Article # 277 – Enjeux de la consultation philosophique / Issues in Philosophical Counseling, Peter B. Raabe, Ph. D. Praeger Publishers, Westport (USA), 2002

Raabe, Peter B. Issues in Philosophical Counseling. Westport, CT: Praeger Publishers, 2002.
Raabe, Peter B. Issues in Philosophical Counseling. Westport, CT: Praeger Publishers, 2002.

PETER B. RAABE, Ph.D. (1949-)

Issues in Philosophical Counseling

Praeger Publishers (Greenwood Publishing Group, Inc.)

Westport, Connecticut / Londres (Royaume-Uni)

Année de publication : 2002

Nombre de pages : 254 pages (incluant bibliographie et index)

Langue : Anglais

ISBN-10 : 0-275-97667-X

ISBN-13 : 978-0275976675

Classement Dewey (CDD) : 100 — Philosophie

Matière principale (Library of Congress) : Philosophical counseling (Consultation philosophique / Pratique philosophique)


PRÉSENTATION PAR L’ÉDITEUR

Traduction de l’anglais au français par Google Gemini

Raabe examine certains des problèmes les plus complexes qu’un client peut présenter à un conseiller et la manière dont un philosophe les aborderait. Il propose une discussion philosophique détaillée ainsi que des études de cas illustrant certains des enjeux les plus importants rencontrés dans toute pratique de consultation.

Les six premiers chapitres abordent la consultation philosophique en termes généraux, tandis que les 15 chapitres suivants traitent de questions existentielles spécifiques telles que les différences de communication entre les hommes et les femmes et leur pertinence dans le cadre d’un entretien de consultation, le rôle de la médication en thérapie, le concept de normalité, le sens de la vie, les motivations sous-jacentes au suicide, l’interprétation des rêves et les croyances religieuses. Cet ouvrage constitue une ressource précieuse pour les professionnels, les étudiants et les chercheurs s’intéressant à la consultation philosophique et à la philosophie appliquée et pratique.

Texte original

Description

Raabe examines some of the most perplexing problems a client may present to a counselor and how a philosopher would deal with them. He provides a detailed philosophical discussion as well as illustrative case studies of some of the most important issues encountered in any counseling practice.

The first six chapters discuss philosophical counseling in general terms, while the following 15 chapters deal with specific life issues such as the differences between how men and women communicate and how this is relevant to a counseling discussion, the role of medication in therapy, the concept of normalcy, the meaning of life, the motivation behind suicide, dream interpretation, and religious beliefs. An important resource for professionals, students, and scholars involved with philosophical counseling and applied/practical philosophy.

Source : Bloomsbury Publishing Inc.


PRÉSENTATION PAR L’AUTEUR SUR SON SITE WEB

Traduction de l’anglais au français par Google Gemini

Enjeux de la consultation philosophique

par le Dr Peter B. Raabe

Alors que mon premier livre, Philosophical Counseling: Theory and Practice, traitait en profondeur des fondements théoriques de cette pratique, le présent ouvrage se concentre davantage sur son application. Certains chapitres ont été initialement présentés sous forme de communications lors de colloques de sociétés et d’associations savantes ouverts au grand public ; d’autres ont été publiés dans des revues professionnelles à comité de lecture, tandis que d’autres encore ont été rédigés spécifiquement dans un but pédagogique à l’intention des conseillers philosophiques en exercice. J’espère que la grande lisibilité et l’orientation largement non théorique de ces essais rendront ce livre d’un grand intérêt non seulement pour les universitaires et les professionnels en exercice, mais aussi pour toute personne n’ayant pas de formation philosophique académique et, plus important encore, pour quiconque est confronté à la réalité de ces questions dans sa propre vie personnelle. Mon intention est que ce livre vienne combler l’immense fossé qui sépare la vulgarisation de l’académisme dans les rayons des librairies, un espace dans lequel très peu de philosophes contemporains s’aventurent. J’espère montrer qu’il est en effet possible d’écrire avec profondeur sur des sujets graves dans un style non technique, et de combler ce vide qui existe entre les livres superficiels de « développement personnel » et les ouvrages simplistes du « New Age » d’un côté, et les textes de philosophie académique arides, abstraits et scolaires de l’autre.

Gardez à l’esprit que la consultation philosophique est un nouveau domaine de pratique, bien qu’elle constitue en réalité une revitalisation de l’intention originelle de la philosophie telle qu’énoncée par les Anciens. En mettant la philosophie en pratique, Socrate abordait les questions existentielles de son temps avec une certaine dose de scepticisme et de doute, interrogeant délibérément les modes de pensée familiers et remettant en cause les croyances du prétendu « bon sens » ainsi que l’opinion populaire. À travers ce livre, je questionne et conteste également de manière délibérée nos manières habituelles – y compris nos approches psychologiques courantes – de penser des sujets tels que les différences entre les hommes et les femmes, la prétendue irrationalité des émotions, l’usage de médicaments psychotropes, ce que signifie être normal, la « valeur » d’une terrible affliction, le sens du suicide, l’interprétation des rêves et le devoir envers soi-même…

Texte original

While my first book Philosophical Counseling: Theory and Practice dealt extensively with the theoretical underpinnings of the practice, the present volume focuses more on application. Some chapters were originally presented as papers at conferences of scholarly societies and associations whose doors were open to the general public, others were published in peer-reviewed professional journals, while still others were written specifically to be instructive to philosophical counselors in active practice. I hope that the easy readability and the largely non-theoretical orientation of these essays will make this book of interest not only to academics and practicing professionals but also to anyone not academically trained in philosophy and, even more importantly, to anyone struggling with the reality of these issues in his or her own personal life. My intention is for this book to fill the huge gap on the bookshelf located between the popular and the academic into which very few contemporary philosophers venture. I hope to show that it is indeed possible to write deeply about serious matters in a non-technical style, and to fill that void between the shallow ‘self-help’ and simplistic ‘New Age’ books on the one end, and the arid, abstract, academic philosophy texts on the other.

Please bear in mind that philosophical counseling is a new field of practice, despite the fact that it is a revitalization of the original intent behind philosophy as it was stated by the ancients. In putting philosophy to use, Socrates approached the issues of life in his day with a certain amount of skepticism and doubt, deliberately questioning the familiar ways of thinking, and challenging so-called ‘common sense’ beliefs and popular opinion. With this book I also deliberately question and challenge the familiar ways – including the familiar psychological ways – we have of thinking about issues such as the differences between men and women, the supposed irrationality of the emotions, the use of psychotropic medication, what it means to be normal, the ‘value’ of a terrible affliction, the meaning of suicide, the interpretation of dreams, and one’s duty to oneself. .. . »

Source : Site web de Peter B. Raabe.


TABLE DES MATIÈRES

Traduction de l’anglais au français par Google Gemini

Remerciements (Acknowledgments)

Introduction (Introduction)

Chapitre 1. L’homme qui sauva le monde mais ne put se sauver lui-même (The Man Who Saved the World but Could Not Save Himself)

Chapitre 2. La consultation philosophique en bref (Philosophical Counseling in Brief)

Chapitre 3. Philosophie expérimentale (Experimental Philosophy)

Chapitre 4. Philosophie clinique (Clinical Philosophy)

Chapitre 5. La consultation et le café (Counseling and the Café)

Chapitre 6. La consultation par courrier électronique (E-mail Counseling)

Chapitre 7. Sexe et logique (Sex and Logic)

Chapitre 8. Parler comme une femme / Écouter comme un homme (Speaking Like a Woman/Listening Like a Man)

Chapitre 9. Passions rationnelles (Rational Passions)

Chapitre 10. Toute gravité mise à part (All Seriousness Aside)

Chapitre 11. Médiquer l’esprit (Medicating the Mind)

Chapitre 12. Médiquer l’esprit : une seconde dose (Medicating the Mind: A Second Dose)

Chapitre 13. Atteindre la normalité (Getting to Normal)

Chapitre 14. Célébrer l’affliction (Celebrating Affliction)

Chapitre 15. Le sens de la vie (The Meaning of Life)

Chapitre 16. Apprendre à vieillir (Learning to Be Old)

Chapitre 17. Le suicide comme autodéfense (Suicide as Self-Defense)

Chapitre 18. Qu’est-ce que Dieu a à voir là-dedans ? (What Does God Have to Do with It?)

Chapitre 19. L’interprétation des rêves (Dream Interpretation)

Chapitre 20. Le devoir envers soi-même (Duty to Oneself)

Chapitre 21. Le philosophe indépendant (The Independent Philosopher)

Bibliographie sélective (Selected Bibliography)

Index (Index)

Table of contents

Texte original

Acknowledgments

Introduction

  1. The Man Who Saved the World but Could Not Save Himself

  2. Philosophical Counseling in Brief

  3. Experimental Philosophy

  4. Clinical Philosophy

  5. Counseling and the Café

  6. E-mail Counseling

  7. Sex and Logic

  8. Speaking Like a Woman/Listening Like a Man

  9. Rational Passions

  10. All Seriousness Aside

  11. Medicating the Mind

  12. Medicating the Mind: A Second Dose

  13. Getting to Normal

  14. Celebrating Affliction

  15. The Meaning of Life

  16. Learning to Be Old

  17. Suicide as Self-Defense

  18. What Does God Have to Do with It?

  19. Dream Interpretation

  20. Duty to Oneself

  21. The Independent Philosopher

Selected Bibliography

Index

Source : Bloomsbury Publishing Inc.


AU SUJET DE L’AUTEAU PETER B. RAABE, Ph.D.

Traduction de l’anglais au français par Google Gemini

PETER B. RAABE enseigne la philosophie et exerce en cabinet privé en tant que conseiller philosophique. Le Dr Raabe est l’auteur de nombreux articles et communications sur la consultation philosophique, ainsi que de l’ouvrage Philosophical Counseling: Theory and Practice (Praeger, 2000).

Texte original

PETER B. RAABE teaches philosophy and has a private philosophical counseling practice. Dr. Raabe is the author of numerous articles and presentations on philosophical counseling and Philosophical Counseling: Theory and Practice (Praeger, 2000).

Source : Bloomsbury Publishing Inc.

