Article # 323 – La prise de conscience ne change pas le passé, elle change ce que nous en faisons, Didier Daloze, Analyste systémique • Pensée critique • Détection des incohérences structurelles

La prise de conscience ne change pas le passé, elle change ce que nous en faisons

Didier Daloze

Analyste systémique • Pensée critique • Détection des incohérences structurelles

Voir autrement ce que l’on savait déjà

Une prise de conscience donne parfois l’impression de surgir brusquement. Pourtant, elle s’est souvent préparée pendant des années. Des souvenirs, des expériences, des contradictions et des réactions restent longtemps dispersés dans notre esprit, sans former un ensemble intelligible. Puis un détail, une conversation, une fatigue inhabituelle ou une situation qui se répète modifie leur organisation. Nous n’apprenons pas forcément quelque chose de nouveau. Nous commençons à voir autrement ce que nous savions déjà.

Sur le moment, nous interprétons une situation avec les moyens dont nous disposons : notre expérience, nos habitudes, ce que nous avons appris, nos peurs, nos attentes et l’image que nous avons construite de nous-mêmes. Cette lecture peut sembler cohérente pendant longtemps. Le recul fait parfois apparaître autre chose. Certains événements cessent d’être isolés et commencent à former une structure.

Quand chaque demande paraît unique

Prenons quelqu’un qui accepte régulièrement davantage de travail qu’il ne peut raisonnablement en absorber. Chaque demande possède d’abord sa propre justification. Cette fois, il y a une urgence. Une autre fois, un collègue est débordé. Plus tard, le contexte donne l’impression qu’un refus serait mal perçu. La personne se voit comme disponible, sérieuse et fiable. Cette image lui apporte de la reconnaissance, le sentiment d’être utile et parfois une certaine sécurité dans ses relations professionnelles.

Les années passent. Les collègues changent, les projets également, mais la même séquence revient. Une demande arrive, elle accepte, la charge augmente et la fatigue s’accumule. Tant que chaque épisode est considéré séparément, le fonctionnement général reste difficile à percevoir.

La prise de conscience apparaît lorsque la personne reconnaît ce qui demeure stable derrière la diversité des situations. Les sollicitations extérieures existent, mais sa manière d’y répondre participe aussi à la répétition. Elle accepte rapidement, évalue tardivement le coût ou pose ses limites lorsque la surcharge est déjà installée.

Ce comportement a pu se renforcer parce qu’il produisait également des effets positifs. La reconnaissance, la confiance des collègues, le sentiment d’être indispensable ou l’évitement d’un conflit constituent de véritables bénéfices. Un fonctionnement peut ainsi se maintenir longtemps sans être absurde ni entièrement négatif. Le problème apparaît lorsque son coût augmente tandis que la manière de répondre reste presque inchangée.

Fatigue, ressentiment, perte de temps personnel ou impression de ne plus maîtriser son rythme deviennent alors des informations. Elles indiquent que l’adaptation qui permettait auparavant de maintenir la situation commence à atteindre ses limites.

À partir de là, la demande suivante ne se présente plus exactement de la même manière. Elle appartient désormais à une série identifiable. La personne peut encore accepter, mais elle dispose de davantage d’éléments pour évaluer sa décision. Elle peut mesurer la charge réelle, poser une condition, différer sa réponse ou refuser lorsque la limite est atteinte.

La prise de conscience ne fournit pas automatiquement la bonne décision. Elle modifie l’espace dans lequel cette décision est prise.

Responsabilité et limites

Cette évolution éclaire aussi la question de la responsabilité. Comprendre comment un comportement s’est construit permet d’en identifier les causes, les avantages et les contraintes. Cela évite les jugements trop rapides du type « je suis trop gentil » ou « je manque de caractère », qui décrivent davantage qu’ils n’expliquent.

La responsabilité devient plus précise lorsque l’on distingue ce qui a contribué à former un comportement de ce que l’on peut encore modifier une fois ce comportement devenu visible. Nous ne choisissons pas toutes les influences qui participent à notre manière d’agir, mais leur compréhension peut modifier la façon dont nous y répondons.

La question des limites rejoint directement cette réflexion. Une situation peut continuer longtemps parce qu’une personne, une relation ou une organisation absorbe les déséquilibres par des ajustements successifs. Tant que ces compensations restent possibles, l’ensemble paraît tenir, alors même que le coût nécessaire à son maintien augmente.

