Article # 302 – Philosophical practice, Édition spéciale, Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, 2023

RAPPORT DE LECTURE


Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, 2023


Voici un rapport de lecture approfondi et rigoureusement structuré analysant les contributions majeures du volume 7 (2023) de la revue Tetsugaku, consacré au thème de la Pratique Philosophique (Philosophical Practice). Ce rapport respecte scrupuleusement les données textuelles fournies, sans extrapolation, et intègre des citations bilingues pour en garantir la fidélité académique.

Introduction générale du volume

Le volume 7 de Tetsugaku s’inscrit dans un continuum thématique direct avec les deux numéros précédents : le volume 5 dédié au « Soin » (Care) en 2021 et le volume 6 dédié à la « Catastrophe » (Catastrophe) en 2022. Comme le souligne la préface de BABA Tomokazu, la pratique philosophique au Japon s’est fortement développée hors des cercles académiques au cours de la dernière décennie. Ce mouvement a été stimulé à la fois par l’essor des cafés philosophiques urbains et par les réformes éducatives du ministère de l’Éducation (MEXT) visant un « apprentissage profond, interactif et proactif » pour surmonter l’incertitude sociétale (l’ère VUCA) née des catastrophes comme celle du 11 mars 2011.

1. Analyse de l’article de Susan T. Gardner

Education After Auschwitz: Take Two

Résumé et Thèse Centrale

Susan T. Gardner réactualise le plaidoyer formulé en 1966 par Theodor Adorno dans son essai « L’éducation après Auschwitz ». Elle soutient que les tendances à la barbarie (tribalisme, conformisme, pensée de groupe) restent biologiquement ancrées chez l’être humain et continuent de menacer nos sociétés démocratiques. La thèse de Gardner est que la seule véritable immunisation contre cette barbarie réside dans le renforcement de l’autonomie critique par une éducation dialogique structurée, inspirée notamment de la Philosophy for Children (P4C).

Développement et Arguments Factuels

  • La propension biologique au tribalisme : En s’appuyant sur les travaux de Joshua Greene et de Paul Bloom, l’autrice rappelle que les êtres humains sont évolutivement programmés pour favoriser leur propre groupe (Us) au détriment des autres (Them). La rationalité est alors souvent détournée pour filtrer les informations discordantes afin de rationaliser des biais idéologiques préexistants.

  • La structure de l’éducation de l’autonomie : Gardner insiste sur le fait que l’autonomie n’est pas le simple non-conformisme individualiste (qui peut s’avérer tout aussi dogmatique), mais la soumission volontaire de sa propre pensée à la force de la raison objective et impartiale.

  • Les garde-fous éducatifs face aux modèles dominants :

    • Critique de l’éducation hiérarchique : Le modèle traditionnel du « sage sur scène » (sage on the stage) est inefficace pour former l’autonomie, car il habitue l’élève à ingérer des messages d’autorité plutôt qu’à évaluer leur valeur de vérité.

    • Critique de la promotion de l’empathie : Contrairement aux idées reçues, Gardner (rejoignant Paul Bloom) critique les programmes centrés uniquement sur l’empathie. L’empathie fonctionne comme un projecteur à faisceau étroit et peut biaiser le jugement moral en faveur d’un individu au détriment du collectif, là où une compassion rationnelle distancée s’avère bien plus juste.

Citations Textuelles Illustratives

« The premier demand upon all education is that Auschwitz not happen again. » / « La demande première imposée à toute éducation est qu’Auschwitz ne se reproduise plus. »

« Autonomy indeed requires conformity, but conformity to the demanding force of objective or impartial reasoning. » / « L’autonomie exige en effet une forme de conformité, mais une conformité à la force exigeante du raisonnement objectif ou impartial. »

Notice Bibliographique

GARDNER, Susan T. « Education After Auschwitz: Take Two ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 13–34.

2. Analyse de l’article de Peter B. Raabe

On Self-Defeating ‘Mental Viruses’: An Interdisciplinary Study in Philosophy, Psychiatry, & Mental Healthcare

Résumé et Thèse Centrale

Peter B. Raabe remet radicalement en question le paradigme réductionniste de la psychiatrie biologique contemporaine (ou bio-psychiatrie). Il soutient que la détresse mentale, qualifiée à tort de « maladie mentale », relève d’abstractions conceptuelles, de conflits existentiels ou de traumatismes environnementaux plutôt que de dysfonctionnements organiques ou de « déséquilibres chimiques » cérébraux. À l’aide de la métaphore du « virus mental », Raabe démontre que la thérapie par la parole (talk therapy), ancrée dans le dialogue philosophique et la logique informelle, s’avère plus efficace et moins nocive que les traitements psychotropes.

Développement et Arguments Factuels

  • L’erreur de catégorie esprit/cerveau : En convoquant Berkeley, Ryle et Damasio, Raabe rappelle que le cerveau est le support physique (le livre), tandis que l’esprit est l’activité cognitive non matérielle (l’histoire). Attribuer des intentions ou des sentiments au cerveau biologique constitue une erreur de catégorie majeure.

  • L’étude de cas (Khalida) : L’auteur illustre son propos par le cas clinique d’une étudiante brillante en philosophie, expulsée temporairement pour ses désaccords passionnés avec un professeur paternaliste. Diagnostiquée hâtivement par le psychiatre de l’université comme souffrant de dépression clinique, d’anxiété et de paranoïa, elle a vu sa détresse exacerbée par des médicaments qui altéraient sa perception. Quelques séances de consultation philosophique axées sur la déconstruction de ses jugements et la distinction entre sa responsabilité et l’injustice institutionnelle ont permis d’éliminer ces « virus mentaux » autodestructeurs.

  • La logique informelle contre les virus mentaux : Raabe inclut un appendice détaillant les paralogismes (fallacies) qui obscurcissent le raisonnement des patients et génèrent des souffrances (fausse analogie, conclusion hâtive, pente glissante, etc.). La philosophie agit ici comme un agent antiviral en restaurant l’autonomie cognitive et l’autosuffisance du sujet.

Citations Textuelles Illustratives

« Biochemical formulas are only effective within biological tissues, while ‘mental illnesses’ and mental viruses are non-biological metaphors. » / « Les formules biochimiques ne sont efficaces qu’au sein des tissus biologiques, alors que les ‘maladies mentales’ et les virus mentaux sont des métaphores non biologiques. »

« A dose of philosophy generates no negative side-effects, and does not leave the patient to deal with agonizing withdrawal symptoms. » / « Une dose de philosophie ne génère aucun effet secondaire négatif et ne laisse pas le patient face à de douloureux symptômes de sevrage. »

Notice Bibliographique

RAABE, Peter B. « On Self-Defeating ‘Mental Viruses’: An Interdisciplinary Study in Philosophy, Psychiatry, & Mental Healthcare ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 35–54.

3. Analyse de l’article de NISHIMURA Takahiro

Words as « Fibers of the Mind »: « Re-narrative » of the Earthquake Disaster through Philosophical Dialogue

Résumé et Thèse Centrale

Nishimura Takahiro explore les possibilités de la pratique philosophique au sein des zones dévastées par le Grand tremblement de terre de l’Est du Japon du 11 mars 2011. S’appuyant sur l’écrivain Yo Henmi et le philosophe Kiyokazu Washida, il avance que la crise la plus profonde après une catastrophe d’une telle ampleur est le « manque de mots » ou le « vide verbal » pour exprimer l’indicible. L’objectif des « cafés philosophiques » mis en place à Sendai (Thinking Table) est d’offrir un espace horizontal sécurisé permettant aux survivants de retrouver les mots considérés comme les « fibres de l’esprit », indispensables pour reconstruire leur vision du monde brisée.

Développement et Arguments Factuels

  • La nécessité de la re-narration : La perte de repères fondamentaux et de proches pousse les individus vers un déséquilibre existentiel profond. Washida explique que les émotions se tissent à travers les mots ; sans eux, la douleur reste informe et impossible à apaiser.

  • Le traitement de la culpabilité des survivants : Au cours de plus de 70 sessions organisées depuis 2011, le thème récurrent a été la culpabilité intense éprouvée par les rescapés face à ceux qui ont été emportés par le tsunami. Le café philosophique permet de verbaliser cette dette morale sans l’enfermer instantanément sous l’étiquette clinique ou réductionniste de « culpabilité du survivant ».

  • La structure de la méthodologie dialogique : L’auteur formalise le déroulement des séances en 7 étapes précises :

    1. Mise en place d’un espace de dialogue horizontal sans hiérarchie.

    2. Choix de thèmes ancrés dans la vie quotidienne.

    3. Garantie de la sécurité intellectuelle des participants.

    4. Processus de prise de parole, d’écoute bienveillante et de critique (krinein, diviser/distinguer).

    5. Partage et extraction collective de mots-clés conceptuels.

    6. Examen minutieux et mise à distance critique de ces mots-clés.

    7. Établissement d’un « axe de référence » conceptuel provisoire (au tableau) sans recherche de consensus forcé.

Citations Textuelles Illustratives

« Emotions are woven with words, and without words, all emotions would be amorphous and indistinguishable. » / « Les émotions sont tissées avec des mots, et sans mots, toutes les émotions seraient amorphes et indistinctes. »

« We should not rephrase this guilt using technical terms such as « survivor’s guilt » and pretend to comprehend it. » / « Nous ne devrions pas reformuler cette culpabilité en utilisant des termes techniques tels que ‘la culpabilité du survivant’ pour prétendre la comprendre. »

Notice Bibliographique

NISHIMURA, Takahiro. « Words as ‘Fibers of the Mind’: ‘Re-narrative’ of the Earthquake Disaster through Philosophical Dialogue ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 55–76.

4. Analyse de l’article de MURASE Tomoyuki

What makes us P4C teachers?

Résumé et Thèse Centrale

Murase Tomoyuki s’interroge sur la nature de la compétence spécifique requise pour être un enseignant efficace au sein du programme Philosophy for Children (P4C). Enseignants et élèves y bâtissent ensemble une Communauté de Recherche (Community of Inquiry, CoI). L’auteur s’appuie sur la distinction théorique de Gilbert Ryle entre « savoir-que » (knowing-that) et « savoir-faire » (knowing-how). Sa thèse centrale est que l’attribut distinctif d’un enseignant de P4C n’est pas la connaissance propositionnelle de la philosophie académique, mais une compétence intelligente et adaptative qu’il nomme le savoir-faire du questionnement (Questioning Know-How, QKH).