* * *

Traduction de l’anglais au français par Google Gemini

Je suis né en 1949 à Montabauer, en Allemagne, et je vis au Canada depuis 1957. J’ai remporté de nombreux prix d’art oratoire à l’école primaire comme au secondaire. Le point culminant de mon parcours professionnel diversifié a été le Prix international du journalisme d’enquête, que j’ai obtenu au cours des cinq années durant lesquelles j’ai travaillé comme intervieweur pour la radio professionnelle. C’est à cette époque que j’ai réalisé que j’avais une passion pour la recherche, l’apprentissage, l’enseignement et la consultation.

Texte original

I was born in 1949 in Montabauer, Germany and have lived in Canada since 1957. I won numerous public speaking awards in both elementary and high school. The high point of my varied working life was the International Investigative Journalism Award I won during the five years I spent working as an interviewer in professional radio broadcasting. It was during this time that I realized I had a passion for researching, learning, teaching, and counselling.

Source : Site web de Peter B. Raabe.


RAPPORT DE LECTURE

Analyse scientifique et textuelle

Issues in Philosophical Counseling

Peter B. Raabe (2002)

Introduction

L’analyse critique du mouvement de la consultation philosophique (philosophical counseling) exige d’en examiner les fondements conceptuels, cliniques et épistémologiques tels qu’exposés par le philosophe canadien Peter B. Raabe dans son ouvrage de référence, Issues in Philosophical Counseling (2002). Ce travail se propose de restituer avec une stricte fidélité méthodologique la pensée de l’auteur, en évitant toute projection ou surinterprétation herméneutique. Les thèses de Raabe s’articulent autour d’une triple démarche : une critique de l’institutionnalisation de la philosophie universitaire, une redéfinition expérimentale du dialogue de consultation et un réquisit de déconstruction du modèle biomédical réductionniste en santé mentale.

1. La désuétude de l’académisme universitaire et la reconquête de la clinique

Le point de départ de l’analyse de Raabe réside dans le constat d’une rupture historique majeure : la philosophie moderne s’est systématiquement dépouillée de sa dimension pratique au profit d’autres disciplines (biologie, astronomie, médecine, psychothérapie), se cantonnant à une pure spéculation abstraite. L’auteur oppose vigoureusement ce statut de « sport de combat » verbal ou de « masturbation intellectuelle » académique à l’intention originelle des Anciens, pour qui la philosophie constituait un remède pragmatique face à la souffrance humaine. En analysant la tragédie de Socrate, Raabe montre comment le philosophe athénien s’est enfermé dans un conflit purement conceptuel pour mourir par fidélité à des principes abstraits, négligeant ainsi la préservation de sa propre existence et de son entourage :

« Socrates’ work as a philosopher was meant to rescue Athenians from living according to unreasonable religious dogma, unjustified cultural and political traditions, and unexamined personal habits. With his philosophy he was out to save the world. But he couldn’t save himself. »

« Le travail de Socrate en tant que philosophe consistait à sauver les Athéniens d’une vie régie par des dogmes religieux déraisonnables, des traditions culturelles et politiques injustifiées, et des habitudes personnelles non examinées. Avec sa philosophie, il voulait sauver le monde. Mais il n’a pas pu se sauver lui-même. »

Selon Raabe, le système universitaire actuel souffre d’une circularité stérile où les enseignants forment de futurs enseignants à décortiquer des dilemmes hypothétiques sans jamais appliquer leurs compétences à l’allègement de la détresse d’individus réels. La consultation philosophique doit être comprise non comme un simple exercice de vulgarisation ou de philosophie appliquée (applied philosophy), mais comme le rétablissement de la fonction clinique originelle de la philosophie, à savoir un dialogue maïeutique et collaboratif visant à améliorer activement la vie du client.

2. Le cadre épistémologique de la consultation philosophique : de l’analyse conceptuelle à la philosophie expérimentale

L’épistémologie de la consultation philosophique selon Raabe repose sur une distinction stricte par rapport aux cafés philosophiques et à la psychothérapie. Contrairement aux cafés philosophiques (qui relèvent d’un échange public centré sur un thème général sans visée thérapeutique explicite), et à la psychothérapie (fondée sur la pathologisation, l’hypothèse de l’inconscient et le traitement de symptômes), la consultation se définit comme une démarche empirique et collaborative. Elle prend la forme d’une véritable « philosophie expérimentale » (experimental philosophy). Dans ce cadre, le consultant et le client formulent des hypothèses interprétatives ou des plans d’action que le client teste concrètement dans sa réalité vécue afin d’en évaluer la valeur pragmatique et la « puissance causale » :

« Knowing, for the experimental sciences, means a certain kind of intelligently conducted doing; it ceases to be contemplative and becomes in a true sense practical. Now this implies that philosophy, unless it is to undergo a complete break with the authorizing spirit of science, must also alter its nature. It must assume a practical nature; it must become operative and experimental… »

« Savoir, pour les sciences expérimentales, signifie un certain type d’action intelligemment menée ; cela cesse d’être contemplatif et devient dans un sens véritable pratique. Or, cela implique que la philosophie, à moins de subir une rupture totale avec l’esprit d’autorité de la science, doit elle aussi modifier sa nature. Elle doit assumer une nature pratique ; elle doit devenir opératoire et expérimentale… »

L’approche de Raabe s’inscrit dans un cadre non dogmatique où la rationalité n’est pas imposée de manière descendante. Le dialogue permet au client de mettre au jour les biais logiques, les contradictions internes et les postulats obsolètes qui entravent son existence, assurant ainsi une meilleure « accommodation intellectuelle au monde ».

3. La critique systémique du réductionnisme biomédical et de la psychiatrie biologique

Raabe consacre une part prépondérante de son ouvrage à la déconstruction des postulats ontologiques de la psychiatrie biologique et de l’utilisation systématique des psychotropes. L’auteur récuse la tendance contemporaine à diagnostiquer et à médicamenter toute fluctuation émotionnelle ou comportementale hors-norme, une dérive qu’il qualifie de réductionnisme éliminativiste. En s’appuyant sur les travaux d’Elliot Valenstein, il démontre que l’efficacité d’une molécule chimique sur un symptôme dépressif ne prouve en aucun cas que la cause première de la détresse réside dans un dysfonctionnement organique ou un « déséquilibre chimique » du cerveau :

« There is no reason to assume that any biochemical, anatomical, or functional difference found in the brains of mental patients is the cause of their disorder. It is well established that the drugs used to treat a mental disorder, for example, may induce long-lasting biochemical and even structural changes, which in the past were claimed to be the cause of the disorder, but may actually be an effect of treatment. »

« Il n’y a aucune raison de supposer que toute différence biochimique, anatomique ou fonctionnelle trouvée dans le cerveau des patients psychiatriques soit la cause de leur trouble. Il est bien établi que les médicaments utilisés pour traiter un trouble mental, par exemple, peuvent induire des modifications biochimiques et même structurelles durables qui, par le passé, étaient présentées comme la cause du trouble, mais qui peuvent en réalité être un effet du traitement. »

Raabe modélise l’esprit à l’aide d’une métaphore informatique révisée : si le cerveau équivaut au matériel (hardware) et le système neurologique au logiciel d’exploitation (software), l’esprit contient en réalité des récits, des valeurs, des jugements axiologiques et des structures sémantiques (qui correspondent aux fichiers ou « écrits » enregistrés dans la machine). Modifier chimiquement le hardware par des psychotropes n’aide en rien à corriger une erreur logique ou une contradiction de valeurs au sein de ces récits de vie ; au contraire, cela peut altérer l’accès du sujet à sa propre conscience et supprimer la motivation nécessaire à l’auto-réflexion.

4. Genre, émotions et normalité : les défis cliniques de la consultation

Dans la seconde moitié de l’ouvrage, Raabe applique sa méthodologie clinique à plusieurs enjeux existentiels : les styles de communication de genre (chapitre 8), la structure cognitive des émotions (chapitre 9) et la relativité de la normalité psychologique (chapitre 13).

L’auteur souligne d’abord que les hommes et les femmes développent dès l’enfance des sous-cultures sociolinguistiques distinctes qui influencent leur manière d’aborder une séance de consultation. Là où l’homme appréhende souvent le dialogue sous l’angle de la négociation de statut, de l’affirmation de compétence et de la recherche immédiate de solutions techniques, la femme l’envisage davantage comme un moyen de renforcer la connexion relationnelle et de valider ses affects par le biais du récit partagé.

Raabe propose ensuite une réhabilitation cognitive des émotions, démontrant qu’elles ne s’opposent pas à la rationalité mais découlent directement de croyances, d’évaluations et de jugements de valeur inconscients ou inavoués. L’émotion en soi n’est jamais irrationnelle ; c’est le jugement ou la prémisse cognitive sur laquelle elle s’appuie qui peut se révéler faux, incohérent ou obsolète.

Enfin, Raabe s’attaque à la notion de « normalité » véhiculée par les manuels de diagnostic psychiatrique tels que le DSM. L’auteur affirme que la normalité est une fiction statistique et socioculturelle fluctuante, dont les critères sont souvent calqués sur des impératifs économiques de productivité et de conformisme social. Le processus thérapeutique ne doit pas viser une normalisation forcée – qui s’apparenterait à une forme d’eugénisme comportemental à l’ère néolibérale – mais doit plutôt aider le sujet à assumer sa singularité et à trouver un équilibre existentiel propre.

