Article # 238 – Je – « Connais-toi toi-même » : oui, mais comment faire ? Serge Marquis, Gallimard ltée – Édito, 2021, 2024

JE : « Connais-toi toi-même » : oui, mais comment faire ?

SERGE MARQUIS

Date de sortie : 12 février 2024
Langue : Français
Éditeur : Édito
Catégories : Psychologie / Croissance personnelle
Nombre de pages : 344 pages
ISBN : 978-2-89826-170-1
Mesure : 17.78 cm (Hauteur), 12.07 cm (Largeur)


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Quatrième de couverture

Un livre extraordinaire, drôle et sensible, pour nous aider à mieux nous comprendre.

Qui ne s’est jamais senti submergé par l’inconfort, envahi par ses discours intérieurs, au point de perdre le contrôle ?

Cette part intérieure qui se sent agacée, menacée ou déprimée, c’est ce que Serge Marquis appelle le JE, et dont il est si difficile de se libérer.

L’auteur nous invite donc à reconnaître, à observer et à découvrir comment le JE fonctionne afin d’être bien avec nous-même et de nouer des relations vraies avec les autres.

SERGE MARQUIS est médecin spécialiste en santé communautaire et titulaire d’une maîtrise en médecine du travail. Il a développé un intérêt tout particulier pour le stress, l’épuisement professionnel et la détresse psychologique. Consultant dans le domaine de la santé mentale au travail (T.O.R.T.U.E.), il est l’auteur de nombreux livres traduits dans plusieurs langues.

editionsedito.com

ISBN 978-2-89826-170-1


EXTRAITS

Note de l’auteur

Il m’a fallu treize années pour écrire Pensouillard le hamster. Pendant l’écriture, chaque phrase apportait avec elle son lot de questions. En terminant, je croyais y avoir répondu. Après la publication, j’en ai reçu des centaines d’autres… J’ignorais, à l’époque, que je venais d’entrer dans un univers qu’on n’a jamais fini d’explorer: celui de la connaissance de soi. Avec JE cette quête se poursuit. JE est un livre faussement léger où sont abordés des sujets aussi graves que l’avenir de la planète, l’exclusion, la violence faite aux femmes et aux enfants; sujets qui ont tous un lien avec la connaissance de soi.

Le livre met en scène deux personnes qui cherchent l’âme sœur. Peu à peu, à l’aide de biscuits chinois et de dialogues grinçants, elles découvrent la profondeur et l’importance du message de Socrate; elles découvrent ce que signifie aimer…

Vous avez aimé Pensouillard le hamster? Vous trouverez dans JE le même humour, la même folie, la même ironie et, surtout, des moyens faussement légers de mettre un bâton dans la roue du hamster…

«Connais-toi toi-même.»

Socrate

Avant-propos

La connaissance de soi

Le 22 juin, chaque année, mon père s’installait devant la fenêtre de la cuisine et disait: «Les journées ont commencé à raccourcir!» Et il déprimait. Cette phrase déclenchait chez lui une réaction biologique dramatique, une tragédie hormonale. Ce n’est pas l’angle de la Terre par rapport au Soleil qui provoquait cette réaction, c’est la phrase qui traversait son esprit. Chaque 22 juin – le lendemain du solstice d’été ?, on avait l’impression d’entendre: «L’hiver s’en vient!», l’équivalent de «Winter is coming!» dans la série télévisée Game of Thrones.

À l’époque, je n’avais pas encore compris qu’il suffisait d’une phrase, une seule, pour provoquer une petite fin du monde, de son monde. Si mon père avait pu observer cela, sa vie en aurait été transformée. Et la nôtre aussi.

J’ai fini par comprendre qu’il y avait dans le cerveau de mon père, comme dans celui de chacun d’entre nous, deux commutateurs: l’un qui active l’inconfort et l’autre, le bien-être. En anglais, on utilise le mot switch. On met la switch sur on ou sur off; on allume, on éteint. J’aime bien l’effet percutant de la formule anglaise: Switch on! Switch off! Elle m’est très utile pour apaiser mes tragédies hormonales.

