

Les imposteurs de la philo
Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau
Le Passeur Éditeur
Date de sortie :10 novembre 2019
Langue : Français
Éditeur : Le Passeur
Catégories : Essais / Philosophie/ Métaphysique
Détail des contributeurs :
Préface de Michel Onfray
Nombre de pages : 204 pages
Papier – ISBN : 978-2-36890-722-1
Numérique : ISBN : 978-2-36890-723-8
TEXTE DE LA QUATRIÈME DE COUVERTURE
« Nous traiterons d’un certain nombre d’auteurs grand public considérés habituellement comme des « intellectuels » ou des « philosophes », qui se signalent apparemment par leur clarté d’expression et qui prétendent populariser la philosophie. Mais ce sera pour montrer que leur pensée est aussi inconsistante, quoique l’habillage soit d’un style opposé : non pas obscur, inintelligible et parfois inquiétant, mais brillant, plein de paillettes et de joliesses. Ce qui est encore une façon de masquer la platitude ou la vacuité du propos.
Notre but est seulement de comprendre ces nouvelles formes de philosophies indigentes qui trompent le public en lui donnant l’illusion de participer à la vie des Idées ; alors que cette philosophie 0%, comme il y a des yaourts 0%, se réduit bien souvent à une suite d’élucubrations sans ordre, arbitraires et incohérentes. »
Reprenant avec précision et fidélité les livres et les textes de ces néo-néo-philosophes oscillant entre vacuité et cupidité, Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau dénoncent une nouvelle génération d’imposteurs, ceux que Victor Hugo, dans un néologisme fameux des Misérables, qualifiait de « filousophes ».
Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau sont professeurs agrégés de philosophie. S’inspirant de Michel Onfray, René Pommier et Jean-François Revel, ils traquent les impostures de la pensée contemporaine. Ils ont déjà écrit ensemble Blanchot l’obscur ou la déraison littéraire (2015). Henri de Monvallier est également l’auteur de Le Tribun de la plèbe (2019).
ISBN 978-2-36890-722-1 9782368906941 19,00 € TTC
AU SUJET DES AUTEURS
Nicolas Rousseau
Nicolas Rousseau est professeur agrégé de philosophie. S’inspirant de Michel Onfray, René Pommier et Jean-François Revel, il traque les impostures de la pensée contemporaine. Avec Henri de Monvallier, ils ont déjà écrit Blanchot l’obscur ou la déraison littéraire (2015), ainsi qu’un livre critique sur la philosophie universitaire (La Phénoménologie des professeurs, 2020).
Ouvrage paru : Les imposteurs de la philo
Henri de Monvallier
Né en 1980, Henri de Monvallier est agrégé de philosophie et docteur en philosophie. Auteur d’une dizaine d’ouvrages et de nombreux articles, il anime une université populaire à Issy-les-Moulineaux depuis 2018. Membre du comité scientifique de la Revue internationale de philosophie, il a déjà publié, au Passeur, Les Imposteurs de la philo (2019) et Le portefeuille des philosophes (2021).
DES MÊMES AUTEURS
Henri de Monvallier
Essais coécrits avec Nicolas Rousseau
-
Blanchot l’obscur ou la déraison littéraire, Éditions Autrement, 2015.
-
Une charge critique contre Maurice Blanchot et une certaine forme d’obscurantisme littéraire.
-
-
Les imposteurs de la philo : Nouveaux sophistes et filousophes, Le Passeur Éditeur, 2019.
-
Analyse du phénomène des « philosophes médiatiques » (ouvrage préfacé par Michel Onfray).
-
-
La Phénoménologie des professeurs : L’avenir d’une illusion scolastique, Éditions L’Harmattan, coll. « Ouverture philosophique », 2020.
-
Critique de la « philosophie universitaire » et de la domination de la phénoménologie dans l’enseignement académique français.
-
Essais en solo ou autres collaborations
-
Le Tribun de la plèbe, 2019.
-
Vivre ensemble : 25 questions autour de la citoyenneté (avec Nicolas Rousseau), Castordoc, 2011.
-
Ouvrage destiné à la jeunesse sur les enjeux civiques.
-
Articles et contributions
-
Publications régulières de textes d’opinion et d’entretiens dans des revues spécialisées comme Actu-Philosophia ou The Times of Israël.
Raphaël Desanti et Henri de Monvallier, L’effet Bourdieu. Dialogue sur une sociologie libératrice. Paris: Les Éditions Connaissances et savoirs, Deuxième édition corrigée, 2021, 151 pp. Collection “Sciences sociales”. [Raphaël Desanti nous a confirmé, le 13 mars 2023, l’autorisation de diffuser en libre accès à tous ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.] Livre téléchargeable gratuitement !
NICOLAS ROUSSEAU
Essais coécrits avec Henri de Monvallier
-
Blanchot l’obscur ou la déraison littéraire, Éditions Autrement, 2015.
-
Les imposteurs de la philo : Nouveaux sophistes et filousophes, Le Passeur Éditeur, 2019.
-
La Phénoménologie des professeurs : L’avenir d’une illusion scolastique, Éditions L’Harmattan, 2020.
Autres essais
-
Les Mirages postmodernes : Pourquoi la philosophie respire mal (avec Raphaël Desanti), Éditions L’Harmattan, 2023.
-
Réflexion sur les blocages et les impasses de la pensée contemporaine.
-
Ouvrages pédagogiques et jeunesse
-
Vivre ensemble : 25 questions autour de la citoyenneté, Castordoc / Flammarion, 2011.
-
A voté ! On élit qui et pour quoi ?, Castordoc / Flammarion, 2017.
Contributions et articles
-
Dictionnaire de Jean-Jacques Rousseau, Éditions Honoré Champion : rédaction de l’article consacré à Condillac.
-
Interventions régulières dans Actu-Philosophia et The Times of Israël (section Ops & Blogs) sur l’imposture intellectuelle et l’histoire des idées.
Attention à l’homonymie : Dans les catalogues de libraires, vous trouverez souvent des titres comme Au soleil du Mali ou Si la statue parlait. Ces livres appartiennent à un autre Nicolas Rousseau (un écrivain et voyageur suisse né en 1951), dont le style et les thèmes n’ont pas de lien avec la critique philosophique de l’agrégé.
SOMMAIRE
Les imposteurs de la philo
Préface — Les nouveaux sophistes : Portrait d’une génération philosophante
Introduction — Têtes de gondole et têtes à claques
1 — Profs de philo à vendre : Raphaël Enthoven et Charles Pépin
-
Les pirouettes de Raphaël Enthoven, « maladroit surdoué »
-
Charles Pépin fait son cinéma
2 — À propos de Raphaël Glucksmann et d’un problème plus général
-
Progressistes et humanistes de gauche dans un âge d’angoisse
-
Progressisme ou confusionnisme ?
