Article # 233 – Philosopher par le dialogue – Quatre méthodes, PhiloCité, Vrin, Paris, 2020

PhiloCité

Philosopher par le dialogue

Quatre méthodes

Librairie Philosophique J. Vrin (Paris)

244 pages – 12,5 × 18 × 1,2 cm

ISBN 978-2-7116-2988-6 – décembre 2020


PhiloCité est une association belge consacrée à la diffusion de la philosophie dans l’espace public ; elle est soutenue par la Fédération Wallonie-Bruxelles et la Région wallonne. Ce livre est le fruit longuement mûri de son expérience collective faite d’animations, de formations, de rencontres et de recherches. Il est issu des cerveaux et des mains de toute l’équipe : Guillaume Damit, Noëlle Delbrassine, Alexis Filipucci, Stéphanie Franck, Anne Herla, Gaëlle Jeanmart, Denis Pieret, Axel Pleeck et Sandrine Schlögel.

De nombreux lecteurs attentifs l’ont émaillé de leurs connaissances : Véronique Delille, Mieke de Moor, Nathalie Frieden, Marc-Antoine Gavray, Jean-Yves Robichon et Michel Tozzi. Qu’ils soient ici vivement remerciés pour leurs remarques, corrections, conseils et soutien.

Source : Librairie Philosophique J. Vrin (Paris)


Présentation

Défendre une philosophie qui s’apprend et se vit dans et par le dialogue s’inscrit au sein d’un projet plus vaste et longtemps négligé : celui d’une philosophie pour tous. Ce manuel, en interrogeant les difficultés inhérentes à un tel projet, entend aider à les surmonter. L’équipe de PhiloCité ouvre les coulisses de ses ateliers et de ses formations pour présenter quatre méthodes d’animation philosophique. Elles se distinguent tant par les dispositifs qu’elles proposent que par les principes pédagogiques sur lesquels elles s’appuient et les définitions du « philosopher » qu’elles véhiculent : la « Communauté de Recherche Philosophique », la « Discussion à Visée Démocratique et Philosophique », l’« Atelier de Réflexion sur la Condition Humaine » et la « réfutation socratique ». En vous accompagnant dans cette tâche sans fin, nous entendons contribuer à promouvoir la philosophie comme une pratique à la fois vivante, orale et collective.

Source : Librairie Philosophique J. Vrin (Paris).


TABLE DES MATIÈRES

Voici l’intégralité de la table des matières regroupée en un seul bloc, nettoyée de ses points de suspension et des numéros de pages :

INTRODUCTION

PREMIERE PARTIE : PHILOSOPHER PAR LE DIALOGUE

  • PREAMBULE

    • Qu’est que la philosophie ?

    • Discuter ensemble philosophiquement

  • CHAPITRE PREMIER : VIVRE LA PHILOSOPHIE

    • Le flux de l’existence – Entre présence et absence de soi

    • Le travail philosophique – Un double effort à entretenir

    • Le travail philosophique collectif – Petit éloge de la rencontre et du dialogue

  • CHAPITRE II : TRAVAILLER L’ORALITÉ

    • Rivaliser avec l’hégémonie de l’écriture

    • S’exposer à la critique de la discussion

  • CHAPITRE III : APPRENDRE À PENSER COLLECTIVEMENT

    • Interroger la pensée dans la parole

    • Un art démocratique et intellectuel

    • L’angle démocratique

    • L’angle intellectuel

    • Penser ensemble à l’école

DEUXIÈME PARTIE – QUATRE MÉTHODES D’ANIMATION D’ATELIERS PHILOSOPHIQUES

  • PREAMBULE

    • Quatre méthodes

    • Présentation des rubriques

  • CHAPITRE PREMIER : S’OBSERVER PENSER GRÂCE À LA COMMUNAUTÉ DE RECHERCHES PHILOSOPHIQUES (CRP)

    • Historique

      • Matthew Lipman et Ann Margaret Sharp

      • Les romans philosophiques

      • Les guides d’accompagnement

      • L’utilisation de nouveaux supports

    • Enjeux

      • La communauté…

      • … de recherche philosophique…

      • Le travail des habiletés de pensée : un enjeu démocratique

      • Pour une pensée attentive, créative et critique

      • A. La pensée attentive (caring thinking)

      • B. La pensée creative (creative thinking)

      • C. La pensée critique (critical thinking)

    • Dispositif

      • L’organisation spatio-temporelle…

      • Les rôles

      • A. Les participants

      • B. L’animateur

      • C. Les observateurs

    • La mise en pratique

      • A. La lecture partagée

      • B. La cueillette de questions

      • Nature et fonction des questions

      • Le traitement et le choix des questions

      • C. La délibération

      • D. La phase métacognitive

      • E. Les exercices

  • CHAPITRE II : PROCÉDER PHILOSOPHIQUEMENT GRÂCE À LA DISCUSSION À VISÉE DÉMOCRATIQUE ET PHILOSOPHIQUE (DVDP)

      • Historique

        • Michel Tozzi, Sylvain Connac et Alain Delsol

        • Inspirations

      • Enjeux

        • Enjeux philosophiques

        • Enjeux démocratiques

        • Philosophie versus démocratie ?

        • Enjeux existentiels

      • Dispositif

        • L’organisation spatio-temporelle

        • Les rôles

        • A. L’animateur

        • B. Le président de séance

        • C. Le reformulateur

        • D. Le synthétiseur

        • E. Les participants

        • F. Les observateurs

      • La mise en pratique

        • A. Distribution des rôles et rappel des règles

        • B. Parcours du support et présentation de la question

        • C. Discussion

        • D. Synthèse

        • E. Retours sur les rôles

  • CHAPITRE III : FAIRE L’EXPÉRIENCE DE SA PENSÉE GRÂCE À L’ATELIER DE RÉFLEXION SUR LA CONDITION HUMAINE (ARCH)

    • Historique

      • Jacques Lévine

      • Des groupes de « soutien au soutien »

      • … aux Ateliers de Réflexion sur la Condition Humaine

    • Enjeux

        • Le primat de la pensée

        • L’interlocuteur valable

        • La pulsion d’équivalence

    • Dispositif

        • L’organisation spatio-temporelle

        • Les rôles

        • A. L’animateur

        • B. Les participants

    • La mise en pratique

        • A. La mise en place

        • B. Le temps de parole

        • C. La réécoute

        • D. L’échange

        • E. Les traces de la pensée

  • CHAPITRE IV : S’ÉPROUVER À PHILOSOPHER GRÂCE À LA RÉFUTATION SOCRATIQUE

    • Historique

        • Oscar Brenifier et l’Institut de Pratiques Philosophiques

        • Retour aux sources de la philosophie

        • A. Maïeutique ou réfutation

        • B. Ironie et réfutation, une méthode « bienveillante » ?

