Philosophie de la gouvernance personnelle, une proposition de l’Observatoire des nouvelles pratiques philosophiques

Philosophie de la gouvernance personnelle - PGP
Philosophie de la gouvernance personnelle – PGP

Philosophie de la gouvernance personnelle, une proposition de l’Observatoire des nouvelles pratiques philosophiques


À la suite de trois ans d’observation des nouvelles pratiques philosophiques, la nécessité d’une approche innovante s’impose avec le lancement de la « Philosophie de la gouvernance personnelle – PGP ». 


Prolégomènes à une philosophie de la gouvernance personnelle : De l’examen critique de l’esprit à la souveraineté intérieure

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Résumé

Cet article pose les fondements théoriques, épistémologiques et pratiques de la philosophie de la gouvernance personnelle. Face aux impasses de la post-vérité, à l’empire des opinions non examinées et au conditionnement structurel propre aux sociétés contemporaines, l’individu moderne se trouve dépossédé de sa capacité de discernement. En hybridant l’éthique stoïcienne de l’assentiment, la critique cartésienne des préjugés, les acquis de la psychologie cognitive contemporaine et l’analyse pragmatique des dynamiques relationnelles, ce texte propose une véritable « politique de l’esprit ». La gouvernance personnelle ne se définit pas comme une technique d’optimisation comportementale, mais comme l’exercice réglé d’une souveraineté intérieure fondée sur le doute méthodique, le désarmement de l’ego, la souplesse adaptative et l’élévation vers la conscience universelle.



Mots-clés

Gouvernance personnelle, épistémologie pratique, doute méthodique, conditionnement, assentiment stoïcien, biais cognitifs, styles interpersonnels, conscience universelle.


I. Introduction et Diagnostic : La conscience moderne sous les dômes

Le XXI? siècle s’est ouvert sur une crise sans précédent du rapport à la vérité. Alors même que les outils de transmission de l’information connaissent une expansion technique illimitée, l’esprit humain semble n’avoir jamais été aussi vulnérable à l’illusion, à la polarisation affective et à la manipulation de masse. L’injonction socratique selon laquelle « une vie non examinée ne mérite pas d’être vécue » s’est dissoute dans un régime discursif où l’affirmation bruyante et le ressentiment immédiat tiennent lieu d’arguments.

Cette pathologie moderne du discernement repose sur trois mécanismes interconnectés :

1. L’empire de l’opinion et la substitution post-factuelle

Nous traversons une ère de « post-vérité » où les faits objectifs exercent une influence moindre sur l’opinion publique que l’appel aux émotions et aux croyances individuelles. L’opinion – entendue au sens classique de jugement subjectif adopté sans examen critique – a été érigée en absolu. Sous le couvert du relativisme commode « à chacun son opinion », l’individu moderne conclut tacitement « à chacun sa vérité », transformant sa subjectivité en dogme inattaquable. Le besoin fondamental de savoir s’est atrophié au profit d’une compulsion névrotique : se donner raison.

2. Les « dômes » du conditionnement naturel et social

Aucun esprit ne vient au monde dans une neutralité souveraine. Chaque être humain naît sous un premier dôme national et culturel, lui-même enchâssé sous un grand dôme civilisationnel (occidental, sinique, islamique, etc.). Dès l’enfance, nous absorbons un langage, des règles normatives, des schémas de référence et des valeurs que nous n’avons pas délibérément choisis. L’illusion tragique consiste à prendre pour une liberté souveraine ce qui n’est qu’un conditionnement intériorisé. Lorsque survient la fatigue de cette conformité, l’esprit non averti se jette souvent dans les bras de contestations toutes faites – du conspirationnisme aux prêts-à-penser des gourous du déconditionnement rapide –, sautant ainsi d’une cage culturelle dans une prison sectaire.

3. L’hystérie de la parole et la défaite de la solitude

Le vacarme communicationnel contemporain a chassé les vertus antiques du silence. L’individu est sommé de réagir instantanément à tout stimulus, évacuant son anxiété sous forme de verbiage : un flot ininterrompu de propos réactifs, creux et polarisants. Incapable d’apprivoiser la solitude féconde, l’esprit fuit le silence intérieur comme un vide angoissant et s’abandonne à une agitation perpétuelle.

