Article # 303 – La conscience de soi, Louis Lavelle, Collection « Les Cahiers Verts » n° 18, Grasset, Paris, 1933

Rendu disponibles en libre accès par Les classiques des sciences sociales, Université du Québec à Montréal - Université du Québec à Chicoutimi (Québec - Canada)
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RAPPORT DE LECTURE


LAVELLE, Louis, La conscience de soi, Paris, Bernard Grasset, Éditeur, coll. « Les Cahiers Verts », 1933, 312 p.


Notice bibliographique

  • Auteur : Louis Lavelle (1883-1951)

  • Titre : La conscience de soi

  • Nature du texte : Texte intégral issu de l’œuvre homonyme.

  • Structure de l’analyse : Le document se compose d’une préface générale synthétisant les enjeux de l’ouvrage face à « l’erreur de Narcisse » , suivie de douze chapitres thématiques structurés .

Introduction générale et cadre philosophique

L’ouvrage de Louis Lavelle s’articule autour d’une thèse centrale : la conscience que l’individu possède de lui-même ne se distingue pas de son propre être (« la conscience que nous avons de nous-même, c’est nous-même »). Le point de jaillissement du « moi » ou du « je » représente l’unique intersection au monde où se produit une coïncidence parfaite entre « connaître » et « être ».

Néanmoins, cette philosophie refuse d’enfermer le sujet dans un solipsisme stérile. Lavelle s’inscrit en faux contre « l’erreur de Narcisse ». Contempler son reflet dans un miroir revient à ne saisir qu’une ombre vaine et chosifiée, une illusion corporelle menant à la mort spirituelle par amour de soi. Pour l’auteur, le moi n’a aucune réalité antérieure à l’acte par lequel il s’interroge sur son devenir. La conscience de soi n’est pas un repli, mais une structure ouverte : elle enveloppe la conscience du monde. Réduit à lui-même, le moi n’appréhenderait que le vide, et c’est le monde qui vient remplir ce vide, tandis que la conscience donne en retour son sens au spectacle de l’univers.

Analyse thématique et structurelle de l’œuvre

I. La nature de la conscience : entre être, ambiguïté et dialogue

La conscience est définie par l’auteur comme « une petite flamme invisible et qui tremble ». L’existence du sujet fluctue selon l’intensité de cette clarté : quand elle décroît, l’existence fléchit ; quand elle s’éteint, l’existence cesse. Loin d’être une prison close, elle possède des murs qui « reculent indéfiniment » à mesure qu’elle croît et s’ouvre à l’univers. Lavelle souligne qu’aucun état de conscience — pas même la souffrance ou le péché — ne s’avère pire que l’insensibilité, car ils demeurent des indices de la puissance vitale.

Cette conscience porte en elle une ambiguïté fondamentale. Sa fonction première est de rompre l’unité originelle du monde en opposant un « Moi » au « Tout ». Cette séparation engendre une inquiétude, un malaise, voire une punition (« la faute originelle ») , mais elle s’avère également le principe de toute rédemption et de retour à Dieu. Le drame de l’existence réside dans cette double relation : l’homme est un corps contenu dans le monde, mais il est aussi un esprit dans lequel le monde même est contenu. Le moi oscille perpétuellement entre la vie du corps (compagnon indocile) et la vie de l’esprit.

En outre, la conscience de soi se structure comme un dédoublement dialogique. Être seul avec soi implique d’être deux : un être qui parle et un autre qui écoute, l’un qui regarde et l’autre qui est regardé. Ce dialogue interne s’appuie notamment sur la mémoire, outil subtil et cruel qui saisit la réalité du sujet dans un mouvement de recul, au moment précis où l’acte accompli devient déjà une réalité passée et étrangère .

II. Le pouvoir créateur du moi et l’impératif du choix

Pour Lavelle, le moi n’est pas une entité statique ou une « chose » donnée une fois pour toutes. Il se définit comme « un simple pouvoir » et comme « un être qui se donne tous les jours à lui-même ». Il n’y a pas de césure entre la connaissance de soi et la création de soi : « se connaître, ce n’est point découvrir et décrire un objet qui est soi, c’est éveiller en soi une vie cachée ». Le moi naît de la conscience même qu’il prend de ses puissances et de l’assentiment qu’il leur accorde. Avant cette actualisation, les forces et tendances internes ne sont que de pures possibilités virtuelles, des forces agissant parfois en nous mais sans nous (comme l’instinct ou l’inspiration) .

