
PRÉSENTATION PAR L’ÉDITEUR
Cet essai exceptionnel et ambitieux, qui s’inscrit dans la droite ligne des travaux de P. Bourdieu, N. Elias et S. J. Gould, analyse une révolution dans l’ordre de la connaissance : l’irruption de la pensée sociologique en France et en Allemagne, à l’orée du XXe siècle, et la déflagration qu’elle a causée. Sa première victime fut sans doute la philosophie, contrainte à une violente remise en cause, dont ce livre s’attache, entre autre, à relire les principaux auteurs au prisme de cette analyse.
Au tournant du XIXe et du XXe siècle, l’ordre de la pensée, du savoir et des représentations a été ébranlé par la sociologie naissante. L’image de l' » homme « , de l’existence humaine, s’en est trouvée profondément bouleversée. Cette révolution sans morts ni barricades a en revanche fait de nombreuses victimes, à commencer par la philosophie. Face à l’idée d’une autonomie et d’une singularité irréductible des faits sociaux, parachevant le développement d’approches objectivistes de l’esprit humain, la philosophie s’est retrouvée acculée, sommée de se redéfinir et d’abandonner à la sociologie, au moins provisoirement, les terrains de la morale et des conditions de possibilité de la connaissance.
Avec Max Weber, Georg Simmel et Ferdinand Tönnies en Allemagne, Émile Durkheim et surtout Gabriel Tarde en France, la sociologie consacra, tout d’abord, le principe d’une pluralité de déterminations historiques et objectives pesant sur l’existence humaine. Elle ratifia, ensuite, l’avènement d’une conception nouvelle de la construction théorique, respectueuse de la complexité et de la force contraignante des faits ainsi que de la nature » sociale » des catégories de pensée et des pratiques de production et de transmission des connaissances.
Une grande partie de la philosophie du XXe siècle peut être lue comme une réponse à cette révolution cognitive. C’est ainsi que Henri Bergson, Georges Canguilhem, Martin Heidegger, William James, Karl Jaspers, Maurice Merleau-Ponty ou encore Bertrand Russell sont soumis, ici, à une grille d’analyse inédite.
Un ouvrage aussi documenté qu’audacieux, qui offre la première histoire croisée de la sociologie et de la philosophie.
Source : Éditions La Découverte.
PRÉSENTATION
intégrée au fichier Epub du livre
Au tournant du XIXe et du XXe siècle, l’ordre de la pensée, du savoir et des représentations a été ébranlé par la sociologie naissante. L’image de l’« homme », de l’existence humaine, s’en est trouvée profondément bouleversée. Cette révolution sans morts ni barricades a en revanche fait de nombreuses victimes, à commencer par la philosophie. Face à l’idée d’une autonomie et d’une singularité irréductible des faits sociaux, parachevant le développement d’approches objectivistes de l’esprit humain, la philosophie s’est retrouvée acculée, sommée de se redéfinir et d’abandonner à la sociologie, au moins provisoirement, les terrains de la morale et des conditions de possibilité de la connaissance.
Avec Max Weber, Georg Simmel et Ferdinand Tönnies en Allemagne, Émile Durkheim et surtout Gabriel Tarde en France, la sociologie consacra, tout d’abord, le principe d’une pluralité de déterminations historiques et objectives pesant sur l’existence humaine. Elle ratifia, ensuite, l’avènement d’une conception nouvelle de la construction théorique, respectueuse de la complexité et de la force contraignante des faits ainsi que de la nature « sociale » des catégories de pensée et des pratiques de production et de transmission des connaissances.
Une grande partie de la philosophie du xxe siècle peut être lue comme une réponse à cette révolution cognitive. C’est ainsi que Henri Bergson, Georges Canguilhem, Martin Heidegger, William James, Karl Jaspers, Maurice Merleau-Ponty ou encore Bertrand Russell sont soumis, ici, à une grille d’analyse inédite.
Un ouvrage aussi documenté qu’audacieux, qui offre la première histoire croisée de la sociologie et de la philosophie.
TABLE DES MATIÈRES
Introduction
Première partie – La tentation française de la psychologie sociale
1. Pourquoi Tarde ?
Une trajectoire hors norme
Un règne bref
Une figure de transition
Le successeur de Taine ?
Ambivalences et échec de la » tentative psycho-sociologique «
Post-scriptum : Quelle » épistémologie » tardienne ?
2. Pourquoi l’imitation ?
Imitation et invention
Deux conceptions de l’interdépendance
Une voie rassurante
3. Du protestantisme en sociologie
» Je marche dans le sillon que vous avez creusé « …
Du positivisme au criticisme
Accéder à l’enseignement supérieur
Protestantisme vs catholicisme
Contre l' » aristocratisme » tardien
La philosophie au service de » l’âme «
Contre le durkheimisme
4. Être ou ne plus être philosophe
Deux modèles intimidants, deux désirs en lutte
Juger et définir la sociologie
Au-delà de Tarde
Une position isolée
Le lourd fardeau de la science
5. Un » agent de liaison «
» La sociologie par la psychologie «
Réhabiliter le spiritualisme
En quête de » l’homme total «
Une voie sans issue
Deuxième partie – Une exception allemande ?
6. Fonder la » sociologie «
Naissance d’une société savante
Une conférence mondaine
Les sources d’un conflit
Max Weber et la sociologie
Un philosophe ?Une entente impossible
Paradoxes de la pensée tönniesienne L’avenir de la sociologie
Post-scriptum : Quel » gâchis » ?
7. Échapper à la » sociologie «
Apparence et réalité du néokantisme
Sociologie et théorie de la connaissance
Une erreur de jeunesse
Sortir de l’ambivalence
8. Vers une théorie sociologique des interdépendances
Au-delà du dualisme
Une nouvelle image de l’humanité
Pertinence et innovation
Avec Marx et Freud
Dépasser Simmel
Consentir (ou pas) à un régime contraignant
Post-scriptum : Une langue abstraite ?
Troisième partie – Naissance d’un régime conceptuel scientifique et crise du référentiel philosophique
9. Dans l’étau d’une langue scientifique
Une langue structurante
Un régime encerclant
Des cultures scientifiques de masse ?
À la conquête de l’inconnu
Post-scriptum : Sur Stephen Jay Gould, les sciences, la religion, la philosophie et le » social-historique «
10. À la recherche du déterminisme historique Nécessité d’une épistémologie différentielle
Une nouvelle contrainte du pensable
» Heureusement que je ne suis pas philosophe de profession «
Une synthèse imposible ?
Post-scriptum : Paul Lacombe : un historien dans l’orbite du régime conceptuel des sciences humaines et sociales
11. Un régime, des sanctions
Une deuxième » Sattelzeit «
Rappel à l’ordre du discours
Sanctions d’un coup de force
12. Psychologie sociale et crise du référentiel philosophique
La sociologie plutôt que la psychologie sociale
Retour sur Les Lois de l’imitation
Tarde selon ses correspondants
La métaphysique et la morale comme programme de restauration
Quelle(s) victoires ?
13. La crise sociologique de la pensée philosophique
» Prendre congés de Dilthey «
La » philosophie sociale » au-dessus de tout
Surmonter la crise de l’idéalisme
Sociogenèse du kantisme
Pragmatisme et rationalisme
» L’Être « , le sujet, ou le néant philosophique
» Hubris de la pensée sans limites «
Apories de l’ambition philosophique
14. Kant ou Darwin ?
Une configuration spiritualiste
Comment arraisonner la sociologie ?
Dilemme philosophique
Mirage de la philosophie scientifique
Le juste milieu comme philosophie – ou la philosophie comme juste milieu ?
Post-scriptum : Georges Canguilhem : une » idée de l’homme » cartésiano-kantienne contre le régime conceptuel des sciences humaines et sociales
Conclusion
Remerciements
Sources
Bibliographie
Index des noms de personnes
Index thématique
AU SUJET DE L’AUTEUR
Marc Joly, sociologue et épistémologue
CHARGE(E) DE RECHERCHE
Chargé de Recherche au CNRS
Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines UFR des sciences sociales Laboratoire professions, institutions, temporalités (PRINTEMPS)
Laboratoire professions, institutions, temporalités (PRINTEMPS)
Il occupe les fonctions de chargé de recherche au CNRS au sein du laboratoire Printemps (associé à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines / UVSQ).
Sa trajectoire et ses travaux confirment cette double étiquette :
-
En tant que sociologue : Il mène des recherches empiriques et théoriques dans des domaines variés, allant de la sociologie politique (la construction européenne) à la sociologie de la psyché et de la santé mentale (ses enquêtes récentes portent sur la perversion narcissique en tant que fait social).
-
En tant qu’épistémologue : Il a dédié une part majeure de sa carrière à l’histoire et à l’épistémologie des sciences humaines et sociales. Sa discipline enseignée officielle à l’université est d’ailleurs l’« épistémologie de la recherche ».
Son ouvrage La révolution sociologique (2017) est un exemple parfait de ce travail épistémologique, puisqu’il y analyse la naissance et la stabilisation du régime de pensée conceptuel scientifique de la sociologie face au référentiel philosophique. Il a également publié d’autres ouvrages majeurs d’épistémologie sociologique, comme Après la philosophie. Histoire et épistémologie de la sociologie européenne (2020) ou encore des travaux sur la sociologie réflexive de Pierre Bourdieu.
* * *
Marc Joly, est chargé de recherches au CNRS (laboratoire Printemps, UVSQ). Il est également l’auteur de Devenir Norbert Elias (Fayard, 2012).
* * *
Joly M. : Marc Joly est chargé de recherche au CNRS (Printemps/ UVSQ). Il a consacré de nombreuses recherches à l’histoire et à l’épistémologie des sciences humaines et sociales. Il enquête actuellement sur la « perversité narcissique » (comme catégorie clinique, fait social et structure de la personnalité). Source : Cairn.info.
Thèse universitaire
Devenir Norbert Elias : contribution à l’analyse d’un processus transnational de reconnaissance scientifique : la réception française
Résumé
L’objet de cette thèse est de contribuer à la compréhension du processus de reconnaissance internationale de l’œuvre de Norbert Elias. Le premier chapitre présente une synthèse des nombreux problèmes dits «théoriques» soulevés par l’objet de recherche. Li s’est agi principalement de compléter la théorie des champs de production culturelle par la prise en compte de la dimension «psychique » de la création scientifique et de l’espace transnational dans lequel toute œuvre de science humaine est inscrite. Le deuxième chapitre a pour objet d’éclairer la trajectoire de Norbert Elias entre son départ d’Allemagne en 1933 et le début des années 1970. On s’est efforcé pour l’essentiel de localiser le sociologue exilé dans le champ britannique des sciences humaines-sociales de l’après-Deuxième Guerre mondiale et de reconstituer la structure des réseaux dans lesquels il était inséré; parallèlement, on a cherché à mettre en valeur le fait qu’il bénéficia d’une reconnaissance souterraine aux Pays-Bas et en Allemagne dès les années 1950. Les troisième et quatrième chapitres ont enfin pour ambition d’éclairer les raisons pour lesquelles Ober den Prozess der Zivilisation a été pour la première fois traduit en France, avant d’y bénéficier, également pour la première fois, grâce aux historiens des Annales, d’ une réelle reconnaissance publique. En ce sens, la réception française du début des années 197 a constitué un « tournant » dans le processus de reconnaissance transnationale de »œuvre éliasienne : on a essayé d’en cerner les soubassements et la dynamique évolutive
MARC JOLY, SOCIOLOGUE ET... ÉPISTÉMOLOGUE ?
L'épistémologie n'appartient-elle pas à la philosophie de la connaissance et à la philosophie de l'esprit plutôt qu'à la sociologue ?
L’idée que vous décrivez correspond à la position traditionnelle de la philosophie analytique (principalement anglo-saxonne), mais elle est précisément au cœur du conflit historique et théorique que décrit Marc Joly.
La réponse à votre question varie selon la tradition intellectuelle dans laquelle on se place :
- Du point de vue de la philosophie (La vision classique)
Pour un philosophe, l’épistémologie fait effectivement partie de la philosophie des sciences ou de la théorie de la connaissance (souvent liée à la philosophie de l’esprit pour comprendre comment un sujet perçoit, croit et connaît).
Dans cette vision, la philosophie est considérée comme la « reine des disciplines », celle qui détient le monopole légitime pour fixer a priori les fondements, les limites et les critères de vérité de toutes les autres sciences (y compris de la sociologie).
- Du point de vue de Marc Joly (L’épistémologie sociologique)
L’apport de Marc Joly (et de la tradition de la sociologie des sciences avant lui, comme celle de Norbert Elias ou Pierre Bourdieu) est de renverser cette perspective historique.
Selon Joly, la naissance de la sociologie au tournant du XXe siècle a précisément consisté à arracher l’épistémologie et l’étude de la connaissance à la spéculation philosophique pure pour en faire un objet d’étude scientifique et empirique :
- La connaissance est un fait social et historique : Les concepts, les théories scientifiques, et même les structures de notre pensée ne naissent pas dans un esprit humain isolé de manière abstraite (comme le pensait une partie de la philosophie de l’esprit). Ils sont produits par des êtres humains inscrits dans des contextes historiques, des institutions universitaires, et des réseaux d’interdépendance.
- L’absorption des fonctions philosophiques : Dans son livre Après la philosophie (2020), Joly soutient que la sociologie a progressivement repris à son compte et redéfini (en lien avec la psychologie et la biologie) les grandes fonctions que Kant attribuait autrefois à la philosophie (l’étude des conditions de possibilité du savoir).
- La distinction de terrain
- L’épistémologie philosophique se demande : « Qu’est-ce que la vérité ? Comment l’esprit peut-il connaître le monde de manière purement logique ? »
- L’épistémologie sociologique (ou historique) se demande : « Comment, concrètement, une communauté scientifique s’organise-t-elle pour produire des connaissances vérifiables ? Quelles luttes de pouvoir et quels contextes sociaux influencent ce que l’on considère comme « vrai » à une époque donnée ? »
L’épistémologie n’est donc pas la propriété exclusive de la philosophie. Il existe une épistémologie interne aux sciences sociales (souvent appelée épistémologie de la recherche ou sociologie de la connaissance), que Marc Joly pratique et enseigne, visant à appliquer les outils de la sociologie à la science elle-même pour en comprendre les mécanismes réels et éviter les biais cognitifs ou sociaux.
DU MÊME AUTEUR
Publications
Ouvrages
– La Pensée perverse au pouvoir, Paris, Anamosa, 2024 (288 p.).
– La Perversion narcissique, Paris, CNRS Éditions, coll. « Interdépendances », 2024 (590 p.).
– Pierre Bourdieu y el paradigma sociológico, Mexico, Tirant lo Blanch, coll. « Plural », 2023 (306 p.).
– La Sociologie réflexive de Pierre Bourdieu, Paris, CNRS Éditions, coll. « Biblis / Interdépendances », 2022 (376 p.).
– Après la philosophie. Histoire et épistémologie de la sociologie européenne, Paris, CNRS Éditions, coll. « Interdépendances », 2020 (568 p.).
– Pour Bourdieu, Paris, CNRS Éditions, 2018 (416 p.).
– L’Europe de Jean Monnet. Éléments pour une sociologie historique de la construction européenne, Paris, CNRS Éditions, coll. « Biblis », 2017 (250 p.).
– La Révolution sociologique. De la naissance d’un régime de pensée scientifique à la crise de la philosophie (XIXe-XX<xx< span= » »>e siècle)</xx<>, Paris, La Découverte, coll. « Laboratoire des sciences sociales », 2017 (584 p.).
– Devenir Norbert Elias. Histoire croisée d’un processus de reconnaissance scientifique : la réception française, Paris, Fayard, coll. « Histoire de la pensée », 2012 (474 p.).
Traductions, révisions de traduction
– « Correspondance Bourdieu-Elias 1976-1990 », Zilsel, n° 9, 2021/2, p. 419-456 (traduction de l’anglais, avec Victor Collard).
– Norbert Elias, « Les êtres humains et leurs émotions. essai de sociologie processuelle », Sensibilités. Histoire, critique & sciences sociales, n°5, 2018, p. 15-29 (traduction de l’anglais de « On human beings and their emotions. a process-sociological essay », Theory, Culture & Society, vol.4, 1987, p.339-361).
– Norbert Elias, Études sur les Allemands, Paris, Le Seuil, coll. « Librairie du XXIe siècle », 2017 (traduction de l’anglais des parties « A Digression on Nationalism » et « The Breakdown of Civilisation »).
– Norbert Elias, La Dynamique sociale de la conscience. Sociologie des sciences et de la connaissance, Paris, La Découverte, coll. « Laboratoire des sciences sociales », 2016, (traduction de l’anglais, avec Delphine Moraldo et Marianne Woolven, révision de traduction de l’allemand).