-
« Engagez-vous, qu’ils disaient » : l’illusion des discours « citoyens »
-
L’histoire de France racontée aux enfants du vide : une collection de cartes postales progressistes
3 — Vincent Cespedes, le télévangéliste du bonheur
-
Les philosophes, le succès et l’argent
-
Les moyens de ses ambitions
-
Le maquis de la néorésistance
-
Le nouveau phénomène érotique
-
Au bonheur des coachs
4 — Le petit maître corrigé ou les grosses âneries de Geoffroy de Lagasnerie
-
La misère excuse tout
-
Orgueil et préjugés
-
Le complotisme pour toute science
-
La misère du sociologue
-
Derrière Foucault, Carl Schmitt : la gauche intellectuelle et ses démons d’extrême-droite
5 — La dialectique peut-elle produire du clic ? Brèves considérations concernant la philosophie sur YouTube
-
La philosophie sur YouTube : entre foire d’empoigne et cour des Miracles
-
Le cas Cyrus North : l’homme aux 280 000 abonnés
Conclusion — Les illusions lyriques d’une philosophie néo-adolescente
EXTRAIT
Télécharger cet extrait (ePUB)
Préface
MICHEL ONFRAY
Les nouveaux sophistes
Portrait d’une génération philosophante
DIOGÈNE revient et c’est une bonne nouvelle : il est pour l’heure un Janus à deux têtes bien faites et bien pleines. Il a pour nom Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau.
Ces deux comparses sont jeunes, diplômés, ils ont déjà écrit et publié, ils sont estampillés par l’université et disposent donc des ausweis nécessaires. On ne saurait donc voir dans leur portrait d’une génération philosophante quoi que ce soit qui ressemble à du ressentiment : ils ne moquent pas ce qu’ils n’auraient pu obtenir, ils n’ont jamais désiré ce qu’ils conchient. À rebours des passions tristes, ils sont bien plutôt de joyeux drilles cultivés qui jouent au « chamboule tout » dans le petit monde dit de la philosophie d’aujourd’hui. Je sais qu’ils ont dans leurs cartons des pages hilarantes sur la génération des philosophes d’avant cette nouvelle génération qui avaient fait profession de nébulosité. Ces pages ont déjà fait peur à des éditeurs craignant que le démontage d’idoles minuscules, mais majuscules dans leur petit monde, ne puisse trouver ses lecteurs.
De la même manière qu’une génération « nouveaux philosophes » a été construite par les médias dans les années 1978-80, notre nouveau Diogène – voilà un personnage conceptuel pour les amateurs de ce genre de choses-là – a instruit avec ce livre le dossier des nouveaux sophistes. On a pu reprocher beaucoup de choses à Sartre ou à Camus, à Aron ou à Bourdieu, mais, quoi qu’il en soit, cette génération s’est battue pour des idées, pas pour des egos. Encore moins pour des prébendes, des surfaces médiatiques monnayables en argent sonnant et trébuchant.
Il s’agit pour cette génération non pas tant de se battre pour des idées que de s’installer dans un champ spécifique qui permet ensuite de monnayer du capital symbolique, donc, par ricochet, de pouvoir transformer ce capital symbolique en situation sociale, donc en rente ; ce qui, après un jeu de billard à trois bandes, permet d’obtenir paiement de leurs activités. Ce qui réunit cette génération, malgré son apparente hétérogénéité, c’est qu’aucun n’est finalement gratuit : on peut se les offrir. Ils sont sortis de leurs études pour entrer directement dans le commerce ; il se fait que c’est celui des idées.
Les uns sont franchement payés par les médias dominants, les autres par le ticket d’entrée du public, d’autres encore par des associations de notaires ou de médecins, d’avocats ou de dentistes. Ici on cachetonne, là on relève les compteurs, partout on passe au tiroir-caisse. Certains empochent clairement le gros chèque signé par l’Ordre des médecins ou par un capitaine d’industrie propriétaire de médias. Le même bénéficiaire peut se trouver gratifié d’un chèque le matin, puis dans la soirée, non sans avoir aussi touché dans la journée pour une prestation qui recycle peu ou prou la vespérale et la matutinale. La chronique lue aux aurores est éditée le midi dans une revue ou un journal, puis reprise en soirée dans un livre qui sera promu en nocturne dans une conférence, elle aussi payée. La culbute est ainsi faite plusieurs fois avec un même produit. La grande distribution bave d’envie devant pareils talents marchands…
Plus malins, d’autres passent à la caisse en douce après avoir mis entre le bailleur de leurs fonds et eux-mêmes une université américaine grâce à des réseaux dont Didier Éribon a détaillé la nature sans fard dans Retour à Reims, voire son équivalent français, ou en prenant la tête d’une liste à des élections en s’installant dans le nid des « socialistes » incapables d’envoyer l’un des leurs au front, ce qui ne manque pas d’ouvrir moult portes indirectement rentables.
La logique de la rentabilisation ne serait pas à déplorer si elle passait par la vente d’un produit propre, autrement dit qui ne soit pas frelaté. Sauf fortune personnelle, il faut bien vivre. Vivre comme professeur de philosophie équivaut bien à vivre de ses conférences ou de ses livres.
Mais le problème est moins dans ce commerce de soi, qui est monnayage de sa force de travail, donc salariat, que dans l’indigence de la chose vendue. Le produit est frelaté. Notre Diogène bicéphale a donc raison, en ce sens, de parler d’imposture.
Car la marchandise philosophante est très allégée en philosophie – c’est du café décaféiné, du vin sans alcool, du jambon sans gras, des cigarettes sans tabac, des rillettes sans viande de porc, du Parti socialiste sans socialisme. Jadis on aurait pu dire : c’est du Canada Dry, ça a le goût de l’alcool, ça en a la couleur, ça en a l’apparence, mais ça n’en est pas.
Au moins les nouveaux philosophes vendaient de l’antimarxisme et de l’anticommunisme, du libéralisme et de l’atlantisme, de la gauche de droite et de l’Europe américaine, autrement dit : du giscardisme 1974 et du mitterrandisme 1983, donc du sarkozysme, du hollandisme et du macronisme 2019. Cette « dent creuse » selon Deleuze avait au moins le mérite d’être une dent. Avec les nouveaux sophistes, c’est une dent creuse sans dent et sans carie. On comprend que les congrès de dentistes adorent, ils ont l’impression, le temps d’une conférence, d’être des philosophes – des philosophes sans pensées, sans idées, sans raisonnements, sans analyses, sans démonstrations, sans arguments…
Dans cette génération, il y a une droite : elle est libérale, elle peut aussi se dire de gauche, elle sera alors maastrichienne, c’est celle de Raphaël Glucksmann ; elle écarte la politique ou l’islam qui sont autant de sujets clivants, donc susceptibles de restreindre le marché. On évite les sujets qui fâchent parce qu’ils classent dans un camp : il faut être successivement de tous les camps, pourvu que ce soit le bon : celui du libéralisme maastrichien. Le camp d’en face est celui du Mal, du souverainisme, du nazisme, du vichysme, du pétainisme, de l’hitlérisme, donc du lepénisme – c’est un réflexe rabique commun aux nouveaux sophistes de droite et de gauche : ils partagent la même conception du Mal… Pas question de n’être plus invités que par les dentistes de droite de droite ou les notaires de gauche de droite, sauf à n’avoir pour clients dans ses conférences payantes que des personnages sortis tout droit du salon Verdurin.
