes, où vraisemblablement la maxime fut inscrite, sera revisitée. Homère, Hésiode, Solon, Théognis, Heraclite, Pindare et Eschyle seront ensuite abordés afin de retrouver l’esprit de cette sagesse initiale. En fin d’analyse, nous serons confrontés au double enseignement de la maxime, une bipolarité fondamentale que l’on rencontre tout au long du développement de la sagesse grecque : la tension entre la thématique du dépassement de soi, vers l’excellence, et la thématique de la modération. »


Table des matières

  • Introduction

  • Quelques considérations philosophiques : 1-2

  • Méthodologie : 3-5

Chapitre I – Les Débuts de Delphes

  • 1.1 – Autour de Delphes : 6-7

  • 1.2 – Le témoignage de l’archéologie : 7-9

  • 1.3 – La légende de l’installation d’Apollon à Delphes : 9-11

  • 1.4 – La Suite pythique : 11-16

Chapitre II – L’origine des maximes delphiques

  • 2.1 – Des maximes innombrables et anonymes : 17-18

  • 2.2 – Des maximes de sagesse : 18-19

  • 2.3 – Une sagesse d’un style aristocratique ? : 19-23

Chapitre III – Homère

  • 3.1 – Homère et les valeurs aristocratiques : 24-25

  • 3.2 – L’arèté : 25-283 (Note : probablement une erreur dans le document original pour 25-28)

Chapitre IV – L’aidôs

  • 4.1 – L’aidôs dans la bataille : 29-31

  • 4.2 – L’aidôs dans les rapports sociaux : 32

  • 4.3 – L’origine de l’aidôs : 35-36

Chapitre V – La sophrosunê

  • 5.1 – Étymologie : 37

  • 5.2 – Cinq occurrences de la sophrosunê chez Homère : 37-41

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Chapitre VI – La sagesse homérique