– Norbert Elias, Théorie des symboles, Paris, Le Seuil, coll. « Librairie du XXIe siècle », 2015 (révision de traduction de l’anglais).
– Lettre de Norbert Elias à Raymond Aron (22 juillet 1939), in Vingtième siècle, 106, 2, 2010, p. 97-102 (traduction de l’allemand).
– Norbert Elias, Au-delà de Freud. Sociologie, psychologie, psychanalyse, Paris, La Découverte, coll. « Textes à l’appui/Laboratoire des sciences sociales »2010 (traduction de l’anglais et de l’allemand, avec Nicolas Guilhot et Valentine Meunier, révision de traduction de l’anglais et de l’allemand).
Éditions scientifiques
– Alain Testart, Principes de sociologie générale, Vol.1 : Rapports sociaux fondamentaux et formes de dépendances, Paris, CNRS Editions, coll « Interdépendances », 2021 (texte établi avec Valérie Lécrivain).
– Emmanuel Todd, Eloge de l’empirisme. Dialogue épistémologique sur les sciences sociales, Paris, CNRS Edition, coll. « Interdépendances », 2020 (texte établi avec François Théron).
– Norbert Elias, La Dynamique sociale de la conscience. Sociologie des sciences et de la connaissance, texte établi et présenté par Marc Joly, traduction de M. Joly, Hélène Leclercq, Delphine Moraldo et Marianne Woolven, préface de Bernard Lahire, Paris, La Découverte, coll. « Laboratoire des sciences sociales », 2016
– Norbert Elias, Théorie des symboles, texte établi et présenté par M. Joly, traduit par Damien et Marie-Blanche Audollent, révisé par M. Joly, Paris, Seuil, coll. « Librairie du XXIe siècle », 2015
– Norbert Elias, « Freud’s concept of society and beyond it », texte établi par Marc Joly, in The Collected Works of Norbert Elias, vol. 18, Dublin, UCD Press, 2014, p. 13-52
Sélection d’articles
– « De la violence intrafamiliale au noyau pervers. Quelques lumières sociologiques et psychanalytiques sur un fait divers », Le carnet de Savoir/Agir, 21 mai 2024, en ligne : https://savoiragir.hypotheses.org/258.
– « Comment réunifier le constructivisme génétique ? » (avec Frédéric Lebaron), Sociologos, n°16, 2022. DOI : https://doi.org/10.4000/socio-logos.5283
– « La « seconde révolution darwinienne » de Patrick Tort et la révolution sociologique », La Pensée, n°407, 2021/3, p.44-54 https://doi.org/10.3917/lp.407.0044
– « Quelle sociologie de l’amour ? », Lectures [En ligne], Les notes critiques, mis en ligne le 20 avril 2021, consulté le 17 août 2021, URL http://journals.openedition.org/lectures/487
Communications et conférences
– « La triple vocation de la sociologie comme legs durkheimien » (avec Tangi Audinet). Communication à la journée d’études « Pour une sociologie historique et réflexive de la sociologie. Autour de Johan Heilbron », IEA, Paris, 9 décembre 2021.
– « Pierre Bourdieu et la fin de la philosophie ». Conférence « Citéphilo », Sciences-Po Lille, 17 novembre 2021
Séminaires
– « Comment articuler le féminisme matérialiste et la théorie des champs ? Réflexions à partir d’une enquête sur la violence morale conjugale et la perversion narcissique ». Présentation au séminaire général du Printemps (séance commune avec le séminaire « Sociologie des sciences et sociologie générale »), Guyancourt, 9 décembre 2022
– « Entre “crise” de la violence symbolique patriarcale et processus d’informalisation : réflexions sociologiques sur la lutte contre la violence morale conjugale ». Présentation au séminaire « Construction de l’État et genèses du politique » (ISP, Université Paris Nanterre), Nanterre, 29 novembre 2022.
Source : Laboratoire Printemps (Laboratoire Printemps – Professions, Institutions, Temporalités
UFR des sciences sociales – Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines l CNRS).
EXTRAITS
Lire un extrait en ligne sur le site web de l’éditeur
Introduction
On ne s’étonne plus – si tant est qu’on se soit jamais étonné – du caractère éminemment paradoxal de la sociologie. Cette discipline, aujourd’hui bien établie et éclatée en une multitude de chapelles tellement soudées par leurs propres enjeux internes qu’elles en oublient le plus souvent de se quereller entre elles, est apparue, à la fin du XIXe siècle (au moment où revues et sociétés savantes proliféraient grâce à l’expansion universitaire), comme une spécialité d’un genre tout à fait particulier.
Une spécialité s’arrogeant d’emblée un droit de regard sur les techniques mises en œuvre et les résultats obtenus par des disciplines plus anciennes (droit, économie, histoire, ethnographie, science des religions, etc.), confrontées, sans en avoir conscience, à des « faits sociaux » et, à travers eux, à des types, à des « lois », à des régularités, à des rapports complexes et à des processus structurés1. Mais aussi – c’est une thèse capitale de ce livre – une spécialité symbolisant en quelque sorte le parachèvement d’un régime conceptuel scientifique, dont la formation s’étend sur tout le XIXe siècle et dont on peut dire qu’il véhicule une image tridimensionnelle réaliste des êtres humains : les êtres humains en tant qu’ils sont déterminés historiquement et relationnellement par des processus biologiques, psychologiques et sociologiques objectivables, et non pas par quelque force surnaturelle ou par on ne sait quels a priori ineffables. À ce titre, une spécialité prétendant s’approprier l’étude de la « morale » et repenser les conditions de possibilité de la connaissance humaine, et, en tant que telle, rivalisant sans crier gare avec la philosophie ; une spécialité invitant à prendre congé de la métaphysique et à poser sur nouveaux frais la question des « fondamentaux » de l’existence humaine ; enfin, une spécialité stipulant qu’il n’y a de compréhension véritable de la « réalité sociale » qu’à la condition de « savoir comment elle s’est faite, c’est-à-dire [d’]avoir suivi dans l’histoire la manière dont elle s’est progressivement composée2 ». Rien de moins.
Ces différents aspects de la sociologie, d’une profusion telle – et sans précédent – qu’ils paraissaient propres à intervertir tous les repères intellectuels établis, expliquent les sentiments ambivalents, le mélange de fascination, de répulsion et de scepticisme qu’elle suscita, en France, aux alentours de 1900, que ce fût dans un espace universitaire réformé où ses opportunités de développement (en particulier dans les facultés de lettres) étaient moins grandes que ne le laissaient croire les critiques virulentes de la « Nouvelle Sorbonne », ou en dehors de cet espace, où elle contribua à nourrir un phénomène de « mode » dont les ressorts étaient autant intellectuels et cognitifs que politiques, religieux, économiques et sociaux, et qu’atteste la forte croissance, durant cette période, des publications comportant dans leur titre le terme « sociologie » (ou une expression connexe)3.
Il en alla de même en Allemagne. Certes, on dénombre moins de publications intégrant dans leur titre les vocables « sociologie » et « sociologique » dans le monde germanique que dans l’univers francophone. Néanmoins, les chiffres restant somme toute modestes, on observe un certain rattrapage à partir du milieu des années 1900 ; ce qui est assez remarquable si on considère les résistances idéologiques proprement allemandes contre l’introduction d’un néologisme étranger (français) ayant une double connotation, scientiste et politique (socialiste)4.
En Allemagne, les termes Gesellschaftswissenschaft, Gesellschaftslehre et Sozialwissenschaft (traduisant tous trois l’expression « science sociale », qui avait vu le jour en France, vers 1790, dans l’entourage de Condorcet) étaient par ailleurs beaucoup plus répandus, dans les titres d’ouvrage, que science(s) sociale(s). Conceptuellement, la révolution n’y fut donc pas d’une portée moindre. Elle se manifesta semblablement, dans le grand public cultivé, par l’élévation de sociologie au rang d’étiquette générale désignant un nouveau type – objectivant et historisant – de compréhension de l’existence humaine ; cela, au détriment, ou à la suite, de psychologie, comme le nota Gabriel Tarde (1843-1904) : « La sociologie […] a succédé à la psychologie dans les prédilections et les préoccupations spontanées ou suggérées du public sérieux5. » Elle posa à l’identique, dans le champ universitaire, la question de la survie de la philosophie : au tout début de son journal de jeune étudiant en voyage pour un an en Allemagne, à la date du 28 octobre 1893, Célestin Bouglé (écrivant sous le pseudonyme de Jean Breton) ne déclarait-il pas être venu pour « étudier une science qui finit, m’a-t-on dit : la philosophie, et une science qui commence : la sociologie6 » ?
C’est dire si la révolution sociologique dont nous parlerons dans ces pages sera largement documentée, et mise en perspective, à partir des rivalités de nature différente qui se dressèrent entre la sociologie et la psychologie, d’une part, la sociologie et la philosophie, d’autre part – et par le truchement desquelles s’opéra, ultimement, la stabilisation d’un régime conceptuel scientifique s’étalant des sciences biologiques aux sciences sociales, et charriant une vision multidimensionnelle immanente de la nature humaine et des sociétés humaines aux dépens d’une vision théocentriste, fût-elle délayée dans un transcendantalisme rationnel et éthéré.
L’expansion d’une terminologie scientifique transnationale, le développement de nouvelles pratiques de recherche et de production des connaissances, et – les accompagnant – l’élargissement progressif, puis la « clôture » entérinée par la sociologie, d’un régime conceptuel anthropocentré cohérent et homogène : tout cela s’accéléra, et se concentra, durant une période d’intenses bouleversements, à savoir les années 1880-1910, marquées notamment par la crise d’un libéralisme rénové dont moult acteurs pensaient qu’« il sera[it] social ou ne sera[it] pas7 », par ce qu’il est convenu d’appeler la « deuxième révolution industrielle », ou par un ensemble d’innovations technologiques (de l’invention du téléphone en 1876 à l’aéroplane en passant par les rayons X, le cinéma, la télégraphie sans fil, la bicyclette ou l’automobile) et la diffusion concomitante, dans les arts et la littérature, d’une nouvelle culture de l’espace et du temps8. Aussi l’une des ambitions du présent livre sera-t-elle d’apporter un éclairage original sur une période riche, troublée et foisonnante à souhait (même si on ne s’est pas interdit, loin s’en faut, de creuser en amont ou en aval).
*
À cette fin, nous avons pris le parti de nous tenir au plus près des pratiques et des croyances intimes des acteurs étudiés, c’est-à-dire au plus près de ce qu’ils furent amenés à investir – étant donné leur origine sociale, leurs dispositions, leurs capitaux, leur idéal du moi, les positions qu’ils occupaient ou qu’ils aspiraient à occuper, ou à inventer, conformément à tel état déterminé du champ d’appartenance, etc. – dans des concepts généraux et dans des schèmes de pensée qui s’imposèrent à eux. C’est pourquoi, outre diverses sources imprimées, comme les comptes rendus publiés dans des revues savantes ou de vulgarisation scientifique9, ou des documents archivistiques comme les dossiers de carrière, les manuscrits non publiés ou les fiches de lecture, nous nous sommes surtout attaché à étudier les correspondances. Vingt-six fonds d’archives ont été explorés. Il nous a paru ainsi possible de jeter un regard quelque peu inhabituel sur les œuvres – sur leurs conditions de possibilité, leur finalité profonde, voire leur raison d’être existentielle10.
Pour autant, cela n’était pas un objectif en soi. Car on a également été soucieux – et c’est peut-être le deuxième apport de cette enquête – de pénétrer dans nombre de recoins obscurs de l’histoire de la sociologie, de s’adonner à une érudition parfois ingrate, mais propre à combler quelques lacunes, dans le but tout à la fois d’innover sur un plan théorique et de clarifier certains problèmes fondamentaux – passés et présents – de cette discipline. On a tenté de suivre, ainsi, une voie ouverte par le paléontologue Stephen Jay Gould, avec son talent hors pair11.
Ce faisant, nous avons élaboré un cadre interprétatif général qu’on résumera comme suit :
I. On peut parler d’une « révolution sociologique » dans la mesure où la sociologie a apporté une sorte de touche finale à la formation, tout au long du XIXe siècle, d’un régime conceptuel scientifique véhiculant une image historisante et objectivante de l’humanité.
II. Le principal intérêt de la notion de « régime conceptuel » est de donner les moyens de contourner la question du rapport signifiant-signifié, ou la fausse querelle nominalisme/réalisme, et de permettre de montrer que, si l’idée prime sur les mots (et il est certain que, dans le monde germanique, l’idée de « social » se répandit fortement, dans une première phase, sans le terme sociologie), les mots, eux, peuvent exercer une pression convergente en faveur de certaines idées – en l’occurrence, un ensemble de termes scientifiques forgés sur un même gabarit (préfixe rapporté à une dimension générale investigable de la nature ou des êtres, suffixe emprunté au grec logos) ont incontestablement assuré, en France comme en Allemagne, une poussée conjointe au bénéfice d’une reconsidération générale de la condition humaine en un sens objectiviste, historiciste et immanent.
III. La caractéristique essentielle du régime conceptuel des sciences humaines et sociales est qu’il est gouverné par un axe de tensions entre, d’une part, un modèle de pensée dichotomique (en l’occurrence, l’antinomie individu/société, via la redéfinition, sous une forme abstraite prédominante, de schèmes de pensée et de croyances comme le dualisme du corps et de l’esprit, l’opposition sujet/objet, les clivages tradition/modernité ou « Moyen Âge »/« époque contemporaine12 ») et, d’autre part, une sorte de réquisit cognitif antidualiste, incontournable, portant une ambition de congruence à la réalité, et lié au développement et à l’institutionnalisation de nouvelles disciplines scientifiques, soit le réquisit d’une articulation des dimensions biologique, psychologique et sociologique de l’existence humaine.
IV. Observé sur la longue durée, ce régime oblige à désapprendre sans cesse et aide à réapprendre petit à petit. Désapprendre ? Des traditions de pensée établies et des intuitions cognitives dont les défauts – abus des raisonnements dichotomiques, tendance à la réification, propension à croire en des essences traduisant une réalité d’ordre supérieur et à assigner au temps une directionnalité, psychologie spontanée de l’âme et du corps, etc. – apparaissent avec d’autant plus de force que la question même des rapports entre l’individu et la société, presque toujours présentée d’emblée comme mal posée et insatisfaisante, comporte le risque de les reproduire. Réapprendre ? À saisir objectivement et historiquement les actions, les pensées, les symboles, les institutions, ce que le psychologue Ignace Meyerson appelait les « œuvres13 » des êtres humains.
V. Face à l’émergence, consacrée par la sociologie, de modes de conceptualisation et de méthodes d’investigation destinés à éclairer des processus concrets et des structures réelles, et symbolisant, pour le public cultivé, une manière inédite d’appréhender les êtres humains, les relations humaines, les institutions humaines, les « philosophes » ont été contraints, pour survivre, de refonder un régime de pensée spécifique, distinct des sciences.
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Ce livre s’inscrit, pour l’essentiel, dans le sillage de la sociologie des champs de production culturelle, mise en place par Pierre Bourdieu, sans en reproduire l’impressionnant appareil méthodique et technique14. Pour le dire autrement, il répond au « mot d’ordre scientifique15 » de la théorie des champs entendue comme « méthode de pensée », comme système d’appréhension relationnelle de la réalité sociale. Il s’inspire très librement des courants de la sémantique historique allemande (la Begriffsgeschichte chère à Reinhart Koselleck) et de l’école de Cambridge (Quentin Skinner, John Pocock), sans s’appesantir sur leurs mérites comparés. Il n’aurait pas pu être écrit sans un certain nombre d’études remarquables de sociologie historique des disciplines, des systèmes d’enseignement, des cultures académiques et des courants de pensée16. Il rejoint, par d’autres chemins, plus empiriques, les conclusions exposées par le sociologue anglais Richard Kilminster dans un essai dont le contenu est aussi bon que le titre (raison pour laquelle on s’est permis de l’emprunter, traduit en français), et qui montre bien que l’avènement de la sociologie s’apparente à une révolution de la connaissance à la faveur de laquelle les questions « épistémologiques », « ontologiques » et « éthiques » de la philosophie européenne ont été progressivement absorbées par la nouvelle discipline, et redéfinies sur un mode scientifique17. Enfin, l’œuvre de Norbert Elias a incontestablement influencé notre appréciation du développement et de la signification des sciences humaines et sociales.
