Article # 247 – Pourquoi la psychologie scientifique ne remplace pas l’accompagnement philosophique ?

« Quand Albert Michotte, un pionnier de la psychologie expérimentale de 1936 théorisait déjà l’importance de « l’art de comprendre l’autre » : pourquoi la psychologie scientifique ne remplace pas l’accompagnement philosophique. »

Bien que l’article date de 1936, il résonne avec une force étonnante avec les questionnements actuels sur les frontières de la philosophie pratique, de l’accompagnement et du conseil philosophique.

Michotte dénonce les « confusions lamentables » historiques entre les deux domaines.

« Les confusions lamentables qui sont intervenues, dans leur histoire, entre les deux domaines, telles les erreurs du psychologisme et l’intrusion de principes métaphysiques dans l’interprétation de lois positives, qui a été le vice essentiel de la psychologie dite des « facultés », suffiraient à montrer à quel point ils sont proches. Et aujourd’hui même, leur distinction paraît encore si mal définie que, dans la majorité des pays et des institutions d’enseignement, la psychologie ressortit exclusivement aux programmes de philosophie. »

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« Que conclure dès lors, sinon que, pour présenter les caractères d’une vraie science positive, la psychologie doit répondre à une conception toute différente […], et que l’étude du donné comme tel ne peut fournir, comme base aux réflexions philosophiques, une connaissance scientifique de la vie intérieure ?


Baron Edouard Albert Michotte van den Berck (13 octobre 1881, Bruxelles, Belgique – 2 juin 1965) était un psychologue belge, disciple de Wundt. Il succéda à Armand Thiéry au laboratoire de psychologie expérimentale de l’Université catholique de Louvain.

En 1923, il crée dans le cadre de la Faculté de philosophie et lettres de l’Université catholique de Louvain, l’École de pédagogie et de psychologie appliquée à l’éducation.

Source : Albert Michotte, Wikipédia.


Albert Michotte

Revue néo-scolastique de philosophie

Psychologie et Philosophie

Revue néo-scolastique de philosophie. 39? année, Deuxième série, n°50, 1936. pp. 208-228;

doi: https://doi.org/10.3406/phlou.1936.2974

https://www.persee.fr/doc/phlou_0776-555x_1936_num_39_50_2974

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Aucune science, sans doute, ne paraît avoir des attaches plus profondes avec la philosophie que la psychologie. Celle-ci n’est-elle pas, suivant la conception des temps modernes, la science de l’expérience, et, comme telle, n’est-elle pas destinée à fournir les matériaux essentiels sur lesquels devra porter la « critique » et que devront synthétiser les conceptions métaphysiques? Et, d’autre part, n’attend-on pas aussi de la psychologie les données indispensables à la solution du problème de la nature de l’homme, et, partant, de la valeur de ses actions et aussi de sa destinée?

Les confusions lamentables qui sont intervenues, dans leur histoire, entre les deux domaines, telles les erreurs du psychologisme et l’intrusion de principes métaphysiques dans l’interprétation de lois positives, qui a été le vice essentiel de la psychologie dite des « facultés », suffiraient à montrer à quel point ils sont proches. Et aujourd’hui même, leur distinction paraît encore si mal définie que, dans la majorité des pays et des institutions d’enseignement, la psychologie ressortit exclusivement aux programmes de philosophie.

Nous ne pouvons songer à envisager ici, même brièvement, les points de contact de ces deux disciplines, aussi nous bornerons-nous à discuter une seule question, la plus importante semble-t-il, au point de vue philosophique : dans quelle mesure la psychologie peut-elle être considérée comme étant une science de l’expérience, comme une science de la vie intérieure, des faits qui en constituent la trame et des lois qui en gouvernent le cours?

On est accoutumé de caractériser la « vie intérieure » en disant qu’elle est faite des événements au sujet desquels un seul individu peut fournir des indications, tandis que les événements physiques peuvent être connus et décrits par un nombre quelconque d’observateurs. Il est évident dès lors, que, pour se former une opinion au sujet de la valeur d’une « science de la vie intérieure », il est nécessaire de discuter d’abord le problème de la connaissance de la vie intérieure par le sujet, et ensuite celui de la communication de cette connaissance à d’autres personnes. Seule en effet, pareille communication pourrait mener à cette généralisation des principes et des lois qui est essentielle à toute science.

L’introspection a fait l’objet de disputes sans nombre entre les psychologues, et l’on peut affirmer, semble-t-il, qu’à l’heure actuelle il existe un accord assez général, de principe sinon d’expression, au sujet de sa valeur, parmi les psychologues, de l’école expérimentale du moins. Aussi avons-nous cru qu’il n’était pas superflu de condenser dans ces pages les idées qui nous paraissent les plus essentielles en la matière.

Il importe, avant d’aborder cette discussion et pour éviter d’innombrables malentendus, de fixer avec précision le sens technique que donnent au mot « introspection » la plupart des psychologues de l’école expérimentale. Ils entendent par là le procédé, grâce auquel il serait possible de connaître (et d’analyser) les faits de la vie intérieure, ce qui est « donné dans l’expérience », ce qui « est », ce qui « existe » à un moment du temps, dans la vie mentale. De là la désignation de « point de vue existentiel » qui a été donnée par Titchener à cette façon de concevoir les choses. C’est dans ce sens déterminé et limitatif que nous envisagerons l’introspection dans la discussion que nous allons entreprendre.

Comme, d’autre part, toutes nos connaissances empiriques, qu’elles se rapportent au monde physique ou à la vie intérieure, trouvent leur source dans le « donné », le principe de l’unicité de « l’expérience » mène à supprimer la distinction que l’on établit superficiellement entre observation intérieure et observation extérieure, entre introspection et extrospection. Entre les sciences physiques et la psychologie, il n’y a qu’une différence de points de vue que l’on s’est maintes fois efforcé de préciser; rappelons à ce propos les définitions de la psychologie de Mach, d’Avenarius, de Wundt, de Külpe.

La même donnée sensorielle a la portée d’un fait physique lorsqu’on fait abstraction du sujet qui la « vit », elle a la portée d’un fait psychologique lorsqu’on l’envisage dans sa dépendance vis-à-vis du sujet.

