Article # 282 – « Pourquoi la pensée critique ne suffit pas dans la pratique philosophique ? » / Why Critical Thinking is not enough in Philosophical Practice? José Barrientos Rastrojo (Universidad de Sevilla / CECAPFI)

RAPPORT DE LECTURE CRITIQUE ET ANALYTIQUE


Barrientos Rastrojo, J. (2021). Why Critical Thinking is not enough in Philosophical Practice? Haser. Revista Internacional de Filosofía Aplicada / CECAPFI Papers, 51–57.


Why Critical Thinking is not enough in Philosophical Practice?

José Barrientos Rastrojo (Universidad de Sevilla / CECAPFI)


1. Introduction et Problématique Générale

Dans cet article, le professeur José Barrientos Rastrojo remet en question le paradigme dominant de la pratique philosophique contemporaine (PP). Il soutient que la majorité des praticiens et conseillers philosophiques actuels réduisent l’activité philosophique à un exercice purement logique, conceptuel et argumentatif, adossé à la pensée critique (en anglais : Critical Thinking ou PP-CT).

L’auteur pose le problème suivant : cette approche exclusivement intellectuelle est-elle suffisante pour accompagner un individu traversant une crise existentielle profonde ? Sa thèse est claire : la pensée critique ne suffit pas, car elle traite des idées, alors que les crises humaines s’enracinent dans des croyances et se résolvent uniquement par le biais de l’expérience vécue (Experience Philosophical Practice).

2. Le Paradigme Dominant : La Pensique Critique (PP-CT)

L’auteur commence par cartographier les pratiques hégémoniques. Qu’il s’agisse de consultations individuelles ou de philocafés, les outils méthodologiques sont presque exclusivement analytiques : formuler des définitions, évaluer des hypothèses, identifier des contradictions logiques et lier les problèmes des consultants à des théories traditionnelles.

L’article cite plusieurs figures de proue pour illustrer cette hégémonie, notamment Warren Shibles, Oscar Brenifier, Tim LeBon, Roxana Kreimer, Peter Raabe et Elliot Cohen.

  • Citation (EN) : « Despite philosophical practitioners can have different methods and orientations (…) they facilitate activities as: (1) to examine arguments and justifications of their counselees; (2) to clarify, to analyse and to define important terms and concepts… » (Shibles, 2001, cité par Barrientos).

  • Traduction (FR) : « Bien que les praticiens philosophes puissent avoir des méthodes et des orientations différentes (…) ils facilitent des activités telles que : (1) examiner les arguments et les justifications de leurs consultants ; (2) clarifier, analyser et définir les termes et concepts importants… ».

Barrientos illustre ce modèle par un dialogue d’Elliot Cohen où le conseiller utilise l’analyse logique pour exposer les préjugés et les contradictions de son client à propos de l’origine géographique de son épouse. Bien que cette méthode soit efficace sur le plan formel, l’auteur affirme qu’elle ne touche pas le cœur de l’existence.

3. Les Limites et Frontières de l’approche logique-argumentative

L’analyse de Barrientos se fait ici hautement critique, s’appuyant sur l’École de Francfort et les travaux de Ran Lahav pour exposer deux écueils majeurs de la pensée critique :

A. Le piège de la normalisation et de la « petite » pratique philosophique

En se concentrant uniquement sur la résolution de problèmes spécifiques ou techniques, la PP-CT s’intègre au système capitaliste au lieu de le subvertir. Elle devient un outil de gestion du bien-être individuel plutôt qu’une quête de sagesse et de transformation profonde.

  • Citation (EN) : « This kind of philosophy is therefore basically a normalizer, a problem-solver, and a satisfaction-provider (…) It deals with problems but it doesn’t problematize the counselee purpose and therefore is an instrument to maintain social injustices. » (Lahav, 2006, cité par Barrientos).

  • Traduction (FR) : « Ce genre de philosophie est donc fondamentalement un normalisateur, un résolveur de problèmes et un fournisseur de satisfaction (…) Elle traite les problèmes mais ne problématise pas les intentions du consultant, et constitue de ce fait un instrument de maintien des injustices sociales. ».

  • Citation complémentaire (EN) : « Critical thinking seems to be more about smartness than wisdom, and smartness is not the sort of thing that in itself can transform us in a profound way » (Lahav, 2006a, cité par Barrientos).

  • Traduction (FR) : « La pensée critique semble relever davantage de l’astuce intellectuelle que de la sagesse, et l’astuce n’est pas le genre de chose qui, en soi, peut nous transformer de manière profonde. ».