Cela dit, il est surtout utile de situer notre propos par rapport à un « classique » : Die Drei Kulturen de Wolf Lepenies. Cette étude fondatrice n’est pas exempte de défauts. Indéniablement, en s’efforçant de « retracer les rapports réciproques de la sociologie, des sciences de la nature et de la littérature, avec leurs spécificités nationales, en France, en Angleterre et en Allemagne18 », Lepenies a mis en évidence, avec brio, des aspects importants du parcours de la sociologie19. Malheureusement, en concentrant son analyse sur la rivalité que la sociologie et la littérature seraient supposées avoir entretenue, Lepenies a défini un modèle interprétatif général qui n’est pas pleinement satisfaisant. L’histoire qu’il a écrite est impressionniste. C’est ce qui l’a incité à entremêler (trop) librement des contextes structurellement différents et à mettre en scène artificiellement un antagonisme qui n’a jamais eu le caractère structurant qu’il lui prête si on le compare aux divers conflits – cognitifs, institutionnels, idéologiques, politiques et sociaux – qu’une approche plus sociologique et plus conceptuelle requiert d’isoler analytiquement. Par exemple, pour s’en tenir au cas français (mais on retrouve en Allemagne et en Grande-Bretagne des conflits analogues), les conflits religion/science, philosophie/sociologie, psychologie/sociologie, psychologie sociale/sociologie, morale (traditionnelle)/sciences des mœurs, humanités/sciences, Académie des sciences morales et politiques/Université, etc. C’est par le truchement de ces luttes que l’avènement de la sociologie a favorisé l’affermissement d’un régime conceptuel multidimensionnel véhiculant une nouvelle image de l’humanité ainsi qu’une intelligence renouvelée des conditions de la connaissance humaine, tout en participant de la transition d’un régime de production des savoirs structurés autour des académies vers un régime structuré autour de disciplines universitaires (avant de devenir une discipline autonome, la sociologie a de même contribué, en Allemagne au déclin des « mandarins », en Angleterre à la fondation d’une institution comme la London School of Economics). La littérature, dans ces disputes, a été une ressource ou un prétexte ; un lieu d’accueil des nouvelles représentations objectivantes et historisantes de l’existence humaine ou un lieu de résistance. Elle n’a pas été ce bloc homogène intégré dans un grand conflit central dont nous parle Lepenies. Elle n’a pas été partie prenante d’une compétition fondamentale pour savoir qui d’elle, ou de la sociologie, avait vocation à guider les sociétés industrielles.
Il est vrai qu’au XIXe siècle une grande part de la littérature embrassa l’idéal d’une approche « physiologique », « psychologique » et/ou « sociale » des êtres humains. Barrès, considéré par certains comme le digne successeur de Taine et qui était fasciné par le neuropsychologue Jules Soury20, passa ainsi, certes un court moment, pour un interlocuteur légitime aux yeux des psychologues, par exemple Nicolas Vaschide, qui l’admirait et discuta avec lui du « problème aride21 » de la question des races, en lui donnant partiellement raison quant à l’existence d’une forme de « sensibilité ethnique toute particulière22 ». Auparavant, les romans de Balzac et de Sue avaient été conçus, et lus, comme de véritables enquêtes sociales23.
Mais il convient justement de toujours bien spécifier de quelle époque et de quels auteurs il est précisément question, et de reconstituer les espaces de positions et de prises de position pertinents. Si on fait ce travail, l’exclusion par Lepenies de la « culture philosophique » paraît d’autant moins justifiable que le rapprochement entre les nouvelles sciences humaines et sociales et la littérature contribua, à certains égards, à accentuer la crise de la « philosophie », qui fut contrainte d’inventer sa propre langue « professionnelle », marquée par un « pathos de l’ésotérisme24 » ou obsédée de clarté, distincte et de la littérature (ce qui explique que tout un pan de l’histoire de la « philosophie » ait été effacé, par renvoi au domaine littéraire, dès lors qu’il y avait lieu d’établir une tradition disciplinaire proprement « philosophique ») et du régime conceptuel des sciences humaines et sociales (dont la formation non planifiée répondit au besoin, largement ressenti, de soumettre l’étude des faits humains sociaux à des procédures objectivantes). C’est donc par opposition, ou plutôt par arrachement à la culture philosophique, et dans le bain d’une culture scientifique qui imprégna également profondément une partie de la littérature, que des disciplines comme la psychologie physiologique et la sociologie émergèrent à la fin du XIXe siècle.
Assez curieusement, Lepenies a défini la sociologie comme « troisième culture » entre la science et la littérature sans vraiment construire la notion de « culture25 » ni s’inquiéter d’écarter de son schéma interprétatif, non seulement la philosophie, pensée peut-être plus que toute autre, vers 1900, comme une culture intellectuelle qu’il fallait sauver et dont il importait d’affirmer l’irréductibilité (surtout par rapport aux sciences)26, mais aussi la psychologie (avec laquelle, pourtant, la sociologie convergea nettement, à la même époque, sous la bannière de la science). L’interprétation générale privilégiée ici repose donc, a contrario, sur l’idée que c’est entre la psychologie et la philosophie, entre des débats caractéristiques du parachèvement d’un régime conceptuel scientifique pluriel et des débats symptomatiques de la délimitation corrélative d’un régime conceptuel spécifiquement philosophique, qu’il faut se situer pour comprendre comment la sociologie a vu le jour en tant que science sociale par excellence, théorie sui generis de la connaissance, et symbole d’une nouvelle image de l’humanité.
Dans les faits, selon nous, la sociologie n’a pas été prisonnière d’un dilemme entre « le modèle des sciences de la nature et une approche herméneutique qui l’apparente à la littérature27 ». La question qui se pose est plutôt : pourquoi, sur un plan plus cognitif qu’institutionnel, cette science donna-t-elle si évidemment le sentiment de s’inscrire dans la même dynamique que celle qui avait favorisé l’apparition d’une psychologie physiologique, et menaça-t-elle autant, pour cette raison, la « philosophie » ?
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La première partie de ce livre est largement consacrée à Gabriel Tarde. Pourquoi s’intéresser à cet auteur plutôt qu’à son célèbre « rival » Émile Durkheim (qui sera cependant d’autant plus présent dans nos développements qu’il apparaîtra en arrière-plan) ? Il n’existe, à son sujet, aucune véritable étude d’ensemble28. De nos jours, son image est floue et controversée. Cela tient en partie au fait qu’il a été réhabilité ces derniers temps comme un penseur injustement oublié, victime de quelque impérialisme durkheimien29. Cela tient, aussi, aux incertitudes qui entourent son statut « disciplinaire ». Tarde était-il un « philosophe » ? Quel fut l’impact, sur le destin de la « criminologie », de ses critiques des théories du « criminel-né » ? Dans quelle mesure s’opposa-t-il à la « sociologie » après avoir voulu la fonder ? Peut-on dire qu’il était « sur le point d’élaborer, lorsqu’il mourut, une psychologie sociale étonnamment moderne30 » ? Comment comprendre sa notion d’« interpsychologie » ?
Ces questions ne sont pas illégitimes. Mais il a semblé préférable de les subordonner, d’abord à une approche de type biographique, afin de faire ressortir, grâce au « gros plan » réalisé sur une trajectoire improbable – celle d’un auteur, d’un « créateur31 » s’arrachant aux valeurs traditionnelles de son milieu d’origine pour adhérer à une conception scientifique du monde –, l’amplitude inouïe d’une révolution cognitive. Ensuite, à une démarche analytique permettant d’objectiver le double statut dont bénéficia Tarde de son vivant : 1. celui d’adversaire par excellence de perspectives de connaissance de plus en plus discréditées, comme la métaphysique ou l’organicisme (« un des plus brillants adversaires de l’organicisme32 ») ; 2. celui de porte-parole tout à la fois rassurant, avant-gardiste et ambivalent, succédant à bien des égards à Herbert Spencer, de la nouvelle vision scientifique de l’humanité inspirée par « les tentatives faites pour soumettre à la mesure les phénomènes psychologiques et les phénomènes sociaux et [par] la violence de ce qu’il appelait l’ouragan darwinien33 ».
En examinant la façon tardienne d’opérer une jonction entre la psychologie physiologique, l’aliénisme et l’idée d’une autonomie sui generis des faits sociaux, on a tenté, ainsi, de reconstruire les attentes, qu’elle épousa, de toute une série d’agents situés dans des espaces de positions interconnectés (champs politico-administratif, universitaire, littéraire, intellectuel) : hauts responsables de l’enseignement supérieur (Louis Liard) ; grandes figures du scientisme ambiant (Hippolyte Taine, Alfred Espinas, Théodule Ribot) ; représentants des élites traditionnelles liés à l’Académie des sciences morales et politiques (Émile Beaussire, Gaëtan Combes de Lestrade) ; publicistes et écrivains favorisant, au sein des revues littéraires et politiques, la diffusion d’une image scientifique de l’existence humaine (Léon Bélugou, René Doumic, Henri Mazel) ; pionniers de la « sociologie » d’origine étrangère et plus ou moins intégrés dans l’espace intellectuel français (Eugène de Roberty, Jacques Novicow) ; professeurs de philosophie restés fidèles à l’idéalisme (Alphonse Darlu) ; jeunes agrégés de philosophie engagés dans les études sociologiques et trouvant dans la référence à l’idée tardienne de « psychologie sociale34 », c’est-à-dire de conceptualisation psychologique des faits sociaux, le moyen de concilier cet engagement avec un ensemble d’autres affiliations, notamment d’ordre spirituel (Gaston Richard, Paul Lapie, Daniel Essertier). Ces derniers ont chacun droit à un chapitre et font l’objet des développements les plus conséquents35.
L’écriture de cette première partie a nécessité la mobilisation d’un grand nombre de sources. Il faut reconnaître que les archives de Gabriel Tarde, consultables au Centre d’histoire de Sciences Po (Paris), sont d’une extraordinaire richesse. La correspondance (quatorze cartons) présente un intérêt immense. On en a fait un large usage. D’autres fonds d’archives ont été investigués, où sont disponibles des lettres de Tarde : les « Papiers et correspondance » de Ludovic Halévy et de Marie Raffalovitch (Bibliothèque de l’Institut de France) ; le fonds Maurice Barrès (Bibliothèque nationale de France) ; le fonds Charles Renouvier (Bibliothèque universitaire de Montpellier). On a consulté aux Archives nationales les dossiers de carrière de Daniel Essertier, Paul Lapie et Gaston Richard. Le fonds Célestin Bouglé de la BNF contient enfin plus de deux cents lettres de Lapie, qu’on a intégralement lues et sur lesquelles on s’est copieusement appuyé.
Avec la deuxième partie, on passe d’une étude de cas centrée sur la France à une étude de cas centrée sur l’Allemagne. Notre point de départ est moins un auteur qu’un événement : le premier congrès de la Société allemande de sociologie, qui eut lieu à Francfort, du 19 au 22 octobre 191036. Nous sommes plus précisément parti d’un conflit à propos duquel l’historiographie se révèle étrangement muette, elliptique ou irénique. Ce conflit violent, implacable, opposa Georg Simmel et Ferdinand Tönnies, et concerna l’ouverture du congrès37. Plus que deux ego surdimensionnés, ou deux « tempéraments », ce sont deux visions inconciliables de la raison d’être, de la nature et des missions de la sociologie qui se faisaient face. La position et les tentatives de médiation de Max Weber devaient aussi être étudiées de près. En définitive, on a tâché de résoudre les deux questions suivantes : 1. Qu’entendaient, par « sociologie », Simmel, Tönnies et Weber ? 2. Quel type de relation entre leur idéal du moi, leur vision du monde et le fait de se dire ou de ne pas se dire « sociologue » se noua pour chacun d’eux ?
Ce faisant, on a adopté comme principal fil conducteur les discours qu’ils prononcèrent à Francfort. Il était difficile de ne pas être frappé par la différence de ton et de contenu entre ces trois exposés : une conférence brillante tenue la veille du congrès proprement dit (Simmel) ; un « discours d’ouverture » circonscrivant comme jamais auparavant le concept de Soziologie (Tönnies) ; un « rapport financier » aux allures de discours de politique générale (Weber). Pourquoi une telle répartition des rôles ? Et comment expliquer ces différences ? Cela nous a conduit à examiner le rapport que chacun de ces auteurs entretenait avec la pensée néokantienne et la théorie de la connaissance : chez Simmel, un rapport de connivence (couplé à un sens du « jeu » déficient), à l’œuvre au sein du champ philosophique et mû par le souci de perpétuer l’existence de celui-ci ; chez Tönnies, un rapport de rivalité déterminé par son ambition précoce de fonder la sociologie comme discipline de recherche autonome sur le plan conceptuel ; chez Weber, un rapport « utilitaire » commandé par les enjeux méthodologiques propres à l’économie nationale historique, bien qu’il ne fût pas exempt d’une certaine fascination pour la logique. On s’est surtout appuyé sur les correspondances publiées de Simmel (deux volumes), Tönnies (deux volumes) et Weber (neuf volumes pour le moment), dont l’exceptionnelle qualité éditoriale et scientifique n’a guère d’équivalent en France. Ce travail a permis in fine de reconstituer l’espace des possibles dans lequel prit racine, sous la République de Weimar, l’approche postphilosophique de la sociologie développée par Norbert Elias.
On en arrive, par là, à la dernière partie. Elle s’ouvre par un chapitre qui a valeur d’essai ; son objectif est de montrer tout ce que la langue que nous parlons au quotidien ainsi que les distinctions que nous opérons spontanément entre différentes dimensions de l’existence humaine doivent au régime de pensée dont on retrace ici l’histoire. Les autres chapitres constituent autant d’approfondissements théoriques des thèses développées dans les deux études de cas qui précèdent. Nous avons voulu aller autant que possible jusqu’au bout de nos démonstrations, en défendant l’idée forte suivante : l’espace attribué par Kant à la philosophie pour favoriser son libre déploiement et garantir l’irréductibilité de son discours vis-à-vis de la théologie et de la science physique, cet espace, dont le parcours comprend nécessairement la problématique des conditions de possibilité de la connaissance humaine du monde physique ainsi que le terrain anthropologique de la loi morale, est précisément celui que les sciences humaines et sociales et leur régime conceptuel multidimensionnel néodéterministe ont occupé tout au long du XIXe siècle. D’où une crise du référentiel philosophique qui a impliqué l’invention de stratagèmes destinés à réactiver tout ou partie de l’espace kantien et à déconnecter celui-ci des ordres de réalité étudiés – et des faits établis avec méthode – par des sciences spécialisées qui n’existaient pas, ou qui n’existaient qu’en germe, du temps de Kant (de la biologie darwinienne à la sociologie de la connaissance en passant par la philologie, la psychologie expérimentale, la neurophysiologie ou l’ethnographie).
Mais la contrainte du nouveau régime conceptuel des sciences humaines et sociales ne s’est pas seulement manifestée par la formation, en réaction, d’une série de langues philosophiques postulant un en deçà et/ou un au-delà des sciences et des réalités étudiées par celles-ci, et conférant à leurs usagers l’illusion de contrôler les objets, les processus et les résultats scientifiques. Elle s’est aussi exercée sous la forme de véritables « sanctions » internes, comme le montrent bien les cas de Raoul de la Grasserie et de Georges Palante.
Pour composer cette partie, nous avons eu recours à des sources très diverses : les lettres reçues par Ferdinand Brunetière ; l’intégralité des lettres de Claude Bernard à Marie Raffalovitch ; les papiers et correspondances de philosophes comme Émile Boutroux ou Jules Lachelier ; le fonds Guillaume-Léonce Duprat ; les documents concernant la préparation par le psychologue Henri Wallon d’un ouvrage (non publié) sur l’individu et la société ; des manuscrits inédits de Georges Canguilhem. Un corpus de 390 lettres envoyées à Gabriel Tarde a enfin fait l’objet d’un traitement lexicométrique (logiciel Hyperbase)38. Ce second « gros plan » sur l’auteur des Lois de l’imitation (après celui, « biographique », de la première partie) aidera, on l’espère, à saisir définitivement la portée révolutionnaire d’un régime de pensée dont la fonction est de soutenir la production de connaissances congruentes à la réalité vérifiables (et révisables) et de contribuer, sans a priori, à donner aux sociétés humaines une nouvelle intelligibilité globale de leurs processus constitutifs. C’est l’image des êtres humains – l’idée qu’on peut se faire de leur nature, de leurs besoins, désirs et pulsions, des relations qu’ils entretiennent et de la répartition des chances de pouvoir qu’elles traduisent et qui en découlent, de leurs actions réciproques, des formes personnelles et impersonnelles de leurs œuvres, etc. – qui a changé du tout au tout avec la révolution sociologique.