Mais les sciences physiques sont loin de borner l’observation à l’énumération ou à l’analyse des objets d’expérience. En réalité, les « données » de l’expérience ne constituent qu’un point de départ, que des matériaux bruts qui sont constamment élaborés et interprétés par le sujet. Et ceci correspond également au point de vue de la vie courante. Les données de l’expérience ne nous intéressent guère comme telles, ce qui est le plus important, dans la vie, ce sont les « choses » que nous percevons ou les situations objectives dans lesquelles nous nous trouvons, et la connaissance que nous avons de ces dernières dépasse d’ordinaire largement le donné immédiat. C’est ainsi, par exemple, que nous affirmons voir « tel livre », alors que de fait nous n’apercevons qu’un coin de sa couverture, ou que nous affirmons qu’il y a de « la laine qui brûle » lorsque nous percevons une odeur déterminée. Or, il est évident que, quelle que soit la justesse de pareilles « interprétations », elles sont tout à fait distinctes des données de l’introspection. Il est évident, par exemple, dans le cas du dernier exemple cité que « la laine qui brûle » n’est pas une donnée immédiate : elle correspond à l’interprétation d’une donnée immédiate: la présence d’une odeur d’une certaine catégorie. Dans un cas de cette espèce, la distinction entre la donnée immédiate et son interprétation est patente, mais il n’en va pas toujours ainsi, et il est arrivé fréquemment en psychologie que l’on ait confondu les deux. Ajoutons que, comme nous le verrons dans un instant, il y a toujours danger de commettre pareille confusion. C’est ce que Titchener a appelé « l’erreur objective » en psychologie, elle consiste à confondre deux points de vue: le point de vue existentiel, caractéristique de l’introspection proprement dite et le point de vue de « l’information » qui est celui de la vie courante et aussi celui des sciences physiques, et qui correspond au jeu des associations déclenchées par le « donné » primitif.

Ceci posé, et supposé admis, on pourra se demander par quel procédé il est possible de délimiter les données immédiates. La réponse ordinaire à cette question est que ceci est affaire d’« observation ». Et même il semble que l’introspection constitue la méthode d’observation par excellence, car, en réalité, lorsqu’on parle d’observation dans les sciences physiques, il s’agit en général bien plus d’interprétations que de fixation du donné comme tel.

Cette façon de voir est grosse de conséquences au point de vue psychologique car, qui dit observation, suppose logiquement que l’on ait affaire à quelque chose d’observable, c’est-à-dire à un fait, à un événement, à une donnée, qui porte un caractère d’objectivité. Or on s’accorde assez généralement à reconnaître que pareil caractère est l’apanage des phénomènes de la perception et de l’imagination, et s’il en est ainsi en réalité, il faudra reconnaître que les seules données immédiates connaissables sont précisément les sensations et les images. Tout ce qui n’est pas atteint par l’observation, par la contemplation, n’est qu’information au sujet du donné, et l’on aboutit ainsi à une conception radicalement sensualiste de la psychologie.

Il n’a pas manqué cependant d’auteurs pour affirmer qu’il y avait bien autre chose dans la trame de la vie mentale, et que certains événements ne possédaient pas ce caractère d’objectivité, tout en étant cependant constitutifs du « donné immédiat ». Ce serait le cas, par exemple, de nos sentiments, de nos états affectifs, des activités directement vécues : vouloirs, désirs, choix, de nos attitudes morales : croyance, doute, attention, de notre pensée. Ce qu’il est possible d’observer lorsque ces activités se déroulent n’est qu’un de leurs aspects et même le moins essentiel. Leur aspect caractéristique échappe à la contemplation, il s’évanouit dès que l’on tente de les observer. (On reconnaît ici la vieille objection que Comte avait faite à la méthode introspective).

Certains ont cru qu’il était possible d’objectiver ces états et de les rendre observables après les avoir « fixés » dans la mémoire et de suppléer ainsi aux déficiences de l’introspection, par l’application de la méthode dite de « rétrospection ». On pourrait créer des expériences, au cours desquelles les activités que l’on voudrait étudier se déploieraient normalement, en dehors de toute préoccupation d’observation, quitte à tâcher ensuite de décrire les événements en se basant sur le souvenir immédiat qu’ils ont laissé après leur passage et dans lequel ils seraient pour ainsi dire figés, et susceptibles d’être désormais contemplés sans déformations (Ecole de Würzbourg). On peut adresser toutefois à cette façon de voir une objection de principe : si le caractère fondamental de ces états est d’apparaître comme activités immédiatement vécues, essentiellement subjectives, on ne voit pas bien comment ils pourraient prendre un caractère d’objectivité suffisant pour être observés, sans perdre précisément leur caractère spécifique, sans être falsifiés. La chose paraît à peine concevable et, d’ailleurs, notre expérience ne nous apprend-elle pas constamment que les souvenirs que nous conservons de nos états affectifs passés, de nos joies et de nos peines, sont tout autre chose qu’une reviviscence réelle de ces états?

On peut se demander, il est vrai, si pareil recours à la mémoire est indispensable à la connaissance de ces états; en d’autres mots, si l’on doit nécessairement considérer l’observation comme étant la seule source de connaissance du donné, et si le fait de confondre introspection avec observation n’introduit pas arbitrairement une limitation fictive du donné. De quel droit affirme-t-on que tout ce qui n’est pas susceptible d’être contemplé n’est qu’interprétation? N’est-il pas concevable qu’il soit possible d’avoir une connaissance immédiate du donné, qui ne suppose pas cette dichotomie entre activité d’observation et objet observé? L’interprétation même, à laquelle on fait appel, n’est-elle rien autre que des associations entre diverses données sensorielles ?

C’est le problème même de la conscience et de ses rapports avec le « donné » qui se pose ici. Faut-il les identifier comme le faisait la psychologie de Wundt, par exemple? Faut-il au contraire les distinguer et séparer le « donné » de la connaissance que nous en acquérons réflexivement par un sens interne? Faut-il peut-être les distinguer partiellement et admettre que nos activités internes nous sont immédiatement présentes, connues, tandis que les données sensorielles ne le seraient que dans la mesure où nos activités s’y appliqueraient ?

Nous ne pouvons nous attarder à cette discussion ici. L’énumération de ces questions n’a pour but que de faire ressortir les doutes que peut faire surgir la conception classique de l’introspection.