Face à cet état de fait, les doctrines de développement personnel actuelles se révèlent caduques : elles promettent un soulagement émotionnel ou une performance marchande sans jamais doter l’esprit d’une structure rationnelle de régulation. Fonder une philosophie de la gouvernance personnelle répond à cette urgence : instaurer une discipline de soi où l’individu devient le législateur lucide de sa propre vie intérieure.

II. Épistémologie de la Gouvernance Personnelle :
Le Doute comme organe régulateur

Toute philosophie exige une théorie de la connaissance. Quel est le critère de légitimité des idées qui gouvernent nos choix ?

1. La ligne de partage : Croire vs Savoir

La gouvernance personnelle repose sur une distinction radicale entre le domaine de la croyance et celui du savoir. Croire relève de l’adhésion affective, de la passivité culturelle et de la défense agressive d’une identité. Savoir relève de l’observation factuelle, de la méthode expérimentale et d’un esprit ouvert à sa propre révision. À l’instar de la démarche scientifique, où la connaissance progresse par la destruction méthodique du déjà-su, la gouvernance de soi implique de traiter ses propres certitudes non comme des monuments sacrés, mais comme des hypothèses soumises à vérification continue.

2. Le Doute constructeur contre le Malin Génie

Le pivot épistémologique de notre système réside dans la clarification du doute. Trop souvent confondu avec la faiblesse ou le scepticisme destructeur, le doute doit être rigoureusement dissocié :

  • Le Doute du « Malin Génie » (Doute destructeur) : Emprunté à l’allégorie de Descartes, ce doute toxique et subi s’attaque à la valeur même de la personne, détruit l’estime de soi et paralyse l’action. Il induit l’illusion que l’esprit est incapable de discerner le vrai et condamne au désespoir.
  • Le Doute Méthodique (Doute constructeur) : C’est un acte délibéré de souveraineté. Il épargne la valeur absolue de l’être pour cibler exclusivement les représentations, les préjugés hérités et les sophismes. Il libère l’esprit de ses prisons dogmatiques.

La formule directrice de la gouvernance personnelle renverse la logique habituelle : la confiance en soi authentique ne se fonde pas sur l’accumulation de certitudes rigides, mais sur notre faculté permanente de douter. L’esprit n’a plus rien à défendre avec violence ; il possède la méthode pour corriger sa course à chaque instant.

III. Écologie mentale : Théorie de l’assentiment et hygiène cognitive

Gouverner son esprit exige des règles précises pour traiter l’information entrante et pacifier le tumulte affectif.

1. La démarcation stoïcienne de la souveraineté

En droite ligne avec Épictète et Marc Aurèle, la gouvernance personnelle rappelle que la plupart des troubles de l’âme naissent d’une confusion de juridiction. Le comportement des autres, les jugements d’autrui, les soubresauts économiques ou les crises planétaires ne relèvent pas de notre gouverne directe. Tenter d’exercer un contrôle sur ces éléments hors d’atteinte est la cause unique de l’angoisse et de l’amertume. L’objet exclusif de la gouvernance personnelle est l’assentiment que nous donnons à nos représentations. Ce ne sont pas les choses qui nous heurtent, mais les jugements que nous formulons sur elles.

2. Le premier saut de conscience : L’audit des distorsions cognitives

Notre propre cerveau est le premier falsificateur de la réalité. S’inspirant des découvertes de la thérapie cognitivo-comportementale formalisée par David D. Burns, la gouvernance personnelle s’érige sur la traque systématique des dix pièges logiques internes :

  • La pensée en tout-ou-rien (vision binaire du monde) ;
  • La généralisation excessive (transformer une contrariété en fatalité définitive) ;
  • Le filtre mental (s’obséder sur un détail négatif jusqu’à occulter l’ensemble);
  • Le catastrophisme et le raisonnement émotif (décréter que la réalité est noire simplement parce que l’on se sent troublé).