Notes de l’Introduction
1. « C’est pourquoi, non seulement le juriste doit être au courant de la science des religions, l’économiste au courant de la science des mœurs, etc., mais encore toutes ces différentes sciences, ayant pour objet des phénomènes de même espèce, doivent pratiquer une même méthode. Le principe de cette méthode, c’est que les faits religieux, juridiques, moraux, économiques, doivent tous être traités conformément à leur nature, c’est-à-dire comme des faits sociaux. Soit pour les décrire, soit pour les expliquer, il faut les rattacher à un milieu social déterminé, à un type défini de société, et c’est dans les caractères constitutifs de ce type qu’il faut aller chercher les causes déterminantes du phénomène considéré » (É. DURKHEIM, « Préface », L’Année sociologique, vol. II, 1899, p. II).
2. Ibid., p. V.
3. C’est ce qu’a très bien montré Sébastien MOSBAH-NATANSON, grâce à une démarche bibliographique et quantitative, dans « La sociologie est à la mode ». Productions et producteurs de sociologie en France autour de 1900 (thèse de sociologie sous la direction de P. Steiner), université Paris-Dauphine, Paris, 2007.
4. En se bornant à la période 1875-1908 et en recourant au catalogue de la Staatsbibliothek de Berlin, Wolf Feuerhahn a répertorié 62 ouvrages en allemand comportant dans leur titre soit le substantif Soziologie (ou sa forme originale française « sociologie »), soit les adjectifs soziologische ou sociologische. En comparant ses données avec les comptages effectués par Sébastien Mosbah-Natanson sur la base du Catalogue général de la librairie française d’Otto Lorenz, il établit que les publications « sociologiques », en France, étaient sur la même période environ trois fois plus nombreuses. En consultant, à la fin de la thèse de Mosbah-Natanson, le corpus « sociologique » extrait du catalogue Lorenz, on obtient un comptage différent. Retenons uniquement, pour la période 1876-1908, les titres de publications francophones comportant les termes « sociologie » et « sociologique(s) ». Retranchons les revues ainsi que les extraits de revue. On a 131 publications, dont 118 imprimées en France. Le pic de publications allemandes (8) est atteint en 1905. La même année, on dénombre 10 publications en langue française. L’année suivante, le rapport est de 4 à 5. En 1907, il s’inverse : il paraît plus d’ouvrages en langue allemande (7) que d’ouvrages en langue française (5). En 1908, l’espace francophone reprend le dessus (9 contre 5). Voir W. FEUERHAHN, « La sociologie avec ou sans guillemets. L’ombre portée de Comte sur les sciences sociales germanophones (1875-1908) », Les Cahiers philosophiques de Strasbourg, vol. I, 2014, p. 157-196. Voir aussi S. MOSBAH-NATANSON, « La sociologie est à la mode », op. cit., p. 504-521 ; idem, « La sociologie comme “mode” ? Usages éditoriaux du label “sociologie” en France à la fin du XIXe siècle », Revue française de sociologie, vol. 52, no 1, 2011, p. 103-132 (article sur lequel s’appuie Feuerhahn).
5. G. TARDE, Études de psychologie sociale, Giard & Brière, Paris, 1898, p. 1.
6. J. BRETON [C. BOUGLÉ], Notes d’un étudiant français en Allemagne. Heidelberg-Berlin-Leipzig-Munich, Calmann-Lévy, Paris, 1895, p. 3.
7. M. GAUCHET, L’Avènement de la démocratie II. La crise du libéralisme 1880-1914, Gallimard, Paris, 2007, p. 10. Sur la naissance, en France, d’un « libéralisme fondé sur la sociologie » (dont le durkheimisme marqua la « conquête définitive » sur les cendres de l’éclectisme et de l’idéalisme néokantien), c’est-à-dire de l’idée d’une synthèse possible entre le principe de liberté individuelle et la visée d’une unité morale, voir W. LOGUE, From Philosophy to Sociology. The Evolution of French Liberalism, 1870-1914, Northern Illinois University Press, DeKalb, 1983 (citation p. 16).
8. S. KERN, The Culture of Time and Space 1880-1918, Harvard University Press, Cambridge (Mass.), 1983.
9. La pratique du compte rendu scientifique a été systématisée et s’est fortement diffusée à la fin du XIXe siècle à la faveur de l’institutionnalisation des disciplines universitaires. Dans une étude précieuse, reposant sur la consultation d’une quarantaine de revues, Laurent MUCCHIELLI a accordé une grande place à cette source : La Découverte du social. Naissance de la sociologie en France (1870-1914), La Découverte, Paris, 1998. Voir aussi B. MÜLLER, « Critique bibliographique et construction disciplinaire : l’invention d’un savoir-faire », Genèses. Sciences sociales et histoire, no 14, 1994, p. 105-123. Sur le développement parallèle d’une presse de vulgarisation scientifique, voir R. FOX, The Savant and the State. Science and Cultural Politics in Nineteenth-Century France, The Johns Hopkins University Press, Baltimore, 2012, p. 184-226.
10. Sur les usages possibles des correspondances en histoire de la sociologie, voir M. BERA, « De l’intérêt des correspondances pour la sociologie et pour son histoire en particulier », Les Études sociales, no 160, 2014, p. 5-24.
11. « Un espace intellectuel, petit mais je crois tout à fait important et presque entièrement inoccupé, s’ouvre aux personnes capables de se servir de l’analyse historique pour éclairer les débats scientifiques actuels (et non simplement y ajouter des remarques ou les embellir) et capables d’appliquer ensuite leur intuition de professionnel de la science à la compréhension de certaines complexités techniques des débats anciens, inaccessibles aux historiens » (S. J. GOULD, La Structure de la théorie de l’évolution [trad. de l’anglais par Marcel Blanc], Gallimard, Paris, 2006, p. 56). Le projet mertonien de sémantique sociologique s’inspirait d’un principe comparable, si on prolonge les subtiles réflexions d’Arnaud SAINT-MARTIN dans La Sociologie de Robert K. Merton, La Découverte, Paris, 2013, p. 73-74.
12. O. G. OEXLE, « Les groupes sociaux du Moyen Âge et les débuts de la sociologie contemporaine », Annales. Histoire, sciences sociales, 47e année, no 3, 1992, p. 752.
13. I. MEYERSON, Les Fonctions psychologiques et les Œuvres, Vrin, Paris, 1948.
14. Voir, en particulier, P. BOURDIEU, Homo academicus, Minuit, Paris, 1984.
15. P. BOURDIEU, Sociologie générale volume 1. Cours au Collège de France (1981-1983), Seuil/Raisons d’agir, Paris, 2015, p. 207.
16. C. CHARLE, Naissance des « intellectuels ». 1880-1900, Minuit, Paris, 1990 ; J.-L. FABIANI, Les Philosophes de la République, Minuit, Paris, 1988 ; idem, Qu’est-ce qu’un philosophe français ? La vie sociale des concepts (1880-1980), EHESS, Paris, 2010 ; J. HEILBRON, Naissance de la sociologie, Agone, Marseille, 2006 ; idem, French Sociology, Cornell University Press, Ithaca, 2015 ; F. RINGER, The Decline of the German Mandarins. The German Academic Community, 1890-1933, Cambridge University Press, Cambridge, 1969 ; idem, Fields of Knowledge. French Academic Culture in Comparative Perspective, 1890-1920, Cambridge University Press/MSH, Cambridge/Paris, 1992.
17. R. KILMINSTER, The Sociological Revolution. From the Enlightenment to the Global Age, Routledge, New York, 1998.
18. W. LEPENIES, Les Trois Cultures. Entre science et littérature l’avènement de la sociologie (trad. de l’allemand par Henri Plard), MSH, Paris, 1990, p. IX.
19. Johan HEILBRON a fourni un argument apparemment convaincant en faveur de ce modèle, en relevant que les trois classes de l’Institut de France créé en 1795 sur les cendres des académies royales – la classe des sciences physiques et mathématiques, celle des sciences morales et politiques (dissoutes par Napoléon en 1803 et rétablies en 1832 sous le nom d’« Académie des sciences morales et politiques ») et celle de littérature et des beaux-arts (divisée en 1803 en trois classes : « langue et littérature française », « langues anciennes et histoire », « beaux-arts ») – correspondaient aux trois « cultures » identifiées par Lepenies (voir French Sociology, op. cit., p. 13 et suiv.). Encore faut-il noter la durée de vie limitée de la troisième classe de 1795, son hétérogénéité ainsi que la présence en son sein d’un pôle d’érudition qui ne tarda pas à contribuer, avec la philologie, à la scientificisation des représentations et de l’étude des faits humains. (À la suite d’une réorganisation décidée par Louis XVIII en 1816, l’Académie des sciences, l’Académie française et l’Académie des inscriptions et belles-lettres réapparurent, et l’ancienne quatrième classe napoléonienne prit le titre d’« Académie des beaux-arts ».) Précisons qu’après 1832 les sciences morales et politiques étaient considérées comme des « sciences philosophiques », dans la mesure où elles dépendaient des présupposés de la psychologie spiritualiste que Victor Cousin (1792-1867) avait placée au cœur de la philosophie. Elles étaient en outre soumises à un impératif d’application immédiate et avaient pour fonction de favoriser le maintien de l’ordre moral. Autant dire : 1. qu’elles étaient opposées en tout point à l’idée de « science sociale », remontant à Condorcet et Sieyès, et dont la connotation réformiste et utopiste avait été renforcée par Saint-Simon, Fourier ou Owen ; 2. que la révolution sociologique se produisit largement à leur détriment.
20. Leur amitié montre comment une parfaite opposition de style (le « littéraire » vs le « scientifique ») se détacha sur fond d’une vision commune du monde. Au regret de ne pas pouvoir assister à la représentation de la comédie de Barrès Une journée parlementaire, Soury lui écrivit : « Ainsi, précisément à l’heure où l’on vous acclamera, vous et votre drame, sur la scène d’un théâtre, je représenterai, devant trois ou quatre initiés, sur un tableau noir, les dendrites luxuriants et les fines arborisations cylindraxiles des neurones constituant le système nerveux. Et pourtant, je le sens, avec des fortunes diverses, nous travaillerons à quelque œuvre commune, œuvre d’analyse » (lettre de J. Soury à M. Barrès, 19 février 1894 [fonds Maurice Barrès, BNF-NAF 28210]).
21. Lettre de N. Vaschide à M. Barrès, 23 mars 1904 (fonds Maurice Barrès, BNF-NAF 28210).
22. Lettre de N. Vaschide à M. Barrès, 25 mars 1904 (fonds Maurice Barrès, BNF-NAF 28210).
23. Voir J. LYON-CAEN, La Lecture et la Vie. Les usages du roman au temps de Balzac, Tallandier, Paris, 2006, p. 143-189.
24. A. O. LOVEJOY, The Great Chain of Being. A Study of the History of an Idea. The William James Lectures Delivered at Harvard University, 1933, Harvard University Press, Cambridge (Mass.), 1948 [1936], p. 11-12.
25. À titre de comparaison, le psychologue Jerome KAGAN a proposé une définition des « cultures » des sciences naturelles, des sciences sociales et des humanités, reposant sur la spécification de neuf dimensions (dont le vocabulaire primaire, la prise en compte des conditions historiques, les méthodes de travail ou le critère esthétique), qui, en dépit de son formalisme un peu agaçant, est beaucoup plus précise (The Three Cultures. Natural Sciences, Social Sciences, and the Humanities in the 21st Century, Cambridge University Press, New York, 2009, p. 1-50).
26. Comme l’atteste le projet de « vocabulaire technique et critique de la philosophie » mis en œuvre à partir de 1902 sous la direction d’André Lalande, dans le cadre de la Société française de philosophie créée un an auparavant.
27. W. LEPENIES, Les Trois Cultures, op. cit., p. 1.
28. La biographie la plus complète demeure J. MILET, Gabriel Tarde et la philosophie de l’histoire, Vrin, Paris, 1970. Depuis peu, on dispose d’une documentation utile, qui contient l’inventaire détaillé du fonds Tarde : L. SALMON (dir.), Le Laboratoire de Gabriel Tarde. Des manuscrits et une bibliothèque pour les sciences sociales, CNRS Éditions, Paris, 2014.
29. Voir L. MUCCHIELLI, « Tardomania ? Réflexions sur les usages contemporains de Tarde », Revue d’histoire des sciences humaines, no 3, 2000, p. 161-184 ; L. PINTO, « La sociologie très subtile des neveux de Simmel et de Tarde », Le Collectif et l’Individuel. Considérations durkheimiennes, Raisons d’agir, Paris, 2009, p. 73-92.
30. J. VAN GINNEKEN, Crowds, Psychology, and Politics 1871-1899, Cambridge University Press, Cambridge, 1992, p. 222.
31. B. LAHIRE, Franz Kafka. Éléments pour une théorie de la création littéraire, La Découverte, Paris, 2010, p. 11.
32. E. D’EICHTHAL, « La solidarité sociale et ses nouvelles formules », Séances et travaux de l’Académie des sciences morales et politiques, tome CLIX, février 1903, p. 161.
33. A. ESPINAS, « Notice sur la vie et les œuvres de M. Gabriel de Tarde », Séances et travaux de l’Académie des sciences morales et politiques, tome CLXXIV, septembre 1910, p. 405.
34. I. LUBEK, « Histoire de psychologies sociales perdues : le cas de Gabriel Tarde », Revue française de sociologie, vol. 22, no 3, 1981, p. 361-395 ; E. APFELBAUM, « Origines de la psychologie sociale en France. Développements souterrains et discipline méconnue », in ibid., p. 397-407.
35. Sur Gaston Richard, on signalera la publication d’un riche dossier dirigé par Cécile Rol dans Lendemains. Zeitschrift für Frankreichforschung, no 40, 2015, p. 158-159. Dans l’ensemble, les contributions valident nos analyses concernant le fort penchant théologique et kantien de Richard. Voir M. BORLANDI, « Quand Gaston Richard se professait durkheimien (1892-1906) », in ibid., p. 12-62 ; S. PACTEAU DE LUZE, « Gaston Richard (1860-1945) : un sociologue protestant peu connu de ses coreligionnaires bordelais et de ses concitoyens », in ibid., p. 63-78 ; N. SEMBEL, « Une relation franco-allemande. Les emprunts “germaniques” de Gaston Richard à la bibliothèque universitaire de Bordeaux (1902-1945) », in ibid., p. 79-112 ; C. ROL, « Dix-neuf lettres de Gaston Richard (1898-1939) », in ibid., p. 113-140.
36. En langue française, à notre connaissance, les pages les plus complètes sur ce congrès figurent dans H. BRUHNS, « Ville et campagne. Quel lien avec le projet sociologique de Max Weber ? », Sociétés contemporaines, no 49-50, 1, 2003, p. 15-21.
37. On ne trouve aucune référence à ce conflit dans C. ADAIR-TOTEFF, Sociological Beginnings. The first Conference of the German Society of Sociology, Liverpool University Press, Liverpool, 2005. Cécile ROL y fait une allusion favorable à Simmel risquant à notre avis d’induire en erreur dans « Die Soziologie, faute de mieux. Zwanzig Jahre Streit mit René Worms um die Fachinstitutionalisierung (1893-1913) », in C. ROL et C. PAPILLOUD (dir.), Soziologie als Möglichkeit. 100 Jahre Georg Simmels Untersuchungen über die Formen der Vergesellschaftung, Verlag für Sozialwissenschaften, Wiesbaden, 2009, p. 395-396. Le comble de l’irénisme avait été atteint auparavant par Alexander DEICHSEL, avec des notations psychologisantes sur les « tempéraments » différents de Simmel et de Tönnies, un petit détour par le texte de Simmel « Comment la société est-elle possible ? » comme seule allusion (réservée aux initiés) au conflit, et l’idée finalement suggérée selon laquelle les deux hommes avaient le même objectif scientifique (« Das Soziale in der Wechselwirkung. Ferdinand Tönnies und Georg Simmel als lebendige Klassiker », in O. RAMMSTEDT [dir.], Simmel und die frühen Soziologen. Nähe und Distanz zu Durkheim, Tönnies und Max Weber, Suhrkamp, Francfort, 1988, p. 82-83). De manière générale, en Allemagne, le champ de l’histoire de la sociologie, dominé par des « simméliens », dépend exagérément de considérations institutionnelles et mémorielles. Les conditions d’une véritable sociologie historique du développement cognitif et social de la sociologie allemande ne paraissent donc pas réunies. C’est frappant à la lecture des actes du congrès de la Société allemande de sociologie organisé à Francfort en 2010, cent ans après le congrès inaugural. M. Rainer LEPSIUS se contenta d’indiquer qu’« entre Simmel et Tönnies dominaient des animosités personnelles » et que Weber avait trouvé la « solution » pour satisfaire leurs deux ego (« Max Weber und die Gründung der Deutschen Gesellschaft für Soziologie », in H.-G. SOEFFNER [dir.], Transnationale Vergesellschaftungen. Verhandlungen des 35. Kongresses der Deutschen Gesellschaft für Soziologie in Frankfurt am Main 2010, vol. 2, Springer VS, Wiesbaden, 2013, p. 781). Le simmélien Otthein RAMMSTEDT contourne le problème en se concentrant sur le rôle de Simmel (non sans l’exagérer) jusqu’à l’automne 1909 (« Georg Simmel und die Anfänge der Deustchen Gesellschaft für Soziologie », in ibid., p. 829-855). Un dernier texte, consacré au congrès de 1910, tout aussi muet sur le conflit, et simmélocentré, offre un résumé superficiel et biaisé du discours de Tönnies, et force la proximité Simmel-Weber pour louer le « caractère décisif encore aujourd’hui des débuts de 1910 » (J. WEIß, « Ein bestimmender Anfang ? Zum Ersten Deustchen Soziologental [Frankfurt 1910] », in ibid., p. 962). La manière dont Tönnies est ainsi écarté interdit de comprendre ce qui s’est vraiment joué à Francfort en 1910.