Puisque le moi dispose du pouvoir de devenir à chaque instant autre chose , il est contraint de se choisir. Ce choix s’opère au sein d’un débat entre plusieurs personnages intérieurs ou composantes (le corps, les désirs, l’imagination, la raison) auxquels le moi décide de se rendre solidaire. Lavelle insiste sur la responsabilité éthique de ce choix : la semence de tous les vices réside en l’homme, et il suffit d’un peu de complaisance pour les faire croître. Choisir le meilleur ne consiste pas à mutiler ou étouffer sa nature inférieure, mais à en utiliser la force cachée pour la transfigurer et unifier un « peuple tumultueux dont le moi est l’arbitre ».

Composante du Moi Statut avant la conscience Statut par le choix et l’action
Tendances / Forces de la nature

Pures possibilités cachées, virtuelles

Substances assumées, converties

Le Corps / L’Animal

Vibration intérieure subie, présence brute

Matière infléchie et transfigurée

L’Intention

Absente ou purement virtuelle

Acte qui réalise le moi et engage sa responsabilité

III. Épistémologie : intelligence, attention et dialectique

1. Ombre, lumière et limites de la connaissance

Lavelle développe une métaphore optique pour expliciter la connaissance. L’intelligence découvre le réel en le tirant des ténèbres, feignant de le créer. Dieu est assimilé à la lumière pure : on ne le voit pas directement, mais c’est en lui que l’on voit tout le reste. Par conséquent, le principe même de la connaissance doit échapper à la connaissance. L’homme ne peut contempler l’éclat du soleil ou de l’esprit pur sans être aveuglé ; il a besoin de l’ombre. L’ombre est la sensation, la limite protectrice qui abrite l’âme contre l’absolu de la vérité. La connaissance humaine s’établit donc dans une demi-clarté, saisissant le combat entre l’ombre et la clarté.

2. Phénoménologie des sens : la vue et l’ouïe

L’auteur oppose et complète les fonctions de la vue et de l’ouïe, érigées en sens majeurs de la connaissance:

  • La vue : Elle offre une possession intellectuelle, désintéressée et contemplative du monde matériel. Elle exige une distance, un recul par rapport à l’objet pour le transfigurer en un « visage spirituel » et embrasser l’immensité du Ciel.

  • L’ouïe : Elle enregistre les ébranlements intérieurs des corps et les messages qu’ils nous adressent. Alors que la lumière révèle le monde, c’est le Verbe (le son, la voix) qui l’a créé. L’ouïe favorise la communication directe avec l’homme et engage une complicité intime avec le créateur.

3. Le rôle de la raison et le piège de la dialectique

Lavelle dénonce une certaine « volupté de raisonner » qui flatte l’amour-propre et la chair. Le sujet dialectique tend parfois à préférer l’argument subtil qui démontre son habileté à la vérité pure dont l’évidence l’humilie. Si le raisonnement est un auxiliaire nécessaire comparable au toucher de l’aveugle, progressant pas à pas de raison en raison , il comporte le risque de rompre le contact avec le réel et d’engendrer des artifices ou des contradictions. La véritable connaissance suppose de s’élever au-dessus des raisons par un acte de simple vue et de contemplation, où l’individu s’oublie pour s’effacer humblement devant l’objet.

4. La discipline et la souplesse de l’attention

L’attention est le seul vecteur intellectuel qui dépende directement de la volonté humaine (« en réalité, il n’y a que l’attention qui dépende de nous »). Elle consiste à maintenir en soi une ouverture transparente, libre de toute tension paralysante, de hâte ou d’amour-propre . L’attention parfaite fusionne l’activité (consentement pur) et la passivité (accueil du don). Elle trouve son acmé dans l’attention à Dieu, où l’esprit se libère de l’attachement aux objets particuliers pour embrasser la totalité de l’existence.

IV. La dualité relationnelle : l’amour-propre contre l’amour universel

1. L’amour-propre comme principe de clôture et de souffrance

L’amour-propre est corrélatif aux limites de l’être fini. Il pousse l’individu à s’établir faussement comme le centre exclusif de l’univers tout en le privant de centre réel, car seule l’idée du Tout peut centrer le moi. L’amour-propre aliène le sujet de plusieurs manières :

  • Par la comparaison : Il évalue constamment le moi par rapport à autrui et non vis-à-vis de son idéal propre, se réjouissant des biens misérables uniquement parce que les autres en sont privés.

  • Par l’inscription temporelle : Il arrache le sujet au présent pour l’enfermer dans la honte ou le regret du passé (l’irréparable) et l’angoisse ou le désir de l’avenir (l’imaginaire).

