Article # 287 – La pratique philosophique comme expérience et voyage / Philosophical practice as experience and travel, Barrientos Rastrojo José PhD, Professor of the University of Seville, Spain, 2019

RAPPORT DE LECTURE


Barrientos Rastrojo, J. (2019). Philosophical practice as experience and travel. Socium i vlas?, ? 4 (78), pp. 29-44.


L’article intitulé « Philosophical practice as experience and travel » est un travail de recherche fondamentale rédigé par José Barrientos Rastrojo, docteur et professeur à l’Université de Séville (Espagne). Cette étude a été publiée en 2019 dans la revue scientifique russe Socium i vlas? (?????? ? ??????), au sein du numéro 4 (78), précisément des pages 29 à 44. Enregistré sous les classifications thématiques académiques UDC 101.8 + 101.9, ce texte rédigé principalement en espagnol (et introduit par un résumé détaillé en anglais et en russe) s’inscrit dans les champs de la philosophie appliquée, de la phénoménologie de l’expérience et du conseil philosophique (philosophical counseling). L’auteur y examine de manière critique les dérives méthodologiques des animateurs non formés à la discipline, tout en posant les jalons théoriques et épistémologiques d’une « Philosophie Appliquée Expérientielle » capable d’opérer une véritable transformation métaphysique chez le sujet


1. Introduction et Problématique générale

Dans cet article, le professeur José Barrientos Rastrojo examine les fondements conceptuels et épistémologiques de la philosophie appliquée (ou pratique philosophique).

L’auteur part d’un constat contrasté : d’un côté, il existe un intérêt croissant et une forte demande de formations en philosophie appliquée de la part de professionnels extérieurs à la discipline. De l’autre, cette popularité génère une vive inquiétude quant au risque de dilution de la nature philosophique de ces pratiques. L’auteur cite notamment le philosophe Ran Lahav pour illustrer cette dérive :

« Personally, I acknowledge that many of the activities presented […] are very valuable. But please, let us not call « philosophy » what is obviously very different from the philosophy which philosophers throughout history have been doing. »

(« Personnellement, je reconnais que beaucoup des activités présentées […] sont très précieuses. Mais s’il vous plaît, n’appelons pas « philosophie » ce qui est manifestement très différent de la philosophie que les philosophes ont pratiquée tout au long de l’histoire. »)

De nombreux praticiens non formés réduisent la philosophie à l’usage d’un simple dialogue ou à l’emploi superficiel de concepts isolés (comme la « liberté » ou le « genre »). L’auteur s’interroge sur cette légitimité en citant Lydia Amir :

« Philosophical practitioners should take philosophy seriously and avoid setting philosophy short, misrepresenting it, or passing it for what it is not. To take philosophy seriously is to be loyal to its objectives. […] However, not every conversation with a philosopher is philosophical. »

(« Les praticiens de la philosophie devraient prendre la philosophie au sérieux et éviter de la rabaisser, de la dénaturer ou de la faire passer pour ce qu’elle n’est pas. Prendre la philosophie au sérieux, c’est être fidèle à ses objectifs. […] Cependant, toute conversation avec un philosophe n’est pas nécessairement philosophique. »)

L’objectif de l’auteur est de réaffirmer la nécessité d’une formation rigoureuse et de proposer un modèle alternatif novateur : la Philosophie Appliquée Expérientielle.

2. Cartographie de la Philosophie Appliquée

L’auteur structure le champ de la philosophie en trois grandes catégories : la philosophie théorique (métaphysique, logique, épistémologie), la philosophie pratique (éthique, philosophie politique) et enfin, la philosophie appliquée.

La tendance logico-argumentative (analytique)

L’article rappelle que la philosophie appliquée s’est d’abord structurée autour d’approches discursives et logiques. L’auteur définit traditionnellement sa propre conception de cette tendance ainsi :

« La Filosofía Aplicada es un proceso de conceptualización y/o clarificación acerca de cuestiones relevantes y/o esenciales cuyo objetivo es la mejora del acto de pensamiento del consultante y de sus contenidos veritativos y cuyo resultado acostumbra a ser el bien-estar. »

(« La philosophie appliquée est un processus de conceptualisation et/ou de clarification de questions pertinentes et/ou essentielles dont l’objectif est l’amélioration de l’acte de pensée du consultant et de ses contenus de vérité, et dont le résultat est habituellement le bien-être. »)

Cette démarche repose sur les travaux de figures majeures du courant analytique, telles que Warren Shibles ou encore Oscar Brenifier, qui résume la pratique philosophique à l’exercice d’habiletés critiques :

« [La Filosofía Aplicada] se centra en habilidades de pensamiento crítico como identificar (reconocer las fronteras de una realidad), criticar o problematizar […] y conceptualizar (dar nombre a una realidad). »

(« [La philosophie appliquée] se concentre sur des compétences de pensée critique telles que identifier (reconnaître les frontières d’une réalité), critiquer ou problématiser […] et conceptualiser (nommer une réalité). »)

