Article # 303 – La conscience de soi, Louis Lavelle, Collection « Les Cahiers Verts » n° 18, Grasset, Paris, 1933

Rendu disponibles en libre accès par Les classiques des sciences sociales, Université du Québec à Montréal - Université du Québec à Chicoutimi (Québec - Canada)
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RAPPORT DE LECTURE


LAVELLE, Louis, La conscience de soi, Paris, Bernard Grasset, Éditeur, coll. « Les Cahiers Verts », 1933, 312 p.


Notice bibliographique

  • Auteur : Louis Lavelle (1883-1951)

  • Titre : La conscience de soi

  • Nature du texte : Texte intégral issu de l’œuvre homonyme.

  • Structure de l’analyse : Le document se compose d’une préface générale synthétisant les enjeux de l’ouvrage face à « l’erreur de Narcisse » , suivie de douze chapitres thématiques structurés .

Introduction générale et cadre philosophique

L’ouvrage de Louis Lavelle s’articule autour d’une thèse centrale : la conscience que l’individu possède de lui-même ne se distingue pas de son propre être (« la conscience que nous avons de nous-même, c’est nous-même »). Le point de jaillissement du « moi » ou du « je » représente l’unique intersection au monde où se produit une coïncidence parfaite entre « connaître » et « être ».

Néanmoins, cette philosophie refuse d’enfermer le sujet dans un solipsisme stérile. Lavelle s’inscrit en faux contre « l’erreur de Narcisse ». Contempler son reflet dans un miroir revient à ne saisir qu’une ombre vaine et chosifiée, une illusion corporelle menant à la mort spirituelle par amour de soi. Pour l’auteur, le moi n’a aucune réalité antérieure à l’acte par lequel il s’interroge sur son devenir. La conscience de soi n’est pas un repli, mais une structure ouverte : elle enveloppe la conscience du monde. Réduit à lui-même, le moi n’appréhenderait que le vide, et c’est le monde qui vient remplir ce vide, tandis que la conscience donne en retour son sens au spectacle de l’univers.

Analyse thématique et structurelle de l’œuvre

I. La nature de la conscience : entre être, ambiguïté et dialogue

La conscience est définie par l’auteur comme « une petite flamme invisible et qui tremble ». L’existence du sujet fluctue selon l’intensité de cette clarté : quand elle décroît, l’existence fléchit ; quand elle s’éteint, l’existence cesse. Loin d’être une prison close, elle possède des murs qui « reculent indéfiniment » à mesure qu’elle croît et s’ouvre à l’univers. Lavelle souligne qu’aucun état de conscience — pas même la souffrance ou le péché — ne s’avère pire que l’insensibilité, car ils demeurent des indices de la puissance vitale.

Cette conscience porte en elle une ambiguïté fondamentale. Sa fonction première est de rompre l’unité originelle du monde en opposant un « Moi » au « Tout ». Cette séparation engendre une inquiétude, un malaise, voire une punition (« la faute originelle ») , mais elle s’avère également le principe de toute rédemption et de retour à Dieu. Le drame de l’existence réside dans cette double relation : l’homme est un corps contenu dans le monde, mais il est aussi un esprit dans lequel le monde même est contenu. Le moi oscille perpétuellement entre la vie du corps (compagnon indocile) et la vie de l’esprit.

En outre, la conscience de soi se structure comme un dédoublement dialogique. Être seul avec soi implique d’être deux : un être qui parle et un autre qui écoute, l’un qui regarde et l’autre qui est regardé. Ce dialogue interne s’appuie notamment sur la mémoire, outil subtil et cruel qui saisit la réalité du sujet dans un mouvement de recul, au moment précis où l’acte accompli devient déjà une réalité passée et étrangère .

II. Le pouvoir créateur du moi et l’impératif du choix

Pour Lavelle, le moi n’est pas une entité statique ou une « chose » donnée une fois pour toutes. Il se définit comme « un simple pouvoir » et comme « un être qui se donne tous les jours à lui-même ». Il n’y a pas de césure entre la connaissance de soi et la création de soi : « se connaître, ce n’est point découvrir et décrire un objet qui est soi, c’est éveiller en soi une vie cachée ». Le moi naît de la conscience même qu’il prend de ses puissances et de l’assentiment qu’il leur accorde. Avant cette actualisation, les forces et tendances internes ne sont que de pures possibilités virtuelles, des forces agissant parfois en nous mais sans nous (comme l’instinct ou l’inspiration) .