C’est souvent ainsi que certaines ruptures paraissent soudaines. Un épuisement professionnel, une séparation ou une crise organisationnelle attirent l’attention au moment où la compensation devient insuffisante. Pourtant, le processus qui y conduit s’est parfois construit lentement, à travers une succession de petites décisions, de concessions et de tensions dont aucune ne semblait déterminante prise isolément.

L’événement visible représente alors l’aboutissement d’un mécanisme plus ancien.

L’événement et le mécanisme

Cette distinction permet de regarder autrement les difficultés répétées. Lorsqu’un même problème revient sous des formes différentes, la réponse ponctuelle ne suffit plus toujours. Le retour du problème devient lui-même une information. Il invite à chercher ce qui reste constant malgré les changements de contexte.

Une dispute peut être réglée. Une surcharge peut être temporairement réduite. Une crise peut être contenue. Si les conditions qui les produisent restent inchangées, leur disparition momentanée ne garantit pas que le fonctionnement ait réellement évolué.

La prise de conscience permet de franchir ce niveau d’analyse. L’attention se déplace du cas particulier vers la logique qui organise plusieurs cas.

Une liberté plus précise

Cette manière d’observer modifie aussi notre rapport à la liberté. Une décision n’apparaît jamais dans un espace totalement neutre. Elle est influencée par des habitudes, des expériences, des attentes et des représentations construites au fil du temps. Certaines de ces influences sont conscientes, d’autres beaucoup moins.

La liberté gagne alors à être pensée comme une marge de manœuvre plutôt que comme une indépendance absolue. Plus nous comprenons ce qui oriente nos réactions, plus cette marge peut s’élargir. Dans le cas du travail, cela signifie qu’un « oui » peut cesser d’être une réaction presque automatique et devenir un choix, même si la personne décide encore d’accepter.

Cette compréhension reste imparfaite. Les habitudes possèdent leur inertie, les émotions continuent d’agir et un mécanisme identifié peut parfaitement se reproduire. La conscience n’annule pas l’automatisme. Elle permet cependant de l’observer plus tôt et d’intervenir avant qu’il ne déroule toujours la même séquence jusqu’à son terme.

L’erreur acquiert alors une valeur particulière. Elle peut renseigner sur une limite mal évaluée, une adaptation devenue inadéquate ou une hypothèse qui ne correspond plus à la situation. Elle fournit une information sur le fonctionnement qui l’a rendue possible.

Cette logique dépasse largement l’individu. Une famille, une entreprise, une institution ou une société peuvent elles aussi répondre pendant longtemps aux conséquences sans modifier ce qui les produit. Les ajustements successifs maintiennent l’ensemble, parfois avec une efficacité remarquable, jusqu’à ce que leur coût devienne difficile à supporter.

La capacité à apprendre dépend alors de la manière dont les événements sont reliés. Pris séparément, ils appellent des réponses ponctuelles. Mis en perspective, ils peuvent révéler des régularités, des dépendances ou des limites que l’événement seul ne permettait pas de voir.

Ce que l’on fait de ce que l’on a compris

Une prise de conscience correspond ainsi à un changement dans l’organisation de notre compréhension. Des faits déjà connus acquièrent une autre signification parce que leurs relations deviennent visibles.

À partir de ce moment, la responsabilité ne consiste plus à refaire mentalement ce qui a déjà eu lieu. Elle concerne davantage ce que nous faisons de ce que nous avons compris.

Nous ne choisissons ni toutes les circonstances qui nous ont façonnés, ni toutes les réactions que nous avons apprises au fil du temps. Nous pouvons en revanche regarder ce qu’elles continuent de produire, et décider si nous leur laissons encore la même place.

La prise de conscience prend toute sa portée lorsqu’une compréhension du passé devient une possibilité d’agir autrement dans le présent.

SOURCE : Didier Daloze, LinkedIn.


SITE WEB

https://www.ori-c.be/

Organisation · Résilience · Intégration · Cohérence

Nous sommes la forme d’organisation réflexive la plus complexe dont nous ayons connaissance.