Voilà pourquoi, faute de fond, il ne reste à ces nouveaux sophistes que la forme. D’où l’abondance chez eux des effets de rhétorique, des jongleries faussement dialectiques, des sophisteries énoncées avec le ton du magicien, de paradoxes souvent compagnons de route de paralogismes ou de purs effets de langage, comme s’il s’agissait de briller dans un perpétuel concours de rhétorique – ou dans un dîner mondain dont il faudrait être le centre en étant partout, donc nulle part. Le tout en citant ponctuellement Épicure ou Platon, Hegel ou Spinoza, Camus ou Sartre, comme on saupoudre de ciboulette un plat très allégé. Ce name dropping est l’excipient du suppositoire, la garantie de la traçabilité philosophante.
Dans cette même génération, il existe également une gauche : elle est antilibérale. Mais elle fait le jeu de la gauche de droite et de la droite de gauche libérales. C’est une gauche de campus américain et de réseau du quai d’Orsay, une gauche antilibérale à laquelle les journaux libéraux ouvrent grand leurs colonnes – cherchez l’erreur… C’est une « gauche » qu’on ne met pas à la porte de France Culture ou qu’on ne boycotte pas sur France Inter, elle y travaille ; une « gauche » qu’on ne salit pas en une de Libération ou du Monde, on les y promeut. C’est la gauche soutenue par Emmanuelle Béart, fiscalement domiciliée en Suisse ; c’est une gauche parfumée aux fragrances chics de la French Theory et du déconstructionnisme. Elle fait rire sous cape les requins des médias et des partis qui nourrissent les petits poissons que sont ces nouveaux sophistes libéraux. Même pas mal…
Si, en matière de philosophie, l’infrastructure économique conditionne la superstructure idéologique, comme le disait Marx avec raison, alors ce courant néosophiste est bel et bien le produit du monde d’après la chute du mur de Berlin. D’une part, des amuseurs ; d’autre part, des inoffensifs ; de part et d’autre, des quantités négligeables pour le capital : les premiers s’en font les VRP, les seconds en sont les critiques mondains.
Rappelons que Geoffroy de Lagasnerie, normalien et agrégé, est le fils d’un ingénieur diplômé de l’École nationale supérieure de l’aéronautique et de l’espace, et que sa famille appartenait, via son père, à l’ancienne bourgeoisie du Limousin et, par sa mère (Agnès de Goÿs de Meyzerac), à une ancienne famille de la noblesse du Vivarais. Pierre Bourdieu aurait eu beaucoup à dire sur cette gauche de papier.
Quant aux autres cibles de notre Diogène moderne, elles viennent elles aussi des beaux quartiers où la misère est avant tout un concept ou une idée. Tout ce petit monde, bien sûr, hait Bourdieu qui a mis à nu leur nature d’héritiers et de « fils de », d’amuseurs publics et de danseurs mondains. Et lorsque Lagasnerie se revendique, lui, de l’auteur de La Distinction, c’est au nom d’une filiation de papier lui permettant de s’autodécerner un brevet de « rebelle » et d’intellectuel critique « radical ». Ces néosophistes sont les idiots utiles très idiots et très utiles du capital.
Il est bon que deux jeunes tireurs d’élite offrent à leurs carabines à plomb ces baudruches comme dans une foire. Ils s’inscrivent dans le lignage d’un Paul Nizan écrivant ses Chiens de garde ou de Jean-François Revel son Pourquoi des philosophes ? Pareille critique ne sert à rien, car cette engeance continuera de sévir, mais elle sauve l’honneur de la discipline.
MICHEL ONFRAY
Est-ce que la télévision, en donnant la parole à des penseurs qui sont censés
penser à vitesse accélérée, ne se condamne pas à n’avoir que des fast-
thinkers, des penseurs qui pensent plus vite que leur ombre¹ ?
PIERRE BOURDIEU
Ce livre est entièrement négatif.
Que ceux qui aiment les pensées positives
ne l’ouvrent pas².
JEAN-FRANÇOIS REVE
____________
Notes
¹?Pierre Bourdieu, Sur la Télévision, Seuil/Raisons d’agir, 1996, p. 30.
² Jean-François Revel, La Cabale des dévots, dans Histoire de la philosophie occidentale, Robert Laffont, « Bouquins », 2013, p. 152.
Introduction
Têtes de gondole et têtes à claques
Il passa pour dépourvu d’adresse
et d’ambition, mais fut tenu pour
un philosophe¹.
ROBERT MUSIL
NOUS avons voulu montrer dans notre livre précédent², consacré à Maurice Blanchot, comment l’obscurité de style pouvait dissimuler l’indigence du propos : quand on n’a rien à dire, on peut faire illusion en ne parlant de rien à l’aide d’un vocabulaire métaphysique. Nous défendions donc indirectement la clarté de l’expression contre l’enfumage et le brouillard propre à une certaine pensée « profonde ».
Cette fois-ci, en parallèle à d’autres chantiers en cours sur le problème du jargon en philosophie³, nous traiterons d’un certain nombre d’auteurs grand public considérés habituellement comme des « intellectuels » ou des « philosophes », qui se signalent apparemment par leur clarté d’expression et qui prétendent populariser la philosophie. Mais ce sera pour montrer que leur pensée est aussi inconsistante, quoique l’habillage soit d’un style opposé : non pas obscur, inintelligible et parfois inquiétant, mais brillant, plein de paillettes et de joliesses. Ce qui est encore une façon de masquer la platitude ou la vacuité du propos.
Les auteurs dont nous parlons sont en quelque sorte des « néo-néo-philosophes » : enfants naturels des années 1980, ils reprennent le même créneau que BHL et les nouveaux philosophes, celui de la philosophie pensée et formatée pour les médias ; avec cette conséquence déjà décrite par Deleuze dans sa brochure contre les « nouveaux philosophes » : un livre n’est plus fait pour être lu, mais pour l’article qu’il suscitera dans les médias. Éternel retour de la nouvelle philosophie, celle qui dit que le monde a changé et qu’il faut penser cette nouveauté. L’embarras que peut soulever leur philosophie est qu’elle met en question l’idée même de philosophie : elle se propose de penser ce qui est, donc en particulier ce qui est aujourd’hui, l’actualité. Mais le peut-elle ? Le doit-elle ? Vincent Descombes posait déjà la question dans son livre Philosophie par gros temps4. Philosopher, est-ce (ré)interpréter Aristote ou réfléchir sur les Gilets jaunes ? Trouver l’éternel ou saisir le transitoire ? À cette question scolaire qui permet d’infinies dissertations, Raphaël Enthoven pourrait répondre par un beau paradoxe qui réunit les contraires : trouver l’éternel dans le transitoire, ressaisir la transcendance dans l’immanence, etc.