Citations originales (Anglais)

Les extraits textuels suivants, présentés dans leur langue d’origine, illustrent de manière exhaustive les axes directeurs de l’argumentation scientifique de Peter B. Raabe :

  • Sur la mort de Socrate et la perte de la praxis :

    • « Socrates’ work as a philosopher was meant to rescue Athenians from living according to unreasonable religious dogma, unjustified cultural and political traditions, and unexamined personal habits. With his philosophy he was out to save the world. But he couldn’t save himself. »

    • « Philosophy in the classroom consists of helping philosophy students become better philosophy students. There never was, and never will be, therapy for the soul in a philosophy classroom, because the students’ personal struggles with life are defined as irrelevant to academic disputation and scholastic achievement. »

  • Sur la nature expérimentale de la consultation :

    • « Knowing, for the experimental sciences, means a certain kind of intelligently conducted doing; it ceases to be contemplative and becomes in a true sense practical. Now this implies that philosophy, unless it is to undergo a complete break with the authorizing spirit of science, must also alter its nature. It must assume a practical nature; it must become operative and experimental… »

    • « Discourse can only arrive at hypotheses; experimentation (both in thought and in reality) is employed to verify the effectiveness of reasoned conclusions about oneself, the world, and one’s relation to the world in everyday application. »

  • Sur les limites des traitements chimiques :

    • « There is no reason to assume that any biochemical, anatomical, or functional difference found in the brains of mental patients is the cause of their disorder. It is well established that the drugs used to treat a mental disorder, for example, may induce long-lasting biochemical and even structural changes, which in the past were claimed to be the cause of the disorder, but may actually be an effect of treatment. »

    • « It is faulty reasoning at its worst to claim that the remedy to a problem always indicates the nature of its cause. »

  • Sur la rationalité des émotions :

    • « An emotion is only irrational if one of two conditions exists: (1) if the emotion is inconsistent with the perceptions and appraisals it is based on, or (2) if the beliefs with which an emotion is associated are also irrational. »

Citations traduites (Français)

La traduction de ces concepts fondamentaux reflète fidèlement la rigueur analytique de l’auteur :

  • Sur la mort de Socrate et la perte de la praxis :

    • « Le travail de Socrate en tant que philosophe consistait à sauver les Athéniens d’une vie régie par des dogmes religieux déraisonnables, des traditions culturelles et politiques injustifiées, et des habitudes personnelles non examinées. Avec sa philosophie, il voulait sauver le monde. Mais il n’a pas pu se sauver lui-même. »

    • « La philosophie dans la salle de classe consiste à aider les étudiants en philosophie à devenir de meilleurs étudiants en philosophie. Il n’y a jamais eu, et il n’y aura jamais, de thérapie de l’âme dans une classe de philosophie, parce que les luttes personnelles des étudiants avec la vie sont définies comme étant sans pertinence pour les disputes académiques et la réussite scolaire. »

  • Sur la nature expérimentale de la consultation :

    • « Savoir, pour les sciences expérimentales, signifie un certain type d’action intelligemment menée ; cela cesse d’être contemplatif et devient dans un sens véritable pratique. Or, cela implique que la philosophie, à moins de subir une rupture totale avec l’esprit d’autorité de la science, doit elle aussi modifier sa nature. Elle doit assumer une nature pratique ; elle doit devenir opératoire et expérimentale… »

    • « Le discours ne peut mener qu’à des hypothèses ; l’expérimentation (à la fois dans la pensée et dans la réalité) est employée pour vérifier l’efficacité des conclusions raisonnées sur soi-même, le monde et sa relation au monde dans l’application quotidienne. »

  • Sur les limites des traitements chimiques :

    • « Il n’y a aucune raison de supposer que toute différence biochimique, anatomique ou fonctionnelle trouvée dans le cerveau des patients psychiatriques soit la cause de leur trouble. Il est bien établi que les médicaments utilisés pour traiter un trouble mental, par exemple, peuvent induire des modifications biochimiques et même structurelles durables qui, par le passé, étaient présentées comme la cause du trouble, mais qui peuvent en réalité être un effet du traitement. »

    • « C’est un raisonnement fallacieux à son comble que de prétendre que le remède à un problème indique toujours la nature de sa cause. »

  • Sur la rationalité des émotions :

    • « Une émotion n’est irrationnelle que si l’une des deux conditions suivantes est remplie : (1) si l’émotion est incompatible avec les perceptions et les évaluations sur lesquelles elle se fonde, ou (2) si les croyances auxquelles une émotion est associée sont elles-mêmes irrationnelles. »


Recension critique par Stan van Hooft (2002)


Van Hooft, S. (2002, 23 décembre). Issues in philosophical counseling / Peter B. Raabe. Mental Help Net.


L’appareil critique entourant l’évaluation scientifique d’Issues in Philosophical Counseling s’enrichit de manière significative par l’intégration de la recension universitaire rédigée par le philosophe Stan van Hooft. Son analyse permet d’apporter une perspective externe indispensable pour apprécier la portée, la méthodologie, mais aussi les limites théoriques de l’approche de Peter B. Raabe.

1. La consécration de l’autonomie du client face au déterminisme psychologique

Le point de convergence le plus saillant entre l’analyse de Raabe et la lecture de Van Hooft réside dans le postulat anthropologique et éthique qui fonde la consultation philosophique : l’affirmation de l’autonomie du sujet. Van Hooft souligne que cette approche rompt radicalement avec le paradigme réductionniste des thérapies psychologiques traditionnelles. Alors que la psychologie clinique et la psychanalyse (notamment à travers l’interprétation des rêves) appréhendent souvent l’individu comme le jouet de forces intrapsychiques inconscientes ou de pulsions échappant à son contrôle rationnel, le conseiller philosophique postule la pleine capacité d’autodétermination du client.

Cette autonomie n’est pas une simple pétition de principe, mais le moteur même de la cure clinique. Van Hooft met en évidence que, selon Raabe, le client est un agent moral rationnel capable de réévaluer ses propres prémisses de vie et d’opérer des changements concrets. L’apport de la consultation réside uniquement dans l’accompagnement dialogique requis pour clarifier ces structures de pensée.

2. Les réserves critiques de Van Hooft : les limites méthodologiques et doctrinales

Bien que Van Hooft qualifie l’ouvrage d’« admirable et utile » (« admirable and useful book »), il formule plusieurs critiques méthodologiques de nature à tempérer l’antiphilosophie académique de Raabe.

  • Le rejet excessif de la spéculation académique : Van Hooft reproche à Raabe d’être parfois trop dédaigneux envers la philosophie théorique et contemplative. Il rappelle, à l’appui d’Aristote, que la pure contemplation intellectuelle est en soi un facteur d’accomplissement existentiel.

  • L’absence de modélisation procédurale : Contrairement au premier ouvrage de Raabe, ce volume ne propose pas de description systématique, étape par étape, du processus de consultation philosophique.

  • Un recours hâtif à l’invalidation logique : Concernant la déconstruction de l’homophobie au chapitre 7, Van Hooft estime que Raabe se montre parfois trop empressé à plaquer l’étiquette formelle de « sophisme » (fallacy) sur les arguments de ses opposants, au lieu d’en disséquer patiemment le contenu sémantique spécifique.

  • La posture de l’oncle bienveillant (avuncular figure) : La recension met en garde contre l’image implicite que renvoie le livre : celle d’un conseiller distillant de bons mots et des suggestions rationnelles à des clients qui partagent déjà, au fond, sa propre vision du monde et ses compétences cognitives. Cette proximité intellectuelle présupposée risque d’éluder la confrontation nécessaire avec des conceptions du monde radicalement divergentes.

Citations originales complémentaires (Anglais)

  • Sur le postulat d’autonomie du client :

    • « The central assumption upon which philosophical counseling rests is that clients are autonomous agents able, with assistance where necessary, to understand their own situation and to change their own life for the better. »

  • Sur les critiques de la posture de Raabe :

    • « While he can be a little too dismissive of academic philosophy (he should take note of Aristotle’s insistence that contemplation or the pure pursuit of truth is an enrichment of life important for the attainment of fulfillment.), he has a clear grasp of the possibilities and limitations of philosophical counseling. »

    • « While Raabe is a little too willing to use the label of ‘fallacy’ to refute these arguments rather than focusing on their content, his critique is devastating and would certainly provide a reassuring armory to any clients who felt themselves victimized by prejudice in this area. »

    • « Perhaps Raabe’s impatience with academic philosophy leads him to stress the practical over the theoretical to the extent that it prevents him from seeing the importance of engaging with the world-view of the client if one is doing philosophy. »

Citations traduites complémentaires (Français)

  • Sur le postulat d’autonomie du client :

    • « Le postulat central sur lequel repose la consultation philosophique est que les clients sont des agents autonomes capables, au besoin avec de l’aide, de comprendre leur propre situation et de changer leur propre vie pour le mieux. »

  • Sur les critiques de la posture de Raabe :

    • « Bien qu’il puisse se montrer un peu trop dédaigneux envers la philosophie académique (il devrait prendre note de l’insistance d’Aristote sur le fait que la contemplation ou la pure recherche de la vérité est un enrichissement de la vie, essentiel à l’accomplissement de soi), il possède une compréhension claire des possibilités et des limites de la consultation philosophique. »

    • « Bien que Raabe se montre un peu trop enclin à utiliser l’étiquette de « sophisme » pour réfuter ces arguments plutôt que de se concentrer sur leur contenu, sa critique est dévastatrice et fournirait certainement un arsenal rassurant à tout client se sentant victime de préjugés dans ce domaine. »

    • « Peut-être que l’impatience de Raabe à l’égard de la philosophie académique le conduit à privilégier le pratique par rapport au théorique au point de l’empêcher de voir l’importance de s’engager pleinement avec la vision du monde du client lorsque l’on pratique la philosophie. »


Recension critique de Robert Makus (2001)


Makus, Robert. Recension de Philosophical Counseling: Theory and Practice, par Peter B. Raabe. Philosophy in Review 22, n° 4 (2002): 286-287. PDF


L’évaluation critique de l’œuvre de Peter B. Raabe s’étend également à son premier ouvrage théorique, Philosophical Counseling: Theory and Practice (2001), examiné par le philosophe Robert Makus de l’Université de San Francisco. Cette recension apporte un éclairage indispensable sur les fondements méthodologiques de l’auteur et permet de contextualiser l’origine de son modèle en quatre étapes, largement appliqué dans son second livre.

1. La critique de la surcharge académique et le style « thèse de doctorat »

Makus observe que la consultation philosophique souffre d’un déficit de légitimité par rapport à la psychologie et à la psychothérapie, n’ayant pas encore trouvé son Sigmund Freud ou son William James. Pour pallier cette absence, Raabe tente de proposer un cadre unifié. Cependant, Makus formule une critique sévère à l’égard de la première partie théorique de l’ouvrage, qu’il qualifie de lourde et de trop scolarisée. Il souligne que la profusion de notes de bas de page et l’accumulation de citations d’auteurs phénoménologues (Husserl, Heidegger, Merleau-Ponty) s’apparentent à un style de « rédaction de première année » (freshman-essay style), où la surcharge de données l’emporte sur la profondeur de l’argumentation. Selon le critique, cette compilation superficielle conduit Raabe à ériger un sophisme de l’épouvantail (straw man fallacy) lorsqu’il cherche à exposer les limites de la phénoménologie et de l’herméneutique pour justifier le besoin de son propre modèle.