TÉLÉCHARGEMENT GRATUIT – PDF

Didier Daloze, 2026 · 110 pages, 12 chapitres, ORI-C

Un système ne bascule pas au moment où l’on s’en aperçoit. Il perd d’abord ses marges, puis sa capacité à absorber ce qui lui arrive, et le basculement ne fait que rendre visible une perte déjà consommée. Ce livre cherche à décrire ce qui se joue avant ce moment.

Il propose pour cela une grammaire d’observation applicable à des objets qui n’ont pas grand-chose en commun : une cellule, un psychisme, une organisation, une institution. Ce que ces objets partagent n’est pas un mécanisme mais une forme de problème, celle d’un système qui doit tenir sous contrainte tout en conservant de quoi se transformer.

L’ouvrage suit ce fil des sciences du vivant jusqu’aux systèmes sociaux, en passant par les seuils de transition, la panarchie et les effets de saturation informationnelle. Il se termine sur ORI-C, le cadre d’observation qui en est issu.

CLIQUEZ ICI POUR TÉLÉCHARGER CE LIVRE GRATUITEMENT (PDF)


Autres livres

Principe fonctionnel de viabilité systémique

Ce que le vivant enseigne sur la cohérence, l’instabilité et les conditions de durabilité.

Après la cohérence

Continuation et approfondissement du cadre ORI-C, vers une compréhension intégrée de la viabilité.

Les deux mondes

Pourquoi la stabilité devient une maladie de structure : lecture thermodynamique de la souffrance chronique, de la répétition et des transitions psychiques.

ARTICLES

Psyché et la dynamique de la vie intérieure

Psyché, inconscient, préconscient, conscience et intelligence

VOIR TOUS LES ARTICLES


Site web des recherches

https://github.com/dalozedidier-dot


Réseaux sociaux

Facebook

X


Voir tous les articles

Article # 262 – Au-delà du « Bullshit Managérial » : Plaidoyer pour une réconciliation scientifique de l’Intelligence Émotionnelle

« J’ai lu le livre L’Intelligence émotionnelle de Daniel Goleman dès la parution de sa traduction française par les Éditions Robert Laffont en 1997. Il aura fallu moins d’un an pour que je constate l’exploitation odieuse du concept par une multitude d’intervenants dans différentes disciplines. Cette récupération à toutes les sauces au profit d’une psycho-pop prolifique et très contestable, ainsi que de l’ensemble du développement personnel, du milieu de l’éducation, du marketing et d’autres secteurs, a laissé dans mon esprit un goût très amer. Aujourd’hui, le concept fait l’objet de plusieurs critiques dites scientifiques. Évidemment, je me demande si ces critiques se fondent sur l’une ou l’autre des récupérations en vogue ou sur les sources livrées par Daniel Goleman dans son livre. Cet article tente d’y répondre. »

Le succès phénoménal rencontré par le concept d’« Intelligence Émotionnelle » (IE) depuis le milieu des années 1990 ne se dément pas. Pourtant, comme le rappelait récemment l’auteur Christophe Genoud sur LinkedIn, ce concept et son pendant métrologique, le Quotient Émotionnel (QE), subissent de vives contestations dans les cercles académiques, qualifiés par certains de « fumeux » ou de concepts « mal établis » et dénués de preuves empiriques quant à leurs prétendus effets sur nos comportements.

Face à cette confrontation entre le monde du management et la rigueur des laboratoires, une question s’impose : le livre séminal de Daniel Goleman n’était-il qu’une imposture publicitaire, ou le management moderne a-t-il simplement trahi la science d’origine ? Pour y répondre, il est nécessaire de dérouler une analyse méthodique, de l’architecture du cerveau jusqu’aux réalités du terrain.

1. L’ancrage neurobiologique : L’œuvre d’origine de Daniel Goleman

Contrairement aux accusations de superficialité, une lecture attentive de l’ouvrage de Daniel Goleman (1995) révèle une volonté constante de lier son propos aux avancées de la recherche en neurobiologie. Goleman écrit d’ailleurs :

« Si pendant la dernière décennie nous avons vu les nuages s’amonceler, nous avons aussi assisté à une floraison sans égal de travaux scientifiques sur les émotions. Grâce à des méthodes novatrices comme les nouvelles technologies de l’image (scanner, par exemple), nous pouvons entrevoir comment fonctionne le cerveau. »

Goleman, D. (1997). L’Intelligence émotionnelle : Comment transformer ses émotions en intelligence. Traduit de l’américain par Thierry Piélat. Paris, France : France Loisirs, p. 9. Œuvre originale publiée en 1995 sous le titre Emotional Intelligence.