Dans ce livre, notre ambition ne sera pas si haute. Notre but est seulement de comprendre ces nouvelles formes de philosophies indigentes qui trompent le public en lui donnant l’illusion de participer à la vie des idées ; alors que cette philosophie 0 % (comme il y a des yaourts 0 %) se réduit bien souvent à une suite d’élucubrations sans ordre, arbitraires et incohérentes.
Si Raphaël Enthoven et Raphaël Glucksmann sont des intellectuels médiatiques, ils gardent encore un certain ancrage dans la forme traditionnelle de l’intellectuel qui intervient sur l’actualité. Rien de très nouveau par rapport à la génération BHL. Le cas de Enthoven, par son amour immodéré du paradoxe, montre que la philosophie est toujours tentée par ces deux directions opposées : manier le paradoxe pour renverser la tradition, mais de façon très traditionnelle (en reprenant des arguments d’Aristote contre Platon, par exemple, ou en défendant Platon contre Aristote), ou bien allier le paradoxe dissertatif à d’autres figures de rhétorique pour renverser le sens commun.
La nouveauté vient plutôt d’auteurs comme Vincent Cespedes et Cyrus North, qui ont intégré les exigences du Web, en particulier de YouTube. Avec eux, nous passons vraiment à la philo 2.0, qui largue les amarres du vieux monde du papier et des livres et part pour le vaste univers du numérique et de l’instantané. Leur rhétorique n’est plus celle destinée aux médias « intellos de gauche » traditionnels, type Libération, France Inter ou L’Obs, mais celle des vidéos de format court dont est friande la génération Y. Leur façon de parler, leur éthos corporel sont adaptés à un public plus jeune, avec des accroches, des punchlines et toute une gestuelle proche du hip-hop qui fait plutôt penser à une formation marketing qu’à un meeting politique. Ils ne s’adressent plus à ces figures mythiques et traditionnelles de la gauche que sont le peuple ou les citoyens, mais à l’individu consommateur de contenus en ligne, pressé, stressé et narcissique.
On peut dire qu’ils sont vraiment rentrés dans le XXIe siècle, avec tout ce que cela implique de dégradation du contenu de la parole, tandis que Charles Pépin, Raphaël Glucksmann ou Geoffroy de Lagasnerie apparaissent, de ce point de vue, comme des penseurs d’il y a vingt ou trente ans. Enthoven est quant à lui dans une position médiane, entre, d’une part, la philosophie dissertative à l’ancienne « qui fait réfléchir » et, d’autre part, la philosophie 2.0 « qui fait réagir ».
Comment savoir si l’on a affaire à un vrai philosophe ou à un imposteur ? Cette question est aussi vieille que la philosophie, et elle se pose de nouveau aujourd’hui. Aux yeux d’Aristophane ou de Lucien de Samosate, Socrate était un sophiste et un rêveur, perché sur son nuage (c’est littéralement la position où se trouve Socrate dans Les Nuées d’Aristophane). Les penseurs médiatiques, eux, ne veulent surtout pas être perchés sur leur nuage, ils veulent au contraire être en phase avec leur époque, intervenir sur l’actualité et sur le cours du monde. Mais à force de vouloir faire de la philosophie pour non-philosophes, on ne fait plus vraiment de philosophie. Les penseurs médiatiques ne sont pas les premiers, loin de là, à se payer de mots. C’est même une tradition bien établie dans la philosophie la plus académique. Leur originalité est de chercher la consécration auprès du grand public plutôt qu’auprès de leurs collègues.
Le résultat, à vrai dire, n’est pas forcément pire. Notre propos n’est pas de déplorer une décadence philosophique due au nihilisme de l’époque. Il sera, si l’on veut, plus pessimiste, mais moins plaintif : c’est que l’imposture a toujours existé, le creux déguisé en génie a toujours fait illusion, mais il est simplement plus voyant aujourd’hui, du fait d’Internet. Il repose sur des techniques, des procédés, tout un savoir-faire que nous allons analyser précisément ici et qui n’est pas forcément différent de celui de la tradition universitaire, même s’il n’est pas mis en œuvre de la même façon. La fast-food philo n’a ni plus ni moins de saveur que certaines vieilles soupes académiques. Simplement, à première vue, il révulse davantage, car il ne respecte pas les formes « nobles » de la transmission du savoir. Mais sur le fond, une élucubration insensée reste insensée, quelle que soit la forme : interminable pavé d’universitaire perdu dans les vapeurs de ses idées, ou livre écrit dans l’urgence pour nous délivrer en moins de deux cents pages la recette du bonheur et de la réussite. La qualité d’un livre ne dépend de toute façon pas du fait qu’il soit en tête de gondole ou en train de moisir au fond d’une bibliothèque.
Il y a un mystère de l’imposture en philosophie. Un pilote de ligne ne peut pas tricher. Un chirurgien, par la force des choses, est astreint à une rigueur dans son métier. La vie de passagers ou de patients dépend d’eux. Et s’ils manquent à leurs devoirs, cela peut se terminer par des morts et un procès au pénal. De la même façon, si l’on veut vérifier que quelqu’un est mathématicien, il n’est qu’à le mettre face à un exercice avec un bâton de craie et un tableau noir : en quinze secondes, on verra s’il s’agit d’un imposteur, qui se dit mathématicien mais ne l’est pas vraiment.
Au contraire, il semble que les « philosophes » (ou prétendus tels) jouissent d’une irresponsabilité de droit, surtout face à des interlocuteurs qui n’ont pas les moyens de les juger, comme les journalistes. Ils n’affrontent jamais les jugements de leurs pairs, tout au plus un certain sens commun qui se laisse facilement éblouir, hélas ! par leur rhétorique. Les penseurs médiatiques n’ont en effet pas de comptes à rendre : personne, sur les plateaux de télévision où ils sont omniprésents, ne vient réellement leur apporter la contradiction, pointer les faiblesses, les ridicules ou les absurdités de leurs raisonnements. On les laisse disserter à loisir, exposer leur « vision du monde », de la « société » ou de l’état du monde dans un bavardage à la fois docte et complaisant, drapé d’enjeux « fondamentaux » et de références culturelles prestigieuses. Notre but, dans cet essai, est de siffler la fin de la récréation en proposant une galerie de portraits, nécessairement incomplète, mais que nous estimons représentative, de ces imposteurs contemporains issus d’horizons intellectuels et idéologiques parfois très différents (qu’ont en commun, à première vue, un prof de philo-Sciences Po-HEC comme Pépin et un intellectuel d’extrême gauche « radical » comme Lagasnerie ?).