Lorsque, il y a une trentaine d’années, l’Ecole de Würzbourg a entrepris, sous l’impulsion de Külpe, d’introduire dans la technique psychologique une méthode d’introspection systématisée, on nourrissait l’espoir d’arriver à établir un accord entre différents observateurs placés dans des situations semblables. Cet essai a, malgré son ampleur, abouti à un échec. Les travaux de cette école et les discussions ardentes qu’ils ont suscitées constituent une expérience de grande envergure qui s’est terminée, malheureusement, par un procès-verbal de carence. Réalisant des expériences apparemment semblables, se plaçant dans des situations analogues, les sujets ont donné des résultats introspectifs contradictoires. Tels phénomènes que certains d’entre eux prétendaient découvrir et auxquels ils attribuaient la valeur de faits d’expérience immédiate, étaient purement et simplement niés par d’autres, de formation scientifique équivalente. Pour les uns il s’agissait de réelles données d’expérience : pour les autres, d’interprétations de données qui avaient échappé aux premiers. Là réside toujours le problème central : description de données immédiates, ou interprétation acquise? Là réside la faiblesse essentielle de l’introspection, car, dans l’état actuel de nos connaissances, nulle autorité ne peut décider de la question et il paraît, hélas, impossible d’instituer un contrôle qui puisse résoudre cette antinomie.

Cette conclusion paraîtra peut-être un peu trop pessimiste. Il existe en effet tout au moins un domaine très important de la psychologie dans lequel il semble que l’application de la méthode introspective ait donné des résultats tangibles et au sujet duquel l’accord a pu se faire entre les observateurs. C’est le domaine de la perception, et il est incontestable que les énormes progrès qu’elle a faits récemment grâce surtout aux travaux de l’Ecole de la Gestaltpsychologie soient basés pour une bonne part sur des données introspectives.

Aussi importe-t-il, pour compléter notre discussion, de considérer d’un peu plus près le rôle que l’introspection joue en la matière. Et ceci nous permettra de préciser nos idées sur les possibilités de communication des données introspectives.

Cette communication se fait par l’intermédiaire du langage soit écrit soit parlé; or, et ceci est un fait qu’il ne faut jamais perdre de vue, le langage ne constitue évidemment pas une méthode de prise de contact direct entre deux mentalités, mais consiste uniquement en des séries de signes sensoriels qui ne prennent de signification pour une personne donnée qu’à la lumière de sa propre expérience. Le sens que nous donnons aux mots n’est pas nécessairement celui que leur attribuent d’autres personnes, bien qu’en pratique le sens des mots que nous employons dans la vie courante présente une certaine fixité, une certaine constance, d’un individu à l’autre. S’il n’en était pas ainsi d’ailleurs, l’intervention du langage serait de peu d’utilité dans la vie sociale. Mais ne nous y trompons pas, la constance requise par les échanges sociaux ne doit nécessairement exister que par rapport aux choses désignées et nullement par rapport à l’impression subjective qu’elles donnent à différentes personnes. L’exactitude de la relation mot-chose trouve sa garantie dans l’action, dans l’emploi que l’on fait des mots, ou dans les réactions qu’ils déclenchent. Toute utilisation fautive du langage en rapport avec l’action entraîne des sanctions sociales, punitions à l’école, malentendus ou moqueries dans la vie courante. Mais ce contrôle n’est possible que dans la mesure où le résultat objectif de l’emploi du langage ne correspond pas à la situation dans laquelle l’apprentissage des mots se fait normalement.

Il est manifeste que la constance, l’uniformité du rapport mot-objet ne requiert pas nécessairement l’identité de l’impression subjective correspondant à l’objet. L’exemple du daltonisme est classique à ce sujet. Les déficiences dans la perception des couleurs n’empêchent point nécessairement leur désignation exacte. L’action de rayons lumineux d’une constitution physique déterminée peut provoquer chez différents individus des impressions qualitativement toutes différentes, et, néanmoins, il se peut que les couleurs soient nommées correctement par chaque individu, s’il a appris à lier le nom de la couleur à l’impression subjective qu’il éprouvait en présence de tels rayons déterminés. Chaque fois que la même impression naîtra en lui (et ceci correspond à l’action des mêmes rayons), il désignera la couleur par le même nom. Il est ainsi possible, que le même mot « rouge » soit utilisé par différentes personnes, pour désigner la couleur correspondant aux rayons les moins réfrangibles du spectre, bien que ces rayons donnent à l’une de ces personnes une impression analogue à celle qu’une autre appelle jaune par exemple. La chose est évidente a priori et du reste l’expérience confirme cette conclusion, car s’il est impossible de connaître la qualité de l’impression sensorielle d’un autre individu, il est néanmoins possible de démontrer expérimentalement, notamment dans le domaine de la perception des couleurs, que les impressions sensorielles de différentes personnes peuvent ne pas être les mêmes pour des rayons lumineux donnés.

On peut exprimer tout ceci assez simplement de façon schématique, de la manière suivante : supposons qu’un objet O donne à plusieurs personnes des impressions différentes, propres à chacune d’elles, soit X, Y, Z, et que ces personnes apprennent à désigner l’objet O par un même mot M. Ce même mot sera déclenché chez la première personne chaque fois qu’elle aura l’impression X, chez la seconde quand elle aura l’impression Y, et ainsi de suite. La relation O-M sera constante, mais les intermédiaires individuels X, Y, Z pourront parfaitement être différents.

Et ce que nous venons de dire à propos des couleurs pourrait naturellement se répéter à propos de toutes les autres qualités sensorielles, et aussi sans doute à propos de perceptions plus complexes, comme celles de formes, etc.

Ajoutons que, dans les cas envisagés, les conditions étaient encore relativement optimales. Il s’agissait en effet de la désignation d’impressions sensorielles. Elles sont beaucoup moins favorables quand il s’agit de phénomènes de caractère tout à fait intérieur, car, dans ce cas, en l’absence de manifestations objectives discernables, le contrôle et les sanctions sociales ne peuvent s’exercer.