        • C. Un non-maître philosophe

        • Remettre Socrate en scène

    • Enjeux

        • Travailler le raisonnement entre compétences et attitudes philosophiques

        • Le traitement de la parole

    • Dispositif

        • L’organisation spatio-temporelle

        • Les rôles

        • A. L’animateur

        • B. Les participants

    • La mise en pratique

        • A. Introduire l’atelier

        • B. Poser une question

        • C. Proposer une réponse

        • Poser sa pensée…

        • … pour proposer une réponse..

        • D. Travailler la thèse

        • E. Approfondir

        • F. Juger, le procès d’une idée

        • G. Vider son sac… ?

    • CONCLUSION
      • Pourquoi philosopher par le dialogue ?

      • Qui peut philosopher ?

      • Comment apprendre à animer une discussion philosophique

      • Quelle(s) méthode(s) adopter

      • Que faire lorsque j’anime ?

      • Comment savoir si j’ai bien animé ?

TROISIÈME PARTIE – LES FICHES PRATIQUES

  • PRÉAMBULE

  • FICHE N°1 : PRÉPARER UN PLAN DE DISCUSSION

    • Pourquoi rédiger un plan de discussion ?

    • Comment rédiger un plan de discussion à partir d’un album jeunesse ?

    • Exemple de plan de discussion

    • A. Thématique 1 : la mort

    • Définition de la mort

    • Savoir de la mort

    • La tristesse de la mort

    • La peur de mourir

    • B. Thématique 2 : les émotions

    • Questions sur le texte

    • Questions abstraites

  • FICHE N°2 – TRAVAILLER LE QUESTIONNEMENT PHILOSOPHIQUE

    • Questionner la question

    • Une vraie ou une fausse question ?

    • Avec ou sans présupposé ?

    • Personnelle ou philosophique

    • Ouverte ou fermée ?

    • Exemples

    • Analyse interne d’une question

    • Analyse externe d’une question

  • FICHE N°3 – DIVERSIFIER LES RÔLES DANS UNE DVDP

    • Pour tous les groupes, en particulier les enfants

    • Pour les adultes

  • FICHE N°4 – EXERCICE DE REFORMULATION
    • Première phase de l’activité L’exercice de reformulation

    • Deuxième phase de l’activité Les retours d’observation

  • FICHE N°5 – L’ÉCRITURE D’APHORISMES DANS UN ATELIER PHILO ?

    • Les influences

    • Les commentateurs

    • L’aphorisme et la pratique philo..

    • Rédiger un aphorisme

    • Aphorisme altéré ou contaminé…

    • Aphorisme expansé

    • Variantes possibles

    • Phase métacognitive

  • FICHE N°6 – DÉCLINAISONS DE L’ARCH

    • L’atelier de psychologie

    • Lettre à un(e) ami(e)

    • Le Mur du silence

  • FICHE N°7 – LA GESTION DU SILENCE

  • FICHE N°8 – QUESTIONS ET LIGNES DIRECTRICES DE LA RÉFUTATION

    • Questions types (et leurs enjeux)

    • Lignes directrices

  • FICHE N°9 – TRAVAILLER LES DISPOSITIONS À PHILOSOPHER DANS UN ATELIER DE RÉFUTATION

    • Le décompte et le samouraï – Éprouver la vitesse ou la lenteur de la pensée

    • La demande en mariage Traitement du non-verbal manifestant le désengagement

    • « Par quels mots as-tu commencé ta réponse ? » Conscience et connaissance de soi

    • « Oui ou non ? » Obliger un positionnement clair

    • « Veux-tu comprendre ? » – Déloger la mauvaise foi

    • La question qui tue Débusquer l’art de ne pas répondre

  • FICHE N°10 – LA RÉFUTATION APPLIQUÉE À L’ANALYSE DE TEXTE

BIBLIOGRAPHIE

  • La communauté de recherche philosophique

    • M. Lipman et A. M. Sharp

    • Les influences

    • Les commentateurs

  • La discussion à visée démocratique et philosophique

    • M. Tozzi, A. Delsol et S. Connac

    • Les influences

    • Les commentateurs

  • L’Atelier de Réflexion sur la Condition Humaine

    • J. Lévine

    • Les commentateurs

  • La réfutation socratique

    • Platon

    • O. Brenifier et I. Millon

    • Les commentateurs

  • Auteurs conseillés

  • TABLE DES MATIÈRES

a

EXTRAITS

INTRODUCTION

En s’efforçant de défendre une philosophie qui s’apprend et se vit dans et par le dialogue, cet ouvrage s’inscrit au sein d’un projet plus vaste, à la fois ancestral et longtemps négligé : celui d’une philosophie pour tous. Prôner une philosophie orale et collective, c’est en effet inclure celui qui n’écrit et ne lit pas. C’est faire société avec les « plus simples » car tout aussi capables pour affronter ensemble les interrogations et les difficultés de l’existence avec les outils de la philosophie. Finalement, c’est élargir tant le public de la philosophie que les « moments du philosopher ». Nul besoin de connaissances expertes, d’un isolement ou d’un silence supposément propices à la réflexion : pour peu qu’on s’y applique consciencieusement, la philosophie peut naître au sein de n’importe quel groupe en discussion, si jeune et inexpérimenté soit-il. C’est aux secrets de cette application que seront consacrées les pages à venir.

Avant de dévoiler les coulisses de nos ateliers et de nos formations à l’animation philosophique, il nous faut néanmoins resituer notre démarche au sein d’une histoire à la fois ancienne mais récemment florissante : celle de la philosophie pour enfants. Épicure durant l’Antiquité, Montaigne à la Renaissance et Diderot au Siècle de Lumières prônaient déjà les bienfaits d’une philosophie « dès la nourrice » mais celle-ci ne semble s’être véritablement développée qu’au début des années 1970 avec Matthew Lipman aux États-Unis¹. Suite à son succès, d’autres méthodes comme celles de Michel Tozzi, Jacques Lévine ou Oscar Brenifier se sont progressivement développées et ont contribué à redessiner peu à peu le paysage de la philosophie et ses limites. Jusqu’alors les enfants étaient considérés comme naturellement réticents et inaptes à la philosophie, ils étaient par conséquent exemptés de son enseignement. « Les jeunes enfants ne savent pas lire, pourquoi voudriez-vous donc leur parler de philosophie ? ». « Ne vaut-il mieux pas attendre que la jeunesse soit formée aux autres disciplines avant de leur enseigner la philosophie ? ». « Cette dernière n’est-elle pas le couronnement des études ou le privilège des universitaires ? ».