Si, à travers une argumentation précise, une petite dose de satire et un soupçon de mauvaise foi, nous pouvons arriver à convaincre le lecteur de leur imposture, et si nous pouvons contribuer à aiguiser un tant soit peu son « esprit critique » (cette qualité que les philosophes portent en bandoulière mais qu’ils appliquent en fait à tout sauf à eux-mêmes la plupart du temps), notre entreprise n’aura pas été complètement vaine.
On pourra toujours juger que notre livre est (encore !) un « pamphlet », et pourquoi pas. Mais le lecteur devrait avoir à l’esprit que pour attaquer et tourner en ridicule, il ne suffit pas de rire, de déplorer et de détester, mais avant tout de comprendre. Et pour cela, nous avons lu leurs livres, ce qui est en soi un projet assez baroque, comme on le reverra, et essayé véritablement de saisir ce qu’ils ont voulu dire. Et il n’est pas agréable de lire ces productions d’auteurs orgueilleux, dont on sent à chaque ligne qu’ils écrivent pour les applaudissements et qu’ils prendraient la mouche à la moindre objection.
Nous estimons pourtant – comble d’insolence ! – que c’est leur rendre service que de les confronter pour une fois à des critiques auxquelles ils ont trop longtemps échappé, pour leur plus grand malheur. Pour toutes sortes de raison, qui tiennent à l’intelligence, à la morale et au bon goût, il est temps de tirer le rideau sur le spectacle de tous ces précieux ridicules.
____________
Notes
- Robert Musil, L’Homme sans qualités, tome I, Seuil, « Points », 2004, p. 462.
- Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau, Blanchot l’obscur ou la déraison littéraire, Autrement, « Universités populaire & Cie », 2015.
- Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau, La Phénoménologie des professeurs. L’Avenir d’une illusion scolastique, L’Harmattan, « Ouverture philosophique », à paraître en 2020.
- Vincent Descombes, Philosophie par gros temps, Éditions de Minuit, « Critique », 1989.
COMMENCEMENT DU CHAPITRE 1
Profs de philo à vendre, Raphaël Enthoven et Charles Pépin
Les liens dans le texte de l’extrait sont ajoutés par nous
Parce qu’il joue le jeu de l’opinion, l’opinion se joue du philosophe de service ; elle ne lui demande pas de faire de la philosophie, mais de faire le philosophe¹.
RAPHAËL ENTHOVEN
Il existe de nos jours des professeurs de philosophie, mais de philosophes, point².
HENRY D. THOREAU
Dans son dialogue Philosophes à vendre³ (parfois traduit Philosophe à l’encan ou Les Sectes à l’encan), l’écrivain grec Lucien de Samosate (IIe siècle) met en scène Zeus, le roi des dieux, assisté d’Hermès, le dieu du commerce. Le roi des dieux met en vente au plus offrant, comme des esclaves, les représentants des dix principales écoles philosophiques. Chacun vante sa marchandise et trouve un acheteur suivant sa valeur : Socrate et Platon sont vendus chacun pour 120 mines, soit 7 200 oboles (un esclave ordinaire valait de 3 à 8 mines), Pythagore est adjugé 10 mines, Diogène 2 oboles ; Héraclite et Démocrite restent, quant à eux, invendus. La force comique de ce dialogue irrévérencieux réside dans le fait que Lucien télescope le champ intellectuel (fondé sur la gratuité et le désintéressement, tout philosophe digne de ce nom faisant profession de rechercher la vérité de façon désintéressée) et le champ économique (fondé sur l’argent, l’intérêt et la rentabilité). Tout le monde se souvient de Platon, lui-même issu d’une famille aristocratique très fortunée et qui n’a jamais eu à travailler, faisant l’éloge du désintéressement et fustigeant les sophistes, issus de la classe moyenne, qui, eux, se faisaient payer pour leurs cours et ce qu’on appellerait maintenant leurs « séances de coaching ». Par définition, la philosophie se veut une discipline « pure », non indexée sur la recherche du profit matériel ou financier et entièrement axée sur la quête intellectuelle de compréhension de la réalité, ainsi que sur la recherche spirituelle de transformation de soi et de son rapport au monde.
Mais alors, lorsqu’il n’est pas un riche héritier comme Platon ou Schopenhauer, comment le philosophe peut-il gagner sa vie ? Doit-il travailler à côté ? Le XIXe siècle trouve la réponse : le philosophe va gagner sa vie en devenant professeur de philosophie, c’est-à-dire en enseignant à des élèves ou à des étudiants la pensée des autres (l’histoire de la philosophie), certaines techniques de réflexion (distinguer entre deux concepts, « problématiser » un énoncé, etc.) et en corrigeant les travaux de ces élèves ou de ces étudiants (dissertations et commentaires de texte, à l’écrit comme à l’oral, ou bien travaux dits « de recherche », mémoires ou thèses, dans les dernières années d’enseignement supérieur). Le philosophe se trouve transformé en « professeur », à tel point que la distinction entre « philosophe » et « professeur de philosophie » n’est pas toujours très claire dans le grand public, les professeurs de philosophie eux-mêmes ayant intérêt à jouer sur cette ambiguïté et à revendiquer l’étiquette prestigieuse de « philosophe ». Pourtant, un professeur de philosophie n’est pas plus nécessairement philosophe qu’un professeur d’anglais n’est Anglais ou qu’un professeur de mathématiques n’est mathématicien (au sens où il aurait fait une trouvaille particulière dans sa discipline, produit un théorème spécifique ou démontré une conjecture). Or, nous vivons plus que jamais sous le règne des « profs de philo », prétendument philosophes. Leur fausse clarté indigente à vocation « pédagogique » et indexée essentiellement sur la demande philosophique du marché ne constitue en rien un remède aux maux du jargon et de l’illisibilité d’une certaine philosophie universitaire dominante : les deux forment l’avers et le revers d’une même triste médaille, celle de la bêtise, de la prétention et de la vacuité.
____________
Notes
- Raphaël Enthoven, « RE par RE », entretien sur Actu Philosophia, 30 avril 2011.
- Henry D. Thoreau, Walden ou la vie dans les bois, Aubier, « Domaine anglais bilingue », 1992, p. 89.
- Lucien de Samosate, Les Sectes à l’encan, dans Œuvres complètes, Robert Laffont, « Bouquins », 2015, p. 342-360. (Voir aussi)
REVUE DE PRESSE
![]()
Je lis, donc je suis…
Michel Onfray, la philosophie de l’imposture, 14 février 2022
Enthoven, Glucksmann ou Cespedes sont-ils des imposteurs de la philo ?
Voici une proposition de revue de presse complète et structurée pour votre dossier sur l’ouvrage Les imposteurs de la philo. Cette synthèse regroupe les critiques majeures parues dans les grands médias et la presse spécialisée.