  • 6.1 – L’origine de la sagesse homérique : 42

  • 6.2 – Le combat de l’aidôs chez Homère : 42-44

  • 6.3 – La sophrosunê : 44-45

Chapitre VII – Hésiode

  • 7.1 – Le témoignage d’Hésiode : 46

  • 7.2 – La justice dans Les travaux et les jours : 46-47

  • 7.3 – Le travail, la justice et la volonté de Zeus : 48-50

Chapitre VIII – Solon

  • 8.1 – Solon, sa vie, son œuvre : 52-53

  • 8.2 – Solon et la justice : 53-56

Chapitre IX – Théognis

  • 9.1 – Sagesse et authenticité : 57-58

  • 9.2 – Aristocratie et modération : 58-62

Chapitre X – La nouvelle sagesse ionienne

  • 10.1 – La différence de l’Ionie : 63-65

  • 10.2 – Thalès le pionnier : 65-66

  • 10.3 – La naissance d’une école de pensée : 66-68

Chapitre XI – Héraclite

  • 11.1 – Héraclite et l’école de Milet : 69-72

  • 11.2 – Héraclite et la tradition : 72-74

  • 11.3 – Le mouvement éternel : 74-75

  • 11.4 – Le logos, le feu et le cosmos : 75-76

  • 11.5 – L’unité des opposés ou l’ordre du monde : 76-77

  • 11.6 – La sagesse : 77-79

Page de garde / Section : V

— PAGE 3 —

  • 11.7 – Héraclite et la connaissance de soi : 79-84

    • 11.7.1 – Comme révélatrice du destin de l’humanité : 79-80

    • 11.7.2 – Comme dépassement de la nature humaine : 80-81

    • 11.7.3 – Comme élément constitutif de la sagesse : 81-83

    • 11.7.4 – Conclusion : 83-84

Chapitre XII – Pindare

  • 12.1 – Deux poètes théologiens : 85-86

  • 12.2 – Pindare, Apollon et Delphes : 86-87

  • 12.3 – La théo-anthropologie de Pindare : 87-89

  • 12.4 – La théo-anthropologie et la connaissance de soi : 89-92

Chapitre XIII – Eschyle

  • 13.1 – Eschyle fondateur de la tragédie grecque : 93-94

  • 13.2 – La justice divine : 94-95

  • 13.3 – Les Suppliantes : 95-96

  • 13.4 – Les Perses : 96

  • 13.5 – Les Sept contre Thèbes : 96-97

  • 13.6 – L’Orestie : 98-104

  • 13.7 – La Prométhie et le « Connais-toi toi-même » : 104-114

Conclusion

  • La récolte de sens : 115-116

  • Le « Connais-toi toi-même » et l’arèté : 116

  • Le « Connais-toi toi-même » et l’aidôs : 117-118

  • Le « Connais-toi toi-même » et la modération : 118-119

  • Le « Connais-toi toi-même » et la nouvelle philosophie ionienne : 119-120

  • Le « Connais-toi toi-même » et l’anthropo-théologie de Pindare : 120-121

  • Le sens d’origine du « Connais-toi toi-même » : 121-125


Introduction

Quelques considérations philosophiques Cette enquête vise à retrouver le sens d’origine d’une maxime morale de la Grèce antique. Pour bien en comprendre l’intérêt, il faut la resituer dans un ensemble de préoccupations philosophiques plus générales. La quête du sens authentique de cette maxime delphique est envisagée ici comme un chemin privilégié pour accéder à la sagesse grecque, cette sagesse qui est au carrefour de toute la culture grecque ancienne et qui est à la source de la philosophie occidentale. Car, en effet, si la philosophie est bien ce que son nom indique, une quête, un désir de sagesse (philo-sophos), la première tâche du penseur qui veut s’inscrire dans la tradition philosophique consiste alors à définir cette sagesse. S’offre alors à lui deux chemins, soit il considère cette sagesse comme quelque chose qui exista mais fut perdue, soit il la considère comme quelque chose qui reste à atteindre. Dans cette recherche nous explorerons la première avenue et tenterons de saisir quelle était cette sagesse ancestrale, aïeule de la philosophie grecque, en analysant un de ses enseignements le plus retentissant: le « Connais-toi toi-même ». S’il est besoin de retourner aux sources, c’est que le Connais-toi toi-même » a suscité tellement d’interprétations qu’on ne sait plus ce qui était entendu par-là au départ. Comment alors pourrons-nous démêler le sens premier de la maxime des autres interprétations plus tardives? Sur ce sujet, deux auteurs ont contribué à orienter notre recherche au cœur de l’antiquité grecque, il s’agit de Jean Defradas et de Pierre Courcelle. Le premier précise que ce qui rend la tâche si difficile, c’est que la maxime a été si souvent reprises par les philosophes qu’il est presque devenu impossible de l’interpréter indépendamment de leurs systèmes (Voir Jean Defradas, Les thèmes de la propagande delphique, Paris, Les Belles Lettres, 1972, p.277). Le deuxième va plus loin et précise à partir de quel penseur, selon lui, la maxime perd son sens premier: «C’est Socrate qui infléchit le gnoti sauton du sens religieux au sens philosophique (…) » (Pierre Courcelle, Connais-toi toi-même de Socrate à St-Bernard, Tome 1, Paris: Études Augustiniennes, 1974, p.13.). On comprend mieux maintenant dans quelle mesure le titre et le sous-titre de cet ouvrage sont équivalents. Le sens premier de la maxime précède l’interprétation qu’en fit Socrate. C’est, en effet, dans l’œuvre de Platon, dans les dialogues socratiques, que le « Connais-toi toi-même » est pour la première fois mis en question et interprété (Platon, Alcibiade I, 130 e; Pmtagoras, 343 a; Charmide, 164 d-e; Phèdre, 229 e; Philèbe, 48 c; Timée, 72 a; Lois, XI, 923 a.), avant, il était cité sans que la question de sa signification soit posée: son sens, semble-t-il, allait de soi. Pour retrouver ce sens pré-philosophique de la maxime, J. Defradas nous indique que « C’est en nous référant aux sources les plus anciennes que nous aurons des chances d’en connaître la valeur authentique. » (Defradas, Les thèmes de la propagande delphique, 211). Tel sera donc notre approche: partant des tous premiers balbutiements de la sagesse grecque, nous remonteront lentement son évolution, à l’affût de tout ce qui pourrait se rapporter à la connaissance de soi; nous remonterons ainsi l’histoire jusqu’au temps où commence à apparaître la maxime dans les textes antiques. Chemin faisant, nous aborderons les œuvres de Homère, Hésiode, Solon, Théognis, Héraclite, Pindare et Eschyle. À travers ces auteurs, nous chercherons à parfaire notre connaissance de la sagesse pré-philosophique grecque. Ce bagage historique et culturel nous servira de contexte. Car, il faut le dire dès maintenant, il y a une difficulté inhérente à l’interprétation des maximes delphiques, c’est l’absence de contexte. En effet, ces maximes ne font pas partie d’une œuvre littéraire et on ne connaît pas non plus leur auteur. C’est why nous nous attarderons longuement à reconstruire le contexte géographique, historique et surtout littéraire, religieux et « philosophique » de la maxime afin de reconstituer autant que possible l’esprit dans lequel cette formule de sagesse fut composée et pensée. Nous serons ainsi mieux placés pour comprendre l’enseignement du «Connais-toi toi-même » et plus à même de distinguer son sens traditionnel des différentes significations philosophiques qui lui ont été données par la suite


Méthodologie

Quant à la méthode utilisée, notre recherche ne s’embarrasse d’aucun préjugé d’école. Elle emprunte ça et là (Je pense ici à la méthode diaporématique d’Aristote : « (…) quand on veut résoudre une difficulté, il est utile de l’explorer d’abord soigneusement en tous sens, car l’aisance où la pensée parviendra plus tard réside dans le dénouement des difficultés qui se posaient antérieurement, et il n’est pas possible de défaire un nœud sans savoir de quoi il s’agit. », dans Aristote, Métaphysique, traduction de Jean Tricot, livre B, 1, 995 a, 28-29, Paris : Vrin, 1962, p.121, voir aussi l’explication de la note 2 de Jean Tricot à la page 119 du même livre.) quelques éléments du questionnement philosophique traditionnelle, seulement parce que cela va de soi: elle pose une question, fait le tour des problèmes, élabore un chemin, une piste de solution, et le suit, tout simplement, enfin… aussi simplement que possible! Rien ici de magique, notre méthode ne contribuera à fournir une réponse à notre question que dans la mesure où elle structurera notre démarche, rien de plus.