Le dirigeant de sa conscience pratique l’auto-observation clinique : repérer le piège mental dès qu’il se tend, le nommer pour s’en distancer, et rétablir le contact avec les faits mesurables.

3. Le second saut de conscience : Le désarmement des sophismes extérieurs

Hors de la forteresse intérieure, le discours social est un champ de bataille rhétorique hérité des sophistes antiques. Pour préserver son autonomie, la gouvernance personnelle s’approprie le réflexe critique aristotélicien en neutralisant les faux raisonnements les plus courants : l’attaque ad hominem (discréditer une idée en insultant son auteur), le faux dilemme (enfermer le choix entre deux extrêmes arbitraires) ou l’argument d’autorité (s’écraser sous « l’ombre du géant »). L’esprit critique n’est pas une vaine érudition universitaire : c’est un bouclier d’hygiène mentale.

IV. Pragmatique relationnelle : Diplomatie et art de la marge

La gouvernance personnelle refuse le piège de la tour d’ivoire. L’individu ne se perfectionne pas à l’écart du monde, mais dans la juste régulation de ses rapports avec autrui.

1. La leçon d’Ésope : Plier pour ne pas rompre

La rigidité psychologique et l’intransigeance du « refus absolu du compromis » sont communément prises pour des marques de caractère. En réalité, la rigidité est le bouclier défensif de la fragilité. L’esprit raide s’entoure de certitudes intraitables parce qu’il pressent que le moindre doute ferait s’effondrer son fragile édifice intérieur. Comme le roseau d’Ésope face à l’olivier orgueilleux, la conscience souveraine pratique la souplesse : elle sait négocier, adapter son parcours et encaisser les rafales sans rompre net.

2. Complémentarité des dynamiques humaines

S’appuyant sur l’approche des styles sociaux issue des sciences organisationnelles (Merrill, Reid, Wilson), la gouvernance personnelle récuse l’illusion d’une nature humaine uniforme. L’observation lucide des axes de l’élocution (lent ou rapide) et des priorités spontanées (tâche ou personne) permet de distinguer les dynamiques dominantes : Analytique, Fonceur, Aimable, Expressif.

Comprendre ces modes opératoires élimine le poison de la vexation : le comportement rude du fonceur ou la lenteur circonspecte de l’analytique ne sont plus vécus comme des agressions délibérées, mais comme des caractéristiques structurelles. Dès lors, le souverain cesse d’exiger qu’autrui lui ressemble ; il recherche des alliances complémentaires capables de pallier ses propres angles morts.

3. Protocoles face au harcèlement et à l’intimidation

Face à la violence verbale ou relationnelle, la gouvernance de soi déploie une stratégie en trois temps :

  • Le filtre de valeur : Douter immédiatement des jugements portés par l’agresseur en rappelant que ses attaques ne définissent pas notre dignité d’être.
  • L’analyse en miroir : Comprendre que l’invective ne dit rien de nous-mêmes, mais radiographie l’insécurité, le besoin de domination ou la peur de son auteur.
  • La cessation du verbiage : Refuser l’hystérie argumentative. Couper court à l’audience dont le prédateur a besoin, préférer le silence stratégique et mobiliser si nécessaire des arbitrages institutionnels impartiaux.

4. Vivre en marge : L’autoroute, le chemin et le sentier

Le système social propose une autoroute toute tracée qui assure la sécurité au prix de la conformité. L’esprit qui refuse ce nivellement n’a pas à s’enfermer dans une révolte stérile (laquelle fait encore partie des programmes prévus par le système). Il dispose de la faculté d’emprunter des chemins de campagne plus sereins ou, en pionnier, d’ouvrir de nouveaux sentiers dans la brousse par la machette de l’imaginaire et de la création. Reprenant l’Éloge de la fuite d’Henri Laborit, la gouvernance personnelle consacre la fuite par l’imaginaire non pas comme un abandon de la réalité, mais comme l’espace souverain où s’élaborent la liberté d’esprit et l’innovation.

V. Métaphysique et Aboutissement : Du Chaos intérieur à la Conscience Cosmique

La gouvernance personnelle s’accomplit dans un saut d’échelle métaphysique. Se connaître soi-même pour s’enfermer dans sa petite personne est une caricature individualiste.