2. L’accusation de « fratricide intellectuel » et de réductionnisme méthodologique

Un point crucial de la critique de Makus concerne le traitement réservé par Raabe aux autres praticiens du domaine, un procédé qualifié de « fratricide intellectuel subtil » (subtle intellectual fratricide). Raabe est accusé de passer au crible les différentes méthodologies existantes avec l’intention délibérée de démontrer leur manque de cohérence, biaisant ainsi son analyse par une approche inductive plutôt que proprement philosophique.

Ce réductionnisme s’exprime notamment dans la critique systématique que Raabe formule à l’encontre de Gerd Achenbach, considéré comme le père fondateur de la consultation philosophique moderne. Alors que la posture d’Achenbach repose fondamentalement sur le rejet de toute méthode prédéfinie au profit d’un dialogue totalement ouvert, Raabe cherche à légitimer la discipline par l’imposition d’une méthode uniforme. Makus met en évidence cette contradiction : en voulant normaliser la pratique, Raabe fragilise la liberté conceptuelle qui caractérise le mouvement depuis ses débuts.

3. Les outrances argumentatives : l’usage de la « carte communiste » et le procès d’Heidegger

Makus remet également en question la pertinence de certains arguments rhétoriques employés par Raabe pour asseoir la légitimité de sa pratique au détriment des sciences psychiatriques. Pour illustrer le fait que les psychologues et psychiatres n’ont aucun privilège épistémologique pour définir la normalité, Raabe rappelle que le régime communiste soviétique qualifiait les prisonniers politiques de schizophrènes « en quête de réformes ». Makus juge ce recours à la « carte communiste » disproportionné et extrême pour simplement signaler la présence de biais culturels au sein du manuel diagnostique (DSM) de l’Association américaine de psychiatrie.

De plus, Raabe tente de défendre la nécessité de rendre la philosophie accessible en s’en prenant aux philosophes qui écrivent dans un jargon technique. Pour ce faire, il cite un passage obscur de Heidegger hors de son contexte, sans explication, pour l’accuser d’obscurantisme intentionnel. Makus qualifie cette démarche de « naïve sur le plan herméneutique », arguant que Raabe évite ainsi le véritable débat : comment rendre la philosophie accessible aux non-philosophes sans pour autant sacrifier les distinctions conceptuelles que seule une langue technique permet d’exprimer.

4. La validation du modèle en quatre étapes

Malgré ces réserves théoriques, Makus reconnaît que le modèle de consultation développé par Raabe est théoriquement solide et constitue la véritable force du livre. Ce modèle dynamique repose sur la compréhension du fait que les besoins du client évoluent au fil du temps :

  • La première étape consiste en un dialogue libre (free-floating dialogue) au cours duquel le client décrit sa situation globale.

  • La deuxième étape se concentre sur la résolution immédiate du problème (immediate problem resolution) identifié.

  • La troisième étape vise l’enseignement de compétences philosophiques (teaching the client the philosophical skills) permettant au client de résoudre de futurs problèmes de manière autonome, ce qui distingue fondamentalement cette pratique de la psychothérapie traditionnelle.

  • La quatrième étape est celle de la transcendance (transcendence), où le client explore des questions plus vastes liées à sa propre vision du monde.

Ce modèle, illustré par des études de cas brèves et concrètes issues de la pratique de Raabe, offre enfin aux futurs praticiens une direction claire et rigoureuse pour rendre la philosophie utile et applicable.

Citations originales (Anglais)

  • Sur la surcharge méthodologique et le style universitaire :

    • « The more than two hundred footnotes in this thirty-four-page section alert one to the book’s first major weakness; it has that dissertation feel of a document with more data than argument. »

    • « Raabe’s analysis creaks under the weight of six quotes […] piled on top of each other in what might unkindly be called ‘freshman-essay style’. »

  • Sur la critique des pairs et Gerd Achenbach :

    • « At this point a subtle intellectual fratricide begins to emerge. Despite an otherwise neutral attitude towards disparate conceptions of philosophical counseling, Raabe begins to undermine the open-ended approach pioneered by the father of modern philosophical counseling, Gerd Achenbach. »

  • Sur les arguments rhétoriques discutables :

    • « Using this communist card seems an extreme way to suggest that there may be some cultural bias lurking in the American Psychiatric Association’s Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders. »

    • « It is hermeneutically naive of Raabe to suggest that philosophers like Heidegger could have been more accessible if they really wanted to… »

  • Sur la pertinence du modèle en quatre étapes :

    • « It is a model based on Raabe’s trenchant insight that counseling sessions are not static, that the clients’ needs tend to progress over time, and any model that limits itself to a single stage or objective is likely to fail at meeting those needs as they change. »

Citations traduites (Français)

  • Sur la surcharge méthodologique et le style universitaire :

    • « Les plus de deux cents notes de bas de page de cette section de trente-quatre pages signalent la première faiblesse majeure du livre ; il s’en dégage cette impression de thèse universitaire propre à un document contenant plus de données que d’arguments. »

    • « L’analyse de Raabe grince sous le poids de six citations […] empilées les unes sur les autres dans ce que l’on pourrait gentiment appeler un « style de rédaction de première année ». »

  • Sur la critique des pairs et Gerd Achenbach :

    • « À ce stade, un subtil fratricide intellectuel commence à se dessiner. Malgré une attitude par ailleurs neutre à l’égard des différentes conceptions de la consultation philosophique, Raabe commence à saper l’approche ouverte initiée par le père de la consultation philosophique moderne, Gerd Achenbach. »

  • Sur les arguments rhétoriques discutables :

    • « L’utilisation de cette carte communiste semble être un moyen extrême de suggérer qu’un biais culturel puisse se cacher derrière le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux de l’Association américaine de psychiatrie. »

    • « Il est d’une naïveté herméneutique de la part de Raabe de suggérer que des philosophes comme Heidegger auraient pu être plus accessibles s’ils l’avaient réellement voulu… »

  • Sur la pertinence du modèle en quatre étapes :

    • « C’est un modèle basé sur l’intuition tranchante de Raabe selon laquelle les séances de consultation ne sont pas statiques, que les besoins des clients ont tendance à évoluer au fil du temps, et que tout modèle qui se limite à une seule étape ou à un seul objectif est susceptible de ne pas répondre à ces besoins à mesure qu’ils changent. »

Notice bibliographique de la recension

Norme APA (7e édition)

Makus, R. (2002). [Recension du livre Philosophical Counseling: Theory and Practice, par P. B. Raabe]. Philosophy in Review, 22(4), 286-287.

Norme MLA (9e édition)

Makus, Robert. Recension de Philosophical Counseling: Theory and Practice, par Peter B. Raabe. Philosophy in Review, vol. 22, n° 4, 2002, p. 286-287.

Norme Chicago (Style A : Notes et Bibliographie)

Makus, Robert. Recension de Philosophical Counseling: Theory and Practice, par Peter B. Raabe. Philosophy in Review 22, n° 4 (2002): 286-287.


Voir tous nos articles

Article #125 – La Fatigue d’être soi – Dépression et société, Alain Ehrenberg, Éditions Odile Jacob, 1998.

Alain Ehrenberg

La Fatigue d’être soi

Dépression et société


Ce livre est accessible gratuitement sur le site CAIRN.INFO, section de l’université Laval (Québec)


Date de parution : 1 octobre 1998

Langue : Français

Éditeur : ODILE JACOB

Catégories : Psychologie / Psychologie/Psychiatrie

Nombre de pages : 318 pages

Support : Livre imprimé à couverture souple

Mesure : 24.0 cm (Hauteur), 16 cm (Largeur), 368 gr (Poids)

Ouvrage proposé par Édouard Zarifian

© ODILE JACOB, 1998, FÉVRIER 2008

15, RUE SOUFFLOT, 75005 PARIS

www.odilejacob.fr

ISBN : 978-2-7381-7531-1


QUATRIÈME DE COUVERTURE

Fatigue, inhibition, insomnie, anxiété, indécision : la plupart des difficultés rencontrées dans la vie quotidienne sont aujourd’hui assimilées à de la dépression. Pourquoi ce « succès » de la dépression ? Croisant l’histoire de la psychiatrie et celle des modes de vie, Alain Ehrenberg suggère que cette « maladie » est inhérente à une société où la norme n’est plus fondée sur la culpabilité et la discipline, mais sur la responsabilité et l’initiative ; elle est la contrepartie de l’énergie que chacun doit mobiliser pour devenir soi-même. Et si la dépression était surtout le révélateur des mutations de l’individu ?

Sociologue, Alain Ehrenberg dirige le groupement de recherche « Psychotropes, Politique, Société » du CNRS. La Fatigue d’être soi est le troisième volet d’une recherche qui, après Le Culte de la performance (1991) et L’Individu incertain (1995), s’attache à dessiner les figures de l’individu contemporain.

Source : Éditions Odile Jacob.


AU SUJET DE L’AUTEUR

Alain Ehrenberg

Sociologue, Alain Ehrenberg dirige le groupement de recherche « Psychotropes, Politique, Société » du CNRS. La Fatigue d’être soi est le troisième volet d’une recherche qui, après Le Culte de la performance (1991) et L’Individu incertain (1995), s’attache à dessiner les figures de l’individu contemporain.


Présentation

Mes recherches portent sur les transformations de la liberté et de l’égalité par les valeurs et les normes de l’autonomie à travers le vaste domaine de la « santé mentale ». Ils visent à mettre en lumière les nouvelles articulations entre le commun et le chacun dans une forme de vie imprégnée par les représentations collectives de l’autonomie.