Développement et Arguments Factuels

  • Limites du savoir philosophique propositionnel : Si l’approche par les contenus philosophiques classiques (justice, esprit, vérité) est importante, la simple érudition académique ne garantit pas la capacité à animer une CoI. Le savoir propositionnel décrit des états de fait mais n’offre aucun levier méthodologique pour faciliter une discussion dynamique.

  • Les deux dimensions du Knowing-How : Le QKH combine une dimension pratique (ajuster ses interventions en fonction des retours complexes du groupe) et une dimension épistémique (l’acquisition d’une « oreille philosophique »). Cette oreille permet de percevoir la portée philosophique sous-jacente des propos parfois maladroits des enfants.

  • La double nature paradoxale du QKH : Le savoir-faire du questionnement possède une double valence :

    • Un aspect intelligent : Formuler la bonne question au bon moment et clarifier les axes de recherche.

    • Un aspect ignorant : Adopter une posture socratique de non-savoir, car l’ignorance authentique face à l’inconnu est la condition même de la continuité de la recherche. Les questions d’évaluation traditionnelles des enseignants ne sont donc pas de vraies questions philosophiques.

Citations Textuelles Illustratives

« The ‘something’ that P4C teachers should have belongs to the category of knowing-how or intelligent skills, not the propositional knowledge of academic philosophy. » / « Le ‘quelque chose’ que les enseignants de P4C doivent posséder appartient à la catégorie du savoir-faire ou des compétences intelligentes, et non à la connaissance propositionnelle de la philosophie académique. »

« The paradoxical nature of QKH is interesting in itself […] those who possess QKH are the ‘intelligent ignorant’. » / « La nature paradoxale du QKH est intéressante en soi […] ceux qui possèdent le QKH sont les ‘ignorants intelligents’. »

Notice Bibliographique

MURASE, Tomoyuki. « What makes us P4C teachers? ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 79–96.

5. Analyse de l’article de Nimet KÜÇÜK

The Role of Experience for the Participants in Socratic Dialogue

Résumé et Thèse Centrale

Nimet Küçük examine le rôle de l’expérience vécue au sein du Dialogue Néo-Socratique (NSD) formalisé dans la tradition de Leonard Nelson et Gustave Heckmann. Le NSD est une enquête philosophique collective rigoureuse où les participants partent obligatoirement d’un exemple concret extrait de leur vie réelle pour répondre à une question philosophique générale. Küçük démontre que l’expérience vécue sert de fondement indispensable au processus d’abstraction régressive. Ce parcours permet d’extraire les principes conceptuels obscurs qui guident nos jugements quotidiens.

Développement et Arguments Factuels

  • La structure opérationnelle du NSD : Contrairement aux débats académiques, le NSD interdit l’usage d’exemples hypothétiques ou d’expériences de pensée. Les participants doivent raconter un événement réel, complet et clos où ils ont été acteurs et non simples spectateurs. Le groupe sélectionne ensuite par consensus un seul exemple qui servira de base de falsification et de clarification tout au long du processus, lequel peut durer plusieurs jours.

  • Le concept d’Elenchus de groupe : Inspiré de Platon, le NSD confronte les préjugés et les incohérences de l’opinion superficielle par l’examen minutieux de l’exemple. Ce moment de réfutation ou de honte constructive génère la conscience collective de l’ignorance, point de départ incontournable de la recherche de la vérité.

  • L’abstraction régressive : En inversant le processus logique habituel (qui part des prémisses pour déduire les conséquences), la méthode régressive part du jugement d’expérience singulier pour remonter vers la proposition générale ou le principe métaphysique fondamental sur lequel repose ce jugement.

Citations Textuelles Illustratives

« Concepts without content are empty […] the term content refers to empirical content. » / « Les concepts sans contenu sont vides […] le terme contenu fait ici référence au contenu empirique. »

« The regressive method consists in rooting the consequence in experience by asking participants to describe an actual event in which they experienced their belief. » / « La méthode régressive consiste à enraciner la conséquence dans l’expérience en demandant aux participants de décrire un événement réel au cours duquel ils ont fait l’expérience de leur croyance. »

Notice Bibliographique

KÜÇÜK, Nimet. « The Role of Experience for the Participants in Socratic Dialogue ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 97–106.

6. Analyse de l’article de Flavia Baldari

Does Philosophical Practice Help? An Inquiry through a Philosophical Dialogue in Medical Settings

Résumé et Thèse Centrale

Flavia Baldari interroge le statut de la pratique philosophique en tant que profession d’aide au sein des milieux de la santé. Elle prend pour objet d’étude l’OncoloCafé, un café philosophique fondé en 2016 à l’hôpital universitaire d’Osaka pour les patients atteints de cancer ou de maladies incurables (comme la SLA), leurs familles et les soignants. Baldari soutient que si la philosophie produit des effets bénéfiques indéniables sur le bien-être, elle ne saurait être qualifiée de « thérapeutique » au sens médical d’un traitement curatif à court terme. Son aide est indirecte : elle offre un cadre phénoménologique permettant de restructurer le rapport du sujet à sa propre existence bouleversée par la maladie.

Développement et Arguments Factuels

  • La déstructuration existentielle par la maladie : En mobilisant la phénoménologie du « corps vécu » (Lived Body) d’Husserl et le concept de projection du Dasein chez Heidegger, l’autrice explique que la maladie ne se réduit pas à une défaillance organique isolée. L’annonce d’un cancer modifie radicalement les possibilités temporelles et relationnelles de l’individu, déstructurant totalement l’identité et la vision du monde antérieures du patient.

  • Le protocole de l’OncoloCafé : Pour rompre le dualisme rigide entre « bien portants » et « malades », les thèmes choisis à l’OncoloCafé ne portent jamais directement sur la pathologie, mais sur des concepts existentiels larges (ex. : « Qu’est-ce que le bonheur ? », « Que signifie faire de son mieux ? »). Le dialogue y est strictement horizontal : médecins et patients y disposent d’une dignité rationnelle égale.

  • Le passage de la narration à la réflexion : La narration biographique sert uniquement de point de départ pour ancrer la réflexion. Le rôle du facilitateur est de guider le groupe pour dégager une conscience partagée et de nouvelles significations, ce qui s’avère parfois inconfortable voire douloureux (en mettant l’individu face à l’imminence de sa mortalité) mais indispensable pour reconstruire de nouveaux appuis existentiels.

Citations Textuelles Illustratives

« The goal of a philosophical practice […] is, rather, to think together, to clarify our thoughts and narrations, or in other words, to try to understand and make sense of our lives and experiences. » / « Le but d’une pratique philosophique […] est plutôt de penser ensemble, de clarifier nos pensées et nos narrations, ou en d’autres termes, d’essayer de comprendre et de donner un sens à nos vies et à nos expériences. »

« It cannot be therapeutic if we understand its meaning as ‘relating to the treatment of disease or disorders by remedial agents or methods’. » / « Elle ne peut être thérapeutique si l’on entend par là ce qui ‘se rapporte au traitement d’une maladie ou de troubles par des agents ou des méthodes d’atténuation’. »

Notice Bibliographique

BALDARI, Flavia. « Does Philosophical Practice Help? An Inquiry through a Philosophical Dialogue in Medical Settings ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 106–123.

7. Analyse de l’article de Pablo Muruzabal Lamberti et K?NO Tetsuya

Fighting for Sophia: The Intimate Relationship between Martial Arts and Philosophy as a Way of Life

Résumé et Thèse Centrale

Les auteurs examinent les liens étroits et interculturels existant entre les arts martiaux et la philosophie envisagée comme mode de vie (philosophy as a way of life) en Grèce classique et dans le Japon féodal. S’appuyant sur les travaux de Pierre Hadot relatifs aux « exercices spirituels », ils défendent la thèse selon laquelle les arts martiaux (la lutte grecque ou le sabre japonais) constituent des exercices spirituels actifs fondamentaux. Loin d’être de simples techniques de violence ou de destruction, ces pratiques corporelles agissent comme des compléments indispensables à la dialectique conceptuelle pour harmoniser l’âme, tester les vertus cardinales et soutenir la quête de la sagesse (Sophia).

Développement et Arguments Factuels

  • La notion d’Ag?n (la lutte constructive) : En analysant Hésiode et la lecture qu’en fait Nietzsche, l’article distingue deux visages de la discorde : la haine destructrice (Eris) et l’émulation compétitive salutaire (Neid). C’est cette seconde force qui innerve le concept d’ag?n, cadre où s’inscrivent la gymnastique et la lutte au sein de la palestre. Pour Platon (lui-même lutteur émérite), la lutte debout incarne les valeurs de loyauté, de courage et d’endurance (perseverantia) nécessaires aux gardiens de la cité, la maîtrise du corps témoignant directement de la santé rationnelle de l’âme.

  • La philosophie du sabre de Yagy? Munenori : Dans le Japon de l’ère Tokugawa pacifiée, Munenori redéfinit le maniement du sabre à la lumière du zen (ichinyo, unité du sabre et du zen). Il substitue au sabre qui tue (setsunin t?) le sabre qui donne la vie (katsunin ken). Gagner ne consiste plus à terrasser l’adversaire par la force brute, mais à ajuster l’intervalle d’espace-temps (ma’ai) pour canaliser, esquiver et éveiller le mouvement de l’autre de manière bénéfique. Cette attention immédiate s’apparente au concept contemporain de « tact pédagogique ».

  • L’application contemporaine (Rotterdam Skillcity) : Le programme éducatif néerlandais RSC, conçu par Henk Oosterling, intègre la pratique du judo/aikido avec des leçons de philosophie socratique au sein de quartiers défavorisés. L’objectif est de développer une « spiritualité physique » globale et une autonomie relationnelle chez les enfants en les confrontant aux dimensions physiques et mentales du conflit.

Citations Textuelles Illustratives

« Martial arts and philosophy can both be seen as agonistic arts that share a concern for a perfection of order and form. » / « Les arts martiaux et la philosophie peuvent tous deux être considérés comme des arts agonistiques partageant le souci d’une perfection de l’ordre et de la forme. »

« In the practice of martial arts, the truth is in the pudding, one cannot take refuge in words, which can be a humbling and insightful experience. » / « Dans la pratique des arts martiaux, la vérité est dans le concret (l’action), on ne peut se réfugier dans les mots, ce qui peut s’avérer être une expérience d’humilité et d’introspection. »

Notice Bibliographique

MURUZABAL LAMBERTI, Pablo et K?NO, Tetsuya. « Fighting for Sophia: The Intimate Relationship between Martial Arts and Philosophy as a Way of Life ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 124–142.