L’auteur s’appuie notamment sur les recherches de Joseph LeDoux pour décrire l’architecture du cerveau émotionnel, démontrant de manière rigoureuse le rôle de l’amygdale. Goleman précise à ce sujet :

« L’amygdale nous fait réagir instantanément, tandis que le néocortex, plus lent, mais mieux informé, déploie un plan de réaction plus élaboré. […] Anatomiquement, le système qui gouverne les émotions peut agir indépendamment du néocortex »

Goleman, D. (1997). L’Intelligence émotionnelle : Comment transformer ses émotions en intelligence. Traduit de l’américain par Thierry Piélat. Paris, France : France Loisirs, p. 34-35).

L’idéal de Goleman n’est pas de substituer l’émotion à la raison, mais de briser le paradigme traditionnel pour proposer une harmonisation nécessaire : « Le paradigme antérieur avait pour idéal la raison libérée des émotions. Le nouveau paradigme nous enjoint d’harmoniser la tête et le cœur ».

Goleman, D. (1997). L’Intelligence émotionnelle : Comment transformer ses émotions en intelligence. Traduit de l’américain par Thierry Piélat. Paris, France : France Loisirs, p. 48).

2. Le malentendu psychométrique : Pourquoi les scientifiques parlent de « mythes »

Si la science des émotions compilée par Goleman s’appuie sur des réalités cliniques, pourquoi la psychométrie se montre-t-elle si sévère ? Le Dr Russell T. Warne, dans son ouvrage de référence In the Know (2020), classe l’idée que l’IE soit une capacité générale indispensable parmi les croyances populaires erronées. De même, les psychologues Matthews, Roberts et Zeidner (2004) qualifient le domaine de « Tour de Babel » conceptuelle. Ils écrivent textuellement :

« Stripped of scientific trappings, it remains plausible that EI is nothing but the latest in a long line of psychological fads. […] The range and scope of definitions that currently exist within the literature make inevitable comparisons between the science of EI and the allegory underlying the Tower of Babel ».

Matthews, G., Roberts, R. D., & Zeidner, M. (2004). Seven Myths About Emotional Intelligence. Psychological Inquiry, vol. 15, no. 3, p. 186.

C’est dans ce sillage que la docteure Marie-Ève Sens (2021) est venue tempérer les affirmations spectaculaires et non vérifiées issues du milieu des affaires. Elle écrit dans sa thèse de l’Université de Montréal :

« En 1998, Goleman affirmait même que 80% du succès au travail relevait de l’IÉ non du QI […]. Or, ce résultat n’a jamais été prouvé empiriquement ».

Sens, M.-È. (2021). Critiques scientifiques de la relation entre l’intelligence émotionnelle (IÉ) et le leadership transformationnel ainsi que du rôle de la formation dans la modification de l’IÉ des gestionnaires. Essai doctoral, Université de Montréal, p. 49-50)

Le problème réside dans l’agrégation de variables trop hétérogènes. Enfermer sous un même concept l’empathie, la persévérance et le tempérament se heurte à deux impasses méthodologiques majeures :

1. La redondance avec la personnalité :

Les tests d’IE par auto-évaluation (comme l’EQ-i de Bar-On) échouent au critère de validité divergente. L’étude de Matthews et ses collègues démontre que le concept se confond avec les modèles existants :

« These data suggest that the EQ-i is little more than a proxy measure of a composite of Big Five personality constructs, weighted most strongly toward low neuroticism ».

Matthews, G., Roberts, R. D., & Zeidner, M. (2004). Seven Myths About Emotional Intelligence. Psychological Inquiry, vol. 15, no. 3, p. 186.

De plus, ils rappellent que les corrélations avec l’intelligence réelle sont nulles.