Puisque le moi dispose du pouvoir de devenir à chaque instant autre chose , il est contraint de se choisir. Ce choix s’opère au sein d’un débat entre plusieurs personnages intérieurs ou composantes (le corps, les désirs, l’imagination, la raison) auxquels le moi décide de se rendre solidaire. Lavelle insiste sur la responsabilité éthique de ce choix : la semence de tous les vices réside en l’homme, et il suffit d’un peu de complaisance pour les faire croître. Choisir le meilleur ne consiste pas à mutiler ou étouffer sa nature inférieure, mais à en utiliser la force cachée pour la transfigurer et unifier un « peuple tumultueux dont le moi est l’arbitre ».

Composante du Moi Statut avant la conscience Statut par le choix et l’action
Tendances / Forces de la nature

Pures possibilités cachées, virtuelles

Substances assumées, converties

Le Corps / L’Animal

Vibration intérieure subie, présence brute

Matière infléchie et transfigurée

L’Intention

Absente ou purement virtuelle

Acte qui réalise le moi et engage sa responsabilité

III. Épistémologie : intelligence, attention et dialectique

1. Ombre, lumière et limites de la connaissance

Lavelle développe une métaphore optique pour expliciter la connaissance. L’intelligence découvre le réel en le tirant des ténèbres, feignant de le créer. Dieu est assimilé à la lumière pure : on ne le voit pas directement, mais c’est en lui que l’on voit tout le reste. Par conséquent, le principe même de la connaissance doit échapper à la connaissance. L’homme ne peut contempler l’éclat du soleil ou de l’esprit pur sans être aveuglé ; il a besoin de l’ombre. L’ombre est la sensation, la limite protectrice qui abrite l’âme contre l’absolu de la vérité. La connaissance humaine s’établit donc dans une demi-clarté, saisissant le combat entre l’ombre et la clarté.

2. Phénoménologie des sens : la vue et l’ouïe

L’auteur oppose et complète les fonctions de la vue et de l’ouïe, érigées en sens majeurs de la connaissance:

  • La vue : Elle offre une possession intellectuelle, désintéressée et contemplative du monde matériel. Elle exige une distance, un recul par rapport à l’objet pour le transfigurer en un « visage spirituel » et embrasser l’immensité du Ciel.

  • L’ouïe : Elle enregistre les ébranlements intérieurs des corps et les messages qu’ils nous adressent. Alors que la lumière révèle le monde, c’est le Verbe (le son, la voix) qui l’a créé. L’ouïe favorise la communication directe avec l’homme et engage une complicité intime avec le créateur.

3. Le rôle de la raison et le piège de la dialectique

Lavelle dénonce une certaine « volupté de raisonner » qui flatte l’amour-propre et la chair. Le sujet dialectique tend parfois à préférer l’argument subtil qui démontre son habileté à la vérité pure dont l’évidence l’humilie. Si le raisonnement est un auxiliaire nécessaire comparable au toucher de l’aveugle, progressant pas à pas de raison en raison , il comporte le risque de rompre le contact avec le réel et d’engendrer des artifices ou des contradictions. La véritable connaissance suppose de s’élever au-dessus des raisons par un acte de simple vue et de contemplation, où l’individu s’oublie pour s’effacer humblement devant l’objet.

4. La discipline et la souplesse de l’attention

L’attention est le seul vecteur intellectuel qui dépende directement de la volonté humaine (« en réalité, il n’y a que l’attention qui dépende de nous »). Elle consiste à maintenir en soi une ouverture transparente, libre de toute tension paralysante, de hâte ou d’amour-propre . L’attention parfaite fusionne l’activité (consentement pur) et la passivité (accueil du don). Elle trouve son acmé dans l’attention à Dieu, où l’esprit se libère de l’attachement aux objets particuliers pour embrasser la totalité de l’existence.