De tels propos sont fréquents mais ils négligent les origines mêmes de la philosophie : avant de se constituer en corpus académique qui se lit et s’étudie dans des milieux supposés élitistes, la philosophie était une manière de vivre et d’interagir avec autrui et le monde. Loin des gros livres au vocabulaire aussi effrayant qu’impénétrable, elle était une pratique quotidienne faite d’exercices concrets et bien souvent oraux et collectifs : en témoigne notamment la figure de Socrate et de son art maïeutique pratiqué dans la rue et à l’Agora. C’est avec cet art antique qu’entendent renouer les méthodes d’animation qui font l’objet de cet ouvrage. Des siècles plus tard, elles témoignent en effet d’une volonté retrouvée de « faire philosophie » de manière collective et active. L’innovation majeure est peut-être la suivante : l’enfant y est plus que bienvenu. Il est même le sujet privilégié de toutes les réformes contemporaines en matière d’éducation à la philosophie.

La vague de philosophy for children2 répond à un enjeu profond : celui d’une philosophie vivante et non-exclusive, capable d’associer la rigueur et l’émancipation que l’on attend d’elle sans plus laisser quiconque sur le banc de touche. Or, pour Lipman, Tozzi, Lévine et Brenifier – les quatre figures au cœur de notre ouvrage -, le meilleur moyen d’atteindre un tel objectif est de philosopher par le dialogue. C’est à la promotion, à la défense et à l’explication de cette pratique dialogique et collective de la philosophie que nous consacrerons les études qui suivent.

Il est à noter que cette possibilité de discuter philosophiquement dès l’enfance a dû attendre deux conditions historiques pour voir le jour : d’une part, une définition de la philosophie par la méthode ou un processus typique et non plus exclusivement par l’histoire, et d’autre part, une confiance réelle en les capacités de l’enfant, interlocuteur valable et digne de la philosophie. En droit, la première de ces conditions peut se rencontrer partout. La seconde, par contre, a rencontré un contexte socio-historique très précis. La naissance de la philosophie pour enfants est effectivement tributaire du développement historique des droits de l’enfant qui trouvent leur source en 1923 avec l’Union Internationale de Secours aux Enfants et aboutissent en 1989 à la signature de la Convention relative aux droits de l’enfant par l’Assemblée générale de l’ONU. Dès 1952, l’Unesco soutient formellement ces droits et défend qui plus est l’idée que la philosophie a un rôle à jouer dans l’épanouissement de l’enfant. Le processus de réflexion sur la philosophie avec les enfants lancé par l’Unesco s’étend dans le monde et favorise l’exercice et le développement de droits tels que celui d’exprimer librement son opinion (art. 12 de la Convention), le droit à la liberté d’expression (art. 13) et le droit à la liberté de pensée (art. 14). Les initiatives se multiplient et se coordonnent, notamment via la création en 2016 d’une Chaire Unesco consacrée à la pratique de la philosophie avec les enfants3.

L’essor progressif de la philosophie comme pratique accessible et inclusive semble culminer aujourd’hui dans une nouvelle et large demande de philosophie manifestée par la société. Un certain renouveau pédagogique – notamment dans l’enseignement de la philosophie en classe de terminale en France4 — coïncide en effet avec la création d’un cours de philosophie et citoyenneté en Belgique, des demandes de groupes professionnels ou associatifs en quête de sens de leurs actions, des hypothèses sociologiques sur la perte de repères des jeunes, sur la crise de la démocratie ou sur les causes de la radicalisation. L’invitation obligatoire d’un « philosophe de service » dans les débats médiatiques ou le « billet du philosophe » dans les magazines témoignent aussi, plus ou moins adroitement, de cette demande aussi nouvelle que large et multiple.

Face à cet enthousiasme inédit, notre équipe de chercheurs-animateurs-formateurs a ressenti un vif besoin de prendre la plume. Forts d’une longue pratique coordonnée et réfléchie, les auteurs de cet ouvrage entendent ainsi partager leur rapport au réel comme un réservoir d’étonnement, comme une occasion de penser avec lucidité, rigueur et attention sans jamais se défaire du plaisir enivrant de la découverte. Parce que cela fonctionne ! Vous constaterez, dans vos lieux d’intervention, le développement du plaisir de penser par soi-même et avec les autres, la progression de la capacité individuelle et collective de se saisir d’un problème et de le travailler, l’apaisement des tensions liées à l’impuissance et, pour un groupe, le gain de puissance à manœuvrer le réel.

À ceux qui doutent de la pertinence de cette nouvelle demande de philosophie, à ceux qui en attendent quelque chose, à ceux qui cherchent à agir en philosophe : lisez, réfléchissez, expérimentez, questionnez, ajustez, relisez, ré-expérimentez encore et encore, quel que soit votre contexte. Tentez donc de comprendre le plus complètement possible, d’assimiler toute cette matière qui vous est proposée. Soyez clairs sur les tâches que vous vous donnez à expérimenter. Mais surtout, maintenez à votre tour l’exigence fondamentale d’un rapport réflexif à votre pratique : interrogez vos attentes, repérez vos automatismes et réflexes d’animation (pour mesurer en quoi ils peuvent être des obstacles ou des aides), vérifiez vos observations (vous pouvez tenir un journal, vous filmer, vous faire observer, avoir des réflexions méthodologiques avec d’autres praticiens), etc. Bref, ne cessez jamais d’augmenter la conscience de ce que vous faites, dans un esprit de probité intellectuelle, envers vous-mêmes et envers les autres. C’est ainsi que la pratique philosophique est la plus stimulante, parce qu’elle est vivante et qu’elle engage notre existence. Philosopher, c’est penser la pensée, qui est processus. L’humble ambition de ce livre est de vous accompagner dans cette tâche infinie et de contribuer ainsi à promouvoir la philosophie comme une discipline à la fois vivante, orale et collective.