Sur ce point, Marie-Ève Sens démontre que l’IE dite « mixte » se dissout en réalité dans le Facteur Général de la Personnalité (FGP) :

« Les traits de personnalité partagent une portion significative de leur variance et contribuent à produire le facteur général de la personnalité (FGP). […] van der Linden et al. (2017) démontrent que L’IÉ de l’approche mixte est fortement associée au FGP (r = 0,85). […] L’IÉ mixte ne serait donc pas une forme d’intelligence, mais plutôt un amalgame de diverses compétences socialement désirables ».

Sens, M.-È. (2021). Critiques scientifiques de la relation entre l’intelligence émotionnelle (IÉ) et le leadership transformationnel ainsi que du rôle de la formation dans la modification de l’IÉ des gestionnaires. Essai doctoral, Université de Montréal, p. 49-50).

2. Le piège du conformisme culturel :

Les tests d’IE basés sur la performance (comme le MSCEIT) utilisent une notation par consensus. Les scientifiques rappellent le biais majeur de cette méthode :

« Both expert and consensus beliefs could reflect conformity and goodness of fit rather than ability per se. […] Experts could indeed rate the beliefs and behaviors that are normative for Western culture as being more « intelligent » ».

Matthews, G., Roberts, R. D., & Zeidner, M. (2004). Seven Myths About Emotional Intelligence. Psychological Inquiry, vol. 15, no. 3, p. 186.

3. Les limites empiriques : Quand l’IE s’avère contre-productive

Cette critique de l’IE globale trouve un écho retentissant dans les analyses de la psychologie quantitative moderne, qui mettent en lumière les véritables limites de ce concept lorsqu’il est surprivilégié au détriment de l’intelligence cognitive générale. L’expert en sciences comportementales Emeric Kubiak souligne à cet effet :

« Alors que l’impact de l’intelligence générale sur la réussite semble consistant, allant jusqu’à prédire 25% de la performance future d’un collaborateur, celui de l’intelligence émotionnelle est plus contrasté […]. Les travaux de recherche de Stéphane Côté et Christopher Miners […] ont ainsi montré que la force du lien entre l’intelligence émotionnelle and la performance d’un individu décroit quand les capacités cognitives de celui-ci augmentent ».

Kubiak, E. (2021, 1er avril). « Arrêtez de tout miser sur l’intelligence émotionnelle ». Harvard Business Review France. Initialement publié le 17 juillet 2020.

En réalité, l’IE ne sert de mécanisme de compensation que pour les profils en deçà de la moyenne cognitive, mais elle n’explique plus la réussite au-delà. Poussé à l’excès, un haut niveau d’IE peut même nuire aux organisations en bridant l’innovation. Kubiak rapporte les conclusions de Tomas Chamorro-Premuzic :

« […] les individus avec une forte intelligence émotionnelle peuvent tomber dans certains travers. Ils auraient tendance à être moins créatifs et innovants, pourraient avoir des difficultés à donner ou à recevoir du feed-back négatif, seraient moins enclins à prendre des décisions impopulaires ou à prendre des risques »

Kubiak, E. (2021, 1er avril). « Arrêtez de tout miser sur l’intelligence émotionnelle ». Harvard Business Review France. Initialement publié le 17 juillet 2020.

C’est ce qui explique le faible pouvoir prédictif de l’IE sur les styles de management complexes comme le Leadership Transformationnel (LT). L’analyse de Marie-Ève Sens invalide les prétentions des consultants RH :

« L’analyse révèle que l’apport de l’IÉ dans la manifestation du LT est faible à la lumière des limites conceptuelles et méthodologiques des études sur l’IÉ. […] La validité incrémentielle des mesures de l’approche mixte d’IÉ est nulle à la lumière du contrôle statistique des construits associés aux connaissances, aptitudes, habiletés et autres caractéristiques ».

Sens, M.-È. (2021). Critiques scientifiques de la relation entre l’intelligence émotionnelle (IÉ) et le leadership transformationnel ainsi que du rôle de la formation dans la modification de l’IÉ des gestionnaires. Essai doctoral, Université de Montréal, p. 49-50).

De fait, la performance d’une équipe en milieu disruptif dépend avant tout de l’intelligence cognitive générale et de traits stables. Les équipes à haute capacité cognitive s’adaptent mieux aux changements (à hauteur de 37% selon Jeffery LePine). De plus, comme le rappelle Sens, les facteurs classiques de la personnalité demeurent de bien meilleurs prédicteurs du leadership : après l’extraversion ($\rho = 0,31$), c’est le facteur de la conscience professionnelle ($\rho = 0,28$) qui enregistre la corrélation positive la plus prononcée avec le rendement des gestionnaires, rendant l’IE mixte superflue.

