
Le sens du premier « Connais-toi toi-même » ou, la connaissance de soi avant Socrate
Jean Provençal
Résumé
« II s’agit ici d’une enquête philosophique visant, par une relecture de documents historiques et littéraires, à retrouver le sens d’origine de la maxime de sagesse « Connais-toi toi-même ». Son sens authentique a été perdu dans le foisonnement d’interprétation qu’elle a suscité depuis que Socrate en a fait un des thèmes de sa philosophie. Par la reconstitution de l’esprit de sagesse qui inspira sa composition, nous tentons de retrouver son sens originel. Dans ce processus, l’histoire de Delphes, où vraisemblablement la maxime fut inscrite, sera revisitée. Homère, Hésiode, Solon, Théognis, Heraclite, Pindare et Eschyle seront ensuite abordés afin de retrouver l’esprit de cette sagesse initiale. En fin d’analyse, nous serons confrontés au double enseignement de la maxime, une bipolarité fondamentale que l’on rencontre tout au long du développement de la sagesse grecque : la tension entre la thématique du dépassement de soi, vers l’excellence, et la thématique de la modération. »
Table des matières
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Introduction
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Quelques considérations philosophiques : 1-2
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Méthodologie : 3-5
Chapitre I – Les Débuts de Delphes
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1.1 – Autour de Delphes : 6-7
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1.2 – Le témoignage de l’archéologie : 7-9
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1.3 – La légende de l’installation d’Apollon à Delphes : 9-11
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1.4 – La Suite pythique : 11-16
Chapitre II – L’origine des maximes delphiques
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2.1 – Des maximes innombrables et anonymes : 17-18
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2.2 – Des maximes de sagesse : 18-19
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2.3 – Une sagesse d’un style aristocratique ? : 19-23
Chapitre III – Homère
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3.1 – Homère et les valeurs aristocratiques : 24-25
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3.2 – L’arèté : 25-283 (Note : probablement une erreur dans le document original pour 25-28)
Chapitre IV – L’aidôs
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4.1 – L’aidôs dans la bataille : 29-31
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4.2 – L’aidôs dans les rapports sociaux : 32
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4.3 – L’origine de l’aidôs : 35-36
Chapitre V – La sophrosunê
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5.1 – Étymologie : 37
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5.2 – Cinq occurrences de la sophrosunê chez Homère : 37-41
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Chapitre VI – La sagesse homérique
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6.1 – L’origine de la sagesse homérique : 42
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6.2 – Le combat de l’aidôs chez Homère : 42-44
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6.3 – La sophrosunê : 44-45
Chapitre VII – Hésiode
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7.1 – Le témoignage d’Hésiode : 46
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7.2 – La justice dans Les travaux et les jours : 46-47
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7.3 – Le travail, la justice et la volonté de Zeus : 48-50
Chapitre VIII – Solon
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8.1 – Solon, sa vie, son œuvre : 52-53
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8.2 – Solon et la justice : 53-56
Chapitre IX – Théognis
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9.1 – Sagesse et authenticité : 57-58
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9.2 – Aristocratie et modération : 58-62
Chapitre X – La nouvelle sagesse ionienne
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10.1 – La différence de l’Ionie : 63-65
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10.2 – Thalès le pionnier : 65-66
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10.3 – La naissance d’une école de pensée : 66-68
Chapitre XI – Héraclite
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11.1 – Héraclite et l’école de Milet : 69-72
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11.2 – Héraclite et la tradition : 72-74
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11.3 – Le mouvement éternel : 74-75
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11.4 – Le logos, le feu et le cosmos : 75-76
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11.5 – L’unité des opposés ou l’ordre du monde : 76-77
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11.6 – La sagesse : 77-79
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11.7 – Héraclite et la connaissance de soi : 79-84
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11.7.1 – Comme révélatrice du destin de l’humanité : 79-80
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11.7.2 – Comme dépassement de la nature humaine : 80-81
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11.7.3 – Comme élément constitutif de la sagesse : 81-83
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11.7.4 – Conclusion : 83-84
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Chapitre XII – Pindare
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12.1 – Deux poètes théologiens : 85-86
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12.2 – Pindare, Apollon et Delphes : 86-87
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12.3 – La théo-anthropologie de Pindare : 87-89
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12.4 – La théo-anthropologie et la connaissance de soi : 89-92
Chapitre XIII – Eschyle
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13.1 – Eschyle fondateur de la tragédie grecque : 93-94
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13.2 – La justice divine : 94-95
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13.3 – Les Suppliantes : 95-96
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13.4 – Les Perses : 96
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13.5 – Les Sept contre Thèbes : 96-97
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13.6 – L’Orestie : 98-104