____________

NOTES

  1. La méthode socratique de Leonard Nelson (1882-1927), bien antérieure, ne sera pas abordée ici. Certes, l’objectif de Nelson correspond à de nombreux égards à celui de Lipman (lui aussi cherchait à faire de ses élèves de vrais philosophes plutôt que d’en faire des savants, connaissant la philosophie mais ne l’exerçant jamais). Mais Lipman apporte à ces projets une ambition nouvelle : celle de philosopher avec les enfants.
  2. L’appellation « philosophy for children » pose question. Lipman tenait à cette formulation car il estimait que la philosophie pouvait être faite pour les enfants, au service de leur bien-être et de leur émancipation. Mais la traduire par « philosophie pour enfants » est ambigu, car on pourrait laisser penser qu’il y aurait une philosophie pour les enfants et une pour les adultes. Or, si l’activité philosophique peut, et doit certainement, s’adapter pédagogiquement à l’âge, change-t-elle pour autant de nature ? La pratique de la philosophie avec des enfants modifie-t-elle l’essence de la philosophie ? Si on pense que non, on peut alors lui préférer comme ici l’expression « philosophie avec les enfants » car elle indique mieux le caractère universel de la visée philosophique.
  3. //www.chaireunescophiloenfants.univ-nantes.fr
  4. Voir S. Charbonnier. Que peut la philosophie? Etre le plus nombreux possible à penser le plus possible, Paris, Seuil, 2013.

PREMIÈRE PARTIE

PHILOSOPHER PAR LE DIALOGUE


PREAMBULE

Dans cette partie de l’ouvrage, nous explorerons les présupposés d’une philosophie passant davantage par l’oralité que par l’écriture (la dissertation à l’école, l’essai philosophique pour les professionnels) et la lecture (des grands textes de l’histoire de la philosophie).

QU’EST-CE QUE LA PHILOSOPHIE ?

Si nous n’identifions pas la philosophie à ses pratiques académiques actuelles, nous avons à nous entendre sur ce que philosopher veut dire quand il s’agit de retrouver des formes anciennes aujourd’hui délaissées à l’Université, comme la discussion et le dialogue. Cette enquête est nécessaire pour plusieurs raisons. Pour éviter le soupçon pesant sur la philosophie pour enfants et les « Nouvelles Pratiques Philosophiques » (NPP) de n’être pas réellement philosophiques, tout au plus une initiation ou un encouragement comme il en existaient dans l’Antiquité sous l’appellation de « protreptique ». Cette enquête est aussi nécessaire pour clarifier les enjeux philosophiques fondamentaux d’une discussion, et en maintenir l’exigence en étant au clair sur le travail que nous cherchons à y conduire en tant qu’animateurs. La façon dont nous définissons ici la philosophie comme une pratique de transformation de soi, comme la culture d’un art de la présence à soi, comme un effort pour penser le vécu et lui donner toutes ses dimensions la lie profondément à l’oralité, et plus encore à une oralité collective.

DISCUTER ENSEMBLE PHILOSOPHIQUEMENT

Si l’on peut légitimement douter de la valeur philosophique de l’oralité, c’est en raison de plusieurs caractéristiques actuelles. D’abord, les modèles de discussion en vogue sont souvent très éloignés des exigences de la philosophie en témoigne notamment le débat médiatique. Nous pouvons aussi regretter l’absence de toute formation à la discussion. En effet, nous considérons volontiers que nous savons naturellement parler négligeant ainsi une histoire de l’éducation vieille de plusieurs siècles qui se centrait précisément, dans l’Antiquité, sur la formation d’une oralité soucieuse de l’art du raisonnement, consciente des sophismes qui le trahissent, et armée pour convaincre (rationnellement) plutôt que persuader (« sophistiquement »). Pour animer une discussion réellement philosophique, l’animateur doit donc, aujourd’hui et contre le cours du temps, mesurer les exigences d’une formation à une oralité propice à l’exercice de la philosophie. La première partie de cet ouvrage est destinée à soutenir cet effort, en soulignant à la fois les défauts classiques d’une discussion contre lesquels il faut constamment et explicitement lutter, mais aussi la direction dans laquelle tend cet effort pour que la discussion (re)conquière sa dimension philosophique.


CHAPITRE PREMIER

VIVRE LA PHILOSOPHIE

LE FLUX DE L’EXISTENCE – ENTRE PRÉSENCE ET ABSENCE DE SOI

Bercés par l’Antiquité qui fait de la philosophie un mode de vie, enthousiastes face au développement des Nouvelles Pratiques Philosophiques et convaincus par notre propre expérience de l’animation et de la formation à la pratique philosophique : nous sommes de ceux qui estiment que la philosophie n’est jamais aussi riche que lorsqu’on la vit. Mais cet axiome selon lequel la philosophie peut se vivre ne va pas de soi. Il s’érige en vérité sur plusieurs conceptions qu’il nous faut maintenant expliquer – une certaine conception de la vie et une certaine conception de la vie dite « philosophique ». C’est une sorte de phénoménologie de l’attention inspirée de Sartre qui nous permet de clarifier le sous-sol à partir duquel nous postulons qu’une philosophie ancrée dans le dialogue peut se développer avec tous, même les enfants.

Sartre écrit ceci : « la notion de vécu représente un effort pour conserver cette « présence à soi » qui me paraît indispensable à l’existence de tout fait psychique, présence en même temps si opaque, si aveugle à elle-même qu’elle est aussi « absence de soi » »¹. Selon Sartre, un vécu est toujours caractérisé par un certain rapport entre la présence à soi et l’absence de soi. Lorsque nous vivons, nous faisons en effet sans cesse l’expérience consciente de certaines choses tout en en oubliant d’autres que nous vivons néanmoins. Prenons un exemple : imaginons que je regarde cet arbre. Je le vois d’abord sans voir tout ce qui l’entoure ni entendre les oiseaux nichés dessus, je n’ai même pas conscience de moi dans un premier temps. Imaginons ensuite que la vue de cet arbre suscite en moi un souvenir empreint de peur : peu à peu, je ne regarde même plus l’arbre, pourtant sous mes yeux, et me laisse submerger par le souvenir et l’émergence¹. Le reste du monde semble peu à peu se réduire à l’oppressante accélération des battements de mon cœur. Pris dans mon ressenti, je deviens sourd aux appels de mon ami au loin et au brouhaha de la société, etc.

Notre vie tout entière est fusion de ces moments distincts, de ces vécus particuliers faits de présence et d’absence, de conscience et d’inconscience. Cette proportion — plus ou moins de présence, plus ou moins d’absence — est d’ailleurs ce qui définit la qualité même de nos vécus, leur saveur ou leur tonalité. En temps normal, c’est-à-dire lorsque nous sommes en équilibre avec notre environnement naturel et social, cette proportion est relativement constante et se manifeste dans divers types de vécus : comme dans l’exemple ci-dessus, notre vie est généralement rythmée par les perceptions, les actes d’imagination, les émotions, les intellections présentant un rapport plus ou moins stable entre la présence à soi et l’absence de soi. Cette constante façonne même ce que nous appelons « notre identité » : je suis distrait, colérique, nostalgique, désireux d’étudier les arbres, peu porté sur la pratique intellectuelle, etc. À chaque vie sa constante, à chaque constante son goût particulier à nul autre pareil : ainsi, mon identité n’est autre que ma manière usuelle de percevoir, de parler, d’imaginer, de ressentir, de penser, etc.