8. Analyse de l’article de Felipe Cuervo Restrepo

A Sketch of Kogui Metaphysics

Résumé et Thèse Centrale

Felipe Cuervo Restrepo réalise un exercice de philosophie pratique interculturelle en traduisant les structures conceptuelles des mythes du peuple autochtone Kogui de Colombie à l’aide des outils formels de la logique modale et du réalisme modal contemporain. Sa thèse est que la métaphysique Kogui, loin d’être un ensemble d’allégories naïves ou relativistes, constitue un système perspectiviste rigoureux où la Réalité n’est autre que la Nature définie comme l’intersection trans-mondaine d’individus dotés de perspectives à la première personne.

Développement et Arguments Factuels

  • L’analyse philosophique des mythes Kogui : L’auteur extrait cinq principes directeurs de trois récits fondamentaux (la création de Gaulchováng, le voyage de Máma Nuhúna parmi les animaux et le masque de Duginávi):

    1. La réalité est perspectivale (l’esprit premier ou alúna précède les objets factuels).

    2. Ce perspectivisme n’est pas un relativisme absolu, car les entités restent réidentifiables à travers le changement de point de vue.

    3. Les perspectives réelles dépassent le seul cadre du règne humain ou animal (ex. : la rivière qui se révèle être une femme capable d’aimer).

    4. La multiplication et la découverte des perspectives constituent l’essence même de la connaissance vraie.

    5. Il n’existe aucune réalité absolue indépendante ou « nouménale » en dehors de ces perspectives.

  • La sémantique des mondes possibles comme outil de traduction : Cuervo Restrepo utilise la désignation rigide de Kripke pour expliquer comment nous pouvons suivre l’identité d’un sujet (ex. : Tartini) dans plusieurs mondes possibles bien que ses attributs y changent du tout au tout. Dans l’analogie spatio-temporelle qu’il propose, les individus possèdent des extensions ou « parties modales ».

  • Implications éthiques : En refusant de lier le statut de « sujet éthique » à la possession exclusive de la rationalité factuelle humaine dans notre monde actuel, le système Kogui permet d’attribuer une subjectivité intrinsèque aux entités naturelles (montagnes, cours d’eau). Cela place de facto l’être humain sur un pied d’égalité morale absolue avec la Nature.

Citations Textuelles Illustratives

« The metaphysical worldview behind Kogui myths can be understood as advocating for a very specific kind of modal realism, in which different possible worlds […] actually intersect at individuals. » / « La vision métaphysique du monde qui sous-tend les mythes Kogui peut être comprise comme la défense d’un type très spécifique de réalisme modal, dans lequel les différents mondes possibles […] s’intersectent réellement au niveau des individus. »

« Lacking these traits in our actual world does not imply that an individual lacks subjectivity in all possible worlds. » / « Le fait de ne pas posséder ces traits dans notre monde actuel n’implique pas qu’un individu soit dépourvu de subjectivité dans tous les mondes possibles. »

Notice Bibliographique

RESTREPO, Felipe Cuervo. « A Sketch of Kogui Metaphysics ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 143–164.

9. Analyse de l’article de Leonardo Marques Kussler

Roots of philosophical hermeneutics in Gadamer’s reading of the Philebus: ethics, practical knowledge and understanding

Résumé et Thèse Centrale

L’auteur met en lumière les racines éthiques et platoniciennes de l’herméneutique philosophique de Hans-Georg Gadamer. Bien que la critique associe couramment les concepts fondamentaux de Wahrheit und Methode (1960) à la réappropriation gadamérienne de la phronesis aristotélicienne, Kussler démontre que cette assise éthique est déjà présente de manière décisive dans sa thèse d’habilitation de 1929 (Platos dialektische Ethik), consacrée au dialogue du Philèbe de Platon. La thèse centrale est que l’herméneutique comme « art de la compréhension » naît directement de la dialectique existentielle socrato-platonicienne, où la vérité survient non par une posture de domination théorique, mais au sein de l’interaction dialogique engagée entre les êtres humains.

Développement et Arguments Factuels

  • Le contexte de la rupture phénoménologique : Développée sous la supervision formelle de Heidegger à Marburg, la lecture gadamérienne du Philèbe s’écarte de l’approche néo-kantienne (qui privilégiait l’immortalité des Idées abstraites) pour envisager le dialogue comme une activité phénoménologique vivante. Gadamer s’éloigne cependant de Heidegger en refusant d’orienter la phronesis vers une pure ontologie de l’être, préférant l’enraciner dans la dynamique de la relation humaine et de l’éthique de l’altérité.

  • L’analyse du Philèbe : Le dialogue platonicien met en scène l’opposition entre la vie consacrée aux plaisirs physiques (Protarchos/Philèbe) et la vie vouée à la pure connaissance rationnelle (Socrate). La conclusion socratique est que la vie humaine authentiquement bonne réside dans une « vie mixte » (???? ???????), un alliage mesuré, proportionné et harmonieux entre raison et affect.

  • La fusion des horizons herméneutiques : Pour Gadamer, la structure de la dialectique platonicienne (division et combinaison d’arguments) préfigure le concept de « fusion des horizons ». Comprendre suppose l’acceptation de sa propre finitude et de ses préjugés (Vorurteile), afin de se laisser guider par la parole de l’interlocuteur, l’art de la mesure (Meßkunst) devenant ainsi le fondement d’une esthétique de l’existence où le dialogue authentique transforme l’être même des participants.

Citations Textuelles Illustratives

« Human understanding necessarily passes through the conversational interaction of human beings—and not through the deduction of a subject by a given object. » / « La compréhension humaine passe nécessairement par l’interaction conversationnelle des êtres humains — et non par la déduction d’un sujet à partir d’un objet donné. »

« The dialectics becomes ethics, for, in Gadamer’s view, it is about a conversation about shared understanding. » / « La dialectique devient éthique, car, selon Gadamer, il s’agit d’une conversation visant une compréhension partagée. »

Notice Bibliographique

KUSSLER, Leonardo Marques. « Roots of philosophical hermeneutics in Gadamer’s reading of the Philebus: ethics, practical knowledge and understanding ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 165–177.

10. Analyse de l’article de TANAKA Naomi

From Wonder to ‘Co-Existence’: Rosenzweig’s Concepts of Monologue and Dialogue

Résumé et Thèse Centrale

Tanaka Naomi mobilise la pensée dialogique du philosophe germano-juif Franz Rosenzweig (1886–1929) afin d’éclairer les fondements conceptuels du dialogue en P4C (Philosophy for Children). En théorisant l’opposition fondamentale entre le « monologue » philosophique traditionnel (de Thalès à Hegel) et le « dialogue » ancré dans la temporalité vécue, Rosenzweig démontre que la vérité n’est pas un système de connaissances universelles statiques que l’individu isolé peut s’approprier ou conclure. La thèse de Tanaka est que la véritable « co-existence » au sein d’une communauté de recherche philosophique émerge précisément lorsque les participants acceptent de partager l’inconnaissabilité d’une vérité conçue non comme un dogme, mais comme une question ouverte ou un « don ».

Développement et Arguments Factuels

  • La critique de la philosophie monologique : Rosenzweig reproche à l’histoire de la philosophie occidentale d’avoir extrait les objets de leur contexte temporel et existentiel réel pour en chercher abstraitement « l’essence » (ex. : se demander métaphysiquement « Qu’est-ce qu’essentiellement un gâteau ? » au lieu de l’expérimenter concrètement lors d’un anniversaire). Cette recherche solitaire produit une pensée figée et hostile à la vie.

  • La structure de l’appel et de la réponse : Le dialogue commence impérativement par l’interpellation de l’Autre. L’autrice rappelle la relecture de la Genèse faite par Rosenzweig : à la question de Dieu « Où es-tu ? », Adam échoue à entrer en dialogue car il se dérobe en rejetant la faute sur autrui à la troisième personne (« elle », « le serpent »), restant enfermé dans son Moi égoïste. C’est Abraham qui, appelé par son nom propre, initie le dialogue par un don de soi absolu en répondant « Me voici » (I am here), acceptant l’incertitude totale de la relation à l’Autre.

  • Application à la P4C : Dans une communauté de recherche avec les enfants, la question choisie collectivement incarne cette part de vérité insaisissable. Le dialogue n’est pas guidé par une logique pragmatique d’utilité immédiate, mais par le fait de s’installer durablement dans l’émerveillement et l’inconnu. C’est en partageant ce qu’ils ne comprennent pas que les enfants se confirment mutuellement comme des êtres équivalents et apprennent à coexister.

Citations Textuelles Illustratives

« We speak with others not because we recognize each other, but because we believe in their uncertainty. » / « Nous parlons avec les autres non pas parce que nous nous reconnaissons mutuellement, mais parce que nous croyons en leur incertitude. »

« By continuing through dialogue […] we can share this unknowability with others to imply that truth itself (the unknowable) ‘exists’, and at the same time, we can ‘co-exist’ with others. » / « En poursuivant à travers le dialogue […] nous pouvons partager cette inconnaissabilité avec les autres pour impliquer que la vérité elle-même (l’inconnaissable) ‘existe’, et en même temps, nous pouvons ‘coexister’ avec les autres. »

Notice Bibliographique

TANAKA, Naomi. « From Wonder to ‘Co-Existence’: Rosenzweig’s Concepts of Monologue and Dialogue ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, Special Theme: Philosophical Practice, August 2023, pp. 177–192.

11. Analyse de l’article hors-thème de NAKAYAMA Hirotaro

The Unity of Nature and the Regulative Use of Ideas in Kant’s Critique of Pure Reason

Résumé et Thèse Centrale

Nakayama Hirotaro résout un problème interprétatif classique posé par l’Appendice à la Dialectique Transcendantale de la Critique de la raison pure d’Immanuel Kant. Alors que le corps du texte kantien interdit formellement toute inférence a priori sur des objets non empiriques (les noumènes), l’appendice semble réintroduire la légitimité de l’idée d’une « unité de la nature » structurée rationnellement a priori. En rejetant à la fois les lectures réalistes (qui affirment que cette unité existe objectivement) et fictionnalistes (qui la réduisent à un simple « comme si » illusoire), Nakayama formule une lecture hypothétiste développée : l’unité de la nature est une croyance doctrinale (doctrinal belief), c’est-à-dire une hypothèse subjectivement nécessaire et a priori ancrée dans l’intérêt spéculatif intrinsèque de la Raison humaine.