Après avoir travaillé quelques années sur l’histoire du dressage militaire (Le Corps militaire. Politique et pédagogie en démocratie, 1983) un premier ouvrage a été consacrée à la diffusion de ces représentations collectives en France via les transformations de la compétition, de l’esprit d’entreprise et de la consommation (Le Culte de la performance, 1991), un deuxième à l’ascension d’une nouvelle culture de la souffrance psychique (L’Individu incertain, 1995), un troisième a consisté en une étude de cas permettant de mettre en relation les nouvelles manières d’agir et de subir en société via la dépression (La Fatigue d’être soi. Dépression et société, 1998, traduit en six langues).
Mon approche a ensuite évolué vers une approche comparative. Mon précédent livre, La Société du malaise (2010, traduit en italien et en allemand) traitait de la version psychanalytique de la condition autonome, dans ses variantes américaine et française, en mettant en question le thème canonique de l’opposition entre l’individu et la société. La Mécanique des passions. Cerveau, comportement, société (2018), un livre sur les neurosciences cognitives en tant que phénomène social s’attaque à la version neuroscientifique de la condition autonome à travers un autre grand thème canonique : l’opposition entre le biologique et le social. Source : Centre de recherche, médecine, sciences, santé, santé mentale, société – UMR CNRS 8211 – Unité Inserm 988 – EHESS – Université Paris Cité.


Curriculum Vitæ – Alain Ehrenberg – Sociologue, directeur de recherche au CNRS (PDF)


TABLE DES MATIÈRES


Feuilleter cet ouvrage

Télécharger un extrait


EXTRAIT

Introduction

L’INDIVIDU SOUVERAIN OU LE RETOUR DE LA NERVOSITÉ

Cet extrait est disponible sur les site web des Éditions Odile Jacob

Cet extrait est aussi disponible sur le site web leslibraires.ca

La dépression décline aujourd’hui les différentes facettes du malheur intime. Au cours des années 1940, elle n’est qu’un syndrome repérable dans la plupart des maladies mentales et ne fait l’objet d’aucune attention dans nos sociétés. En 1970, la psychiatrie montre, chiffres à l’appui, qu’elle est le trouble mental le plus répandu dans le monde, tandis que les psychanalystes perçoivent une nette croissance des déprimés parmi leur clientèle. Elle capte aujourd’hui le regard psychiatrique comme les psychoses il y a cinquante ans. C’est sa réussite médicale. Parallèlement, quotidiens et magazines la tiennent pour une maladie à la mode, voire pour le mal du siècle. La dépression s’est transformée en outil pratique pour définir nombre de nos malheurs et les alléger éventuellement par des moyens multiples. Or les mots anxiété, angoisse ou névrose auraient pu prétendre au même succès par la généralité des troubles qu’ils désignent. C’est sa réussite sociologique.

Pourquoi et comment la dépression s’est-elle imposée comme notre principal malheur intime ? Dans quelle mesure est-elle révélatrice des mutations de l’individualité à la fin du XXe siècle ? Telles sont les deux questions auxquelles s’attache cette exploration du continent dépressif.

La dépression est une zone morbide particulièrement privilégiée pour comprendre l’individualité contemporaine, à savoir les nouveaux dilemmes qui en sont le lot. Elle occupe en psychiatrie une position carrefour pour une excellente raison : hier comme aujourd’hui, les psychiatres ne savent pas la définir. Dès lors, elle autorise une rare plasticité d’usages. Le « choix » de la dépression résulte de la combinaison d’éléments internes à la psychiatrie et de changements normatifs profonds dans nos modes de vie. Elle n’est certes pas la première maladie à la mode. L’hystérie et, surtout, la neurasthénie ont connu, à la fin du XIXe siècle, un succès analogue. L’histoire de la dépression n’est d’ailleurs pas sans lien avec ces deux pathologies. Les nerveux de la fin du XXe siècle semblent atteints par un mal aussi insaisissable que l’hystérie. Nous jouerait-elle un de ses nouveaux tours ?

En 1898, un médecin pouvait écrire dans un ouvrage de vulgarisation : « Chacun sait aujourd’hui ce que veut dire le mot neurasthénie — c’est, avec le mot bicyclette, un des termes les plus usuels de ce temps1. » Il en va de même avec la dépression, et ce grâce au succès d’une médication fort célèbre. C’est donc par la molécule qu’il faut aborder les rivages de la question dépressive.

Dans le langage de tous les jours, Prozac2 s’est substitué à antidépresseur comme Frigidaire à réfrigérateur ou Kleenex à mouchoir en papier. Comment un médicament en est-il venu à incarner à lui tout seul l’espoir, sans doute déraisonnable, mais aujourd’hui des plus compréhensibles, de se débarrasser de la souffrance psychique ? Aujourd’hui et non hier. Pour qu’un remède mental puisse incarner un tel fantasme, pour que se produise une telle rencontre entre une médication et des aspirations sociales, il a fallu que ladite souffrance vienne progressivement occuper une place centrale dans nos sociétés. Le langage du for intérieur est à ce point entré dans nos usages que chacun l’emploie spontanément afin de dire quelque chose à propos de lui-même ou de l’existence : il fait corps avec nous.

La dépression amorce sa réussite au moment où le modèle disciplinaire de gestion des conduites, les règles d’autorité et de conformité aux interdits qui assignaient aux classes sociales comme aux deux sexes un destin ont cédé devant des normes qui incitent chacun à l’initiative individuelle en l’enjoignant à devenir lui-même. Conséquence de cette nouvelle normativité, la responsabilité entière de nos vies se loge non seulement en chacun de nous, mais également dans l’entre-nous collectif. Cet ouvrage montrera que la dépression en est l’envers exact. Cette manière d’être se présente comme une maladie de la responsabilité dans laquelle domine le sentiment d’insuffisance. Le déprimé n’est pas à la hauteur, il est fatigué d’avoir à devenir lui-même.

Mais que signifie devenir soi ? La question n’est simple qu’en apparence. Elle soulève d’épineux problèmes de frontières : entre le permis et le défendu, le possible et l’impossible, le normal et le pathologique. L’intime, aujourd’hui, joue des rapports instables entre culpabilité, responsabilité et pathologie mentale.

Cette enquête est le troisième volet d’un travail visant à dessiner les contours de l’individu contemporain, c’est-à-dire le type de personne qui s’institue au fur et à mesure que nous sortons de la société de classes, du style de représentation politique et de régulation des conduites qui lui était attaché. Une première recherche tendait à montrer comment la montée en puissance des valeurs de la concurrence économique et de la compétition sportive dans la société française avait propulsé un individu-trajectoire à la conquête de son identité personnelle et de sa réussite sociale, sommé de se dépasser dans une aventure entrepreneuriale. Un second travail décrivait comment cette conquête s’accompagnait d’un souci inédit pour la souffrance psychique. Deux problèmes relevant des pratiques de masse étaient passés au crible : les mises en scène de soi avec les programmes télévisuels où des vies ordinaires se donnent en pâture, les techniques d’action sur soi avec les psychotropes qui stimulent l’humeur et multiplient les capacités individuelles sur le mode du dopage en sport3.

Une enquête sur l’histoire de la notion psychiatrique de dépression s’est ensuite imposée parce que le débat public tend depuis peu à rapprocher confusément médicaments psychotropes, qui traitent les pathologies mentales, et drogues illicites, qui modifient nos états de conscience. La différence entre les deux classes de psychotropes n’est plus aussi nette que la médecine le pensait (à juste titre) dans les années 1950, période au cours de laquelle sont découverts les médicaments de l’esprit. Il nous faudra de plus en plus vivre avec des psychotropes améliorant l’humeur, augmentant la maîtrise de soi et adoucissant peut-être les chocs de l’existence : autant prendre la mesure du mode de vie qu’ils révèlent.

Le succès médical et sociologique de la notion de dépression ne va en effet pas sans poser problème, comme en témoignent les polémiques confuses et décisives sur le Prozac : au bonheur sur ordonnance répond la chimie du désespoir ; à la médicalisation du mal-être s’oppose la dépression en tant qu’authentique maladie ; à la publicité faisant l’éloge d’un médicament miracle répond la contre-publicité d’une drogue sans toxicité ni risque de dépendance. La médicalisation de la vie est un phénomène général, mais elle semble poser des problèmes particuliers en psychiatrie.

L’ambivalence du Prozac ne tient pas à ce qu’il soit, comme tout médicament, remède et poison : on ne meurt pas d’une sur-dose de cet antidépresseur, alors que la dose létale est vite atteinte avec l’aspirine qui s’avère largement plus dangereuse. Nous en prenons bien en permanence pour alléger des symptômes de douleur, pourquoi devrait-il en être autrement avec un antidépresseur, à condition qu’il soit sans danger ? En suscitant l’espoir de surmonter toute souffrance psychique parce qu’ils stimuleraient l’humeur de personnes qui ne sont pas « véritablement » déprimées, la nouvelle classe d’antidépresseurs confortables, dont Prozac est le chef de file, incarne, à tort ou à raison, la possibilité illimitée d’usiner son intérieur mental pour être mieux que soi. On ne distinguerait plus se soigner de se droguer. Dans une société où les gens prennent en permanence des substances psychoactives qui agissent sur le système nerveux central et modifient ainsi articiellement leur humeur, on ne saurait plus ni qui est soi-même ni même qui est normal. Le « qui » apparaît comme le terme clé parce qu’il désigne le lieu où il y a un sujet. Assisterait-on à son éclipse ?

En effet, un lourd soupçon s’est manifestement installé : un bien-être artificiel prendrait insidieusement la place de la guérison. S’ensuit une série de questions non résolues. La souffrance est-elle utile ? et si oui, à quoi ? Allons-nous vers une société de confortables dépendances dans laquelle chacun prendra au quotidien sa pilule psychotrope ? Ne fabrique-t-on pas des hypocondriaques en masse ? Peut-on encore distinguer entre les malheurs et les frustrations de la vie ordinaire, et la souffrance pathologique ? Faut-il le faire ? Question des plus délicates, car elle suppose une distinction stable entre ce qui relève d’une « maladie » et ce qui n’en relève pas. Si la déontologie médicale contraint moralement le médecin à soulager la souffrance, même quand il ne peut guérir une maladie, pourquoi devrait-il en aller autrement en matière de souffrance psychique ?

Posé de cette manière, le problème reste obscur. Il faut donc dépasser les polémiques sur le traitement médicamenteux de la dépression par une mise en perspective historique.