*

Dès les premiers instants de notre vie, nous ne tolérons aucun inconfort. Et nous le manifestons bruyamment! À peine au monde, nous découvrons le pouvoir des hurlements. On a faim: on hurle! On a soif: on hurle! On a des coliques: on hurle! On a la couche pleine: on hurle! Nous apprenons qu’il nous suffit de hurler pour que quelqu’un se précipite et mette notre «commutateur d’inconfort» sur off.

Mieux encore, la plupart du temps ? lorsque nous avons la chance de naître dans une famille aimante et saine d’esprit ?, nous n’avons même pas besoin de hurler. Des personnes s’occupent de l’entretien de nos organes, prennent soin de notre digestion de l’entrée à la sortie ? du mamelon jusqu’à l’onguent de zinc ? sans qu’on ait à lever le petit doigt. Elles nous lavent, nous parfument et nous habillent sans qu’on ait à bouger; elles nous mouchent et sèchent nos larmes avec la délicatesse des dentellières; elles nous racontent des histoires, nous chantent des comptines, veillent sur notre sommeil ? souvent dans le même lit qu’elles ? et n’exigent rien en retour. Elles apaisent toutes nos peurs ? surtout celle d’être abandonné ? d’un simple mouvement des bras, des lèvres ou de la voix: «Je t’aime, je t’aime, je t’aime…»

On comprend donc très tôt que ces personnes sont à notre service vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, et qu’on n’a qu’à brailler pour qu’elles accourent. Si on n’apprécie pas la compote de pommes, elles la remplacent par de la purée de bananes; si on déteste le doudou-mammouth en laine bouillie, elles apportent le dinosaure en alpaga; si on se heurte le gros orteil sur la poussette, elles l’embrassent sans aucune obligation de notre part. Pas étonnant que, le reste de notre vie, on tolère mal un inconfort et qu’on veuille sans cesse que nos quatre volontés soient faites. Dorloté, chouchouté, bichonné pendant des années sans avoir à faire d’efforts, on s’attend, à chaque instant, à ce que le monde entier soit à nos pieds, et on enrage si ce n’est pas le cas. Quand l’ordinateur gèle: on hurle! Quand le feu de circulation passe à l’orange: on hurle! Quand la file d’attente est trop longue: on hurle! Au bout du compte, on se comporte comme si on avait la couche pleine en permanence et on passe sa vie à hurler. À haute voix ou dans notre tête.

Bien sûr, on développe peu à peu son autonomie. On apprend à se laver et à se gratter tout seul. On tient férocement à mettre ses chaussettes à son rythme – «Non, non, laissez-moi, je suis capable!» –, même si plusieurs personnes nous attendent en tapant du pied. On se mouche au rythme des encouragements – «Souffle! Souffle fort!» –, mais arrive immanquablement le jour où l’on n’a plus besoin d’être coaché sur l’art de libérer ses voies nasales: «Je sais comment faire, donnez-moi le mouchoir!» On finit par préparer sa purée de bananes à sa façon et on transporte soi-même son dinosaure en alpaga (parfois des années durant!).

Mais nous continuons malgré tout à souhaiter que nos besoins soient perçus et comblés avant qu’on ait eu à les exprimer. Et, d’année en année, les formes que prend l’inconfort deviennent de plus en plus nombreuses et subtiles. Les coliques passent du ventre à la tête et les démangeaisons, de la peau au cerveau. On finit même par en vouloir aux planètes de ne pas être alignées, à la pluie de tomber ? ou de ne pas tomber ? et à l’hiver de se présenter chaque année.

Ainsi, même si on a vu le jour dans une famille aimante et saine d’esprit, une seule phrase suffit, lorsque nos besoins ne sont pas perçus ou considérés, pour mettre notre commutateur d’inconfort sur on et déclencher une tempête hormonale qui met notre corps en mode mépris.

*

Grâce à mon père et à sa déprime, j’ai compris que ce même phénomène se produisait dans ma tête. En particulier, dans mon rapport aux autres.