4. La dérive du terrain : Le triomphe des « hochets » managériaux

C’est précisément dans ce fossé — entre une neurobiologie indiscutable et l’incapacité de la science à standardiser mathématiquement une « intelligence » émotionnelle — que le monde du management de masse s’est engouffré.

Dans Il y a du bullshit dans mes décisions (2026), Christophe Genoud dénonce la prolifération de ce qu’il nomme les « hochets décisionnels ». Il écrit dans son introduction :

« La littérature et la pratique contemporaines du management ont une fâcheuse tendance à dévaloriser l’acte de prendre une décision. […] Le hochet décisionnel ressemble à un outil d’aide à la décision, mais il n’en a ni la fiabilité ni la robustesse (« effet Canada Dry ») ; il donne le sentiment d’avoir bien décidé en confortant l’usager dans l’illusion d’avoir fait le meilleur choix (« effet doudou ») »

Genoud, C. (2026). Il y a du bullshit dans mes décisions. Biais cognitifs, neurosciences, rationalité : comment prenons-nous nos décisions au travail ?. Paris, France : Vuibert, p. 11-15).

Le témoignage de Khadija Levain-Chavanon dans HR Today (2024) illustre cette dérive théâtrale. Elle y décrit l’utilisation en entreprise d’un tableau blanc interactif :

« J’ai également décidé de créer un « mood board » qui serait non seulement un outil d’entrée à nos réunions quotidiennes mais aussi un outil « de suivi ». Ce mood board était un simple tableau blanc sur lequel était entreposé différents « magnets » de leurs avatars personnalisés, d’émotions primaires, de météos et de besoins. […] Si l’émotion était très forte, il y avait également un buzzer »

Levain-Chavanon, K. (2024, 1er février). « Travailler dans les ressources humaines n’est pas de tout repos ». HR Today, p. 1).

L’exercice, bien qu’animé d’une intention positive, privilégie le contrôle social et l’infantilisation au travail au détriment de l’écoute. L’obligation d’exposer quotidiennement sa vulnérabilité devant ses pairs instrumentalise la conscience de soi au profit exclusif de la performance collective. Le recours à des qualificatifs dévalorisants comme « l’illettrisme émotionnel » sert à stigmatiser le salarié qui peine à plier son intériorité à l’exercice, transformant un outil d’émancipation personnelle en une injonction managériale.

5. La réconciliation par la recherche : Les « compétences émotionnelles » ciblées

Faut-il pour autant rejeter les émotions du monde professionnel ? Assurément non. La recherche contemporaine, à l’image de l’étude menée par les professeurs Philippe Gay et Philippe A. Genoud (2020) auprès d’enseignants du primaire, démontre que lorsqu’on abandonne le mot-valise d’« intelligence émotionnelle » pour manipuler des compétences émotionnelles spécifiques, la science retrouve ses droits et son efficacité.

En s’appuyant sur des protocoles rigoureux (le modèle de Brasseur), ces chercheurs ont prouvé que les compétences intrapersonnelles jouent un rôle de premier plan :

« Les résultats obtenus […] montrent que chacune des compétences émotionnelles corrèle significativement (de manière faible à modérée) avec une ou plusieurs des dimensions du burnout. Les analyses de régressions précisent : 1) que sont essentiellement de meilleures compétences intrapersonnelles (en particulier la compréhension de ses propres émotions) qui sont associées à de plus faibles niveaux de burnout sur les dimensions de dépersonnalisation et de réduction d’accomplissement personnel »

Gay, P., & Genoud, P. A. (2020). Quelles compétences émotionnelles protègent des différentes dimensions du burnout chez les enseignants du primaire ? Recherches en éducation, n° 41, p. 74).