Philosopher serait-il alors « méditer en pleine conscience » ? La pratique à la mode aujourd’hui est rattachée au bouddhisme, négligeant ainsi un héritage d’abord philosophique et occidental. La philosophie antique, conçue comme thérapie de l’âme, était en effet une pratique de l’attention destinée à concentrer l’âme, conçue comme un souffle menaçant constamment de se disperser sous les courants intérieurs de nos distractions et sous les courants extérieurs des événements perturbateurs. Mais quel serait alors le propre d’une méditation philosophique ? Par la rigueur qu’elle requiert, les exigences réflexives sur lesquelles elle s’appuie et l’attitude d’étonnement perpétuel qu’elle nous invite à adopter, la philosophie nous incite à rompre avec notre manière habituelle de vivre, de saisir le réel et de l’absorber aussi automatiquement qu’inconsciemment. La philosophie entend nous arracher au flux mécanique de notre existence pour que nous l’interrogions. Un vécu devient alors philosophique lorsqu’il nous invite à nous questionner sur ce que nous sommes, ce que nous vivons et ce que nous pensons. La pratique philosophique est ainsi l’épreuve des idées à la source de nos vécus ; on y examine l’une de nos représentations, l’une de nos convictions qui nous fait ressentir par exemple telle émotion, pour en percevoir l’origine, les présupposés, les impensés, en vérifier la cohérence et la véracité. L’exercice demande une certaine concentration, une forme d’attention profonde et maintenue pour dénicher d’abord l’idée derrière l’émotion ou l’action, par exemple, et rester ensuite concentré sur cette idée pour l’examiner patiemment. Le tout n’est donc pas d’insister sur l’opération de pensée afin de « mieux regarder passer nos idées », il s’agit au contraire de s’arrêter sur ces idées pour les ausculter et, par cet examen, tisser une existence plus cohérente.

LE TRAVAIL PHILOSOPHIQUE — UN DOUBLE EFFORT À ENTRETENIR

Si l’on suit notre raisonnement, le travail philosophique est alors à définir comme un double effort d’augmentation de la présence à soi et de diminution de l’absence de soi. C’est dire que l’on ne sort pas sans peine de notre saisie spontanée et instinctive du réel. Mais nous tâcherons de montrer que le jeu en vaut la chandelle et qu’il peut être expérimenté par tous, dans les situations les plus concrètes et les moins académiques.

Dans l’exemple proposé plus tôt (on ne peut plus concret, on ne peut moins académique), travailler pour augmenter la présence à soi implique que je regarde vraiment l’arbre face à moi, mais aussi que j’écoute les oiseaux, que j’aie conscience de mon état d’esprit lorsque je regarde l’un et écoute les autres. Il faudrait même que je ne les perde pas de vue au moment où surgit mon souvenir, dont l’arrivée confère une saveur nouvelle à la situation. La peur, quant à elle, resterait sans doute présente, mais elle n’envahirait pas le moment. Et, dans le brouhaha, j’entendrais encore les appels de mon ami auxquels je répondrais. Dans une telle situation, le flux de vie demeure, mais les multiples dimensions qui le tissent en ressortent moins confuses. Le travail philosophique qui, d’une part, augmente la présence à soi et, d’autre part, diminue l’absence de soi fait que nous distinguons mieux ce qui provient de l’extérieur et ce qui provient de nous, de notre corps, de nos sentiments, de nos désirs, de notre mémoire, de nos relations à autrui, etc. Par ce double effort, notre vécu particulier prend peu à peu les couleurs de la philosophie.

Suivant cette définition, le travail philosophique peut s’effectuer depuis et au sein de tous les types de vécus. Lorsque je goûte ce que je mange, lorsque j’observe ce que je vois ou écoute ce que j’entends, je manifeste un effort philosophique perceptif. Lorsque je filtre mes souvenirs ou lorsque j’envisage de nouvelles situations, je fais preuve d’un effort philosophique imaginatif. De la même manière, je témoigne d’un effort philosophique émotif et affectif lorsque j’apprends de la jalousie les liens qui m’importent avec l’être aimé ou lorsque je profite de l’acuité que me donne la peur pour me tirer d’une situation désagréable. Enfin, en cherchant à cerner et à comprendre pourquoi j’agis de telle façon, pourquoi j’éprouve telle émotion, j’en déniche une dont je peux aussi examiner la vérité, de même que je peux examiner plus largement la cohérence entre mes idées — je témoigne alors d’un effort philosophique intellectif.

La définition de la philosophie que nous mobilisons nous porte loin de l’air confiné des bibliothèques ou des tours d’ivoire. Elle n’en demande pas moins un effort considérable. De fait, dès lors que l’effort philosophique cesse, l’automatisme avec lequel nous appréhendons naturellement notre vécu revient au galop. Certes, j’ai sans doute légèrement transformé le rapport entre la présence à soi et l’absence de soi qui caractérisait mon identité d’avant — le temps de ma réflexion, je suis moins colérique, je fais plus attention au monde et aux autres, etc., mais demeurent tout de même de multiples zones d’ombres où je reste aveugle et dont je n’ai même pas conscience, car nul ne peut exercer tant d’efforts en toute direction et en toute occasion… Ainsi, la « vie philosophique » désigne pour nous l’ensemble des efforts philosophiques fournis et répétés lors d’une même existence, mais elle ne constitue en rien un état acquis (malgré ce qu’en disent les diplômes, les institutions qui les délivrent, les statuts professionnels, l’absence d’humilité de certains ou la dernière mode médiatique).

La plupart du temps, nous vivons le nez dans le guidon et sommes, par conséquent, inconscients de nombreuses dimensions de l’existence. Le vécu automatique se caractérise en effet par son immédiateté : nous collons à notre flux existentiel. Pour que le travail philosophique se concrétise et éclaire nos obscurités les plus profondes, il doit donc contrecarrer nos évidences et nos croyances spontanées et irréfléchies — c’est là une définition assez courante de la philosophie. Il s’agit alors, avant tout autre chose et c’est là l’essentiel, d’introduire de la médiation, du décalage, de l’espacement vis-à-vis du sentiment d’identité et d’évidence qui caractérise notre appréhension première du réel. Cette nécessité primordiale d’une déconstruction de l’évidence trouve de nombreux échos dans l’histoire de la philosophie : le questionnement de Socrate précède la philosophie de Platon et d’Aristote, Descartes édifie son système après une phase de doute, Kant est réveillé de son sommeil dogmatique par le scepticisme de Hume.