Lorsque ma conjointe, à l’heure du coucher, me demande: «Est-ce que la porte est verrouillée?», et que j’ai déjà la couette sous le menton, des phrases se mettent à jouer avec le commutateur d’inconfort: «Elle n’aurait pas pu me le demander avant? Elle le fait exprès! Elle m’en veut parce que j’ai regardé le match de hockey.» Et quand elle me demande, à mon retour au lit, après que j’ai constaté que la porte était bel et bien verrouillée: «Est-ce que ça va?», je réponds: «Oui, oui, très bien», même si ça ne va pas du tout! Les phrases qui ont mis le commutateur sur on le maintiennent dans cette position une partie de la nuit: «Incroyable! Juste au moment où j’allais m’endormir! N’aurait-elle pas pu vérifier elle-même? C’est un toc, j’en suis sûr, c’est un toc1

Je gagne une partie de ma vie en donnant des conférences et je m’efforce de mettre en application ce dont je parle: bienveillance, compassion, paix de l’esprit et autres vertus issues de l’évolution de l’espèce humaine. Alors, quand je sors de mes gonds parce que ma conjointe me demande si la porte est verrouillée, c’est très embêtant. À peine ai-je la couette de nouveau sous le menton qu’une deuxième vague de hurlements envahit mes circuits neuronaux: «Bon, après des années de méditation, de thérapie et de lectures savantes, je me suis encore emporté! Je pète les plombs pour une serrure! À quoi ça sert, tout ça?» Je vous assure, c’est vraiment très embêtant!

Mais tout n’est pas perdu: il demeure toujours possible d’apprendre et de faire des progrès. Au lieu de maintenir le commutateur d’inconfort en position on toute la nuit, on peut arriver à le mettre en position off en quelques secondes seulement. Bon, soyons honnête: en quelques minutes… Mais c’est quand même mieux que de le garder sur on toute la nuit!

Comment fait-on?

On observe!

On observe l’activation et la désactivation des commutateurs: le processus, le mécanisme, la séquence. Car il y a une séquence. Et elle se déroule à la vitesse de l’éclair:

1. La perception d’une menace au confort: quitter le lit alors qu’on a la couette sous le menton.

2. L’apparition d’une litanie de jugements: «Elle fait exprès, elle m’en veut, elle souffre d’un toc! C’est sa faute à elle si je dois quitter mon cocon. Et pourquoi est-ce moi qui dois y aller? Hein? Pourquoi pas elle? J’étais pourtant le premier sous la couette! Mais Madame s’en fout! Madame devrait se faire soigner…»

3. Le déclenchement de la tempête hormonale: la contraction des muscles, le serrement de la mâchoire, le nœud dans l’estomac et autres sensations semblables à celles qu’on éprouvait lors de nos premières coliques. Pourtant, il a suffi d’une phrase, une seule – «Est-ce que la porte est verrouillée?» –, pour que le corps soit balayé par l’ouragan neuroendocrinien. Mais cette fois, pas de câlin, pas de bercement, pas de bisou, juste le commutateur d’inconfort maintenu en position on par un flot de jugements.

Cette séquence est déclenchée à de multiples reprises au cours d’une journée. En effet, la perception des menaces à notre confort prend d’innombrables formes dans notre quotidien, sur le plan tant physique que mental: «Il a baissé le chauffage sans m’en parler. Monsieur ne pense qu’à lui, et voilà que je gèle»; «Il ne m’a pas dit le moindre merci alors que j’ai bossé comme un fou sur ce projet! Est-ce que j’existe, moi, ici?»; «Elle ne m’a pas demandé ce que je voulais pour dîner, et elle a fait des poireaux. Pourtant elle sait que je déteste les poireaux! Ça me gonfle, en plus!»

Mais, heureusement ? permettez-moi de le répéter ?, on peut apaiser ce «bordel» neurologique. Il existe, en effet, une quatrième étape. Peu de cerveaux s’y rendent, hélas! Or c’est celle qui entraîne l’interruption de la séquence, l’arrêt du processus, le déraillement du mécanisme. Et les cerveaux, pour la plupart, préfèrent s’en tenir aux hurlements intérieurs ? un retour à l’époque où l’on accourait pour mettre leur commutateur d’inconfort sur off ?, dans l’espoir inconscient, peut-être, de retrouver le paradis perdu.

Cette quatrième étape ne demande pourtant qu’une seconde. Il me plaît d’ailleurs d’appeler cette seconde «la seconde révolutionnaire», car elle pourrait bien être à l’origine d’une vaste révolution dont le monde a un urgent besoin: la révolution de l’intelligence. Et seule cette seconde, ce temps d’arrêt, peut conduire à la véritable connaissance de soi, c’est-à-dire à l’observation du mécanisme qui met en branle les tempêtes hormonales.