1. La contextualisation cosmique

L’être humain souffre d’une hypertrophie de ses contrariétés quotidiennes parce qu’il les observe à hauteur de fourmi. Dès l’Antiquité, les philosophes grecs ont opéré le passage décisif du Chaos au Cosmos : découvrir sous le désordre apparent des violences terrestres un ordre harmonieux, mathématique et intelligible. Lever les yeux vers le ciel étoilé permet d’expérimenter ce que les navigateurs de l’espace nomment l’« effet de surplomb » (Overview Effect) : constater l’évanouissement des frontières artificielles et mesurer la fragilité de notre commune demeure terrestre.

2. La responsabilité envers l’Humain

La mise en ordre du microcosme intérieur (remplacer le chaos mental par un cosmos de lucidité) engage notre responsabilité envers la société. En s’affranchissant du besoin névrotique de dominer et d’avoir raison, l’individu fait place nette à l’empathie. La connaissance de soi débouche inévitablement sur la connaissance de l’Homme : reconnaître en chaque être singulier les mêmes fardeaux de la condition humaine – la finitude, la vulnérabilité, la quête de sens.

3. Le port d’attache intérieur

Pour naviguer à travers les tempêtes inévitables de l’existence sans être englouti par « l’abîme du rêve » célébré par Nelligan, l’esprit a besoin d’un point fixe. Ce point d’ancrage est la mémoire inaltérable d’une référence heureuse – une illumination d’enfance, un instant d’accord parfait avec la lumière de la vie – qui témoigne de manière irrévocable que la félicité est possible.

Conclusion : La Charte d’une liberté à conquérir

La philosophie de la gouvernance personnelle n’est pas un dogme figé, une promesse de perfection immobile ou une recette de béatitude naïve. Elle est une discipline quotidienne de l’esprit, un artisanat lucide de l’existence.

Elle invite l’être humain à cesser d’être le jouet passif de ses humeurs, des idéologies ambiantes et des dômes culturels qui l’ont vu naître. En érigeant le doute constructeur en vertu, en subordonnant l’ego à la rigueur des faits, en honorant la sagesse du silence et en accueillant autrui dans sa féconde altérité, elle rend à chaque individu les rênes de sa maison intérieure.

Dans un monde saturé d’opinions péremptoires et de vérités sentimentales, la gouvernance de soi offre la seule voie d’affranchissement durable : devenir le souverain ordonné de sa conscience pour habiter la Terre d’un pas libre, mesuré et fraternel.


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Article # 311 – Fondements du counseling philosophique, Eckart Ruschmann, Ph.D, Inquiry (États-Unis), 1998

RAPPORT DE LECTURE


Ruschmann, E. (1998). Fondements du counseling philosophique. Inquiry, 17(3), 21–35.


Étude critique des fondements de la pratique philosophique contemporaine

  • Texte de référence : Fondements du counseling philosophique

  • Auteur : Eckart Ruschmann, Ph.D. (Fribourg, Allemagne)

  • Publication originale : Inquiry (États-Unis), Vol. 17, No. 3, pp. 21-35, 1998

  • Cadre institutionnel : Séminaire d’Épistémologie Appliquée et de Philosophie Pratique (Niveau Supérieur)

  • Mots-clés : Herméneutique critique, Éthique des valeurs, Counseling philosophique, Épistémologie pratique, Philosophie de la vie quotidienne, Psychothérapie empirique.

1. Introduction et Problématique

Le texte du Dr Eckart Ruschmann s’inscrit au cœur d’un mouvement de redéploiement institutionnel de la philosophie hors des murs académiques traditionnels. Initialement présenté lors de la 3e Conférence internationale sur la pratique philosophique à New York en 1997, cet article propose une systématisation rigoureuse et théorique d’une discipline alors émergente et largement expérimentale : le counseling philosophique. La problématique nodale de l’auteur consiste à surmonter le double écueil de l’isolement conceptuel de la philosophie universitaire et de la rigidité nosographique des grilles diagnostiques de la psychothérapie contemporaine.