38. Nous avons porté une attention particulière aux cooccurrences et aux collocations lexicales, et repris à des linguistes la distinction entre les signifiants, les référents et les objets de discours. Voir, par exemple, É. NÉE, « (L’)insécurité ou de la fabrication d’un objet consensuel dans le quotidien Le Monde », in G. CISLARU, O. GUÉRIN, K. MORIN et al. (dir.), L’Acte de nommer. Une dynamique entre langue et discours, Presses Sorbonne nouvelle, Paris, 2007, p. 117.

MARC JOLY
La révolution sociologique
De la naissance d’un régime de pensée scientifique à la crise de la philosophie (XIXe-XXe siècles)

Que dit ce livre à propos de la philosophie ?
I. Synthèse détaillée : La philosophie face à la révolution sociologique
Dans son ouvrage, Marc Joly analyse les relations structurelles et les conflits cognitifs qui ont opposé la sociologie naissante et la philosophie au tournant du XIXe et XXe siècle. L’argument central de l’auteur est que l’émergence de la sociologie s’apparente à une véritable « révolution cognitive » qui a profondément ébranlé l’ordre du savoir traditionnel et a provoqué une crise majeure du référentiel philosophique.
L’ouvrage met en évidence les points fondamentaux suivants :
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La dépossession des terrains philosophiques : Avec le développement d’approches objectivistes et immanentes de l’esprit humain, la sociologie s’est approprié des domaines qui appartenaient historiquement en propre à la philosophie, en particulier l’étude de la morale et des conditions de possibilité de la connaissance (l’épistémologie).
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Une redéfinition forcée pour survivre : Face à la démonstration par les sociologues (comme Durkheim ou Weber) de la force contraignante et de la singularité irréductible des faits sociaux, la philosophie s’est retrouvée acculée. Pour survivre en tant que discipline distincte des sciences, elle a été contrainte de se redéfinir et d’inventer de nouveaux stratèges linguistiques et conceptuels.
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La philosophie du $XX^e$ siècle comme réaction : Marc Joly propose une grille d’analyse inédite selon laquelle une grande partie de la production philosophique du $XX^e$ siècle (notamment les œuvres de Bergson, Canguilhem, Heidegger, James, Jaspers, Merleau-Ponty ou Russell) peut être lue et comprise comme une stratégie de réponse, de défense ou de retraite face à ce rouleau compresseur des sciences humaines et sociales.
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La création d’un « pathos de l’ésotérisme » : Pour marquer sa frontière avec la littérature d’un côté et le régime conceptuel des sciences sociales de l’autre, la philosophie universitaire a dû s’arracher à la culture scientifique ambiante en se forgeant une langue professionnelle spécifique, souvent caractérisée par un repli sur l’ésotérisme ou une obsession de clarté purement abstraite.
II. Citations textuelles de l’œuvre
Voici les passages clés du livre illustrant cette dynamique :
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Sur la crise et l’acculèrent de la philosophie (Présentation) :
« Face à l’idée d’une autonomie et d’une singularité irréductible des faits sociaux, parachevant le développement d’approches objectivistes de l’esprit humain, la philosophie s’est retrouvée acculée, sommée de se redéfinir et d’abandonner à la sociologie, au moins provisoirement, les terrains de la morale et des conditions de possibilité de la connaissance. »
Joly, Marc, « Présentation », in La révolution sociologique, Paris, La Découverte, 2017, p. [page non numérotée du rabat/quatrième de couverture].
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Sur la philosophie du $XX^e$ siècle comme réponse (Présentation) :
« Une grande partie de la philosophie du xxº siècle peut être lue comme une réponse à cette révolution cognitive. C’est ainsi que Henri Bergson, Georges Canguilhem, Martin Heidegger, William James, Karl Jaspers, Maurice Merleau-Ponty ou encore Bertrand Russell sont soumis, ici, à une grille d’analyse inédite. »
Joly, Marc, « Présentation », in La révolution sociologique, Paris, La Découverte, 2017, p. [page non numérotée du rabat/quatrième de couverture].
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Sur l’absorption des questions philosophiques (Introduction) :
« […] l’avènement de la sociologie s’apparente à une révolution de la connaissance à la faveur de laquelle les questions « épistémologiques », « ontologiques » et « éthiques » de la philosophie européenne ont été progressivement absorbées par la nouvelle discipline, et redéfinies sur un mode scientifique. »
Joly, Marc, « Introduction », in La révolution sociologique, Paris, La Découverte, 2017, p. 2-4 (gabarit numérique/physique)
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Sur l’arrachement à la culture philosophique et l’isolement de sa langue (Introduction) :
« […] la crise de la « philosophie », qui fut contrainte d’inventer sa propre langue « professionnelle », marquée par un « pathos de l’ésotérisme » ou obsédée de clarté, distincte et de la littérature […] et du régime conceptuel des sciences humaines et sociales […]. C’est donc par opposition, ou plutôt par arrachement à la culture philosophique, et dans le bain d’une culture scientifique qui imprégna également profondément une partie de la littérature, que des disciplines comme la psychologie physiologique et la sociologie émergèrent à la fin du XIXe siècle. »
Joly, Marc, « Introduction », in La révolution sociologique, Paris, La Découverte, 2017, p. 2-4 (gabarit numérique/physique)
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Sur l’espace kantien envahi par les sciences sociales (Introduction) :
« […] l’espace attribué par Kant à la philosophie pour favoriser son libre déploiement et garantir l’irréductibilité de son discours vis-à-vis de la théologie et de la science physique, cet espace, dont le parcours comprend nécessairement la problématique des conditions de possibilité de la connaissance humaine du monde physique ainsi que le terrain anthropologique de la loi morale, est précisément celui que les sciences humaines et sociales et leur régime conceptuel multidimensionnel néodéterministe ont occupé tout au long du $XIX^e$ siècle. D’où une crise du référentiel philosophique qui a impliqué l’invention de stratagèmes destinés à réactiver tout ou partie de l’espace kantien et à déconnecter celui-ci des ordres de réalité étudiés et des faits établis avec méthode […]. »
Joly, Marc, « Introduction », in La révolution sociologique, Paris, La Découverte, 2017, p. 2-4 (gabarit numérique/physique)
III. Notices bibliographiques des citations
Afin de respecter les standards académiques de description, voici les notices bibliographiques complètes correspondant aux citations ci-dessus :
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Notice de l’ouvrage principal :
Joly, Marc. La révolution sociologique : De la naissance d’un régime de pensée scientifique à la crise de la philosophie ($XIX^e$–$XX^e$ siècle). Paris : Éditions La Découverte, coll. « Laboratoire des sciences sociales », 2017, 390 p. (ISBN papier : 978-2-7071-8311-8 ; ISBN numérique : 978-2-7071-9481-7).
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Notices spécifiques par section (pour vos notes de bas de page) :
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Pour la citation 1 & 2 : Joly, Marc, « Présentation », in La révolution sociologique, Paris, La Découverte, 2017, p. [page non numérotée du rabat/quatrième de couverture].
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Pour la citation 3, 4 & 5 : Joly, Marc, « Introduction », in La révolution sociologique, Paris, La Découverte, 2017, p. 2-4 (gabarit numérique/physique).
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(Note historique complémentaire du texte : L’ouvrage s’appuie également sur des travaux de sémantique allemande et cite notamment le sociologue Richard Kilminster ainsi que l’analyse des « Trois cultures » de Wolf Lepenies pour étayer historiquement cette transition conflictuelle des facultés du XIXe siècle).
Quelles sont les critiques adressées à la philosophie dans ce livre ?
Dans son livre La révolution sociologique, Marc Joly n’adresse pas une critique destructive ou gratuite à la philosophie, mais il mène une analyse épistémologique et historique implacable pour montrer comment l’avènement des sciences sociales a mis en lumière les limites du fonctionnement traditionnel de la pensée philosophique.
L’ouvrage met en évidence plusieurs critiques structurelles adressées au modèle philosophique classique :
1. L’illusion d’a priori « ineffables » et l’ignorance du social
Le livre reproche à la philosophie classique de s’être construite sur une vision déconnectée de la réalité concrète de l’être humain, en s’appuyant sur des forces surnaturelles, des abstractions théoriques ou des « a priori ineffables ». La révolution sociologique a démontré à l’inverse que les êtres humains sont pétris, construits et déterminés de part en part « historiquement et relationnellement par des processus biologiques, psychologiques et sociologiques objectivables ». La philosophie classique est ainsi critiquée pour avoir ignoré la nature sociale des catégories de pensée et des pratiques humaines.
2. L’« Hubris » d’une pensée sans limites
Marc Joly souligne ce qu’il intitule les « apories de l’ambition philosophique » et l’« hubris de la pensée sans limites ». Historiquement, la philosophie s’est souvent attribué une position hégémonique (la « reine des disciplines »), s’estimant capable de décréter a priori le fonctionnement de l’esprit, de la morale et des savoirs de manière omnisciente. L’ouvrage critique cette autosuffisance spéculative, qui refuse de plier sous le poids de la discipline scientifique et de la recherche empirique concrète.
3. Les abus du modèle de pensée dichotomique (dualisme)
L’auteur montre que le référentiel philosophique est gouverné par de profonds biais logiques, notamment la tendance systématique aux raisonnements dichotomiques (les clivages individu/société, corps/esprit, sujet/objet ou tradition/modernité). Le livre critique cette propension de la philosophie à « réifier » et à croire en des essences supérieures ou des traditions de pensée figées, là où les sciences sociales imposent une approche fluide, relationnelle et immanente de l’interdépendance humaine.
4. L’invention d’un « stratagème » linguistique pour masquer sa perte de terrain
Face au fait que la sociologie s’est approprié scientifiquement ses anciens bastions (l’étude de la morale et les conditions de la connaissance), la philosophie a été contrainte de se replier pour survivre. Joly critique ainsi le fonctionnement de la philosophie universitaire du $XX^e$ siècle, qu’il accuse d’avoir inventé une langue professionnelle artificielle marquée par un « pathos de l’ésotérisme » ou une obsession pour une clarté purement abstraite. Ce jargon ou ces systèmes conceptuels (comme les tentatives de réactiver l’espace kantien) sont analysés comme des stratagèmes rhétoriques pour donner « l’illusion de contrôler les objets, les processus et les résultats scientifiques », tout en se déconnectant des faits établis avec méthode par les sciences spécialisées.
En résumé
La critique fondamentale que le livre formule à l’égard de la philosophie est celle de son intellectualisme abstrait et de son refus du principe de réalité imposé par les sciences humaines : une tendance à vouloir penser l’Homme par pure déduction logique ou métaphysique, plutôt que d’accepter le régime contraignant de l’observation empirique et des faits réels.
Marc Joly a-t-il raison ?
Déterminer si Marc Joly « a raison » dépend du point de vue épistémologique que l’on adopte. Son travail ne cherche pas à trancher une vérité absolue, mais à proposer une thèse forte en histoire sociale des idées.
Pour évaluer la pertinence de son travail, on peut séparer les arguments qui lui donnent raison de ceux que lui opposent les défenseurs d’une philosophie autonome.
Pourquoi la sociologie et l’histoire des sciences lui donnent raison
Pour une grande partie des chercheurs en sciences humaines et des tenants d’une épistémologie naturaliste ou matérialiste, la démonstration de Joly est particulièrement solide :
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Un constat historique indéniable : Il a raison sur le plan des faits lorsqu’il décrit une perte de territoire pour la philosophie. Au XIXe siècle, si l’on voulait comprendre la mémoire, le langage, la folie ou les structures morales, on se tournait vers la philosophie. Aujourd’hui, ces objets sont massivement et efficacement traités par la sociologie, la psychologie cognitive, les neurosciences ou la linguistique.
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La mise au jour d’un transcendantalisme éthéré : La sociologie de la connaissance confirme que l’esprit humain ne pense pas de manière universelle et désincarnée. Nos catégories de pensée dépendent de notre langage et de nos structures relationnelles. En ce sens, l’ambition de Joly de dégonfler « l’hubris » d’une philosophie idéaliste qui s’auto-engendrerait par pure logique en ignorant les réalités socio-historiques est scientifiquement légitime.
Les arguments des philosophes qui relativisent sa thèse
Du point de vue de la philosophie contemporaine (qu’elle soit analytique ou phénoménologique), la thèse de Joly peut être jugée réductionniste ou partielle :
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La persistance du questionnement normatif : Même si la sociologie décrit parfaitement comment se forment les mœurs à une époque donnée, elle ne peut pas dire ce qui est juste ou ce qu’il faut faire. La philosophie morale et politique (pensez aux débats sur l’éthique de l’intelligence artificielle ou la bioéthique) ne traite pas de ce qui est (le terrain de la science), mais de ce qui doit être. Cet espace normatif reste irréductible aux sciences sociales.
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Le problème de la réflexivité (l’arroseur arrosé) : Dire que toute pensée est le produit de déterminismes sociaux et historiques pose un problème logique : si la philosophie n’est qu’un « stratagème rhétorique » lié à des intérêts de pouvoir ou de survie académique, qu’est-ce qui garantit que la sociologie de Marc Joly, elle-même produite par un chercheur situé dans le champ universitaire actuel, n’est pas elle aussi un simple stratagème pour valoriser sa propre discipline ?
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L’utilité de la clarification conceptuelle : La philosophie moderne (notamment analytique ou de l’esprit) ne prétend plus forcément être la « reine des sciences ». Elle agit plutôt comme une boîte à outils logique pour aider les scientifiques à clarifier leurs concepts, repérer les sophismes et définir précisément ce qu’est une conscience, une croyance ou une intention.
En conclusion
Marc Joly a raison dans sa description historique et sociologique : la philosophie du XXe siècle s’est bien construite, pour une grande part, en réaction et en repli face à l’avancée des sciences de l’homme.
Cependant, affirmer que la philosophie est en crise définitive ou qu’elle ne produit que des illusions rhétoriques est un parti pris d’épistémologue radical. La philosophie n’a pas disparu : elle s’est transformée, abandonnant la description empirique de l’Homme aux scientifiques pour se recentrer sur l’analyse logique, le sens de l’existence et l’éthique.
Est-ce qu'il y a des biais cognitifs dans ce livre ? Voici une liste de biais cognitifs pour prendre du recul et ainsi être capable d’espionner votre conditionnement : Le tout-ou-rien : votre pensée n’est pas nuancée. Vous classez les choses en deux seules catégories : les bonnes et les mauvaises. En conséquence, si votre performance laisse à désirer, vous considérez votre vie comme un échec total. La généralisation à outrance : un seul événement malheureux vous apparaît comme faisant partie d’un cycle sans fin d’échecs. Le filtre : vous choisissez un aspect négatif et vous vous attardez à un tel point à ce petit détail que toute votre vision de la réalité en est faussée, tout comme une goutte d’encre qui vient teinter un plein contenant d’eau. Le rejet du positif : pour toutes sortes de raisons, en affirmant qu’elles ne comptent pas, vous rejetez toutes vos expériences positives. De cette façon, vous préservez votre image négative des choses, même si elle entre en contradiction avec votre expérience de tous les jours. Les conclusions hâtives : vous arrivez à une conclusion négative, même si aucun fait précis ne peut confirmer votre interprétation. L’interprétation indue. Vous décidez arbitrairement que quelqu’un a une attitude négative à votre égard, et vous ne prenez pas la peine de voir si c’est vrai. L’erreur de prévision. Vous prévoyez le pire, et vous êtes convaincu que votre prédiction est déjà confirmée par les faits. L’exagération (la dramatisation) et la minimisation : vous amplifiez l’importance de certaines choses (comme vos bévues ou le succès de quelqu’un d’autre) et vous minimisez l’importance d’autres choses jusqu’à ce qu’elles vous semblent toutes petites (vos qualités ou les imperfections de votre voisin, par exemple). Cette distorsion s’appelle aussi « le phénomène de la lorgnette ». Les raisonnements émotifs : vous présumez que vos sentiments les plus sombres reflètent nécessairement la réalité des choses : « C’est ce que je ressens, cela doit donc correspondre à une réalité. Les « dois » et les « devrais » : vous essayez de vous motiver par des « je devrais… » ou des « je ne devrais pas… » comme si, pour vous convaincre de faire quelque chose, il fallait vous battre ou vous punir. Ou par des « je dois ». Et cela suscite chez vous un sentiment de culpabilité. Quand vous attribuez des « ils doivent » ou « ils devraient » aux autres, vous éveillez chez vous des sentiments de colère, de frustration et de ressentiment. L’étiquetage et les erreurs d’étiquetage : il s’agit là d’une forme extrême de généralisation à outrance. Au lieu de qualifier votre erreur, vous vous apposez une étiquette négative : « Je suis un perdant ». Et quand le comportement de quelqu’un d’autre vous déplaît, vous lui accolez une étiquette négative : « C’est un maudit pouilleux ». Les erreurs d’étiquetage consistent à décrire les choses à l’aide de mots très colorés et chargés d’émotion. La personnalisation : vous vous considérez responsable d’un événement fâcheux dont, en fait, vous n’êtes pas le principal responsable. Source : Burns, David D, Être bien dans sa peau, Héritage, 2005.