Ce temps d’arrêt permet également de découvrir le rôle que joue un certain «JE» dans l’apparition de ces tempêtes. Un JE qui associe son confort au degré d’attention qu’il reçoit. Un JE qui met le commutateur d’inconfort sur on dès qu’il perçoit la moindre diminution d’intérêt à son égard. Un JE qui ne tolère jamais d’être ignoré, attaqué ou remis en question. Un JE qui craint de disparaître si on ne s’occupe plus de lui: «Je t’aime, je t’aime, je t’aime…»

Mais que contient ce JE si peureux? De quoi est-il constitué? Que représente-t-il? C’est ce que Socrate suggérait de découvrir, il y a deux mille cinq cents ans, avec son «Connais-toi toi-même». Le philosophe savait probablement déjà que le sort de la planète en dépendrait un jour. Et il avait sans doute constaté que l’observation du JE permettait d’ajouter la quatrième étape à la séquence infernale:

4. «Tiens, tiens, il y a le JE qui s’agite… Il vient de mettre le commutateur d’inconfort sur on. Allez, switch off, le JE! Si le confort de ta conjointe importe à tes yeux, lève-toi et marche! Il n’y a pas que ton seul confort qui compte. Sors de ta couche.»

Une seconde pour considérer l’existence de l’autre ainsi que l’importance de notre interconnexion.

C’est simple.

Simple, mais pas facile… C’est même le travail de toute une vie.

*

Ce livre se veut un effort pour répondre à la question «“Connais-toi toi-même”: oui, mais comment faire?» Question à laquelle il est nécessaire de répondre quand on ne veut plus que sa vie soit prise en otage par le cerveau primitif dont le câblage, malgré des millénaires d’évolution, est encore aujourd’hui beaucoup plus utilisé que celui du cerveau de la raison.

Socrate avait certainement observé que c’est notre «toi-même» qui jouait avec les commutateurs, et plus avec le commutateur d’inconfort qu’avec celui du bien-être. On sait d’ailleurs maintenant pourquoi… C’est, chez notre «toi-même», une très vieille habitude. Il s’est un jour branché, probablement par mégarde, sur le système nerveux, qui a pour fonction d’assurer la survie. Voilà pourquoi deux «toi-même» en viennent aujourd’hui à s’arracher des rouleaux de papier de toilette dans les allées d’un supermarché, comme on a pu le voir pendant la pandémie de COVID-19; ils confondent survie et confort. D’où l’importance de suivre le conseil du grand philosophe: cela permet d’éviter l’apparition des massues et des peaux de bête quand il y a pénurie de papier de toilette.

Certains faits relatés dans ce livre sont vécus ? vous ne saurez pas lesquels ?, tout le reste est inventé. La distinction entre ce qui est vécu et ce qui est inventé n’a, de toute façon, aucune importance. Une seule chose en revêt une: le conseil de Socrate.

Pour alléger le texte et faciliter la lecture, nous remplacerons «toi-même» par JE; une marque de respect pour la modernité et son impérieuse nécessité de faire court. Il est en effet plus facile d’utiliser JE que «toi-même» dans un texto! Si Socrate avait connu les SMS, il aurait probablement dit «Connais JE», plutôt que «Connais-toi toi-même»!

NOTE

  1. Trouble obsessionnel compulsif.

Au sujet de l’auteur Serge-Marquis

Biographie

Dr Serge Marquis

Serge Marquis est médecin spécialiste en santé communautaire et a complété une maîtrise en médecine du travail au London School of Hygiene and Tropical Medicine à Londres.

Depuis plus de trente ans, il s’intéresse à la santé des organisations. Il a développé un intérêt tout particulier pour le stress, l’épuisement professionnel et la détresse psychologique dans l’espace de travail.  Il s’est également intéressé à la difficulté de maintenir un équilibre entre la vie au travail et à l’extérieur du travail. Il a étudié la perte de sens, la soif de reconnaissance et le rapport complètement névrosé qu’a l’homme moderne avec le temps. Il a également soigné un grand nombre de personnes devenues dysfonctionnelles au travail.

En 1995, il a mis sur pied sa propre entreprise de consultation dans le domaine de la santé mentale au travail, entreprise appelée: T.O.R.T.U.E.