IV. La dualité relationnelle : l’amour-propre contre l’amour universel

1. L’amour-propre comme principe de clôture et de souffrance

L’amour-propre est corrélatif aux limites de l’être fini. Il pousse l’individu à s’établir faussement comme le centre exclusif de l’univers tout en le privant de centre réel, car seule l’idée du Tout peut centrer le moi. L’amour-propre aliène le sujet de plusieurs manières :

  • Par la comparaison : Il évalue constamment le moi par rapport à autrui et non vis-à-vis de son idéal propre, se réjouissant des biens misérables uniquement parce que les autres en sont privés.

  • Par l’inscription temporelle : Il arrache le sujet au présent pour l’enfermer dans la honte ou le regret du passé (l’irréparable) et l’angoisse ou le désir de l’avenir (l’imaginaire).

  • Par la falsification : Il fait obstacle à la sincérité objective et s’insinue jusque dans les victoires apparentes de l’esprit.

2. L’amour véritable comme ouverture et désintéressement

À l’inverse, l’amour authentique est « un don de soi toujours actuel » et un consentement qui ébranle la volonté jusqu’à sa racine. Il abolit les barrières de l’individualité et résout le débat de l’amour-propre au profit d’une union universelle. Lavelle distingue l’amour du désir : le désir est une tension vers un objet dont on est privé et meurt dans sa propre satisfaction, s’inscrivant dans les vicissitudes du temps. L’amour, quant à lui, s’accomplit pleinement dans la possession spirituelle et contemplative ; il se renouvelle incessamment de lui-même et introduit l’être dans l’éternité.

L’amour possède le pouvoir souverain de « transformer les idées en êtres ». En se donnant sans rien exiger en échange, le sujet s’unit à l’esprit pur et participe à l’acte même de la création divine, où aimer et créer se confondent.

V. Philosophie de l’action : le consentement, le jeu de l’occasion et le loisir

1. L’acte pur et le consentement

Lavelle sépare nettement l’action phénoménale de l’« acte pur ». L’action s’inscrit dans la durée temporelle, rencontre des résistances matérielles, exige des efforts et peut échouer. L’effort n’est pas le signe d’une activité accomplie, mais la marque de sa limitation : l’être qui agit par effort résiste à l’activité plutôt qu’il n’y consent.

L’acte pur, en revanche, ignore l’effort, la fatigue, la durée et l’échec. Il consiste en un consentement pur et docile à la puissance divine qui traverse le sujet. La volonté humaine a un rôle modeste mais souverain : elle n’est que le véhicule de cette force supérieure et doit simplement lui ouvrir un passage en faisant taire l’amour-propre.

2. La dialectique du loisir et du divertissement

L’activité humaine oscille entre plusieurs modalités existentielles :

  • Le divertissement : Il est le symptôme de l’impuissance du moi à se suffire à lui-même. Le sujet diverti cherche le bonheur dans des objets extérieurs et superficiels (les voyages, l’agitation). Le divertissement divise l’attention, aliène le sujet dans le temps et l’empêche de se consacrer au présent.

  • Le loisir : Purgé de toute pensée de division, le loisir est la condition du sage. Il ne se confond pas avec l’inertie ou l’oisiveté (qui est la corruption du loisir). Le loisir authentique permet une jouissance désintéressée de soi et du monde, affranchie de l’utilité brute. Au sommet de la vie spirituelle, le loisir se fond si intimement avec le travail qu’on ne peut plus les distinguer.

  • L’occasion : Les occasions de l’existence sont des propositions continues de la Providence. Le sage ne cherche pas à les créer ou à les devancer par de vastes projets imaginaires, mais il y répond avec tact, agilité et docilité, adaptant son initiative au rythme de l’univers.

VI. Le Temps : l’illusion chronologique face au Présent Éternel

Le temps exerce une triple fonction : il est le créateur, le conservateur et le destructeur de l’être fini. Il suspend l’homme entre l’être et le néant dans une « création continuée ». C’est une condition nécessaire au développement de la nature finie ; toutefois, le temps est aussi une construction de l’amour-propre issue de notre absence à nous-mêmes.

Lavelle décompose les trois instances temporelles :

  1. Le passé : Unique, immuable et fixé, il est la seule instance que l’homme puisse véritablement connaître et contempler. Il soutient le présent comme des couches géologiques. Le danger est qu’il s’accumule jusqu’à obstruer l’esprit.