  • Par la falsification : Il fait obstacle à la sincérité objective et s’insinue jusque dans les victoires apparentes de l’esprit.

2. L’amour véritable comme ouverture et désintéressement

À l’inverse, l’amour authentique est « un don de soi toujours actuel » et un consentement qui ébranle la volonté jusqu’à sa racine. Il abolit les barrières de l’individualité et résout le débat de l’amour-propre au profit d’une union universelle. Lavelle distingue l’amour du désir : le désir est une tension vers un objet dont on est privé et meurt dans sa propre satisfaction, s’inscrivant dans les vicissitudes du temps. L’amour, quant à lui, s’accomplit pleinement dans la possession spirituelle et contemplative ; il se renouvelle incessamment de lui-même et introduit l’être dans l’éternité.

L’amour possède le pouvoir souverain de « transformer les idées en êtres ». En se donnant sans rien exiger en échange, le sujet s’unit à l’esprit pur et participe à l’acte même de la création divine, où aimer et créer se confondent.

V. Philosophie de l’action : le consentement, le jeu de l’occasion et le loisir

1. L’acte pur et le consentement

Lavelle sépare nettement l’action phénoménale de l’« acte pur ». L’action s’inscrit dans la durée temporelle, rencontre des résistances matérielles, exige des efforts et peut échouer. L’effort n’est pas le signe d’une activité accomplie, mais la marque de sa limitation : l’être qui agit par effort résiste à l’activité plutôt qu’il n’y consent.

L’acte pur, en revanche, ignore l’effort, la fatigue, la durée et l’échec. Il consiste en un consentement pur et docile à la puissance divine qui traverse le sujet. La volonté humaine a un rôle modeste mais souverain : elle n’est que le véhicule de cette force supérieure et doit simplement lui ouvrir un passage en faisant taire l’amour-propre.

2. La dialectique du loisir et du divertissement

L’activité humaine oscille entre plusieurs modalités existentielles :

  • Le divertissement : Il est le symptôme de l’impuissance du moi à se suffire à lui-même. Le sujet diverti cherche le bonheur dans des objets extérieurs et superficiels (les voyages, l’agitation). Le divertissement divise l’attention, aliène le sujet dans le temps et l’empêche de se consacrer au présent.

  • Le loisir : Purgé de toute pensée de division, le loisir est la condition du sage. Il ne se confond pas avec l’inertie ou l’oisiveté (qui est la corruption du loisir). Le loisir authentique permet une jouissance désintéressée de soi et du monde, affranchie de l’utilité brute. Au sommet de la vie spirituelle, le loisir se fond si intimement avec le travail qu’on ne peut plus les distinguer.

  • L’occasion : Les occasions de l’existence sont des propositions continues de la Providence. Le sage ne cherche pas à les créer ou à les devancer par de vastes projets imaginaires, mais il y répond avec tact, agilité et docilité, adaptant son initiative au rythme de l’univers.

VI. Le Temps : l’illusion chronologique face au Présent Éternel

Le temps exerce une triple fonction : il est le créateur, le conservateur et le destructeur de l’être fini. Il suspend l’homme entre l’être et le néant dans une « création continuée ». C’est une condition nécessaire au développement de la nature finie ; toutefois, le temps est aussi une construction de l’amour-propre issue de notre absence à nous-mêmes.

Lavelle décompose les trois instances temporelles :

  1. Le passé : Unique, immuable et fixé, il est la seule instance que l’homme puisse véritablement connaître et contempler. Il soutient le présent comme des couches géologiques. Le danger est qu’il s’accumule jusqu’à obstruer l’esprit.

  2. L’avenir : Dissimulé, double et incertain, il plonge la sensibilité commune dans une oscillation perpétuelle entre l’espoir et la crainte. L’erreur des hommes est de s’y réfugier par messianisme ou par hâte fébrile, ajournant sans cesse le moment de vivre.

  3. Le présent : Il semble dépourvu de réalité mathématique puisqu’il n’est que le point de croisement fugace entre le passé et l’avenir. Pourtant, « tout l’Etre s’y trouve ». Le présent est le seul point de contact avec l’éternité.

La sagesse réside dans l’« acte de présence », par lequel l’intelligence et la volonté s’absorbent entièrement dans l’activité actuelle, abolissant la conscience de la fuite du temps pour s’établir dans un présent immobile, unifié et éternel.