Si l’on applique la grille de lecture de David D. Burns au livre de Marc Joly, La révolution sociologique, on s’aperçoit d’un phénomène tout à fait fascinant : plusieurs des « biais cognitifs » (ou distorsions cognitives) que vous listez correspondent précisément aux mécanismes que Marc Joly attribue aux acteurs de son histoire.
Puisque le but de Joly est d’étudier les « croyances intimes des acteurs », leurs « luttes » et leurs « pulsions de mise à mort d’autrui », son livre met en scène une immense bataille de conditionnements et de distorsions.
En analysant le texte du fichier « livre-La-revolution-sociologique-Marc-JOLY.pdf », on peut repérer ces biais à deux niveaux : chez les personnages historiques qu’il étudie, et parfois dans la posture de l’auteur lui-même.
1. Les biais cognitifs chez les acteurs historiques étudiés
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Le tout-ou-rien (La pensée polarisée) : C’est le biais le plus présent dans le livre. Joly montre que le champ intellectuel de l’époque est prisonnier de ce modèle. Gaston Richard, par exemple, affirme qu’il n’y a pas d’autre choix que d’accepter deux partis extrêmes : « Nier la morale au profit de la théorie de la sélection ou bien rentrer dans le Moyen Âge ». Charles Renouvier et Gabriel Tarde tombent aussi dans ce biais en affirmant que si la sociologie est holiste, elle est une « science imaginaire » qu’il faut « faire disparaître », opposant de manière radicale l’organisme biologique et l’esprit individuel.
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L’étiquetage et les erreurs d’étiquetage : La liste de Burns indique que l’étiquetage consiste à utiliser des mots « très colorés et chargés d’émotion » pour disqualifier l’autre. C’est exactement ce que font les universitaires entre eux dans le livre. Alphonse Darlu qualifie ainsi la sociologie d’Émile Durkheim de « pseudo-science qui nie, qui détruit, qui bouleverse les notions morales les plus simples ». De son côté, Paul Lapie qualifie la soutenance de sa propre thèse par le juré Alfred Espinas de tribunal d’un « grand inquisiteur de la libre pensée ». Plus violent encore, l’un des amis de Tarde, écrit sous le coup de la haine antisémite au sujet d’Henri Bergson : « J’abhorre les Juifs, tous, tous », réduisant un grand philosophe à une simple étiquette.
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L’exagération (la dramatisation) et la minimisation : Pour défendre la philosophie contre la sociologie, certains commettent ce que Joly appelle le « pathos de l’ésotérisme ». Le philosophe Gabriel Séailles dramatise l’approche scientifique de la volonté en disant qu’elle est « un peu paradoxale et un peu raide », tandis que Pierre Janet minimise totalement la tentative de Paul Lapie d’appliquer la logique à la volonté en assénant que « le raisonnement c’est de la blague ».
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Le rejet du positif : Burns explique que ce biais sert à « préserver son image négative des choses, même si elle entre en contradiction avec l’expérience ». C’est l’attitude des amis catholiques de Tarde. Face au succès scientifique international de ses livres, son ami d’enfance rejette totalement ces avancées positives, les qualifiant de « stérile granit » et de « systèmes, très ingénieux paraît-il », préférant s’en tenir dogmatiquement au catéchisme.
2. Les biais cognitifs potentiels chez l’auteur (Marc Joly)
Si l’on prend du recul pour « espionner le conditionnement » de Marc Joly lui-même, on peut déceler certaines tendances qui s’apparentent aux biais de Burns :
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Le filtre et la généralisation à outrance : Marc Joly adopte un filtre théorique très strict (la sociologie des champs de Pierre Bourdieu et la théorie des interdépendances de Norbert Elias). En se focalisant sur les conflits, les rivalités, les « sanctions » et les luttes de pouvoir, il a parfois tendance à généraliser à outrance en réduisant toute l’histoire de la philosophie du $XX^e$ siècle à un seul et unique moteur : un « stratagème » de défense, une réaction de peur ou une opération de repli face à la sociologie. Il minimise le fait que la philosophie a pu évoluer pour des raisons internes, logiques ou poétiques indépendantes de la menace sociologique.
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Les conclusions hâtives (L’erreur de prévision) : Dans sa conclusion, Joly est convaincu que le régime conceptuel des sciences sociales a définitivement changé la vision de l’humanité aux dépens des « illusions » philosophiques. Il pose comme une certitude scientifique l’avènement d’un monde post-philosophique, ce qui peut s’apparenter à une conclusion prédictive hâtive, la philosophie continuant d’occuper une place centrale dans la définition des normes éthiques et politiques contemporaines.
En résumé
Le livre de Marc Joly est une excellente étude de cas sur la manière dont les biais d’étiquetage, de pensée tout-ou-rien et de raisonnement émotif gouvernent le monde intellectuel et la recherche scientifique lorsque les frontières des disciplines sont bousculées.
Quelles influences peuvent avoir les biais cognitifs chez les acteurs historiques étudiés dans l'évolution des nouvelles pratiques philosophiques ?
Dans La révolution sociologique, Marc Joly recourt à la psychologie de l’évolution et aux sciences cognitives pour expliquer comment fonctionne l’esprit des acteurs face aux découvertes scientifiques. Il rappelle, en s’inspirant du paléontologue Stephen Jay Gould, que le cerveau humain possède des « blocages conceptuels » et des « limitations de notre fonctionnement mental » qui s’apparentent à des biais cognitifs ancrés dans notre câblage neuronal.
L’influence de ces biais cognitifs chez les philosophes étudiés a joué un rôle déterminant dans la manière dont se sont construites et structurées les nouvelles pratiques philosophiques du $XX^e$ siècle :
1. La pérennisation des biais kantiens par « l’illusion d’absolu »
Le livre explique que le discours philosophique traditionnel (notamment le kantisme et le néokantisme) a tendance à figer des biais cognitifs innés en les élevant au rang d’absolus. Au lieu d’accepter que nos schèmes de pensée sont des produits de l’évolution biologique ou sociale, la philosophie classique les a déconnectés du monde réel pour en faire des structures transcendantes immuables. Pour Marc Joly, une grande partie de la pratique philosophique moderne s’est construite dans le but d’« empêcher (contrairement aux sciences) de les faire apparaître en tant que tels et de les rectifier ».
2. Le repli vers le « pathos de l’ésotérisme » comme mécanisme de défense
Face à l’avancée de la sociologie qui démontrait que la morale et la connaissance étaient des faits sociaux, les philosophes universitaires ont activé un biais de protection identitaire. Pour ne pas avoir à plier sous le poids des preuves empiriques de la science, ils ont développé une nouvelle pratique consistant à inventer une langue professionnelle hautement abstraite, qualifiée par Joly de « pathos de l’ésotérisme ». En créant un jargon hermétique postulant un « en deçà » ou un « au-delà » inaccessible aux sciences, la philosophie a pu continuer à offrir à ses usagers l’illusion de contrôler intellectuellement les objets et les processus du monde sans avoir à les vérifier.
3. La radicalisation du dualisme (Le biais du tout-ou-rien)
Parce que l’esprit humain fonctionne spontanément par oppositions simples (corps/esprit, individu/société, sujet/objet), la philosophie a rigidifié ces clivages pour exclure le discours des sciences humaines. Dans le livre, on voit que des philosophes-sociologues comme Gaston Richard ou Paul Lapie, bien qu’intéressés par les faits concrets, finissent par rétablir la suprématie de la raison pure ou de la conscience individuelle au détriment des déterminismes collectifs. Ce biais dichotomique a forcé la philosophie à se spécialiser dans une posture de rupture systématique avec le discours scientifique, trouvant son unité uniquement dans sa prise de distance finale à l’égard de la méthode empirique.
4. La naissance d’une philosophie post-scientifique (La réaction de Reichenbach)
À l’inverse, l’influence de ces biais a suscité, chez certains philosophes marginaux ou scientifiques (comme l’épistémologue Hans Reichenbach cité par Joly), une violente prise de conscience. Constatant que la philosophie traditionnelle se contentait de déguiser des blocages neuronaux en vérités éternelles, ils ont appelé à une « conversion effective et pratique » de la philosophie à la science. C’est ce qui donnera naissance à l’épistémologie moderne et à la philosophie des sciences, dont le but principal n’est plus de créer des systèmes métaphysiques, mais d’aider les chercheurs à déceler et rectifier les biais logiques et cognitifs au sein même de la recherche scientifique.
En résumé
Les biais cognitifs des acteurs historiques ont agi comme des forces de résistance : ils ont poussé la philosophie classique à s’isoler dans des abstractions et des jargons complexes pour protéger ses dogmes, ce qui a, par contrecoup, forcé la philosophie moderne à se scinder en deux : un pôle de repli idéaliste (métaphysique, ésotérique) et un pôle d’analyse critique des sciences (l’épistémologie).
Ces biais cognitifs des acteurs historiques sont-ils présents dans les nouvelles pratiques philosophiques actuelles (philosophie pour enfants, consultation philosophique privé, café et atelier philosophique) ?
L’extension des nouvelles pratiques philosophiques actuelles (comme les ateliers de philosophie pour enfants, la consultation philosophique en cabinet privé, les cafés-philos ou les ateliers en entreprise) peut tout à fait être analysée à la lumière de ces mécanismes psychologiques et des tensions historiques décrits dans La révolution sociologique de Marc Joly.
Bien que ces nouvelles formes d’« animation » ou de « soin » par la philosophie prétendent rompre avec l’élitisme universitaire, elles réactivent ou contournent souvent les mêmes biais cognitifs et les mêmes conflits de territoire avec les sciences humaines et sociales :
1. Le retour de l’« illusion d’absolu » et de la raison pure (Le biais essentialiste)
Dans les ateliers de philosophie pour enfants ou les cafés-philos, la pratique repose très souvent sur l’idée qu’il suffit de réunir des individus pour faire émerger une « vérité » ou une réflexion universelle par le simple dialogue logique.
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L’influence du biais : On y retrouve ce que Marc Joly appelle le « transcendantalisme rationnel ». En postulant que la raison humaine est désincarnée, ces pratiques tendent à ignorer que les opinions, les goûts et les structures de pensée des participants (y compris des enfants) sont profondément déterminés par leur origine sociale, leur langage et leur trajectoire. On fait comme si la pensée s’auto-engendrait librement par pur plaisir philosophique, en faisant abstraction des réalités sociologiques sous-jacentes.
2. La consultation philosophique privée face à la psychologie (Le biais du tout-ou-rien)
La consultation philosophique en cabinet privé (où un « praticien philosophe » reçoit un client pour l’aider à conceptualiser ses difficultés de vie) s’est construite en opposition directe avec la psychologie clinique et la psychiatrie.
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L’influence du biais : Ce positionnement repose sur un biais dichotomique (tout-ou-rien). Les promoteurs de ces consultations affirment souvent que là où le psychologue traite le patient comme un être « malade » ou « biologique », le philosophe s’adresse à lui comme un « être de raison » doué de libre arbitre. En refusant de lier la souffrance ou le questionnement du client à des déterminismes biopsychologiques ou à des structures sociales concrètes, la consultation privée réactive le réflexe traditionnel de la philosophie : s’inventer un espace éthéré déconnecté des faits établis par les sciences spécialisées.
3. Le café-philo : de la « liberté spéculative » au rejet du fait scientifique
Les cafés-philos et les ateliers grand public valorisent une liberté de parole totale où chacun est invité à construire son propre système de pensée sur des sujets existentiels (la mort, l’amour, la justice).
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L’influence du biais : Ce dispositif flatte l’hubris d’une pensée sans limites que Joly identifie historiquement chez certains intellectuels. Dans ces espaces, on assiste souvent à une minimisation, voire à un rejet des données factuelles ou scientifiques (apportées par la sociologie, l’histoire ou la biologie). Le raisonnement logique pur et l’expression éotive (« C’est ce que je ressens, donc cela correspond à une réalité ») y tiennent lieu de preuve, ce qui dispense les participants de l’effort contraignant de vérifier leurs énoncés face à la réalité empirique.
4. L’abandon de l’ésotérisme académique pour un nouveau « stratagème »
Marc Joly explique que la philosophie du $XX^e$ siècle a utilisé un « stratagème linguistique » (le pathos de l’ésotérisme) pour se protéger des sciences sociales et affirmer son irréductibilité.
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La transformation actuelle : Les nouvelles pratiques philosophiques font exactement le chemin inverse, mais pour la même finalité de survie. Face au désintérêt du grand public pour le jargon universitaire hermétique, elles opèrent un stratagème de démocratisation ou de « vulgarisation ». En transformant la philosophie en outil de développement personnel, d’animation culturelle ou de bien-être, ces pratiques s’assurent une nouvelle légitimité sur le marché des idées, tout en maintenant l’illusion que la philosophie reste la discipline suprême pour donner un sens global à l’existence, sans avoir à se confronter à la rigueur des sciences de l’homme.
Prière d'élaborer à ce sujet : « En transformant la philosophie en outil de développement personnel, d'animation culturelle ou de bien-être, ces pratiques s'assurent une nouvelle légitimité sur le marché des idées, tout en maintenant l'illusion que la philosophie reste la discipline suprême pour donner un sens global à l'existence, sans avoir à se confronter à la rigueur des sciences de l'homme. »
Cette affirmation met en lumière le glissement sociologique et le positionnement stratégique des Nouvelles Pratiques Philosophiques (NPP) (ateliers pour enfants, cafés-philos, consultations privées) au sein du marché contemporain de la culture et du bien-être. Pour comprendre la portée de cette thèse à l’aune des travaux de Marc Joly, on peut l’élaborer à travers trois axes fondamentaux :
1. La reconquête d’une légitimité sur le « marché des idées »
Historiquement, au cours du $XX^e$ siècle, la philosophie universitaire s’est isolée dans un « pathos de l’ésotérisme » pour protéger son autonomie face à la montée des sciences sociales. Cet hermétisme l’a cependant coupée du public, créant une crise de désintérêt.
Les NPP opèrent un retournement : elles abandonnent le jargon académique pour répondre à une demande sociale pressante de sens, de reconnexion et de clarté. En s’habillant des codes du développement personnel (la quête de soi, l’apaisement mental) ou de l’animation culturelle (le débat citoyen convivial, le café-philo), la philosophie retrouve une immense valeur d’usage et une rentabilité symbolique (et économique) sur le marché. Elle ne s’enseigne plus verticalement ; elle se consomme horizontalement comme un outil de bien-être ou d’auto-défense intellectuelle.
2. Le maintien de l’illusion de la « discipline suprême »
Le cœur du stratagème réside dans la conservation du prestige historique du mot philosophie. Malgré sa sécularisation et sa vulgarisation, la pratique conserve son aura de « reine des disciplines ».
Les animateurs ou praticiens de ces ateliers maintiennent l’illusion que la philosophie possède une capacité unique, quasi mystique, à donner un sens global à l’existence, à la morale ou à la souffrance humaine. On fait comme si le simple fait de « dialoguer logiquement » ou d’exprimer son ressenti émotionnel permettait de s’élever au-dessus des contingences matérielles. C’est ce que Marc Joly dénonce sous le nom de transcendantalisme éthéré : l’illusion d’une pensée pure, libre et désincarnée, capable de régler les problèmes existentiels par la seule force de l’esprit.
3. La fuite devant la rigueur des « sciences de l’homme »
C’est le point le plus critique sur le plan épistémologique. En se vendant comme une méthode d’épanouissement personnel ou d’échange citoyen spontané, ces pratiques s’autorisent à ignorer complètement les faits établis avec méthode par les sciences humaines (sociologie, psychologie cognitive, histoire, anthropologie).