Ces travaux plaident pour le développement de véritables « béquilles de formation » académiques et modestes. Bien que la psychométrie récuse l’IE globale pour la sélection, l’apport de la formation est quant à lui validé pour le développement intérieur des leaders, comme le synthétise Marie-Ève Sens :

« L’analyse révèle que l’on peut améliorer les scores d’IÉ grâce à la formation, et ce, peu importe l’approche d’IÉ employée. L’essai recommande aux praticiens d’utiliser essentiellement les mesures l’IÉ dans un contexte d’introspection et de développement professionnel des leaders plutôt qu’en sélection. […] Pour le moment, il ne semble pas prudent qu’un gestionnaire soit sélectionné sur la base de son IÉ »

Sens, M.-È. (2021). Critiques scientifiques de la relation entre l’intelligence émotionnelle (IÉ) et le leadership transformationnel ainsi que du rôle de la formation dans la modification de l’IÉ des gestionnaires. Essai doctoral, Université de Montréal, p. i, 57).

Conclusion : Pour un rationalisme raisonnable

L’analyse de ce débat nous invite à adopter une posture de rationalisme modéré. Les critiques formulées par Christophe Genoud, Russell T. Warne, Emeric Kubiak ou Marie-Ève Sens sont salutaires : elles démasquent le commerce des hochets pseudo-scientifiques et les risques d’une obsession managériale qui, en cherchant à formater des profils stables, finit par inhiber la créativité et la capacité d’adaptation face aux disruptions réelles du marché.

Pour autant, l’œuvre d’origine de Daniel Goleman reste une boussole précieuse. Ce qui est proprement aberrant d’un point de vue managérial, c’est l’erreur de privilégier l’intelligence émotionnelle à l’intelligence cognitive générale dans l’espoir de recruter des leaders miraculeux. Ce qui demeure scientifiquement valide, c’est la réalité neurobiologique des émotions et l’utilité clinique d’un développement ciblé de nos compétences émotionnelles spécifiques à des fins d’introspection, pour naviguer avec intégrité dans la complexité des organisations humaines.


Voir tous nos articles

Article # 261 – La philosophie à l’hôpital : réinventer le sens et le soin au cœur de l’institution

Face aux crises structurelles permanentes et aux vagues successives de la pandémie de Covid-19, le monde de la santé traverse une profonde quête de sens. En réponse aux difficultés quotidiennes des équipes, une initiative novatrice a vu le jour en Belgique : l’internalisation à temps plein d’un nouveau métier, celui de « philosophe hospitalier ». Expérimentée au Grand Hôpital de Charleroi (GHdC), cette démarche ne se veut ni une théorie abstraite ni un simple outil de coaching individuel, mais une véritable pratique collective visant à redonner du souffle à l’ensemble des travailleurs de l’institution.

1. Genèse d’une fonction inédite : du questionnement à l’internalisation

L’idée d’intégrer la philosophie au cœur des structures de soins est née d’un dialogue informel entre la directrice du département infirmier et le directeur général du Grand Hôpital de Charleroi. Alors que le secteur faisait face à sa cession épidémique en février 2022, l’institution a publié une offre d’emploi atypique pour recruit un philosophe sous contrat à durée indéterminée. Si la présence de philosophes dans les comités d’éthique ou lors de séminaires académiques est courante, l’internalisation permanente d’une telle fonction au bénéfice direct du personnel constitue une première singulière.

Portée par Jérôme Bouvy, titulaire d’un master en philosophie de l’UCLouvain, cette fonction évite les écueils traditionnels de la discipline. Il ne s’agit pas d’enseigner l’histoire de la philosophie du haut d’une estrade, mais de co-construire une réflexion active avec les acteurs de terrain, en partant de leurs problèmes concrets.

2. Repenser la posture : une philosophie artisanale et humble

La mise en œuvre de la philosophie à l’hôpital requiert une posture spécifique, dictée par les contraintes de temps et l’organisation dégradée des services. Le philosophe s’apparente ici à un artisan du dialogue, maniant l’interrogation avec la précision d’un scalpel plutôt que la brutalité d’un marteau. L’objectif est de vulgariser les concepts sans simplisme et de susciter la curiosité sans aliéner les équipes.

Trois piliers fondamentaux structurent cette posture :

  • L’humilité radicale : Le philosophe n’apporte pas de réponses pré-pensées ou de recettes miracles. Il ne se positionne pas en surplomb, mais s’inscrit dans un processus de co-recherche avec les soignants.