Il y aurait beaucoup à dire à propos de la question très intéressante de l’origine de la signification de termes psychologiques, tels que « vouloir », « penser », « juger », « désirer », « douter », etc. Ces événements internes ne peuvent se produire au gré de celui qui enseigne le langage comme peut l’être la perception d’une couleur ou d’une forme. Ils naissent spontanément, dans des conditions pratiquement incontrôlables, et les mots qui les désignent s’appliquent toujours à des situations fort complexes, dont certains éléments, certaines expressions ou certains gestes du sujet ou même seulement le caractère global de la situation incitent l’éducateur à leur appliquer telle ou telle dénomination. On comprend que, dans ces conditions, le sens de mots de cette espèce puisse être extrêmement vague et très variable d’un individu à l’autre. Et que l’on croie pas que ceci puisse être compensé par des explications accessoires, par l’utilisation de périphrases, car pareil procédé ne fait qu’utiliser des analogies plus ou moins lointaines, et le sens du langage utilisé dans le commentaire de l’expérience vécue n’est ni plus stable ni plus uniforme que celui des termes techniques directs. A cette difficulté, et c’en est sans doute une des conséquences, s’ajoute celle provenant de la pauvreté extrême du vocabulaire destiné à désigner les états intérieurs. Dès lors il est difficile d’entrevoir dans quelle mesure l’emploi des mêmes mots, des mots « je veux », par exemple, correspond à des états psychologiques analogues chez différentes personnes, et la vanité de pareilles recherches apparaît clairement. Bien des contradictions relevées dans les résultats d’expériences d’introspection résultent vraisemblablement de ces difficultés inhérentes à l’expression, à la communication, qui se superposent à celles de l’observation proprement dite.

L’emploi du langage ne permet donc point à un expérimentateur de connaître par analogie avec son expérience personnelle, ce que ressent, ce que vit intérieurement une autre personne. Rien n’autorise à reconstruire en soi une expérience d’un autre sujet, sur la base de la description verbale qu’il en fait. Cette reconstruction porte un vice essentiel, celui d’être faite au moyen d’éléments provenant de l’expérience vécue, d’une personne différente de celle qui s’analyse. L’expérience vécue par une autre personne dans une situation donnée est et reste incommunicable, c’est un X, une inconnue, pour toute autre personne. Aussi, la seule portée qui puisse être attribuée aux descriptions verbales d’états psychologiques est celle d’un réactif différentiel, en ce sens que des descriptions différentes pourront être considérées comme étant le signe de la présence dans une personne d’états intérieurs, X, Y, différents les uns des autres. Les mots jouent à ce sujet un rôle analogue à celui de phénomènes physiques, comme, par exemple, le déplacement de l’aiguille d’un galvanomètre, qui sont les signes de la présence d’un événement X dont nous n’avons et ne pouvons avoir d’expérience directe.

Il nous reste à nous demander à présent comment le langage psychologique réduit à ce rôle de système de réactifs différentiels, permet néanmoins d’arriver à établir des lois scientifiques de portée générale. Ceci apparaît clairement dans la psychologie de la perception.

Un exemple permettra, mieux que toute explication abstraite, de comprendre quel est le genre de conclusions que l’on peut tirer, à ce propos, des données introspectives. Supposons un cas très simple. On fait voir pendant un temps court à différents sujets, un ensemble de points dessinés sur fond incolore, et on leur demande de faire une description introspective de ce qu’ils perçoivent. Supposons que les différents sujets donnent des réponses identiques, et qu’ils disent par exemple qu’ils ont vu « une masse de points, dont les cinq qui se trouvaient à droite formaient un groupe affectant la forme d’ensemble d’un pentagone régulier ». Il va de soi, d’après les résultats de notre discussion précédente, que l’identité des expressions verbales utilisées n’est point une garantie d’identité des impressions. Il est théoriquement possible que l’impression à laquelle les sujets donnent les noms de « groupement » ou de « pentagone régulier » soit très différente de l’un à l’autre. La seule conclusion que l’on pourra tirer d’une expérience comme celle-là, est que tous les sujets ont eu, chacun pour soi, une impression analogue à celle que leur donne la présentation d’un pentagone régulier dessiné sur une feuille de papier. Ce qu’est cette impression, nous l’ignorons, elle peut s’écarter sensiblement de celle que nous nous représentons, mais nous savons, parce que le sujet emploie le même réactif (les mots « pentagone régulier »), que l’impression que lui font ces points est la même que celle que lui donne un pentagone.

La seule conclusion que l’on pourra tirer d’expériences de ce genre devra donc être limitée à une formule telle que la suivante : Chaque individu, placé dans la situation A, différente objectivement de la situation B, éprouve néanmoins une impression analogue à celle que lui donne la situation B.

Dans d’autres cas, on pourra constater inversement que des impressions différentes peuvent correspondre à des situations partiellement semblables. Similitudes et différences entre des impressions correspondant à des situations données, sont, en dernière analyse, les seules données constructives que puissent nous livrer, rigoureusement parlant, les descriptions introspectives. Cela paraîtra peu de chose peut-être, mais si l’on veut y regarder de près, on pourra constater que le magnifique édifice de cette psychologie de la perception que nous possédons aujourd’hui a été construit tout entier sur ces données.

On pourrait, il est vrai, tâcher de pousser les choses plus loin encore et dire que les impressions d’identité ou de différence tout au moins doivent être considérées comme semblables chez les différents individus. Cela même n’est pas nécessaire : il suffit que les impressions que les sujets appelent identité ou différence correspondent à des situations objectives semblables pour les différents individus. Chacun a appris à unir le mot « différent » à l’impression que lui donnait la perception d’objets réellement différents. La seule chose requise pour construire notre psychologie est qu’il emploie de façon constante le mot « différence » chaque fois qu’il retrouve l’impression caractéristique qu’il éprouvait lorsqu’il a appris le sens du mot.