3. La Philosophie Appliquée Expérientielle : Vers une transformation globale

Au-delà de la seule dimension analytique et discursive, l’auteur soutient que la philosophie appliquée doit engager la totalité de la personne afin de susciter une véritable transformation interne (métamorphose). Il définit cinq caractéristiques majeures de cette approche expérientielle :

A. Une épistémologie anagogique

L’anagogie postule que la connaissance authentique exige une synchronisation existentielle avec l’objet connu. L’auteur s’appuie sur la formule d’Antón Pacheco pour définir ce processus :

« La anagogía […] implica la coincidencia de los modi essendi, los modi cognoscendi y los modi interpretandi. »

(« L’anagogie […] implique la coïncidence des modes d’être, des modes de connaissance et des modes d’interprétation. »)

Il cite également Martín Velasco pour illustrer la transition d’un savoir théorique à un savoir vécu :

« « Quien lo ha visto, comprende », decía Plotino. « Quien no ha experimentado esto no lo comprenderá bien ». »

(« « Celui qui l’a vu comprend », disait Plotin. « Celui qui n’en a pas fait l’expérience ne le comprendra pas bien ». »)

B. L’ouverture à des rationalités alternatives

La rationalité d’une telle philosophie ne se réduit pas à l’exercice logico-argumentatif. S’inspirant de María Zambrano, l’auteur aspire à une raison plus ouverte :

« [Algo] que sea razón, pero más ancho. »

(« [Quelque chose] qui soit de la raison, mais plus large. »)

Elle fait également appel à l’art et à l’esthétique. S’appuyant sur John Dewey, l’auteur rappelle que :

« El artista realiza su pensamiento en los medias cualitativos mismos con que trabaja, y sus fines se encuentran tan cerca del objeto que produce que se fundan directamente con él. »

(« L’artiste réalise sa pensée dans les supports qualitatifs mêmes avec lesquels il travaille, et ses fins sont si proches de l’objet qu’il produit qu’elles se fondent directement avec lui. »)

C. L’expérience conçue comme un voyage et un danger

Faire l’expérience implique d’accepter le risque d’abandonner ses anciennes certitudes pour laisser advenir son être authentique. L’auteur cite à ce sujet María Zambrano :

« Se precisa una cierta aventura y hasta una cierta perdición en la experiencia, un cierto andar perdido el sujeto en quien se va formando. »

(« Il faut une certaine aventure et même une certaine perdition dans l’expérience, un certain égarement du sujet chez qui elle est en train de se former. »)

D. Une vérité évidentielle et événementielle

La validité de l’expérience philosophique repose sur la force de sa vérité « évidentielle ». Comme le souligne Xavier Zubiri :

« Experiencia significa algo adquirido en el transcurso real y efectivo de la vida. No es un conjunto de pensamientos que el intelecto forja, con verdad o sin ella, sino el haber que el espíritu cobra en su comercio efectivo con las cosas. »

(« L’expérience signifie quelque chose d’acquis dans le cours réel et effectif de la vie. Ce n’est pas un ensemble de pensées que l’intellect forge, à tort ou à raison, mais l’avoir que l’esprit acquiert dans son commerce effectif avec les choses. »)

Cette évidence, bien que parfois dépouillée sur le plan discursif, est le seul véritable moteur de changement, car elle est :

« …terriblemente pobre en contenido intelectual; sin embargo, opera en la vida una transformación sin igual que otros pensamientos más ricos y complicados no fueron capaces de hacer. » (M. Zambrano)

(« …terriblement pauvre en contenu intellectuel ; pourtant, elle opère dans la vie une transformation sans pareille que d’autres pensées plus riches et plus complexes n’ont pas été capables de produire. »)

E. Un niveau de compréhension ontologique (métaphysique)

Enfin, la philosophie expérientielle dépasse le cadre purement psychologique ou personnel. C’est l’expérience elle-même qui façonne le sujet, et non l’inverse. Pour étayer cette thèse ontologique, l’auteur convoque le philosophe Kitaro Nishida :

« No hay experiencia porque exista un individuo sino que existe un individuo porque hay experiencia. »

(« Il n’y a pas d’expérience parce qu’un individu existe, mais un individu existe parce qu’il y a de l’expérience. »)

4. Conclusion et Implications pratiques

Le rapport de José Barrientos Rastrojo démontre que la pratique de la philosophie ne s’improvise pas à l’aide de simples outils de communication. Elle exige une maîtrise rigoureuse de l’histoire de la pensée combinée à un engagement existentiel profond. En définitive, si pour María Zambrano, philosopher consistait à « déchiffrer le sentiment originel », l’auteur conclut qu’une philosophie appliquée digne de ce nom doit :

« …implicar el despliegue de la experiencia originaria en el sujeto, es decir, convertir a la persona en un Da-Sein Experiencial o, si se me permite, en un Da-Erfahrung. »

(« …impliquer le déploiement de l’expérience originelle chez le sujet, c’est-à-dire convertir la personne en un Da-Sein Expérientiel ou, si l’on me permet l’expression, en un Da-Erfahrung. »)

Article # 272 – L’Axiologie à l’épreuve de la condition humaine : Une lecture de la « Philosophie des Valeurs » de Jean Paumen (1949)

RAPPORT DE LECTURE


Paumen, J. (1949). Philosophie des Valeurs. Dans R. Bayer (Dir.), Philosophie (Chronique des années de guerre 1939-1945) : Tome X. Histoire de la philosophie, Métaphysique, Philosophie des valeurs (pp. 125-144). Hermann & Cie. (Actualités scientifiques et industrielles, n° 1088 / Enquête de l’Institut International de Philosophie).