Il est l’auteur du best-seller Pensouillard le Hamster (Transcontinental), paru en Europe sous le titre On est foutu, on pense trop! (de La Martinière) et du roman Egoman (Guy Saint-Jean), édité en Europe sous le titre Le jour où je me suis aimé pour de vrai, (de La Martinière), traduits en plusieurs langues. En 2021, il publiait JE chez Flammarion et chez Edito.

SOURCE : Site web professionnel

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Mon rapport de lecture

Serge-André Guay

Aussi bien le dire maintenant : je n’ai pas aimé ce livre. Je me suis procuré ce livre en raison de son titre : « JE – “Connais-toi toi-même” : oui, mais comment faire ? ». Un achat impulsif. Je m’attendais à une réponse claire à la question en titre. Or, il s’agit d’un ouvrage à classer dans le genre Fiction plutôt que Non-Fiction, contrairement à la perception que donne le texte en quatrième de couverture. L’auteur se concentre sur les échanges de deux personnes qui se rencontrent via le web et qui se donnent rendez-vous dans un restaurant chinois. On pourrait même dire qu’il s’agit d’une histoire de biscuits chinois, des messages qu’ils contiennent et de leur influence sur les personnages.

Heureusement, le commencement des chapitres est plus intéressant :

Le besoin qu’a le JE d’avoir raison n’a d’égal que sa peur de disparaître, c’est-à-dire de ne pas être quelqu’un de suffisamment intéressant pour que quelqu’un s’occupe de lui. Il tient à avoir raison parce qu’il croit être ce qu’il cherche à imposer : une opinion, une idée, une croyance. Si cette opinion, cette idée ou cette croyance sont rejetées, par un individu ou par un groupe, il a le sentiment que c’est lui qui est rejeté : commutateur d’inconfort sur on !

Le JE prétend souvent défendre le bien commun alors qu’il défend une image qu’il a de lui-même : celle du sauveur ou du héros. On ne peut véritablement défendre le bien commun que lorsque l’attention n’est plus coincée dans le besoin de protéger ou de faire valoir cette image.

Mais alors, de quoi le JE est-il fait ?

De toutes les histoires qu’il se raconte, celles qu’on lui a fait croire et celles qu’il invente lui-même :

« Je suis un loser, le plus grand de tous les losers », ce qui signifie : « Occupez-vous de moi ! »

« Vous êtes des losers, tous des losers », ce qui signifie : « Vous ne vous occupez pas de moi ! » L’ex-prident des États-Unis a consacré les quatre années de sa présidence à lancer cet appel au monde entier : « Bercez-moi, s’il vous plaît, bercez-moi : je n’arrive pas à faire mon rot ».

La connaissance de soi consiste à sortir l’attention des histoires que JE se raconte pour le ramener dans ce que nous sommes vraiment : la capacité d’être présent.

Marquis, S. (2021, 2024). Je « Connais-toi toi-même » : oui, mais comment faire ? Chapitre 5. Courriels et biscuit – La capacité d’être présent, Paris / Montréal : Gallimard Ltée – Édito, pp. 53-54.

Plus intéressant mais pas nécessairement… philosophique. L’angle apparaît plutôt psychologique. Après tout, nous sommes en présence d’un auteur à la fois Médecin spécialiste en santé communautaire et Consultant dans le domaine de la santé mentale

En écrivant « La connaissance de soi consiste à sortir l’attention des histoires que JE se raconte pour le ramener dans ce que nous sommes vraiment : la capacité d’être présent », Serge Marquis se retrouve à la frontière — parfois très poreuse — entre la philosophie traditionnelle et la psychologie moderne (notamment la psychologie cognitive et la pleine conscience).

La démarche de Serge Marquis s’inscrit dans les thérapies cognitives et les approches basées sur la pleine conscience (mindfulness) :

  • La gestion des pensées : En parlant des « histoires que JE se raconte », il fait référence aux biais cognitifs, aux ruminations et aux constructions mentales qui créent de la souffrance (le stress, l’anxiété). C’est le cœur du travail psychologique : identifier ses propres schémas mentaux pour ne plus en être l’esclave.