Mais si l’on a pu édifier toute la psychologie de la perception par cette voie indirecte, il semble qu’il n’y ait pas de raison de principe pour que l’on ne puisse, par le truchement du même moyen, arriver à construire toutes les parties de la psychologie et, notamment, aboutir à une classification systématique des états psychologiques. Les mêmes critères de ressemblance et de différence ne pourraient-ils s’appliquer aussi bien à la distinction entre, par exemple, les sensations et les sentiments, entre les images et la pensée qu’entre des perceptions diverses? Sans doute en va-t-il ainsi en théorie, mais, en pratique, les raisons invoquées plus haut relatives aux confusions possibles entre le « donné » et son « interprétation », et à l’absence de contrôle objectif du sens des mots s’y opposent. Les faits parlent d’ailleurs plus éloquemment que toute théorie, et ils permettent de constater que, malgré les nombreuses tentatives faites depuis un demi-siècle, les psychologues ne sont pas arrivés à se mettre d’accord au sujet d’une classification des états psychologiques. Et les controverses sans fin qui se sont développées au sujet de la distinction à établir entre les sensations et les sentiments, au sujet de la possibilité de pensée sans images, au sujet de l’existence de faits conscients spécifiques du vouloir et tant d’autres, se sont en fin de compte montrées stériles. Certains n’ont-ils même pas été jusqu’à nier l’existence d’images mentales?

Nous pouvons clore à présent cette partie de notre exposé. Il a montré, croyons-nous, qu’il fallait renoncer à obtenir, par la méthode d’introspection, et adoptant le point de vue existentiel, une connaissance scientifique, même indirecte de la constitution du « donné », en dehors du domaine spécial de la perception. Il faudrait, pour arriver à des généralisations nécessaires à toute connaissance proprement scientifique, disposer d’un contrôle permettant de savoir si les descriptions des sujets sont réellement basées sur le point de vue existentiel et ne sont pas de la pure « information ». Il faudrait de plus posséder un système de contrôle du sens des mots à signification subjective.

Que conclure dès lors, sinon que, pour présenter les caractères d’une vraie science positive, la psychologie doit répondre à une conception toute différente (que nous discuterons dans un instant), et que l’étude du donné comme tel ne peut fournir, comme base aux réflexions philosophiques, une connaissance scientifique de la vie intérieure ?

Ceci mène fatalement à une conception dualiste de la psychologie empirique : une psychologie, science positive, qui n’est pas introspective, ou qui, du moins, n’a pas pour objet la connaissance de « l’expérience » comme telle, et une psychologie introspective qui, elle, n’a pas la valeur d’une science systématisant des résultats contrôlables.

On ne peut nier en effet que chacun de nous ait la conviction de connaître ce qui constitue sa propre expérience, et l’on ne peut empêcher chacun de nous de se baser sur les données introspectives qu’il recueille chez lui-même pour se construire une psychologie de sa vie intérieure.

Mais ceci reste la psychologie d’une vie intérieure individuelle, et garde une valeur personnelle.

Il est possible, il est vrai, d’orienter cette recherche personnelle, de lui donner une méthode et un esprit; ainsi chacun peut tâcher de faire saisir par un autre ce que, lui, est convaincu d’avoir trouvé dans son expérience individuelle, et c’est par ce procédé sans doute que se constituent les « écoles ». Il est typique sous ce rapport, et un peu décevant aussi, de constater que les contradictions, que l’on a pu relever entre les différents auteurs qui ont fait des recherches par la méthode d’introspection, éclataient beaucoup moins entre les tenants d’une même école qu’entre ceux d’écoles différentes. Ainsi apparaît la dépendance dans laquelle se trouvent les résultats obtenus, vis-à-vis de l’éducation psychologique et même des conceptions philosophiques des observateurs. Les connaissances acquises de cette manière peuvent présenter un degré élevé de certitude chez l’individu; elles ne peuvent s’imposer à tous.

Là ne se borne d’ailleurs pas le rôle de la psychologie introspective. Si l’on ne peut accorder à la reconstruction en soi de la vie mentale d’une autre personne, sur la foi de la description qu’elle en donne, ou par le moyen d’autres procédés, comme cette Einfühlung dont on a tant parlé dans le domaine des arts, une valeur suffisamment rigoureuse pour servir des buts scientifiques, il n’en est pas moins vrai que pareille reconstruction peut éventuellement posséder une valeur pratique considérable. L’analogie de structure et de comportement des organismes justifie sans doute dans une mesure suffisante, pour les besoins de la vie courante, la croyance à une analogie entre les « vies intérieures » d’individus différents et dans l’emploi qu’ils font du langage pour exprimer ce qu’ils ressentent. Et cela justifie dès lors les tentatives que l’on peut faire pour « comprendre » la mentalité, la façon de voir ou de sentir d’une autre personne, et pour arriver ainsi à agir sur elle. N’est-ce pas là le secret de l’influence que peuvent acquérir bien des essais de « direction de conscience » ou de cure psychiatrique qui se montrent très réellement efficaces? Mais cela n’est plus de la science à proprement parler, c’est plutôt un art, et, il faut le dire, un art qui, par ses conséquences, peut se montrer parfois bien plus utile dans le domaine psychologique que les connaissances purement scientifiques.

L’échec des tentatives faites pour édifier une psychologie basée sur la méthode d’introspection dans le sens indiqué plus haut, devait aboutir à donner une nouvelle orientation à la psychologie, et nous allons tâcher à présent d’indiquer en quelques mots ce que nous paraissent être ces voies nouvelles.

Il pourrait sembler à première vue que l’abandon de l’introspection doive entraîner la négation de toute science psychologique. Il n’en va pas ainsi en réalité cependant. Il demeure possible d’entreprendre une étude de l’homme, basée sur ses actions, sur ses manières d’être et de se conduire, et de chercher à déterminer quelles sont les lois qui régissent ses activités. C’est la psychologie « du comportement ».

Ce point de vue correspond d’ailleurs à la pratique de la vie courante. N’est-ce pas en effet en voyant agir les hommes que nous apprenons à les connaître, n’est-ce pas seulement lorsque nous avons constaté de quelle façon nous agissions, que nous apprenons à nous connaître nous-mêmes ?

Or, pour acquérir cette science des hommes il suffit de connaître, d’une part, les circonstances dans lesquelles se trouve placé l’individu (la Situation) et, d’autre part, la façon dont il se comporte dans ces circonstances (la Réponse). Situation-Réponse sont les deux termes du problème et c’est la relation qui les unit qui permettra de connaître le terme intermédiaire : l’individu humain (ou animal s’il s’agit de psychologie animale).

D’autre part, la Situation et la Réponse peuvent être observées, semble-t-il, au même titre que des phénomènes physiques, par un nombre quelconque d’observateurs, et sous ce rapport le mode d’observation du psychologue se rapprocherait de celui des sciences de la nature.