REVUE DE PRESSE : LES IMPOSTEURS DE LA PHILO
avec Google Gemini
Auteurs : Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau (Préface de Michel Onfray)
Éditeur : Le Passeur (2019)
1. Les Grands Médias Nationaux
-
LE POINT — Thomas Mahler (10 octobre 2019)
-
L’article, initialement titré « La philo pour les nuls ou la philo par les nuls ? », dénonce l’émergence d’une « philosophie 0 % ».
-
L’auteur compare ces productions médiatiques à des yaourts dégraissés : un produit marketing qui possède l’apparence de la philosophie mais aucune calorie intellectuelle.
-
Il souligne la charge féroce contre les « stars » des plateaux télé, notamment Raphaël Enthoven et Charles Pépin.
-
-
MARIANNE — Entretien avec Henri de Monvallier (24 octobre 2019)
-
Sous le titre « La philosophie « 0 % », c’est la négation même de la pensée », le magazine donne la parole aux auteurs pour fustiger la « filousophie ».
-
L’entretien cible particulièrement l’usage de la philosophie comme outil de management ou de coaching.
-
Il dénonce une génération de « profs de philo à vendre » qui privilégient les conférences grassement rémunérées en entreprise au détriment de la réflexion de fond.
-
-
TV5 MONDE — Journal « 64 Minutes » (9 novembre 2019)
-
Henri de Monvallier y explique que le livre ne réalise pas d’attaques personnelles, mais une analyse rigoureuse des textes (ad textum).
-
Il y réitère la critique contre les « philosophes de service » qui transforment la discipline en divertissement cérébral (braintainment).
-
2. Presse Spécialisée et Revues d’Idées
-
ÉLÉMENTS — David L’Épée (n° 184, 2020)
-
L’article intitulé « Têtes à claques : Qui sont les nouveaux filousophes ? » décrit l’essai comme un pamphlet « réjouissant » mené tambour battant.
-
Il détaille les portraits de Raphaël Glucksmann, Vincent Cespedes et Geoffroy de Lagasnerie, qualifiés de « boys band de la philosophie ».
-
David L’Épée souligne que les livres de certains auteurs, comme Cespedes, sont devenus de simples « brochures commerciales » pour vendre des prestations d’animation de luxe.
-
-
ACTU-PHILOSOPHIA — Recension de fond (2019)
-
Ce site spécialisé propose l’analyse la plus technique, chapitre par chapitre.
-
L’article dissèque la critique de la « prose dissertative » et dénonce la corruption éditoriale qui favorise le narcissisme des intellectuels médiatiques au détriment de la rigueur universitaire.
-
3. Radio et Podcasts
-
RCF — Émission « Au pied de la lettre » (10 mars 2019)
-
Un grand entretien de 55 minutes avec les deux auteurs où ils expliquent pourquoi la philosophie médiatique actuelle est une illusion des discours « citoyens ».
-
Ils y défendent la nécessité de « démasquer les fripons » pour redonner ses lettres de noblesse à la pratique philosophique.
-
Synthèse des thèmes récurrents
-
La dérive mercantile : La transformation de la philosophie en « management complice » ou en animation pour croisières de luxe.
-
La pauvreté stylistique : Des textes formatés, comparables à de simples corrigés de baccalauréat.
-
Le divorce avec la réalité : Une préférence pour les généralités abstraites plutôt que pour l’analyse concrète des faits.
— FIN DE LA REVUE DE PRESSE AVEC GOOGLE GEMINI —

Mon rapport de lecture
Serge-André Guay, Observatoire des nouvelles pratiques philosophiques
Permettez-moi d’emblée une citation tirée de la conclusion du livre « Les imposteurs de la philo » de Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau. On peut y lire : « la capacité à douter devrait être la marque de l’intellectuel (…) ».
Nous avons insisté en introduction sur ce qui réunissait les auteurs dont nous avons traité, sans vouloir cependant minimiser ce qui les sépare : si Pépin tient un discours relativement neutre socialement, apolitique, comme une belle dissertation en Sorbonne, Lagasnerie se veut au contraire très politisé et conteste radicalement toutes les institutions sociales, tandis qu’entre les deux, Raphaël Enthoven s’attaque régulièrement à des sujets d’actualité dans ses chroniques et Vincent Cespedes a également écrit sur le monde contemporain, notamment sur les Gilets jaunes. Il y a ainsi plusieurs façons d’être un intellectuel grand public, avec un rapport au monde social plus ou moins distant, mais dans tous les cas il reste une distance qui, si elle est nécessaire au recul que permettent la culture et la réflexion, devient problématique lorsque l’intellectuel médiatique la revendique au point de s’enfermer dedans.
« (…) Plus gênant encore est le manque de distance par rapport à soi, car si la capacité à douter devrait être la marque de l’intellectuel, cet exercice n’amène pas le succès, rebute et ne fait pas d’audimat ; (…) »Plus gênant encore est le manque de distance par rapport à soi, car si la capacité à douter devrait être la marque de l’intellectuel, cet exercice n’amène pas le succès, rebute et ne fait pas d’audimat ; un personnage médiatique doit au contraire afficher une confiance inébranlable pour répondre à l’attente de messages simplifiés et de sens immédiat, le temps d’une interview ou d’une vidéo courte, alors que la philosophie ne peut avoir pour but d’être simplement agréable, même si elle adopte un style plaisant.
Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau, Les imposteurs de la philo, préface de Michel Onfray, Conclusion (Les illusions lyriques d’une philosophie néo-adolescente), Édition Le Passeur Éditeur, Paris, 2019, p.p. 198-199.
Au Québec, les imposteurs de la philo dont il est question dans ce livre demeurent inconnus et c’est très bien ainsi. De notre côté de l’Atlantique, la philosophie occupe très peu d’espace dans nos médias. Et je l’ai souligné dans une lettre d’opinion intitulé « Le Québec, un désert philosophique » publiée par le seul et unique quotidien québécois, LE DEVOIR, à faire une place de choix à la philosophie (une fois par mois). Je dénonçais l’absence de nos professeurs de philosophie sur la scène médiatique à l’occasion de la Journée mondiale de la philosophie; une fois par an ne serait pas de trop.
Célébrée chaque année à l’échelle planétaire depuis 2002, la troisième jeudi du mois de novembre, la Journée mondiale de la philosophie passe une fois de plus sous silence au Québec cette année. J’ai nettement l’impression que le Québec est un désert philosophique avec une oasis ici et là.
Pourquoi nos professeurs de philosophie ne prennent-ils pas d’assaut la scène publique et médiatique à l’occasion de cet événement ? Pourtant, ils craignent sur la mobilisation populaire lorsque l’enseignement de la philosophie au collégial se voit remis en cause.
Et pourquoi nos philosophes ne s’impliquent-ils pas auprès des médias pour susciter l’intérêt de la population ?