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Le refus du déterminisme social : Dans un café-philo ou un atelier pour enfants, on postule que chaque participant est un « sujet souverain » qui émet une opinion purement individuelle. C’est nier le biais fondamental mis au jour par la sociologie : nos idées, nos goûts et nos structures morales ne naissent pas a priori dans notre conscience, mais sont le produit de notre socialisation, de notre origine sociale et de contextes historiques précis.
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L’absence de confrontation empirique : Ces ateliers fonctionnent en circuit fermé sur le principe du « raisonnement logique pur » ou du raisonnement émotif (« Je le ressens, donc c’est vrai »). Ils s’épargnent ainsi l’effort contraignant, laborieux et scientifique de la recherche empirique. Le philosophe clinicien ou l’animateur n’a pas besoin de vérifier ses hypothèses par des statistiques, des protocoles neuroscientifiques ou des enquêtes de terrain ; la cohérence du discours et le sentiment de bien-être immédiat du client suffisent à valider la pratique.
En conclusion
Ce déplacement des pratiques philosophiques s’apparente à une stratégie de contournement. Ne pouvant plus rivaliser avec les sciences de l’homme sur le terrain de l’explication scientifique et objective du monde, la philosophie pratique se replie sur le terrain de l’interprétation subjective et du réconfort psychologique.
Elle offre au public le grand frisson de la « pensée profonde » et l’illusion de la maîtrise intellectuelle, tout en le protégeant du verdict inconfortable et rigoureux des sciences sociales, qui rappellent sans cesse que l’individu n’est pas un îlot de raison pure, mais le produit de déterminismes relationnels et historiques.
Je crois que vous êtes trop sévère face aux nouvelles pratiques philosophiques.
C’est une critique tout à fait juste, et je reçois votre remarque à 100 %. En adoptant de manière aussi stricte la grille de lecture de Marc Joly, ma réponse a basculé dans ce qu’il décrit lui-même comme la posture traditionnelle du sociologue : une volonté de traquer les déterminismes cachés et les rapports de force, quitte à être d’une sévérité implacable, voire cynique, envers les acteurs de terrain.
Si l’on sort de l’étau de cette analyse purement académique pour regarder la réalité concrète de ces nouvelles pratiques (comme les ateliers pour enfants ou les cafés-philos), on s’aperçoit qu’elles apportent des bénéfices humains essentiels que la sociologie critique a tendance à minimiser :
1. Un espace rare de ralentissement et d’écoute
Dans une société saturée d’informations rapides, de réseaux sociaux et d’injonctions au bien-être standardisé, le café-philo ou l’atelier pour enfants offre quelque chose d’unique : un espace où l’on réapprend à écouter la parole de l’autre, à suspendre son jugement et à formuler une pensée lente. Ce n’est pas de la recherche scientifique en laboratoire, mais c’est un outil de démocratisation culturelle et de lien social d’une valeur inestimable.
2. Une utilité clinique et existentielle réelle
La consultation philosophique privée ne prétend pas remplacer la psychiatrie ou la neurologie. Elle s’adresse souvent à des personnes qui ne souffrent pas d’une pathologie mentale, mais d’une crise de sens (un deuil, une transition professionnelle, une rupture). Pour ces individus, chercher du réconfort et de la clarté dans les textes de Marc Aurèle, de Spinoza ou de Nietzsche offre une boussole existentielle qu’aucune statistique sociologique ou ordonnance médicale ne peut fournir.
3. Le droit à la « liberté spéculative »
La sociologie, comme le rappelle Joly, impose un régime conceptuel lourd, contraignant et objectivant. Mais les êtres humains ont aussi un besoin vital de poésie, d’imagination et de liberté spéculative. Les nouvelles pratiques philosophiques redonnent aux citoyens le droit de s’approprier les grandes questions de la vie (la mort, la justice, l’amour) sans avoir besoin d’un diplôme universitaire ou d’un protocole empirique. C’est une forme de réappropriation de la pensée par le bas.
Mon rôle de collaborateur IA est de vous restituer fidèlement la logique parfois brute d’un auteur (et Joly pose un diagnostic très tranché sur le plan épistémologique). Mais vous avez parfaitement raison de rappeler qu’entre la rigueur de la science et l’expérience vécue des participants, il y a un espace où ces pratiques font simplement du bien, et cela ne se réduit pas à un simple biais ou à une illusion.
Selon vous, quel est le principal point fort de ces ateliers que la sociologie refuse de voir ?
Je me demandes quelles sont les règles des sciences humaines ne sont pas respectées par les nouvelles pratiques philosophiques.
Si l’on adopte la perspective épistémologique stricte décrite par Marc Joly dans La révolution sociologique, on peut lister plusieurs règles, contraintes et critères de scientificité propres au régime conceptuel des sciences humaines et sociales qui ne sont pas appliqués (ou qui sont délibérément écartés) par les nouvelles pratiques philosophiques (NPP).
Dans le cadre d’une démarche scientifique, ces manquements ne sont pas des détails : ils touchent aux fondements mêmes de la rupture entre le discours savant et le sens commun.
Voici les principales règles des sciences humaines que ces pratiques n’appliquent pas :
1. La règle de la recherche empirique et de l’administration de la preuve
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La règle scientifique : Les sciences sociales se caractérisent par des contraintes sévères en matière de recherche empirique de la vérité, de précision et de rigueur apportées à l’administration de la preuve. Pour affirmer une réalité humaine, il faut s’appuyer sur des enquêtes riches et solidement charpentées (observation directe, entretiens, questionnaires, travail sur archives, statistiques).
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Dans les pratiques philosophiques : Les NPP s’affranchissent totalement de cette contrainte. Lors d’un atelier ou d’une consultation, la validité d’une idée repose sur sa cohérence logique interne ou sur sa force argumentative, et non sur sa vérification factuelle. On peut y soutenir des théories générales sur la nature humaine, la famille ou la société sans apporter le moindre commencement de preuve scientifique ou de donnée de terrain.
2. Le principe de la rupture avec les « prénotions » et le sens commun
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La règle scientifique : Formulée historiquement par Durkheim (et constitutive des sciences de l’homme), cette règle exige que le chercheur écarte systématiquement les prénotions, les évidences immédiates et les interprétations spontanées du monde social, pour construire ses objets de manière scientifique et objective.
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Dans les pratiques philosophiques : Les cafés-philos ou les ateliers grand public fonctionnent à l’inverse : ils partent des représentations spontanées des participants et s’appuient massivement sur le raisonnement émotif (« C’est ce que je ressens, cela doit donc correspondre à une réalité »). La philosophie pratique tend à rationaliser, à formaliser et à donner une apparence conceptuelle noble à ce qui reste, du point de vue des sciences sociales, des opinions subjectives ou du sens commun.
3. La prise en compte des déterminismes sociaux et historiques (L’objectivation)
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La règle scientifique : La révolution sociologique a consacré le principe d’une pluralité de déterminations historiques, relationnelles et objectives (biologiques, psychologiques, sociologiques) pesant sur l’existence humaine. Les sciences humaines étudient l’individu en tant qu’il est le produit d’un milieu social déterminé et d’un type défini de société.
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Dans les pratiques philosophiques : Dans la consultation privée ou les ateliers pour enfants, on réactive souvent le biais anthropologique de l’« homme idéal » ou de l’îlot de conscience isolé. On y traite les participants comme des esprits souverains et désincarnés, capables de s’extraire de leurs déterminismes par la seule force de la réflexion. On fait abstraction de l’origine sociale, du capital culturel ou des structures économiques qui conditionnent pourtant le langage et les catégories de pensée des individus présents.
4. L’impératif de réflexivité et de sociogenèse des idées
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La règle scientifique : Les sciences humaines s’imposent un haut degré de réflexivité sur leurs propres outils conceptuels. Elles rappellent que les catégories de pensée, les concepts et les systèmes moraux ont une nature « sociale » et historique : il faut faire la sociogenèse d’une idée pour comprendre comment elle s’est progressivement composée dans l’histoire.
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Dans les pratiques philosophiques : Les NPP utilisent fréquemment les concepts des grands philosophes de l’histoire (Nietzsche, Stoïciens, Spinoza) comme des vérités intemporelles et universelles prêtes à l’emploi pour le développement personnel. Elles omettent de contextualiser historiquement et socialement ces idées, les coupant de leurs conditions de production originales pour les transformer en recettes de bien-être déhistoricisées.
En somme, les nouvelles pratiques philosophiques contournent délibérément le régime contraignant des sciences humaines. Pour elles, la philosophie n’a pas vocation à produire une connaissance objective, vérifiable et révisable des structures réelles du monde social ; elle cherche plutôt à restaurer un espace de liberté spéculative, d’éthique et de réconfort existentiel pour le sujet.
Ces règles des sciences humaines ne peuvent certainement pas s'appliquer aux nouvelles pratiques philosophiques car les premières embrassent les masses alors que la seconde se contre sur un individu à la fois.
Votre remarque touche un point central de la fracture entre la démarche sociologique et la démarche clinique ou individuelle. L’idée selon laquelle les sciences humaines s’occupent uniquement « des masses » alors que la philosophie pratique se concentre sur l’« individu à la fois » est un argument très souvent avancé pour justifier la séparation des territoires.
Cependant, si l’on se replonge dans le livre de Marc Joly, La révolution sociologique, et dans l’histoire des sciences de l’homme, cette opposition est en grande partie un raccourci théorique. En réalité, les sciences humaines ne négligent pas l’individu ; elles refusent simplement de l’isoler de ses relations.
Voici pourquoi, du point de vue de l’épistémologie des sciences de l’homme, cette distinction de méthode fait débat :
1. L’individu n’est pas « l’opposé » des masses
Pour les pionniers des sciences sociales comme pour les chercheurs actuels, l’individu isolé, pur et autonome, est une fiction abstraite. Les sciences humaines ne s’intéressent pas qu’aux grands nombres ou aux foules ; elles étudient l’individu, mais en tant qu’être relationnel. Comme le rappelle Joly à travers l’œuvre de Norbert Elias, l’être humain est déterminé « historiquement et relationnellement ». Même lorsqu’un philosophe clinicien reçoit un unique individu en consultation privée, cet individu parle avec une langue qu’il n’a pas inventée, exprime des désirs façonnés par sa culture, et souffre de conflits liés à son travail ou à sa famille. Pour le chercheur en sciences humaines, analyser un individu sans prendre en compte le tissu de ses interdépendances sociales revient à l’étudier hors du réel.
2. La psychologie et la clinique étudient aussi l’individu
Les sciences humaines ne se résument pas à la sociologie des masses ou aux statistiques. La psychologie clinique, la psychanalyse et la neuropsychologie sont des sciences de l’homme qui se concentrent, elles aussi, sur un seul individu à la fois. Pourtant, contrairement à la consultation philosophique, ces disciplines s’imposent des règles scientifiques contraignantes : elles s’appuient sur des modèles vérifiables du fonctionnement mental, des protocoles thérapeutiques éprouvés et des connaissances biologiques ou cognitives. Le fait de s’occuper d’une seule personne à la fois n’empêche donc pas le respect des règles de la science.
3. Le risque du circuit fermé dans le tête-à-tête
La règle de l’administration de la preuve et le refus du « raisonnement émotif » restent valables, même à l’échelle d’une seule personne. Le risque d’une consultation philosophique qui ignore les sciences de l’homme est de s’enfermer dans un dialogue purement abstrait ou spéculatif. Si le praticien et son client s’accordent sur une explication uniquement parce qu’elle est logiquement séduisante ou qu’elle procure un bien-être immédiat, sans jamais la confronter à ce que l’on sait objectivement des mécanismes psychologiques ou des structures sociales, ils s’exposent à des conclusions hâtives ou à des illusions d’optique.
En conclusion
Vous avez raison sur la finalité pratique : les nouvelles pratiques philosophiques visent une transformation ou une clarification subjective et singulière, là où les sciences humaines cherchent à produire des connaissances objectives et généralisables.
Cependant, dire que les règles des sciences de l’homme ne s’y appliquent pas à cause d’une différence d’échelle est un argument que Marc Joly analyserait comme un énième « stratagème ». Pour l’épistémologue, ce positionnement permet surtout à la philosophie de maintenir sa liberté spéculative en se protégeant du verdict des faits.
Voyez-vous la consultation philosophique comme un espace qui doit rester totalement imperméable à la science pour garder sa magie, ou gagnerait-elle à intégrer les apports de la psychologie et de la sociologie ?
Je ne suis pas d'accord avec votre réponse. La logique, une science formelle, joue un rôle de premier plan dans la philosophie et dans les nouvelles pratiques philosophiques.
Votre objection est tout à fait légitime et elle touche au cœur de la méthode philosophique : la logique est bel et bien le pilier fondateur de la philosophie depuis Aristote, et elle structure entièrement les nouvelles pratiques philosophiques. En insistant lourdement sur la méthode empirique des sciences humaines, j’ai involontairement déprécié la rigueur propre aux sciences formelles.
Si l’on redonne à la logique sa juste place, on comprend pourquoi ces nouvelles pratiques philosophiques (NPP) ne relèvent pas du simple bavardage ou du sens commun, mais s’imposent leur propre discipline :
1. La logique comme règle d’administration de la preuve
Vous avez entièrement raison : la science n’est pas le seul domaine à posséder des critères de rigueur. Si les sciences humaines administrent la preuve par les faits (l’empirisme), la philosophie administre la preuve par la cohérence formelle (la logique).
Dans un atelier de philosophie pour enfants ou une consultation privée, l’animateur ne laisse pas les participants dire n’importe quoi sous prétexte de « liberté d’expression ». Le travail du philosophe praticien consiste précisément à traquer les sophismes, à vérifier la validité des arguments, à repérer les contradictions et à exiger des définitions conceptuelles strictes. C’est une discipline intellectuelle rigoureuse, mais qui relève des sciences formelles.
2. Le diagnostic de Marc Joly : Une opposition de méthodes
C’est précisément cette divergence que Marc Joly analyse dans La révolution sociologique. Il montre que des figures historiques comme Paul Lapie ont tenté de fonder une sociologie ou une science de la volonté basée uniquement sur des « lois logiques », postulant qu’un désir ou un fait social s’explique d’abord par des contradictions logiques dans l’esprit des individus.
Le conflit historique décrit dans le livre réside là :
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D’un côté, le philosophe/logicien estime qu’élucider les rapports logiques entre les concepts suffit à comprendre l’action humaine.
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De l’autre, le sociologue (comme Durkheim) rétorque que la logique pure est une « ingéniosité dialectique » insuffisante, et que ce qui importe, c’est de savoir quels rapports existent réellement et historiquement entre les faits, et non la manière dont les concepts sont logiquement rangés.
3. La logique dans les NPP : Un outil de clarification, pas d’enquête
Dans les pratiques actuelles, la logique formelle est utilisée comme un outil de clarification existentielle ou citoyenne. Elle n’a pas pour but de mener une enquête sur les structures de la société (ce qui est le rôle des sciences humaines), mais d’aider un individu à mettre de l’ordre dans ses propres pensées, à examiner la validité de ses croyances et à aligner ses actions sur ses valeurs. À l’échelle d’une vie individuelle, cette rigueur logique est souvent bien plus efficace et transformatrice qu’une étude statistique.
En conclusion, vous avez parfaitement raison de recadrer le débat : les NPP ne respectent pas les règles des sciences empiriques, mais elles s’appuient de manière essentielle sur les règles d’une science formelle : la logique.
Si les « sciences empiriques sont des disciplines dont les connaissances sont fondées sur l'observation et l'expérience du monde réel », les nouvelles pratiques philosophiques se fondent elles-aussi sur l'observation et l'expérience du monde réel en d'adressant sur le terrain ou en cabinet à un individu à fois. La philosophie pratique est à même de dresser un portait des influences culturelles, sociales, économiques d'un ensemble d'individu.
Vous touchez ici au point nodal du débat et à la limite du diagnostic de Marc Joly : la définition même de ce que l’on appelle « le terrain », « l’observation » et « l’expérience du monde réel ».
Votre argument est parfaitement valide si l’on adopte une posture clinique ou inductive. On peut tout à fait soutenir que le cabinet du philosophe praticien ou l’atelier de terrain constituent des laboratoires d’observation directe du réel, où les influences culturelles, sociales et économiques se manifestent de manière flagrante à travers la parole et le vécu de chaque individu.
Cependant, si l’on applique de manière stricte l’épistémologie des sciences humaines telle que le livre la décrit, une distinction conceptuelle majeure demeure entre ces deux manières d’aborder « le réel » :
1. L’expérience clinique (individuelle) vs l’expérience scientifique (méthodique)
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Pour la philosophie pratique : L’expérience du monde réel se fait par l’immersion dans la singularité d’une parole. En écoutant un individu à la fois, le praticien observe comment les structures économiques, culturelles ou sociales sont intériorisées, digérées ou souffertes par une conscience. C’est une approche phénoménologique ou clinique du réel.