Toutefois, on se trouve placé ici en face d’une grosse question, dont la solution est essentielle à la conception de la psychologie. Que faut-il entendre par ces termes: Situation et Réponse? On pourrait être tenté de les interpréter dans un sens purement physique et physiologique, et c’est, de fait, le point de vue des « behavioristes » extrémistes. La définition de la Situation se réduirait alors à l’énumération des « excitants » sensoriels qui agissent sur l’organisme et celle de la Réponse à l’énumération des réactions qui se manifestent dans le système nerveux, dans la musculature, dans les glandes; et toute la différence entre la psychologie et la physiologie se réduirait à une différence de degré, la psychologie étant caractérisée par le fait qu’elle aurait pour objet les réactions globales de l’organisme. Cette façon d’envisager les choses correspond en réalité à la pratique dans des domaines importants de la psychologie, ceux de la psycho-physique et de la psycho-physiologie. Entre cette conception et celle des psychologues introspectionnistes, il n’y a, dans ces domaines, guère que des différences d’expression.

Il en va tout autrement dès que l’on envisage des Situations et des Réponses plus complexes. Qui admettra que l’on puisse définir en termes purement physiques et physiologiques la Situation et la Réponse dans un cas comme celui, par exemple, d’un homme qui, pris de pitié à la vue d’un mendiant, lui fait l’aumône? La Situation de cet homme est-elle définie de manière exhaustive lorsqu’on énumère les différents rayons lumineux qui créent son image rétinienne, et sa Réponse le sera-t-elle lorsqu’on aura énuméré les réactions cardio-vasculaires et glandulaires qui se produisent dans son organisme, ainsi que les réactions de sa musculature qui correspondent aux gestes de préhension et de donation d’une pièce de monnaie? Evidemment non. Il y a une chose qui échappe à pareille description, et c’est précisément cette chose qui paraît être l’essentiel au point de vue de nos connaissances psychologiques; c’est le « sens », la « signification » des données que nous venons de mentionner. Pour tous les témoins de l’acte de charité dont nous parlons, la Situation aura le même sens; ce sera la présence d’un mendiant, et cela, il est important de le noter, bien que les différents témoins voient le mendiant sous des angles différents, en aient donc des images rétiniennes différentes aussi. De même l’acte de donation pourrait être réalisé par une infinité de combinaisons musculaires différentes, il resterait pour tous les témoins le même acte de donation.

Le « sens » de la Situation et de celui de la Réponse débordent donc largement leur analyse physique et physiologique, et n’est pas lié exclusivement à telle ou telle combinaison d’excitants ou de réactions physiologiques.

Il est inutile de s’arrêter ici à la discussion de la nature psychologique de ces « significations » ou à celle de leur genèse; il suffit de remarquer que l’excitation sensorielle ne prend sa « signification » que parce qu’elle est « interprétée » grâce à de nombreuses expériences acquises par l’individu au cours de sa vie, que la « signification » synthétise pour l’homme. C’est aussi grâce à cette expérience passée qu’a pu s’établir tout le système de substitutions qui permet d’attribuer le même « sens » à des excitations différentes, ou de réaliser par des combinaisons motrices différentes des actions équivalentes. Envisagé sous cet angle, le « sens » n’est autre chose que le terme d’une vaste synthèse, et il a le mérite d’être le seul signe, la seule marque utilisable, dans l’état actuel de nos connaissances, de ces synthèses. Et ceci précisément est d’une importance capitale pour notre problème.

En effet, notre expérience quotidienne nous apprend que les relations Situation-Réponse ne présentent de fixité et de régularité, qu’à la condition de les envisager de ce point de vue des synthèses supérieures. Leur examen partiel, limité à leurs constituants sensoriels ou musculaires, ne peut mener qu’à un véritable gâchis. Seule l’interprétation « synthétique » permet de comprendre le comportement et d’y découvrir des régularités indispensables à la constitution d’une science.

Nous retrouvons ici, sur un plan plus élevé, un principe que la Gestaltpsychologie a merveilleusement mis en lumière dans le domaine plus restreint de la perception sensorielle : le principe psychologique de la primauté des synthèses sur leurs éléments constitutifs.

Il n’est pas inutile de remarquer sans doute, que, lorsqu’on adopte le point de vue méthodique qui est celui auquel nous nous plaçons pour le moment, et que l’on ne veut point préjuger des résultats ni des conclusions auxquels conduiront les recherches psychologiques, on ne doit pas nécessairement donner aux termes « sens » et « signification » une portée exclusivement mentale. Il est loisible de les considérer comme l’expression de synthèses, d’intégrations nerveuses. Traduites en langage physiologique, les considérations que nous venons de développer reviendraient à dire que c’est l’état d’excitation du système nerveux récepteur et central qui détermine la Réponse, et que cet état d’excitation n’est pas exclusivement le fait des excitants actuels. Il est dû en grande partie à l’histoire passée du système nerveux de l’individu, qui doit donner lieu à des formes d’intégration nerveuse supérieures, infiniment plus complexes que la simple intégration des excitations extérieures présentes. Seulement ces « intégrations » supérieures nous sont inconnues en elles-mêmes. Nous ignorons tout de leur constitution et de leurs propriétés, la seule chose que nous puissions supposer comme hypothèse de travail est qu’elles existent et que les « significations » des Situations que nous percevons et des Réponses auxquelles elles donnent lieu, en sont les signes. Et l’on voit ainsi que, quel que soit le point de vue que l’on adopte au sujet des relations entre le physique et le psychique, l’attitude, au moment de la recherche, demeure la même dans l’état présent de nos connaissances; la Situation ne peut être décrite adéquatement qu’à la condition de tenir compte de sa signification, de son interprétation humaine.

Et ici, il paraît nécessaire d’ajouter qu’une donnée, essentielle dans certains cas, est la connaissance de l’interprétation que le sujet lui-même donne à la situation dans laquelle il se trouve et à ses propres réactions. Un observateur étranger peut commettre de lourdes erreurs à ce propos; c’est dire que la psychologie du comportement pourrait difficilement se passer complètement d’une certaine sorte d’introspection. Non pas à coup sûr qu’il s’agisse ici en première ligne d’une introspection du type « existentiel », mais bien au contraire d’une introspection du type « information », qui consiste à utiliser simplement le langage courant pour dire « ce que l’on voit », « ce à quoi l’on a pensé », « ce que l’on a voulu faire ». Ces données ne seront plus destinées à faire connaître la constitution de la vie psychique de l’individu, mais seulement à faire connaître le sens quavaient pour lui les circonstances dans lesquelles il se trouvait et les actes qu’il a posés.