Cependant, et vu l’importance de la question, notre réflexion ne peut être inconsciente d’elle-même et doit poser quelques exigences. En premier lieu, puisque notre questionnement philosophique s’articule autour de l’enseignement d’une maxime ancienne, la rigueur de notre recherche dépendra de notre capacité à reconstruire l’esprit de cet enseignement, à retrouver à partir de l’évolution de certaines tendances les véritables racines de cette sagesse. Cette première étape, qui consiste à replacer la maxime dans le contexte de sa création, nous permettra d’orienter notre quête, de savoir quelles voies s’ouvrent à nous et dans quelles directions nous pourrons chercher la réponse à notre question. Mais une telle reconstitution ne sera pas de tout repos. Ce sera comme vouloir trouver la place exacte d’une pièce de casse-tête incomplet à partir d’une image hypothétique. Car, en effet, l’antiquité est un casse-tête immense dont seules subsistent quelques pièces éparses épargnées par le temps.

En second lieu, la valeur de notre travail dépendra de la précision dialectique du questionnement. Une fois l’élément en question fixé dans son contexte, la justesse de notre Je pense ici à la méthode diaporématique d’Aristote: « (…) quand on veut résoudre une difficulté, il est utile de l’explorer d’abord soigneusement en tous sens, car l’aisance où la pensée parviendra plus tard réside dans le dénouement des difficultés qui se posaient antérieurement, et il n’est pas possible de défaire un nœud recherche reposera sur notre capacité logique à produire, à partir de la question première, un ensemble de sous questions susceptibles de réponses, chaque réponses partielles agissant naturellement comme stimulant pour une nouvelle question jusqu’à l’épuisement du questionnement, c’est-à-dire, jusqu’à ce que l’exploration des différentes possibilités de réponse ait épuisé les données en notre possession et qu’il ne reste plus qu’à conclure au mieux d’après ce qui ressort de tout ce périple philosophique. C’est là l’aspect proprement méditatif de notre recherche un tâtonnement philosophique qui forge, à force d’essais et d’erreurs, la difficile route de la pensée. La valeur de vérité de ce cheminement ne peut être garanti par aucune méthode à elle seule sans que le discernement, l’instinct et la sincérité du désir d’apprendre du philosophe n’y soient pleinement engagés…

Le troisième élément qui jouera dans l’orientation de notre démarche est sans contredit une certaine exigence de concision. Notre sujet embrasse un horizon infini, plongeant aux sources de l’histoire occidentale. Devant les lacunes navrantes de l’histoire de notre culture, souvent, les esprits trop curieux s’accrochent à des spéculations comme à des fantômes. Il nous faudra donc, devant de nombreuses hypothèses aussi attrayantes qu’improbables, savoir passer notre chemin, accepter notre ignorance et contenir notre curiosité, c’est la seule condition pour arriver à destination à temps: les méandres de l’histoire sont infinis, mais notre travail ne doit pas le rester. Ainsi, sans s’empêcher d’aborder parfois certaines conjectures raisonnables et utiles pour la progression de notre enquête, notre recherche devra toujours se limiter à l’essentiel; s’appuyer toujours sur ce qui est le plus sûr, c’est-à-dire, sur ce qui est le moins contesté et contestable, quitte à rebrousser chemin parfois et entreprendre l’ascension à partir d’un chemin nouveau.

Le danger le plus menaçant pour notre recherche sera sûrement l’attrait de certains raccourcis imaginaires qui, prenant un désir pour une réalité, simplifierait les choses sans prendre en compte certains faits contraires, c’est pourquoi d’ailleurs nous aborderons  d’entrée de jeu l’aspect légendaire de notre sujet afin certes, de ne pas ignorer le caractère sacré et religieux qui entoura la sagesse primitive et même, de s’en imprégner un peu, pour ensuite s’en distancer et tenter de nous former une interprétation à partir des faits que notre enquête réussira à dégager de la culture grecque. Il faudra donc, savoir user de sagesse avant même de pouvoir bénéficier de tous ses enseignements et toujours choisir la route du milieu, celle qui, ni trop hardie, ni trop négative, nous conduira le plus sûrement à la science.


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Source

Université Laval (Québec, Québec) Bibliothèque.


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