LE TRAVAIL PHILOSOPHIQUE COLLECTIF — PETIT ÉLOGE DE LA RENCONTRE ET DU DIALOGUE

À définir le travail philosophique comme un double effort sur soi (qu’il s’agisse de sa présence ou de son absence), on court le risque de le réduire à une focalisation sur l’individu isolé. Ce n’est pourtant pas le cas. Les bénéfices d’un travail philosophique collectif sont doubles et réciproques. D’une part, chacun des membres profite des réflexions du groupe auquel il prend part. Qu’elle conforte, bouscule, crée un doute ou provoque un revirement de conviction, la prise en compte de l’avis d’autrui alimente la réflexion personnelle et la fait sortir du sentier battu de la pensée individuelle (sentier parfois difficile à quitter ou même discerner). Par là même, une brèche peut naître au sein de nos propres évidences: la présence à nous-mêmes gagne du terrain sur l’absence. D’autre part, une réflexion collective va plus loin qu’une réflexion individuelle. Les membres du groupe ne sont donc pas les seuls bénéficiaires (au sens où les parties gagneraient sur le tout): la réflexion collective elle-même bénéficie du travail de ses membres (le tout gagne grâce aux parties). En effet, la puissance du travail de groupe augmente proportionnellement à la qualité de présence à soi de ses membres. Si chacun travaille à réduire son absence de soi et à augmenter sa présence à soi, c’est le groupe tout entier qui opère un travail philosophique collectif plus efficace au sein d’un seul et même environnement naturel et social qu’il s’agit d’interroger.

Au bout du compte, lorsqu’on entretient collectivement cet effort que requiert le travail philosophique, ce sont deux expériences extrêmement bénéfiques et pourtant étrangement rares qui s’offrent à nous : d’abord celle d’une véritable rencontre, ensuite celle d’un authentique dialogue.

Lorsque deux personnes se côtoient, deux vécus automatiques s’affrontent, deux moyens de reproduction de l’environnement se font face. Soit ces environnements sont compatibles, voire similaires; soit ils sont incompatibles. Si l’on se réfère aux variations de la présence de soi, ces différences s’expriment comme suit. Dans le premier cas, on se reconnaît l’un l’autre de manière spontanée (par affinités et connivences) et l’on voit, sent, touche, pense le même monde (du moins en apparence)… « Pas besoin de parler pour se comprendre », voudrions-nous même dire! Dans le second cas, par contre, on a beau se parler, on ne se comprend pas. Nous pouvons alors décider d’accepter la situation : on prétend ainsi se tolérer en justifiant cette indifférence par une forme de relativisme (« à chacun son avis », « les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas », etc.) ou nous pouvons choisir de ne pas accepter la situation – on laisse alors les vécus automatiques s’affronter de manière violente à travers nous afin de supprimer la contradiction (c’est-à-dire, au bout du compte, l’autre). Ces différentes situations sont trois formes de monologue: le monologue consensuel dans lequel on se conforte soi-même, le monologue indifférent dans lequel on parle sans prêter attention à ce que l’autre dit, et le monologue violent où l’on élimine la voix de l’autre. Et pour cause! Il n’y a pas de dialogue sans rencontre préalable.

Car « rencontrer », ce n’est pas simplement « côtoyer » ou « coexister ». L’augmentation généralisée de la présence à soi nécessite en effet de prêter attention l’un à l’autre, de se tourner l’un vers l’autre pour con-verser. Le travail philosophique collectif contrecarre la simple coexistence — qu’elle soit consensuelle, indifférente ou violente-des vécus automatiques: en prêtant attention aux différences qui nous séparent, on brise le consensus. En s’efforçant d’observer et d’écouter l’autre, on commence à s’y intéresser. En s’empêchant de l’éliminer (mentalement ou physiquement), on tient compte du fait qu’il existe, qu’il parle et qu’il me contredit. Ce n’est que dans ces conditions que l’on rencontre véritablement l’autre, dans toute sa spécificité. En le rencontrant, on continue d’ailleurs à se mettre à distance de soi-même puisque l’on quitte la réaction spontanée de lutte entre nos vécus automatiques. Dans et par la rencontre, le travail philosophique s’épanouit individuellement et collectivement.

C’est la rencontre qui nous permet de quitter le monologue pour le dialogue. Mais qu’entendre par là? Assez spontanément, on estime qu’un échange philosophique ne porte pas ou pas uniquement sur la pluie et le beau temps, les affres de notre vie sentimentale, le film que l’on vient de regarder, etc. Dans la lignée des définitions précédentes, nous appellerons << philosophique >> une conversation qui diminue l’importance de l’absence de soi dans notre vie en recourant à la médiation de la pensée, c’est-à-dire au discours logique, cohérent et adéquat à notre vécu. C’est précisément avec ce type de conversations que s’entame l’authentique dialogue — ce dernier étant alors défini comme la forme que prend la pensée lorsqu’elle est le moyen par lequel un ensemble de partenaires visent à connaître leur environnement naturel et social et à en comprendre les mécanismes.

Si l’on peut encore imaginer une pensée évoluant dans une sorte de monologue intérieur, cela devient impossible au sein du groupe philosophant. Or, pour que le dialogue se maintienne dans le temps, il faut encore que la pensée circule, qu’elle ne cesse pas de s’exprimer dans et par le groupe. Cette nécessité requiert une attention particulière au langage dans lequel la pensée s’exprime. D’une certaine façon, le groupe devra inventer son propre langage, son idiome, pour exprimer la pensée qu’il active et entretenir le dialogue.