Développement et Arguments Factuels

  • L’illusion du dilemme interprétatif : Les réalistes commettent l’erreur de transformer un principe régulateur de relation en une connaissance constitutive d’objets métaphysiques, réactivant le dogmatisme rationaliste. À l’inverse, les fictionnalistes forcent la raison à agir de manière contradictoire avec sa propre vocation (Bestimmung) en postulant une idée qu’ils savent fondamentalement fausse.

  • La nature de la Croyance Doctrinale (Doctrinal Belief) : Dans le chapitre du Canon, Kant distingue l’opinion, le savoir (justifié objectivement et subjectivement) et la croyance (justifiée subjectivement mais dépourvue de fondement objectif suffisant). La croyance pratique s’établit lorsqu’un agent se fixe un but et admet les moyens indispensables pour l’atteindre. Son analogue théorique est la croyance doctrinale (ex. : postuler l’existence d’extra-terrestres).

  • La spécificité a priori de l’unité de la nature : Contrairement aux hypothèses scientifiques contingentes et empiriques, l’hypothèse de l’unité de la nature est universelle et nécessaire pour le chercheur car elle provient de la structure a priori de la raison. Sans cette présupposition subjective d’une harmonie ou d’une puissance fondamentale cachée de la nature, la recherche scientifique perdrait toute cohérence logique et s’effondrerait.

Citations Textuelles Illustratives

« The ideas of reason are not used constitutively to cognize objects but used regulatively to lead our scientific investigation. » / « Les idées de la raison ne sont pas utilisées de manière constitutive pour connaître des objets, mais de manière régulatrice pour guider notre investigation scientifique. »

« The regulative assumption of the unity of nature is neither knowledge nor fiction, but an a priori and subjectively necessary hypothesis grounded in the nature of reason. » / « L’assomption régulatrice de l’unité de la nature n’est ni un savoir ni une fiction, mais une hypothèse a priori et subjectivement nécessaire, ancrée dans la nature même de la raison. »

Notice Bibliographique

NAKAYAMA, Hirotaro. « The Unity of Nature and the Regulative Use of Ideas in Kant’s Critique of Pure Reason ». Tetsugaku: International Journal of the Philosophical Association of Japan, Vol. 7, 2023, pp. 193–208.

Conclusion du rapport

Ce septième volume de la revue Tetsugaku démontre l’unité organique fondamentale de la recherche contemporaine en pratique philosophique. Qu’elle s’exerce sous la forme d’un soutien post-cataclysmique (Nishimura), d’un accompagnement en milieu hospitalier (Baldari), d’un affranchissement des diagnostics psychiatriques réductionnistes (Raabe), d’une éducation à l’autonomie citoyenne des mineurs (Gardner, Murase, Küçük, Lamberti/K?no, Tanaka), la discipline se détache systématiquement des formes purement discursives de l’académisme traditionnel pour s’affirmer pleinement comme un engagement existentiel, horizontal et éthique au cœur de la société civile.


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Article # 133 – Les essentiels : Vous reprendrez bien un peu de philo ?, Pierre Soubiale, Éditions First, 2020

J’ai lu pour vous

Sur cette page : un référencement du livre, des extraits de l’œuvre, une revue de presse, une présentation de l’auteur, des livres de l’auteur à télécharger gratuitement… Et MON RAPPORT DE LECTURE.

Article # 133

LES ESSENTIELS

Pierre Soubiale

Vous reprendrez bien un peu de philo ?

10 situations cocasses pour (enfin) tout comprendre !

Éditions First

Commander via le site Les Libraires (Canada)


Date de sortie :19 juin 2020

Langue : Français

Éditeur : FIRST

Catégories : Essais / Philosophie/ Métaphysique

Nombre de pages : 173 pages

Composition  Contient un seul article

Mesure : 21.0 cm (Hauteur), 15 cm (Largeur), 352 gr (Poids)

ISBN papier : 9782412055878

ISBN ePub : 9782412059074


RÉSUMÉ SUR LE SITE WEB DE L’ÉDITEUR

Vous reprendrez bien un peu de philo ? :

Le livre de Pierre Soubiale

Les grands concepts philosophiques expliqués avec humour, enfin accessibles à tous !

Doit-on toujours dire la vérité à ses amis, même dans une maternité ?

Pourquoi nous arrive-t-il d’envoyer un texto au mauvais destinataire ?

Que risque-t-on à citer Justin Bieber en dîner mondain ?

Votre chat est-il plus philosophe que vous ?

L’inconscient, le désir, le bonheur, le beau, la vérité… A travers le récit de 10 situations amusantes, Pierre Soubiale, prof emblématique de la chaîne YouTube Les Bons Profs, explique avec beaucoup d’humour et de pédagogie les grands concepts philosophiques, à tous ceux qui regrettent d’avoir manqué le coche en Terminale.

Freud, Sartre, Bergson et autres Descartes n’auront plus de secrets pour vous !

Source : Éditions First.


QUATRIÈME DE COUVERTURE

Le livre qui va vous éclaircir les Idées !

Ce matin, votre téléphone a sonné, et tout a basculé : votre meilleure amie a accouché.

Dix minutes plus tard, vous êtes en route pour la maternité, vous projetant déjà dans le rôle de tonton gâteau qui couvrira de baisers la petite poupées – elle doit être si mignonne,

Si mignonne ? Arrivé dans la chambre, c’est la douche froide : la petite poupée n’est qu’un petit monstre à vos yeux !

Mais qu’ont donc les parents à vous regarder comme ça ? Ils vont oser vous le demander, à vous, celui qu’on a prévenu le premier, fidèle par les fidèles : « Alors, il est beau notre bébé ? »

Mentirez-vous à vos amis ? Sachez que Pascal vous soutient, lui qui écrit que « si tous les hommes savaient ce qu’ils disent les uns les autres, il n’y aurait pas quatre amis dans le monde ». Mais prenez garde, car vous aurez Kant contre vous, qui vous reprochera de contourner le fameux impératif catégorique.

Dans cet ouvrage, Pierre Soubiale énonce dix situations aussi drôles qu’embarrassantes pour comprendre les grandes théories philosophiques, et redécouvrir Bergson, Sartre, Descartes et bien d’autres…

Source : Éditions First.


TABLE DES MATIÈRES

Copyright

Introduction

Chapitre 1 – Erreur de destinataire

  1. VOUS AVEZ COMMIS un acte manqué
  2. RASSUREZ-VOUS, vous n’êtes pas malade…
  3. …MAIS SUJET À L’INCONSCIENT, quand même
  4. VOUS AVEZ, COMME FREUD, cédé à un petit compromis
  5. SUR VOTRE TABLE DE CHEVET, un papier et un crayon
  6. UN PEU DE GÉOGRAPHIE, pour finir
  7. POST-SCRIPTUM, pour terminer

Chapitre 2 – Homo Fashionicus

  1. KARL LAGERFELD VS. votre liberté
  2. « J’AI LA MÊME à la maison »
  3. TRÈS CLAIREMENT, CE N’EST PAS LA VESTE que vous avez désirée…
  4. POUR RENÉ GIRARD, le désir n’est jamais linéaire
  5. IL N’Y A DONC JAMAIS de désir spontané
  6. ENTRE LA VESTE ET VOUS, un médiateur
  7. VÉRITÉ romanesque !
  8. PROUST ET la Berma
  9. LE RÔLE du tiers
  10. LA STRUCTURE TRIANGULAIRE du désir
  11. ET NOTRE PERSONNALITÉ dans tout ça ?
  12. LE DÉSIR DU DÉSIR de l’autre
  13. UN BESOIN DE RECONNAISSANCE bien naturel
  14. MAIS ATTENTION, la haine vous guette…

Chapitre 3 – Chute

  1. LE RIRE est le propre de l’homme
  2. LA CHUTE EST essentiellement involontaire…
  3. LE RIRE, une affaire de souplesse
  4. NOUS RIONS QUAND LA DIGNITÉ HUMAINE est en question
  5. LE CORPS, L’ESPRIT, LA GRÂCE… ou pas !
  6. LE RIRE, DU MÉCANIQUE plaqué sur du vivant
  7. LA FONCTION SOCIALE du rire
  8. LE CAS du distrait
  9. RIRE à un enterrement
  10. LE COMIQUE du déguisement
  11. MAIS PEUT-ON rire de tout ?

Chapitre 4 – Macaque crabier

  1. L’ÉMOTION est une conduite…
  2. …QUI NOUS PERMET DE NOUS ADAPTER à des situations de stress
  3. L’ÉMOTION, UNE TRANSFORMATION magique du monde
  4. RETOUR SUR le thème de l’évanouissement
  5. L’ÉMOTION, technique d’évasion !
  6. POURQUOI pleurer ?
  7. MAIS L’ÉMOTION N’EN RESTE pas moins paradoxale…
  8. L’ESSENCE DES CONDUITES irréfléchies
  9. L’EXEMPLE de l’écriture
  10. L’ÉMOTION, une conduite irréfléchie
  11. LE RÔLE du corps
  12. TRISTESSE passive

Chapitre 5 – Vie rêvée

  1. ET SI NOUS PROLONGIONS nos rêves…
  2. …EN LES PRENANT pour la réalité
  3. « TOUS LES HOMMES recherchent d’être heureux… »
  4. MAIS N’Y A-T-IL PAS DES EXIGENCES supérieures au bonheur ?
  5. LA VÉRITÉ d’abord
  6. MÊME S’IL N’Y A QUE LA VÉRITÉ qui blesse !
  7. NOUVELLE EXPÉRIENCE de pensée
  8. IL VAUT MIEUX ÊTRE SOCRATE INSATISFAIT qu’un imbécile satisfait
  9. LE BONHEUR, idéal de l’imagination

Chapitre 6 – Résonnez musettes !