VII. Eschatologie et mort : accomplissement de l’individu

La mort ne doit pas être pensée comme le néant, mais comme le pôle antithétique indispensable qui confère à la vie son caractère d’absolu et son acuité tragique. Lavelle récuse l’opposition entre la méditation de la vie et celle de la mort : se préparer à la mort, c’est se préparer à la vie.

La mort accomplit l’être de plusieurs manières :

  • Elle fige les actes : En suspendant le devenir, la mort donne à tout ce que l’homme a accompli un caractère décisif, immobile et irréformable, soustrait aux retouches possibles du temps.

  • Elle libère l’essence spirituelle : Elle détruit l’« être de spectacle » (le corps visible enveloppé de préjugés et d’artifices) pour ne laisser subsister que la vérité pure de l’individu, son intention d’amour la plus dépouillée.

  • Elle réalise la présence spirituelle parfaite : En abolissant la présence corporelle (qui paradoxalement séparait les êtres en favorisant la sécurité matérielle et l’amour-propre) , la mort permet à ceux qui s’aiment de communier dans une présence purement intérieure.

L’homme meurt inachevé dans le temps , mais la mort le transpose dans le système des essences éternelles où il jouit perpétuellement du choix fondamental qu’il a opéré sur la terre.

VIII. Éthique et métaphysique des biens de l’esprit

1. L’identité des biens spirituels

Lavelle sépare rigoureusement les biens sensibles (matériels, périssables, exclusifs) des biens de l’esprit. Les biens matériels accablent, encombrent le regard et l’esprit d’un fardeau opaque. Les biens de l’esprit possèdent des propriétés métaphysiques inverses :

  • Ils n’ont pas de maître et sont universellement accessibles.

  • Ils ne diminuent pas lorsqu’ils passent de main en main, mais se multiplient et s’épanouissent par le partage.

  • Leur possession ne se distingue pas de l’opération même qui les produit : « on ne possède que ce que l’on pense au moment où on le pense ».

2. L’impératif de dépossession et l’état de grâce

Pour accéder à cette richesse spirituelle, le sujet doit paradoxalement s’établir dans un état de parfaite pauvreté, de nudité et de dépossession volontaire. Posséder un objet matériel revient à être possédé par lui. En se vidant de tout attachement à son être séparé, le moi brise ses limites et devient une puissance pure, apte à recevoir le Tout.

Cet état de réceptivité totale coïncide avec l’état de grâce. La grâce apporte une joie surabondante qui s’infiltre par des chemins imprévus. Elle exige le silence absolu de l’amour-propre. Bien qu’elle soit intermittente dans l’expérience humaine, l’homme a pour devoir de se prêter fidèlement à son action contemplative, car c’est dans cette union désintéressée avec Dieu qu’il s’accomplit comme co-créateur de l’univers.

Conclusion

Le rapport de lecture met en lumière la cohérence de l’idéalisme existential de Louis Lavelle. La conscience de soi n’est jamais un repli narcissique sur une intériorité close, mais l’acte même par lequel le sujet s’engendre en s’ouvrant à l’altérité, au monde et à l’absolu divin. Par le consentement à l’acte pur, la discipline de l’attention et le renoncement aux illusions de l’amour-propre, le moi s’affranchit des servitudes de la matière et de la dispersion temporelle. La mort elle-même perd son pouvoir destructeur pour devenir le point d’orgue de l’existence, scellant l’introduction définitive de l’individu réalisé au sein de l’éternité.


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Article # 287 – La pratique philosophique comme expérience et voyage / Philosophical practice as experience and travel, Barrientos Rastrojo José PhD, Professor of the University of Seville, Spain, 2019

RAPPORT DE LECTURE


Barrientos Rastrojo, J. (2019). Philosophical practice as experience and travel. Socium i vlas?, ? 4 (78), pp. 29-44.


L’article intitulé « Philosophical practice as experience and travel » est un travail de recherche fondamentale rédigé par José Barrientos Rastrojo, docteur et professeur à l’Université de Séville (Espagne). Cette étude a été publiée en 2019 dans la revue scientifique russe Socium i vlas? (?????? ? ??????), au sein du numéro 4 (78), précisément des pages 29 à 44. Enregistré sous les classifications thématiques académiques UDC 101.8 + 101.9, ce texte rédigé principalement en espagnol (et introduit par un résumé détaillé en anglais et en russe) s’inscrit dans les champs de la philosophie appliquée, de la phénoménologie de l’expérience et du conseil philosophique (philosophical counseling). L’auteur y examine de manière critique les dérives méthodologiques des animateurs non formés à la discipline, tout en posant les jalons théoriques et épistémologiques d’une « Philosophie Appliquée Expérientielle » capable d’opérer une véritable transformation métaphysique chez le sujet


1. Introduction et Problématique générale

Dans cet article, le professeur José Barrientos Rastrojo examine les fondements conceptuels et épistémologiques de la philosophie appliquée (ou pratique philosophique).

