
Et si la philosophie n’avait rien à faire sur le divan ?
Pourquoi le conseil philosophique doit quitter le modèle thérapeutique pour embrasser celui de l’éducation existentielle.
Source principale de cet article
Weiss, M. N. (2017). « Wise up! » – Philosophical Practice as Lifelong Learning? Journal Lessico di Etica Pubblica.
Au sujet de Michael Noah Weiss
Michael Noah Weiss est un enseignant-chercheur, auteur et praticien de la philosophie, spécialisé dans la philosophie de l’éducation, la pédagogie des adultes et les pratiques philosophiques appliquées (comme le dialogue socratique).
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Et si la philosophie n’avait rien à faire sur le divan ?
Pourquoi le conseil philosophique doit quitter le modèle thérapeutique pour embrasser celui de l’éducation existentielle.
Le succès ne se dément pas. Depuis les années 1990 et le best-seller mondial de Lou Marinoff, Platon, pas le Prozac !, la « philosophie pratique » s’est imposée comme une alternative séduisante au prêt-à-penser. Partout dans le monde, des praticiens proposent de mettre les grands textes au service des crises du quotidien. Pourtant, cette discipline souffre d’un péché originel : en se calquant dès ses débuts sur le modèle du counseling (la consultation individuelle), elle s’est dangereusement rapprochée de la psychothérapie.
Une impasse, tant sur le plan théorique que juridique. Comment prouver la spécificité de la philosophie face aux thérapies par la parole existantes ? De plus, la réglementation de plus en plus stricte du secteur de la santé (comme en Autriche ou aux États-Unis) interdit souvent à des non-médecins de prétendre soigner le mal-être psychologique.
Dans un article universitaire majeur intitulé « Wise up ! », le chercheur Michael Noah Weiss propose une recontextualisation salutaire : et si la philosophie n’avait rien à faire dans le cabinet d’un thérapeute ? Et si sa véritable place était dans le champ de l’éducation des adultes et de l’apprentissage tout au long de la vie ?
La sagesse ne s’enseigne pas, elle s’apprend
Pour opérer ce basculement, il faut d’abord redéfinir ce qu’est la philosophie. En s’appuyant sur les travaux de l’historien Pierre Hadot, Weiss rappelle que dans l’Antiquité, la philosophie n’était pas un discours académique abstrait, mais une paideia : une autoformation, un mode de vie exigeant guidé par un idéal régulateur, la sagesse (phronesis).
Or, la sagesse n’est pas un stock de connaissances que l’on peut accumuler. Citant le célèbre dialogue du Ménon de Platon, l’auteur rappelle ce paradoxe fondamental : la vertu et la sagesse pratique sont impossibles à enseigner par un professeur. Aucun maître ne peut vous dicter qui vous êtes. La sagesse ne s’enseigne pas : elle s’apprend, uniquement par l’introspection, l’auto-réflexion et l’expérience vécue. La pratique philosophique devient alors une démarche d’éducation existentielle, et non un traitement.
Briser le « périmètre » : la feuille de route pour sortir de la caverne
Quelle est alors la mission du praticien philosophe s’il n’est ni prof, ni psy ? Le texte propose une « feuille de route » stimulante, articulée autour du concept de « vision du monde » théorisé par Ran Lahav.
Chacun d’entre nous possède une philosophie personnelle inconsciente faite de valeurs, de croyances et d’attitudes. C’est ce que Lahav appelle notre « périmètre ». D’un côté, ce périmètre nous rassure : c’est notre zone de confort. De l’autre, il nous enferme : c’est notre prison mentale, notre propre caverne platonicienne.
Le processus de transformation philosophique se déroule alors en deux étapes cruciales :
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L’auto-investigation : Cartographier son périmètre pour prendre conscience de la philosophie que l’on vit concrètement (et pas seulement de celle que l’on prétend avoir).
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La transcendance de soi : Oser franchir la frontière de ce périmètre pour sortir de la caverne.
C’est ici que la rupture avec la psychothérapie est la plus radicale. Là où la thérapie cherche bien souvent à réparer le périmètre pour que l’individu s’y sente à nouveau « bien au chaud et confortable » (comfy and cozy), la philosophie pousse à l’évasion. Elle ne cherche pas à rendre la prison plus agréable, mais à donner la force de s’en échapper.