La psychologie du comportement se trouve ainsi amenée en fin de compte à envisager les actions humaines dont elle doit faire l’étude, de la même façon que nous le faisons dans la vie courante, d’une façon analogue à celle des moralistes et des romanciers.

Or, il est remarquable de constater que le langage psychologique, qui s’est développé sous la pression des besoins de l’existence pratique, fait usage de termes qui correspondent à deux points de vue très différents. Les uns ont une signification nettement introspective, désignent, ou du moins prétendent désigner certains états de conscience bien définis, tels, par exemple, les mots : douleur, goût, plaisir, joie, désir, souvenir. D’autres, par contre, ont une portée tout autre : ce sont des concepts fonctionnels de certaines aptitudes à se conduire, à réagir d’une certaine façon. C’est ainsi que l’on dit, par exemple, d’un homme, qu’il est intelligent, adroit, colérique, courageux. A l’inverse des premiers, aucun de ces mots ne désigne de faits mentaux concrets; ils s’appliquent à certaines propriétés de l’individu qui font qu’il agisse d’une façon déterminée dans des circonstances données. Lorsque nous disons, par exemple, d’un homme qu’il est plus intelligent qu’un autre, nous n’entendons nullement affirmer par là que tel ou tel fait de conscience se produit en lui, qui ne se produirait pas chez l’autre, mais uniquement que, placés dans les mêmes conditions, le premier agit d’une manière plus efficace, à un point de vue déterminé, que l’autre, qu’il arrive, par exemple, à résoudre des problèmes plus difficiles que l’autre. A quoi cela est-il dû concrètement, quelle est la différence de fait qui existe entre les vies mentales de ces deux individus? C’est là une question qui n’est ni touchée ni même posée en l’occurrence et qui est étrangère à cette notion fonctionnelle de l’intelligence.

Ces concepts fonctionnels sont analogues à ceux que nous utilisons pour caractériser le fonctionnement d’une machine lorsque nous disons qu’elle travaille rapidement, ou qu’elle travaille avec grande précision, ou encore lorsque nous parlons de son rendement mécanique. Il s’agit de propriétés globales du fonctionnement de la machine que l’on ne peut guère, la plupart du temps, attribuer à tel ou tel de ses organes, mais qui résultent de leur ensemble. Il est plus que vraisemblable qu’il en va de même pour les concepts fonctionnels de la psychologie et qu’eux aussi ne sont que l’expression de propriétés de l’ensemble de l’organisation psycho-physiologique de l’individu. Il faut donc se garder de l’erreur qui consisterait à se demander « ce que c’est en réalité » que l’intelligence, la mémoire, la volonté, l’émotivité, entendues dans le sens fonctionnel, et surtout de vouloir les définir en termes de psychologie introspective.

On peut ajouter que notre expérience quotidienne nous permet de formuler l’hypothèse que les réactions humaines sont le résultat d’un grand nombre de facteurs, d’aptitudes, dont l’ensemble constitue sa personnalité (au sens empirique du mot) : aptitudes sensorielles, motrices, intellectuelles, émotives, et ainsi de suite.

Tout cela permet de comprendre le point de vue auquel se place la psychologie du comportement. Ce qu’elle cherche à réaliser, c’est précisément d’arriver à une connaissance de l’homme en termes de traits psychologiques fonctionnels, et basée sur l’étude de ses réactions.

Le rôle de la recherche sera de caractériser et de dénombrer les facteurs requis pour expliquer les propriétés de l’action humaine. On pourra, bien entendu, prendre les classifications courantes comme point de départ : elles possèdent une valeur heuristique incontestable. On pourra, par exemple, partir de l’hypothèse qu’il existe chez chaque individu des facteurs correspondant à ce que nous appelons, dans le langage courant, intelligence, émotivité, etc., mais c’est aux méthodes expérimentales qu’il appartiendra de décider ensuite s’il s’agit en réalité de facteurs constitutifs dont les effets peuvent être isolés. Il leur appartiendra d’établir dans quelle mesure chaque facteur est autonome ou dépendant de la présence d’autres facteurs, si les différents facteurs sont hiérarchisés, lesquels sont fondamentaux, en un mot il leur appartiendra de découvrir la structure de la personnalité de l’homme (ou de l’animal). Elles pourront aboutir ainsi un jour, peut-être, à réaliser une reconstruction totale, mais indirecte et abstraite, de l’homme. Soulignons encore une fois à ce propos qu’il s’agit bien ici d’une reconstruction abstraite; que les facteurs dont il s’agit ne peuvent être conçus que comme des X et des Y, déterminants de l’action, mais dont nous ignorons la nature concrète. Il paraît nécessaire d’insister sur ce point parce que d’innombrables malentendus sont nés du fait que l’on utilise couramment, pour désigner les facteurs dont il s’agit ici, des termes qui, dans le langage habituel, ont une signification concrète.

Ce travail est basé, en dernière analyse, sur l’étude des couples Situation-Réponse, et le caractère expérimental que l’on entend assurer aux méthodes psychologiques demande évidemment que l’on utilise des Situations nettement définies, éventuellement standardisées, (comme c’est le cas dans les méthodes des tests), susceptibles d’être reproduites un grand nombre de fois et de manière identique. Le caractère scientifique de la recherche exige de plus que la Réponse puisse être nettement observée et même mesurée. Mais ceci demande quelques mots d’explication.

Parfois, les caractères de la Situation et ceux de la Réponse peuvent être enregistrés de façon objective. C’est, comme nous l’avons signalé déjà, le cas des problèmes de psycho-physique. Ces conditions se trouvent réalisées d’ailleurs dans bien d’autres recherches encore; lorsqu’il s’agit, par exemple, d’une Réponse motrice dont il faut déterminer la vitesse ou la précision, lorsqu’il s’agit de constater l’exactitude de la solution d’un problème, d’un problème de calcul par exemple, ou la justesse de la reconstruction d’une forme, ou encore la fidélité de la mémoire. La valeur de la Réponse pourra, dans tous les cas de cette espèce, être fixée d’une façon aussi objective que la précision du travail d’une machine, ou les déformations d’images produites par des lentilles défectueuses.