Explorer les modes d’institution de la personne en suivant les avatars de la notion psychiatrique de dépression à partir des années 1940, moment où commence son histoire contemporaine avec l’usage de l’électrochoc, apportera quelques éclaircissements. Les transformations de la notion de personne sont un aspect de l’histoire de la démocratie. Elles concernent ses mœurs, ce que Montesquieu appelle l’esprit général d’une société : « Les lois sont établies, les mœurs sont inspirées ; celles-ci tiennent plus à l’esprit général, celles-là tiennent plus à une institution particulière4. »

Deux hypothèses sont ici proposées : la première porte sur la place prise par la dépression à la faveur des transformations normatives qu’a connues la société française depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la seconde sur le rôle joué par la dépression dans les mutations de l’individualité pathologique en psychiatrie au cours de la même période. Ces deux hypothèses sont construites en fonction d’une grille d’interprétation dont les grandes lignes seront ensuite indiquées.

Rien n’est vraiment interdit, rien n’est vraiment possible

Les années 1960 ont ébranlé préjugés, traditions, entraves, bornes qui structuraient la vie de chacun. Les débats politiques, les bouleversements juridiques provoqués par ces changements sont les signes apparents d’un séisme profond. Nous sommes émancipés au sens propre du terme : l’idéal politique moderne, qui fait de l’homme le propriétaire de lui-même et non le docile sujet du Prince, s’est étendu à tous les aspects de l’existence. L’individu souverain, qui n’est semblable qu’à lui-même, dont Nietzsche annonçait la venue, est désormais une forme commune de vie.

C’est à ce point précis que l’on se méprend d’ordinaire à propos de l’individu. D’aucuns se contentent un peu légèrement de se lamenter sur la trop fameuse perte des repères de l’homme moderne, l’affaiblissement consécutif du lien social, la privatisation de l’existence qui en serait la cause, et le déclin de la vie publique la conséquence. Ces stéréotypes nous ramènent à des pleurnicheries sur le bon vieux temps. Illusions rétrospectives ! Querelles théologiques ! N’avons-nous rien gagné à cette liberté nouvelle ? Nous sommes bien plus confrontés à la confusion entre repères multiples qu’à leur perte (des nouvelles sagesses, philosophiques ou religieuses, aux programmes télévisuels destinés à donner du sens). L’offre accrue de repères n’est-elle d’ailleurs pas une condition sans laquelle cette liberté ne pourrait tout simplement pas exister ? Plutôt qu’à un déclin du public, nous avons affaire aux transformations des références politiques et des modes d’action publique qui se cherchent dans le contexte de l’individualisme de masse et de l’ouverture des sociétés nationales. Voulons-nous retourner dans l’étouffoir disciplinaire ? Plus encore, comment ferions-nous ? Il est temps d’aborder avec un minimum de sens historique et pratique la question de l’émancipation au lieu de s’apitoyer sur la souffrance qui désormais exsude de partout.

Cette souveraineté nouvelle ne nous rend pas tout-puissants ou libres de faire ce qui nous convient, elle ne signe pas le règne de l’homme privé. C’est là l’illusion individualiste même qui ne veut pas « convenir, selon Claude Lefort, que l’individu se dérobe à lui-même en se rapportant à lui-même, qu’il est aux prises avec son inconnu(e)5 ». Deux modifications fondamentales portant sur la place de la loi et celle de la discipline accompagnent cette souveraineté.

Le séisme de l’émancipation a d’abord bouleversé collectivement l’intimité même de chacun : la modernité démocratique — c’est sa grandeur — a progressivement fait de nous des hommes sans guide, nous a peu à peu placés dans la situation d’avoir à juger par nous-mêmes et à construire nos propres repères. Nous sommes devenus de purs individus, au sens où aucune loi morale ni aucune tradition ne nous indiquent du dehors qui nous devons être et comment nous devons nous conduire. De ce point de vue, le partage permis-défendu, qui normait l’individualité jusqu’aux années 1950-1960, a perdu de son efficacité. Le souci inflationniste pour le rappel de la loi, l’impérieuse nécessité de nouvelles références structurantes et de « limites-à-ne-pas-dépasser » trouvent là leur ressort. Le droit de choisir sa vie et l’injonction à devenir soi-même placent l’individualité dans un mouvement permanent. Cela conduit à poser autrement le problème des limites régulatrices de l’ordre intérieur : le partage entre le permis et le défendu décline au profit d’un déchirement entre le possible et l’impossible. L’individualité s’en trouve largement transformée.

Parallèlement à la relativisation de la notion d’interdit, la place de la discipline dans les modes de régulation de la relation individu-société s’est réduite. Ceux-ci ont moins recours à l’obéissance disciplinaire qu’à la décision et à l’initiative personnelles. Au lieu que la personne soit agie par un ordre extérieur (ou une conformité à la loi), il lui faut prendre appui sur ses ressorts internes, recourir à ses compétences mentales. Les notions de projet, de motivation, de communication sont aujourd’hui des normes. Elles sont entrées dans nos mœurs, elles sont devenues une habitude à laquelle, du haut en bas de la hiérarchie sociale, nous avons appris à nous adapter plus ou moins bien. Les acteurs publics et privés s’appuient sur ces notions ; on en use autant dans la gestion des entreprises que dans les politiques de réinsertion.

Faute d’intégrer dans notre réflexion ces transformations normatives, nous ne pourrons comprendre combien ont changé les relations aux inégalités, aux formes de domination et au politique. La mesure de l’individu idéal est moins la docilité que l’initiative. Ici réside l’une des mutations décisives de nos formes de vie, parce que ces modes de régulation ne sont pas un choix que chacun peut faire de manière privée, mais une règle commune, valable pour tous6 sous peine d’être mis en marge de la socialité. Ils tiennent à « l’esprit général » de nos sociétés, ils sont les institutions du soi7.

D’où une première hypothèse : la dépression nous instruit sur notre expérience actuelle de la personne, car elle est la pathologie d’une société où la norme n’est plus fondée sur la culpabilité et la discipline mais sur la responsabilité et l’initiative. Hier, les règles sociales commandaient des conformismes de pensée, voire des automatismes de conduite ; aujourd’hui, elles exigent de l’initiative et des aptitudes mentales. L’individu est confronté à une pathologie de l’insuffisance plus qu’à une maladie de la faute, à l’univers du dysfonctionnement plus qu’à celui de la loi : le déprimé est un homme en panne. Le déplacement de la culpabilité à la responsabilité ne va pas sans brouiller les rapports entre le permis et le défendu.

Laboratoire des ambivalences d’une société dans laquelle l’homme de masse est son propre souverain, la dépression est instructive au sens où elle rend visible ce double changement des contraintes structurant l’individualité : du côté intérieur, elles ne se montrent plus dans les termes de la culpabilité ; du côté extérieur, elles ne s’imposent plus dans les termes de la discipline.

Du point de vue d’une histoire de l’individu, peu importe qu’elle désigne un mal de vivre ou une vraie maladie : la dépression a ceci de particulier qu’elle marque l’impuissance même de vivre, qu’elle s’exprime par la tristesse, l’asthénie (la fatigue), l’inhibition ou cette difficulté à initier l’action que les psychiatres appellent « le ralentissement psychomoteur » : le déprimé, happé par un temps sans avenir, est sans énergie, englué dans un « rien n’est possible ». Fatigués et vides, agités et violents, bref, nerveux, nous mesurons dans nos corps le poids de la souveraineté individuelle. Déplacement décisif de la lourde tâche à bien se porter qui, selon Freud, est le lot du civilisé.

La dépression ou le déclin du conflit dans l’espace psychique

Le déplacement de la culpabilité à la responsabilité peut parfaitement être repéré en psychiatrie à condition de s’équiper d’une grille de lecture adéquate. Mais il faut d’abord formuler la seconde hypothèse.

L’individualisme en démocratie a cette singularité de reposer sur un double idéal : être une personne par soi-même — un individu — dans un groupement humain qui tire de lui-même la signification de son existence — une société. Nous ne sommes plus guidés par le religieux ni soumis à un souverain qui décide pour tous. Deux notions les ont remplacés, celle d’intériorité et celle de conflit.

Dans les sociétés démocratiques, l’esprit, plus encore que le corps, est l’objet de controverses interminables. Quelles que soient les avancées ou les découvertes des sciences biologiques, elles restent inaptes à mettre fin à la querelle sur l’esprit. Pas plus qu’en philosophie il n’y a aujourd’hui d’accord en neurobiologie8. Ces controverses s’imposent parce que nos croyances fondamentales sont ici en jeu. Au lieu d’une âme inséparable de la notion de péché, une nouvelle catégorie désigne le dedans de la personne : l’esprit, la psyché, le mental, bref, l’intériorité, cachée, dissimulée, mais manifestant son existence par des signes multiples. Sacrée comme l’âme, c’est un tabou pour les modernes qui ne peuvent la manipuler sans risque. L’intériorité est une fiction qu’ils ont fabriquée pour dire ce qui se passe à l’intérieur d’eux-mêmes. Mais cette fiction est aussi une vérité : nous y croyons comme d’autres croient en la métempsycose ou au pouvoir magique des ancêtres.

L’institutionnalisation du conflit permet la confrontation libre des intérêts contradictoires et l’obtention de compromis acceptables. Elle est la condition de la démocratie dans la mesure où elle permet de représenter sur une scène — politique — la division du social. De même, la conflictualité psychique est la contrepartie de l’autofondation qui caractérise l’individualité moderne. La notion de conflit est le moyen de maintenir un écart entre ce qui est possible et ce qui est permis. L’individu moderne est en guerre avec lui-même : pour être relié à soi, il faut être séparé de soi. Du politique à l’intime, la conflictualité est le noyau normatif du mode de vie démocratique.

De là, une deuxième hypothèse : le succès de la dépression repose sur le déclin de la référence au conflit sur laquelle s’est construite la notion de sujet que la fin du XIXe siècle nous a léguée. L’identification des notions de conflit et de sujet s’est faite avec l’invention de « la psychonévrose de défense » par Freud. Cet essai voudrait montrer que l’histoire psychiatrique de la dépression est caractérisée par la difficulté à en définir le sujet9.

Une autre difficulté à propos du « sujet » se voit dans un domaine voisin, celui des addictions ou des dépendances. Les psychiatres l’enseignent, l’addiction est un moyen de lutter contre la dépression : elle abrase les conflits par un comportement compulsif. Or addiction et dépression sont des thèmes qui se diffusent ensemble à partir des années 1970. L’une comme l’autre sont les manifestations d’une difficulté symbolique avec les notions de loi et de conflit.