L’éloge de l’incertitude : l’ignorance socratique comme boussole
Faire le choix de sortir de sa caverne mentale implique un prix à payer : s’exposer à l’inconnu et embrasser son non-savoir. C’est le retour à la célèbre posture de Socrate : « Je sais que je ne sais rien ».
Dans une société moderne obsédée par la performance, le contrôle et les réponses immédiates, se retrouver ainsi « projeté dans le grand ouvert » face au mystère de l’existence peut provoquer ce que Heidegger appelait une anxiété existentielle. Mais pour la philosophie pratique, cette anxiété n’est pas un symptôme à éradiquer : elle est la source même de notre édification. C’est au moment exact où nos certitudes s’effondrent que le véritable apprentissage commence.
En acceptant de vivre dans l’incertitude, l’individu est forcé de développer des attitudes de vie fondamentales que Weiss et Hansen mettent en lumière :
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La responsabilité : N’ayant plus de dogmes sur lesquels se reposer, l’individu devient pleinement responsable de ses choix.
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L’humilité : Reconnaître son ignorance, c’est accepter l’idée que l’on peut se tromper et s’ouvrir aux autres perspectives.
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Le courage : Se tenir debout dans l’incertain exige une véritable force d’âme.
Conclusion : Une nécessité pour notre siècle
À l’ère de la mondialisation et du relativisme généralisé, la tentation est grande de se replier sur des certitudes rigides ou de chercher un soulagement rapide sur le divan des thérapeutes.
La force de la thèse de Michael Noah Weiss est de nous rappeler la dignité originelle de la démarche philosophique. Elle n’est pas une béquille médicale, mais un voyage d’autoformation qui dure toute la vie. En cultivant une conscience aiguë de notre non-savoir, la philosophie ne nous guérit pas de nos questions : elle nous rend enfin capables de les vivre.
Au sujet de l’auteur
Michael Noah Weiss est un enseignant-chercheur, auteur et praticien de la philosophie, spécialisé dans la philosophie de l’éducation, la pédagogie des adultes et les pratiques philosophiques appliquées (comme le dialogue socratique).
Profil académique et universitaire
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Éducation : Originaire d’Autriche, il a fait ses études universitaires à l’Université de Vienne, où il a obtenu un master, puis un doctorat (Dr. phil.) en philosophie des sciences en 2007.
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Professeur au sein de l’USN : Il est professeur au Département des sciences de l’éducation de l’Université du Sud-Est de la Norvège (University of South-Eastern Norway – USN). Ses enseignements et ses compétences couvrent la philosophie des sciences, l’éducation des adultes, la philosophie de l’éducation et la didactique du dialogue.
Spécialiste de la « Philosophie pratique »
Michael Noah Weiss s’est fait connaître à l’échelle internationale pour ses contributions théoriques et pratiques à la philosophie appliquée (le fait d’utiliser la philosophie en dehors des cercles académiques, dans la vie courante et professionnelle).
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Recherche réflexive : Ses recherches portent sur la manière dont le dialogue philosophique peut aider à développer la phronesis (la sagesse pratique aristotélicienne), les compétences de vie (life skills) et la citoyenneté démocratique chez les étudiants et les adultes.
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Le manuel socratique : Il est notamment le directeur de publication (éditeur) de l’ouvrage de référence The Socratic Handbook: Dialogue Methods for Philosophical Practice (Le Manuel Socratique, 2015), qui réunit différentes méthodologies de dialogue philosophique.
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Engagement associatif : Il a été le vice-président de la Société norvégienne de pratique philosophique (Norwegian Society for Philosophical Practice).
Thèse principale (en lien avec le texte étudié)
Comme le montre l’article « Wise Up ! » (2017) que vous avez partagé, sa ligne directrice consiste à sortir la philosophie pratique de l’ombre de la psychologie et de la thérapie. Il défend fermement l’idée que s’asseoir avec un philosophe praticien ne sert pas à « soigner » un trouble mental (ce qui relève de la médecine), mais s’inscrit dans un processus éducatif continu et existentiel visant à cultiver l’émerveillement et l’humilité face à ce que l’on ne sait pas.
(Note : Ne pas le confondre avec Michael Weiss, un journaliste d’investigation et auteur américain spécialisé dans les affaires internationales et la Russie, qui est une tout autre personne).
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