Mais il existe à côté de cela d’immenses domaines psychologiques et, soit dit en passant, des domaines qui semblent devoir aller s’élargissant, dans lesquels le caractère psychologique essentiel de la Réponse réside, comme nous l’avons signalé plus haut, dans sa « signification », tels les cas dans lesquels il importe de constater le changement d’attitude provoqué par une modification de la Situation, dans lesquels il importe de fixer par exemple, une expression plus ou moins fugitive de tristesse ou de mécontentement, une attitude de recherche ou de concentration, etc. Aucun appareil n’est capable, actuellement, de fixer ici la nature du changement produit. Le seul instrument enregistreur de l’aspect principal de la Réponse est l’homme lui-même; peu importe d’ailleurs qu’il soit le témoin direct de la réaction, ou qu’il l’observe indirectement par l’intermédiaire d’une photographie ou d’un film cinématographique.

De plus, pareilles Réponses peuvent donner lieu à des évaluations de degrés. C’est ce qui se présente par exemple, lorsque la Réponse consiste en une solution de problème, dont il y aura lieu de déterminer le caractère plus ou moins adéquat, lorsque la Réponse consiste en l’indication d’un idéal, d’une façon de sentir, d’une façon de voir du sujet, qui doivent être appréciés par l’expérimentateur, ou encore, pour prendre un cas classique assez simple, lorsque la Réponse se réduit à l’exécution d’un dessin ou à une réaction d’écriture dont l’expérimentateur devra évaluer la qualité. Or, l’appréciation de degré, de grandeur ne peut être faite, dans tous les cas de ce genre qu’en termes d’évaluation subjective car il s’agit de « valeurs humaines » dont, encore une fois, l’homme seul constitue et l’instrument enregistreur et l’instrument de mesure.

Il s’agit ici d’une question de toute première importance. Si l’on veut en effet, arriver à connaître la structure de la personne humaine il faut tenir compte de ces « valeurs humaines », il faut les « quantifier ». Pour connaître les traits fonctionnels constitutifs de la personnalité et surtout pour fixer leurs relations mutuelles, il est indispensable d’en obtenir une évaluation quantitative basée sur les rapports Situation-Réponse. Mais ceci est-il possible? Ne retombera-t-on pas fatalement dans des difficultés analogues à celles que nous avons rencontrées dans notre discussion de l’introspection, et le gâchis des appréciations ou des interprétations divergentes ne rendra-t-il pas de nouveau toute tentative scientifique illusoire ?

Qu’on ne s’y trompe pas! Les deux cas sont absolument différents. Dans celui de l’introspection, il s’agissait d’établir l’existence ou la non-existence de faits de conscience d’une espèce déterminée, et, là évidemment, des contradictions entre les affirmations des sujets constituaient un obstacle insurmontable. Ici au contraire, loin de ruiner toute possibilité de certitude, les différences individuelles réalisent les conditions nécessaires à la solution du problème, car elles permettent de mesurer des valeurs humaines. Ce fut le mérite incontestable de Thorndike d’avoir, par les développements qu’il a donnés aux principes posés par ses prédécesseurs Galton, Binet, Cattell et d’autres, montré qu’il était possible de constituer, à partir des appréciations subjectives de différences qualitatives de véritables échelles métriques de valeurs humaines, par l’application des méthodes statistiques. Et ceci marque, semble-t-il, une étape décisive dans l’histoire de la psychologie, et un progrès dont on ne saurait prévoir encore toute la portée. Jusqu’à présent, ces procédés statistiques ont surtout été appliqués aux recherches faites par la méthode des tests dans les domaines de la psychologie individuelle et de la psychologie pédagogique, et ils s’y sont montrés extraordinairement fructueux. Mesures d’intelligence, mesures d’aptitudes spéciales, tests pédagogiques, sont entrés dans la pratique courante et y ont reçu la consécration de leur valeur. Par contre, ces procédés n’ont pas encore joué, en psychologie générale, le rôle qu’ils sont appelés sans doute à y remplir. Il paraît cependant, et ceci est facile à comprendre d’après tout ce qui précède, qu’ils constituent l’une des méthodes de recherche les plus fécondes que l’on puisse entrevoir pour l’avenir.

Nous ne pouvons songer à entrer ici dans de plus amples explications à ce sujet : elles nous entraîneraient dans des développements techniques qui sortent du cadre de ce travail. Il est cependant nécessaire de rappeler tout au moins que d’autres méthodes statistiques, les méthodes de corrélation, introduites en psychologie par Spearman, permettent de mesurer également les relations qui unissent entre eux les différents facteurs qui sont à la base du comportement, et que ces méthodes constituent à l’heure actuelle le procédé le mieux adapté à la connaissance de la structure interne de la personnalité humaine.

Une conclusion générale se dégage de ce travail; c’est que les méthodes de recherche expérimentale ne permettent pas de constituer une science positive atteignant directement le « donné » de l’expérience. Ce « donné » constitue pour la psychologie scientifique un X au même titre que la matière et les forces pour les sciences physiques. Il en va de même pour les facteurs constitutifs de la personnalité humaine, qui sont à la base du comportement. Il est possible de les mesurer et d’en connaître les propriétés ainsi que la hiérarchie, mais cette connaissance demeure indirecte et la reconstruction de la personnalité entreprise par voie expérimentale reste une reconstruction tout abstraite. A ce point de vue, les résultats de la psychologie expérimentale ont, pour la réflexion philosophique, une portée analogue à celle des résultats obtenus par les sciences physiques.

Cette conclusion permet de situer exactement l’étude à laquelle ont été consacrées ces pages. Nous aurions pu, certes, chercher à énumérer les données acquises par la psychologie expérimentale qui, à l’heure actuelle, posent des problèmes philosophiques, et celles qui pourraient éventuellement fournir des éléments de solution de ces problèmes. Toutefois, avant de procéder à ce travail, il était indispensable de résoudre une question préalable : celle de la portée exacte des recherches psychologiques actuelles. C’est ce point que nous avons tenté de préciser ici.

A. MICHOTTE.

Louvain.