Ruschmann introduit sa réflexion en replaçant le counseling au sein d’une triade fondamentale de modes d’apprentissage interpersonnels : l’éducation, le counseling et la psychothérapie. Si l’éducation et la thérapie bénéficient de cadres épistémologiques et institutionnels clairs, le counseling se situe dans un « royaume intermédiaire », parfois flou, oscillant entre guidance pédagogique et intervention thérapeutique (Dietrich, 1991). L’enjeu principal est donc de formuler une définition positive et autonome du counseling philosophique qui ne se résume pas à une simple posture réactive ou critique face aux institutions existantes.

2. Émergence Historique et Dialectique Institutionnelle

L’auteur rappelle que l’introduction des philosophes dans le champ de la relation d’aide s’apparente davantage à une « redécouverte » qu’à une innovation ex nihilo. Dans l’Antiquité, les écoles philosophiques considéraient l’alignement des théories et de l’existence concrète comme l’essence même de leur mission (Hadot, 1995). La crise des débouchés universitaires des années 1970 a ravivé cette exigence pragmatique, poussant des intellectuels tels que Karl Pfeifer à concevoir une pratique marchande et extra-académique du dialogue philosophique.

Cette émancipation s’est construite sur deux fronts polémiques. D’une part, contre la psychanalyse et les approches psychothérapeutiques orthodoxes, accusées d’imposer une structure hiérarchique, autoritaire et un système dogmatique d’interprétation des pathologies (Pohlen & Bautz-Holzherr, 1995). D’autre part, contre la philosophie académique elle-même, coupable de mépriser la vie quotidienne et de se désintéresser des dynamiques de compréhension d’autrui au profit d’exégèses textuelles abstraites. Ruschmann note avec ironie le solipsisme de figures comme Husserl ou Schleiermacher pour illustrer cette résistance universitaire à l’altérité dialogique.

Néanmoins, l’auteur exhorte la discipline à dépasser cette phase défensive et conflictuelle pour embrasser une relation dialectique avec la psychothérapie, conjuguant coopération et saine émulation (Achenbach, 1995). Le counseling philosophique doit se définir par ce qu’il apporte en propre : une méthodologie de clarification des structures conceptuelles sous-jacentes à l’existence.

3. Le Cadre Conceptuel Provisoire : L’Homme comme Philosophe

Le postulat anthropologique et épistémologique fondamental de Ruschmann est de considérer le client non comme un sujet passif ou pathologique, mais comme un sujet pensant, doté d’une « philosophie de vie » individuelle (Hersh, 1980) ou d’une « philosophie personnelle » implicite (Lahav, 1995). Cette vision du monde intègre, de manière plus ou moins harmonieuse, des éléments issus des grandes subdivisions de la philosophie classique :

« Ma proposition est de considérer sérieusement l’expression souvent mentionnée de « l’homme en tant que philosophe » et de reconstruire la « philosophie de la vie quotidienne » selon les disciplines philosophiques (par exemple la cosmologie/philosophie de la nature, la métaphysique, l’épistémologie, l’éthique, l’anthropologie). » (Ruschmann, 1998)

Dès lors, le travail du conseiller consiste en une co-reconstruction herméneutique de ce système de croyances afin de mettre au jour les incohérences logiques, les généralisations hâtives ou les concepts déficients qui génèrent la souffrance ou bloquent l’action du client. Ce processus dialogique s’organise autour du modèle en quatre étapes développé par Seymon Hersh : s’éveiller à sa propre philosophie, la relier à sa situation existentielle réelle, se familiariser avec des perspectives alternatives, et intégrer de nouvelles options conceptuelles.

4. Analyse des Piliers Fondamentaux de la Pratique

4.1. L’Herméneutique comme Reconstruction des Processus Mentaux

Pour Ruschmann, la tâche primordiale du conseiller est la compréhension rigoureuse de la question de l’autre. Il rejette le réductionnisme objectiviste du behaviorisme ou de la psychanalyse et choisit de s’ancrer dans l’herméneutique romantique et historique de Friedrich Schleiermacher et Wilhelm Dilthey. Schleiermacher (1977) concevait la compréhension comme une « après-construction » (Nachkonstruieren) du discours donné, visant à saisir le processus psychologique et subjectif qui sous-tend la parole de l’auteur.