  • Le mécanisme de l’attention : Déplacer son attention d’un point A (les pensées) à un point B (l’instant présent) est un exercice purement psycho-corporel et attentionnel. On est dans l’action, l’observation de soi et la régulation émotionnelle.

Pourtant, la question de départ, « “Connais-toi toi-même” » : oui, mais comment faire ? » s’inscrit au cœur de la philosophie. Même si le ton et la méthode de Serge Marquis sont psychologiques, le point de départ reste une question philosophique millénaire.

Là où la philosophie classique cherche souvent à comprendre ce que nous sommes par la réflexion, la logique et le concept, Serge Marquis propose un contre-pied thérapeutique. Pour lui, la « connaissance de soi » ne passe pas par l’accumulation de savoirs sur soi-même, mais par l’expérience de la présence.

Quant à la référence au « commutateur d’inconfort sur on », il explique :

J’ai fini par comprendre qu’il y avait dans le cerveau de mon père, comme dans celui de chacun d’entre nous, deux commutateurs: l’un qui active l’inconfort et l’autre, le bien-être. En anglais, on utilise le mot switch. On met la switch sur on ou sur off; on allume, on éteint. J’aime bien l’effet percutant de la formule anglaise: Switch on!Switch off!Elle m’est très utile pour apaiser mes tragédies hormonales.

Marquis, S. (2021, 2024). Je « Connais-toi toi-même » : oui, mais comment faire ? Chapitre 5. Courriels et biscuit – La capacité d’être présent, Paris / Montréal : Gallimard Ltée – Édito, pp. 13-14.

Je n’aime pas beaucoup ce type d’affirmation (comme dans celui de chacun d’entre nous) ; elle m’apparaît comme un biais cognitif, celui de la généralisation à outrance.

Il explique aussi la provenance de cette idée du « JE » en titre du livre :

Certains faits relatés dans ce livre sont vécus ? vous ne saurez pas lesquels ?, tout le reste est inventé. La distinction entre ce qui est vécu et ce qui est inventé n’a, de toute façon, aucune importance. Une seule chose en revêt une: le conseil de Socrate.

Pour alléger le texte et faciliter la lecture, nous remplacerons «toi-même» par JE; une marque de respect pour la modernité et son impérieuse nécessité de faire court. Il est en effet plus facile d’utiliser JE que «toi-même» dans un texto! Si Socrate avait connu les SMS, il aurait probablement dit «Connais JE», plutôt que «Connais-toi toi-même»!

Marquis, S. (2021, 2024). Je « Connais-toi toi-même » : oui, mais comment faire ? Avant-propos – La connaissance de soi, Paris / Montréal : Gallimard Ltée – Édito, p. 20.

Là, Serge Marquis s’avance beaucoup trop loin en affirmant que « Si Socrate avait connu les SMS, il aurait probablement dit «Connais JE», plutôt que «Connais-toi toi-même» »

On trouve dans cette affirmation, je relève une confusion (ou du moins un glissement) grammaticale et conceptuelle.

Confusion des perspectives (Émetteur vs Récepteur)

  • Le « Toi-même » de Socrate : C’est une injonction à la deuxième personne du singulier (Connais-toi toi-même). C’est un miroir tendu. C’est l’Autre (ou notre propre conscience) qui nous regarde et nous invite à l’introspection.

  • Le « JE » de Serge Marquis : C’est la première personne. C’est le sujet qui parle, qui s’agite, qui souffre et qui se raconte des histoires.

Si Socrate avait écrit un SMS à un disciple, il lui aurait envoyé : « Connais-toi toi-même » (ou « Connais-toi »). S’il avait écrit « Connais JE », comme le suggère l’auteur, cela aurait signifié : « Apprends à ME connaître, moi, Socrate », ce qui change totalement le sens de la formule !

Le glissement conceptuel

En remplaçant « toi-même » par « JE », l’auteur fusionne l’objet de l’observation et le sujet qui observe :

  • Dans « Connais-toi toi-même », il y a une mise à distance : le Je observe le Toi-même.

  • En réduisant tout au « JE », Marquis cherche à désigner une entité psychologique précise (ce qu’il appelle la part intérieure peureuse, susceptible et égoïste). Il utilise « JE » comme un nom propre pour personnifier l’ego.