B. Le divorce entre les Idées et la Vie (L’impasse existentielle)

L’auteur démontre qu’une solution parfaitement logique et rationnelle peut échouer lamentablement dans la réalité concrète. Pour ce faire, il s’appuie sur une étude de cas conceptuelle : un couple qui traverse une crise après la naissance d’un enfant (passage ontologique du statut de « femme » à celui de « mère »). Lors des séances, le conseiller aide le couple à trouver une solution rationnelle (allouer du temps au conjoint), mais six mois plus tard, le couple divorce car les idées et les sentiments allaient dans des directions opposées.

  • Citation (EN) : « Ideas and feelings walked in opposed directions. Consultations were useful for deploying an analytical process, it wasn’t enough to manage the problem of life. Probably, ideas changed but lifes of husband and wife were the same. »

  • Traduction (FR) : « Les idées et les sentiments marchaient dans des directions opposées. Les consultations ont été utiles pour déployer un processus analytique, mais cela n’a pas suffi à gérer le problème de la vie. Probablement que les idées ont changé, mais les vies du mari et de la femme sont restées les mêmes. ».

Pour appuyer cette rupture entre la pensée et l’action, l’auteur mobilise la théologie paulinienne (Saint Paul dans l’Épître aux Romains, sachant le bien qu’il doit faire mais ne parvenant pas à l’accomplir) ainsi que la littérature existentielle d’Irvin Yalom. Face à la mort, les maximes philosophiques rationnelles (comme celles d’Épicure) échouent souvent à apaiser l’angoisse réelle.

4. Vers une alternative : L’Expérience et les Croyances (Beliefs)

La contribution théorique essentielle de Barrientos repose sur la distinction conceptuelle empruntée à José Ortega y Gasset entre les idées et les croyances (ideas y creencias).

  • Les Idées : Ce sont des constructions intellectuelles superficielles que l’on possède, que l’on peut analyser, modifier ou rejeter par le simple exercice de la pensée critique.

  • Les Croyances : Elles constituent le sol sur lequel nous nous tenons, le contenant invisible qui structure notre être global (sentiments, volonté, pensées). Nous ne pensons pas nos croyances ; nous vivons en elles.

  • Citation (EN) : « Ideas can be changed easily, believe are not because ‘we live on our beliefs’. What we are is based on our beliefs. Beliefs are the container that structures our lives (feeling, ideas, will). »

  • Traduction (FR) : « Les idées peuvent être changées facilement, mais pas les croyances, car « nous vivons de nos croyances ». Ce que nous sommes est fondé sur nos croyances. Les croyances sont le contenant qui structure nos vies (sentiments, idées, volonté). ».

L’auteur convoque une constellation de philosophes du XXe siècle (Martin Heidegger, María Zambrano, Claude Romano, Kitaro Nishida) pour définir ce qu’est une véritable expérience de vie (life experience / Ereignis / évenement / pure experience) : un événement existentiel qui transforme radicalement l’ontologie de l’individu. La crise existentielle n’est pas un manque d’information ou une faille logique, c’est l’effondrement d’un système de croyances. Dès lors, la rationalité froide est impuissante ; seule une pratique philosophique axée sur l’expérience (Experience Philosophical Practice) peut générer de nouvelles certitudes.

5. Conclusion et Portée Professionnelle

Le texte de José Barrientos Rastrojo se clôt sur une ouverture et une invitation à explorer une alternative méthodologique. Il conclut de manière définitive que la pensée critique est intrinsèquement insuffisante pour la pratique philosophique profonde.

  • Citation (EN) : « Since (1) a crisis is the reason to go to a Philosophical Counselor and (2) crisis are based on the need to find new beliefs (nor just ideas) (…) is it enough Critical Thinking for Philosophical Practice? Obviously, not. Experience Philosophical Practice proposes to complement CT-PP by working on experiences. »

  • Traduction (FR) : « Puisque (1) la crise est la raison pour laquelle on consulte un conseiller philosophique et (2) les crises reposent sur le besoin de trouver de nouvelles croyances (et non de simples idées) (…) la pensée critique est-elle suffisante pour la pratique philosophique ? Évidemment que non. La Pratique Philosophique Expérientielle propose de compléter la PP-Pensée Critique en travaillant sur les expériences. ».

Portée critique pour le professionnel

Pour le chercheur ou le praticien, ce texte est un avertissement contre la dérive techniciste de la philosophie appliquée. Il invite à réhabiliter des rationalités alternatives théorisées au XXe siècle (anagogique, poétique, symbolique, narrative, expérientielle) afin que la philosophie ne soit pas un simple outil d’ajustement psychologique ou social, mais demeure, conformément à son ambition socratique originelle, un vecteur de transformation de soi et de libération existentielle.


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