Le counseling applique cette méthode en un double mouvement indissociable : l’herméneutique (compréhension du sens signifié) et la critique (évaluation et rectification des distorsions conceptuelles avec le client). L’auteur s’appuie également sur la théorie structurale de Dilthey pour appréhender la cohérence psychologique interna du sujet, enrichie aujourd’hui par les apports des sciences cognitives et des modèles mentaux contemporains (Seel, 1991).

4.2. L’Éthique et la Clarification des Systèmes de Valeurs

Contrairement au discours éthique universitaire axé sur la validité formelle des énoncés, le counseling philosophique traite d’une « éthique personnelle » concrète. Les valeurs d’un individu ne sont pas seulement des propositions cognitives isolées, mais le produit complexe d’interactions émotionnelles et de schèmes d’action accumulés, souvent non verbalisés.

Ruschmann refuse le relativisme moral et introduit le concept de « compétence éthique » ou de « sagesse » (Sternberg, 1990). Le conseiller doit évaluer la viabilité pratique des valeurs du client en observant comment elles s’articulent dans l’expérience vécue (Erleben). L’auteur propose une distinction anthropologique majeure entre les valeurs simplement adoptées (subies par pression sociale) et les valeurs authentiquement développées, qui forment une « instance intérieure » ou une conscience profonde. L’harmonisation de cette hiérarchie interne relève d’une véritable « herméneutique de la profondeur ».

4.3. Intégration de la Recherche Empirique et de l’Histoire de la Philosophie

Une originalité centrale du projet de recherche de Ruschmann réside dans son refus de couper la philosophie pratique des sciences empiriques. L’épistémologie du counseling doit intégrer les résultats de la psychologie cognitive, notamment en ce qui concerne les processus de formation des théories naïves et le lien entre perception, émotion et cognition (Groeben, 1986). De même, l’attitude du conseiller doit intégrer les critères d’authenticité et d’empathie théorisés par Carl Rogers et validés empiriquement par la recherche clinique.

Parallèlement, l’histoire de la philosophie n’est pas traitée comme un objet de musée, mais comme un vaste répertoire de visions du monde (matérialistes, spiritualistes, vitalistes) et de modèles existentiels. Les grands textes offrent des repères conceptuels intemporels pour guider le client face à la souffrance, à la finitude ou à la recherche de la « vie bonne ».

4.4. La Dimension Collective : Philosopher en Groupe

Enfin, l’auteur aborde une modalité essentielle de la pratique : l’animation de groupes. Tout en saluant la tradition du dialogue socratique de Leonard Nelson, Ruschmann estime nécessaire de l’actualiser en y injectant les outils issus de la dynamique de groupe de Kurt Lewin et des groupes de rencontre de Rogers. L’objectif n’est plus la recherche absolue d’un consensus logique, mais l’utilisation du miroir social du groupe pour aider chaque participant à identifier, confronter et amender les aspects obsolètes ou nocifs de sa propre philosophie de vie.

5. Discussion Critique et Portée de l’Œuvre

Le travail d’Eckart Ruschmann présente des contributions majeures pour la reconnaissance universitaire de la philosophie pratique :

  1. Rigueur structurelle : En cartographiant la philosophie de la vie quotidienne selon les disciplines canoniques (métaphysique, épistémologie, anthropologie), il offre une grille de lecture opérationnelle et rassurante pour le milieu académique.

  2. Désenclavement disciplinaire : Son plaidoyer en faveur d’une hybridation féconde entre herméneutique philosophique et psychologie cognitive rompt avec l’anti-empirisme dogmatique de certains praticiens de la première heure.