  1. PEUT-ON TROMPER autrui innocemment ?
  2. LE VIEUX CHINOIS de Königsberg
  3. LA BONNE volonté
  4. C’EST L’INTENTION qui compte !
  5. AGIR CONFORMÉMENT AU DEVOIR/ agir par devoir
  6. UNIVERSALISER la maxime de son action
  7. OUI, mais…
  8. L’EXPÉRIENCE de Cathal Morrow
  9. PAS QUATRE AMIS dans le monde

Chapitre 7 – Le prince et le prof

  1. LE PRINCE et le prof…
  2. …DOIVENT APPRENDRE l’art de se maintenir au pouvoir…
  3. …C’EST-À-DIRE d’être réalistes…
  4. …ET DONC DE SÉPARER morale et politique !
  5. FAUT-IL ÊTRE généreux ou avare ?
  6. VAUT-IL MIEUX être aimé que craint ?
  7. SAVOIR mentir
  8. ÊTRE UN LION, et un renard

Chapitre 8 – Biber et Bieber

  1. QUE S’EST-IL DONC passé ?
  2. KANT : « LE BEAU EST ce qui plaît »
  3. KANT : « LE BEAU EST ce qui plaît universel »
  4. KANT : « LE BEAU EST CE QUI PLAÎT UNIVERSELLEMENT sans concept. »
  5. BILAN : vous manquez de goût
  6. BOURDIEU : L’UNIVERSALISATION KANTIENNE du goût en question
  7. BOURDIEU : LES GOÛTS SONT socialement déterminés
  8. L’HABITUS : UNE CONTRAINTE SOCIALE INTÉRIORISÉE QUI PASSE pour une simple affaire de goût !
  9. L’ART, FACTEUR de distinction sociale
  10. UNE CRITIQUE DE BOURDIEU, pour finir

Chapitre 9 – Petit lépidoptère

  1. L’EXPÉRIENCE du désir insatiable
  2. CALLICLÈS ET L’HÉDONISME RADICAL : ÊTRE HEUREUX, c’est satisfaire tous ses désirs
  3. MAIS DE SATISFAIRE SES DÉSIRS, TOUT LE MONDE n’en a pas les moyens !
  4. L’ORIGINE DE LA MORALE SELON CALLICLÈS : la jalousie des faibles
  5. CALLICLÈS DÉNONCE UNE MORALE inventée de toutes pièces
  6. LA RÉPLIQUE DE SOCRATE : l’objection des tonneaux percés
  7. LA RÉPONSE DE CALLICLÈS : L’HOMME AUX TONNEAUX PLEINS « vit comme une pierre »
  8. LE MANQUE ET LA FORCE, ou l’ambiguïté du désir
  9. CRITIQUE de la sobriété heureuse

Chapitre 10 – Rabachat

  1. LE PHILOSOPHE sage
  2. DEVENIR stoïque
  3. LA PHYSIQUE stoïcienne
  4. LA DISTINCTION CARDINALE des stoïciens
  5. DÉSIRER LES CHOSES comme elles arrivent…
  6. L’IMAGE de la charrette
  7. DU STOÏCISME au développement personnel
  8. LE STOÏCISME : philosopher par temps de crise
  9. PETITE PARENTHÈSE sur la nature « fantasmée »
  10. PHILOSOPHIE et sagesse
  11. MAIS ALORS LA PHILO, ce n’est pas fait pour aller mieux ?

Remerciements


EXTRAITS DU TEXTE DU LIVRE

Introduction

(Texte intégral)

Rentrée de septembre : l’angoisse de se retrouver devant une classe qui va découvrir une nouvelle matière, en même temps que son professeur ; l’angoisse d’être à la hauteur, de réussir à transmettre une passion.

Mais une fois l’angoisse passée, quel plaisir ! Le professeur de philosophie ne s’y était peut-être pas attendu.

C’est que, parfois, la thèse est abstraite, et l’idée difficile. Que veut dire Kant, avec son « impératif catégorique » ? Et Sartre, avec son « cogito préflexif » ? L’« hédonisme radical », ça fait mal aux dents ?

Il faut trouver le bon exemple, celui qui rend la pensée vivante, concrète, surprenante. C’est ainsi que sont nées les situations reproduites dans ce livre. Elles constituent, à chaque fois, le point de départ d’une réflexion philosophique – point de départ qui a souvent été celui que l’enseignant, en classe, s’était trouvé surpris de proposer !

Car il s’agit de situations qui, sans être toujours communes, sont toutefois de celles auxquelles on s’identifie facilement, quels que soient son âge et sa formation, mais dont on ne voit pas tout de suite ce que Descartes ou Platon auraient eu à en dire. Et pourtant, la philosophie s’est immiscée, souvent de manière très efficace.

Vous ne comprenez pas pourquoi vous ne retrouvez pas vos clés avant de partir, alors que vous les avez sous les yeux ?

Laissez Freud intervenir. Vous éprouvez l’envie de rire, même (et surtout !) dans une situation grave ? Bergson a une hypothèse… Vous êtes persuadé que cette petite veste – celle qui vous coûtera un tiers de salaire – est celle qu’il vous faut ? René Girard vous donne la clé du désir.

On a bien ri, en classe. On s’est même beaucoup amusés en comprenant que la philosophie pouvait éclairer nos comportements. Mais surtout, on a côtoyé les philosophes car l’enseignant veut confronter les élèves à la philosophie telle qu’elle s’est écrite. C’est pourquoi chacune des réflexions proposées, tirées de ces situations, s’appuie sur des textes concis, choisis avec soin. Des textes d’auteurs, simples, essentiels, agrémentés d’une petite citation en début de chapitre, spécialement choisie pour briller en dîner mondain.

Le lecteur aura ainsi l’occasion, lui aussi, de faire de la philosophie, en l’appliquant à son quotidien. Quels que soient son âge et sa formation, il y trouvera son compte : le nouveau bachelier ; l’ancien cancre ; celui pour lequel la-philo-c’est-pas-fait-pour-lui ; celui dont le prof était fou, ou absent ; celui qui pense que la philo, c’est de l’eau… Quel que soit le lecteur, il s’initiera avec plaisir à Freud, Girard, Bergson, Sartre (peut-être un peu moins, pourtant c’est vraiment bien), Descartes, Kant, Machiavel, Platon, Bourdieu et d’autres encore.

Vous en voulez la preuve ? Les élèves me l’ont dit !


Chapitre 1

Erreur de destinataire

(Extrait du chapitre 1)

Freud et l’hypothèse de l’inconscient psychologique

« Le Moi n’est pas maître dans sa propre maison. » Freud

Il va falloir trouver la bonne formule. Vous pensiez avoir fait le plus difficile ? C’est pourtant là que tout commence. Il vous avait déjà fallu bien du courage pour oser lui parler. De mémoire, d’abordage, d’ailleurs, on a rarement vu si maladroit. Humour déplorable, bafouillage ; vous avez fourni la prestation du parfait looser. Mais contre vents et marées, vous avez courageusement mené votre barque : vous disposez du sacro-saint zéro-six.

Un beau numéro, tout rond, tout vrai, qui sonne bien, avec des chiffres et des lettres pour un prénom qui vous obstine depuis trois jours.

Trois jours… C’est que, sous vos airs de néophyte, vous connaissez quelques rudiments. Et au nombre des règles de base, la plus fondamentale, la plus universelle, consiste à ne pas écrire trop vite à celui ou celle que l’on convoite. Eh ! En plus de m’obséder, il faudrait qu’elle jouisse de le savoir ?

Que nenni. Vous prenez vos distances, afin qu’elle comprenne que son sourire ravageur n’est pas une priorité. Vous avez une vie bien remplie, des projets, mille amis à voir, deux mille choses à faire ; laissons planer le doute. Mais voilà, derrière toute cette simagrée, il ne faudrait quand même pas qu’on vous oublie. C’est l’heure de reprendre contact.

C’est ici qu’il intervient. Qui ? « L’homme de la situation. » On en a tous un dans notre entourage. Passé maître dans l’art du boniment, l’origine de sa science est toujours demeurée un mystère ; mais il n’empêche, elle fonctionne ! Il a l’art du mot juste, de la phrase qui décape, ses textos sont comme des missiles en plein cœur ; Cupidon, dit-on, en abandonna ses flèches.

Vous lui racontez la situation. Étant donné votre première approche (qui ne manque pas de susciter ses sarcasmes), vous avez bien conscience de marcher sur des œufs ; il vous faudra donc la jouer fine. Lui proposer un rendez-vous ? Oui, mais pas simplement. Il faut ajouter du piquant, miser sur l’originalité ; tentons une petite blague, feignons la légèreté.

Sauf que vous n’êtes pas le roi des boute-en-train, alors il faut creuser. Pénétré des conseils qu’on a su vous donner, vous composez le message de votre vie, opérant avec la minutie d’un horloger. Mots, virgules, points d’exclamation, tout est pesé.

Vous aboutissez.

Mais avant d’envoyer la fatale missive, il vous faut obtenir la bénédiction du grand gourou. Vous lui proposez votre message, puis écrivez :

« Bon, après 2 heures de travail, et suivant tes bons conseils, je pense écrire ceci. Mais j’hésite encore pour la dernière phrase. Smiley ou pas smiley ? Faudrait pas qu’elle sache que je suis déjà amoureux quand même. Au fait, t’as vu la photo que je t’ai envoyée ? Où elle est avec son chat sur le balcon ? J’aime pas trop la tête de l’animal. »

À peine avez-vous appuyé sur la touche d’envoi que votre cœur se soulève. Vous n’osez y croire, et pourtant c’est vrai : plutôt qu’à lui, c’est à elle que vous avez envoyé le message ! Vous vous arrachez les cheveux. Comment cela a-t-il pu arriver ? De celle-là, vous ne vous remettrez pas. Adieu le premier rendez-vous, le mariage et les enfants. Misères de la communication virtuelle ! L’erreur est irréparable, et vous le savez. Vous accusez le sort, pestez contre votre étourderie…

Mais au fait, s’agit-il vraiment d’un accident ?

VOUS AVEZ COMMIS
un acte manqué

Que tout ceci n’ait rien d’accidentel, voilà très certainement ce qu’aurait pensé Freud : il vous aurait patiemment expliqué que vous avez commis un « acte manqué ».

Un acte manqué ? Certes, vous avez l’impression d’avoir raté quelque chose, mais vous ne voyez pas ce que l’on vous apprend de plus avec ce terme.

C’est que vous n’y êtes pas. En fait, l’acte manqué pourrait tout aussi bien être qualifié de réussi… Reprenons : cette personne-là, vous l’avez aimée dès le premier regard.

C’était comme une évidence, et rares sont les coups de foudre ; ne vous plaignez donc pas ! Mais ce sentiment, vous avez décidé de le garder pour vous, de le tenir secret. Bien plus, vous avez feint le détachement.

Mais regardons bien. Avec cette erreur de destinataire, vous venez d’avouer que vous en pinciez. C’est que vous en avez des contacts, et ce texto, vous ne l’avez pas envoyé à votre frère, à votre sœur ou votre patron, mais à elle !

Quelle conclusion pouvez-vous en tirer ? Sans aucun doute que vous avez fait ce que vous désiriez vraiment. Telle est la définition de l’acte manqué : réaliser un désir malgré vous, sans le vouloir. Vous avez l’impression qu’on se joue de vous ? Vous avez raison. Et qui donc est responsable, docteur Freud ? L’inconscient.