Introduction

Publiée en 1949 dans le sillage immédiat de la Seconde Guerre mondiale, la chronique de Jean Paumen intitulée Philosophie des Valeurs offre un regard rétrospectif et critique saisissant sur la production philosophique des années de guerre (1939-1945). Loin de se limiter à un simple inventaire de bibliothèque, le texte d’ouverture pose un diagnostic lucide : « l’idée de valeur, en tant que telle, s’estompe davantage à mesure que se multiplient les définitions qu’on en donne ». Pour Paumen, l’axiologie contemporaine est en crise, déchirée par des querelles métaphysiques déguisées sous un symbolisme nouveau.

Pour rendre compte de ce « foyer diffracté » de la pensée, Paumen choisit de confronter deux trajectoires philosophiques majeures et radicalement opposées de l’époque : le probabilisme sociologique d’Eugène Dupréel et l’irréalisme existentiel de Raymond Polin.

1. Eugène Dupréel : Le Probabilisme Axiologique ou la force de la précarité

Le premier grand axe de l’article de Paumen s’arrête sur l’œuvre d’Eugène Dupréel (Esquisse d’une philosophie des valeurs, 1939). Dupréel opère une véritable révolution copernicienne en substituant au rationalisme rigide de la « nécessité » une logique du « probable ».

  • Critique de la nécessité : Pour Dupréel, l’ordre universel et contraignant est une illusion. Le jugement nécessaire est stérile (« il n’exprime rien dont on puisse tirer parti »).

  • Le couple Consistance / Précarité : La valeur chez Dupréel se définit par une tension constante entre sa consistance (son ordre, son autonomie) et sa précarité (sa fragilité, le risque permanent de sa disparition). Plus une valeur est haute (comme le Bien, le Beau, le Vrai), plus elle est précaire car elle dépend du choix libre et coûteux de l’individu.

  • Une philosophie de la liberté : En refusant de lier les valeurs à un absolu transcendant, Dupréel propose un humanisme de la tolérance où le tissu social et les relations intersubjectives deviennent les véritables incubateurs des valeurs.

2. Raymond Polin : La Création des Valeurs et la solitude transcendante

À l’exact opposé du conventionnalisme descriptif de Dupréel, Paumen introduit le travail de jeunesse de Raymond Polin (La création des valeurs, 1944). Ici, l’axiologie quitte le terrain de la sociologie pour épouser la phénoménologie existentielle.

  • L’irréalisme axiologique : Pour Polin, la valeur n’est ni connaissable ni ancrée dans l’être. Elle naît d’un acte d’imagination pure, d’une négation libre du réel donné. La valeur est par essence « irréelle et immatérielle ».

  • L’homme comme créateur absolu : En reprenant l’héritage nietzschéen, Polin place l’homme dans une solitude radicale. L’homme ne découvre pas les valeurs : il les crée ex nihilo par son élan de dépassement (transcendance).

  • Le tragique de l’action : Cette liberté totale engendre une « incertitude tonique » et une angoisse permanente. L’action est une aventure absolue où le créateur est le seul et unique responsable de son univers de significations.

3. Le diagnostic de Paumen : Deux destins pour l’axiologie

Dans la dernière partie de sa chronique, Jean Paumen dresse un parallèle saisissant entre ces deux penseurs qu’il admire mais que tout sépare. Le point de contact est presque introuvable:

  • Dupréel offre une philosophie des valeurs, une taxonomie sociale et probabiliste visant l’accord des consciences.

  • Polin propose une philosophie de l’évaluation, un manifeste héroïque préparant la doctrine de l’action individuelle.

Paumen conclut avec une pointe d’ironie et de lucidité métaphysique. Selon lui, ces tentatives de systématiser la valeur finissent toujours par s’effacer au profit d’autres disciplines. Qu’elle se dissolve dans la phénoménologie existentielle (Polin) ou qu’elle enrichisse la sociologie (Dupréel), l’axiologie pure semble condamnée à « naître de son propre sacrifice ».

Conclusion

Le texte de Jean Paumen demeure un témoignage philosophique précieux. Écrit au sortir d’un conflit mondial qui avait précisément vu l’effondrement des valeurs humanistes traditionnelles, il démontre que la réflexion sur le Bien, le Beau et le Vrai n’est pas un luxe académique. Qu’on la conçoive comme une construction sociale protectrice (Dupréel) ou comme un acte de création tragique face au néant (Polin), la valeur reste le miroir indépassable de notre condition humaine.


Voir tous nos articles