Dans son jargon psychologique, il a besoin d’un mot court pour désigner « l’inventeur d’histoires » qui s’agite dans notre tête. Au lieu de l’appeler « l’Ego », « le Moi » ou « le Hamster » (comme dans son précédent livre), il choisit de l’appeler le « JE ».

Or, sur le plan de la rigueur philosophique, substituer l’un à l’autre dans la célèbre formule de Delphes crée un contresens grammatical. C’est le prix qu’il choisit de payer pour sa « marque de respect pour la modernité et son impérieuse nécessité de faire court ».

Personnellement, je rencontre un obstacle majeur dans la lecture de ce genre d’ouvrage : quand le choix linguistique de l’auteur crée chez moi une dissonance, le pacte de lecture est rompu, et l’esprit bute à chaque phrase, dans ce cas, à chaque « JE ». Mon blocage ne force à identifier deux défauts importants dans la stratégie de Serge Marquis :

1. La rupture de l’universalité

À mon humble avis, en choisissant d’isoler le pronom personnel « JE » pour en faire un concept fermé (une sorte d’entité extérieure peureuse et susceptible), l’auteur tente d’imposer sa propre cartographie mentale. Le problème, c’est que pour beaucoup de personnes — dont vous faites partie —, « je » n’est qu’un outil grammatical neutre, un simple véhicule pour exprimer la parole, et non une seconde personnalité qui s’agite dans l’ombre. En vous forçant à adopter sa définition, l’auteur crée un inconfort de lecture immédiat.

2. Le paradoxe de la « distance »

À mes yeux, c’est le comble pour un livre sur la connaissance de soi ! Pour observer un mécanisme, il faut pouvoir le nommer clairement. Des concepts traditionnels ou d’autres images fonctionnent souvent mieux, car ils créent une distance saine :

  • Parler de l’Ego, du Moi, de l’Écorché, ou même du Hamster (comme il le faisait auparavant) permet de pointer du doigt le problème sans saturer le langage courant.

  • En utilisant « JE », l’auteur crée une confusion permanente entre le sujet sain qui lit le livre et le sujet malade qu’il tente de décrire.

 * * *

Ce livre m’a déçu. Et c’est une déception que j’éprouve souvent face à la psychologie, une science molle.

Tomber sur un livre qui vulgarise à outrance par des pirouettes de langage (comme ce glissement entre « JE » et « toi-même ») renforce exactement mon sentiment : celui d’avoir affaire à une discipline floue, qui manque de rigueur sémantique et conceptuelle.

Le livre de Serge Marquis en est un exemple typique : pour rendre la matière accessible, vendre des livres et remplir des salles de conférence, de nombreux auteurs simplifient à l’extrême. Ils inventent des métaphores colorées (le hamster, les commutateurs, le « JE » personnifié) au détriment de la précision scientifique. On se retrouve alors avec des recettes de bien-être plutôt qu’avec une véritable étude de l’esprit, ce qui peut profondément agacer les lecteurs en quête de rigueur.

Contrairement aux sciences dites « dures » (comme la physique ou la chimie) où un atome reste un atome, la psychologie manipule des concepts abstraits : l’ego, la conscience, l’attention, l’inconfort. Faute d’un consensus universel et d’unités de mesure strictes, chaque auteur ou courant thérapeutique redéfinit les termes à sa guise, créant cette sensation de « mollesse » et de flou artistique.

Face à la crise de crédibilité secouant la psychologie, cette discipline tente un rapprochement avec les sciences dures, notamment les neurosciences cognitives. Elles étudient l’esprit à travers le prisme de la biologie, de l’imagerie cérébrale et des flux électriques. On ne parle plus d’histoires que l’on se raconte, mais de zones cérébrales activées, de neurotransmetteurs et de connectivité neuronale.

La discipline se donne plus de scientificité avec sa branche dite de psychologie expérimentale. Pour ce faire, elle applique une méthode scientifique stricte (hypothèse, protocole standardisé, groupe témoin, analyses statistiques) pour valider ou invalider un comportement.

Si c’est la rigueur conceptuelle qui vous manque, la philosophie de l’esprit répondra à vos attentes. Elle analyse la nature de l’esprit, des pensées et de la conscience avec une exigence logique et sémantique implacable, bien loin des approximations des manuels de développement personnel.


Toujours feuilleter un livre avant de l’acheter.


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