Mettre à l’avant la philosophie, ne serait-ce qu’une fois l’an, c’est insister sur l’importance du développement de l’esprit critique au sein de la société.
LE DEVOIR, Le Québec un désert philosophiques ?, Serge-André Guay, Opinion – Lettres, Montréal, le 10 novembre 2025.
Mais si ce qui se passe en France avec les imposteurs de la philo devait se reproduire au Québec, on en finirait plus de relever les scandales. Non pas que les Québécois soient anti-philo mais plutôt anti-chicane (Une chicane est une dispute, une chamaillerie ou une tracasserie. Au Québec, « se chicaner » signifie se disputer, et « chercher la chicane » veut dire provoquer un affrontement).
La spécificité du marché québécois
Au Québec, le paysage éditorial est en effet très différent de celui de la France :
-
Absence de « Philo Pop » : Contrairement à la France, où des figures comme Raphaël Enthoven ou Charles Pépin occupent un créneau massif, le Québec n’a pas vraiment de « stars » de la philosophie médiatique. Ici, la place est occupée par des experts en sciences humaines (psychologues, sociologues) ou des intervenants sociaux.
-
La domination du « Pratique » : Ce qui se vend sous l’étiquette « bien-être » au Québec, ce sont essentiellement des outils cliniques ou de la psychologie vulgarisée (ex: Sonia Lupien sur le stress, Rose-Marie Charest sur les relations). On est dans le « comment faire » bien plus que dans le « comment penser » (la philo pop).
Le poids réel du livre « Pratique » au Québec
Si l’on écarte la romance, le secteur qui nous intéresse — celui qui pourrait entrer en conflit avec la démarche philosophique — est celui de la Psychologie / Santé / Vie pratique.
| Données BTLF (Québec) | Observations |
| Ventes annuelles | Ce secteur représente environ 18 % à 20 % du marché total. |
| Origine des titres | Contrairement à la fiction, plus de 50 % des titres à succès dans cette catégorie sont écrits par des Québécois. |
| Thématiques | Le public québécois achète massivement sur l’anxiété, le TDAH, l’épuisement et le deuil. |
Pourquoi la « Philo Pop » ne « pogne » pas ici ?
Plusieurs hypothèses peuvent expliquer l’absence de philosophie médiatique au Québec :
-
Pragmatisme nord-américain : Le lecteur québécois cherche souvent une solution concrète à un problème précis (approche psychologique). La dissertation philosophique à la française est perçue comme trop abstraite ou déconnectée.
-
Culture égalitaire : La figure du « maître à penser » ou de l’intellectuel en surplomb (typiquement critiquée dans Les imposteurs de la philo) passe mal au Québec, où l’on préfère l’approche du « vulgarisateur » ou du « coach ».
Les philosophes praticiens québécois (très peu nombreux) ne concurrencent pas avec des philosophes médiatiques (puisqu’ils n’existent pas ici). En revanche, le marché du livre saturé par la psychologie clinique vulgarisée au détriment de la philosophie.
Le risque n’est donc pas la « philosophie 0 % », mais la substitution complète de la réflexion philosophique par le diagnostic psychologique (pop psycho, pensée positive, développement personnel).
1. Profs de philo à vendre, Raphaël Enthoven et Charles Pépin
Lorsqu’il n’est pas un riche héritier comme Platon ou Schopenhauer, le philosophe gagne généralement sa vie, depuis le XIXe siècle, en devenant professeur de philosophie : il enseigne alors la pensée des autres ainsi que des techniques de réflexion, tout en corrigeant les travaux de ses élèves, une transformation qui crée une ambiguïté entretenue par les enseignants eux-mêmes qui revendiquent volontiers l’étiquette prestigieuse de « philosophe ». Pourtant, un professeur de philosophie n’est pas plus nécessairement philosophe qu’un professeur d’anglais n’est Anglais ou qu’un professeur de mathématiques n’est mathématicien au sens créateur du terme, et nous vivons plus que jamais sous le règne de ces « profs de philo » dont la fausse clarté indigente, indexée sur la demande du marché, ne constitue en rien un remède à l’illisibilité de la philosophie universitaire, les deux formant plutôt l’avers et le revers d’une même médaille marquée par la bêtise, la prétention et la vacuité.
Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau, Les imposteurs de la philo, préface de Michel Onfray, 1. Profs de philo à vendre, Raphaël Enthoven et Charles Pépin, Édition Le Passeur Éditeur, Paris, 2019, p.p. 27-28.
Parlant de la mini-chronique de Raphaël Enthoven au sujet de Uber, Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau nous parlent de l’ubérisation de la philosophie (…) ».
Au lieu de nous proposer une véritable réflexion philosophique et sociologique sur le phénomène de l’ubérisation, Raphaël Enthoven se contente, comme à son habitude, d’une petite chronique censément « brillante » mais assez atterrante et empreinte d’un mépris social inconscient pour les professions non intellectuelles ; ainsi, à l’image de Sartre observant les garçons de café depuis le Flore avec la lucidité du philosophe « libre » face aux automates du monde social, Enthoven — qui n’écrira sans doute jamais un ouvrage de l’envergure de L’Être et le néant — observe le chauffeur Uber avec la supériorité condescendante d’un jeune homme bien né à qui tout a réussi.
Alors que c’est toujours l’autre qui est perçu en représentation, comme ce chauffeur précaire qu’on observe sans jamais remettre en question le philosophe paradant dans les médias, il y aurait pourtant beaucoup à dire sur l’ubérisation de la philosophie : une pratique désormais à la carte et sur commande, dont le format s’adapte aux exigences temporelles du client, transformant le « fast-thinker » décrit par Bourdieu en un travailleur aux petits soins, obligé d’être toujours prévenant et souriant à l’image d’un prestataire de service. Cependant, si ce nouveau clerc de la pensée partage avec Karim de Bobigny cette forme de précarité fonctionnelle et de soumission au marché, la comparaison s’arrête brutalement devant la réalité comptable, puisqu’il y a fort à parier qu’à la fin du mois, la fiche de paye du philosophe médiatique affichera un zéro de plus que celle du chauffeur Uber.
Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau, Les imposteurs de la philo, préface de Michel Onfray, 1. Profs de philo à vendre, Raphaël Enthoven et Charles Pépin, Édition Le Passeur Éditeur, Paris, 2019, p.p. 44-45.
Et parlant de Charles Pépin, ils écrivent :
(…) S’il est tout à fait normal qu’un professeur de philosophie élabore des corrigés de dissertation formatés pour ses élèves de terminale dans l’optique du baccalauréat, il est nettement plus contestable de voir ces mêmes contenus transformés en livres ou en conférences monnayables pour le grand public, un procédé qui relève moins d’une démarche louable d’éducation populaire que d’une pulsion de profit facile. Ce fait est illustré par le succès commercial massif de Charles Pépin, dont les ouvrages comme le roman La Joie sont traduits dans une vingtaine de pays, et dont l’essai sur la confiance en soi s’affichait fièrement dans le métro parisien en janvier 2019 pour célébrer ses cent mille exemplaires vendus.
Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau, Les imposteurs de la philo, préface de Michel Onfray, 1. Profs de philo à vendre, Raphaël Enthoven et Charles Pépin, Édition Le Passeur Éditeur, Paris, 2019, p. 52.
La présence de Charles Pépin au Québec illustre parfaitement le décalage entre le modèle français du « philosophe médiatique » et la réalité plus pragmatique du milieu philosophique québécois. Voici une analyse de son influence et de sa réception dans la province :
Un succès de librairie incontestable
Bien que vous notiez qu’il n’existe presque pas de « philo pop » locale, Charles Pépin est l’un des rares auteurs français de ce créneau à s’imposer dans les librairies québécoises.
-
Ses essais, comme La Confiance en soi : une philosophie ou Les Vertus de l’échec, occupent souvent les têtes de gondole dans les grandes chaînes (Renaud-Bray, Indigo).
-
Son succès repose sur une approche « pratique » qui résonne avec le public québécois : il ne propose pas une métaphysique complexe, mais une sagesse appliquée aux défis du quotidien.
Le contraste avec le modèle québécois
Comme vous l’avez souligné dans vos réflexions sur le statut du professeur, la réception de Pépin au Québec met en lumière deux visions opposées de la discipline :
-
Le modèle Pépin (France) : Le passage de l’enseignement (le cours de terminale) au produit marchand (le livre à 100 000 exemplaires, les conférences). C’est ce que les auteurs de Les imposteurs de la philo dénoncent comme une pulsion de gain facile.
-
Le modèle Québécois : Ici, le professeur de cégep ou d’université reste généralement dans un cadre institutionnel ou pédagogique. La distinction entre « enseignant » et « philosophe » est souvent plus rigide, et l’idée de transformer ses notes de cours en best-seller de développement personnel est moins ancrée dans la culture académique locale.
Pépin et la « Psychologisation »
Au Québec, le créneau du « mieux-vivre » est massivement occupé par les psychologues cliniciens. Charles Pépin réussit à s’y frayer un chemin en utilisant un langage qui flirte avec la psychologie populaire tout en conservant le prestige du titre de « philosophe ».
-
Pour le lecteur québécois, Pépin n’est pas vu comme un héritier de Sartre ou de Platon, mais plutôt comme un vulgarisateur de haut niveau dont les thèmes (échec, confiance, rencontre) complètent l’offre de santé mentale existante.
Charles Pépin représente le risque de voir la philosophie devenir une pensée de service. Pépin est souvent perçu par ses détracteurs comme celui qui a « ubérisé » sa discipline, la rendant plaisante et immédiatement consommable pour un public en quête de solutions rapides.
Le passage du chercheur à l’« expert » médiatique ne repose pas sur la validation par les pairs ou sur l’originalité des travaux, mais sur la maîtrise d’un format de communication spécifique où la rapidité et la clarté l’emportent sur la profondeur. Pour les programmateurs de télévision et de radio, le bon « client » n’est pas le spécialiste pointu qui risque de nuancer son propos ou d’avouer ses doutes — ce qui casserait le rythme de l’émission — mais celui qui est capable de livrer une opinion tranchée sur n’importe quel sujet d’actualité, du terrorisme au bonheur en passant par l’intelligence artificielle, en moins de deux minutes. Cette omniscience de façade crée un cercle vicieux de notoriété : plus un auteur est présent dans les médias, plus il est perçu comme légitime par le grand public, ce qui finit par marginaliser les véritables chercheurs dont le discours, jugé trop aride ou trop lent, ne survit pas à l’exigence d’audimat et de divertissement immédiat.
Parlant de l’essai Les vertus de l’échec de Charles Pépin, Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau écrivent :
Cet essai de deux cents pages illustre parfaitement la « méthode Pépin » qui consiste à s’approprier un sujet à forte résonance psychologique et universelle — l’échec — pour le transformer en un produit parfaitement adapté aux exigences des séminaires d’entreprise. Charles Pépin y intervient régulièrement pour enseigner aux cadres comment transformer leurs revers en tremplins pour « rebondir », structurant son ouvrage en seize courts chapitres où les références philosophiques sont saupoudrées de manière thématique, proposant tour à tour une lecture chrétienne, stoïcienne, existentialiste ou psychanalytique de l’échec. Grâce à un sens aigu de la formule facile et percutante, telle que « Rater, ce n’est pas être un raté », il parvient à séduire un public de cadres et de catégories socioprofessionnelles supérieures en quête de sens immédiat et de valorisation personnelle.
Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau, Les imposteurs de la philo, préface de Michel Onfray, 1. Profs de philo à vendre, Raphaël Enthoven et Charles Pépin, Édition Le Passeur Éditeur, Paris, 2019, p. 58.
La conclusion du premier chapitre du livre « Les imposteurs de la philo » se lit comme suit :
La recherche de la clarté ne doit pas s’ériger en dogme, car elle recèle des dérives et des dangers tout aussi redoutables que ceux du jargon, bien que de nature différente. Dans les cas emblématiques d’Enthoven et de Pépin, cette clarté devient le synonyme d’une facilité, d’une superficialité et d’un avachissement intellectuel qui, par leur conformisme, rendent la pratique réelle de la philosophie impossible. Loin de rehausser l’image du penseur, cette approche ne vaut guère mieux que le jargon hermétique du phénoménologue ou les délires postmodernes, laissant l’observateur, telle une figure de Diogène moderne une lanterne à la main, errer à la recherche d’une philosophie introuvable. Finalement, nos « profs de philo » médiatiques s’enlisent dans une clarté indigente qui occulte la nécessité d’une véritable clarté intelligente, laquelle demeure indissociable d’une exigence intellectuelle rigoureuse.
Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau, Les imposteurs de la philo, préface de Michel Onfray, 1. Profs de philo à vendre, Raphaël Enthoven et Charles Pépin, Édition Le Passeur Éditeur, Paris, 2019, p. 67.
Préoccupation
La lecture du livre « Les imposteurs de la philo » révèle les conditions sociales et commerciales difficiles dans lesquelles exercent les philosophes praticiens, consultant ou cliniciens français. Je me préoccupe de la perception des nouvelles pratiques philosophiques par les Français sous l’influence de la philo-pop prêchée par les imposteurs de la philo. Est-ce que les Français intéressés par la consultation philosophique privée se présente avec une perception de loin diluée de la philosophie ?
Conclusion

J’accorde à ce livre quatre étoile sur cinq !
Je vous recommande la lecture du livre « Les imposteurs de la philo » de Henri de Monvallier et Nicolas Rousseau aux Éditions Le Passeur Éditeur paru en 2019.