Cependant, une analyse critique de son modèle soulève certaines interrogations épistémologiques. En fondant son modèle herméneutique sur la psychologie cognitive et la reconstruction des « processus mentaux » de Schleiermacher, Ruschmann s’expose aux critiques du tournant linguistique et de la déconstruction postmoderne, qui contestent la possibilité d’accéder à une intériorité psychologique pure derrière le langage. De plus, l’articulation entre l’évaluation de la validité logique d’un concept et le respect thérapeutique de la subjectivité du client demeure un équilibre précaire : le philosophe ne risque-t-il pas, en dépit des garde-fous rogeriens, de réintroduire une posture d’autorité intellectuelle face aux contradictions logiques de son interlocuteur ?

6. Conclusion

En somme, ce texte s’impose comme un manifeste fondateur pour l’institutionnalisation du counseling philosophique. L’effort triennal de recherche entrepris par le Dr Ruschmann à partir de 1995, soutenu par la prestigieuse fondation Fritz Thyssen, démontre qu’une pratique clinique de la philosophie ne peut faire l’économie d’une infrastructure conceptuelle solide. En mariant la profondeur historique de la tradition philosophique et la rigueur des validations empiriques, l’auteur a posé les jalons d’une discipline complémentaire aux sciences humaines, rendant à la philosophie sa vocation antique : être un guide lucide et thérapeutique pour l’existence humaine.

Bibliographie Complète (Sources Référencées)

  • Achenbach, G. B. (1995). « Philosophie, pratique philosophique et psychothérapie ». In R. Lahav & M. V. Tillmanns (Eds.), Essais sur le counseling philosophique (pp. 61-74). Lanham : Univ. Press of America.

  • Dietrich, G. (1991). Psychologie du counseling général. Une introduction à la théorie et à la pratique psychologiques du counseling (2e éd.). Göttingen : Hogrefe.

  • Dittmann-Kohli, F. (1995). Le système personnel de signification. Göttingen : Hogrefe.

  • Groeben, N. (1986). L’action, le faire, le comportement comme unités d’une psychologie compréhensive-explicative. Aperçu théorique scientifique et ébauche de programme pour l’intégration de l’herméneutique et de l’empirisme. Tübingen : Francke.

  • Hadot, P. (1995). La philosophie comme mode de vie: Exercices spirituels de Socrate à Foucault. Cambridge : Blackwell.

  • Hersh, S. (1980). « Le philosophe du counseling ». L’humaniste, 17(3), 32-33, 60.

  • Holzkamp, K. (1973). « Prérequis anthropologiques cachés de la psychologie générale ». In H. G. Gadamer & P. Vogler (Eds.), Anthropologie psychologique (Neue Anthropologie, vol. 5). Stuttgart : Thieme.

  • Krämer, H. (1992). Éthique intégrative. Francfort/M. : Suhrkamp.

  • Lahav, R., & Tillmanns, M. D. V. (Eds.). (1995). Essais sur le counseling philosophique. Lanham, New York, Londres : Univ. Press of America.

  • Pfeifer, Karl (1994). « La philosophie en dehors du milieu universitaire: le rôle de la philosophie dans les professions axées sur les personnes et les perspectives de l’orientation philosophique ». Inquiry, 14, 58-69.

  • Pohlen, M., & Bautz-Holzherr, M. (1995). Psychanalyse la fin d’un pouvoir d’interprétation. Reinbek b. Hambourg : Rowohlt.

  • Ruschmann, E. (1998). « Fondements du counseling philosophique ». Inquiry (États-Unis), 17(3), 21-35.

  • Schleiermacher, F. D. E. (1977). Herméneutique et critique. (H. Frank, Ed.). Francfort : Suhrkamp.

  • Seel, N. M. (1991). Weltwissen und mentale Modelle. Göttingen : Hogrefe.

  • Sepp, H. R. (Ed.). (1988). Edmund Husserl et le mouvement phénoménologique. Témoignages en texte et en images. Fribourg : Alber.

  • Comte-Sponville, A. (1995). Un court traité sur les grandes vertus. Paris : Presses Univ. de France.

  • Sternberg, R. J. (Ed.). (1990). Sagesse. Sa nature, ses origines et son développement. Cambridge : Cambridge Univ. Press.

  • Taylor, C. (1989). Sources du Soi. Cambridge : Harvard U.P.


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