L’auteur part d’un constat contrasté : d’un côté, il existe un intérêt croissant et une forte demande de formations en philosophie appliquée de la part de professionnels extérieurs à la discipline. De l’autre, cette popularité génère une vive inquiétude quant au risque de dilution de la nature philosophique de ces pratiques. L’auteur cite notamment le philosophe Ran Lahav pour illustrer cette dérive :

« Personally, I acknowledge that many of the activities presented […] are very valuable. But please, let us not call « philosophy » what is obviously very different from the philosophy which philosophers throughout history have been doing. »

(« Personnellement, je reconnais que beaucoup des activités présentées […] sont très précieuses. Mais s’il vous plaît, n’appelons pas « philosophie » ce qui est manifestement très différent de la philosophie que les philosophes ont pratiquée tout au long de l’histoire. »)

De nombreux praticiens non formés réduisent la philosophie à l’usage d’un simple dialogue ou à l’emploi superficiel de concepts isolés (comme la « liberté » ou le « genre »). L’auteur s’interroge sur cette légitimité en citant Lydia Amir :

« Philosophical practitioners should take philosophy seriously and avoid setting philosophy short, misrepresenting it, or passing it for what it is not. To take philosophy seriously is to be loyal to its objectives. […] However, not every conversation with a philosopher is philosophical. »

(« Les praticiens de la philosophie devraient prendre la philosophie au sérieux et éviter de la rabaisser, de la dénaturer ou de la faire passer pour ce qu’elle n’est pas. Prendre la philosophie au sérieux, c’est être fidèle à ses objectifs. […] Cependant, toute conversation avec un philosophe n’est pas nécessairement philosophique. »)

L’objectif de l’auteur est de réaffirmer la nécessité d’une formation rigoureuse et de proposer un modèle alternatif novateur : la Philosophie Appliquée Expérientielle.

2. Cartographie de la Philosophie Appliquée

L’auteur structure le champ de la philosophie en trois grandes catégories : la philosophie théorique (métaphysique, logique, épistémologie), la philosophie pratique (éthique, philosophie politique) et enfin, la philosophie appliquée.

La tendance logico-argumentative (analytique)

L’article rappelle que la philosophie appliquée s’est d’abord structurée autour d’approches discursives et logiques. L’auteur définit traditionnellement sa propre conception de cette tendance ainsi :

« La Filosofía Aplicada es un proceso de conceptualización y/o clarificación acerca de cuestiones relevantes y/o esenciales cuyo objetivo es la mejora del acto de pensamiento del consultante y de sus contenidos veritativos y cuyo resultado acostumbra a ser el bien-estar. »

(« La philosophie appliquée est un processus de conceptualisation et/ou de clarification de questions pertinentes et/ou essentielles dont l’objectif est l’amélioration de l’acte de pensée du consultant et de ses contenus de vérité, et dont le résultat est habituellement le bien-être. »)

Cette démarche repose sur les travaux de figures majeures du courant analytique, telles que Warren Shibles ou encore Oscar Brenifier, qui résume la pratique philosophique à l’exercice d’habiletés critiques :

« [La Filosofía Aplicada] se centra en habilidades de pensamiento crítico como identificar (reconocer las fronteras de una realidad), criticar o problematizar […] y conceptualizar (dar nombre a una realidad). »

(« [La philosophie appliquée] se concentre sur des compétences de pensée critique telles que identifier (reconnaître les frontières d’une réalité), critiquer ou problématiser […] et conceptualiser (nommer une réalité). »)

3. La Philosophie Appliquée Expérientielle : Vers une transformation globale

Au-delà de la seule dimension analytique et discursive, l’auteur soutient que la philosophie appliquée doit engager la totalité de la personne afin de susciter une véritable transformation interne (métamorphose). Il définit cinq caractéristiques majeures de cette approche expérientielle :

A. Une épistémologie anagogique

L’anagogie postule que la connaissance authentique exige une synchronisation existentielle avec l’objet connu. L’auteur s’appuie sur la formule d’Antón Pacheco pour définir ce processus :