Le mot est lâché. C’est étrange… vous ne voyez pas très bien de quoi il s’agit et pourtant, ça vous remue un peu, ce terme. C’est vrai qu’on vous en a déjà parlé, mais vous avez toujours eu du mal à y croire.

Quoi de plus normal : vous êtes cartésien. L’homme n’a peut-être pas l’agilité du guépard, ni même le style criard du poisson mandarin, mais il a son truc à lui : la conscience. Et avec ça, lui sait au moins ce qui se passe dans sa tête !

Descartes et le cartésianisme

René Descartes, en effet, affirmait que toute pensée était nécessairement consciente. Voir par exemple la définition qu’il donne dans les Principes de la philosophie, I, 9 : « Par le mot de penser, j’entends tout ce qui se fait en nous de telle sorte que nous l’apercevons immédiatement par nous-mêmes. »

Et pourtant, rien n’est moins sûr, selon Freud, qui affirme doctement : « Le Moi n’est pas maître dans sa propre maison. »

Minute ! Ne vous prendrait-on pas pour un idiot ? L’inconscient… il est bien beau, le terme, mais vous doutez quand même un peu. Qu’est-ce qui lui prouve, au docteur, qu’il existe, cet inconscient ? Ça n’a pas l’air de s’observer, cette chose ; à vous, il vous faut des preuves, du tangible, du concret. Comme saint Thomas, vous ne croyez que ce que vous voyez, et vous trouvez bien difficile de penser que votre mésaventure puisse être autre chose qu’une maladresse.

RASSUREZ-VOUS,
vous n’êtes pas malade…

Rassurez-vous, l’hypothèse de l’inconscient s’est présentée à Freud lui-même comme parfaitement choquante… Pourquoi ? Parce que ça ne collait pas du tout avec sa formation. Car le père de la psychanalyse était d’abord médecin. Or, en médecine, on vous apprenait à l’époque – à Vienne, dans les années 1880 – que toute pathologie devait avoir une cause physiologique ; tout problème, en somme, trouvait sa source dans un dysfonctionnement du corps.

Mais voici qu’arrivèrent dans les hôpitaux de curieux patients, les hystériques, qui se plaignaient de symptômes (cécité, tremblements, paralysie…) parfaitement inexplicables : en effet, tout fonctionnait bien dans leur corps !

Envahis, les médecins ; débordés, même. Mais surtout : agacés ! Imaginez bien que tout le monde les prenait pour des simulateurs…

Tout le monde, sauf un, Freud, qui découvrit après bien des efforts que la cause de cette curieuse maladie n’était pas à chercher dans le corps, mais dans l’esprit. En effet, par la simple mise en place d’un dialogue – qui, il faut le dire, pouvait s’étaler sur des années –, notre docteur découvrit que les hystériques souffraient de désirs qu’ils ignoraient et qui venaient les hanter…

La méthode des associations libres

La méthode des associations libres consiste à demander au patient de se concentrer sur son trouble, puis de communiquer à l’analyste tout ce qui lui vient en tête, sans opérer aucune censure.

La méthode des associations libres consiste à demander au patient de se concentrer sur son trouble, puis de communiquer à l’analyste tout ce qui lui vient en tête, sans opérer aucune censure.

Mais comment pouvait-il savoir, celui-là, qu’il existait des désirs cachés chez ces patients qui les ignoraient eux-mêmes ?

Tout simplement parce que lorsqu’ils en prenaient conscience, les symptômes disparaissaient ! Vraie cathartique !

La méthode cathartique

La méthode cathartique consiste, en psychanalyse, à se libérer d’un ensemble de troubles par la prise de conscience d’un désir refoulé.

Quant à vous, pas de panique, vous n’êtes pas malade. Vous n’avez fait qu’envoyer un texto au mauvais destinataire, et cela ne fait pas nécessairement de vous un névrosé. Certes, mais du névrosé à l’homme sain, sachez qu’il n’y a qu’un pas…

…MAIS SUJET À L’INCONSCIENT,
quand même

Car l’inconscient ne se manifeste pas seulement dans la maladie. En réalité, ses effets sont perceptibles dans nos faits et gestes les plus quotidiens, comme ce petit message envoyé par erreur…

Pour le comprendre, prenons un exemple que nous propose Freud lui-même à l’occasion d’une conférence. En s’adressant au public, il déclare :

Supposez que, dans la salle de conférences, dans mon auditoire calme et attentif, il se trouve pourtant un individu qui se conduise de façon à me déranger et qui me trouble par des rires inconvenants, par son bavardage ou en tapant des pieds.

Jusque-là, le cancre que vous étiez comprend plutôt bien. Continuons :

Je déclarerai que je ne peux continuer à professer ainsi ; sur ce, quelques auditeurs vigoureux se lèveront et, après une brève lutte, mettront le personnage à la porte. Il sera « refoulé » et je pourrai continuer ma conférence. Mais, pour que le trouble ne se reproduise plus, au cas où l’expulsé essaierait de rentrer dans la salle, les personnes qui sont venues à mon aide iront adosser leurs chaises à la porte et former ainsi comme une « résistance ». Si maintenant l’on transporte sur le plan psychique les événements de notre exemple, si l’on fait de la salle de conférences le conscient, et du vestibule l’inconscient, voilà une assez bonne image du refoulement.

Pour un pédagogue, le type en est un. Le personnage récalcitrant figure les désirs inconscients, qui viennent perturber la conscience comme le premier perturbe la séance. La solution ? À la porte ! Au moins, vous serez tranquille.

Tranquille, vous dites ? Pas tout à fait. Voyez la suite :

Je vais reprendre ici notre comparaison […] Il est certain qu’en éloignant le mauvais sujet qui dérangeait la leçon et en plaçant des sentinelles devant la porte, tout n’est pas fini. Il peut très bien arriver que l’expulsé, amer et résolu, provoque encore du désordre […]. Il crie, donne des coups de poing contre la porte et trouble ainsi la conférence plus que par son attitude précédente.

Quelle plaie !

Dans ces conditions, il serait heureux que le président de la réunion veuille bien assumer le rôle de médiateur et de pacificateur. Il parlementerait avec le personnage récalcitrant, puis il s’adresserait aux auditeurs et leur proposerait de le laisser rentrer, prenant soin sur lui de garantir une meilleure conduite. On déciderait de supprimer le refoulement et le calme et la paix renaîtraient.

Supprimer le refoulement ? Laisser entrer l’inconscient ? Oui, mais pas à n’importe quel prix. Il vous faudra parlementer.

VOUS AVEZ, COMME FREUD,
cédé à un petit compromis

Imaginez que vous soyez, vous, un désir interdit. Quelle solution envisageriez-vous pour franchir la barrière de la conscience ? Pour duper la douane ? Pour sûr, vous vous déguiseriez. Eh bien, c’est exactement ce que fait l’inconscient : en se travestissant, il parvient à contourner la censure. Ni vu, ni reconnu !

Vous craignez de comprendre ? C’est que vous voyez juste. Votre petit acte manqué n’est rien d’autre que cela : un déguisement. En prenant le masque de la maladresse, votre souhait le plus cher s’est concrétisé !

Ruse de l’inconscient, donc, qui s’y connaît en compromis : en réalité, pas mal de nos ratés quotidiens s’expliquent par là. À ce propos, connaissez-vous les lapsus ? Figurez-vous qu’ils ont beaucoup intéressé Freud. Vous lirez ainsi, dans sa Psychopathologie de la vie quotidienne :

On se rappelle encore la manière dont le président de la Chambre des députés autrichienne a, un jour, ouvert la séance : « Messieurs, dit-il, je constate la présence de tant de députés et déclare, par conséquent, la séance close. » L’hilarité générale que provoqua cette déclaration fit qu’il s’aperçut aussitôt de son erreur et qu’il la corrigea. L’explication la plus plausible dans ce cas serait la suivante : dans son for intérieur, le président souhaitait enfin pouvoir clore cette séance dont il n’attendait rien de bon.

D’une certaine façon, c’est aussi ce qui vous est arrivé. Sauf que vous n’êtes pas le représentant de la Chambre autrichienne. Il n’empêche : dans les deux cas, la maladresse n’est qu’apparente.

Soit, mais qu’en est-il de notre psychanalyste ? Est-il également sujet aux actes manqués ? Plus que personne ! Sachez en effet que c’est bien souvent dans sa propre expérience personnelle que pioche notre ami. Parmi différents exemples, on trouvera le cas suivant :

Autrefois, lorsque je faisais plus fréquemment des visites à domicile, il m’arrivait souvent, une fois devant la porte à laquelle je devais frapper ou sonner, de tirer de ma poche les clés de mon propre appartement, pour ensuite… les y remettre honteusement.

Étourderie ? Regardez la suite :

Si j’établis la liste des patients pour qui c’était le cas, alors il me faut admettre que cet acte manqué – sortir ses clés au lieu de sonner – signifiait un hommage rendu à la maison où j’avais fait ce geste raté. Il était l’équivalent de la pensée : « Ici, je suis comme chez moi », car il ne se produisait que là où j’avais pris en affection.

Soudain vous vous sentez moins seul, et vous vous dites que vous ne regarderez plus les choses de la même façon… Toutefois, vous vous sentez comme embêté : s’il faut à chaque fois vous mettre dans l’embarras pour savoir ce que vous désirez vraiment, vous risquez fort de rester longtemps célibataire. Rassurez-vous, il existe une autre solution !

SUR VOTRE TABLE DE CHEVET,
un papier et un crayon

Savez-vous comment devenir psychanalyste ? Il n’y a qu’une option : c’est d’avoir soi-même suivi une psychanalyse. Quid de l’œuf et de la poule : comment Freud est-il devenu psychanalyste, puisque c’est lui-même qui l’a inventée ? Réponse : il s’est auto-psychanalysé, évidemment !

Comment ? En interprétant ses rêves. Car, oui, les rêves ont une grande importance en psychanalyse. Et devinez quoi ? Vous détenez déjà la première clé des songes…

Comme tout le monde, votre vie onirique a ses hauts et ses bas. Parfois, vous rêvez de choses agréables, à d’autres moments, c’est carrément l’enfer, et vous vous réveillez en sursaut. Mais bien souvent, tout cela n’a franchement ni queue ni tête, et sonne comme un joyeux désordre. Reste que, dans tous les cas, la fonction du rêve est la même.