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13.7 – La Prométhie et le « Connais-toi toi-même » : 104-114
Conclusion
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La récolte de sens : 115-116
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Le « Connais-toi toi-même » et l’arèté : 116
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Le « Connais-toi toi-même » et l’aidôs : 117-118
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Le « Connais-toi toi-même » et la modération : 118-119
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Le « Connais-toi toi-même » et la nouvelle philosophie ionienne : 119-120
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Le « Connais-toi toi-même » et l’anthropo-théologie de Pindare : 120-121
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Le sens d’origine du « Connais-toi toi-même » : 121-125
Introduction
Quelques considérations philosophiques Cette enquête vise à retrouver le sens d’origine d’une maxime morale de la Grèce antique. Pour bien en comprendre l’intérêt, il faut la resituer dans un ensemble de préoccupations philosophiques plus générales. La quête du sens authentique de cette maxime delphique est envisagée ici comme un chemin privilégié pour accéder à la sagesse grecque, cette sagesse qui est au carrefour de toute la culture grecque ancienne et qui est à la source de la philosophie occidentale. Car, en effet, si la philosophie est bien ce que son nom indique, une quête, un désir de sagesse (philo-sophos), la première tâche du penseur qui veut s’inscrire dans la tradition philosophique consiste alors à définir cette sagesse. S’offre alors à lui deux chemins, soit il considère cette sagesse comme quelque chose qui exista mais fut perdue, soit il la considère comme quelque chose qui reste à atteindre. Dans cette recherche nous explorerons la première avenue et tenterons de saisir quelle était cette sagesse ancestrale, aïeule de la philosophie grecque, en analysant un de ses enseignements le plus retentissant: le « Connais-toi toi-même ». S’il est besoin de retourner aux sources, c’est que le Connais-toi toi-même » a suscité tellement d’interprétations qu’on ne sait plus ce qui était entendu par-là au départ. Comment alors pourrons-nous démêler le sens premier de la maxime des autres interprétations plus tardives? Sur ce sujet, deux auteurs ont contribué à orienter notre recherche au cœur de l’antiquité grecque, il s’agit de Jean Defradas et de Pierre Courcelle. Le premier précise que ce qui rend la tâche si difficile, c’est que la maxime a été si souvent reprises par les philosophes qu’il est presque devenu impossible de l’interpréter indépendamment de leurs systèmes (Voir Jean Defradas, Les thèmes de la propagande delphique, Paris, Les Belles Lettres, 1972, p.277). Le deuxième va plus loin et précise à partir de quel penseur, selon lui, la maxime perd son sens premier: «C’est Socrate qui infléchit le gnoti sauton du sens religieux au sens philosophique (…) » (Pierre Courcelle, Connais-toi toi-même de Socrate à St-Bernard, Tome 1, Paris: Études Augustiniennes, 1974, p.13.). On comprend mieux maintenant dans quelle mesure le titre et le sous-titre de cet ouvrage sont équivalents. Le sens premier de la maxime précède l’interprétation qu’en fit Socrate. C’est, en effet, dans l’œuvre de Platon, dans les dialogues socratiques, que le « Connais-toi toi-même » est pour la première fois mis en question et interprété (Platon, Alcibiade I, 130 e; Pmtagoras, 343 a; Charmide, 164 d-e; Phèdre, 229 e; Philèbe, 48 c; Timée, 72 a; Lois, XI, 923 a.), avant, il était cité sans que la question de sa signification soit posée: son sens, semble-t-il, allait de soi. Pour retrouver ce sens pré-philosophique de la maxime, J. Defradas nous indique que « C’est en nous référant aux sources les plus anciennes que nous aurons des chances d’en connaître la valeur authentique. » (Defradas, Les thèmes de la propagande delphique, 211). Tel sera donc notre approche: partant des tous premiers balbutiements de la sagesse grecque, nous remonteront lentement son évolution, à l’affût de tout ce qui pourrait se rapporter à la connaissance de soi; nous remonterons ainsi l’histoire jusqu’au temps où commence à apparaître la maxime dans les textes antiques. Chemin faisant, nous aborderons les œuvres de Homère, Hésiode, Solon, Théognis, Héraclite, Pindare et Eschyle. À travers ces auteurs, nous chercherons à parfaire notre connaissance de la sagesse pré-philosophique grecque. Ce bagage historique et culturel nous servira de contexte. Car, il faut le dire dès maintenant, il y a une difficulté inhérente à l’interprétation des maximes delphiques, c’est l’absence de contexte. En effet, ces maximes ne font pas partie d’une œuvre littéraire et on ne connaît pas non plus leur auteur. C’est why nous nous attarderons longuement à reconstruire le contexte géographique, historique et surtout littéraire, religieux et « philosophique » de la maxime afin de reconstituer autant que possible l’esprit dans lequel cette formule de sagesse fut composée et pensée. Nous serons ainsi mieux placés pour comprendre l’enseignement du «Connais-toi toi-même » et plus à même de distinguer son sens traditionnel des différentes significations philosophiques qui lui ont été données par la suite
Méthodologie
Quant à la méthode utilisée, notre recherche ne s’embarrasse d’aucun préjugé d’école. Elle emprunte ça et là (Je pense ici à la méthode diaporématique d’Aristote : « (…) quand on veut résoudre une difficulté, il est utile de l’explorer d’abord soigneusement en tous sens, car l’aisance où la pensée parviendra plus tard réside dans le dénouement des difficultés qui se posaient antérieurement, et il n’est pas possible de défaire un nœud sans savoir de quoi il s’agit. », dans Aristote, Métaphysique, traduction de Jean Tricot, livre B, 1, 995 a, 28-29, Paris : Vrin, 1962, p.121, voir aussi l’explication de la note 2 de Jean Tricot à la page 119 du même livre.) quelques éléments du questionnement philosophique traditionnelle, seulement parce que cela va de soi: elle pose une question, fait le tour des problèmes, élabore un chemin, une piste de solution, et le suit, tout simplement, enfin… aussi simplement que possible! Rien ici de magique, notre méthode ne contribuera à fournir une réponse à notre question que dans la mesure où elle structurera notre démarche, rien de plus.