« La anagogía […] implica la coincidencia de los modi essendi, los modi cognoscendi y los modi interpretandi. »

(« L’anagogie […] implique la coïncidence des modes d’être, des modes de connaissance et des modes d’interprétation. »)

Il cite également Martín Velasco pour illustrer la transition d’un savoir théorique à un savoir vécu :

« « Quien lo ha visto, comprende », decía Plotino. « Quien no ha experimentado esto no lo comprenderá bien ». »

(« « Celui qui l’a vu comprend », disait Plotin. « Celui qui n’en a pas fait l’expérience ne le comprendra pas bien ». »)

B. L’ouverture à des rationalités alternatives

La rationalité d’une telle philosophie ne se réduit pas à l’exercice logico-argumentatif. S’inspirant de María Zambrano, l’auteur aspire à une raison plus ouverte :

« [Algo] que sea razón, pero más ancho. »

(« [Quelque chose] qui soit de la raison, mais plus large. »)

Elle fait également appel à l’art et à l’esthétique. S’appuyant sur John Dewey, l’auteur rappelle que :

« El artista realiza su pensamiento en los medias cualitativos mismos con que trabaja, y sus fines se encuentran tan cerca del objeto que produce que se fundan directamente con él. »

(« L’artiste réalise sa pensée dans les supports qualitatifs mêmes avec lesquels il travaille, et ses fins sont si proches de l’objet qu’il produit qu’elles se fondent directement avec lui. »)

C. L’expérience conçue comme un voyage et un danger

Faire l’expérience implique d’accepter le risque d’abandonner ses anciennes certitudes pour laisser advenir son être authentique. L’auteur cite à ce sujet María Zambrano :

« Se precisa una cierta aventura y hasta una cierta perdición en la experiencia, un cierto andar perdido el sujeto en quien se va formando. »

(« Il faut une certaine aventure et même une certaine perdition dans l’expérience, un certain égarement du sujet chez qui elle est en train de se former. »)

D. Une vérité évidentielle et événementielle

La validité de l’expérience philosophique repose sur la force de sa vérité « évidentielle ». Comme le souligne Xavier Zubiri :

« Experiencia significa algo adquirido en el transcurso real y efectivo de la vida. No es un conjunto de pensamientos que el intelecto forja, con verdad o sin ella, sino el haber que el espíritu cobra en su comercio efectivo con las cosas. »

(« L’expérience signifie quelque chose d’acquis dans le cours réel et effectif de la vie. Ce n’est pas un ensemble de pensées que l’intellect forge, à tort ou à raison, mais l’avoir que l’esprit acquiert dans son commerce effectif avec les choses. »)

Cette évidence, bien que parfois dépouillée sur le plan discursif, est le seul véritable moteur de changement, car elle est :

« …terriblemente pobre en contenido intelectual; sin embargo, opera en la vida una transformación sin igual que otros pensamientos más ricos y complicados no fueron capaces de hacer. » (M. Zambrano)

(« …terriblement pauvre en contenu intellectuel ; pourtant, elle opère dans la vie une transformation sans pareille que d’autres pensées plus riches et plus complexes n’ont pas été capables de produire. »)

E. Un niveau de compréhension ontologique (métaphysique)

Enfin, la philosophie expérientielle dépasse le cadre purement psychologique ou personnel. C’est l’expérience elle-même qui façonne le sujet, et non l’inverse. Pour étayer cette thèse ontologique, l’auteur convoque le philosophe Kitaro Nishida :

« No hay experiencia porque exista un individuo sino que existe un individuo porque hay experiencia. »

(« Il n’y a pas d’expérience parce qu’un individu existe, mais un individu existe parce qu’il y a de l’expérience. »)

4. Conclusion et Implications pratiques

Le rapport de José Barrientos Rastrojo démontre que la pratique de la philosophie ne s’improvise pas à l’aide de simples outils de communication. Elle exige une maîtrise rigoureuse de l’histoire de la pensée combinée à un engagement existentiel profond. En définitive, si pour María Zambrano, philosopher consistait à « déchiffrer le sentiment originel », l’auteur conclut qu’une philosophie appliquée digne de ce nom doit :

« …implicar el despliegue de la experiencia originaria en el sujeto, es decir, convertir a la persona en un Da-Sein Experiencial o, si se me permite, en un Da-Erfahrung. »

(« …impliquer le déploiement de l’expérience originelle chez le sujet, c’est-à-dire convertir la personne en un Da-Sein Expérientiel ou, si l’on me permet l’expression, en un Da-Erfahrung. »)