Pour nous faire comprendre cela, Freud s’appuie sur un rêve simple : celui du petit Hermann. La journée, l’enfant est envoyé par son grand-père pour aller cueillir des cerises. Mais, folle proscription, celui-ci lui interdit, une fois rentré, de goûter à la précieuse récolte. La nuit, Hermann se met à rêver. De quoi ? Le lendemain matin, son récit est sans équivoque : « Hermann a rêvé qu’il mangeait toutes les cerises ! »

Il ne faut pas chercher bien loin pour comprendre ce qui s’est passé : dans son rêve, le petit Hermann a réalisé un désir qu’il n’avait pas pu satisfaire. En somme, donc, le rêve a procuré une satisfaction imaginaire à un désir interdit. Or, telle est bien la fonction de tout rêve pour Freud, qui affirme : « Tout rêve est la réalisation d’un désir. »

Soit, mais vous ne voyez pas très bien quel désir vous réalisez quand vous cauchemardez, par exemple, que les nazis reviennent. Mais l’on vous a déjà dit que vous disposiez de la première clé des songes.

C’est que les rêves, dans leur mécanisme, ne sont pas autre chose que les actes manqués : s’ils sont la réalisation de désirs, ils sont bien souvent la réalisation déguisée de désirs. Et pourquoi ? Parce que ces désirs sont justement les mêmes : ce sont des désirs interdits, inconscients, refoulés. Là encore, nos pulsions prennent soin de se travestir pour accéder à la conscience !

Mais il y a plus. Vous voyez comment le rêve, contrairement à ce que l’on croit, est le « gardien du sommeil ». Vous est-il déjà arrivé, un matin, de vous faire tromper par votre radio réveil quand l’impétueuse sonnerie, plutôt que de vous ranimer, s’intègre à votre rêve ? Si oui, vous comprendrez très bien de quoi il s’agit : plutôt que de perturber votre sommeil, le rêve est en fait ce qui vous permet de le prolonger…

Ce sera la même chose avec l’inconscient qui vient frapper à la porte quand vous dormez : pour ne pas vous réveiller, la censure ouvre une trappe… à la condition de se déguiser pour rentrer !

D’où l’art du psychanalyste, qui consiste à interpréter le rêve. Lui sait quelles sont les techniques qu’adopte l’inconscient pour se travestir. Et parmi celles-ci on trouve par exemple :

  •  La symbolisation : elle consiste à transformer une idée en image ;

  •  La condensation : sorte de compression, c’est quand un petit nombre d’images du contenu objectif exprime une diversité beaucoup grande d’idées du contenu latent ;

  • Le déplacement : le plus important du point de vue latent va devenir secondaire du point de vue manifeste ;

  • L’élaboration secondaire : c’est la conscience qui, percevant le rêve après coup, cherche à lui donner une cohérence.

Clou du spectacle. Vous croyez avoir tout vu, mais vous apprendrez que, bien souvent, nos désirs inconscients sont de nature sexuelle. Alors, ce soir, au moment de dormir, vous disposerez peut-être un crayon et un papier sur votre table de chevet. Et dès le réveil… il vous faudra faire vite pour les transcrire, car les rêves sont fugaces !



AU SUJET DE L’AUTEUR

PIERRE SOUBIALE

Professeur agrégé de philosophie,
Ministère de l’Éducation nationale
(lycée Blanche de Castille (Le Chesnay).

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DU MÊME AUTEUR

100 questions pour réfléchir et philosopher !

Être fort au Trivial Pursuit, est-ce être intelligent ?

Peut-on dire de Mbappé qu’il est un artiste ?

Les sex friends sont-ils vraiment des amis ?

La justice n’est-elle qu’un idéal ?

Draguer, est-ce séduire ?

Peut-on rire de tout ?

Ce n’est pas pour rien que Socrate se comparait à un taon, cet animal qui pique le cheval et l’empêche de s’endormir. Car il en va de la philosophie comme d’un excitant : elle maintient en alerte. Mais contre quoi ? Contre l’évidence des jugements ordinaires, dont les grands penseurs nous invitent à nous défier par amour du sens, de celui des idées et des mots, que l’on prend goût à clarifier dès lors qu’on nous y invite.

C’est ce que sont les 100 questions proposées dans ce livre : une invitation. On y parle, bien sûr, des grands auteurs. Des grandes thèses aussi. Mais surtout, on tâche de philosopher pour de bon ! Alors, prêt à réfléchir aux côtés des plus grands penseurs ?

Date de sortie : 20 octobre 2023

Éditeur : FIRST

Collections : Pour les nuls, poche

Catégories : Essais / Philosophie/ Métaphysique

Nombre de pages : 208 pages

Source : Éditions First.

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MON RAPPORT DE LECTURE

PIERRE SOUBIALE

Vous reprendrez bien un peu de philo ?

10 situations cocasses pour (enfin) tout comprendre !

Éditions First

Le livre « Vous reprendrez bien un peu de philo ?  » du professeur de philosophie Pierre Soubiale remplis toutes ses promesses. J’ai bien ri à la lecture des « 10 situations cocasses pour (enfin) tout comprendre » mises en scène par l’auteur avec une grande imagination. Et comment ne pas souligner le talent de Pierre Soubiale dans son écriture et son humour. Je classe ce livre, unique en son genre, parmi « Les essentiels », comme l’un des meilleurs livres de vulgarisation de la philosophie.


LES ESSENTIELS

Article #121 – Les essentiels : Réfléchir pour mourir moins cave – 35 questions philosophiques à se mettre sous la dent, Louis Dugal, Les Éditions de La bagnole, 2024.

Article #120 – Les essentiels : Histoire illustrée des méthodes scientifiques, Jean-Marie Nicolle, Éditions Bréal, 2024.


Dans le premier chapitre, Erreur de destinataire, Pierre Soubiale met de l’avant « Freud et l’hypothèse de l’inconscient psychologique ».

Dans le deuxième chapitre, Homo Fashionicus, l’auteur nous instruit au sujet de « René Girard et la notion de désir triangulaire ». Je comprends qu’il y a toujours un intermédiaire ou un médiateur entre notre désir d’un objet (par exemple une veste) et l’objet lui-même (Nous – Médiateur – Objet). Notre désir d’un objet se réalise toujours vis à médiateur plutôt que directement ( Nous – Objet)

LA STRUCTURE TRIANGULAIRE

du désir

À chaque fois, donc, le mécanisme est le même : autrui s’intercale entre l’objet du désir et moi-même.

C’est pourquoi Girard affirme que tout désir est triangulaire.

Avec ce schéma, nous voyons bien que le désir n’est jamais spontané ; encore une fois, ce sont toujours une ou plusieurs personnes qui nous mettent en mouvement.

SOUBIALE, Pierre, Vous reprendrez bien un peu de philo ?, Chapitre 2 – Homo Fashionicus (René Girard et la notion de désir triangulaire), Éditions First (un département d’Édi8), 2020, p. 36.


Philosophie

19 novembre 2018

Le désir authentique et le désir triangulaire

par Gilles Martin

Nous nous croyons, à tort, libres et autonomes dans nos choix, alors que nous ne faisons que désirer des objets désirés par un autre.

Dans le roman de Cervantès, « Don Quichotte », Sancho Pança, depuis qu’il fréquente Don Quichotte, rêve d’une « île » dont il deviendra le gouverneur. Il veut aussi un titre de duchesse pour sa fille. En fait ces désirs-là ne sont pas venus spontanément à cet homme simple de Sancho, mais c’est Don Quichotte qui les lui a suggérés. C’est d’ailleurs de Don Quichotte lui-même que le valet Sancho compte recevoir cette île.

À partir de cette histoire, René Girard a construit sa théorie du « désir triangulaire » : le disciple se précipite vers le modèle, l’objet, que lui indique le médiateur du désir.

Ainsi, nous nous croyons, à tort, libres et autonomes dans nos choix, alors que nous ne faisons que désirer des objets désirés par un autre.

Pour illustrer cette thèse, René Girard utilise des exemples tirés de la littérature romanesque dans son ouvrage « Mensonge romantique et vérité romanesque ».

Lire la suit sur le site source IREF – Contrepoints

P.S.: Voici un lien de téléchargement du livre « Mensonge romantique et vérité romanesque » de René Girard sur le site web d’internet Archives en format PDF.


Au sous-tire « Le désir du désir de l’autre » du Chapitre 2 (Homo Fashionicus (René Girard et la notion de désir triangulaire)), on peut lire :

En une formule saisissante, Girard résume alors : « L’élan vers l’objet est au fond élan vers le médiateur. »

Et il ne faut pas chercher très loin pour comprendre que cet élan vers le médiateur équivaut au désir de lui ressembler. Pourquoi ? La réponse ne fait aucun doute : parce que celui-ci possède, aux yeux du sujet désirant, une certaine valeur.

Autrement dit : le médiateur auquel nous voulons ressembler est un être que nous savons désirez par les autres.

Voilà le clé du problème : ce qui motive tout désir, c’est le fait de vouloir obtenir soi-même de la valeur. En d’autres termes, tout désir est d’abord désir du désir des autres ; tout désir, quel que soit l’objet qu’il focalise, est d’abord désir de reconnaissance : nous voulons ressembler aux médiateurs pour obtenir la même reconnaissance qu’eux… de la part des autres !

D’où le principe de l’égérie dans la publicité : si vous avez le même parfum que Julia Roberts ou que Jude Law, vous serez un peu comme Julia Roberts ou Jude Law.

Mais, au fond, le fait de désirer de ressembler n’est pas une fin en soi : c’est d’abord dans l’optique d’obtenir la même reconnaissance qu’eux que vous vous mettez en mouvement.

SOUBIALE, Pierre, Vous reprendrez bien un peu de philo ?, Chapitre 2 – Homo Fashionicus (René Girard et la notion de désir triangulaire), Le désir du désir de l’autre, Éditions First (un département d’Édi8), 2020, pp. 38-39.

P.S. : Le soulignement est de nous et remplace l’italique dans le texte original.

Ce passage de « Vous reprendrez bien un peu de philo ? » me parle personnellement parce que je m’interroge depuis un certain temps au sujet de la reconnaissance de mon travail passé, présent et à venir. À la retraite, âgé de 67 ans, ai-je encore besoin de reconnaissance ? Et quels sont donc les médiateurs de mon désir de reconnaissance ? Je penche de plus en plus l’idée de me contenter de me reconnaître moi-même, d’abandonner mon désir. Est-ce réaliste ? Je ne sais pas encore. Mais ce désir m’embête.

La question du médiateur me pose comme question : « À qui voulais-je ressembler ? » À ceux et celles qui ont changé ma vie, mes idées, ma conception de moi-même… ? Si oui, c’est que je voulais acquérir le même talent dans ma vie personnelle et professionnelle.