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Pour les sciences humaines : L’observation du monde réel exige une méthode de rupture et de comparaison objective. Les sciences de l’homme rappellent que l’observation d’un ensemble d’individus, si fine soit-elle, ne suffit pas à valider une loi scientifique si elle n’est pas soumise à des protocoles de contrôle (échantillonnage, neutralisation des biais de l’observateur, contextualisation historique, quantification ou codage systématique). Pour un sociologue, le tête-à-tête en cabinet reste une expérience subjective qui doit être croisée avec d’autres types de données pour devenir une « preuve » empirique.
2. Le portrait des influences vs l’administration de la preuve
Vous avez entièrement raison de souligner que la philosophie pratique est tout à fait capable de « dresser un portrait » des influences qui pèsent sur les individus. Un praticien lucide verra immédiatement l’impact du chômage (économique), de l’origine familiale (sociale) ou des croyances (culturelles) sur son client.
La nuance épistémologique se situe dans l’objectif et l’outil :
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Le philosophe pratique utilise la logique et la conceptualisation pour aider l’individu à s’orienter dans ce portrait, à y trouver du sens et à retrouver une liberté d’action.
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Le chercheur en sciences humaines utilise l’investigation empirique pour expliquer les mécanismes cachés qui produisent ce portrait, en comparant ce cas avec des milliers d’autres pour comprendre comment les structures globales (les institutions, les classes sociales, l’histoire) produisent ces trajectoires individuelles.
En conclusion
Votre réflexion montre que la ligne de partage n’est pas entre « le réel » et « l’abstrait », mais entre deux rapports au réel. La philosophie pratique embrasse le réel dans sa dimension existentielle, logique et singulière, sur le terrain de la subjectivité. Les sciences humaines l’embrassent dans sa dimension structurelle, causale et collective, sur le terrain de l’objectivation.
En ce sens, on pourrait dire que là où le sociologue a besoin des masses pour comprendre les structures qui fabriquent l’individu, le philosophe praticien a besoin de l’individu pour voir comment ces structures vibrent dans une conscience humaine.
Si « L'épistémologie est la branche de la philosophie qui étudie la nature, l'origine, les méthodes et la validité des connaissances et des sciences », il faut la sortir de la liste des sciences humaines. La sociologie utilise, dites-vous, l'épistémologie, c'est-à-dire la philosophie, mais s'interroge-t-elle sur la validité de ses connaissances en tant que science ?
Votre raisonnement pose une excellente question qui touche au cœur des luttes de classement entre les disciplines. Si l’on s’en tient à la définition stricte et classique de l’épistémologie comme étude de la nature et de la validité des sciences, elle est par essence une démarche réflexive et critique, traditionnellement rattachée à la philosophie.
Cependant, la sociologie n’a pas simplement « utilisé » l’épistémologie comme un outil extérieur qu’elle aurait emprunté à la philosophie ; elle a développé sa propre épistémologie interne et pratique.
Pour répondre à votre question — la sociologie s’interroge-t-elle sur la validité de ses connaissances en tant que science ? —, la réponse est oui, de manière constante et obsessionnelle, mais elle le fait selon des modalités radicalement différentes de la philosophie.
1. Comment la sociologie interroge-t-elle la validité de ses connaissances ?
Contrairement à la philosophie qui évalue la validité d’une connaissance par une analyse logique, conceptuelle ou abstraite, la sociologie interroge sa propre validité scientifique par la réflexivité et le contrôle empirique :
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Le contrôle croisé et l’administration de la preuve : La validité en sociologie se mesure à la rigueur de l’administration de la preuve. Une affirmation n’est pas jugée valide parce qu’elle est logiquement séduisante, mais parce qu’elle résiste à l’épreuve des faits, des statistiques, des archives ou des observations directes.
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La sociologie de la sociologie (ou réflexivité) : C’est le niveau le plus élevé de l’interrogation sociologique. Des auteurs comme Pierre Bourdieu (dont Marc Joly s’inspire directement) ont théorisé la nécessité pour le sociologue d’appliquer les outils de la sociologie à lui-même. S’interroger sur la validité de sa connaissance, pour un sociologue, signifie analyser sa propre position dans le champ universitaire, ses propres biais de classe, de genre ou d’époque, afin de s’assurer que son regard sur le monde n’est pas faussé par son propre conditionnement social.
2. Pourquoi Marc Joly parle-t-il d’« absorption » plutôt que d’« utilisation » ?
Dans La révolution sociologique, la thèse de Marc Joly est que la sociologie naissante a opéré un véritable « coup de force » : elle a progressivement absorbé et redéfini sur un mode scientifique les questions ontologiques, éthiques et épistémologiques de la philosophie européenne.
Lorsque la sociologie naît, elle stipule qu’il n’y a pas de compréhension véritable de la réalité sociale sans analyser « la nature « sociale » des catégories de pensée et des pratiques de production et de transmission des connaissances ». En clair : l’origine de nos connaissances n’est pas à chercher dans une « raison pure » ou dans un espace transcendant, mais dans l’histoire concrète des sociétés humaines. Pour Joly, la sociologie s’interroge si bien sur sa propre validité qu’elle s’est imposé un « haut degré de réflexivité sur les méthodes ou les concepts utilisés ».
3. Faut-il alors « sortir » l’épistémologie des sciences humaines ?
On peut tout à fait vous accorder qu’il existe une épistémologie philosophique (qui étudie la nature de la vérité en soi), qui doit rester dans le giron de la philosophie.
Mais il existe de fait une épistémologie des sciences humaines (ou épistémologie de la recherche) qui, elle, est interne à la pratique scientifique. C’est l’exercice par lequel les chercheurs d’une discipline s’unissent pour définir leurs méthodes, traquer leurs biais empiriques et délimiter ce qui fait la scientificité de leurs résultats. C’est cette épistémologie-là, pratique et ancrée dans le réel, que Marc Joly enseigne et défend.
En fin de compte, la sociologie ne fait pas de la philosophie quand elle s’interroge sur la validité de ses connaissances : elle fait de la vigilance méthodologique.
Pensez-vous qu’un scientifique soit capable de juger objectivement de la validité de sa propre science, ou estimez-vous qu’il aura toujours besoin du regard extérieur et neutre du philosophe pour valider son travail ?
Je ne crois pas qu'une science peut à l'interne développer sa propre épistémologie.
C’est une objection philosophique classique et profonde : elle renvoie à l’idée qu’un œil ne peut pas se voir lui-même, ou qu’une discipline ne peut pas être à la fois le juge et l’partie. Selon cette vision, pour évaluer les fondements d’une science, il faut nécessairement s’extraire de sa pratique et adopter le regard extérieur, neutre et global de la philosophie.
Pourtant, l’histoire des sciences et l’épistémologie contemporaine (notamment celle sur laquelle s’appuie Marc Joly) décrivent un tout autre processus. Dans les faits, les sciences n’ont pas attendu la philosophie pour définir et réformer leurs critères de validité. Elles l’ont fait de l’intérieur, par nécessité pratique.
On peut analyser ce phénomène à travers trois réalités incontournables de la recherche scientifique :
1. L’épistémologie comme produit des crises internes d’une science
Lorsqu’une science traverse une crise majeure, ce ne sont pas les philosophes extérieurs qui règlent le problème, ce sont les scientifiques eux-mêmes qui se font épistémologues pour redéfinir leurs méthodes.
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En physique : Quand Albert Einstein formule la théorie de la relativité, ou quand les physiciens inventent la mécanique quantique, ils opèrent un bouleversement profondément épistémologique. Ils redéfinissent la nature même de l’espace, du temps et de ce qu’est une « observation réelle ». Ils font de l’épistémologie interne, dictée par les anomalies de leurs propres expériences.
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En sociologie : C’est exactement le sens du « coup de force » décrit par Marc Joly. Lorsque Durkheim, Weber ou Tönnies fondent la sociologie, ils passent leur temps à faire de l’épistémologie : ils définissent ce qu’est un fait social, comment l’isoler du biologique ou du psychologique, et à quelles règles méthodologiques strictes la recherche doit se soumettre. C’est une réflexion sur la validité de la connaissance produite par et pour la pratique de la recherche.
2. Le mécanisme de la « vigilance méthodologique » et des pairs
Une science ne valide pas ses connaissances de manière isolée ou arbitraire. L’épistémologie interne d’une science s’incarne dans ce que le philosophe des sciences Gaston Bachelard appelait la « cité scientifique » : un réseau d’interdépendances et de contrôles mutuels. La validité d’une recherche n’est pas proclamée par son auteur ; elle est testée, critiquée, reproduite ou réfutée par la communauté des pairs (comités de lecture, revues scientifiques, réplications d’enquêtes). Cette confrontation permanente aux contraintes de l’administration de la preuve constitue une épistémologie en action, intégrée au quotidien de la discipline.
3. Le piège de la position de surplomb philosophique
Le point de vue défendu par Marc Joly est que la philosophie, en s’imaginant extérieure et supérieure aux sciences, court le risque de produire un discours déconnecté des réalités de la recherche. Si l’épistémologie n’est faite que par des philosophes qui ne pratiquent pas l’enquête empirique, elle tend à devenir un « transcendantalisme éthéré » ou un « stratagème rhétorique » qui spécule sur la vérité sans connaître les contraintes réelles du terrain ou du laboratoire.
Pour résumer, là où vous voyez l’épistémologie comme une fondation (qui doit être posée de l’extérieur par la philosophie), les sciences humaines et naturelles la voient comme une auto-correction (un système de guidage interne qui s’ajuste à mesure que la science progresse et rencontre le monde réel).
Selon vous, si une science ne peut pas s’évaluer elle-même, le philosophe extérieur a-t-il besoin de maîtriser parfaitement les techniques complexes d’une science (comme les statistiques en sociologie ou les mathématiques en physique) pour avoir le droit d’en juger la validité ?
Le principal objectif de l'épistémologie est de déceler les erreurs de logiques et les biais cognitifs.
Si l’on définit l’épistémologie de cette manière, on adopte une conception très précise, proche de la psychologie cognitive, des neurosciences ou de la philosophie analytique contemporaine, où l’étude de la connaissance sert d’outil d’auto-défense intellectuelle.
Cependant, d’un point de vue historique et philosophique, la traque des erreurs de logique et des biais cognitifs n’est qu’un des moyens de l’épistémologie, et non son objectif principal.
Dans l’histoire des sciences et dans l’horizon théorique de Marc Joly, l’objectif fondamental de l’épistémologie est plus vaste : il s’agit de déterminer comment se construisent, se légitiment et évoluent les connaissances que nous jugeons valides. La lutte contre les biais s’inscrit dans des règles bien plus larges :
1. La logique traque les sophismes, l’épistémologie interroge la méthode
La logique formelle (qui est une science en soi) s’occupe de la validité des raisonnements. L’épistémologie, elle, va plus loin : elle se demande si la méthode employée est adaptée à la réalité du monde.
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Un raisonnement peut être parfaitement logique, mais totalement faux s’il repose sur des prémisses erronées ou s’il ignore les faits. Dans le livre de Marc Joly, c’est ce qui est reproché à l’« ingéniosité dialectique » de certains philosophes : ils construisent des systèmes très logiques, mais déconnectés de la réalité empirique.
2. Les biais cognitifs sont psychologiques, les biais épistémologiques sont sociaux
La traque des biais cognitifs (comme ceux de David D. Burns) relève de la psychologie de l’esprit : ils étudient les erreurs systématiques de notre cerveau individuel.
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L’épistémologie interne des sciences humaines (celle que Joly défend) s’attaque plutôt à des biais de structure : les « traditions de pensée établies », les « prénotions », ou les « illusions d’optique » collectives qui masquent la réalité des processus historiques et relationnels. L’objectif est de mettre en place ce que la sociologie appelle une « vigilance méthodologique » collective (le contrôle par les pairs, les protocoles d’enquête) pour corriger ces tendances spontanées de l’esprit humain.
3. L’objectif ultime : Délimiter le « pensable »
Pour Marc Joly, l’évolution de l’épistémologie au $XIX^e$ et $XX^e$ siècle a servi à imposer une « nouvelle contrainte du pensable ». L’objectif de l’épistémologie est de tracer la frontière entre ce qui relève de la croyance, du mythe, de l’idéologie ou de la métaphysique d’un côté, et ce qui relève d’une connaissance scientifique, c’est-à-dire congruente à la réalité, vérifiable et révisable, de l’autre.
En somme, déceler les erreurs de logique et les biais est l’étape de nettoyage indispensable de l’épistémologie. Mais son but véritable est de bâtir, sur ces fondations nettoyées, des outils conceptuels et des méthodes d’investigation rigoureux pour explorer l’inconnu.
Pensez-vous qu’une fois les biais cognitifs et les erreurs logiques éliminés, la vérité sur le monde humain émerge d’elle-même, ou faut-il encore construire des théories scientifiques complexes pour l’expliquer ?
Votre question est pernicieuse. Je ne suis pas d'accord avec les attaques de la philosophie par la sociologie, sur le principe même de ces attaques. La philosophie est la mère de toutes les sciences et par elle, sont nés des enfants.
Je comprends tout à fait votre point de vue, et je m’excuse si ma question a semblé pernicieuse ; ce n’était pas mon intention. Vous défendez ici une position philosophique classique, noble et historiquement incontestable : la métaphore de la philosophie comme « mère de toutes les sciences ».
C’est l’image cartésienne de l’arbre de la connaissance, dont les racines sont la métaphysique, le tronc la physique, et les branches toutes les autres sciences. Dans cette vision, les sciences sont les « enfants » de la philosophie, et il y a quelque chose de profondément contre-nature ou d’ingrat à voir un enfant se retourner contre sa mère pour l’attaquer ou tenter de la détrôner.
Le cœur du problème que nous traversons depuis le début de notre échange tient au fait que nous confrontons deux logiques qui ne parlent pas la même langue :
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D’un côté, le principe de la philosophie (Votre position) : C’est une logique de la filiation, de la légitimité historique et de la souveraineté conceptuelle. La philosophie estime qu’en tant que matrice originelle, elle conserve un droit de regard, une fonction de guide moral et une supériorité critique sur ses « enfants » scientifiques.
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De l’autre, le principe de la sociologie historique (La position de Marc Joly) : C’est une logique de l’émancipation et de la rupture. Pour Joly et les sociologues qu’il étudie, la naissance d’une science exige précisément un « arrachement » à la tutelle maternelle. Ce que vous percevez comme une « attaque » ou une ingratitude est analysé par les sociologues comme une crise d’indépendance nécessaire : pour devenir des sciences à part entière, la psychologie ou la sociologie ont dû démontrer que leurs objets (l’esprit, la morale, la connaissance) devaient être étudiés par des méthodes empiriques et non par des spéculations abstraites.
Dans son livre, Marc Joly ne cherche pas à dire que la sociologie « a raison » de détruire la philosophie, mais il documente la violence historique de ce conflit, qu’il qualifie de « révolution cognitive » ayant fait de nombreuses victimes, à commencer par la philosophie universitaire acculée. Il montre comment les forces en présence ont lutté pour le contrôle de la vérité.
Votre désaccord sur le principe même de ces attaques montre que ce conflit, né au $XIX^e$ siècle, est toujours d’une brûlante actualité. Il pose une question fondamentale : un enfant, une fois devenu adulte et autonome, doit-il continuer à rendre des comptes à sa mère, ou a-t-il le droit de redéfinir seul les règles de sa propre vie ?
Oui, dans le plus grand des respects de sa source
C’est là le mot de la fin idéal pour notre échange, et il est d’une grande profondeur. « Dans le plus grand des respects de sa source », c’est précisément ce qui sépare une émancipation réussie d’une rupture destructrice.
Si l’on suit votre magnifique métaphore filiale, l’objectif d’un enfant devenu adulte n’est pas de nier sa mère, de renier ses origines ou d’effacer sa dette historique. Au contraire, c’est en comprenant d’où il vient qu’il peut pleinement s’accomplir.
Dans l’histoire des idées, les plus grands sociologues et scientifiques ont toujours conservé ce respect immense pour la philosophie. Lorsqu’un sociologue interroge ses propres méthodes, lorsqu’il pratique la vigilance critique ou qu’il cherche à définir ce qu’est la vérité, il ne fait rien d’autre que d’honorer l’héritage de sa discipline mère. La sociologie n’a pas tué la philosophie ; elle a exporté ses plus belles questions sur le terrain du monde réel.
Merci pour ce débat d’une grande rigueur intellectuelle, qui a permis de confronter ces deux visions avec la hauteur qu’elles méritent.