Cependant, et vu l’importance de la question, notre réflexion ne peut être inconsciente d’elle-même et doit poser quelques exigences. En premier lieu, puisque notre questionnement philosophique s’articule autour de l’enseignement d’une maxime ancienne, la rigueur de notre recherche dépendra de notre capacité à reconstruire l’esprit de cet enseignement, à retrouver à partir de l’évolution de certaines tendances les véritables racines de cette sagesse. Cette première étape, qui consiste à replacer la maxime dans le contexte de sa création, nous permettra d’orienter notre quête, de savoir quelles voies s’ouvrent à nous et dans quelles directions nous pourrons chercher la réponse à notre question. Mais une telle reconstitution ne sera pas de tout repos. Ce sera comme vouloir trouver la place exacte d’une pièce de casse-tête incomplet à partir d’une image hypothétique. Car, en effet, l’antiquité est un casse-tête immense dont seules subsistent quelques pièces éparses épargnées par le temps.
En second lieu, la valeur de notre travail dépendra de la précision dialectique du questionnement. Une fois l’élément en question fixé dans son contexte, la justesse de notre Je pense ici à la méthode diaporématique d’Aristote: « (…) quand on veut résoudre une difficulté, il est utile de l’explorer d’abord soigneusement en tous sens, car l’aisance où la pensée parviendra plus tard réside dans le dénouement des difficultés qui se posaient antérieurement, et il n’est pas possible de défaire un nœud recherche reposera sur notre capacité logique à produire, à partir de la question première, un ensemble de sous questions susceptibles de réponses, chaque réponses partielles agissant naturellement comme stimulant pour une nouvelle question jusqu’à l’épuisement du questionnement, c’est-à-dire, jusqu’à ce que l’exploration des différentes possibilités de réponse ait épuisé les données en notre possession et qu’il ne reste plus qu’à conclure au mieux d’après ce qui ressort de tout ce périple philosophique. C’est là l’aspect proprement méditatif de notre recherche un tâtonnement philosophique qui forge, à force d’essais et d’erreurs, la difficile route de la pensée. La valeur de vérité de ce cheminement ne peut être garanti par aucune méthode à elle seule sans que le discernement, l’instinct et la sincérité du désir d’apprendre du philosophe n’y soient pleinement engagés…
Le troisième élément qui jouera dans l’orientation de notre démarche est sans contredit une certaine exigence de concision. Notre sujet embrasse un horizon infini, plongeant aux sources de l’histoire occidentale. Devant les lacunes navrantes de l’histoire de notre culture, souvent, les esprits trop curieux s’accrochent à des spéculations comme à des fantômes. Il nous faudra donc, devant de nombreuses hypothèses aussi attrayantes qu’improbables, savoir passer notre chemin, accepter notre ignorance et contenir notre curiosité, c’est la seule condition pour arriver à destination à temps: les méandres de l’histoire sont infinis, mais notre travail ne doit pas le rester. Ainsi, sans s’empêcher d’aborder parfois certaines conjectures raisonnables et utiles pour la progression de notre enquête, notre recherche devra toujours se limiter à l’essentiel; s’appuyer toujours sur ce qui est le plus sûr, c’est-à-dire, sur ce qui est le moins contesté et contestable, quitte à rebrousser chemin parfois et entreprendre l’ascension à partir d’un chemin nouveau.
Le danger le plus menaçant pour notre recherche sera sûrement l’attrait de certains raccourcis imaginaires qui, prenant un désir pour une réalité, simplifierait les choses sans prendre en compte certains faits contraires, c’est pourquoi d’ailleurs nous aborderons d’entrée de jeu l’aspect légendaire de notre sujet afin certes, de ne pas ignorer le caractère sacré et religieux qui entoura la sagesse primitive et même, de s’en imprégner un peu, pour ensuite s’en distancer et tenter de nous former une interprétation à partir des faits que notre enquête réussira à dégager de la culture grecque. Il faudra donc, savoir user de sagesse avant même de pouvoir bénéficier de tous ses enseignements et toujours choisir la route du milieu, celle qui, ni trop hardie, ni trop négative, nous conduira le plus sûrement à la science.