Pierre Soubiale consacre un sous titre de son deuxième chapitre au sujet : « Un besoin de reconnaissance bien naturel ».

En désirant être désiré à son tour, le sujet humain ne désire donc jamais que d’autres sujet. Mais en se focalisant en fait sur des objets, tout en se masquant le médiateur à lui-même, il ne s’en rend pas toujours compte, surtout en période de soldes.

SOUBIALE, Pierre, Vous reprendrez bien un peu de philo ?, Chapitre 2 – Homo Fashionicus (René Girard et la notion de désir triangulaire), Le désir du désir de l’autre, Éditions First (un département d’Édi8), 2020, p. 39.

Est-ce que je comprends bien ? On veut de la reconnaissance pour « être désiré à son tour » ? Personnellement, à moins d’aveuglement de ma part, je ne souhaite pas être désiré pour moi-même. Je désire que l’on désire mon travail (et, ainsi, que je puisse profiter des revenus utiles pour vivre avec ma famille). Je ne crois pas être désirable parce que je me reconnais comme trop tranchant.

La conscience humaine est ainsi faite, qu’elle a besoin de la reconnaissance de l’Autre pour s’attribuer à elle-même de la valeur. Avant d’être un loup l’homme, l’homme est donc d’abord « un dieu pour l’homme ».

SOUBIALE, Pierre, Vous reprendrez bien un peu de philo ?, Chapitre 2 – Homo Fashionicus (René Girard et la notion de désir triangulaire), Le désir du désir de l’autre, Éditions First (un département d’Édi8), 2020, p. 39.

J’étais et je demeure trop solitaire pour désirer la reconnaissance de l’Autre, si ce n’est par mes écrits et, même encore là, je me suis convaincu que j’écris désormais d’abord et avant tout pour moi-même, pour mieux me comprendre. Mes écrits sont une porte d’entrée dans mon univers pour l’Autre.

Le chapitre 3 intitulé « Chute – (Pourquoi rit-on d’un homme qui tombe (même dans un enterrement) ? » m’a fait rire aux éclats. Et Pierre Soubiale donne en exemple un fou rire lors d’un enterrement.

Ne vous en cachez pas. De toute évidence, le fait de rire d’un individu qui tombe est bien naturel, et ce à tel point qu’Henri Bergson, lorsqu’il décide d’étudier les ressorts du rire dans un petit livre, par de l’exemple d’une chute pour lancer son analyse.

Seulement, sommes-nous de cyniques personnages – qui rions gratuitement – ou bien le rire remplit-il une fonction cachée ? Notre philosophe a la réponse.

SOUBIALE, Pierre, Vous reprendrez bien un peu de philo ?, Chapitre 3 – Chute (Pourquoi rit-on d’un homme qui tombe (même dans un enterrement) ?), « Le rire est du mécanique plaqué sur du vivant . » Bergson, Éditions First (un département d’Édi8), 2020, p. 45.


EXTRAIT DU LIVRE DE HENRI BERGSON

BNF - Gallica

Le rire. Essai sur la signification du comique (1900)

Chapitre I. — Du comique en général. — Le comique des formes et le comique des mouvements. — Force d’expansion du comique.

II

Un homme, qui courait dans la rue, trébuche et tombe : les passants rient. On ne rirait pas de lui, je pense, si l’on pouvait supposer que la fantaisie lui est venue tout à coup de s’asseoir par terre. On rit de ce qu’il s’est assis involon­tairement. Ce n’est donc pas son changement brusque d’attitude qui fait rire, c’est ce qu’il y a d’involontaire dans le changement, c’est la mala­dresse. Une pierre était peut-être sur le chemin. Il aurait fallu changer d’allure ou tourner l’obstacle. Mais par manque de souplesse, par distraction ou obstination du corps, par un effet de raideur ou de vitesse acquise, les muscles ont continué d’accomplir le même mouvement quand les circonstances demandaient autre chose. C’est pourquoi l’homme est tombé, et c’est de quoi les passants rient.

Voici maintenant une personne qui vaque à ses petites occupations avec une régularité mathématique. Seulement, les objets qui l’entourent ont été truqués par un mauvais plaisant. Elle trempe sa plume dans l’encrier et en retire de la boue, croit s’asseoir sur une chaise solide et s’étend sur le parquet, enfin agit à contresens ou fonctionne à vide, toujours par un effet de vitesse acquise. L’habitude avait imprimé un élan. Il aurait fallu arrêter le mouvement ou l’infléchir. Mais point du tout, on a continué machinalement en ligne droite. La victime d’une farce d’atelier est donc dans une situation analogue à celle du coureur qui tombe. Elle est comique pour la même raison. Ce qu’il y a de risible dans un cas comme dans l’autre, c’est une certaine raideur de mécanique là où l’on voudrait trouver la souplesse attentive et la vivante flexibilité d’une personne. Il y a entre les deux cas cette seule différence que le premier s’est produit de lui-même, tandis que le second a été obtenu artifi­ciellement. Le passant, tout à l’heure, ne faisait qu’observer ; ici le mauvais plaisant expérimente.

Toutefois, dans les deux cas, c’est une circonstance extérieure qui a déterminé l’effet. Le comique est donc accidentel ; il reste, pour ainsi dire, à la surface de la personne. Comment pénétrera-t-il à l’intérieur ? Il faudra que la raideur mécanique n’ait plus besoin, pour se révéler, d’un obstacle placé devant elle par le hasard des circonstances ou par la malice de l’homme. Il faudra qu’elle tire de son propre fonds, par une opération naturelle, l’occasion sans cesse renouvelée de se manifester extérieurement. Imaginons donc un esprit qui soit toujours à ce qu’il vient de faire, jamais à ce qu’il fait, comme une mélodie qui retarderait sur son accompagnement. Imaginons une certaine inélasticité native des sens et de l’intelligence, qui fasse que l’on continue de voir ce qui n’est plus, d’entendre ce qui ne résonne plus, de dire ce qui ne convient plus, enfin de s’adapter à une situation passée et imaginaire quand on devrait se modeler sur la réalité présente. Le comique s’installera cette fois dans la personne même : c’est la personne qui lui fournira tout, matière et forme, cause et occasion. Est-il étonnant que le distrait (car tel est le person­nage que nous venons de décrire) ait tenté généralement la verve des auteurs comiques ? Quand La Bruyère rencontra ce caractère sur son chemin, il comprit, en l’analysant, qu’il tenait une recette pour la fabrication en gros des effets amusants. Il en abusa. Il fit de Ménalque la plus longue et la plus minu­tieuse des descriptions, revenant, insistant, s’appesantissant outre mesure. La facilité du sujet le retenait. Avec la distraction, en effet, on n’est peut-être pas à la source même du comique, mais on est sûrement dans un certain courant de faits et d’idées qui vient tout droit de la source. On est sur une des grandes pentes naturelles du rire.

Mais l’effet de la distraction peut se renforcer à son tour. Il y a une loi générale dont nous venons de trouver une première application et que nous formulerons ainsi : quand un certain effet comique dérive d’une certaine cause, l’effet nous paraît d’autant plus comique que nous jugeons plus natu­relle la cause. Nous rions déjà de la distraction qu’on nous présente comme un simple fait. Plus risible sera la distraction que nous aurons vue naître et grandir sous nos yeux, dont nous connaîtrons l’origine et dont nous pourrons reconstituer l’histoire. Supposons donc, pour prendre un exemple précis, qu’un personnage ait fait des romans d’amour ou de chevalerie sa lecture habituelle. Attiré, fasciné par ses héros, il détache vers eux, petit à petit, sa pensée et sa volonté. Le voici qui circule parmi nous à la manière d’un somnambule. Ses actions sont des distractions. Seulement, toutes ces distrac­tions se rattachent à une cause connue et positive. Ce ne sont plus, purement et simplement, des absences ; elles s’expliquent par la présence du personnage dans un milieu bien défini, quoique imaginaire. Sans doute une chute est toujours une chute, mais autre chose est de se laisser choir dans un puits parce qu’on regardait n’importe où ailleurs, autre chose y tomber parce qu’on visait une étoile. C’est bien une étoile que Don Quichotte contemplait. Quelle profon­deur de comique que celle du romanesque et de l’esprit de chimère ! Et pourtant, si l’on rétablit l’idée de distraction qui doit servir d’intermédiaire, on voit ce comique très profond se relier au comique le plus superficiel. Oui, ces esprits chimériques, ces exaltés, ces fous si étrangement raisonnables nous font rire en touchant les mêmes cordes en nous, en actionnant le même méca­nisme intérieur, que la victime d’une farce d’atelier ou le passant qui glisse dans la rue. Ce sont bien, eux aussi, des coureurs qui tombent et des naïfs qu’on mystifie, coureurs d’idéal qui trébuchent sur les réalités, rêveurs candides que guette malicieusement la vie. Mais ce sont surtout de grands distraits, avec cette supériorité sur les autres que leur distraction est systéma­tique, organisée autour d’une idée centrale, — que leurs mésaventures aussi sont bien liées, liées par l’inexorable logique que la réalité applique à corriger le rêve, — et qu’ils provoquent ainsi autour d’eux, par des effets capables de s’additionner toujours les uns aux autres, un rire indéfiniment grandissant.

BERGSON, Henri, Le rire. Essai sur la signification du comique, Les Presses universitaire de France, « Édition du centenaire » des Œuvres de Bergson, 1959, pp. 391 à 485.


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Je ne vais pas aller plus dans ce chapitre afin d’en préserver les « punchs » si ce n’est cette citation : « D’abord, remarquons avec Bergson que le rire a pour condition une certaine forme d’insensibilité : “Le comique naîtra quand les hommes réunis en groupe dirigeront leur attention sur l’un d’entre eux en faisant taire leur sensibilité et en exerçant leur seule intelligence” ». Le rire, une affaire d’intelligence ? À vous de le découvrir à la lecture de l’œuvre de Pierre Soubiale, Vous reprendrez bien un peu de philo ?

Tous les autres chapitres de ce livre sont de petits bijoux qui donnent à penser tout en développant notre esprit critique. J’accorde donc cinq étoiles sur cinq à Vous reprendrez bien un peu de philo ? de Pierre Soubiale. Apprendre la philo avec le rire ! C’est un ESSENTIEL !


Cinq étoiles sur cinq

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Baudelaire et le rire classique – Comment se moquer du monde – Par Catherine Kintzler, le 14 août 2015

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