Au terme de notre parcours lexical (du flux de l’existence au travail philosophique individuel en passant par la rencontre et le dialogue constituant le travail philosophique collectif), nous espérons avoir montré au lecteur la fécondité d’une telle conception de la philosophie. Précisons finalement que tout véritable travail philosophique collectif naît de la coïncidence de ces divers éléments : au sein du flux de sa propre existence, chacun doit d’abord entamer un travail philosophique sur lui-même pour ensuite l’élargir à la collectivité qu’il rencontre et avec laquelle il dialogue. Car il n’y a pas de travail philosophique collectif sans ces deux aspects : la rencontre entre individus et le dialogue. Il ne peut se contenter de l’un ou de l’autre. La seule rencontre d’autrui peut sans doute mener à des relations sentimentales fortes (« on s’aime envers et contre tout ») mais, sans passer par la pensée, elle n’est pas encore un travail philosophique. Son paradigme serait bien plutôt celui, religieux et silencieux, de la grâce (« parce que c’était lui, parce que c’était moi »). À l’inverse, le dialogue qui s’établit sans rencontre et sans réinvestissement dans le vécu se transforme en échange scientifique ou technique entre pairs. Dans les deux cas, le groupe, devenu exclusif, se referme dans un nouveau consensus — celui où règnent entre ses membres de l’amour ou de la fraternité silencieuse, ou celui de ceux qui partagent la maîtrise d’un même langage technique, incompréhensible pour tout autre — et le travail philosophique s’arrête puisqu’il ne cherche plus à généraliser la présence à soi. Évitant au maximum ces écueils, le « groupe philosophant » se caractérisera par son autonomie et sa capacité à interagir avec son environnement : non seulement il traduit ce qu’il reçoit de l’extérieur dans son langage et l’évalue à l’aune des principes qu’il a établis en son sein par le dialogue, mais en plus il traduit vers l’extérieur les fruits de son dialogue interne afin de permettre au travail philosophique de se poursuivre toujours plus.

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NOTES

  1. -P. Sartre, Situations IX, Paris, Gallimard, 1971, p. 112.

Source : Librairie Philosophique J. Vrin (Paris).


RAPPORT DE LECTURE


« Philosopher par le dialogue. Quatre méthodes » est un ouvrage collectif majeur de l’association belge PhiloCité, paru en décembre 2020 aux Éditions Vrin (dans la collection Pratiques philosophiques, dirigée par Gaëlle Jeanmart).

La vision : Une philosophie vivante, orale et collective

Le point de départ du livre est de défendre la philosophie non pas comme une matière purement académique, solitaire ou réservée à une élite universitaire, mais comme une pratique accessible à tous, inclusive (y compris auprès des enfants ou de personnes éloignées de la lecture/écriture) et ancrée dans le quotidien. En s’appuyant sur l’héritage antique (comme la maïeutique de Socrate), les auteurs redéfinissent la philosophie comme un double effort d’augmentation de la « présence à soi » et de rupture avec les automatismes de pensée.

Les Quatre Méthodes d’animation décryptées

Le cœur de l’ouvrage consiste à ouvrir les « coulisses » de PhiloCité en présentant de manière détaillée quatre grands courants et dispositifs d’animation philosophique. Chacun repose sur une définition propre du « philosopher » et sur des règles pédagogiques précises :

  • La Communauté de Recherche Philosophique (CRP) : Directement issue de la méthode de Matthew Lipman, pionnier américain de la philosophie pour enfants dans les années 1970. Elle vise à transformer la classe ou le groupe en laboratoire de recherche collaboratif fondé sur la logique et l’entraide intellectuelle.

  • Les Discussions à Visée Démocratique et Philosophique (DVDP) : Développées notamment par Michel Tozzi. Ce dispositif distribue des rôles spécifiques aux participants (président de séance, reformulateur, observateur, etc.) afin d’allier l’apprentissage des processus démocratiques à l’exigence de la pensée philosophique.

  • Les Ateliers de Réflexion sur la Condition Humaine (ARCH) : Inspirés des travaux de Jacques Lévine (et du réseau AGSAS). Cette approche met en avant le principe de non-intervention de l’animateur, permettant aux participants d’explorer librement de grandes questions existentielles universelles en faisant l’expérience intime de leur propre pensée.

  • Les Ateliers de Philosophie par la Réfutation Socratique (APRS) : Liés à la méthode d’Oscar Brenifier. L’animateur y interpelle de manière plus directe et individualisée les participants afin de traquer les contradictions, d’analyser les présupposés et de pousser à la clarification logique par le biais du questionnement socratique.

Fiches techniques et guides pratiques

L’ouvrage ne se contente pas d’explications théoriques. Il est structuré comme un manuel rigoureux. La fin du livre intègre des fiches techniques et des guides pratiques (incluant des phrases types, des grilles d’observation et des outils méthodologiques) permettant aux lecteurs d’évaluer leur propre posture d’animation, de comprendre leurs réflexes et de s’approprier la méthode la plus adaptée à leur contexte pédagogique ou social.

— FIN GOOGLE GEMINI —


Ah ! Si j’avais lu « Philosopher par le dialogue – Quatre méthodes » de PhiloCité à l’occasion de mes contacts avec les Nouvelles Pratiques Philosophiques (NPP), j’aurai compris bien avant aujourd’hui les différences nationales sur les plans culturels et nationaux dans la conception des différentes méthodes sans m’inquiéter outre mesure de certaines d’entre elles sur les différentes nations.

En effet, au commencement des mes recherches portant sur les Nouvelles Pratiques Philosophiques, je me concentrais sur les informations (livres et sites web) disponibles en français, notamment sur celle offertes par le philosophe praticien français Oscar Brenifier.

J’ai commencer par la lecture de son livre intitulé « La consultation philosophique » pour conclure que son exposé théorique était presque parfait.


Article # 11 : La consultation philosophique, Oscar Brenifier, Éditions Alcofribas, 2020

J’ai adoré ce livre. Il est dense, très dense. On ne peut pas le lire comme un roman. Me voici enfin devant un auteur qui dit tout, où, quand, comment il observe, comment il pense, comment il chemine, comment il voit, comment il entend, comment il anticipe, comment il tire ses conclusions… Bref, un auteur qui expose son propre système de pensée dans un essai plus que formateur pour le nôtre.

Serge-André Guay, 2021


Malheureusement, le contact personnel en formation vidéo-web a tourné au vinaigre en raison de sa rigidité et son manque d’attention à l’Être émotionnel au profit du seul et unique Être rationnel, comme si l’un et l’autre pouvait être séparé.


Article # 12 : Fin du chapitre : Oscar Brenifier, philosophe praticien

La lecture du livre «La consultation philosophique» signé par le philosophe praticien Oscar Brenifier nous apprend qu’il adresse un document à ses clients potentiels. J’ai écrit à monsieur Brenifier pour lui demander s’il pouvait me faire parvenir ce document.

Serge-André Guay, 2021


La méthode du philosophe consultant Oscar Brenifier ne me pose pas seulement un problème de nature personnelle mais aussi et surtout sur son influence sur la réputation des Nouvelles Pratiques Philosophique auprès des Français et ailleurs dans le monde.