Les addictions incarnent l’impossibilité d’une prise complète de soi sur soi : le drogué est l’esclave de lui-même, qu’il dépende d’un produit, d’une activité ou d’une personne. Sa capacité à faire sujet et, ce qui revient au même, à faire société est en cause. Il se trouve dans un rapport « impossible » à la loi. La liberté de mœurs, soit le déclin de la polarité permis/défendu, et le dépassement des limites qu’imposait la nature à l’humain, grâce aux progrès des sciences biologiques et de la pharmacologie, font que tout devient concrètement possible. Pour cette raison, le drogué est aujourd’hui la figure symbolique employée pour définir les visages d’un anti-sujet. C’était le fou qui occupait autrefois cette place. Si la dépression est l’histoire d’un introuvable sujet, l’addiction est la nostalgie d’un sujet perdu.

Comme la névrose guettait l’individu divisé par ses conflits, déchiré par un partage entre ce qui est permis et ce qui est défendu, la dépression menace un individu apparemment émancipé des interdits, mais certainement déchiré par un partage entre le possible et l’impossible. Si la névrose est un drame de la culpabilité, la dépression est une tragédie de l’insuffisance. Elle est l’ombre familière de l’homme sans guide, fatigué d’entreprendre de devenir seulement lui-même et tenté de se soutenir jusqu’à la compulsion par des produits ou des comportements.

De la névrose à la dépression et à l’addiction, j’explorerai la façon dont nous sommes passés d’une expérience collective de nous-mêmes à une autre, je tenterai de suivre quelques mutations de la subjectivité à travers celles de ses pathologies.

Le « déficit » et le « conflit », grille de lecture pour une histoire de la dépression

La constitution de la notion de névrose à la fin du XIXe siècle offre cette grille de lecture éclairant les déplacements de la culpabilité à la responsabilité. À la conception de Freud s’oppose celle de son grand concurrent : Pierre Janet. L’affaire est bien connue des historiens de la psychiatrie et de la psychanalyse. Freud et Janet ont modernisé la vieille nervosité en créant la notion du psychique ; ils ont rendu acceptable l’idée que l’esprit peut être malade sans qu’il y ait besoin d’une cause organique et ont « inventé » la psychothérapie en intégrant la vieille hypnose des charlatans dans la science médicale. Leurs oppositions sont notoires, mais j’en isole une parce qu’elle permet, me semble-t-il, d’interpréter les métamorphoses de la dépression en les reliant à celle de l’individualité. Freud pense la névrose à partir du conflit alors que Janet se réfère à un déficit ou à une insuffisance. S’il existe indubitablement un sujet de ses conflits, car le patient est considéré comme un agent, c’est beaucoup moins évident pour le déficit.

Cette étude historique sur la dépression se déroulera en trois temps. L’alliance subtile entre le déficit et le conflit fournira à la psychiatrie la référence pour traiter la dépression d’un sujet malade, paradigme de départ de la dépression contemporaine (première partie). Lorsque cette alliance se brisera au cours des années 1970, la névrose amorcera son déclin. La dépression sortira du champ médical sans qu’aucune innovation pharmacologique ne soit le vecteur de son expansion, mais dans un contexte où l’émancipation conduit à un changement de place de l’interdit, la culpabilité se dissimulant sous la montée de la responsabilité. Elle devient une maladie à la mode bien avant que ne soient lancés les antidépresseurs de type Prozac, bien avant aussi que notre société ne succombe au pessimisme d’aujourd’hui. La dépression apparaîtra non comme une pathologie du malheur, mais comme une pathologie du changement, celle d’une personnalité qui cherche à être seulement elle-même : l’insécurité intérieure sera le prix de cette « libération » (deuxième partie). À partir des années 1980, la dépression entre dans une problématique où dominent non pas tant la douleur morale que l’inhibition, le ralentissement et l’asthénie : l’ancienne passion triste se transforme en une panne de l’action, et cela dans un contexte où l’initiative individuelle devient la mesure de la personne. La notion de guérison entre parallèlement en crise à mesure que la dépression est redéfinie comme une maladie chronique sur le modèle du diabète. Mais parce qu’il s’agit d’esprit, cette chronicité conduit à une interrogation identitaire qui n’existait pas au cours des années 1960 : drogue ou médicament ? La dépression et l’addiction dessinent alors l’envers de l’individu de la fin du XXe siècle.

Note sur la démarche

Le mot clé de cette démarche est : éclaircissement. Elle consiste à mettre en relief les arguments contradictoires qui ont forgé l’image savante et populaire de la dépression. L’intention critique est donc politique. Elle vise moins une vérité scientifique qu’une contribution au débat public, elle cherche moins à juger qu’à comprendre. La critique sociale doit être à la fois réaliste en décrivant des mondes vraisemblables, prescriptive en évaluant des mondes vivables, et politique en proposant des démarches intellectuelles qui rendent l’action possible.

La dépression, comme toute pathologie mentale, ne fait pas partie des maladies assignables dans une partie du corps humain. Pour qui s’intéresse à l’histoire ou à l’anthropologie des catégories psychiatriques et des troubles mentaux, un double écueil en résulte : un penchant positiviste en sciences de la vie réduisant ces troubles à de purs dérèglements biologiques ; un penchant relativiste en sciences sociales ne prenant pas en compte la dimension biologique de l’humain et dissolvant la réalité de la pathologie dans des fonctions purement sociales (étiqueter une déviance, gérer certains désordres ou contrôler des comportements inadéquats). Le sociologue se contente trop souvent d’aborder ces questions en termes de médicalisation du mal-être10 ou de psychologisation des rapports sociaux. Ces deux penchants sont sans doute un aspect non négligeable de la difficulté à penser la place sociale de la notion de psychique dans nos sociétés.

Comment apprendrions-nous que souffrir, c’est ceci ou cela si nous n’avions pas les mots pour le dire ? Or la psychiatrie fournit précisément ce langage parce qu’elle est la seule spécialité médicale chargée du domaine de la personne pathologique. Si la dimension psychologique peut avoir une importance en dermatologie ou en cancérologie, la psychiatrie est un système de pratiques normées dont l’objet est l’individualité pathologique. Elle est un savoir privilégié pour observer comment les relations individu-société se transforment simultanément. D’où l’insistance de ce travail non sur les pratiques psychiatriques, mais sur le raisonnement psychiatrique, c’est-à-dire sur le type d’expérience de la personne qu’il perçoit et signale.

La psychiatrie ne peut déchiffrer avec certitude les signes morbides sur le corps du malade, dans son sang ou dans ses urines, la caractéristique d’un trouble mental étant qu’il désigne un sentiment, une émotion ou une image de soi. Toute l’histoire de cette discipline est traversée par une lancinante interrogation : comment objectiver le subjectif ? La psychiatrie se trouve dans une situation particulière : lorsqu’elle découvre la cause d’une pathologie mentale, comme ce fut le cas pour l’épilepsie, c’est que celle-ci n’était pas mentale. La psychiatrie traite généralement de pathologies dont la cause, ou le motif, ne peut faire consensus11. Le travail du clinicien consiste à interpréter symptômes et syndromes12 non pour distinguer le normal du pathologique, mais en vue d’un diagnostic13. Pourtant, cette distinction est obsédante aujourd’hui. Il faut moins y voir une insuffisante réflexion clinique, comme on pourra le constater dans cet ouvrage, qu’une conséquence pratique du caractère symbolique attaché à la notion d’intériorité dans la modernité. Les désaccords sur les causes, les définitions et les traitements des pathologies, les incertitudes qui accompagnent l’histoire du raisonnement psychiatrique14 sont particulièrement révélateurs des transformations de la personne. Il faut respecter ces difficultés en reconstituant leur cohérence.

La démarche suivie dans cet ouvrage a donc été de comprendre comment les psychiatres formulent les problèmes et quelles solutions ils leur apportent à travers leurs controverses. Une des particularités de la dépression est qu’aucun grand nom, aucune œuvre clé n’y sont attachés au contraire de la monomanie (Esquirol), de l’hystérie (Charcot, Janet et Freud), de la psychose maniaco-dépressive (Kraepelin), de la schizophrénie (Bleuler). Il a donc fallu manier un corpus aux multiples aspects pharmacologiques, cliniques, épidémiologiques, nosographiques, neurobiologiques, etc. Une grande partie des thèmes examinés ici ne sont qu’explorés faute de travaux sur l’histoire de la psychiatrie française au XXe siècle.

Cette enquête s’est appuyée sur une revue de la littérature psychiatrique française à partir des années 1930-1940 ainsi que sur un sondage dans les travaux anglo-américains15. La Revue du praticien, qui joue un rôle de formation permanente pour les généralistes, à partir du premier article sur les antidépresseurs en 1958, deux magazines féminins et un hebdomadaire ont été consultés16. Il a alors été possible d’établir des relations entre trois niveaux : débats internes à la profession psychiatrique, type d’expertise qu’elle fournit à la médecine générale et problèmes que celle-ci rencontre, manière dont le grand public a été initié à une grammaire de la vie intérieure, indiquant les règles permettant que se formule une demande sociale. Cette enquête ne traite donc pas des pratiques de la dépression, mais des conceptions, des manières de raisonner et des modèles de maladie en médecine mentale. Ainsi mis en scène pour mieux faire ressortir la multitude d’aspects à la fois hétérogènes et contradictoires qui façonnent une pathologie mentale, les textes permettront peut-être au lecteur de prendre une vue d’ensemble tout en respectant la complexité de la chose psychiatrique.

Source : Éditions Odile Jacob.


Chapitre premier

Genèse de la créature psychique

Lors de la conférence d’ouverture du premier colloque tenu en France sur les états dépressifs à Sainte-Anne en novembre 1954, un nom vient à la bouche de l’orateur : Pierre Janet. « Au début du siècle, déclare le Dr Julien Rouart, on insistait sur certaines dépressions névrotiques aujourd’hui quelque peu oubliées, comme la neurasthénie, et Pierre Janet fondait toute sa théorie de la psychasthénie sur la notion d’une “baisse de la tension psychologique”. En fait, […] les dépressions névrotiques s’opposaient aux psychotiques comme une faiblesse de constitution à une maladie?[1]. » Asthénies, baisse, faiblesse : l’état dépressif est une insuffisance. Freud, les psychanalystes l’ont largement souligné depuis, a peu écrit sur la dépression?[2] : l’angoisse est au centre de son attention. Y aurait-il une opposition entre l’angoisse et l’insuffisance ? En effet, la frontière de la culpabilité sépare leurs territoires respectifs. Freud a joué un rôle pivot dans l’histoire de l’homme coupable, et Janet dans celle de l’homme insuffisant.