  • Le refus de l’instrumentalisation : La fonction n’est pas inféodée à des objectifs comptables, de productivité ou de « bonheur au travail » obligatoire. Elle évolue dans les interstices de l’institution, échappant aux indicateurs de performance classiques.

  • Une visée collective et politique : Au-delà de l’éthique clinique centrée sur la seule relation de soin, la philosophie hospitalière englobe les dimensions sociales et organisationnelles du travail à l’hôpital.

3. Des outils concrets pour libérer la parole et la pensée

Pour s’adapter aux réalités hospitalières, la philosophie se décline en une variété de dispositifs pratiques et complémentaires :

Dispositif Objectif & Méthodologie
Ateliers Philo (CRP)

Sessions de 2 heures basées sur la Communauté de Recherche Philosophique. Délibération collective à partir des désaccords et des vécus de l’équipe.

Maraudes Éthiques

Démarche d’« aller-vers » où le philosophe passe à l’improviste dans les services, favorisant des discussions spontanées entre deux portes pour capter les tensions éthiques quotidiennes.

Clinique Philosophique / Éthique Narrative

Séminaires d’écriture et de dialogue, inspirés des travaux de Valérie Gateau sur le burnout des soignants, visant à rompre l’isolement face à l’épuisement professionnel.

Compagnonnage Philo

Partage du quotidien d’un service (temps formels et informels) pour ouvrir des brèches réflexives sans posture de supervision.

Biblio-Phile

Cercle de lecture démocratique et collégial se réunissant hors du temps de travail pour échanger autour de textes choisis par le groupe.

4. Vers une structure pérenne : le Forum du Personnel et l’approche pluridisciplinaire

L’aboutissement de cette démarche réside dans le décloisonnement institutionnel. Le Grand Hôpital de Charleroi a ainsi concrétisé cette dynamique à travers la création d’une antenne officielle en collaboration avec la Chaire de Philosophie à l’Hôpital dirigée par Cynthia Fleury.

Cette collaboration s’incarne physiquement dans le « Forum du personnel » implanté sur le site des Viviers. Conçu comme une place publique au sein de l’établissement, cet espace articule plusieurs professionnels du sens et de l’accompagnement :

  • Le philosophe hospitalier

  • L’infirmier conseiller en éthique

  • Le médecin conseiller en éthique

  • La référente Spiritual-Care

  • La psychologue du personnel

Ce Forum se donne quatre missions fondamentales : accueillir les questionnements, susciter les questionnements, tisser des liens, et favoriser une véritable culture du dialogue. Grâce à des instances de discussion comme le groupe Agora, qui réunit le Forum et les directions de départements, l’hôpital tend vers une « coopération conflictuelle » féconde. En acceptant le désaccord et en lui offrant un cadre rigoureux, l’institution forge une condition partagée capable de transformer positivement le quotidien de l’ensemble de ses collaborateurs.

Sources et Références bibliographiques

Documents de référence

  • BOUVY Jérôme, « Philosophe(r) à l’hôpital : La pensée au cœur du soin », Gestions hospitalières, n° 634, mars 2024, p. 140-144.

  • GATEAU Valérie, « L’éthique narrative – Un outil de prévention et de résilience face au burnout des soignants », Gestions hospitalières, n° 618, septembre 2022, p. 400-403.

  • VANDEVELDE-ROUGALE Agnès, HUMBERT Pascal, « De la dépossession de la parole à la parole retrouvée : perspectives croisées dans le secteur de la santé », Nouvelle Revue de psychosociologie, n° 36, 2023, p. 15-29.

  • CLOT Yves, Le Prix du travail bien fait : La coopération conflictuelle dans les organisations, Paris, La Découverte, 2021.

  • MOLINIER Pascale, Les Enjeux psychiques du travail, Paris, Payot, 2008.

  • MOLINIER Pascale, PAPERMAN Patricia, LAUGIER Sandra (dir.), Qu’est-ce que le care ?, Paris, Payot, 2009.

  • TOZZI Michel, Nouvelles pratiques philosophiques – Répondre à la demande sociale et scolaire de philosophie, Chronique sociale, 2012.

  • PHILOCITÉ, Philosopher par le dialogue – Quatre méthodes, Paris, Vrin, 2020.

Ressources et Sites Web officiels


Voir tous nos articles