  2. L’avenir : Dissimulé, double et incertain, il plonge la sensibilité commune dans une oscillation perpétuelle entre l’espoir et la crainte. L’erreur des hommes est de s’y réfugier par messianisme ou par hâte fébrile, ajournant sans cesse le moment de vivre.

  3. Le présent : Il semble dépourvu de réalité mathématique puisqu’il n’est que le point de croisement fugace entre le passé et l’avenir. Pourtant, « tout l’Etre s’y trouve ». Le présent est le seul point de contact avec l’éternité.

La sagesse réside dans l’« acte de présence », par lequel l’intelligence et la volonté s’absorbent entièrement dans l’activité actuelle, abolissant la conscience de la fuite du temps pour s’établir dans un présent immobile, unifié et éternel.

VII. Eschatologie et mort : accomplissement de l’individu

La mort ne doit pas être pensée comme le néant, mais comme le pôle antithétique indispensable qui confère à la vie son caractère d’absolu et son acuité tragique. Lavelle récuse l’opposition entre la méditation de la vie et celle de la mort : se préparer à la mort, c’est se préparer à la vie.

La mort accomplit l’être de plusieurs manières :

  • Elle fige les actes : En suspendant le devenir, la mort donne à tout ce que l’homme a accompli un caractère décisif, immobile et irréformable, soustrait aux retouches possibles du temps.

  • Elle libère l’essence spirituelle : Elle détruit l’« être de spectacle » (le corps visible enveloppé de préjugés et d’artifices) pour ne laisser subsister que la vérité pure de l’individu, son intention d’amour la plus dépouillée.

  • Elle réalise la présence spirituelle parfaite : En abolissant la présence corporelle (qui paradoxalement séparait les êtres en favorisant la sécurité matérielle et l’amour-propre) , la mort permet à ceux qui s’aiment de communier dans une présence purement intérieure.

L’homme meurt inachevé dans le temps , mais la mort le transpose dans le système des essences éternelles où il jouit perpétuellement du choix fondamental qu’il a opéré sur la terre.

VIII. Éthique et métaphysique des biens de l’esprit

1. L’identité des biens spirituels

Lavelle sépare rigoureusement les biens sensibles (matériels, périssables, exclusifs) des biens de l’esprit. Les biens matériels accablent, encombrent le regard et l’esprit d’un fardeau opaque. Les biens de l’esprit possèdent des propriétés métaphysiques inverses :

  • Ils n’ont pas de maître et sont universellement accessibles.

  • Ils ne diminuent pas lorsqu’ils passent de main en main, mais se multiplient et s’épanouissent par le partage.

  • Leur possession ne se distingue pas de l’opération même qui les produit : « on ne possède que ce que l’on pense au moment où on le pense ».

2. L’impératif de dépossession et l’état de grâce

Pour accéder à cette richesse spirituelle, le sujet doit paradoxalement s’établir dans un état de parfaite pauvreté, de nudité et de dépossession volontaire. Posséder un objet matériel revient à être possédé par lui. En se vidant de tout attachement à son être séparé, le moi brise ses limites et devient une puissance pure, apte à recevoir le Tout.

Cet état de réceptivité totale coïncide avec l’état de grâce. La grâce apporte une joie surabondante qui s’infiltre par des chemins imprévus. Elle exige le silence absolu de l’amour-propre. Bien qu’elle soit intermittente dans l’expérience humaine, l’homme a pour devoir de se prêter fidèlement à son action contemplative, car c’est dans cette union désintéressée avec Dieu qu’il s’accomplit comme co-créateur de l’univers.

Conclusion

Le rapport de lecture met en lumière la cohérence de l’idéalisme existential de Louis Lavelle. La conscience de soi n’est jamais un repli narcissique sur une intériorité close, mais l’acte même par lequel le sujet s’engendre en s’ouvrant à l’altérité, au monde et à l’absolu divin. Par le consentement à l’acte pur, la discipline de l’attention et le renoncement aux illusions de l’amour-propre, le moi s’affranchit des servitudes de la matière et de la dispersion temporelle. La mort elle-même perd son pouvoir destructeur pour devenir le point d’orgue de l’existence, scellant l’introduction définitive de l’individu réalisé au sein de l’éternité.


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