D’anciennes questions philosophiques portant sur le statut de l’esprit et la spécificité de ce qui est psychologique, de vieilles querelles disciplinaires entre biologie et psychologie sur ce thème, des antinomies propres à chacune de ces disciplines encombrent depuis toujours les questions posées par la maladie mentale. Prenez garde au sujet, disent les uns, c’est-à-dire à l’humain ; n’oubliez pas le malade, c’est-à-dire le corps, rétorquent les autres. Une tension règne dans l’histoire des désordres de l’esprit entre une conception de l’humain en tant qu’animal, vivant par rapport au végétal, et une conception contraire en tant qu’être de parole, humain à l’intérieur du vivant animal. Opposition décisive, à l’origine des conflits quant aux causes de la maladie, sa définition, ses traitements et l’idée que l’on se fait de la guérison, mais opposition trompeuse à un autre niveau, dans la mesure où l’on ne voit pas très bien ce que pourrait être un sujet sans corps. En quoi serait-il un être « vivant »?[3] ? Or les modes d’intégration de l’animalité dans la personnalité sont une des clés du type de subjectivité que la fin du xixe siècle nous léguera.

Lire la suite gratuitement en ligne


EN COMPLÉMENT

Fatigue, énergie et modernité

Alain Ehrenberg

Si le souci collectif pour la fatigue dans les sociétés occidentales n’est nullement un phénomène nouveau, il a pris un tour particulier depuis la pandémie de Covid-19, avec une généralisation des problèmes de santé mentale. Pour le sociologue et directeur de recherche au CNRS Alain Ehrenberg, cette généralisation constitue, au-delà d’une problématique de santé publique, un langage permettant d’exprimer les tensions morales d’une société individualiste de masse.

Lire la suite en ligne


Lire sur le site web de la revue Esprit


Annales Médico-psychologiques, revue psychiatrique
Volume 180, Issue 10, December 2022, Pages 987-994

L’anorexie mentale : une fatigue de ne pas être soi ?

Margaux Merand, UMR Inserm U 1253, UFR de médecine de l’Université de Tours, 2, Boulevard Tonnellé, 37032 Tours, France

Maël Lemoine, UMR 5164 « ImmunoConcept » ; équipe « Conceptual Biology and Medicine », Université de Bordeaux, 146, rue Léo-Saignat, 33000 Bordeaux, France

Le présent article comprend l’anorexie mentale comme une stratégie visant à se produire soi-même, en modelant le corps d’une manière déterminée, afin d’obtenir une reconnaissance intersubjective. Il s’agirait plus précisément d’une stratégie permettant de systématiser la réussite de trois objectifs caractéristiques de l’existence sociale moderne où les individus sont appelés à se réaliser au moyen de leurs propres ressources, en s’émancipant de toute tutelle. Soumis à l’injonction d’être « quelqu’un », et d’accomplir une performance individuelle remarquée, le sujet anorexique serait singulièrement sensible aux risques d’échec constitutifs de ces deux idéaux sociaux. Ainsi, 1) la maigreur permettrait au sujet anorexique de faire l’économie de la question de son identité, en produisant à travers le corps maigre un type d’identité plutôt qu’une véritable subjectivité. Effrayée à l’idée de ne pas parvenir à cerner les frontières et facultés du « soi », la personne anorexique se retrancherait derrière le type d’identité que suggère une apparence très amincie. 2) Travaillant sur son corps, le sujet anorexique échapperait aux aléas des formes conventionnelles de travail et d’accomplissement de soi, en choisissant un matériau – son propre corps – sur lequel il a un pouvoir immédiat et qui a priori ne met à l’épreuve que sa volonté, en supprimant tout aléa extérieur immaîtrisable. 3) Conscient des représentations sociales dont la maigreur est investie, le sujet anorexique contrôlerait le genre de jugement porté sur lui par les autres : il échapperait ainsi au risque, normalement structurel, de ne pas être reconnu par les autres sujets conscients, ou d’être incompris d’eux.

Lire en ligne


Ehrenberg Alain, La fatigue d’être soi. Dépression et société. [compte-rendu]

Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot

Revue française de sociologie Année 1999 40-4 pp. 778-780

Lire en ligne


Note #2 – Une « société des individus ».

Individus en société : individualisme versus communautarisme ?

Novembre 2024

L’individualisme croissant supposé de la société interroge et s’inscrit au cœur des réflexions menées par les collectivités pour accompagner les évolutions des modes de vie. Quelques précisions s’imposent alors pour comprendre la société. La modernité du XXe siècle a eu pour corollaire l’individualisation de la société. Aujourd’hui, l’individu est placé au centre de la société et est collectivement valorisé, créant pour les individus des impératifs de réalisation de soi et de singularité pour se distinguer des autres. Toutefois, la société des individus n’est pas pour autant une société individualiste par définition, de nouvelles formes de solidarités et manières de faire cohésion et communauté émergent en son sein.

Lire la suite en ligne


Fatigue d’être soi et souffrances de subjectivation.

Par Jacques Arènes

Imaginaire & Inconscient

« La fatigue d’être soi », renvoie au livre éponyme d’Alain Ehrenberg. Cette locution décrit les difficultés de subjectivation de l’individu contemporain. Le centre de ce type de souffrance de subjectivation est le sentiment de passivité et de déprise par rapport à son propre destin. La méthode analytique se trouve ainsi mise à l’épreuve, car elle bute sur une éternisation de son processus, avec des sujets qui ne semblent pas avancer, s’enfoncent progressivement dans une souffrance qu’aucune interprétation ne modifie. Une hypothèse clinique d’accompagnement de ceux qui ont du mal à saisir les possibles, et à incarner une dynamique de subjectivation, est celle d’un travail sur les épreuves de vie. Plutôt que d’adopter une posture « ferenczienne », favorisant la régression et la réparation psychique dans le lieu de la cure, le psychanalyste sera, en ce cas, particulièrement attentif aux événements à potentialité traumatique. L’épreuve de réalité peut alors s’avérer « thérapeutique », et le travail du négatif lié à la perte de l’objet peut, dans certaines conditions, rendre possible la sortie de la fatigue d’être soi.

Lire la suite en ligne


La souffrance des intervenants : perte d’idéal collectif et confusion sur le plan des valeurs

Par Lucie Biron

Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, n°36(1), 209-224.

Le présent essai propose l’idée selon laquelle l’état de désarroi qui marque le monde contemporain – en raison de l’absence de consensus sur ce qui pourrait constituer un horizon de sens – a un impact sur l’épuisement professionnel vécu par les intervenants psychosociaux. Désignés comme les experts du soulagement de la souffrance dans un monde qui fait du bonheur sa norme, les professionnels de la relation d’aide se trouvent dans une position paradoxale. Ils paraissent tiraillés entre, d’une part, le modèle productiviste qui domine les milieux de travail et, d’autre part, les idéaux éthiques au fondement d’un travail de solidarité humaine.

Lire la suite en ligne


Lire Alain Ehrenberg : une tâche impossible ?

Par Pierre-Henri Castel

La revue lacanienne, N° 13(2), 129-134

es travaux d’Alain Ehrenberg semblent frappés par la malédiction d’un malentendu total. Il est extrêmement courant de lui voir attribuer sinon la paternité, du moins le talent d’avoir particulièrement bien exprimé l’idée selon laquelle la dépression, dans les sociétés contemporaines, serait en augmentation du fait des grandes modifications sociétales en cours depuis la fin des années 1960. Récemment, et d’ailleurs dans la direction idéologique inverse, dans un échange pour La vie des idées avec Robert Castel, il a été considéré comme le promoteur d’un style d’individualisme plus américain que français, quelqu’un dont les analyses de l’idéal contemporain d’autonomie feraient le fourrier à peine caché d’une sorte de néolibéralisme niant la « souffrance psychosociale » et les besoins de protection des faibles.

Lire la suite en ligne


Société du malaise ou malaise dans la société ?

Réponse à Robert Castel

Alain EHRENBERG

La Vie des Idées

Pour Alain Ehrenberg, la lecture que Robert Castel a proposée de son livre dans La Vie des Idées repose sur un contresens. Loin d’ériger l’Amérique en modèle, sa démarche comparative vise à dégager les significations sociales de l’autonomie pour dépasser l’opposition libéralisme/antilibéralisme. Il s’agit alors de substituer à la sociologie individualiste une sociologie de l’individualisme.

Ce texte est une réponse au compte rendu de Robert Castel sur le livre d’Alain Ehrenberg (La Société du malaise, Odile Jacob, 2010), paru sous le titre « L’autonomie, aspiration ou condition ? », La Vie des Idées, 26 mars 2010.

Lire la suite en ligne


Un compte rendu de la revue Liberté

Volume 41, numéro 5 (245), octobre 1999, p. 110–116

L’individu à l’aune de la dépression

Alain Ehrenberg, La Fatigue d’être soi. Dépression et société, Paris, Odile Jacob, 1998, 318 p

Par Luis Carlos Fernandez

On sentait bien que l’ampleur sans précédent du phénomène dépressif — nouveau visage du malaise dans la civilisation — ne pouvait être étrangère à la façon dont l’époque conçoit l’individu. La Fatigue d’être soi montre à quel point on voyait juste. Dans ce troisième volet] de son analyse de l’individualité contemporaine, Alain Ehrenberg — sociologue, directeur du collectif de recherche « Psychotropes, Politique, Société » du CNRS à Paris — se livre à un examen attentif de ses transformations et de l’évolution concomitante de la dépression en tant qu’entité nosologique. Cela nous vaut un remarquable essai d’histoire de la psychiatrie, champ aussi fertile que peu labouré par les chercheurs français en sciences sociales depuis les travaux marquants de Robert Castel.

Lire la suite en ligne


Voir tous nos articles