Article # 215 – Critique du texte « Socrate était-il violent ? » d’Oscar Brenifier

Si le philosophe praticien français Oscar Brenifier consacre temps et énergie à l’écriture d’un livre intitulé « Socrate était-il violent ? », c’est sans doute en réaction à des commentaires accusant la méthode socratique d’être une pratique violente. En conclusion de son essai, il écrit…


Puis, en 2025, la philosophe praticien Oscar Brenifier publie un nouveau livre qu’il titre « Socrate était-il violent ? ». À l’évidence, monsieur Brenifier tente de justifier la brutalité de la pratique de sa méthode fondée sur le dialogue socratique, la maïeutique. Au moment où je prends connaissance de ce livre paru l’an dernier, la philosophe praticienne français Laurence Bouchet témoigne d’un événement très malheureux impliquant Oscar Brenifier. Ma critique de « Socrate était-il violent ? » sera sévère.


Article # 221 – Le philosophe praticien Oscar Brenifier est-il violent ?

La philosophe praticienne Laurence Bouchet écrit dans son article « Le dojo ou l’agora ? L’art d’interrompre pour philosopher » publié 23 mai 2026 sur LinkedIn :

Je viens de passer une semaine à Annecy en compagnie du philosophe Oscar Brenifier, et je dois dire que cette semaine a été particulièrement mouvementée. Le philosophe animait plusieurs ateliers et, comme souvent avec lui, les réactions ont été extrêmement fortes. Certaines personnes se sont mises en colère, d’autres ont quitté la salle au bout de quelques minutes à peine, au point que plusieurs ateliers prévus ont finalement été annulés. Mais d’autres, au contraire, ont beaucoup apprécié l’expérience, parfois même avec enthousiasme. Ces différences de point de vue ont suscité des discussions : certains décrivaient le personnage comme destructeur, violent, toxique ; d’autres voyaient en lui quelqu’un capable de produire un véritable réveil intellectuel. Avait-on affaire à un personnage maléfique ou bénéfique ?

BOUCHET, Laurence, philosophe praticienne, Le dojo ou l’agora ? L’art d’interrompre pour philosopher, LinkedIn, 23 mai 2026.


Alors que je m’interroge encore et toujours au sujet de l’impact du dialogue dit socratique de la méthode Brenifier, je découvre un livre paru en 2020 : « Philosopher par le dialogue – Quatre méthodes », une initiative de l’association belge PhiloCité paru à la Librairie Philosophique J. Vrin (Paris). Dès les premières pages, je saisi l’importance des différences nationales sur les plans culturel et sociaux dans l’approche des Nouvelles Pratiques Philosophiques. Je savais fort bien que les méthodes appliquées dans la cadre des Nouvelles Pratiques Philosophiques variaient d’une région du monde à l’autre mais je n’avais jamais fait le lien avec les contextes nationaux culturels et sociaux.

Or, la brutalité du dialogue chez Brenifier n’est autre que le produit de la culture française marquée par la confrontation.


La tradition française de la « dispute » intellectuelle et du pamphlet

Contrairement aux cultures anglo-saxonnes ou nordiques, largement basées sur le consensus, le compromis et la protection de la sensibilité de l’autre (safe spaces, politically correct), la culture française s’est construite sur le conflit d’idées.

  • L’héritage des Lumières et du pamphlet : De Voltaire à la tradition des caricatures ou des débats de comptoir, la France a une tolérance (et même un goût) pour la joute verbale piquante, voire agressive. Brenifier pousse ce curseur à l’extrême : pour lui, le respect de l’autre ne passe pas par la ménagement de son ego, mais par le respect de son intelligence.

  • L’arène publique : En France, le débat est traditionnellement un sport de combat. La méthode Brenifier formalise cette violence latente en la canalisant à des fins philosophiques.

Le choc avec la « politesse de surface » bourgeoise

La France est aussi le pays de la cour de Versailles, de la diplomatie et des rituels sociaux stricts où l’on doit « sauver les apparences ». Dans les dîners en ville ou les réunions professionnelles en France, on utilise souvent l’ironie mordante ou le sous-entendu pour attaquer sans en avoir l’air.

L’approche de Brenifier est perçue comme « brutale » parce qu’elle brise ce code social de l’hypocrisie polie :

  • Il refuse les figures de style qui permettent de masquer la pensée.

  • Si quelqu’un dit une absurdité, il ne dit pas « C’est intéressant, mais… », il dit : « Ce que vous dites n’a aucun sens, pourquoi faites-vous cela ? »

  • Cette rudesse est une profanation des codes de la sociabilité bourgeoise française, ce qui la rend à la fois fascinante et profondément dérangeante pour le public local.

Le traumatisme de l’école républicaine (Le « Peut mieux faire »)

La brutalité de Brenifier résonne d’une manière très particulière dans l’inconscient social français à cause de notre système éducatif.

L’école française est historiquement verticale, élitiste et cassante. Contrairement aux systèmes qui valorisent l’effort ou encouragent la participation bienveillante, le modèle français pointe d’abord l’erreur (le fameux stylo rouge, le « hors-sujet », les annotations sévères).

L’écho psychologique

Quand Brenifier interrompt un participant pour lui dire qu’il ne répond pas à la question ou qu’il se contredit, il réactive instantanément une figure archétypale française : celle du maître d’école ou de l’examinateur de la Sorbonne. Cette violence est culturellement reconnaissable par tous les Français : c’est celle de l’exigence intellectuelle qui ne pardonne pas la paresse conceptuelle.

En somme, la brutalité du dialogue chez Brenifier n’est pas une anomalie barbare ; elle est le produit d’une culture française qui considère que la vérité est une conquête qui se paye au prix d’un duel verbal, quitte à ce que les egos en sortent froissés.

— FIN GOOGLE GEMINI —


Oscar Brenifier n’est donc pas plus que le schéma de références acquis auprès de sa famille et ses proches, de ses professeurs, de employeurs et ses collègues de travail, ses partenaires… bref, sa la société et de la culture nationales de son pays, la France. Mais cela ne me soulage pas pour autant du préjudice causé par le philosophe Oscar Brenifier à la réputation des Nouvelles Pratiques Philosophiques en France et ailleurs dans le monde où il sévit.


En revanche, mon incompréhension de sa perception du dialogue socratique ne me pèse plus ; elle s’explique de part le rôle de l’influence culturelle et sociales nationales française.

Et ce déclic, je le dois à la lecture  de « Philosopher par le dialogue – Quatre méthodes » de PhiloCité.


J’accorde à ce livre 5 étoiles sur 5.

J’en recommande fortement la lecture.


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